‹ RêveriesChapitre 21 sur 37 · DE L'OR ET DE LA PROSPERITE · texte numérisé non relu

DE L'OR ET DE LA PROSPERITE

Les Occidentaux ont un livre sacré dans lequel M jreoommstndé le- mépris des richesses, et chez eux on répète chaque jour que presque toute leur civiUsatioQ est un fruit de la doctrine révélée dans ce Hyre. Mais dbez eux aussi , chez ces nations renuian* tes et Gonmerçantes, Téloge de régulation our^e ractiyité r«lûitit de toute part, et les étrangers «roic^t que L'indusme est la le premier objet du cidte,

. C'est une ineenséquenee tit^ frai^pante de faire

un précepte du mépris de For au milieu de ces riches contrées où on laisse la plus grande partie de la population s'abaiâser dans la misère devant quelques privilégiés munis des heureux signes de la prospérité de rétat. Les contradictions ainsi que l'exagération affaiblissent Taittorité du vrai et nuisent beaucoup k la morale. Lorsque Targent représente tant de choses , ne Faimer pas ce serait presque ne rien aimer. L'oubli des vrais besoins ne peut être . qu une fausse modération ; mais connaître la valeur de Targent et le sacrifier toujours y soit au devoir, soit même a la délicatesse , c'est une vertu réelle.

Les esprits romanesques ont un avantage en ceci; 1 amour de l'or ne les subjugue pas aussi tôt que les hommes soumis au calcul. Il en est k peu près de même d'un certain nombre de vieillards ; soit confenaoce y soit paresse , ils aimeront la médiocrité. Les privations les attristeraient ou les incommoderaienty et des biens considérables leur seraient souvent inutiles; mais une sorte d'abondance, de fiicilité, devient presque nécessaire quand ou commence k ' ré^ntir de justes craintes et des besoins malheureux. Au contraire, l'indispensable devrait suffire k la jeunesse, naturellement assez heureuse de ses forces, de son espoir, de sa liberté. S'il fallait des richesses , ce serait dans l'âge d'en faire pleinement

us^ge, dans le milku de la vie : quand on sait et qu'on peut, il paraît assez à propos d'être pourj^u d'instrumens commodes.

Êtes- vous d'une humeiu* iodép^dante, vous vous arrangerez tfès-bien delà pauvreté^ mais cette fermeté de caractère est peu oommune. Lorsqu'on prétend /élever jusqu'au mépris de toute richesse , îl est a craindre que l'on n'abuse d«s termes : chez les hommes ordinaires^ ce sentimmit serait d'un insensé ou d'un fanatique (N). Ceux qui affectent de mépriser l'or ressemblent à des gens obscurs qui , sans être sages, diraient qu*ils négligent volontairement la gloire. Quand la faiblesse des moyens , quand la débilité ou la froideur de Famé nous ren-< dent peu propres k obtenir ce que nous désirons pourtant y nous cherchons k le déprécier ;mai$ c'est nous accuser nous-mêmes. Comme un homme dénué de sensibilité méprise hautement les femmes y im sophiste ^ui manque de discernement et de mesure déclame contre les effets de l'or. Sans doute , çlesgens bornés y des gens asservis par kurs passions, deviendraient plus méch^n;iy plus malheureux'' eu devenant riches j et il leur est bon de ne presque rien avoir, puisque posséder beaucoup leur servirait à mal faire, fte sortir des entraves de la gêne qu'en se livrant aux orgueilleuses petitesses de l'oslenta-

tioDy c'est s'embarrasser dansfc^ chatties d*iine pé* ni^ie.plus inquiétante que la première^ et, tout en paraissant gagner beaucoup, on aura perdu davantage ; nais ce mal qui vient de sotre faiblesse n^empêche pas que le plus souvent il ne soit util^ parmi nous de di^)08er d'un hcMméHe reveniK

Les suites de Faisance répondtenft h raoception du mot : raiaance M rme douce cbose. Si elle ne préserve pas de tous les malheurs, elle adoucit, eu du moins eU» prévient les contrariétés les plus fré-^ quentes^ Les riches seraient plus tranquilles , j^us contens, s'ils avaient de Taisance; mais beaucoup de ricbes aiment mieux une festueuse disette* Il faut plaindre celiri que des circonstances impérieuses ré-^ duisent a monter sa maisbo an niveau de ieâ ressôui*-œs annuelles. Point de sécurité, point tl'afBibSîté peut-être , point de bonheur domestique, sans quelque surabondance. Si on trouve plus d'union et de bonne humeur daùs les cabane que dans les palais, c'est en grande partie parce que l'aisance est pFiis rare -encore d^ns les palais que dans les cabanes. Lorsqu'un homme riche geut borner ses prétentions*^ et ce)la$ de sa famille, que na-t-il pas? C'eit dans dés mains imprudentes ou assujéties que l'or devient stérile.

La contrainte inséparable d*uae étroite économise

mi

arrête nos mouvemeitf murets dans les ocettsions même où Targent ne parait pas directement nooissaire. Nous ne pouroDs alors réparer auciaie &ute et suivre fuicun pinjetfnous.> ne pouvons réaliser no$ idées, ou nous livrw à nos penchans. Il faut > ji|$qu à un c^tain point y s'éloigner de tout ce qu'on aimf r^M;* H faudra rei^onaer a Tintîmité même. PaitOQt m>u$ len controns des kommes que nous ne saurions secourir^ et le plus 8eu\Fent il -ne nous M pas. permis de lewt faire connaître cette impuissance, aQii que dij^ moins ils ne soient pas mécontttM de nos ifltegti^s.

Que. de maux .à prévenir ! que d'inquiétudes a cajbow I (^e d'a^ctes généreux déposés ^ en quelque so^^ dans une bourse d'or^ comme des germes qui, pour pyoduire d'admirables fruits, n'attendent.que ^i^d^strie de Tame! Tout un canton est tombé daiis le décourageaient ; les besoins et le désordre y flétrmsept les ceeurs ou les irritent. Avec de For on peut arr^r ces tristes divisions ou changer be^'babitudes grossières ; on peut vndre les inoàurs plu» purjBs , et rapener la paix, la confiance, la santé même. Telle serait la féccmdité. de l'aigiept ; mais nous le perdons oamme noue épuisons nos forées , comme nows dissipons nos heures^ Il est facile de Tent^ser ou 4e le j^odiguec ; il cbî rare dé l'em-'

playef afcc un art généralement digne d^ajqproba-

'Réaliser ata idées, suivre de certains pencbans, c est le principal av«nmge offert par un grand revenu. Ceux qui ont -peu d'idées, ou qui n'ontpoint de caractère , se trompent s*ils croient avoir bes<tta de beaucoup d'argent. Avec delà cîdiessey ils ne font pas plus de repas et ne dorment pas mieux que ne dorment et ne mangent la plupart des manœuvres. Quaml on n'est appelé a former que des desseins vulgaires , s'enrichir -est tomber sous le joug de la coutume, et elle exclut toute candeur. Le luxe ne donne de jouissan^ces qu'au premier moment; iqprès une sorte de surprise, la froide vanité subsistera seule. Il faut beaucoup de force ou beaucoup d'art, beaucoup de modération et de prévoyance, il faut une véritable supériorité d'esprit y pour rester plus content avec trois cent mille livres de rente qu*on ne pourrait l'être avec trois mille.

Voulons-nous ne pas devenir réellement'malheureux, un seul bien noaiis suffit. On le nomme patience, raison ou vertu. Pour être satisfaits, nous exigerons davantage; il faudra des lumières, et de plus une santé forte ou quelques prospérités, c'est-adire un peu de ce bonheur qui consiste , selon l'expression orditoaire, a n'avoir pas le sort contre soi.

Mai^y aans uae raison ferme et élevée, les autres biens conserveraient peu de prix ; ce c^u'ils donnent sans elle se réduit à des appaiences et ne peut nous abuser constamment. Si, au contraire, une haute raison restait seule, du moins elle consolerait. Toutefois on n'est vraiment bien sur la terre que quand on peut et qu on sait. Il est dangereux de pouvoir sans savoir; il est triste, et souvent il est inutile, de savoir sans pouvoir.

S'il nous est donné de connaître une situation habituellement favorable , ce sera en réunissant assez de raison, assez de santé, assez de persévérance. Si a d'autres égards nous sommes menacés , il n*irapofte pa(^ essentiellement, pourvu que nos fôitres corporelles et nos forces morales se trouvent plus grandes lorsque la fortune devient plus rebelle. Nous n'avons besoin de prospérité qu'en raison de notre faiblesse : si nous étions assez fermes, nous jouirions de nos heures jusque dans la nuit des cachots.

La prospérité, dit-on assez généralement » est plus redoutaUe pour la vertu que ne le serait le malhgur. Il n'en est pas toujours ainsi ; les inclinations perscmnelles en décident. L'adversité parait même plus funeste pour l'homme qui aime k faire bien ce qu'il a dû projeter, qui , dans la plupart de ses relations, voudrait pouvoir s'oublier lui-même, et qui

enfin s'flifranchissaQt de toute passioa , s'attache k obsenrer h. kn des justes.

S'il est vrai qu'a toot prendre on supporte miéur répreuirfi morale de radveiaîté, œla peut venir de ce que daiis le malheur , dans iMe skttation plus humble y pn juge mieux de sen devoir. Le malfaeu- • reux n!est qu'un particulier ; Pheureux devient rhommede tout un peuple, '^t Tarbitre des états. Vous connsÂssez les désordres qu^entratnieraît Fîni'oBiune oti les faiblesses qu'dle prétendrait excuser; tout ce mal dom vous avez a vous garantir est kf>eu près indiqué par les circonstances. Mais )e sioufile de la prospérité , en rendant faciles les mouvemeiis hafdis ou généreux -, s^ble laisser a votre choix d'innombrables entreprises. Alors votre imagination vous propose un but que vous trouvez glorieux ; bientôt vous le croirez honnête^ et ensuite vous aurez le malheur de regarder comme naturels > comme inévitables peut-être y tous les moyens qui promettlront daB succès.

C'est surtout a des homme^^de peu de génie que Fadvirsité semble convenir, lorsqu'ils sont austères et portés a l'enthousiasme. Aisément des cara.ctèrea aimables , mais systématiques y se passionnent pour de pénibles difficultés; cependant une exactitude inébranlable suffirait à la vertu. Sans doute il faut

sQuIfrir Fadversité avec persévérance; mais est-elle moralement bonne quand on a besoin d'accomplir des desseins louables et vastes? Celui qui, même dans la pratique du devoir, n'est égaré par aucune sédtiction, pourra trouver de Fénergie au moment des revers; mais se soutiendra-t-il durant une vie habituellement malheureuse, y rencontrera-t*il assez d'occasions d'être utile, ou ne se lassera-t-il pas en considérant qu'il ne pourra presque rien.

Quand les circonstances sont mauvaises, nous craignons le malheur; mais c'est peut-être quand tout paraîtra confoitae à nos vœux que nous commencerons a le bien connaître. Des ressorts multipliés nous soutiennent, sans que l'accord en soit jamais assuré Si quelques-uns d'eux se dérangent, nous sommes soufîrans , ou même nous devenons chagrins ; mais si , dans la vie ordinaire , ils obéissaient tous avec exactitude, il faudrait peu de temps pour que l'inutilité d'un si rare avantage établit en nous une tristesse in^médiable.

Être dans la prospérité , disait un solitaire, c'est une manière de souffrir et de jouir; être dans l'adversité, c'est aussi une manière de jouir et de souffrir. Il faut avouer, continuait-il, qu'on sera quelquefois a plaindre dans l'infortune ; mais sans de xéles exceptions, elle aurait trop d'avatitage sur la

ââ6

plupart des destinées brillantes. Félicitons des sages obscurs maintenus dans leur liberté par les rigueurs du sort : ils conçoivent de vastes espérances. Occupés de se perfectionner chaque jour, ils n'auront pas a gémir d'avoir été livrés à des illusions qui semr blent animer toutes choses, mais qui bientôt les épuisent ou les frappent de stérilité.

Page 1