ORDRE NATUREL
Oq est parvenu de nos jours a un degré d'érudi-^ tion et de critique , de finesse et de perspicacité que nous eussions pu croire inaccessible , nous dont les sens conservent a peine durant un demi-siède leur faible perfection. Mais> en s'occupant laborieuse* ment d'une multitude de connaissances qui ne se rattachent que par des liens indirects a la conùais^ sance véritable , on a laissé très-infojcme cette unique science y la science de Thomme considéré comme agent moral sur le globe, et comme membre de
quelque cité. On examine ce qui se fait panni nous, mais la raisoade ce qui pourrait ou devrait se £adre, ou ne Fa montrée que très-insuffisamment.
n Serait e^ntiel d'étudier cette raison des dioses. Quasd les principes seront manifestes, les lois auront un fondement sûr ; quand Us seront connus de presque tous les esprits, les lois seront inviolables pour tous. Voir les suites, ce n'est qu'un premier pas, disait Pascal, la vérité demande qu'on remonte plus tiaut. ^
La lenteur du succès dans les recherches morales et politiques n'a pas été surprenante. Elles exigeaient des lumières et de l'impartialité -^ comment ce soin eût-il convenu k des hordes dénuées de moyens pour pressentir les effets éloignés, et dès.. lors séduites par l'espoir que des jouissances nouvAes leur offraient chaque jour? Dans l'organisation sôciak^ la vérité a dû être tardive, précisém^t parce qu'il fel-? lait en cela des résultats immédiats. Commeil était indispensable d'arriver a quelque éhose dès le <^mmencement, on s'est avancé d'errein^s en en*eurs , en s^égarantde plus en plus peut-être, et néanmoins €n se hâtant toujours.
Dans quelques arts moins nécessaires qu'agréables, et dans plusieurs sciences , les pix)9rès devaient être réels, soit parce que les premières sociétés n'ayant
pas impérieusement besoia de ces découvertiçs, ne précipitaient rien, soit parce que ceux qui s'attachent a ces sortes d'études ne peuvent obtenir de^ produits qu'après avoir i*ésoIu des problèmes. Dans les ques»* tions politiques y au contraire ^ on pouvait décider beaucoup de points sans en éclaircir aucun, ou même sans soupçonner qu'il fôt dangereux de n avoir pas une grande prévoyance. Un ch^entreprenant provoquait des résolutions &voraUes à ses vues; n ayant pas d'autres principes a lui opposer,on était forcé d'adopter, quels qu'ils fussent;, et de maintenir ces réglemens qu'il proposait. Ne pour vaut se passer de lois, on ne s'arrêtait guèrç à mé* diter afin de les rendre claires ou généralement convenables, et comme l'indocilité de cette époque parue exiger souvent qu'on les fit recevoir avec une religieuse terreur, ildevintpi'esque impossible de les réformer. ^ '
L'homme n'est point bon , il n'est point méchant ;
il est ce qu'il doit être. Son aptitude , trèt-bornée en un sens , est indéfinie quant aux modes d activité : c'est aux lois a les déterminer. NgltreUftment ana« tenues à nos premiers b^oins, jnos penc^ns ne peuvent être dépravés que relativement a une situation particulière. iDorsqu'bn yeul changer Ir-homme, et le rendre tel ^^'il- n'eut pas dû étve, on appelle
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médiaaceté originelle la résistance que la nature oppose. Mais si les institutions étaient fondées sur d'autres bases y on verrait plus facilement que les liommes^ faisant partiedu monde, sont a leur place, selon Tordre général, et qu'en conséquence ils pourront être bons et satisfaits dans leurs rapports avec leur espèce , fuand ces rapports seront prudemment réglés.
Les différences que nous remarquons entre les peuples, ainsi qu'entre les familles, pourraient être beaucoup nloins grandes. Cependantcette diversité, accidentelle en partie , n'embrasse pas tout ce que réaliseront les âges futurs, ou ce que le vrai génie de la législation établirait aujourd'hui même en de certains lieux. Changer notre habitude , c'est changer nos dispositions ; elles sont soumises a l'ascenr dam de Thomme même. Gardons-nous de croire, d'après une trompeuse expérience, qu'on tie puisse admettre qu'im mode général de civilisation. Ce qui nous abuse le plus sur les fins naturelles a cet égard , c*est la continuité d'une iparche qui sans doute s'est qrouvée oblique dès le commencement.
^ N'expliquons pas les êpérations de la nature par un seul principe, ne tran|porfons pas de nos ateliers à ces rouages immenses le betoin de la voie la plus courte. C'est le combla del'ail chez les humain^^
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de ménager des forcée incertaines, et d'achever néanmoins avec promptitude Fentreprise la plaft hardie; mais la nature^ qui est illimitée^ consomme les siècles sans perdre les heures , comme elle parait disperser les matériaux sans jamais en manquer.
Si chaque effet provient de causes innombrables, toute cause sera suivie d'innombrables effets. Il ne suffit pas d'avoir pu observer durant leur passage quelques millions d'hommes , ce n'est pas une raison pour 'Cesser d'étudier l'homme. S'il est partout affligé dans ses inclinations, il faut qu'elles aient été mal comprises. Nous voyons assez les hommes i)9alheureux ; cherchons quelquefois l'homme peu connu. Ce qui est interverti doit elpeut se réformer; les tilstes bornes que nous n'osons franchir ne sont pas celles du possible^ Quelle voix irrécusiib^e vous a dit : tft* souffrance et l'iniquité, voilà un des principaux caractères de l'œuvre perpétuelle ?
Il ne résulte pas de la flexibilité des affections humaines que toute manière de les combiner soit indifférente. C'est par les conséquences imprévues de ses premières institutions que l'homme est de^ vmu misérable et vicieux : dans la dépravation même nous découvrons plus d'erreurs que de méchanceté. Quand l'exlreme différence des conditions empêche que les vues personn^ftHes ne ie concilient,
et &it aussi de Fesprit de famille une source d*inimîtiésy un peuple n'est pas, comme on Ta tant dit, une troupe d'athlètes se fortifiant par leur lutte même, et s'avançant vers le but désiré ; mais une foule agitée si maladroitement que si elle ne reste pas tout-a-fait aveugle, elle ne suit aucun guide avec persévérance, et que nul guide ne trouve le chemin qu'il prétendait montrer.
Une fatale estime accordée aux travaux qui présentent le plus de difficulté , expose à la servitude les hommes affaiblis par cette fatigue. Pour accroître leurs moyens, ils se sont proposé vivement des objets nouveaux ; mais quand les désirs se changent en passion , l'em^doi des forces dégénère en excès. La nature avait semé des joies naïves sur des traces moins périlleuses. Au milieu ée ce trouble, veut-on réprimer quelquefois des mouvemens <}ésordonnés, on irrite les cœurs dont il eût fallu , dans le principe, conserver la paix. L'idée des voluptés que nous nous somines promises en vain, peut nous jeter dans le désordre : souvent même des vertus, recomman4ées avec trop d obstination, inspirent du dépit, et conduisent a des forfaits.
Mécoptent de ne pouvoir rencontrer des plaisirs continuels, on voulut s ouvrir à quelque prix que ce fût une autre c^ltrière, pour ne devoir ses maux
qu*a soi-même , et on imagina de prendre goût à de scrupuleuses austérités. Ce serait peu, dîsait-on , de mépriser les jouissances ; la dignité de Thomsic veut un effort plus pénible. On crut qu'il serait méritoire de ne rien iàire pour écarter la douleur ^ de la chercher même, ou d'en être atteint sans la $jentir. Ces mortels impassibles criaient péniblement sur les bûchers allumés par leurs mains : nous ne sou£frons pas ! Expression forte , et pourtant inexcusable d'une ame exaltée par de funestes systèmes. '
Avant que l'impérissable espérance eût été déclarée trop sensuelle en quelque sorte , ou elle ranimait de justes désirs , ou elle devenait un soulagement tranquille, mais opposée presque toujours a des peines toujours renaissantes. Elle est assez constamment donnée aux hommes; mais ce n'est. pas afin qu'un imposteur, les occupant sans cesse d'un temps reculé, se réserve pour lui-même les avantages actuels, ou afin que d'autres enthousiastes, plus sincères du moins, j^mènent les peuples d'écarts en écarts au milieu des songes d'un perfectionnement soucieux et cupide.
Si dans un pays peu étendu , chez une nation indépendante, le législateur s'attachait à diminuer les oppositions, et h régler ht ^^rances, cette citéfheuAreuse subsisterait durait de longs ^ècles. La, pour
vivre coûtent , il suffirait presque toujours de cou^ server h santé. Comme elle paraîtrait seule nécessaire pour le bonheur^ on s'interdirait volontiers tout iSKcès afin de la maintenir , et les années même des viçiUards seraient d'autant plus douces que, dans une société bien réglée, les infirmités inévitables se trouveraient courtes et rares.
you$ êtes bommesy et vous aOectez même de rester saumi& a une loi religieuse; néanmoins vous perpétues une grande in^altté entre les lumières, Ie3 coutupjies, les pencfaans des diverses classes. L'inégalité est naturelle, mais vous deviea chercher k )a restreindre. Au contraire vous Vavez augmentée, V0U4 IVves rendue excessive, et la plupart des hommes ne peuvent sortir de Thumiliation. Il faut bien que votre industrie, dont vous admirez le prodige, devienne aurabondante , puisque les avantages en restent illusoires^ et puisqu'elle vous fait regarder comme impraticable ce qu'exigerait Tordre réel. Tous les maux proviennent de çj» que la midtitiide
• ne s^it pas asisez de choses pour avoir l'esprit juste , tandis que ceux qui la dirigent savent trop de choses superflues pour n'avoir pas l'esprit subul.
Lar vraig science des sociétés consiste h légitimer
. desjouissaixaes que puissent entretenir de constans dé^ks, çt a ne pi^s tolérer les sentimens orageux qui
chaugeraient la volupté en folie. Le législateur doit réprimer tout espoir romanesque^ et toute sévérité orgueilleuse, comme toute prétention troppe||»annelle. Il importe même de prévenir les faojlaisies, li»s nouveautés contraires au vœu général des hommes dignes de confiance, de ceux dont Tâge est mûr, la raison Kbre , l'ame jeune, et l'esprit exercé.
Sans le bonheur qui la sanctiooneraitplus visiblement , la vertu ne sera ferme et durable que chfz de nobles caractères. Respectée quelquefois du grande nombre, mais seulement par erreur, ou par crainte, elle n'en sera pas vraiment chérie. Si, parmi nous,, on est honnête homme d'autant plus Siurement qu'ont est mieux désabusé, c'est que nul tipmHle raisonnable n'est assez simple pour préteii^reau bonheur parmi nous.
Le repos est presque le seul hien que doivent se promettre ici les esprits justes. Il let^r reste un peu d'espérance : chacun en éprouve le besoin. Maïs. cette attente aura surtout. pour objet une amélioration possible dans le- sort des autres hommes, puisqu'ils ont encore de vifs désirs. Étranger pour tçujours a ce qui passionne tes esprit». inconsidérés , ledisciple de la sagesse ne conserve , loin ^u bruit , que le désir d'être utile, et il ne oi'oit pas avoir. ei%
cçla beaucoup de mérite : a quel autre dessein s*attacheysait-il dans nos sociétés fastueuses et souffrantes?