‹ RêveriesChapitre 22 sur 37 · LE BEAU · texte numérisé non relu

LE BEAU

Un navire traverse Focéau, sous un ciel pur, au moment où se («pandent les clartés du matin. Un .homme jeune encore est seul debout au pied des mâts. En reoiarquftnt pour la première fois le mouvanent des eaux, l'étendue des cieiix, l'inexprimable attrait de la lumière, il reçoit #vec transport des inspirations qui promettent à l'âme susceptible de grandeur une longue félicité. Mais tout va finir pour lui. Un autre bâtiment s'approche-, la différence des. pavillons apprend a ces navigateurs

qu'ils sont ennemis, et que la plupart d'entre eux doivent mourir. Tout cet art qui les dirige, cet art qui leur fut donné, ils se bâtent de l'employer a leur ruine, et en cela leur zèle sera beau, parce que cette conséquence du désordre général devient pour eux un devoir. Étroite et servile destinée! Ils sedé,chirent, ils périssent; cependant la vaste mer semble abaisser ses flots, ou calmer ses courans, pour que l'astre du jour s'avance avec une tranquille splendeur. Voila le beau dans la nature qui seule est majestueuse, peut-être parce qu'elle est impassible.

Le beau , ce que nous nommons ainsi sur la terre, se forme de rapports nombreux disposés pour une même fin, selon des convenances analogues k notre nature. Cette idée renferme les notions d'ordre, de proportions, de simplicité. Ce qui est beau a nos yeux, c'est ce qui sera pour nous une image abrégée du monde , ce qui nou*rappellera fortement le principe général , en reproduisant. ou l'unité dans la variété , ou la perpétuité des desseins, malgré l'inconstance des effets. .

Pour être beau, un ouvrage de la nature, ou même de l'art, doit a la fois plaire a nos yeux , et être approuvé de notre raison. Non-seulement il convient que cet eusemble nous paraisse exempt de défauts essentiels; maisil faudra que sans nuire à

la simplicité, les qualités que nous aurons aperçues en premier lieu, celles que les dehors annoncent, se développent ensuite et s'étendent avec une fécondité conforme a nos espérances. Le beau presque parfait, et que saisit notre imagination, reste idéal sans êti*e chimérique. On excelle dans les arts les plus gracieux, quand on rassemble des rayons secrets de cette lumière naturelle, mais toujours éloignée. Ainsi le beau pouvant être regardé comme une subite manifestation du bon , ne serait peut'-être autre chose que le bon même considéré extérieurement y ou rendu sensible a un degré assez éminent pour agir sur nous avant toute réfleiiion , avant toute analyse.

Nous appelons imposant ce qui en ranimant la pensée , en suscitant des afifections subites y indique hors de nous des convenances nombreuses, et confirme Tidéç d'un ordre général, ou d'ime fin commune a beaucoup d'êtres. Lorsque les raj^orts avec nous-mêmes , et avec une partie de la nature sont vagues, et immenses, lorsqu'ils font pressentir une joie illimitée, c'est plus que le beau, ou du moins c'est plus que la beauté terrestre. Le beau soutient notre ame, et les perfections des choses connues l^emblent nous agrandir de degré en degré ; mais ce qui nous entraîne, c'est ime beauté moins particu-

lière , la beauté impénétrable dont Texpression est toute mystérieuse.

Chez les écrivains, le style est déjà digne d'approbation si réunissant la simplicité, Fénergie, la justesse, il semble annoncer un homme doué de qua« lités utiles, un homme capable de se placer peut-être dans une position qui lui permette d'opérer le bien public. Telles sont en cela les convenances les plus directes, celles qui rendent le style irréprochable ; mais sans quelque beauté idéale , il fera peu d'impression : il ne sera pas réellement beau. Nous voulons rencontrer ces aperçus du génie, ces allusions profondes qui rattachent un faiUe objet aux lois de l'univers. Les dhçses qui nous entourent sont bornées, elles seront toujours imparfaites. Pour trouver le beau, agrandissez les rapports que vous croyez saisir 5 observez au loin , et suivez jusque dans l'immensité les reflets indécis de laJbeauté suprême.

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