HYGIÈNE
Note sur la prophylaxie du choléra au moyen d' injections hypodermiques de culture de bacillus -virgule
Madrid le ii Juillet 1885
Dans ma dernière note (i) présentée à cette Académie des sciences, m'occupant de l'action pathogène des injections du bacillus-virgule, j'indiquai que la culture douée de son maximun de virulence était parfaitement tolérée par l'homme; j'exposai également qu'une seconde dose, égale à la première, ne déterminait pas d'effets généraux, pourvu que la virulence de cette der-
(1) Voir la note du )i Mars.
nière fût aussi égale à celle de la première dose, d'où il devait résulter nécessairement que la première inoculation donne l'immunité pour mieux résister aux effets de la seconde.
L'application de ces expériences ayant été faite à la prophylaxie du choléra, les résultats obtenus sont véritablement surprenants; à tel point que, sans craindre que des expériences postérieures viennent le démentir, j'affirme devant cette savante Académie, dans la présente note, que le moyen d'arrêter brusquement une épidémie de choléra est d'ore? et déjà au pouvoir de la science: de nombreuses statistiques, que je soumettrai sous peu de jour3 à l'examen de cette illustre corporation, prouveront l'évidence de cette assertion.
Le moyen d'obtenir l'immunité contre le choléra est simple en même temps qu'il est inoffensif. Le vaccin n'est autre chose que le microbe-virgule du choléra asiatique en culture pure dans du bouillon très- nutritif; le degré de virulence est, jusqu'à un certain point, en raison directe de la richesse ou densité de la culture en germes. L'aération, entr' autres circonstances, favorise la densité de la culture.
Le meilleur vaccin est le plus virulent, c'est-à-dire celui qui détermine, chez les individus inoculés, un nombre plus grand de cas de choléra expérimental.
La dose que l'on doit employer pour tous les âges, à partir de deux ans, est celle d'un centimètre cube à chaque bras. Les symptômes qui apparaissent, si alarmants qu'ils soient, n'exigent jamais les secours de la thérapeutique.
Pour que l'immunité soit profonde, trois (r) inoculations sont nécessaires, une chaque cinq jours. Dose: deux centimètres cubes, dont un à chaque bras; région: le tissu cellulaire du triceps brachial; total, six centimètres cubes de culture virulente.
(l) (Quoique une seule inoculation pratiquée en injectant 2»- de culture viv.inte confère un degré suffisant d'immunité pour que l'on ait peu à redouter le danger de l'infection, nous conseillons deux revaccinations afin d'atteindre un degré plus absolu d'immunité. Durant l'épidémie de 1885, un grand nombre se bornèrent à une seule revaccination.
Le microbe ne se reproduit pas dans ce tissu, et il travaille à créer une habitude au poison qu'il produit lui-même. L'immunité, créée de cette manière, n'est donc autre chose qu'un phénomène d'habitude contre le toxique qui peut être élaboré et absorbé au cas d'une infection intestinale spontanée. Les dangers d'invasion et de mort commencent à disparaître cinq jours après la vaccination, et les garanties d'immunité augmentent avec les vaccinations successives.
L'élimination du toxique de ce champignon par les seins des femmes vaccinées, détermine chez les enfants allaités un choléra expérimental toujours peu dangereux. Le lait, les déjections, la sueur et les vomissements ne donnent pas de virgules par culture.
Tous les troubles occasionnés par ce toxique paraissent être dûs à une action exercée sur les centres nerveux.
Si l'on ne veut pas obtenir des symptômes généraux par la vaccination, l'on doit opérer avec une culture moins chargée de germes; elle constitue le premier vaccin.
Il reste encore à préciser la durée maxima de l'immunité, cependant nous pouvons, dès à présent, en fixer le minimun à deux mois.
Note remise à 1' Académie des Sciences de Paris sur le vaccin chimique du choléra
(31 Juillet iSS'î)
Dans ma dernière note adressée à cette savante Académie, j'exposai l'idée que l'immunité déterminée par les injections hypodermiques du bacillus-virgule pouvait être interprétée comme étant le résultat de l'habitude de l'organisme au poison de ce
microbe. Ma supposition avait pour fondement cette circonstance que le bacillus-virgule ne pouvait se reproduire dans le tissu cellulaire; mais, ceci était insuffisant pour démontrer d'une manière irréfutable qu'il n'était question que d'une habitude semblable à celle que peut produire une substance chimique dépourvue de vie, parce qu'il était logique d'admettre que le microphyte, quoique ne se reproduisant pas, continuât à vivre, et que les effets prophylactiques pussent s'attribuer à des phénomènes purement vitaux.
Un chemin bien direct m'était donc tout tracé pour arriver à élucider la nature vraie du phénomène: je n'avais qu'à étudier les effets pathogènes et prophylactiques d'une culture morte.
Si, après m'être assuré de la mort d'une culture au moyen d'une semence qui demeure infructueuse, j'injecte à un lot de cochons d'Inde une quantité de deux à huit centimètres cubes de culture morte, ces animaux deviennent malades avec tous les symptômes décrits dans ma première note. Si, une fois rétablis, je leur injecte une dose de culture vivante, capable de déterminer la mort chez des animaux semblables et de même taille, ils supportent impunément cette dose, tandis que ceux qui n'avaient pas été déjà inoculés au moyen de la culture morte meurent sous l'action de la culture vivante.
Ainsi donc, étant établi que cette culture morte ne manque pas d'action sur l'homme puisqu'elle produit chez lui presque tous les mêmes effets que ceux qu'y produit la culture du bacillus vivant, entr' autres l'immunité, contre les effets généraux déterminés par une injection semblable à la première, il est logique d'admettre que ces injections soient préventives contre le choléra asiatique.
Si l'effet finissait par se généraliser, on devrait appliquer à l'étude des effets obtenus par le vaccin artificiel, le même crytérium qu'à celle des résultats produits par certains médicaments et certains poisons. L'intensité des phénomènes cliniques serait toujours en rapport avec le poids de l'individu et la quantité de vaccin ou de matière toxique injectée. D'après ceci, la mort
par le choléra serait due à l'adaptabilité extraordinaire du champignon cholérigène à l'intestin, car la quantité de la plante vénéneuse qui se forme dans ce milieu est, dans ce cas, très-considérable, et l'intoxication cholérique est de beaucoup au dessus du maximun de résistance individuelle. Ceci ne saurait arriver lorsqu'on peut limiter la dose du poison en limitant la production du bacillus, comme cela se fait dans la vaccination, et surtout en nous servant d'une culture morte, dans laquelle cette limitation est encore plus absolue.
Le plus ou moins d'adaptabilité d'un microbe mort ou vivant, le plus ou moins de facilité d'en perpétuer l'espèce, est chez les microbes, comme chez tous les êtres, le résultat de deux facteurs, également puissants, le sujet et le milieu. Cela étant ainsi, l'on comprend aisément que l'adaptation puisse se réduire à zéro, de même qu'elle peut augmenter sans exercer une action directe quelconque sur le champignon pathogène: il suffit pour cela de changer les conditions d'un milieu.
Nous avons deux exemples de ce qui précède dans le microbe du choléra et dans celui du charbon symptômatique. Dans le premier cas, le tissu cellulaire, ne se prêtant pas à l'adaptation du bacillus-virgule, le change en vaccin sans que ses principes aient perdu leur toxicité; et, dans le second cas, on obtient le même effet d'une façon toute différente par rapport à la bactérie spécifique: l'un et l'autre de ces microbes seraient mortifères, si on les logeait dans un terrain favorable à leur multiplication, le duodanum pour le bacillus-virgule, et le tissu cellulaire laxe pour le microbe du charbon symptômatique.
Par ce qui précède, le problème des vaccins chimiques paraît résolu. Je me permets en outre d'émettre, dès à présent, cette idée qu'il est possible d'obtenir des vaccins chimiques de tous les microbes pathogènes, dont les principes actifs ne seraient pas altérables par des causes capables d'amener leur mort; il importerait fort peu d'ailleurs, pour obtenir ces résultats, que leurs principes actifs pussent ou non être isolés parla chimie. Nous avons donc en perspective la possibilité d'obtenir l'immunité contre le cho-
léra, au moyen de formes pharmacologiques, dont la base est le champignon cholérigène ou son principe actif, si toutefois il est logique de prévoir que ces moyens ne finiront pas par acquérir la valeur pratique des injections hypodermiques du bacillusvirgule.
Ce fait que les champignons pathogènes morts produisent l'immunité contre leur propre effet, ne manque pas d'analogies dans les études toxicologiques. Dans certains villages de l' Aragon, où les champignons macroscopiques vénéneux poussent en abondance, les gens de la campagne, poussés par la misère, finissent par en manger des quantités, après s'y être peu à peu habitués, non sans souffrir de graves altérations dans leur santé, altérations quelquefois suivies de mort et produites par les premières ingestions de ces thalophytes.
Le fait de la non altération de la toxicité des champignons microscopiques après leur mort ne manque pas non plus de précédents: on sait que certains microbes pyogéniques déterminent la formation du pus, même quand on les a injectés après leur mort.
Je ne m'attarderai pas à démontrer l'importance de cette théorie des vaccins chimiques, ri à détailler l'immensité des horizons qu'elle ouvre à la bactériologie appliquée, car l'évidence en est complète.
Je prie l'Académie de vouloir bien prendre cette note en considération, pour les effets du prix Bréant.
Note adressée à 1' Académie des Sciences de Paris
le 13 Janvier 1886
LE PRINCIPE ACTIF DU BACILLUS -VIRGULE, COMME CAUSE DE MORT ET D'IMMUNITÉ.
Dans une note adressée par l'un de nous à l'Académie des Sciences, le 31 Juillet dernier, il était dit que le bacillus- virgule injecté mort, donne l'immunité contre les effets du même bacillus injecté vivant, et il en résultait la possibilité de nous défendre contre les maladies virulentes, en ayant soin de nous habituer à la substance chimique active des microbes qui les engendrent. Nous venons apporter aujourd'hui de nouvelles preuves en confirmation des idées déjà émises.
Première expérience. — On prend dix cochons d'Inde, du poids de 130 grammes chacun, et on les inocule hypodermiquement dans les proportions suivantes:
I cent, cube de culture morte à 2 cobayes;
Huit jours après, on répète la même opération dans le même ordre et les mêmes proportions. Une troisième inoculation a lieu dans les mêmes conditions, après un nouvel intervalle de huit jours.
Les effets obtenus par ces diverses opérations sont, quoique moins prononcés, les mêmes que ceux décrits dans notre première note; et, si nous tenons compte de la matière injectée, nous sommes autorisés à établir:
1° Que ces effets sont proportionnels, jusqu'à un certain point, à la quantité de matière injectée.
2° Que ces effets décroissent à mesure que de nouvelles inoculations sont pratiquées sur l'animal.
Deuxième expérience. — On détermine d'abord la plus faible dose de culture vivante qu'il est nécessaire d'inoculer à un cobaye pour le tuer sûrement; et, quelle qu'elle soit, on l'injecte à dix cochons d'Inde, précédemment inoculés à doses différentes de microbe mort. Le phénomène que l'on observe alors est l'opposé de celui remarqué dans la précédente expérience.
Les effets sont en proportion inverse avec la dose de culture morte injectée dans la première expérience. C'est ainsi que les cobayes, qui furent inoculés au moyen des doses les moins fortes, sont précisément ceux qui subissent, à un plus haut degré, les effets de cette seconde inoculation.
L'habitude, c'est-à-dire la résistance acquise, augmente, jusqu'à un certain point, en raison de la quantité de toxique injectée.
Troisième expérience. — On a extrait d'une culture de bacil- ^us-virgule son principe actif, au moyen d'un des procédés employés pour l'obtention des alcaloïdes. Nous avons essayé plusieurs de ces procédés et, entr'autres, celui de Stas Otto; un autre semblable à celui employé par Bergmann pour extraire la pepsine; la précipitation par le tannin; l'emploi d'une base énergique, etc., etc. Nous avons apporté des modifications à ces diverses expériences, afin de soustraire l'alcaloïde à l'action de l'oxigène, lequel semble modifier extraordinairement ses propriétés physiologiques.
Ces divers procédés nous donnent un produit doué de propriétés absolument identiques, et dont les effets physiologiques ont une ressemblance surprenante avec ceux décrits dans la note précédente.
On dissout, dans une quantité de six centimètres cubes "d'eau, le principe actif extrait d'un litre de culture de bacillus- virgule. Voici les résultats obtenus par l'injection de ce Hquide :
On injecte à six cobayes, d'un poids de 130 grammes chacun, un centimètre cube de la dite solution, entre les tissus cellulaires des parois abdominales. Dix jours . plus tard, on procède à une nouvelle injection, à la dose de deux centimètres cubes; et, au bout de dix autres jours, à une troisième injection, à la dose de trois centimètres cubes. Enfin, après un nouvel intervalle de dix jours, on prend un nouveau lot de six cochons d'Inde, qui n'ont point été inoculés, et l'on injecte, à chacun des individus des deux lots, une dose mortelle de culture de bacillus-virgule vivant.
Les six cobayes qui avaient reçu les inoculations de la ptomaïne et qui, par conséquent, avaient acquis un certain degré de résistance, résistent parfaitement et se montrent assez indifférents à l'action pathogène du microbe-virgule; les six autres meurent sans exception.
Quatrième expérience. — On prend six cobayes, d'un poids d'environ 130 grammes, et on leur injecte, toujours hypodermiquement, un centimètre cube de culture vivante. Au bout de cinq jours, nouvelle injection, à la dose de deux centimètres cubes; et, huit jours plus tard, une troisième, à la dose de trois centimètres cubes. Enfin, après un nouvel intervalle de vingt jours, à compter de la première inoculation, on prend un autre lot de six cobayes de même poids, qui n'aient pas déjà subi l'inoculation préventive, et l'on injecte, à chacun des individus des deux lots, une dose mortelle de ptomaïne extraite des cultures du bacillus-virgule. Les résultats sont surprenants: les cobayes vaccinés résistent, tous les autres meurent.
Pour que les résultats soient concluants, il est de la plus grande importance, dans toutes ces expériences, qu'il y ait la plus complète uniformité dans le poids des animaux, dans la nature du bouillon et dans la densité ou richesse en germes des cultures. Le bouillon dont nous nous sommes servis se compose de 16 litres d'eau, 180 centimètres cubes de bouillon Cibils, 30 grammes d'extrait de viande Liébig, et 30 grammes de gélatine.
Les matras, qui reçoivent les cultures, contiennent un litre et sont à demi pleins. On en renouvelle l'air intérieur en ayant soin de ne pas agiter le contenu. Température d'incubation, 37°. Age des cultures, six jours.
Les procédés employés pour extraire la ptomaïne des cultures ont été essayés avec du bouillon ne renfermant pas de microbes. On a injecté, sans. résultat, la partie qui contenait le principe actif, lorsqu'il s'agissait de cultures du bacillus-virgule.
Conclusions. — 1° Le bacillus-virgule mort donne la résistance contre les effets du bacillus-virgule vivant.
2° Le principe actif du bacillus-virgule, isolé au moyen de procédés connus, donne de l'habitude pour résister aux effets du microbe vivant, et vice-versa.
Conclusion finale.— Dans ces expériences, la cause qui engendre l'immunité et celle qui provoque la mort sont les mêmes, et de nature essentiellement chimique; en conséquence, l'immunité n'est autre chose qu'un fait d'habitude qu'on peut obtenir au moyen d'agents purement chimiques. Ce phénomène appartenant, comme cela est prouvé, à un ordre de faits connus depuis longtemps, celui de l'habitude médicamenteuse au toxique, toutes les théories qu'on a imaginées pour expliquer l'immunité sont superflues.
La théorie qui explique le mieux en quoi consiste l'habitude, pour ce qui est de l'arsenic et de la morphine, cxphquera également comment, au moyen de la vaccination, on peut arriver à acquérir l'immunité contre toutes les maladies qui la produisent spontanément.
Nous accompagnons cette note de quatre préparations faites avec la culture que nous avons employée dans nos expériences, et nous prions l'Académie de vouloir bien prendre ces documents en considération pour les effets du prix Bréant.