IMMORTALITE
Un sage d'Athènes est resté moins étranger que ses compatriotes aux lumières des Perses et des Egyptiens; mais il déguisait avec précaution sa propre doctrine que, d'après cela, les modernes interprètent a leur fantaisie. Plus heureux, plus circonspect que Pythagore, il parait avoir mérité de lui être comparé. On veut que les Aristote, les Théophraste, les Speusippe aient entendu au capSunium cet ancien ami de Socrate ; c'est une supposition
très-poétique. Ainsi Platon dissertait arec sesdisciples près d^un temple, au bruit des \agues j au milieu des orages. Peut-être est-ce la que le surnom de divin lui fut donné pour la première fois. On excite plus d'enthousiasme en parlant a F imagination , qu'en raisonnant avec retenue.
Si la pompe des images et les richesses du styk suffisent au poète , ce qu'on doit demander au sage c'est la vérité des choses. On trouve dans les écrits de Platon des passages élevés, et de très-beaux morceaux, particulièrement celui du monde réel, au livre septième de la République ; mais ce théosophe ne se borne pas toujours a d'heureux aperçus. Il fait trop souvent usage de raisonnemens qui paraissent faibles ou obscurs. Le Phédon^ en particulier, n'est guère qu'une suite de sophismes exposés avec art , bien qu'eu termes un peu prolixes.
Dans cet entretien , le principal interlocuteur y c'cs&t-a-dire Platon sous le nom de Socmte , n'expli-. que poiut cosament l'ame ayant été créée b« poun'a cesser d'être. Il {^réfère déclarer qu'elle existait avam le corps, et que, dès lors, elle doit lui survivre;, mais il ne fournit, pour preuve de cette existence a^ktérieu^, quune simple hypothèse, dont il prétend aussi se servir contre ceux qui ne voient dans Tame qu'im mouvem^t, une faculté, uneabstrac-'
tion. Comme on accorde tout a Finterprëte de Socrate, il avance toujours. Il demande si les preuves qu'il a offertes sont suffisantes, et, bien qu'il n'en ait point donné de réelles , on les dit parfaites ; alors il en tire les conséquences qui lui conviennent.
lia difficulté d'attribuer le sentiment ou la pensée kla matière, est nulle en ceci, parce qu'on ne se feit pas une idée plus précise d'une substance sans étendue que d*une matière pensante. D'autres argumens dietés par le même zèle ne sont pas moins vains. Si la brute a des sensations peu variées et des pensées informes en quelque sorte, elle sent du moins , et même nous croyons la voir délibérer. Les effets paraissant de la même nature chez l'homme et che2 les autres animaux , rien n'indique deux principes absolument différens (S.). Soumise au jeu des organes, et se fortifiant ou s'affaiblissant avec eux, èiergique dans la santé, ou chancelante dans la maladie, l'âme dépend actudlement de l'air subtil ou impur que la poitrine aspire, ainsi que du cours des esprits ardens ou épuisé» : variable comme le corps, et avec le corps, elle semble périssable comme lui.
Mais nous appartient-il de l'affirmer? Il paraît d'ailleurs impossible que la pensée soit comprise par une simple émanation de Fintelligence, parla
pensée humaine. Toute notion résulte pour nous de quelque comparaison. Le principe de l'intelligence étant unique j nous reste inconnu. Oserons* nous dire aux mortels aveugles comme nous :
Ici est la lùmièrcj^ et là sont les ténèbres ? Un / être borné discerne des rapports appàrens; mais
il ne peut apprécier les analogies d'un objet avec tous les autres , puisqu'il ne sait rien de la plupart de ces autres objets. Et d'ailleurs sans doute les êtres sont généralement impénétrables dans leur essence y excepté pour l'intelligence absolue ^ prin^ cipe de tous les êtres.
Si quelquefois nous éprouvons le besoin d'être
éclairés y nous avons pli^s constamment celui d'être
soutenus. L'habitude des conceptions fortes et des
/ vertus magnanimes fait désirer l'immortalité. Sans
pouvoir être allégué comme une preuve, ce désir offre une indice. Cette espérance au milieu de la difficulté de semblables recherches, calmera nos peines et nous rapprochera plus heureusement de la sécurité raisonnée, de l'égalité d^ame que la sagesse conseille toujours.
Des esprits naturellement £siibles, et quelques hommes épuisés par trop d'agitation , craignent le doute comme une fatigue. Ils s'efforcent de changer en dogme l'opinion philosophique d'une autre vie
humaine moin^ fugitive. Ils insistent sur ce que le désir de Fimmortalité est le seul que la réflexion ne puisse jamais éteindre , et sur ce qu'il s'accorde tellement avec de nobles besoina que les hommes élevés au-dessus du vulgaire par leur talent ou leur génie V se passionnent presque tous pour la gloire, pour la durée de leur nom. Mais s'il était vrai que ridée de l'immortalité de l'ame ne fût qu'un préjugé,, ne devrions-nous pas trouver très-simple qu'on ne revînt a aucun âge d'une illusion sur laquelle le temps n'apprend rien. Les imaginations vastes, avides, ingénieuses ne doivent-elles pas être facilement séduites par la plus séduisante des erreurs, par celle qu'on ne saurait apercevoir sans recourir a de froids raisonnemens? D'autres prestiges n'ontils pas aussi entraîné des gens de mérite? Verronsnou3 avec surprise que rarement on soit détroinpé d'un espoir très-propre a flatter surtout les plus grands caractères? Renoncerait-il sans peinte a cette consolation, l'homme des sociétés présentes, lui qui a besoin d'être consolé si souvent, lui qui est susceptible d'enthousiasme pour un peu de renommée,' pour une durée visiblement illusoire,- pour cette sorte de perpétuité terrestre qui finira bientôt , et qu'on nomme aussi l'immortalité?
La vie est une suite d'émotions et d'idées. Une
affectioa participe de Tafiectii»! précédeate; el parait essentiellemeat liée a celle qufsuryieodra. N011& nops habitiioos à ipelte contiouité; noCce imagination ne suppose point de termeS' a une régénération intellectuelle, qui effect^yement n'en aurait aucun si les orgwes ne lui manquaient pas. Mais pour que l'attente illimitée de l'avenir prouvât notr^ indestruetij^ilité, il faudrait au aïoîas que cette série, que pô^s suppo^ns ne devoir pas finir ^ n'eût pas çommei^cé. Estelle nouvelle, au contnaire, nous aurons lieu de craindre qu'elle ne soit accidentelle et momentanée. Ces deux termes occasionent en nous une égale surprise; si l'un est réel, qu'y ^-t-^il de contradictoire dans l'idée du seqond?Peut- ^re même f era-t-on un ay eu plus pénible» Si jamais il pouvait être certain que notre pensée n'existât que ^depuis peu, il paraîtrait naturel d'en conclure qu^ probablement un jour elle n'existera plus, et de se rapprocher, sous ce rapport, de^ doctrine attribuée a Socraie.
On observe que nous avons un pressentiment ^ vague, mais persuasif, d'une vie prolongée indéfiniment, et que nous n'imaginpDS qu'avec répugnance l'anéantissement de nosfiioultés intellectuelles. Cette objection n'est pas décisive. Comment rêtre qui se voit exister, verrait*il en même temps,
et admettraîMl volontiers qu'il D'exîstera pas? At-il quelque seotiment de la aon-existence 7 L'avenir lui apparaît cooune une prolongation des sensa^ tioDS présentes y des sensations connues. S'il s'étudie lui-même conmie être s^isiMe, il doit en quelque sorte se sentir existant a jamais.
Si même, disait Youu|[ y l'immortalité n'était qu'une erreur ; cette erreur me serait chère. Mais comment une erreur , reconnue pour telle , nous sera->t-elle agréable? Sans doute il n'eat point d'homme doué de raison qui n'abandonnât aussitôt ce que la terre promet , pour entrer en possession de la vie infinie ? Mais aussi les têtes les plus légères partagent seules avec les enfans le privilège jd'inférer étourdiment de ce qu'une chose est désirée y qu elle est indubitable. Quant a de certains imposteurs , ils vont plus loin. Quelques-unes des vérités que nous enseignons, disent-ils, peuvent être de notre invention; mais qui ête&-vous, pour oser confesser -que vous n'y croyez pas?
Il se pourrait que notre immortalité fut, réelle, mais que cette vérité eût été voilée a dessein, puisque autrement la vie n'aurait plus un but moral. Si cela n'est pas sans vraisemblance, on doit espérer l'immortalité ; mais aussi on doit renoncer a changer cet espoir en une croyance absolue. Dans ces grandes
questions y Tincertitude contribuera puissamment a nous éprouver, à nous laisser la liberté du mal et dn bien ; elle fera donc partie des vues de celui qui apparemment jugeet protège. Quant aux effets secondaires de cette attente changée en dogme y s'il se trouvait qu ils parussent très conformes a Tintérét public , parmi nous , cela servirait a faire sentir que nous ne sommes pas dans les voies justes, et que, faute de se rapprocher du vrai but eu politique , on est obligé d'offrit une perspective étrangère à l'ordre temporel.