‹ RêveriesChapitre 14 sur 37 · NUIT · texte numérisé non relu

NUIT

Sans les feux du jour, la fertilité des campagnes s'arrêterait, et Thomme ne serait plus ; mais la clarté de la lune ne nous est pas ainsi nécessaire , et peutêtre c'est pour cela même qu elle agit davantage sur i^'imagination. A quel besoin de Tame appartient cette expression plus tranquille de la fécondité universelle? Cette sorte de préférence n'est pas due seulement a une vue moins fréquente des effets de la nuit. Les oppositions nocturnes delà lumière et des ténèbres y sous un ciel favorable, nous semblent

chaque fois aussi belles que parut Fêtre , au printemps de nos années, le contraste d'un ombrage épais le long d'une plaine exposée au soleil le plus ardent.

A midi , dans Tordre ordinaire de nos sensations, des reflets multipliés se portant même sur ce qui reste dans Fombre^agrandissentle tableau terrestre : il nous occupe seul, et nous n'avons pas d'autre souvenir du monde. Mais lorsque la Ijune vient imir la terre aux cieux , nous voyons avec plus d'intérêt une Jueur si douce qui tempère les qualités des êtres pour offrir a notre faiblesse des moyens de conservation.

La clarté du jour était trop générale, et on en jouissait avec trop d'assurance. A l'heure oii elle sera suspendue, l'oubli* où resteront tous les objets sur lesquels ne tomberont pas les rayons de la lune, fera mieux sentir le bienfait de la lumière. Ces clartés nocturnes si variables se refusent souvent a nos vœux ; elles se montrent accidentelles et fugitives ^ comme les circonstances qui donnent du contentement. ^

L'ardeur du soleil est si grande que nous en perdons de vue la source éloignée. Mais les effets de la lune auprès de nous ressemblent a une continuelle Recouverte : quand nous marchons, un guide semble

àTancer avec nous, et, de proche en proche, sôus ses auspices, nos regards pénètrent dans les campagnes. Cet espace resserré, où nous paraissons moins petits, donne mieux l'idée d'un séjour destiné à l'inégale prévoyance de l'homme, d'une retraite accordée à des familles inquiètes. La terre ainsi diminuée, pour ainsi dire, reprend son rang dans le système général : ce sont précisément ces bornes qui étendent pour nous l'aspect du monde illimité. Au contraire, quand le soleil se présente, il éclipse tout ; il cache les astres et nous sépare des deux.

Le jour convient aux travaux , il est consacré aux soins vulgaires. Plus libre durant la huit, l'ame se rapproche de l'universalité des êtres où du principe de toute faculté vivante. On peut trouver beaycoup d'analogie entre la sensibilité inépuisable mais résignée du sage , et le calme d'une nuit éclairée, quand les branches des arbres frémissent doucement sous un ciel sans bornes visibles , mais voilé ça et là par de légers nuages.

■ Lorsque le disque de la lune n'étant lumineux qu'en partie, l'obscurité générale n'est interrompue qu'avec beaucoup de réserve, les illusions de l'habitude s'iaffaiblissent, et laissent mieux arriver jusqu'à nous des pressentiméns de la vérité secrète. Un doute rêveur, cdui qui , pouvant s'éclairer, ne dé-

sespère jamais y accompagne la vue des choses , et nous éloigne de tout ce qui abuse ordinairement les hommes : nous avons moins besoin de la réfleiLion pour sentir que la terre aussi est plongée dans Fatmosphère inconnue , ou même pour entrevoir les routes les plus reculées de la lumière. Si alors les ondes murmurent y le souffle qui les agite semble venir d*en haut. Nous. demandons aux vagues expirantes un dernier bruit des mouvemens célestes, et nous regardons avec surprise Taride demeure où chancelle notre géiiie détourné momentanément de ses voies naturelles.

Pour que la pensée de Thomme s'agrandit ^ c'était assez qu'il commençât à comprendre le charme d'une nuit paisible. Quel sujet d'espoir et d'accablement ! Que de tristesse^élée d' une volupté insaisissable ou de consolations plus cachées encore! Imposante grandrur: silencieuse harmonie! En voyantlesastresentrainés sur des lignes certaines à travers de muets abîmes, on sent mieux ce que l'existence aura toujours d'impénétrable. Les choses de la terre passent, et il semble que les mondes ne passent point. Cette sorte de repos indique , dans la durée des êtres , des proportions que ne pourraient embrasser nos calculs, et des probabilités heureuses que l'on ne peut saisir. C'est un aperçu immense au milieu même de Tob-

scurité des temps y et €*est, dftns l'espace , une lueur cpti étoune : <m se livre avec plus de setenue aux sollicitudes humaines devam Tappareate immutabilité des tâeux.

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