T HEI'LEXlOiSS
Une tradition des montagnes Rocheus-es rapporte que OuetzalcoatI, le dieu de l'air, descendit un jour au Mexique, et enseigna lui-même aux habitants de cette contrée l'agriculture et divers métiers. Pendant tout le temps qu'il passa parmi eux, la terre se couvrit des plus magnifiques moissons : les arbres étaient chargés des plus beaux fruits, l'atmosphère imprégnée des plus suaves parfums. Le dieu dont la présence avait ainsi fécondé le sol mexicain, le dieu généreux partit, en promettant de revenir voir son peuple chéri. Depuis cette époque lointaine, les Indiens ne cessent de parler de lui et de l'attendre. De génération en génération, ils se réunissent pour l'adorer, dans des grottes solitaires et entretiennent en son honneur un feu perpétuel.
Il est des cœurs fidèles qui restent ainsi obstinément attachés à une pensée d'amour et de gratitude, à une image de bonheur unique. Ce bonheur, un instant entrevu, les a fuis; mais ils ne peuvent l'oublier et ne veulent point en chercher un autre.
liHVEUlES
Oli! oui, je suis sûr que la Providence a des trésors de petites joies secrètes, de petits bonheurs mystérieux pour les êtres dont le sort nous parait le plus lamentable. 11 y a des mousses qui germent sur les rochers nus ; il y a des fleurs qui naissent dans les mines souterraines et se développent dans les ténèbres : il doit y avoir ainsi des fleurs d'espoir et de consolation qui surgissent dans le deuil des âmes désolées.
La chanté est patiente, elle est douce; la charité n'est point envieuse et n'est point insolente et ne s'enorgueillit point. Hélas! n'avons-nous pas tous besoin de cliarilé, puiscjue tôt ou tard les dieux ennemis exigent leur tribut; puisque chaque élre humain doit un jour ou l'autre connaître l'amertune de la vie, implorer en vain le sommeil qui fuit sa paupière et manger son pain dans ses larmes; puisqu'au fond des âmes en apparence les plus heureuses il peut y avoir de sombres pensées, comme une vase noire an fond des lacs azurés; puis-
i:t lii: fi. i:xio.\s i;-;
(|irt'nti[i il oxisto liiiit de divcrsi's soiifrniiiccs (l;ins le; monde, ne f';iul-il pus avoir rccoui's à divers reincdcs pour les soulager? Si le pauvre a liesoin qu'on l'assiste dans sa disette, le rielie a besoin qu'on lui vienne en aide dans ses peines d'espiil, (|u'(in le sontienne dans ses défaillances, et souvent un regard e()in|iatissant, une parole cordiale est la meilleure des charités.
Je plains ceux qu'une nécessité absolue oblige à quitter leur pavs. Eu quelque contrée qu'ils aillent, j'imagine ([u'ils le regretteront. Quant à ceux qui s'en éloignent volontairement, par un vain caprice ou par l'espoir de gagner ailleurs un peu plus d'argent, s'ils se repentent de leur décision, ils n'ont que ce qu'ils méritent. Depuis quelque temps, je vois des filles et des garçons qui semblent toqués, qui ont la rage d'aller à Paris ou dans quelque autre grande ville, pour y faire le métier de domestique. Il en est qui finissent par réaliser ce beau projet, — et après? Ils sont, à la vérité, mieux payés que dans nos campagnes; mais ils dépensent plus et ils se détachent du foyer, des affections de la famille; ils restent étrangers parmi les étrangers, et, quand ils deviennent vieux ou infirmes, leur dernier refuge est un établissement de charité. Ils languissent et meurent dans
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un hôpifnl, loin des parents qui, dans leur pays, les auraient assistés à la dernière demeure, loin du cimetière de leurs pères, oli un ami aurait planté une croix, sur leur tombe. La terre où nous sommes nés est comme notre mère. >'ous n'en retrouverons nulle part une semblable : elle exige qu'on s'occupe d'elle; mais, si on lui consacre son travail, si on l'arrose de ses sueurs, elle nous récompense généreusement de nos efforts; elle tire de ses entrailles tous ses sucs vivifiants pour décupler la semence que nous lui avons confiée.
De tous les oiseaux, le rouge-gorge est celui qui témoigne le plus de confiance à Tbomnie. L'été, on le voit sautiller près des haies et piétiner près des passants; l'hiver, il s'approche amicalement des habitations, et, comme un musicien ambulant, il demande la charité en chantant ses chansons. 11 peut bien s'approcher sans crainte, nul paysan n'oserait lui faire le moindre mal, nul chasseur ne voudrait tirer sur lui, et les enfants apprennent de bonne heure à le respecter; il est le héros de deux légendes touchantes, que j'ai apprises quand j'étais petit.
L'une de ces légendes rapporte que le rouge-gorge, animé d'une tendre compassion, s'en \a bien loin, bien
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loin dans la ir^iion cflVoyaljlc dos [ilcurs, des grincomenls de dents, des éternelles (iésojalious; il s'en va portant à son bec une goutte d'eau (|iril laisse tomitcr sur les Itùcliers de l'enfer, et c'est la llannuc! de ces bûchers ({ui lui roufiit la poitrine.
Un autre dit que, lorsiiue Notre -Seigneur était sur son Calvaire, le rouge-gorge fut profondénumt ému de le voir dans son agonie. 11 eût voulu, le bon petit oiseau, pouvoir arracher les clous ([ui lui tians|ier( aient les mains et les pieds. Dans l'espoii' de le soulager, il voulut au moins lui enlever un des aiguillons de sa couronne d'épines; mais, dans ses généreux effoils, il ne réussit qu'à se déchirer lui-même la poitrine. Alors un des anges qui planaient autour de la croix, lui dit : « Tu seras béni pour l'œuvre pieuse que tu as tenté d'accomplir; la tache de sang versée restera sur ton sein et sur celui de tes descendants, comme le signe de ton courage, et, comme tu as pitié des souffrances du Rédempteur, les hommes auront aussi pitié de toi dans les mauvais jours, et les enfants^ réjouiront de te voir. »
Ils se reposent, le soir, des fatigues et des soucis de leur journée, ces chers musiciens du bon Dieu, car ils ont de nombreux soucis pour eux et leurs petits, et quel-
quefois de gi'os chagrins. Que de pièges fendus à leur faiblesse ! Que d'enfants cruels qui, pour un amusement d'un instant, dénicheront toute une couvée, et combien d'autres accidents que nous ne savons pas désolent ces douces familles d'oiseaux !
On m'a laconté qu'un couple d'hirondelles étant revenu s'installer dans un nid qu'il avait construit, l'année précédente, au coin d'une fenêtre, un matin on vit le mâle voleter éperdu autour de cette fenêtre, en poussant des cris plaintifs. La femelle, immobile sur les œufs qu'elle avait pondus quelques jours auparavant, semblait faire son office maternel; mais on reconnut qu'elle était morte, et on l'enleva. Aussitôt le mâle reprit sa place, et, soit qu'il fût ennuvé de la tâche qu'il avait entreprise ou que son instinct lui révélât qu'il ne pourrait l'accomplir, au l)out de deux heures, il se leva, prit son vol et disparut. Ceux qui l'observaient pensèrent qu'il abandonnait à jamais sa malheureuse demeure; mais, quelques instants ;inrès, on le vit revenir avec une autre femelle, pro- Ml)lement une veuve qu'il avait découverte et qu'il épousait pour donner une mère à ses petits. Elle le suivit docilement à l'endroit où il la conduisait, elle se posa sur les œufs et y resta jusqu'à ce qu'ils fussent éclos.
Et l'on dit que les bêtes n'ont pas d'âme; moi, je suis sûr qu'elles en ont une qui réiléchit. qui raisonne, qui se souvient et qui fait honte ii l'âme barjjare de certains hommes. On pourrait le prouver par des milliers d'exemples.
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J'ai un vieil ami (|iii a loiijdiii's conservé une uol)l(! fermelé dans des eirconslances dildciles, et qui parfois me coniniuniqiie le résultat de ses expériences. Il ino dit que ceux-là se trompent (pii considèrent la vie humaine comme une belle route aplanie et lleurie, où l'on peut cheminer gaiement, sans s'accrocher à une épine, sans trébucher sur une pierre, sans suhii- un orage, sans s'ex|H)ser à glisser dans un ravin. 11 me dit que la vie est diitlcile pour le riche comme ptmr le pauvre; qu'il est difficile de ne pas se laisser égarer par les léux-follets (|ui dansent devant nous, difficile de ne pas s'abandonner à un espoir trompeur ou à des regrets inutiles, difficile de ne pas dévier de son droit sentier et d'en gravir les aspérités, difficile d'être moralement ce que nous devons toujours nous efforcer d'être pour les autres comme pour nous. 11 dit que la vie est une arène où nous avons sans cesse à lutter contre de [lerfides séductions ou de dangereux penchants, et un voyage où nous avons tous un devoir à remplir, les uns par un travail manuel, les autres par le développement de leur intelligence; les uns par leur patience et leur mansuétude, les autres par leur action et leur générosité. 11 dit que rien de ce que nous faisons n'est perdu; que tôt ou tard, quelquefois même
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à l'heure où nous nous y attendons le moins, nos bonnes et nos mauvaises œuvres doivent avoir leurs conséquences, semblables à ces graines qui restent longtemps cachées dans le sol, et qui, un jour pourtant, se développeront et porteront leurs l'ruits.
Les nuages du ciel, on sait d'où ils viennent, on les voit se former peu à peu, grandir et s'étendre à l'horizon, et ce n'est point sans cause qu'ils s'élèvent dans l'espace, se gonflent de vapeurs humides et flottent au loin, comme des navires aériens. Messagers de la Providence, tantôt ils rafraîchissent l'atmosphère, tantôt ils annoncent une tempête, contre laquelle le laboureur et le voyageur doivent se prémunir; tantôt ils portent dans leurs flancs la foudre ou la grêle, tantôt, enfin, ils versent sur la terre une pluie bienfaisante; puis, un rayon de soleil les dissout, un coup de vent les disperse, et le ciel, un instant voilé par leurs grandes ailes, reparait plus riant et plus pur. Mais nos nuages intérieurs, ils surgissent tout d'un coup et s'abattent sur nous, tout d'un coup : d'où viennent-ils, et pourquoi compriment-ils ainsi l'âme dont ils s'emparent? Est-ce une épreuve qui nous est imposée par la volonté divine? Est-ce un mystérieux châtiment? Est-ce le signe précurseur d'un orage dont nous sommes mena-
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ces? (jiii sait? Les pliénoinèncs du moiulc extérieur sont o!)serv(''s, analyses, déciits elaiienient par les physiciens et les astronomes. Mais ce monde de pensées que nous avons en nous, celte atmosphère du cœur, tour à tour si lumineuse, si large ou si confuse, cette source d'émotions, qui quelquefois s'épanche en flots radieux, et quelquefois semble resserrée dans un bassin de glace. nul philosophe n'en peut ex])liquer les variations. C'est l'œuvre d'une puissance invisible; c'est le secret de Dieu.
Ah! comme j"ai aimé l'été et comme je l'aime encore! Les années ont graduellement alTaibli et paralysé eu moi bien des émotions. Mais celle-là m'est restée, dans toute sa plénitude. Il y a des moments où, en regardant les premières feuilles vertes et en aspirant les premiers parfums de l'été, je me sens attendri jusqu'au fond de l'àmc. L'été, c'est la saison de Dieu, a dit un poète. L'été, c'est l'éternelle image de la résurrection.
Les arbres qui se réveillent alors de leur long et morne sommeil et se revêtent d'une nouvelle parure ne modulent-ils pas, au souffle de la brise, 10 filii et filiie'] Les petites plantes, en entr' ouvrant leurs frais bourgeons, ne chantent-elles pas leur Alléluia'] Oui, je pense
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que la nature enlièiv a la tristesse de son deuil d'hiver et la joie de sa i-égénénition : que les lilas eî les campanules i\Mideiit lioinmage au Dieu qui les ravive, en balançant leui-s calices aromatiques, comme des encensoirs; que les fleui-s des marronniers s'élèvent sur les verts rameaux, comme des cierges de cire blanche sur les autels: que les pàquei-ettes qui, en la s;iison de Pâques. i-epi"enneut leur virginale collerette, se penchent l'une vei^s l'autre en murmurant, comme les chrétiens d'Orient, lem- Krislos voskress [le Christ est ressuscilè» !
Quand viendra ma dernière hem-e. il ne me sera pas ditlicile de dire adieu à bien des choses; mais ce qui est triste, c'est l'adieu à ces In^lles et grandes scènes qu'on ue se lasse pas de contempler :
S;ilul : champs que j'aimais, et vous, douce vcnlwrc,
El \ou>, frais ouihraço* Jes lois!
Gel, pavillou de fhomiiie. adiuii-al>le ualure.
Salut jtoui" la dernière fois!
On dit qu'il ne se fait plus de miracles. Si nous regaidions de plus près, avec un vrai sentiment de cœur, nous verrions qu'il s'en fiiit perpétuellement sous nos yeitx, autour de nous; les miracles des généreuses affections, des héroïques dévouements, des actes de courage et de
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patience inébranlablos dans les luttes journalières de la vie, les miracles de la charité chrétienne.
« C'est le commerce des chiens, a dit un humoriste, qui m'a dégoûté du commerce des hommes. »
Grâce au ciel, je n'en suis point venu à ce degré de misanthropie: mais je crois qu'il n'v a pas beaucoup d'hommes à (pii l'un pourrait équitahleineut appliquer cette épitaphe, composée par Byron pour son fidèle chien de Terre-Neuve :
« Ici reposent les restes d'un èlre qui avait la beauté sans la vanité, la force sans l'insolence, le courage sans la férocité, toute la vertu de l'homme sans ses vices. «
N'v a-t-il pas, dans un autre monde, des champs Élvsées pour ces nobles animaux? Je ne parle point des coquettes vucas, soignées par de charmantes comtesses; des jolis king's-Charles, des soyeux havanais couchés sur un moelleux duvet, promenés en calèche, nourris de biscottes. Dans leur heureux destin, ceux-ci n'ont qu'à se laisser choyer et dorloter.
Mais les pauvres, braves, souffreteux ouvriers de la race canine ! Mais le chien du pâtre et le chien de l'aveugle, les chiens des Esquimaux et les chiens du nord de la Sibérie, sans lesquels les habitants de ces froides contrées
ne pourraient subsister; le chien qui se fait tuer pour défendre la vie ou le bien de son maître ; le vaillant Baby, de Terre-Neuve, dont on garde le souvenir au château royal de Windsor ; le glorieux Barnj, du Saint-Bernard, qui avait sauvé quarante personnes d'une mort imminente, et portait à son col une médaille d'honneur ! Mais tous ces doux, humbles et bienfaisants compagnons de l'homme, qui nous donnent de si aduiirables exemples de courage, de patience, de résignation, de dévouement, est-il possible qu'ils ne soient, selon l'expression d'un poète anglais, qu'une poussière animée : aniinaled dust"! Non, pour ceux qui les aiment, il n'est pas aisé de le croire.
Quant 'a moi. je me les représente volontiers revivant après leur mort dans une heureuse et éternelle retraite, dans un immense jardin, plein de fleurs et de fruits, parsemé de pelouses vertes et d'herbes touffues, ombiagé par de beaux bois, arrosé par des eaux limpides, et tout entier peuplé d'animaux vertueux; à la porte de ce jardin, sur un sol nu. l'ocailleux. le charretier qui a maltraité ses chevaux; l'avare qui n'accordait aux siens qu'une nourriture insuffisante; le chasseur qui, pour un vain plaisir, a fait égorger ses chiens; tous ceux, enfiu, qui out abusé de leur pouvoir sur les bonnes bétes, condamnés maintenant à regarder, sans qu'il leur soit permis d'y entrer, ce paradis des bétes, à souffrir la faim et la soif, la chaleur et le froid, à implorer enfin quelques gouttes de ces eaux transparentes qui coulent sous leurs veux, ou de ces
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fruiti savoureux dont l'aspecl loi l'iisciiic, ou un instant <!c ropos sous ces grands arbres qui les garantiraient si bien de la chaleur.
La forêt n'est-ellc pas un temple, le plus beau, le plus vaste, le plus solennel des temples? Nul architecte, dans un rêve idéal, ne peut souger à en construire un pareil. De quelle carrière tirerait-on des monolithes comparables il ces troncs argentés des hêtres, à ces tiges gigantesques des sapins qui, d'un seul jel, s'élancent à cent pieds de hauteur? Quel ouvrier pourrait polir de tellei colonnes? Où est le Michel-Ange qui oserait essayer de jeter dans les airs des dômes si audacieux, le Benvenuto Cellini qui cisèlerait avec tant de finesse ces feuillages, l'Erwin de Steinhac-h qui entrelacerait avec tant de grâce ces rameaux ?
Dans les temples édifiés par l'honuiie, murailles et charpente, sculptures et vitraux, tout est muet. Dans les forêts, tout est animé, tout végète, et se meut, et palpite. Aux heures même où il y règne un grand silence, on entend dans leur repos de vagues bruissements et une sorte de trépidation qui indiquent leur mouvement continu.
La vie est là, sous toutes les formes et dans toutes
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les manifestations imaginables. Ce ne sont point des lumières factices qui éclairent ces temples augustes. C'est la voûte étoilée du ciel qui les couronne; c'est une immuable constellation qui est leur mystique candélabre; c'est la lune qui est leur lampe d'albâtre ; c'est le soleil qui illumine leurs sommités et répand sous leurs arceaux des rayons qui étincellent dans les clairières comme des gerbes de feu, et se tamisent sur le feuillage touffu comme une poudre d'or.
A cbaque pas que nous faisons dans les profondeurs de la foret, nous sommes surpris par une nouvelle musique dans l'air, par un nouveau trésor sur le sol. Dans l'air, c'est la fauvette qui répète ses légers petits cris; c'est le pic-vert qui, de son bec robuste, frappe à coups redoublés l'écorce des vieux arbres où il trouve sa pâture; c'est l'abeille qui liounlonne en cbercbant son butin: c'est le merle solitaire qui. par ses sifflements, semble, comme un caustique pliilosophe, se moquer de tout, ce qu'il oljserve.
Sur le sol, c'est la fine mousse, moelleux tapis de velours vert, parsemé de petites herbes lustrées dont la légère acidité rafraîchit le voyageur; de petites morilles bien connues des gastronomes ; d'agarics aux teintes écla-
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tantos, (>( (le fleurs de (lirA'Mciilcs espèces; c'est ia campanule avec sa jolie cloclie (jni se balance au souffle de la brise, comme si elle annonçait dans les liois Tlieui'e de la prière; c'est le frais liseron qui s'élance aux branches de l'arbuste, et les remercie de l'appui qu'elles lui donnent en les décorant de ses étoiles roses et bleues; c'est le fraisier sur lequel souvent on peut \oir à la fois la blanche collerette de la fleur épanouie et le bouton de corail du fruit mùr.
Au-dessus de ces bonnes ])etites plantes, s'élève le jeune sapin qui, à en juger par son nouveau panache, a grandi de plus d'un pi(Ml dans le courant de l'été. On dirait que celte rajiide croissance suscite en lui un rêve ambitieux, qu'il regarde avec envie ses aînés qui le dominent, et aspire ii s'élancer comme eux parmi les géants de la forêt. 11 ne songe pas que, lorsqu'il aura atteint son point culminant, il sera quelque jour frappé d'un coup de marteau par un expert, abattu par un bûcheron, traîné dans le vallon, équarri par un charpentier ou morcelé par une scierie, planté sur un navire pour y subir toutes les tempêtes de l'Océan ou condamné à supporter obscurément le plafond, la mansarde, le toit dune maison.
Ainsi finiront les rêves du sapin qui se développait si fièrement à l'air libre des montagnes, dans sa vigoureuse essence, sur sa terre natale. Ainsi finissent souvent, dans une tâche ingrate, dans une obscure résignation, les rêves de fortune et de gloire de l'ardent jeune homme.
Sous les verts rameaux des grands bois coule un ruisseau cristallin qui descend du haut de la montagne. Celui-là n'a pas le temps de rêver. 11 est entraîné sur une pente rapide. 11 va tomber dans un fleuve, et de là dans les flots de l'Océan.
De même qu'il y a des maladies hérédilaires qui parfois sautent de la première à la troisième ou quatrième génération, pourquoi n'y aurait-il pas aussi des éléments de grâces extérieures, et de fières aspirations qui, après être restées longtemps voilées, éclateraient tout à coup dans le descendant d'une lignée appauvrie et obscure?
A qui n'est-il pas arrivé d'errer dans les voies nuageuses de sa destinée, comme le voyageur dans les sentiers voilés par les ombres du soir, de ne point distinguer dans sa marche le feu propice du foyer, où il eût trouvé un salutaire refuge, et de se laisser égarer par le scintillement d'un feu follet? Nous croyons qu'il n'est pas un homme devant lequel la l'rovidence n'ait placé plus d'une fois un
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irislrumeiit de ju-ospéi'ilé, et cet inshuinont, il ne le voit |);is, ou ne veut pas en profiter.
L'une des calamiléj do noire teinj)s, c'est le développement excessif de l'ambition dans toutes les classes de la société. « il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père », a dit Noire-Seigneur. Si l'on n'était pas aveuglé par l'orgueil et la cupidité, on veiTuit <ju'il y a aussi en ce monde beaucoup de bonnes petites demeures, où l'on peut vivre en paix, se faire très justement du bien à soi-même et eu faire aussi à autrui. La bergeronnette n'a pas l'essor de l'aigle; mais elle sautille gaiement le long du ruisseau en chantant sa chansonnette, et réjouit le passant. L'abeille ne monte point à la cime des grands arbres, mais en recueillant le suc des humbles jilantes delà praii'ie, elle se construit sa cellule d'or, et distille son miel embaumé.
Mesurer son vol, selon l'étendue de ses ailes; tâcher d'être ce qu'on peut être, selon ses forces et aussi selon certaines conditions ou certaines convenances sociales : voilà ce qui me semble une sage et légitime ambition.
IlfiVEniES
Entre coiix qui ont souffert, il y a une sorte de francmaçonnerie. A certains signes, à certains mots, ils se reconnaissent comme des \ovageurs qui ont parcouru d'âpres contrées. Ils savent qu'ils ont subi les mêmes épreuves dans le mémo pays, dans le pays de la douleur, où l'on ne passe pas impunéaient, et d'où l'on ne revient, si toutefois on en revient, que le cœur bronzé ou brisé, l'àme ulcérée ou sanctifiée.
C'est un fait bien reconnu que, si la nation française à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir est de toutes les nations du monde la plus spirituelle, elle en est aussi la plus mobile, et la plus enchevêtrée dans l'écheveau de ses idées, la plus vaniteuse et la plus naïve.
Le peuple parisien est son modèle, le glorieux peuple dont les faiseurs d'émeutes ont tant proclamé l'héroïsme, ((ui prétend gouverner tous les Français et donner des leçons à l'univers entier. On ne peut se figurer ce qu'il V a en lui de jiréventions ou d'engouements, également
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sans niisDii, de liinliuiilcric, de ui.iiscric, iriiiiinraiice, k' (ont nui ii la plus paiTaitc coin icliuii ilc son incoin- |iaral)li' sinx'-niirili'. Dans la salislaclioii de son ^énio, il s'iniai^ino qu'il a l'ail un ^raiid cheinin lorsqu'il a, comme inu' loupic, («urué vidlrnniiciit dans le iiu'ine cercle, et (|u'il s'est sijrnalé, par un ^rand acte de courage, lors<|u'il a, comme un enfant capricieux, brisé le jouet qu'il avait convoité et se réjouissait de posséder. Oji dit que Paris est le cerveau de la France, et souvent ce cerveau ressemble à un clocher où sont appendues des cloches fêlées qui produisent les sons les plus discordants, qui, balancées par de folles mains, carillonnent un air triomphal en des heures de désastre, et sonnent le tocsin en des heures de bénédiction. In beau matin, ce brav(! peuple de Paris se passionne tout à coup pour une idée qu'un joiu-naliste aura émise, dans son métier de journaliste, en fumant tranquillement son cigare, pour une réforme à introduire dans un article de sa constitution, pour un banquet populaire, ou quelque autre manifestation singulière. On lui résiste. 11 prend les armes, il combat, et le lendemain il est tout surpris et désolé d'avoir fait une révolution. Un beau matin il se lève, altéré, affamé de liberté. La liberté sans borne, la liberté à tout prix, et quand il a conquis cette précieuse liberté, et quand il l'a entendu quelque temps prôner par ses orateurs, célébrer par le chant de la Marseillaise et par les orgues de barbarie, il en est soudain si embarrassé et si effravé, qu'il ne songe plus qu'à s'en délivrer 11 la
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jette ;uix pieds d'un maître en s'écriant : a .Nous vous en conjurons, régnez, gouvernez, ordonnez, nous ne derrtandons qu'à obéir ; soyez notre souverain absolu, nous voulons être vos très humbles et très dociles sujets. »
Ainsi va, dans ses fantasques évolutions, ce bon peuple de Paris, cette bonne race de moutons de Panurge. Ainsi ont été la jilupart des [leuples dont nos historiens ont relaté les vicissitudes. Au siècle dernier, Montesquieu écrivait ces lignes qui me sont restées dans la mémoire : « Syracuse, toujours dans la licence ou l'oppression, travaillée par sa liberté ou sa servitude, recevant toujours l'une et l'autre, comme une tempête, avait dans son sein un peuple immense qui n'eut jamais que cette cruelle alternative, de se donner un tyran, ou de l'être lui-même. »
M. Moricr, l'illustre voyageur anglais, raconte qu'il a vu, en Perse, des étangs dont l'eau, d'abord limpide et mobile, devient stagnante et noire, s'épaissit, se durcit, puis graduellement se pétrifie, puis enfin, se transforme en un marbre compact. >"'y a-t-il pas, dans le monde vivant des humains, plus d'un exemple d'un tel phénomène? >'"y a-t-il pas des hommes dont le cœur, après avoir eu son mouvement, son action, sa lumière, peu à peu s'ossifie et devient dur et froid comme le marbre?
ET UKFl.F.XIO.NS
Dans une légende héliraniue, il est dit : Oiuuid un homme commande un coflre-forl, deux clefs sont faites pour l'ouvrir et le fermer : l'une pour cet homme, et l'autre pour Dieu. Si l'on n'emploie point celle de Dieu, elle est livrée au démon, et alors l'honnne cesse d'être maître de sa caisse. 11 peut y entasser de l'argent, mais il ne peut point le retirer, et son àmc finit par y être elle-même enfermée
en
Parfois, un pou tard, celui qui a sérieusement cherché vient à trouver sur la terre sa paisihlo retraite, sa chambre silencieuse, où il allume sa lampe, et se fait un gîte commode pour le soir, en attendant l'heure solennelle.
Un écrivain a dit : « Celui qui sait mettre son cœur en accord avec les harmonies de la nature ne connaîtra
r.ÈVEP.IKS
|ioint ramerluiiic de la solitude; le souffle du vent, la lumière et rniiihre animeront sa pensée. »
Notre enfance est la racine de notre vie ; sur cette racine se dévelojipe la jilante frêle ou forte, douce ou amèro, selon l'élément qui lui sert de base et le suc dont elle est imprégnée. Si. pins tard, nous avons des jours meilleurs, le souvenir da mauvais temps s'y soulève encore comme un nuage, et, malgré nous, de la mémoire du passé nait l'appréhension de l'avenir.
11 V a puin- rame cuiimie pour le corps des atmosphères iiicnfaisanles; il v a des voix caressantes qui bercent l'esprit endolori connue un chant de nourrice berce un enfant malade; il v a des cercles intimes dans lesquel> la pensée inquiète trouve un refuge salutaire.
i; ï r,i;ii.i:\i().\s
Au iiimiliii' lies iiicillciiii's ('iiKilidiis de uni \io, je dois (•om|iU'i- cfllcs ([lie i'(''|ii()ii\(' diiiis l;i coiilfiiiiilalion dos si'i'iios de l;i iKilmc. I,;i vue iriiiic liimtc caiiiijajiiie me dilalo le cd'ur et le rend plus alTeducux et plus charitable ; la jouissance d'une IVaîche nialiiiée de printemps m'attendrit jusqu'aux larmes, el jamais je ne me suis senti pénétré d'une plus douce pitié ipu' dans les soirs d'été a l'aspect d'un beau coucher de soleil, lue léjfendc monaslii|ue nous ilil (|ue saint Thomas d'A(juin était soulevé an-dessus du plancher de sa cellule ])ar la ferveur de ses prières. Ne sonunes-nous pas soulevés ainsi au-dessus du monde lerieslre par le saisissement d'une religieuse conlem|ilalion? Ceux qui ne pensent pas (jue les lieux où nous demeurons exercent une constante inlluence sur nous sont, je crois, dans l'erreur. Il me semble que notre vie est par elle-ménie comme une eau sans saveur et sans couleur : c'est le ciel sous lequel elle s'épanche, ce sont les images dont elle est environné'c qui lui donnent sa lumière et ses impressions. N'y a-t-il pas une intime corrélation et une sorte de parenté mystérieuse entre nous el les dil'férenls êtres animés ou inanimés qui nous entourent, entre nos organes phvsiques, nos lacultés mtellecliudles et lesclianqis qui nous donnent leurs fruits.
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les fleurs qui nous versent leurs parfums, les oiseaux qui nous récréent par leurs chants, les grands arbres qui nous abritent sous leurs rameaux, dans nos joies et dans nos douleurs, et le sol entin où nous sommes nés, où nous passons successivement par les diverses phases de notre existence, où nous nous endormons de notre dernier sommeil?
ils sont en petit nombre, les élus de l'ambition et de la fortune. Ont-ils, par cette élection, un paradis sur cette terre? Mon, certes. J'ai vu des riches dont la satiété, reimui. la tristesse faisaient pitié, et des pauvres qui avaient la vraie joie de l'àme. L'humble crustacé qu'on appelle Bernard -l'Ermite est content quand il trouve sur la plage une coquille vide où il peut se loger. La petite bruyère qui fleurit au printemps, sur un sol sablonneux, a sa vie entière comme le cèdre majestueux qui s'élève sur les bauteuri du Liban, et la goutte de rosée reflète la lumière du soleil comme la grande vague de l'Océan.
Ah! le doux clavier du cœur de l'innocente jeune fille! Clavier d'ivoire, harmonieux et sans tache, qui s'ébranle à l'impression d'un vrai et chaste sentiment, comme la harpe éolienne au souftle d'une brise printanière, et y
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répond par un juste accord! Ou'ils sont coupables ceux (jui in)|)rinient, par une violente agitation, un mouvement lro[) impétueux à ces touches délicates, ceux qui en altèrent, par une mauvaise pensée, la pureté virginale!
Mais il V a des âmes qui conservent leur pure essence dans la plus triste atmosphère, sous le joug le plus rigoureux, comme les tiges des fleurs fécondes conservent leur principe de vitalité, leurs cellules aromatiques dans les rigueurs de l'hiver, sous un glacial manteau de neige.
Le printemps vient ijui les délivre de leur prison, qui ravive leur sève engourdie, qui développe leurs frais rameaux et leurs calices eml.uuunés.
Çà et là dans les pays catholiques, le long des chemins solitaires, sur les rocs sauvages, au bord des précipices, s'élèvent des oratoires, des statuettes, des images qui attirent les regards du vovageur et réconfortent les cœurs
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iiKjuit'ls. C'est le ChrisI qui du hiiul de sa croix penche sa tèle vers le passant, comme pour le hénir. C'est la VierfiC des Sept-Doiileiirs qui écoute les gcniissements de la pauvre mère eu deuil. C'est le saint patronal du canton dont la vie est un enseignement de douceur et de charité.
Vaines superstitions! s'écrient les philosophes. Eh! sages philosophes, ètes-vous donc si orgueilleux que tout ce qui n'est point admis par votre logique doive être condamné comme une erreur? Etes-vous si slirs de votre raison qu'elle ne puisse faillir? Etes-vous si forts de votre force humaine que vous n'ayez jamais besoin d'un secours surnaturel '! Etes-vous si habiles et si perspicaces que vous puissiez par votre intelligence donner do vraies consolations aux affligés?
Eh bien, je m'incline avec respect devant vous si par vos philanthropiques conceptions vous parvenez seulement à produire, dans le cœur d'une pauvre femme, le bienêtre moral qu'elle éprouve quand elle a dans sa foi candide récité dévotement son chapelet. Mais si vous ne pouvez par vos belles doctrines lui donner un pareil contentement, n'est-ce pas un crime de vouloir lui enlever celui qu'elle a par sa croyance ?
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Les écrivains, je veux dire les écrivains Ihiniièh^s cl niotlestes. ne savent pas tout le bien ((u'ils |ieuvent l'aire par l'expression d'une généreuse idée, et l'on devrait le leur démontrer, non point pour leur donner un fol orj;ueil, mais pour les affermir dans le noble sentiment de leur labeur, et les encourager dans les difficultés de leur vocation, souvent si pénible et souvent si décevante.
Nulle chose en ce monde n'est perdue ; si chétive qu'elle soit en apparence, elle a sa place marquée dans la grande œuvre de Celui qui abaisse également son regard sur le cèdre du Liban et rhyso[)e, sur la demeure des rois et le nid du passereau.
La petite goutte d'eau <{ui lillre du toit de chaume se oint à d'autres gouttes d'eau qui iront grossir nue rivière, qui aideront à faire voguer la barque du pêcheur et plus tard le navire du marchand. Le germe flottant que le vent emporte sur ses ailes, le pépin que l'oiseau digère, l'étamine que le papillon recueille eu voltigeant dans une prairie, le pollen que la brebis enlève à son insu en passant près de l'aubépine et du troène, iront de côté et d'autre ensemencer un finit ou une fleur.
De même, l'œuvre de l'écrivain va quelquefois au
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loin ré|iaii(lrc un des germes salutaires qu'elle renferme, et landis qu'il s'attriste de l'indifférence ou de l'injustice du jiiiMic qui l'entoiue, à cette heure-là, peut-être, dans des lieux qu'il ignore, il éveille une douce émotion, il console un cœur affligé, il conquiert une sincère syinpalliie !
Au moyen âge, autant que nous pouvons le discerner dans sa vaporeuse pénombre, l'homme ne nous apparaît point, comme il est aujourd'hui, abusé par son orgueil, refroidi i)ar ses éludes matérielles, isolé dans son individualisme : il est l'enfant de la nature, et, comme un enfant, il associe son existence "a tout ce qui l'environne ; il jouit de tous les phénomènes qui se manifestent à ses yeux, de toutes les harmonies qui vibrent à ses oreilles. De même que, dans une œuvre d'horlogerie, tous les rouages et les pivots se joignent et agissent l'un sur l'autre; de même, dans la grande œuvre de Dieu, tous les êtres de la création, animés et inanimés, agissent sur la pensée de l'iiomme, et tour à tour rêgaycul ouïe rassurent et le consolent : le chêne lui murmui'e ses oracles ; le laurier le garantit contre la foudre, la sauge, le genévrier, écartent de lui les démons; la cigogne et l'hirondelle protègent sa demeure ; les pierres précieuses ont des vertus
secrètes qui vous pn-sorvont de divers accidents et de diverses maladies, et quelques plantes ont des propriétés magiques.
« La nature, a dit un [diilosophe, a horreur du vide. » Bien avant que cet axiome fût érigé en principe scolaslique, le peuple du moyen âge, pour ne pas laisser dans la nature le moindre vide, la peuplait d'une foule d'êtres de toute sorte, de sylphes et de koholds, de nains et de géants, de fées et d'enchanteurs, de dragons ailés, d'oiseaux fantastiques et de végétations miraculeuses. Toutes ces naïves conceptions, toutes ces fables symboliques, le voyageur les portait d'une contrée à l'autre; le croisé qui venait de combattre pour le Saint-Sépulcre joignait les traditions de l'Asie aux traditions du foyer européen; le trouvère <.'t le minnesinger les ennoblissaient par leurs chants ; le conteur les narrait sous le toit du paysan comme dans les grandes salles du châtelain, et, par cette diffusion du récit surprenant, de l'histoire héroïque, de la légende religieuse, toutes les âmes participaient à la même source vivifiante, tous les peuples se ralliaient à la même poésie.
Dans une tribu indienne qui campe sur les rives du haut Missouri, et qui a conservé plusieurs des anciennes
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coutumes indiennes, dénatuiées ou abolies ailleurs par rinlluence des Américains, les morts ne sont point ensevelis dans une fosse. On les enveloppe avec soin, dans plusieurs peaux de bison, avec leurs armes, leurs pipes, leurs plus beaux vêtements, et on les étend tout de leur long, les pieds tournés vers l'Orient, sur des échafaudages en bois, assez élevés pour que les loups et les autres animaux carnassiers ne puissent y atteindre. Chaque jour les Indiens vont visiter ces tombes aérieimes. et c'est un émouvant spectacle de les voir se prosterner sur le sol de ce cimetière, en gémissant, en s'arrachant les cheveux, en se meurtrissant la chair, pour apaiser l'esprit de celui qui n'est mort, disent-ils, que parce qu'ils l'ont négligé ou offensé.
Quand l'échafaudage, pourri par le temps, s'écroule, le corps qu'il portait est complètement décomposé, lue main pieuse recueille alors le crâne blanchi et le mol dans un autre cimetière , où ces crânes sont rangés en cercle sur dos couches de sauge verte, qu'on renouvelle dès qu'elles sonl Hoiries.
Les femmes s'en vont là. îi [)eu près chaque matin, déposer près des ossements do leur mari ou de leurs enfants quelque alimont choisi parmi les meilleurs.
Ailleurs, les premiers explorateurs des contrées américaines ont signalé la même piété envers les morl>.
Si le fou. dit Charlevoix, prend à un village où il y (' a des corps murts. c'est la première chose qu'on nu-l (( en sûreté : on se dépiiuillo do ce qu'on a de plus [iro-