‹ RêveriesChapitre 10 sur 37 · MOYENS CONTRAIRES · texte numérisé non relu

MOYENS CONTRAIRES

n &ttt des plaisirs aux caractères faibles; il faudrait aux sages de la sécurité. S'il est quelque bonheur qu'on puisse se ménager au milieu de la tourmente générale j il consiste dans une situation plus paisible y dans des joies modérées, mais &cilement reproduites , dans un mélange de paix intérieure et d'activité sans passion : c'est un accord durable , une volupté sévère, ou une douce patience.

Tout plaisirvif étant momentané doit oftrir de graves inconvéniens, et peut être ponsideré du moins

comme superflu. Ce qui est désirable c'est de vivre sans beaucoup souffrir. Déjà une partie de son être échappe a celui qui souffre ; tout mal ayant pour principe des causes de destruction , parait étranger à la plénitude de la vie. Quand nous nous voyons ainsi menacés, quand nous craignons de n avoir de forces que pour nous défendre y les autres mouvemens de notre cœur sont suspendus^ et nos amis attendront eux-mêmes peu de chose de nous, parce que notre destination .devient incertaine.

Pour un grand nombre d'hommes, pour ceux que le sort ne place pas au milieu du bruit y la satisfaction dépendra plus encore des dispositions habituelles de la pensée que deTinfluence des causes extérieures. A Fexceptîon de quelques momens d'une crise morale si nous nous sommes laissé un peu surprendre, les événemens n*olit qu'une force relative : selon les époques , ils nous accablent , ou ils nou;» affectent à peine , et même c'est peut-être de nous, en dernier lieu , que dépendront le plus les maux ou les biens , très-inégalement distribués parmi nous»

Ce qui est indispensable, c'est une certaine analogie entre les circonstances principales que nous attendons, et l'activité ou les ressources de notre raison. De célèbres législateurs l'avaient senti ; majù» ils établirent d'une.manière trop formelle la distinc-

tion des classes , et Thérédité de chaque profession. Le grand art n*est pas de deviner un des besoins de Fétat social, mais de les apercevoir tous y et de les combiner avec justesse. En laissant aux travaux plus de chances , plus de latitude. Tordre, moderne admet pourtant une sorte de vocation y et beaucoup d^entre nous savent a peu près quelle carrière leur semble ouverte. Ainsi éclairée , notre prévoj^nce influera sur l'habitude de nos organes y sur le coufs de nos humeurs, sur les prétendues nécessités de notre imagination , et quelquefois nous saurons nous faire , pour les jouissances de Tame ,. des facultés nouvelles , en nous conformant d'avance aux incidens les plus probables.

Ce qui n'est pas essentiellement mauvais aura toujours un coté favorable, qu'il n'appartient pas k tout le monde de saisir, et ne sera vraiçient nuisible que si nous nous attachons , pour ainsi dtfe , k eii être contrariés. La plupart des objets renferment et présentent, du moins indirectement , des propriétés opportunes; l'industrie du bonheur couMte a les mettre en œuvre. Ce sont des instrumens féconds, mais qui échappent quand on ne. veut pas en étudier le jeu : nous nous blesserons si nous les manions au hasard. Ils ont mille parties ; mais pour que chacun de nous tire avantage de celles qui méritent cette

préféreace particulière, il doit d'abord apprendre à les discerner.

L'étendue des réflexions substitue en plusieurs rencK)ntres une indifférence acquise a rîndiiTéreuce première , ou le calme de la volonté a Tancien calme du cœur y a Finsouciance tle Tbomme que peu de choses affectaient, parce qu il les ignorait toutes. Âlois chaque impression pourra être réprimée sans Uùp s'affaiblir, et souvent un coup d'oeil prompt et néanmoins ciroonspect donnera plus de facilité pour resserrer les rapports désirables.

/Ce qui nous causera le moins de tort sera presque toujours ce qu il y aura de moins étranger a nos affections ordinaires. Comme il conviendrait' dans la cité que tous les hommes devinssent presque semblables , il faut aussi que chaque homme se rapproche de lui-même. Préférons , lorsque cela dépendra de nous y les sensations les moins inconstantes; nous serons sur la voie du bonheur. Choisissons pour an peuple les formes sociales les plus naturelles , les coutumes qui, sans exclure la diversité , pourraient suffire a presque tous les hommes , et n'être trop sévères pour aucune famille. Rendons presque invariables ces bornes universellement adoptées ; nous aurons de vraies institutions.

Mais dans une vie assujétie» défions-nous d'un

instinct d'indépendance convenable ea d'autres temps. Nous qui avons tant de science inutile , gardons-nous d'un excès d'ignorance , qui serait de r^arder comme bon aujourd'hui tout ce qui d'abord nous plairait vivement. Quelquefois des impressions trop avidement reçues nous préparent des antiées de tristesse ; quelquefois auâisi des émotions pénibles seront la source d'un bien-être que prolongeront ces souvenirs devenus plus heureux.

L'habitude de conserver, de coordonner les effets d'un certain nombre d'impulsions , et d'être ému de plusieurs manières par une cause éloignée, diminue la force des impressions les plus récentes, a moins que malheureusement elles ne nous subjuguent. Craignant ainsi , et craignant trop une tranquillité imparfaite qui serait froide peut-être*, nous vivons toujours hors du moment actuel : en usanjt mal de l'heure qui passe , nous ne jouissons jamais de nos heures. Il parait impossible de revenir a la simplicité des vieux temps ; mais nous pouvons découvrir de nouveaux moyens dé nous en rapprocher, et quelquefois nous les trouverons jusque dans nos écarts. Rapidement entraînés sur le cercle de l'inconstance humaine, nous devons rencontrer vers le point dangereux où nous prétendons arriver, une is^ sue voisine de l'autre point d'où nous sommes partis.

Dans Tordre primitif^ nous paraissions suscepti^ blés d'affections moins variées. Dans Tordre présent nous pouvons adopter un moyen de recevoir presque uniquement des impressions fortes , ou prendre la résolution de choisir toujours ^ entre celles qui nous sembleront destinées^ les plus conformes a nos vrais besoins. De ces deux voies qui restent maintenant , Tune parait infaillible, sans en être meilleure. L'autre sera moins sûre ; c'est la recherche de la sagesse. Le premier moyen se compose de Topium, de Tava, du punch, des substances ou des parfums dont les effets, séduisans d'abord j interrompent ou précipitent, et semblent faciliter , en les troublant de quelque ma*nîère , les fatigantes opérations de notre esprit ambitieux.

L'impétuosité du premier degré d'ivresse peut nous ramener, pour un instant, a l'état naturel. En fortifiant les sensations immédiates, ^n écartant le souvenir ou la prévoyance, cette impulsion, presque subite , doit rappeler les songes du bonheur. Cependant les soins habituels qu'exige le grand art de vivre selon la raiiSon , ces efforts dont , a la vérité, les résultats ne sauraient être aussi rapides, seront préférables , même pour le contentement de chacune de nos journées. Si a tous égards on n'avait a suivre qu'une voie simple, on pourrait ne consi-

dérer que le but présent , parce que les forces générales^ les forces inépuisables auront toujours de poifveaux effets. Au contraire , sur les trdces ouvertes par la civilisation , ce qu'il faut surtout se proposer, ce n est pas d'arriver promptement 9U but, mais d'y rester. Une industrie inconsiîlérée s'atance a la hâte, et ensuite elle rétrograde : ce retour est Féçueil où elle échouera sans cesse.

Dans les routes de la sagesse, on peut se plaindre de quelque obscurité; cependant comme on ne s'y est pas promis des clartés trop vives, on n'y trouvera pas de ténèbres épaisses. C'est une lumière sans éblouissement : on se voit presque toujours où on doit être pour persister dans une marche tranquille, mais soutenue. Ceux qui aiment à faire preuve d'agilité se reposeront ensuite malgré eux, et resteront en arrière. Ils ont néanmoins des avantages, entre autres celui de s'égayer assez fréquemment. Ils s'en félicitent trop peut-être. Vous, vous souriez a peine ; mais un jour on distinguera dans leur ]physionomie des signes d'amertume, tandis qu'une sorte de tristesse, beaucoup nroins éloignée de la paix , aura seulement baissé votre paupière.

Quelques dispositions natives, ou l'assujéûssement a des occupations toujours réglées , protègent encore plusieurs hommes. Mais ceux que prétend

favoriser notre inégalité , ceux qui chaque jour forment des projets , ceux qui possèdent ^ qui commandent, qui sont trop exempts de réserve ou de privations, et qij^ doivent se reprocher, comme une source de peines secrètes, tant de joies apparentes, les heureux enfin dan^ Tordre social, ne retrouveront qiie par la philosophie quelque souvenir du calme na- , turel, des émotions vraies, et du premier charme de Texistenoft.

Uhomme actuel s'est formé un ensemble particulier de rapports , de convenances ou d'affections, et it peut établir un certain ordre dans ce monde borné. Mais, plus loin, ces efforts se perdent. La finit un art précaire, Taccord de ce que les hommes désirent dans la minute actuelle , et de ce qui est perpétuellement. Celui qui a prétendu psircourir toute la sphère de nos sciences , de nos aperçus , de nos conjectures, s'est brisé plus d'une fofc contre une chaîne d'oppositions, limite constante de toute volonté accidentelle^

Si l'activité immodérée dé l'opprit rencontre peu d'entraves, elle- nous détruit avant le temps; estelle trop comprimée , elle dégénère en apathie. La raisoi^ combattra ces deux fléaux ; elle prolongera là jeunesse de l'ame dans le silence des passions , et, en nous offrant un but toujours un peu reculé ,

mais dont nous approcherons toujours , elle nous fera échapper au malheur de ressentir des besoins sans conserver des désirs.

Dans le monde intellectuel , ainsi que dans le monde visible ^ les objets éloignés se trouvent d'abord sacrifiés k Tobjet présent. Il faut prendre Thabitude de corriger cette disproportion par le jugement j et de substituer aux rapports apparens les rapports réels. Sans cette att^tion y ce que nous éprouvons actuellement , ce que nous désirons , ce que nous redoutons, devenu gigantesque par cette proximité même, absorberait tous nos moyens et toutes nos facultés. Ainsi trompés, nous ne trouverions ni modération dans nos joies, ni soulagement dans nos peines : qette estimation fausse, mais dont on n'avait rien à craindre dans la vie indépendante, serait, dans la vie sociale, une source de chagrins ou d'inconséquences.

La raison combine les idées en les multipliant. La justesse et l'impartialité, la vraie philosophie nous évitera dès lors beaucoi|p d'erreurs de conduite. L'inquiétude qui souvent se perpétuait dans l'épui- ^ment même, ce désir vague que suscitait la moindre séduction, ce trouble inutile, nous le calmerons en évaluant les choses avec autant de liberté d'esprit que si elles nous étaient étrangères. Voyons-les

SOUS le niveau général , au bord de Fabime : toutes y tombent successivement, et ce n'est pas un mal essentiel pour nous qui tombons aussi.

La raison veille sur nos sensations ; mais loin de s'attacher indistinctement a en combattre les effets, elle nous guide dans notre chqix au moyen des données les plus exactes que puisse rassembler une faible intelligence. Délivrés ainsi des biens chimériques, et soustraits quelquefois a tant de maux approuvés sur la terre savante, nous jouissons mieux d'une partie de ce qui nous appartenait dans Tordre réel , de ce qui eût formé le partage des hommes s'ils eussent éié sagement Unis, et prudemment éclairés.

§'il est quelque chose de réel et de salutaire dans l'élévation a laquelle l'homme social aspire , dans ce que nous noaunous la dignité de l'ame , nous l'obtiendrons lorsque, moins ardens et plus fermes , nous prendrons pour exemple le repos des sages., Constamment souteni\§ par l'équité , obéissant aux règles légitimes , ou ayx circonstances qui feront naturellement partie de notre destinée , soumis sans murmure aux difficultés inévitables, et acceptant les coptraintes que motivera l'intérêt public, nous serons toujours libres, soit que nous consentions ou que nous résistions, soit en réprimant nos désirs, ou en les suivant avec mesure.

Mais il n'appartient pas a tous les mortels de se rapprocher de la nature par la réflexion. Plusieurs d«ntre eux pourraient trouver dans ces voies de nouvelles causes d'égarement , et lors même que la vérité ne -deviendrait pas dangereuse pour eux y elle leur serait peu utile. Si toujours elle reste favorable àla multitude, c'est d'une manière moins directe. Sans la sagesse, on n'établira jamais d'institutions heureuses y et même sans un commencement de sagesse, on n'aurait que des lois fausses, ou des coutumes erronées : c'est en ce sens que la philosophie convient au peuple. Mais la sagesse personnelle semble n'être à l'usage que d'un petit. nombre d'hommes, et quand le vulgaire veut imiter les sages , il abaisse h philosophie. Néanmoins ce n'est pas une nécessité de tous les temps que des classes nombreuses restent étrangères a la raison. Quelle fatalité a laissé corrompre le vulgaire? l'absence de presque toute libre raison dans les rangs pressés dii peuple, ce résultat jusqu'à présent infaillible de trois fléaux, delà cupidité, delà guerre, de la vieille industrie sacerdotale.

Si nous sommes disposés a nous arrêter dans les

, routes du vrai , s'il est des préjugés sur lesquels

nous prétendions ne rien décider, et des passions

quenoùssongions à ménager, si nous donnons pour

appui à ces passions même , ou a ces préjugés , une doctrine forte a quelques égards ; si, la vénérant avec prévention y avec enthousiasme , nous en attendons ce qui ne peut être réalisé sur le globe , un jour viendra où nous abjurerons la philosophie ellemême. Ce genre de fanatisme trompa des génies célèbres; c'est une erreur qui payait n'appartenir quaux âmes magnanimes , mais enfin c'est une erreur sur des objets importans y un écart dont les conséquences deviennent incalculables. Quand de tels prestiges abusent ceux qui cherchaient la vérité ^ comment éviter ensuite que des esprits très-ordinaires abandonnent toute instruction morale , et affectent de dédaigner toute vertu raîsonhée, tout moyen de perfectionnement.

Parce que d'insensés discoureurs auront étrit sans retenue sur des objets sérieux, de nouveaux sophistes prétendront que le culte de la vérité conduit a la subversion des états, et que Tordre politique a d'autres lois, d'autres maximes. En appréciant ainsi les principes les plus purs d'après quelques applications fausses ou perfides , on se décourage au point de dire que les hommes seront toujours ce qu'ils sont , et que la nature même le veut , puisqu'ils restent si imparfaits d'âge en âge. Serait-ce donc à jamais notre destination de suivre au hasard des lois

cortsacrees par une longue routine, de déclamer contre dès crimes imaginaires , en nous félicitant de nos iniquités réelles, et de nous livrer àulax^, k rintrigtie, a la frivolité, en poussant le char de quelque triomphateur a travers les débris des géné^ rations ?

L*homme sauvage était phis près du bonheurpar cela seul que ses maux étaient momentanés comme ses biens, comme ses prétentions et ses projets. Si parmi nous les suites des incidens heureul ont de la durée, les longues conséquences des incidens funestes n'en sont pas mieux compensées* L'avantage obtenu s'affaiblit k l'instant même , tandis que les peines, dont trop souvent on a honte, excitant k chercher les moyens d'en devenir et surtout d'en paraître exempt , se prolongent durant une partie considérable de nos jours.

Il n'en serait pas ainsi au milieu d'une civilisation moins avancée, quant k ce qui séduit seulement. Les relations étant plus simples, les penchant pourraient se succéder sans se combattre ; on oublierait même en peu d'heures des désirs impétueux , soit que la possession les éteignît, soit qu'ils fussent remplacés par le sentiment de quelque autre besoin devenu presque irrésistible. Autrefois les hommes ignorans , ceux du moins qu'épargnaient Toppres-

»ion^ ou rextrême détresse, jouissaient l)eaucoup des dons naturels , parce qu'il en jouissaient naïvement : leurs sensations étaient d'autant plus vives, plus impérieuses ou plus douces, que nul regret > comme nul calcul , ne devait les suspendre.

Le plus grand effort du génie ne vaut pas peutêtre, pour la joie de nos jours, la sensibilité grossière des esprits incultes, ou même le mobile presque aveugle accordé à tous les animaux. Cependant la vraie philosophie sera désormais ou notre seul , ou notre plus heureux et notre plus fort appui. Me pensons pas toutefois que rien d'humain doive n'offrir absolument aucune discordance avec la nature entière. Si le sage parvenait a employer ses jours convenablement et avec calme , il serait supérieur aux plus puissans, aux plus illustres des mortels, sans devoir pour cela se complaire dans ces voies généreuses au point de les préférer à tous égards aux simples indications de l'instinct*

La partie de la sagesse qui semble n'avoir pour fondement que des suppositions pourrait être à la fois séduisante et illusoire ; mais il ne reste pas de Qoute quant a la loi qui nous fait consacrer sincè^ rement nos jours a espérer et a préparer, pour les autres ou pour nous, les biens les plus durables. Sans doute cette sagesse même aura peu de valeur

absolue , puisqu'elle n'aura pour objet que des êtres faibles et passagers peut «-être; mais enfin notre existence, quelles qu'en soient les bornes^ est importante pour nous, et ce n*est pas de Tordre moral qu'on peut parler quand on accuse de vanité la sagesse même.

SIlIPtlGlTE.

Si mdme il était possible d'ëpiouver chaque jour des plaisirs entrainans, ces jouissaaces, cesinstans rapides ne noua rapprocheraient pas de la fâioité. Le cœur serait tixip actif, ou trop incertain ; cette mobilité Vinquiéterait, et coiaoïe il perdrait sana œase quelque chose, sans cesse il craindrait de tout perdre. Nos rapports extérîeura doivent rester moiiiis étendus que notre pensée. Dans la situation eon* traire nous négligeons les avantages léds , eeux qui pourraient concentrer nos forces , et le moindreobstacle devient un malheur.

Le sentiment de Texistence sérail seul un grand bien. L'être vivant doit se trouver assez heureux dès qu'il ne vit pas péniblement ; il jouit en se con^ servant pour jouir. Nous pouvons juger bonne toute situation a peu près indifférente : exister sur la terre est naturellement une satisfaction pour nous, qui sommes placés sur la terre. En souffrant queU quefoisy Thomme simple n^était pas malheureux y parce que le malheur n'est que dans la durée deFaf-* fliction? Un animal libre cesse bientôt desoufiGrir ou de vivre; généralement il est occupé de conserver Fexistence, et non de la supporter. S'fl est attaqué, ou il est vainqueur, ou on le détruit. Est-il seulement blessé; il ne tarde pas a succomber ou a gué^ rir. n en est ainsi de Thomme qui sachant vivre de chasse dans des pays mcuttes, ne veut rien de plus : il connaît le besoin , mais non la détresse , et il mourra sans avoir langui dans le chagrin.

. En ajoutant peu de chose a nos premières jouis^ sauces, nous nous sommes préparé beaucoup de maux. Nous consumons dans Fanxiété les heures présentes, tandis que nous destinons au plaiisir celles qui ne sont pas encore. Nous aimons a nous promettre sans relâche des joies vives; mais la priva*^ tion est inévitaUe quand on désii*e immodérément.. Ce bien-être habituel que donnait l'existence „nou^^

le remplaçons par une situation ptus mauvaise que des chagrins peu durables , par l'impatience ou le découragement ^ par une constante lassitude.

Le juste équilibre des forces, la santé est le premier des biens dans Tordre visible, et la source la plus générale du bonheur. Sans doute Fabsence du mal n étant pas une jouissance positive, le bienêtre qui résulte de l'exacte souplesse des ressorts de la vie ne. saurait laisser des souvenirs très-distincts; mais souvent il est plus salutaire, et même plus doux que des voluptés moins intimes , ou moios prolon*^ gées(I).

La santé parfaite ne sera jamais rendue a ceux què auront abusé de leurs forces, et elle subsiste rarement chez ceux même qui parurent vivre avec retenue. Cette heureuse situation des organes, cette tranquille activité qu'il sera presque impossible de conserver dans la dépendance, influerait puissamment sur notre humeur, sur nos craintes^ sur notre courage. Troublée ou maintenue, et quelquefois renouvelée, cette aptitude si précieuse procure alternativement desheures favorables, des heures calmes et fécondes, ou bien des jours d'ennui pendant lesquels tout fatigue et tout inquiète. Elle peut déterminer en par-, tie nos attachemens ou nos haines , notre indolence ou notre énergie, nos sentimens , nos pensées,, toul

ce que qou$ sommes enfio au milieu de Unt de mouvem^s qui font de notre durée une série de pertes et de ré|>9rations.

Nous devons^ au rétablissement d'une partie de cet accord intérieur quelques momeus d'une existence nouireile. Dans ces heures qui suscitent d'inexplicables désirs , les dangers ou les inconvéniens sont oubliés ; nous voyons d'un esprit également satisfait le repos de la i^uit , ou la splendeur du soleil, l'obscurité des vieux onaferages, ou la jeune fleur den prairies, et le bruit des hommes, et la paix des d éserts. Nous aimons le sable qui cède sous 110$ pas, la pierre qui nous soutient sans fléchir, les roc}^es que nous gravissons avec effort, et le sol uni^où la marche sçra facile. Nous nous plaisons dans une épaisse forêt parce qu'elle voile l'éclat du jour, çt sur un canal embrasé des feux de l'aurore parcç qu pn est éblpij^i de cette double lumière. Nous chérissons le$ êtres qui partagent avec nous les dons de la vie; nousnous attachons pême aux cLoses inanimée^ que nous soumettons a nos plans, et qui recevront de nous leur destination. Nous adoptons pour ainsi dire la nature entière ; nous approuvons, nous admirons tout ce qui existe , parce que tout devient l'occasion de notre activité, du l'aliment de notre pensée*. Durant ces jours de confiance et d'es-r

poir, l'ame est assez libre pour n avoir que de paisibles désirs ; contente d'elle-même, elle parait affermie dans le monde agité. C'est oublier la terre des bprnmes , et se rapprocher en quelque sorte de VimperturbaUe nature, de Tétendùe vivante et indestructible, qui elle-même participe de Vêtre e&sentid-

Mais rien d'humain ne sera permanent. Comment resterions-nous impassibles au milieu des ruines, et toujouis semblables dans un monde qui change toujours ? Notre retenue même nç serait pas exempte de douleAr si Un constant exercice de nos forces ne présentait pas a l'imagination quelque sujet d'espérance. Quand nous n'avons formé aucun dessein , quand il ne reste point de trace des heures écoulées; elles nous échappent trop visiblement ; cts pertes continuelles nous attristent. Sans doute le temps le moins mal employé produit rarement ce que nous en attendions ; mais enûn il produit quelque chose, et nous cessons alors de nous croire des êtres inutiles. Si au contraire on est mécontent de soi-même^ . on ne tarde pas a l'être de ce qui arrive , ou de ce qui pourrait arriver : on abandonne tout jusqu'au soin de délibérer et dVgir.

Le perfectionnement des arts , et les recherches du goût, multiplient les moyens de jouissance; mais

la jouissance même sera nécessairement limitée. Pour qu'on reçoive de douces impressions, il faut qu'elles se rapportent a des biens réelskmoinsqu'elles ne paraissent embellies par la surprise, par la nouveauté, moyen précaire, et qui s'épuiserait sans retour. Le plaisir ne saurait occuper de longues heures , et quant a cette disposition au contentement qui nous avait été accordée dans le principe, pour en perdre jusqu'au souvenir c'est assez de n'avoir pas su conserver le. repos de l'ame.

Le bonheur ne se trouve que dans une vie simple qui laisseiles facultés surabondantes. Pour un homme content de vivre, les plaisirs seraient inutiles. Et cependant une vie simple n'est pas toujours heureuse; elle ne saurait l'être si on y porte les passions, les habitudes, les regrets d'une humeur inégale, d'une imagination frivole, d'une ame étroite. Heureux celui qui a pu conserver les premiers bienfaits du sort, et qui n'a jamais été réduit a en attendre des faveurs plus éclatantes, mais équivoques.

n est a craindre que les avantages de la naissance, de l'esprit même et de l'éducation , que tout ce qui brille, tout ce qui séduit, que ces dons de la fortune et de l'art n'aient d'autre effet que de nous rendre le bonheur difficile. Misérable orgueil qui nous fera dédaigner ce qu'il y aurait de meilleur! Triste éléva-*^

tion au milieu des orages! Mais comment rester ignoré? La vanité des autres hommes nous fait oublier de plus justes besoins , et un £^ste incommode remplace a notre insu les convenances premières y ou la véritable dignité. Par une résolution plus noble, éloignons de nous ces faux biens que nous ne serions pas même sûrs d'obtenir. Aspirons a quelque chose de plus grand ; laissons à l'homme turbulent et faible ses prétentions trompeuses.

Dans le cours incertain de la vie^ au lieu de préparer de loin beaucoup de choses^ hommes libres , vous choisirez entre celles qui se présenteront. Après avoir rejeté ce qui serait mauvais y vous vous attacherez modérément a ce qui vous restera , et vous apprendrez même a jouir de ce que vous n'eussiez pas désiré. Mais a quoi peut-on parvenir dans une société inquiète^ quand on n'y cherche rien avec beaucoup d'çirdeur, et qu'on se refuse a ce qui se-rait certainement défectueux? Si on doit rester étranger a tous les mouyemens concertés par les passions , ne serait-il pas meilleur de ne jamais se montrer au milieu de ce qu'on n'ambitionne pas? Plusieurs fois des hommes que de nobles desseins auraient pu seuls occuper sérieusement ont préféré a la vie ordinaire la retraite et l'oubli.

Si quelque grandeur pouvait nous être donnée

su? la terre, elle ne se trouverait que dans le calme, dans une sorte de renoncement. Toute tentative ambitieuse est due a Vagitatiôn d'un génie assez peu éclairé pour méoonnaitre son impuissance. Ce qui s'éloignera toujours n'est pas lin but, mais un leurre. Un négociant qui disposerait seul des mines de T Amérique du Sud ne se trouverait pas assez riche, pour peu qu il se piquât de ne point s'arrêter a des spéculations timides. Il en serait de même du monarque qui parviendrait a régner sur toutes les parties du globe : il aurait alors tant de choses a faire pour contenir des peuples fatigués de ne plus se baïr ouvertement, et le globe est si petit dans l'univers, que si ce prince était doué d'une grande force selon les idées communes, il se plaindrait, et de la brièveté d'une vie qui finit à cent ans, et des limites d^un empire dont les navigateurs pourraient faire le tour en trois cents journées.

Si une ame ardente trouve rarement une entreprise trop difficile, une ame plus ferme ne connaît guère de repos trop silencieux. On choisit Tune ou l'autre manière de vivre selon les temps. Etes- vous certain de ne vous avilir en aucune rencontre , cela vous suffira, et vous ne céderez plus a des moûvemens d'orgueil. Un zèle inconsidéré vous suggérerait quelquefois d'aller le plus loin possible ; mais

préférez la raieoti» qui, sans exclure toujours Taudace , est généralement accompagnée de retenue. Sa> chez même, dans la solitude, vous borner sans trop d'impatience aux plus simples reflets de la beauté inacce^ble. Tandis que d'autres hommes ont besoin d'un spectacle nouveau pour être ramenés a la nature, que bientôt encore ils cessentd'écouter, ses dons les plus ordinaires et ses merveilles les plus connues suffisent au sage. Des vœux imprudens an^ nonceraient moins de vigueur dans l'imagination que de faiUesse dans la pensée : quand on se vante d'être subjugué par des passions fortes, par des désirs impétueux , on est près de la folie ou près du malheur. . Cherchons un refuge dans des occupations suivies, et rendonsf-les nécessaires. Si les circonstances ne nous prescrivent aucun travail semblable^ Jl faut y suppléer par une résoluti<yi qui nous assujétisse nous-mêmes. C'est une loi qu'on fera bien de n'enfreindre presque jamais ; les premières exceptions en pourraient entraîner beaucoup d'autres, et plusieurs convenances accidentelles paraîtraient justifier les conseils de la paresse. Au milieu de ces plausibles motifs d'interrompre notre dessein, perdant de vue l'utilité de Tensemble, et ne regardant que celle du changement présent, nous tomberions dans le désordre, sous prétexte de ne dépendre que de nos ré-

no

flexions, ou de consacrer chaque heure a ce qu'elle demanderait de nous. Cette liberté trop séduisante , trop irrésolue, deviendrait funeste, et le soin continuel d'apprécier les raisons d'agir nous ferait examiner enfin , dans nos tristes dégoûts , s'il est pour tous les hommes ime assez forte raison de vivre.

Si la sensation la plus récente parait effacer ordinairement en nous la trace des anciennes impressions , nous trouvons de l'accord entre nos dispositions et les choses qui surviennent, ou , pour ainsi dire , entre nous et nous-mêmes. Si , au contraire , les organes de la pensée obéissaient a d'indociles habitudes, à des inclinations opiniâtres, ils resteraient actifs indépendamment des autres facultés. Au milieu d'un repos apparent , on éprouverait une secrète^agitation : de ce contraste naîtrait l'ennui. On n'y sera pas exposé quand le mouvement du corps entraînera la pensée, ou quand elle s'arrêtera aussitôt que les bras ; mais si le travail de la tête continue lorsque nous ne pouvons agir, nous trouvons importune, et quelquefois très-pénible, cette sorte de résistance extérieure.

L'ennui ne provient pas généralement de l'uniformité. Que de gens ont passé des jours uniformes, dans d'obscurs travaux , et n'ont pas connu l'ennui! La source principale n'en est pas non plus dans la

priyation des plaisirs : tout homme qui les ignore » ou qui les a quittés assez tôt, s'ennuie peu. Quant a la continuité des peines y elle a plus souvent pour effet de prévenir cette langueur que de nous y livrer : beaucoup d'hommes malheureux ne s'ennuie* rent jamais. Ce mal-être dépendra surtout de l'opposition entre ce qu'on imaginera et ce qu'on éprouvera, entre la faiblesse de ce qui s'offre habituellement et l'étendue de ce qu'on se sera proposé. L'ennui résulte d'un état d'incertitude, où la crainte d'un simple obstacle pouvant détourner d'un grand avantage, cent affections combattues s'éteindront avant d'animer le cœur. On ne voit plus ce qu'il faut désirer, parce qu'on ne sait pas ce qu'on abandonnerait San» peine. Rien ne devant plaire toujours, puisque rien n'est sans inconvénient ou sans mélange , l'idée même , le sentiment du beau nous attriste, nous décourage, et, trop mécontens de ce qui n'est point parfait, nous sommes fatigués de la vie, parce qu'elle a cessé d'ofOrir en perspective des biens inaccoutumés.

La durée des affections , la suite des idées , la paix de l'ame sont plus faciles dans les lieux agrestes. Mais suffîra-t-il d'y passer quelques jours? Ce serait ne point connaître les principaux avantages de la retraite ; il faut y rester long-temps pour apprécier

le bonheur d'y vivre. Raremeat on trouverai dans k campagne la mieux choisie des jouissances im{>révues ou des joies inégales ; mais , par cette raison même^ on y oubliera Tanxiété du monde. Alors on sent qu'on a une demeure ^ et on s'arrête doucement se croyant arrivé. On sourit sans amertune ; on voit tomber la feuille qui vient de grandir^ et sans doute un jour (m s'affaiblira sans trouble. Dé la culture, des fleurs ordinaires» des soins domestiques dont une industrie naturelle écarte les difficultés, voila l'emploi des heures. Les entretiens sont k la fois sérieux et libres avec abandon y parce que la pensée est profonde f parce que, autrefois, le cœur a été un peu brisé, parce que le rire habituel ne convenait qu'a la fastidieuse gaieté des villes, parce que c'est assez, pour espérer a jamais, de se trouver la où se reunissent le bruit des eaux rapides et les murmures de la foret a la fin du jour.

Clartés des cieux, émanations de l'inconnu, vous n'embellissez pas seulement nos étroites solitudes ; vous y faites apparaître, pour les ennoblir, quelque indice d'une consolation mystérieuse, et, des profondeurs de l'abime, vous parvenez jusqu'à nous comme un signe de l'infini. Toutes les sphères qui circulent vers les confins des régions ténébreuses présentent du moins leur surface, souvent

attristée, aux. rayons de cette suave lumière. Sur aotre ^obe, dans la zone équatoriay[e) les feux de Fair sont presque sufBsans pour entretenir la vie; tandis qu'une vague inquiétude porte les tribus des pays Sombres a chercher , quand elles le peuvent , des lieux moins.oid>liés du soleflr Parmi nous, lor^ qu il s'élj^e k rhorizto, il ramène la coofiuice, le goût du travail, le courage de vivre et^^d'attendre ; mais quand le jour finit^ une sorte delangueur, une .secrète lassitude nous ajiprend que nous n'allons plus être immédiatement soutenus par sa force toujours renaissante. Des Arabes peuvent veiller plèa de leufs tîntes , a la lueur' des astres delà nilit ; yiais pouf les babitans d'une contrée nébuleux , les momens d'activité finissent lorsque s'arrête Finfluence du sokih Qu'ils agissen^urant le jour , et qu'ensuite ils rejposent i^b comaitront peu l'ennui. 1^ vain une société, flRtuée de quelques amusemens bizarres, intervertira cet ordre > il sera constamment senti par plusieurs hommes dont l'organisation heureusement flexible, mais forte, se montre rebelle k tout joug. C'est ainsi qu'a divers égards la vie indépendante, qui seule est vraiment naturelle, convient seule aux esprits étendus.

Tout semblait nous prescrire de borner nos voeux, afin d'être contens, et de cacher nos jours, afin de

lester libres. Mais aujourd'hui c'6sl i^^tie. partage de nousperdre, epexaltantles dénrs iilêine4piidevaieiit^ aous diriger. L*oi^eil> peutrêtre insépiodble de notre ihconstance ^ dégénère eif une vanité aussi con«dMpnaUe dans son objet que nuisible paisses suites, A Jbrce d*aspirer a oe qui parait 'noble , a force dç cberoher des cbdites mejUeuresVnQus imaginons une grandeur cl^ériqife. Ennéglîgeant, en dédaignant oe qui nous, était proprg^ nous nous Kvrcmsades oombinaisons fatigante:^ ou a d'inutiles tentatives u il en résulte pour cbacuti de nous un^carac^ère lac* ùi^l en quelque sortes et un sort que nous eussions d'à oedbpter.

C3iez un être qui doit périr ^ sans doute le nature} n^est autre chose que là mobilité : lâ vie la monis inégale èe composera c^vicissjtudes habituelles. Mais une esistenoe plus PfisiU^réunit des impressions combinées avec plus de préoautions^ et la constance nous épargne des changemens trop brusques'. {) en faut néanmoins : on s'ennuîerait.d'une invariable' prospérité , comme on s*afflige d'un mal sans terme. Après s*élre détaché du bonheur, on devient -même incapable de souffrir avec la force d'ame qui promettait des consolations presque subites.

Jamais une jouissance nepeut se perpétuer ; si nul ncidentne venait assez tôt la surprendre , elle serait

tdétruite par cette durée même. Le malheur parait moins fiigitif ; mais iroûs sommes si bibles qu'après un certain temps le malheur aussi nous lassera. Tout n'était pas misère dans Tirifortune ; elle offrait quelques avantages^ réels et de secrètes convenances. Lorsque nous montons s'évanouir enfin le charme douloureux, ce dernier prestige, la trace de nos^ours parate s'enfoncer dans le vide^, et le poids d'une telle chaîne se trouve intolérable.

L'homme simple s'occupe seulement de ce que la natui^ exige ; mais il peut être heureux dans cette simplicité jskèrûe qui lui permet de dédaigner et plus souvent d'ignorer ce qu'il ne possède point. Exempt. 4^ passions > et dès lors de satiété , tranquille ^ur l'avenir, indi0erent k l'égard dii passé , jouissant toujours de ce qu'il reçoit, parce qu'il jouit du sentiment de ses forces, il est lel que la nature l'a fait> et il u$e de ce quelle lui offre principaleméat. •

Parmi nous , au contraire , celui qui ne réunit pas la plupart des fantaisies multipliées afin de nourrir la sensualité, s'expose a ressentir plus de honte en^ core quede privations. Il semble alors que le maUieur soit inséparable de la médiocrité, de la tempérance, de la modération même. On se demande si on peut vivre agréablement loùl des villes, ou avec dignité,

bôrs de certaines conditions auxquelles la coutume Téserve comme des drwts tant de prérogative?^ Cependant U vraie simplicité deviendrait un asile contre la misère. Un homme simple refuserq^it ce

' qu'envie un hommemisérable : leurs destinées différent jusque dans les positions que des yeux prévenus pourraient croire analogues. ^

La misère n'est pas dans la privation de ce que n'ei^îge nul besoin absolu , mais dans le défaut d'accord entre la difficile rencontre des choses agréables et l'avidité de la pensée, entre nos vœux et les événemens. Quelquefois nous éprouvons une grande gêne , malgré notre faste, et c'est se voir plus près de la pénurie qu'un homme qui, n'ayant rien, songerait peu a l'amertume de l'humiliation , ou d'un injuste oubli. La inisère s^introduit surtout dans les régions opulentes , où les avantages les plus simples sont assez généralement méconnus f elle suppose que nous voyons trop souvent un sort préférable au nôtre, ov qu'en remontant a la cause de notre pau-

.vreté, nous y trouvons quelque chose de fatal. Toute compensation nous échappe quand nous sommes assez faibles pour souhaiter vivement ce qu'il est trop difficile d'obtenir, et pour ambitionner itmijours ce qui nous sera toujours refusé. I/indigence même pourrait n'avoir rien d'abject ; un dé-

oûjQl^t volontaire ne nous ferait pas dqtendre <le nos sfWiblables, Il^esiste des lieux où, eu manquant je cç que fouçjrit ailleurs une longue industrie^ les babi^i&ne comparent pas leur sitiialian avec cdle de ^étranger. Us restent pauvres ; niais cet|e unifor- ' mité, n'étant pt» sentie c peu , et «urtolit ne les ai n'est uuU^ept a plaindi proche du luce de ops ti fqnd des campagnes df un

qtv-da politique même se félicita {dus d'une fois d'enti«tea& Sans nos champ asservis : c'est toujours de l'homme que détendent pnncipalonient les peines les hommes.

IJjSTITtlTIONS.

6i l'ordre; uDÏvenel^it constant aux ^dx de la

eu^iftên^ÛQ, gcaaA «loilVeitiew, Aux csaquél^ns ,

tso

aiMi: émns, ans pt^ifîbkes. Cette ardento ioquiétoite imblait lévék» en eux miii»4^tinadQn spéciale ^^^t sr métta on blâmait lejyers écarts ^ on eijitltaitieurs noms.

Quel ébjet poniiaietit avoir a nos yeux les difféi^tes loèl^du^monde laàtérieL si ce notait de multiplier les mutatiiO»? E(, dpn» ce qui ftspire, de quelle aii^re maiùère aLpliqiierrôns-fiouB i^uairer- «elle opposition de la vi^ efde la mort, ainsi quçn tant d'ifidiaa|îons contraires , el tant df efrorts<imutudkment réprimas ? Sans cesse les animaux se poursuivent^ et rhonnie, açfai^é sur eux , T^t aysd sur JuMpéniie. Le travail est imposé » sous peine de, destruction^ a tout ce ^ui nMpire^ mais la destru^ tioa est inévitable midgré le travail. ^ ^

Peut-être la nalure. 9ppFoc|ie*trelle plus rapidem^mt de s|s ëm sdr notre globe en particulier, l(ârsque les substances y sont vivement combif^ées, Jqràque les acte&spontané^^ y multiplient: Nous croydxiis y voir beaucoup plus demouVemeÀs qu^^hte faudrait pour le maintenir avec son organisation ap|)aiMte l I^Aésirgé^éralquip^te un sexe veisf auile ne seraitr îlpas seiïl assoB puissant pour les peipéUtet.? Cepen- 4aflt on éproQV^^ ai|S^ des désirs ^exclusîfe, anii que l^agftatioQ ^'accroisse. Pa voudra obtenir une fèmiM dofKtle fftB^iixiifBi qjji'on^ slÉàve §pi-iDié^e

par dix anAées de tentaÙTes ingénieuses, d'intrigues oude périls. L'idée qu'elle saura donner de sa beauté mettra aux prises vingt rivaux , et ensuite sa vanité capricieuse pourra les engager a surcharger de traimûl mille esclaves , ou a tourmenter mille familles.

Le principe actif introduit dans les êtres organisés semble être unique y mais peu flexible chez les uns, et très sensible chez d'autres, selon la disposition de leurs organes. Une raison [dus libre caractérisera les êtres puissans ; un tact moins variable sera le partage de l'être borné. Quant k l'homme , s'il n'a pas seulement de la raison , mais aussi de l'instinct, c'est que le moins faible, en tm sens, de tous les animaux de la terre est néanmoins bien &ihle encore. Des êtres y ti*ès-supérieurs a l'homme, n'aurai«[it plus sans doute aucun instinct. Les animaux qui n'ont pas reçu des nioyens assez divers ont besoin d'un sentiment plus sûr ; ils ne pourraient pas réparer leurs erreurs aussi souvent que nous. La plante suit des lois presque aveugles, parce qu'elle a peu de ressources, peu de défense , peu de mouvemens volontaires.

Pour que le monde soit agité et varié, pour que le mouvement soit très^inégal et néanmoins perpétuel, il faut que tous les êtres tendent vers le but qui leur est proposé, mais qu'ils s*en approchea

d'une façon indirecte, ou même incertaine. Si leur manière d'adiever ou d'entreprendre leurs ouvra<' ges était généralement fixe, si elle était parfaite^ tout serait prévu, et le monde se trouverait uoi-^ forme. Si, au contraire, les êtres dontrorganisation reste faible n'avaient pas en eux un guide à peu près infaillible , ils rempliraient trop rarement leur destination.

L'homme isolé est entraîné par le sentiment ou par l'instinct ; mais c'est à la raison presque seule à conduire les hommes réunis^ parce que leur ass<K ciation est surtout un effet de la raison. Comme ils doivent agir conformément aux tiésultats de leuns délibérations, ils ne sauraient, sans disootdânee, s'abandonner a l'instinct qui ne délIbèNi pas (J:).-

Les autres animaux connusrecurentuneimpression a laquelle ils peuvent difficilement se soustraiire, quelles que soient l'adresse du singe, la docilité eu chien, la sagacité de l'abeille, ou même l'intelligence de l'éléphant. Mais la raison humaine, modifiée sans cesse par l'habitude d'un langage aiticulé , se perfectionne en suivant de certaines règles, et c'est par des communications non moins modétiées qu'étendues qu'elle recevra tous ces développemens. On rectifie insensiblement ses idées, ou on s*accoutume à l'empire de la raison, lors même

qu'on obéit a la loi sans autre calcul , ce qui est tm soulagement pour la multitude. « Des hommes dont Finstruction est commencée ^ des hommes déjà èivilisés ne- sauraient quelle voie suivre y si nulle voie ne leur était prescrite , s^ils n'étaient ftlus membres d'un corps social : ils paraîtraient dépk'cés dans une totale indépendance y a moins qu'ils ne fussent ddués d'une grande force de caractèrie.

L'organisation sociale ne deviendra tutâaire et ne semblera conforme à l'ordre naturel qu'en s'é^ loignant de ce que doit prôduire le cours non Moins naturel des choses lorsque l'intérêt personnel entraîne tout , lorsque la raison ne le réprime pas. P^ut-étre l'iiistinct fiit-il opposé y en grande partie, aux déténninations rai^onnées y afin que la droiture ètia pnidence^ qui, sans cela ,' chercheraient trop constamment le repos, eussent elles-mêmes des obstacles a surmonter, et quelquefois un grand mouvement a susciter.

On voit les 'différents travaux du corps le fortifier, ou l'énerver quelquefois, lui donner plus de grâce ou de souplesse, et quelquefois le vieillir avant le temps. Ainsi pourra changer notre ame selon l'objet de ses préférences. Le goût des occupations utiles , ce penchant qui tient à une certaine exactitude de l'esprit, se rencontre-t-il chez des

hommes auxquels les conjonctures refusent toute élévation, ils s'attachent à Tordre dans des vues personnelles et a Téconomie domestique ; mais bientôt cet ordre devient minutieux , et cette prévoyance dégénère en avarice. Un esprit généreux ne sera pas étranger non plus aux moindres soins de la vie ^ mais il ne tombera pas , comme les esprits étroits , dans un aveugle assujétissement. Ceux-ci peuvent se livrer aux précautions serviles de Végoïsme; mais un esprit vaste n'aimera Tordre dans ks choses usuelles que par analogie avec Tordre général. .Néanmoins > en s'affaiblissant, la plupart de ces mêmes hommes , ceux dont Tame parait aussi vieillie, doivent rentrer dans le cercle vulgaire. Nous ne saurions exister sans quelque incliofition ; nous nous attachons ^ ce qu'il y a de plus médiocre quand nous ne sommes soutenus par rien de meilleur, et nous avons des manies, quand nous devenons absolument incapables d'enthousiasme.

Dans quel sens peut-on distinguer ce qui choquerait les lois naturelles de ce qui serait conforme à ces mêmes lois? Certainement tout ce que nous voyons est dans la nature. La suivre' plus expressément ne sera-ce pas discerner et choisir ce que nous sommes destinés a faire d'âge en âge, quand il ne surviendra aucune véritable exception k Tordre

le plas convenable? Ce serait au contraire s'écarter de la nature que de persister dans des voies qu'elle n'aurait ouvertes qu'accidentellement, dans les voies des sociétés présentes.

Maintenant même une profonde sagesse parviendrait peut-être a établir des lois fortes et constantes chez quelque peuple où cliacun aurait assez de sens pour ne pas nourrir un espoir ambitieux. Mais où trouver de semblables dispositions? Comment réunir et des occurrences favorables 9 et ces deux merveilles y un peuple réellement éclairé , un sage législateur!

Les institutions fixes supposaient un prestige re« ligieux y ou autre. Elles avaient besoin d'une sanction qui parût irrésistible indépendamment de l'as* cendant de la raison. Sans doute les institutions perfectibles auront moins de vigueur , mais elles semblent plus convenables aujourd'hui. Si toute forme sociale doit rester très imparfaite , notre imagination préfère les tourmens variée des peuples ingénieux , les maux suspendus par la plainte , par la résistance, par une agitation qui néanmoins est féconde en inconvéniens de tout genre.

Une activité particulière a de certaines contrées , une activité inquiète a, produit la civilisation que

n(His connaissons le plus^ cdle qui est toute en industrie, n laudira enfin réprimer cette impatiente émulation. Le désordre des calculs avides devien-* drait aussi funeste que Tétait Tabsence de Tordre dans la vie sauvage. Les peines de notre état social sont longues et pénétrantes. Â de brutales violences succède la- froide y la révoltante ironie de Tiniquité. On trouve aujourd'hui plus d'asiles contre des sotti-^ ses féroces, plus de secours dans les momens d'une vive douleur; mais où reste fréquemment aban*« donné à la tristesse , a Tdpprobre, a des années d'a^ raertume. Les arts sont très-utiles , sans doute, et ne paraissent que trop séduisans; mais; lorsque la surabondance de leurs dons sera parvenue au comble ^ les yeux s'ouvriront. Puissent des écarts si pé^ nibles rappeler enfin aux bommbs quelle pourrait être leur félicité!

On a fait long-temps une assez vaine distinction entre les pays où les arts étaient cultivés , et les MeuH où vivaient des hordes plus grossières. Il s'en fallait de peu néanmoins que^ même dans les régions les plus vantées, les peuples ne ressemblassent à des Gai' las , ou du moins a des Malais. Presque toutes les grandes familles sociales étaient livrées aux passions de leurs chefs, ou aux superstitions de Tancienne ser-

yhude; aujourd'hui même où voit*oii des hommes gouvernés d'après une juste et simple interprétatipn de la nature?

La nature même veut qu'il en soit ainsi dans la plupart des contrées; elle oppose en nous, aux lois de l'être pensant , l'instinct de l'être irréfléchi. Elle rend Tordre difficile , précisément parce qu'elle l'a FQidu indispensable : ces contrastes multiplieront s«r le ' globe des mouvemens dont les dernières conséquences nous échappent et se perdant dans la partie la plus secrète des desseins universek. Et toutefois il se peut qu'après de louables essais dont nous somines témoins , une peuplade soumise a k. raison apparaisse pourTétonnement du monde. Admettans reïistenoe d'un tel peuple, et supposons que, l'histoire de nos libertés lui parvienne; en quels termes s'èxpliquera^t-il sur les idées qu'on se forme maintenant d'une civilisation avancée?

.Quel que soit cet ordre politique, il est dû surtout aux nadons de la zone tempérée qui subjugué* r^Rt une grande partie du monde. La stérilité des pajrs froids, et Tindolence naturelle entre les tropiques, auraient pu maii^tenir dans toutes ces parties du globe ou des mœurs grossières, ou des habitudes invétérées ; mais la conquête s'y opposa. Le dçspo^

tisme qui la snît veut jouir du produit des travaux^ et, quoiqu'il les favorise mal , il s'oppose à ce qu'on rentre daus l'inaction. Ainsi s'est étendue la vivacité ingénieuse que semble surtout exciter un ciel variable. Les principaux conquérans n'appartenaient pas aux latitudes extrêmes. Il parait aussi que les TatareSy voisins du Caucase, que ces ancêtres des Francs*, des Goths, des Moscovites, étaient origi*» naires de l'Iran , et qu'ils ont influé sur la civilisation de l' Asie-Mineure et d'une partie des Indes, avant de changer celle de l'Europe.

S'il est vrai qu'un certain nombre^de races primitives se soient partagé d'abord le globe , les diverses formes de la servitude et les traces d'une dépendance proltmgéç s'expliquent facilement. Lorsque ces races, en sie multipliant , se rencontrèrent et se joignirent, elles se crurent naturellement ennemies. Lorsqu^ensuite elles commencèrent a se mêler, la plus instruite ou la plus forte établit, pour se maintenir au milieu des autres, la division des castes, la doctrine ésotérique, le patriciat, les difficultés de l'affranchissement et de Finitiation. Cependant le mélange continua, et le mouvement des hordes armées n y eut pa| moins de part que les caprices de l'amour. Les différences visibles s'eflacant ainsi , la li-

berté moder;^ a lutté contre la partie surannée des instituùonis. Le nouveau système devient dominant * chez les peuples les plus actifs ^ les plus faits pour le propager ; de sorte que les Cafres eux-mê^ies , ou les Jalofs 9 seront libres avant de perdra leur couleur africaine et le^rs traits antiques.

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