T IIEKI.KXIO.NS Il'j
conlivo éliaiigi-ro, la vanélé dos scènes et îles tableaux (jiii tour à loiir s(; (léioiileroiit à ses yeux, tout ce qui attire (brcéine-ut rattenlion, tout ce qui occupe la pensée dans des pays nouveaux, les soins matériels, les incidents inattendus, les surprises du voyage et, plus que tout encore, la magnifique influence de la nature, relèveront peu à peu de son atonie cette àme malade.
Il est des plantes que la rosé;' et le soleil ne développent point complètement. 11 est des êtres qui, comme ces plantes débiles, ne tiennent à la terre qu3 par une légère racine, qui dès leur entrée dans la vie se sentent marqués d'un signe d'infortune; qui, par un don de seconde vu^>, connaissant le sort qui leur est réservé, ne s'attaebent qu'avec crainte à un monde où ils n'entrevoient qu'une existence éphémère et une cruelle déception. La tristesse qui les obsède agit sur ceux qui les a[)procbent. Autour d'eux, il y a comme un cercle fatal dans lequel on se sent involontairement saisi d'une indicii)ld appréhension, et aux témoignages de sympathie qu'on leur donne se mêle une sorte de commisération.
120 RÊVEKICS
La science nous rend-elle vraiment de si grands services quand elle dépouille de son prestige idéal, quand elle matérialise par la rigueur de ses définitions, tout ce qui peut, dans un vague sentiment d'admiration, enchanter noire esprit? Pour moi, il m'arrive souvent de regretter le temps où l'imagination n'était point à tout instant arrêtée dans son essor par le système d'un géologue ou les calculs d'un astronome, le temps où l'hiunanité naïve et crédule s'abandonnait h des songes magiques, où tout ce qui étonnait ses regards, tout ce qui émerveillait sa candide ignorance, s'expliquait non point par un travail d'algèbre, mais par une conception poétique.
Plus hardis que notre premier père dont nous accusons l'imprudence, nous ne nous contentons pas de toucher du bout des lèvres au fruit de l'arbre du bien et du mal, nous voulons l'éplucher elle fendre jusqu'au noyau; et souvent ne dirait-on pas que ce fruit se dérobe à notre avidité sous les feuilles de papier noir, sous les amas de livres imprimés, de théories et de dissertations qui prétendent nous en révéler la quintessence?
Entre l'âge séraphique de l'Eden et làgi' philosophique actuel, n'y a-t-il pas eu une phase d'adolescence où l'homme avait plus de fraîches émotions et plus de douces
ET HF.FI.l'XIO.NS 1^1
croyances, par cela même (lu'il avait plus du siiiiplicilé ilaiis le cœur?
On dit proverliialcment que le visage liumain est le miroir do l'ànic. On pourrait dire aussi, en termes plus précis, qu'il est la lucide et palpalilc chronique des diverses péripéties de l'existence. Si frais et si pur dans l'ignorance du premier âge, si ouvert et si animé dans l'élan de la jeunesse, peu à peu il annonce, par sa pâleur et sa grave expression, les fatigues que nous avons éprouvées, les déceptions que nous avons subies; puis notre âme devient le tombeau de nos regrets et de nos affections, et les rides creusées sur notre front et sur nos joues sont les inscriptions de cette muette sépulture.
Singulier sentiment que celui qui se développe parfois dans le cœur de deux enfants ! Quel nom lui donner? Il est plus tendre que l'amitié, plus vif que l'affection fraternelle, plus spiritualiste que l'amour. C'est peut-être le sentiment le plus pur, le plus candide, le plus idéal de la nature
m lit vEiiiEs
humaine; le rapprochement inslinclif de deux âmes qui tendent à se rejoindre dans leur innocence et leur virginité, la fusion de deux gouttes d'eau limpides qui coulent l'une vers l'autre, par une pente insensible, et reflètent ensemble la lumière du ciel.
Si pures qu'elles soient, ces alliances enfantines, elles ont aussi leur agitation, leurs dépits, leurs orages. Les petites filles les meilleures, sans qu'elles s'en doutent, commettent déjà parfois des coquetteries ; les petits garçons sentent s'allumer en eux le feu de la jalousie.
Comme les auties âges de la vie, l'enfance a ses chagrins; mais ses chagrins ont peu de consistance et de durée. C'est là son bonheur. Promptement, elle s'afflige et promptement elle se console. Ses inquiétudes se dissipent, comme un léger nuage sur un ciel de printemps ; SCS larmes s'évaporent comme les gouttes de pluie qu'une tiède brise essuie ou qu'un rayon de soleil dessèche. L'enfant ne connaît point et ne pressent même point les douloureuses épreuves de la destinée humiine, les combats qui fatiguent et découragent l'athlète le plus résolu, les trompeuses affections qui tarissent les saintes sources de la confiance, les lâches fourberies, les trahisons et les méchancetés qui lussent au fond du cœur une trace
|;T ItKFI.KXIO.NS liô
itioffiiÇiililo. Dniis sa viruiiialc ifiiioraiico. l'oiifant a la foi sans résorve, raiiiour sans crainte, l'csiioii' sans tronblo. Cosl là son paradis Icrreslro. En dos heures bénies, c'est quelquefois encore celui de l'iiomnie.
Dans le cours de la vie, comljien de gens s'arrêtent dans leur route, et manquent le vrai but, parce qu'ils se laissent, connne Atalante, séduire par des ponimesd'or !
0 Pauvreté, tu es une rude institutrice! Mais à ta noble école j'ai reçu plus de précieuses leçons, j'ai appris plus de grandes vérités, que jamais je n'en trouvai dans les sphères de la richesse.
La mer, très salée à l'équateur, s'adoucit vers les pôles, c'est-à-dire vers la fm du monde.
L'àme de l'homme ne doit-elle pas également s'adoucir vers la fin de la vie?
Une de mes Inunbles réflexions. Miens vaut celle de Jean-Paul :
La vie. comme l'eau de mer, ne s'adoucit qu'en s' élevant vers le ciel.
Les mers occupent les trois quarts de la surface du sol. « Ce n'est pas trop, a dit un pessimiste, pour purger la terre de ses impuretés. »
Laplacc dit que, si les eaux des océans étaient augmentées d'un quart, la terre serait submergée, et que. si elles étaient diminuées d'un quart, les principales rivières seraient réduites à l'état de petits ruisseaux et bientôt la terre serait desséchée et désolée.
La mer, dit un historien, a toujours donné la puissance et la richesse plus vite que la terre. Tout ce qui s'y baiïïfne devient fort.
(( La république dont j'ai charge, a dit Etienne Pasquier est ce petit monde que Dieu a établi en moi. »
Nul austère raisoiiucinent philosophique ne. peut m'enlcYcr cette croyance que, dans la candeur et la spontanéité des premières émotions produites par les divers tableaux et les diverses émotions de la nature, il s'établit entre nous et celte nature, qui de toutes parts agit si vivement sur nos organes et notre pensée, une assimilation phvsique et animique, et pour tout dire, une mystérieuse parenté.
Oui, j'ai vécu dans une sorte de confraternité avec tout ce qui vivait, végétait et bruissait sur le sol de mon village. J'ai grandi avec le sapin qui commençait à surgir, quand je commençais à marcher. Je me suis associé à la tristesse des plantes, aux souffrances des oiseaux dans le deuil de l'hiver, à leur rénovation dans la belle saison. Les abeilles me connaissaient et détournaient de moi leur aiguillon. Les petits scarabées, aux ailes d'or et d'émeraude, se reposaient avec confiance sur ma main; les chiesis qui aboyaient contre les autres enfants s'approchaient amicalement de mon côté, car les animaux discernent par instinct (quiconque a pour eux un bon vouloir. Quand j'ai quitté mon foyer natal, il me semblait que les rouges-gorges, à qui je jetais dans de mauvais jours des miettes de pain sur la neige, me regardaient d'un
air attendri, que l'hironclelle de notre toit s'arrêtait dans son vol inquiète et pensive, que le Doubs me disait adieu dans le soupir de ses flots, et que les arbres en inclinant au souffle de la brise leurs rameaux sur ma tète, me murmuraient : (( Ne l'en va pas, ne t'en va pas! »
Il y a dans la vie des rivières, comme dans celle des hommes, de singuliers hasards et d'étranges résultats. On ne peut prévoir leur fin par leur commencement. Le Danube descend d'un pauvre petit filet d'eau enfermé dans le jardin du prince de Furstemberg, à Donauschingen, et il parcourt tout l'immense espace qui s'étend entre le pays de Bade et la mer Noire, et il grandit de telle sorte qu'on l'appelle le roi des fleuves d'Europe. La Loue jaillit de son bassin, frémissante, écumanle, vigoureuse, superbe, et à vingt lieues de distance elle va se noyer dans le Doubs.
Ah ! si nous pouvions comprendre le langage des ruisseaux, quelles idéales et quelles inutiles aspirations, quelles
!•: T il I': F 1. 1-: x i o .\ s 1^7
cspéi-anccs t rompt-os, f|m'ls regrets, ({uelles douleurs ils lé vêleraient!
Du sein tle la mer, qui semlile ii'ur dernier gîte, ils remontent par l'évaporation dans les airs. La goutte d'eau que Ton a vue descendre, dans sa pureté cristalline, le long du toit de chaume, tondjer comme une perle dans le calice du liseron, et de là se joindre à d'autres gouttes qui formeront un ruisselet, sera peut-être emportée par les vents et jetée par un nuage sur le même toit. Si elle a une petite àme dans son lumineux globule, si elle se souvient de sa dernière pérégrination, ne doit-elle pas frémir en songeant comme elle va de nouveau être enlevée aux douces prairies où elle aimerait à s'arrêter, entraînée sur une pente irrésistilde, roulée sur les cailloux, broyée sous une grossière machine?
De là, peut-être, le tremblotement de la pauvre gouttelette sur les brins de mousse ou le pétale d'une fleur qui ne peut la garder. De là le mélancolique soupir de la source débile, et le murmure plus accentué des rivières, et le sourd grondement des fleuves quand ils approchent des ondes amères de l'Océan.
L'Océan de la vie humaine, c'est l'éternité, et de celuilà nul être ne revient. >'ul enfant d'Adam ne retourne au jardin terrestre de son premier âge et ne recommence son existence, si ce n'est par la pensée.
Il est (les jours oîi tous les germes d'espoir et de joie reiiferinés en nous s'épnnouissent à la fois par une fraichc matinée de printemps; des jours où l'on dirait que l'ànie a noyé dans les eaux du Léthé toutes les peines et les anxiétés de la vie, et fermé les portes des mauvais songes pour se délecter sans trouble dans l'essor de ses rêves dorés, pour s'irradier aux clartés d'un horizon sans nuage. En ces jours d'enchantement, il semble que, par une miséricorde céleste, l'homme ait vu fléchir devant lui le glaive de feu de l'archange, et reconquis son Eden. Il lève les yeux au ciel avec une douce confiance ; il promène avec une noble fierté ses regards autour de lui, comme un roi paisible sur ses domaines. Par les facultés de son esprit, par ses sens, il ne perçoit que de riantes impressions; par le prestige de sa pensée il colore, il anime tout ce qui l'environne. La terre lui apparaît comme une immense vallée sous un dùme d'azur, l'onde lui sourit comme un miroir de cristal. Dans les airs il entend vibrer des harmonies nouvelles ; eu lui-même il sent une plénitude de vie qu'il n'avait jamais connue; et telle est l'abondance de ses émotions, que parfois son cœur ne suffit pas à la contenir et s'incline sou? leur trésor, conune le caUce d'une fleur sous la rosée qui l'emplit.
ET REFLEXIONS l^.t
Nos hal)it;ilions ne sont autre chose que le vêtement de noire vie intime ; nous les construisons, ou nous les parons selon nos goûts particuliers. Peu à peu, sans que nous nous rendions compte nous-mêmes de nos diverses dispositions, elles se moulent, pour ainsi dire, sur notre caractère, sur la régularité de notre existence journalière, sur les caprices de notre imagination. De même que l'ornithologiste, à l'aspect d'im nid, dei matériaux dont il se compose, de la place qu'il occupe, peut reconnaître à quelle espèce appartient l'architecte ailé qui a formé cet ingénieux édifice ; de même, en examinant un appartement. un de ces nids éphémères de la race humaine, l'ohservateur peut deviner, sinon toujours ii coup sur, au moins très fréquemment, à quelle classe de la société appartient celui qui a bâti ou décoré cette demeure. Si le banquier vaniteux entasse dans ses salons les dorures et les tapis splendides, l'artiste ou le savant cherche à s'entourer de ses instruments d'étude, des objets qui parlent 'a sa pensée. Le bon bourgeois conserve précieusement des meubles surannés auxquels il attache un souvenir d'affection, et l'ouvrier suspend à sa fenêtre la roue de l'écureuil ou la cage du chardonneret qui l'égayé dans ses heures solitaires de travail.
liEVEPiIES
11 n'y a si petite choso qui ne puisse avoir son effet.
La bruyère fleurie dans les terrains incultes récrée les regards du pâtre solitaire.
Le merle qui siffle à la fenêtre de la mansarde égayé l'ouvrier dans son travail.
Les gouttes d'eau versées par la pluie dans le creux d'un roc réjouissent le voyageur altéré.
Le poète s'en va rêveur, modulant une strophe, et, par celte strophe, il ciin(|uerra peut-être au loin une sympathie.
Le laboureur jette son grain dans ses sillons et dit : Je sème : Dieu bénit.
Povetiade, dit Jaccopone, l'un des premiers disciples de saint François d'Assise, povertade,, povercîla, humilitadc è lua sorella. Pauvreté, pauvre petite, l'humilité est ta sœur.
Oui, elle est bien la sœur du pauvre, l'humilité de ces saintes femmes qui se consacrent au service de Finfor-
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tune, qui tlaus los hospices el les couvents rocucilloiit le malade cl le délaissé, l'cnlanl i|iii n'a plus de mère et la mère qui n'a [dus d'eufaiil, la jeune lille à qui elles donnent les premiers (>nseignemcnls de la vie el le virillard qui attend d'elles, sur son lit de mort, sa dernière consolation.
Il en est, de ces nobles femmes, qui dans leur religieuse ferveur mettent une besace sur leurs épaules et s'en vont de porte en porte demander l'aumône pour ceux ({ui ne peuvent plus eux-mêmes la demander, pour les malheureux dont les mouvements sont comprimés par l'âge ou les infirmités.
Chacune d'elles est, à tout instant, le soutien du paralytique, et, selon l'expression de Job, Fœil de l'aveugle, le pied du boiteux.
On les appelle les Petites Sœurs des pauvres. 11 n'v a pas de soeurs plus douces, plus attentives, plus dévouées.
La vie du pauvre est comme une navigation difficile sur une fragile chaloupe, le long d'une rivière sinueuse et parsemée d'écueils. Que de précautions il doit prendre pour éviter un fatal désastre! Quelle tâche, quelle attention continues! Lorsque, enfin, il a patiemment tourné ou surmonté les obstacles qui s'opposaient à son trajet,
13J REVEUIES
lorsqu'il se rejouit du succès de ses efforts, le dernier terme de ses fatigues, n'est-ce pas rembouchure de sa rivière, par laquelle il tombe dans la mer où tout s'engloutit, dans l'océan de l'éternité ?
La douceur et rbuniilité ! ces deux vertus du pauvre résigné, ces deux roses de l'àme cbrétienne, qui apaisent les vanités les plus susceptibles et attendrissent les plus grossiers tempéraments !
Si nous devions avoir la longue existence que les livres de Moïse assignent aux premiers hommes et la nombreuse progéniture des patriarches, il me paraîtrait assez naturel que nous eussions le désir d'accroître notre fortune, pour en jouir pendant plus d'un siècle et pour la partager entre une postérité de Jacob et d'Ésaii. Mais notre vie est si courte ! Je ne comprends pas qu'on en plonge volontairement une partie dans le froid dédale des calculs pécuniaires, quand on peut en faire un plus doux et plus sage emjiloi.
ET RÉI'LEXlOiNS 133
N'est [las anihilieiix qui veut. (Iclle maxiiiio peut paraîlrc singulière, iniiis je la crois vrain. .J(^ crois que, dans le mouvement d'effervescence des sociétés modernes, dans ce déclassement continu et universel de toutes les existences qui, autrefois, avaient leur place déterminée et leur route paisible à suivre, on peut diviser, à quelque situation qu'ils appartiennent, les hommes en deux grandes catégories : ceux ijui auront le tempérament ambitieux, comme on a le tempérament sanguin ou bilieux, et ceux qui ne l'auront pas.
En vertu de ce principe, je ne blàmc point les ambitieux, je les plains quelquefois; je plains surtout ceux dont l'ambition se tourne en des convoitises d'argent.
Ah ! la fa laie action de la femme à qui nous avons confié notre avenir et qui trompe notre espoir ne s'arrête point au cœur de sa victime. Nos amis, nos protégés en reçoivent souvent le contrecoup. Par la déception qu'elle nous a fait subir, elle éveille dans notre esprit une dé-
loi liLVERIES
liancc universelle ; elle eonipriiiio en nous la tendance aux libres et affectueux cpanchements ; elle ferme la source des sentiments de sympathie, de bienveillance et de libéralité, qui se répandaient comme une bienfaisante rosée au dehors.
Les Groënlandais se construisent, en hiver, une hutte de glace et y résident paisiblement. Dans l'hiver de notre cœur, entre la cruelle atmosphère du monde et nous, pourquoi n'établirions-nous pas un pareil mur de glace? Le complément de cette pi'écaulion doit être une bonne, ferme couche d'égoïsme dans laquelle ou se niche, comme un linaaçon dans sa coquille.
Quelles cliétives et mauvaises créatures nous sommes! L'homme s'appelle le roi de la création, se pavane dans son orgueil, et il est si faible dans sa royauté que par une erreur de son amour-propre il devient aisément ridicule, que par un élan d'exaltation il est emporté jusqu'aux limites de la folie, que par un malheur inattendu
ET ItKFI.EXlONS 135
il s'absorbo dans ses rci(rets, comme un cnfanl i[ul a perdu son jouet favori.
Dans noire monde cbréfien, il est des élres relégués au dernier rang de la société, comme les parias enfantés par les pieds de Brahma, des êtres qui dès leur naissance semblent frappes d'une sorte d'invincible fatalité, qui sans cesse seront oj)primés dans leur faiblesse, outragés dans leur innocence, contemplant, comme Tantale, les sources vivifiantes et ne j)ouvant y tremper leurs lèvres, y rafraîchir leur cœur.
(juand on observe le cours de leur malheureuse destinée, on se demande pourquoi ils sont condamnés à leur misère, quelle est la loi mystérieuse dont ils subissent l'arrêt, quel crime énorme ils doivent expier, et quelle sera, pour tant de souffrances, leur rémunération. Une autre vie? Sans une autre vie, comment expliquer la justice de Dieu?
Quels que soient les hasards et les accidents de votre destinée, ne laissez point votre cœur se refroidir par une
ingratituflo, se décourager par une iufulëlilé, se contracter par une trahison. N'en fermez point les avenues aux sentiments de bienveillance, de charité, d'affection, à la crédulité même, dût cette crédulité vous jeter dans de nouvelles déceptions. Le cœur fermé, c'est le néant de la vie; c'est le tronçon d'arbre sans verdure, c'est la fleur ilélrie, c'est le sable aride ! L'homme alors tombe dans une sorte d'état animal. Il se meut, il boit, il mange, il dort. Mais plus rien de cette source, de cette vraie source de vie qu'il avait en lui. Plus rien des tendres transports et des généreuses aspirations qui lui donnaient tantôt de si douces joies et tantôt une si noble fieité. Plus rien des mystéreuses mélodies qui ébranlaient, comme les cordes d'une harpe éolienne, les libres de son cœur. Ses yeux voient, ses oreilles entendent ; mais les images que ses yeux perçoivent et les sons qui frappent ses oreilles n'arrivent plus à son cœur fermé, et ne l'émeuvent plus. Dum spires, spcra, dit la devise d'une ancienne famille de l'aristocratie anglaise : « Tant que tu respires, espère « : et moi je dirai : Dum spires, ama, car lorsqu'on cesse d'aimer, on cesse d'exister.
0 forêts ! temples solennels, sanctuaires mystérieux, les peuples anciens vous vénéraient; les Grecs vous inter-
ET KIlFI.K.Xin.NS 137
rojicaioiit i-oiiimc des (iracles ; les Romains vous |)i'ujilaieiit (li^ dryades qui voltigeaient sous vos rameaux et d'hamatlryadcs qui mouraient avec l'arbre auquel elles étaient attachées : les druides cuclllaienl, avec la faucille d'or, le gui du chêne; les Scandinaves disaient que vous étiez produites par les cheveux du géant Burr, qui de ses os l'ornia les rochers, de sou sang les fleuves, de son corps la terre; les Germains faisaient leurs sacrifices sous vos voûtes sombres ; les Slaves traçaient dans vos profondeurs des zones sacrées où sous peine de mort nul profane ne pouvait pénétier! Forets vierges de l'Amérique, forêts gigantesques de l'ancien monde, cèdres du Liban, sapins du Jura, chênes des Ardennes! nous n'avons plus le même culte; vous ne représentez plus à nos yeux que des chiffres. On calcule votre valeur par mètres cubes, on vous livre à la hache, on vous vend ii l'enchère ! Qui pourrait cependant pénétrer sous vos majestueux arceaux sans une grave émotion, sans une sorte de saisissement religieux? L'homme se sent petit en face de votre grandeur, et faible au sein de votre solitude.
Les âmes rêveuses sont comme les lacs solitaires qui, dans leur silence et leur apparente inertie, s'imprègnent
138 UÊVEUIES
de la lumière céleste qui les éclaire et du reflet des images qui les eutourent.
Au milieu des lomlies de l'antique Lycie on a découvert cette simple é]iita|ilie :
Ci-gît mioschis qui aima PJiitis. fille de Dèmcirius.
Il n'v a pas un sentiment de solitude comparable à celui que l'on éprouve lorsqu'on erre dans les rues d'une ville où l'on est complètement étranger. On s'en va là de côté et d'autre à travers une foule de passants, et dans cette foule pas un ami, pas une personne de connaissance, pas un être qui nous rappelle un souvenir. Je ne ressens point celte triste impression dans la profondeur des forets, dans le silence du désert. Là, au contraire, je ne me trouve point seul; là, mon cœur se dilate; là, il y a des milliers d'objets qui plus d'une fois ont occupé mes regards el ma nensée.
KT r.KFLUXlONS 139
Je ne sais si l:i dccoiiverlc d'une région inconnue peut exciter plus d'intérêt que l'exploration d'une contrée qui, après avoir conquis une place notable dans l'histoire, est lombce peu à peu du rang qu'elle occupait parmi les nations et s'est effacée dans le cours des si(?cles à peu près comme si elle n'avait jamais existé. Dans le premier cas, nous entrons dans un nouvel ordre de choses; nous vovons apparaître d'autres honunes et d'autres mœurs, d'autres animaux et d'autres plantes qui, en se rattachant par plusieurs points d'analogie à ce que nous savons déjà, présentent cependant des particularités inattendues. Dans Ivi second cas, l'étude du passé nous démontre que dans sa nature essentielle l'humanité a toujours été la même, que dans les œuvres de riuLelligence il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
De quelque façon qu'elles se manifestent, elles méritent d'être accueillies avec respect, les commémorations d'ime honorahle parenté. C'est un héritage moral, sou-
vent plus efficace que l'héritage matériel. C'est un enseignement salutaire. C'est un ressort et un appui. A tout instant et dans toutes les classes de la société on peut observer l'effet de ces réminiscences. Elles aident les âmes abattues par un désastre à reprendre courage. Elles resserrent et corroborent les liens de famille. Elles suscitent de louables émulations et affermissent dans le cœur le sentiment du devoir.
La vénération des Chinois jinur le passé, le culte des ancêtres ! quelles nobles coutumes !
Pourquoi donc y a-t-il des êtres qui, dès leur naissance, sont ainsi déshérités de toutes les joies de la vie, et condamnés à de perpétuelles douleurs, comme par une irréfragid)le loi d'expiation? Pourquoi donc tant de misères à côté de tant de prospérités ? Pourquoi cette sorte de châtiment à qui n'a pas foilli, et cette prodigalité de biens à qui ne l'a pas méritée? Mystérieux problème que l'homme ne peut résoudre, dont la Providence s'est réservé le secret, ilais ceux qui assistent au spectacle de ces incompréhensibles et touchantes souffrances sont coupables, s'ils n'en revienueal plus religieux et plus compatissants.
Lï HKFLEXIO.NS 141
Sans exasémlion, l'iiommc peut se vanter d'être le plus ingénieux ot le plus i'éroce des animaux. Les autres n'usent de leur liahilelé, ne tendent leurs pièges que par nécessité. (Juand ils ont saisi leur proie, on ne les voit point s'amuser à la torturer, et ils ne la tuent que pour subvenir à leurs besoins. L'bomme, ce roi de la création, écorche, mutile, tue pour son agrément, et se récrée, en ses nobles loisirs, à regarder couler le sang. Il arme les coqs d'un éperon aigu, pour les voir se lancer l'un contre l'autre et se lacérer. Il ap])laudit à la fureur d'un taureau qui, dans ses bonds impétueux, évenlre une demi-douzaine de pacifiques chevaux. Je ne sache pas que jamais les lions aient arrondi une arène et se soient assis sur des estrades, comme le peuple souverain de Rome, pour assister à un combat de lions ; ni que la républi(jue des tigres ait. au nom de la fraternité et de la liberté, égorgé des milliers d'agneaux, en un accès de frénésie, et en se vantant d'accomplir ainsi une glorieuse révolution. C'est là l'un des privilèges de l'homme.
On dit que ces temps de barbarie sont passés. Dieu le veuille ! Cependant on voit encore de nos jours des cohortes de (jentlemen anglais se réunir avec empressement pour contempler deux illustres boxeurs qui vont
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s'assommer à coups de poing. Cependant la science du physicien, du chimiste et de ringénicur, la science moderne dont nous célébrons les progrès, est appliquée à découvrir, à combiner de nouveaux moyens de destruction. On proclame dans les journaux le nom de l'heureux inventeur d'une nouvelle grenade ou d'un nouveau boulet qui, h une longue distance, iront allumer l'incendie dans une ville ou dévaster un camp, et l'on érige des statues au généi'ûl qui a eu la gloire de joncher de morts et de mourants un champ de bataille.
La solitude, morne et sombre, ou inquiète et tourmentée, après un fol étourdissement ou une lâche paresse, nous offre, après une journée de patient labeur, un doux repos. Dans notre silencieux recueillement, nous sentons alors que nous faisons partie de la société active. Sans sortir de notre isolement, nous nous trouvons unis aux autres hommes par une comnumauté d'action, par la sainte loi du travail et du devoir.
Ceux-là se trompent qui croient trouver le bonheur dans la satisfaction d'un ardent désir, dans l'accomplissement d'une ambitieuse idée. On est plus sur de le trouver dans un cercle tempéré et restreint, dans les liens d'une tâche continue, dans la régularité, et, pour tout
i: T r.r: l'i.KXiONs H3
tlirc, dans lu iiKinutouio iiièiiio truiio vie sUiclcmoiil cooriloiiiu'c.
Au retour d'un voyage, nous parlons avec enthousiasme des hautes montagnes que nous avons gravies, des vastes horizons que nous avons contemples, des cascades dont nous avons vu les nappes d'argent et les bonds impétueux. Mais notre pensée se reporte plus doucement vers quelque frais vallon où nous arrivons heureux, après une longue marche, où dans un enclos d'arbres fruitiers, au bord du chemin, apparaît la rustique auberge, où, tandis que l'avenante hôtesse rallume le feu de sa cuisine pour préparer notre souper, nous nous asseyons sur le devant de la porte, dans le calme du soir, en face de la fontaine autour de laquelle liabillent les jeunes fdles, à côté du vieillard qui aux tintements de V Angélus interrompt ses récits, et des enfants qui interrompent leurs jeux pour réciter VAve Maria.
Ainsi, lorsque nous en venons à scruter notre passé, ce qui attire et fixe le mieux notre esprit, ce n'est point le souvenir de nos jours d'effervescence et de passion, mais celui des jours d'apaisement où nos heures s'écoulent goutte ;i goutte, comme l'eau de la clepsydre dans une étroite enceinte, dans le retour périodique des mêmes habitudes.
\u r.Evtr.iES
Ceux qui ont la vraie beauté, c'est-à-dire celle où rayonneut la lueur de la pensée et la bonté de l'âme, peuvent en conserver le charme essentiel jusqu'à leur dernier jour. Souvent mèaie le temps ne f;iit que lui donner un caractère plus noble ou plus touchant. Ceux, au contraire, qui n'ont eu que la beauté corporelle doivent se résigner à la voir s'allérer, dépérir, puis se faner, comme l'herbe.
Tout dans la nature nous offre l'exemple d'un principe d'association et quelquefois de solidarités. Les oiseaux se réunissent pour accomplir leur migration et se défendre contre un danger. Les animaux sauvages se concertent pour mieux saisir leur proie ou résister plus sûrement à une attaque. Les plantes se protègent mutuellement contre l'ardeur du soleil, contre les coups de vent et les autres intempéries. Chaque nouvel aménagement des forêts nous fait recoimaître, non seulement l'utilité, mais l'indispensabilité de cette protection. Les astres qui, dans
i; r i!Kll.i:\i(i.NS li;;
los cspiiccs iiiliiiis, ;i|i|iai;iiss('iil ciiiiiiiic des loyers s<ili- (aircs, sont en rdiiélaliim av('<' d'aulrcs aslios.
(loininctil riKimiuc rclia|)|M'rail-il à celle loi iiiiivci'selle d'allraclidii el d'atliiiilé ï l/aiicille ne ((iiniiose pas seule son ravoii de miel, l(> casldi- ne eonsli'iiil |)as seul sa demoiire ; riioiiiiiie ne peiil accitiii|ilii- à lui seul sa lâche. La gouUe d'eau, en s'uiiissanl à d'aiides ^oïdlcs d'eau, l'm-nio les ruisseaux, les l'ivières, les lleuves. Isolée, slalionnaire, elle s'aniuindril et se dessèche.
L'homme est seuiblahle à cette poulie d'ean. « Non, s'écriait un jour une femme d'une âme élevée, non. je ne pourrais vivre solitaire ; je ne pourrais être heureuse sans dire : nous. »
Nous sommes les descendants des Aryas.
An fond de plusieurs de nos coutmnes, de nos léjçendes, de nos poésies populaires, n'y a-t-il pas une réminiscence de noire origine, et par là une comnmnauté d'héritage idéal avec les antres peuples pi-o venant de la même race"?
L'homme dans sa vieillesse se souvient de son enfance. Mais parfois il oublie ou se rappelle difficilement les lieux lointains et les dates.
N'en est-il pas de même dans la vieillesse des peuples '1
C'est pourtant bon de se souvenir.
14(i REVERIES
Ceux que le présent afflige et que l'avenir effraye peuvent trouver dans la mémoire d'un autre temps une consolation, un encouragement, un espoir.
iN'aïves traditions des temps lointains, poétiques fictions des peuples, douces fleurs des âges candides et des cœurs croyants, monde immense des Sagas, monde enchanté, chaque fois qu'on y revient, chaque fois qu'on s'en approche, on se délecte à voir quelques-unes de ses fantastiques créations, à entendre quelques suaves mélodies de son Wunderhorn. Dans les rêves qui nous viennent de ces trésors du passé, n'y a-t-il pas souvent une grave réflexion? Ces légendes qui nous représentent des cités ensevelies sous les vagues et subsistant encore au fond des océans, ne sont-elles pas une image des empires que les révolutions du temps ensevelissent dans leurs abîmes et dont le mouvement, les mœurs se perpétuent par la chronique et par l'histoire? Et nous-mêmes, à une certaine époque de l'existence, ne sommes-nous pas des exemples de ces ruines vivantes? N'avons-nous pas au fond de notre cœur les magiques édifices de notre jeunesse, les palais d'or de nos illusions qui se conservent sous le voile de l'âge, qui se perpétuent par la mémoire, et parfois se retracent à notre pensée attiédie avec leur prisme merveilleux ot nous étonnent par leurs mélodies?
I;T liEKLLXKOS 147
Dans li'S t('in|is [iriiiiilil's, iiulk' cité tumultueuse, nul forum cl nul cirque ; la trihu naissanti', la vie de famille sous la tente, la maison du pasteur, la maison mobile dans les vastes pâturages, et l'autorité patriarcale, le gouvernement par excellence. Depuis six mille ans on n'a pas encore su en inventer un meilleur.
Ceux-là se trompent qui prétendent faire de la vie un joveux vaudeville en répétant chaque jour avec la même ritournelle : Chantons, buvons, aimons.
La vie est sérieuse. La vie est un combat, un combat fréquent si ce n'est perpétuel, pour le riche comme pour le pauvre, combat du plus superbe ainsi que du plus humble, combat contre les accidents inattendus et les inflrmités inévitables, contre les intempéries des' saisons, et les revers de la fortune, contre les douleurs physiques et les douleurs morales, combat de l'armée des Lilliputiens contre Gulliver, combat de l'aigle contre l'aigle, combat d'Antée contre Hercule.