CONSIDERATIONS GENERALES
Il n'appartient pas a un géniemortel de connaître le vrai. On ne peut que Fentrevoir, et on ne doit se promettre que de rester libre de toute prévention. Assez d'hommes ne se détachent jamais bien de ce que le hasard voulut qu'on leur enseignât en premier lieu. Ils adoptent aveuglément cette opinion du pays, ou, s'ils s'en écartent, en la voyant trop surannée, ils cherchent, pour y revenir ensuite avec quelque honneur, des expédiens systématiques , au risque de consacrer de nouveaux mensonges. Notfe
intention est différente. Chacun a sa place déterminée y comme possible, selon les fins du monde. Nous qui pourrons 9 sous ces Ibis , rester libres en un sens, veillons pour accomplir ce qui devient notre partage , et y lorsque nous croyons entendre, au milieu de tant de discordances en nous et hors de nous, un mot de Finfaillible vérité, redisons-le sur la terre.
Si de nombreuses calamités déshonorent d'âge en âge la société humaine, sans doute elle n'est pas assise sur des bases inébranlables. Fatigués ou déconcertés par la durée même de ce trouble, la plupart des esprits s'abusent sur ce qui l'excite , et observent rarement avec une entière indépendance la raison de ckE^que chose. Les sectes ou lesf écoles préconisent d'incomplètes vérités, qui leur pai:aissent favorables, et la doctrine si équivoque qui naît de ces exceptions est seule propagée.
Est-fl un homme qui sache avec certitude si quelquébien réel, si quelquedon sérieux nous fut accordé? Est-il un homme qui l'apprenne de son propre génie ? De tout ce que vous désirez le plus, il n'est rien peul-étre qui vous appartienne, et même dans l'ordre' visible , vous êtes sans cesse occupés de l'avenir, pour hâter rottbli de tant d'objets présens qui vous importunent, parce qu'ils vous détromperaient. Ce que vous demandiez, vous l'abandonneaf; ce que
TOUS aviez commencé vivement, vous le détruisez avec une passion nouvelle. Vous voulez des choses choisies , mais vous les voudriez encore mal coxknues. Quand elles arrivi^nt, quand elles sont a voua, cette vue presque exacte , cette sorte de réalité vous bless^ ou vous afflige; vous ne pourriez soutenir Taspect d'un monde sans prestige.
Cependant les inclinations de Thomme sqnt vagues sous plusieurs rapports; il est même susceptible d'habitudes oppqsées. Si on rassemblait avec discernement ce qui fut effectué parmi les divers peuples, on pourrait en former un ensemble meil* leur que les institutions générales essayées jusqu a nos jours. Les premiers âges de l'Orient ,»plus calmes, dit-on , semblent avoir eu plus de grandeur et de simplicité. Peut-être .^ussi, avec d^s moyens nouveaux, la raison, chez les races futures, triomphera-t-elle des opinions établies durant une longue ignorance. Quelquefois, dans les siècles dont nous avons les annales, des choses imposantes dut é\é faites pour ménager les préjugés, ou pour contanter les fantaisies des personnages puissans; mais, lorsque des hommes de génie ont voulu indiquer une ombre de félicité sociale , qui les a secondés?
Nous n'avons choisi ni le lieu ni le temps où nous devions paraître. De qui serons-nous écoutés
si nous voulons suivre uniquement les traces du vrai, si nous les cherdions constamment? Une multitude prévenue^ repoussant le doute, naturel asile de la sincérité i ou même de la {«rofondeur, s'attache À des fables reproduites avec assurance. Et d'ailleurs, conunent ramener a un principe toujours lumineux en partie, et néanmoins en partii? caché, tant de données différentes^ cjui bientôt s'éloignent, a cau$e de la m6bilité de nos inspirations?
GonnaU-on aujourd'hui la pensée des législateurs dont, a Bénarès, a Balk, a Shalembroum, on gardait du moins un vieux souvenir? Vous examinez sousdes rapports secondaires toute conception forte, et vous êtes si prompts a saisir les incouvéniens des règles inaccoutumées , que vous ne pourriez en établir aucune. En évitant l'apparence même de la bizairerie, vous proscrivez toute originalité. En n'approuvant que ce qui est indispensable ou ce qui est usité généralement, vous perdez un vaste domaine : plus de communication entre une région circonscrite et l'in^m^sité, plus d'option entre l'expérience et le génie.
^, lieu de prétendre, dites^vous , réaliser des
songes, au lieu de s'occuper de ce qui est resté sans
exemple , la prudence s'arrête aux détails directe*
ment utiles, et ne propose pas a la faiblesse des
boiimie$ une tnop difficile fMerfectioa. R^coonaifi^ez w cçQtmi? qu'il importe de se hv^ une id^ du bien absolu , uou pas précisément avfiç Tespoir d'y attmdf e ; mais afia de i»'eu écarter ixioim qu^e A nom pxemùùs pour le ^ul terme de nos effon» ce •qu'ils doivent toujours produire. Il est temps d'écouter h leçoQ ti-aiismise par U>m les kg^. Ouvrons devant les peuples le livre de l^irs désastres : c'est daus l'abus du besoin de jouir que nous découvrirons les premiers anneaux de c^te chaîne de douleurs,
S^ppelonsau^ législateurs 9 s'il enestenooreique la nature a mis à leur disposition des moy^is variés. La sag;esse a deux objets ; tout ce qui est de l'homme se trouve dans ces deux points de vue, Obsarvoos ce que les nations ou les particuliers pourraient ^eu* treprendre, dans Tordre actuel, afin d'améliorer leur sort, et ce qui serait 1^ meilleur eu tout lemps^ ce qui serait U pkis conforme aux lois invariables, sans s'opposer absolument à la diversité de nos conventions passagères.
Les jours de l'homme sont plus longs ou plna assurés que ceux de la plupart des animaux connua. Sa vie serait mieux remplie , elle serait heureuse , si une manière de voir moins inégale, ^i une manière de sentir moins exigeante, pouvait prévaloir. Les
affections de Tespèce seraient prises en considération presque Indépendamment des différences personnelles, qui d'ailleurs, moins extrêmes dors, n'altéreraient pas Tunité de la législation , et laisseraient aussi chacun s'éloigner moins dans ses vœux de Tordre général.
Celui qui se demande quel sera l'emploi de ses forces, et qui porte ses regards sur les dons ordinairement laissés aux mortels, sur ce qu^ ils poursuivent avec le plus d'opiniâtreté , celui-là ne voit rien qui ne soit près de lui devenir indifférent. 'On périrait néanmoins avec plus de tristesse en ne travaillant pas a éluder la loi fatale; on serait nul a jamais, comme un grain de sable emporté par le vent.4u désert. Que vouloir enfin et .qu'aimer au milieu de tant de plaisirs trompeurs , ou de préceptes contradictoîres? Peut-être vous Ijvrerez-vous sans choix , sans goût, sans intérêt, au cours des journées, mais, en éprouvant les effets du malheur public, du moins vous en chercherez les causes.
La nature semblait ne nous assujétir qu'a des peines momentanées^ à des souffrances presque toutes accidentdles ; lé sort des humains n'était pas nécessairement mauvais. Le principe de nos longs désordres se trouve dans un petit nombre d'erreurs très-anciennes ; ainsi nos principales imperfections.
6u nos maux ^ sont venus de nous , et aujourd'hui même, dans un sens, le bien resté en notre pouvoir. Qu€ toutefois cette idée d'un bonheur universel ne fasse jamais oublier Tancienne tendance <jui contribue a perpétuer la confusion. Celui qu entraînerait un mouvement louable, mais téméraire^ ^e dirait : Dans mes écrits , je confondrai l'imposture, je combattrai d'aveugles coutumes, je proposerai de plus exactes conséquences des lois naturelles. Alors, il se croirait moins inutile a ses semblables; il se flatterait de réunir et la paix d'une vie obscure, et quelque participation aux grandes réformes, qui peut-être s'opéreront dans la suite des temps. Mais, s'il est une espérance faite pour soutenir des hommes justes , il n'est point d'illusion qui puisse abuser des hommes sages.
Malgré la force des obstacles , conservons l'amour du bien; on peut approcher d'un but auquel on ne saurait toucher : l'ame ne doit pas se refroidir qiiaûd l'esprit se détrompe. Regardons en simples spectateurs la multitude abaissée par ses passions, et traînée dans les ravins dont est coupée la route qu'on devrait suivre d'un pas plus ferme. Toit ce qui nous séduirait vieillit dans notie pensée ; notre fragilité amène rapidement au-dessus de nos têtes le tiuage funèbre. C'est ainsi qu'après des heures labo-
ïieiise^, quand les grandes ombres du couchant s*étendent avec vitesse sur les villes et les campagnes, dn ne sent plus rien de la chakur du ciel. Mesurons le sentier que nouft foulons parmi les rdnces, oû dans les sables mouvans. Si nous voulons vivre avec moins de fatigue, ne détournons pas les jrtcux d^une clarté qu'il n'est pas fitcile de distinguer audelk de notre monde , mais qui du moins subsiste ; " cherchons ensemble cette lumière, cette consolation, cette justice.