‹ RêveriesChapitre 27 sur 37 · R£GR£TS · texte numérisé non relu

R£GR£TS

Quand nous survivons a des amis^ leur perte est plus amère si leurs dernières pensées n'ont pas eu avec les notices une certaine conformité , si nous ne nous sommes pas quittés comme des hommes qui désirent de se revoir. Cet accord qui devrait exister entre tous les contemporains y et sans lequel le lien social n'est qu'une chaîne (T), nous aimons qu'il ait été hien établi et consacré, pour ainsi dire, au moment de la séparation, afin qu'elle semble ne pouvoir être irrévocable.

Que dirioas-nous à ceiii qui nous étaient chers si on pouvait les revoir ici durant une heure ? Ce que jamais nous neleur eussions dit s'ikfussent restés vivans. Paroles indépendantes , quel homme vous a entendues ! Qui de vous s*est jamais montré aussi bon qu'il aurait pu Têtre? Quel caractère ^ profitant de chaque ressource intérieure, et de chaque don du sort, s*est développé avec assurance dans Tordre moral? Tout nous arrête, Fidée de nos propres faiblesses, Tobscurité de Favenir, la préoccupation des esprits, la froideur des uns, l'impuissance des autres , l'habitude universelle. Avec quelle fécondité la douleur enfante la douleur! Au milieu de l'agitation humaine, plus nous sommes troublés, plus nous éprouvons de résistance. Que de détresse dans le secret de la pensée ! Partout on rencontre une réalité inflexible , qui , en éludiant les espérances , en flétrissant même ce qu'elle ne détruit pas , altère jus* qu'aux vertus, et, tandis que nous nous croyons les modérateurs du monde , nous abaisse peut-être sous le même; niveau que desmoucherons dispersés par le mouvement de l'air.

Quel homme a entrepris tout ce qui était possible? Où est celui qni s' indignant de son sommeil, a dit : Je ne veux rien ajouter aux disgrâces inévitables dans msL condition; je ne porterai pas un

joug plus pesant que celui de la néc^icé? Toujours actifs, nous perdons» de vue pourtant nos vrais biens y et toujours avides , nous abandonnons ce qui nous était donné. Le plus impétueux d*entre nous est seulement témoin du passage de ses jours ; les momens dont il dispose tout-a-fait sont rares. Nous déplorons la perte du temps écoulé y eomme si le présent ne restait pas également stérile , et, par un autre effet des contraires dont èe compose notre pensée pleine de faiblesse, mais incapable de repos, nous, qui croyons savoir toute la futilité de oe que l'homme peut accomplir, nous nous reproehoiis amèrement d^omett^e des soins si trefmpeurst.

Seraient-elles chimériques les comséquéBees peu connues de notre travail actuel? N'aucaient-elles d'autres fondement que la possibilité de les supposer 'j faudrait-il les compter parmi les moyens qui retiennent l'homme daBS l'incertitude, suite naturelle de la perception incomplète de beanteoup de rapports, ou de renchaineEQentiiiégaldebeaiieoi:q[» d'incidens.

Malgré le doute, combien doit être pénible au dernier instant le souvenir d'une vie dont ce qui reste de plus distinct n'est qu'un sujet de reproches! Vers quel réveil nous sommes entraînés^ appesanti» par les aflsiires, ou subjugués par une indolence

inexcusable! Et celui qui reste sans passion y sera-til moins inutile sur la terre? Cependant qu'y a-t-il d'irrésistible dans les obstacles dont nous gémissons? Les considérations timides qui nous retiennent, que seront-^es a nos yeux mêmes ^ si nous lés opposons a ce que pourrait offrir le cours de la vie j a ce qui nous parait confié , à l'univers mis en relation avec nous?

Comment un homme peut-il voir satis regret la perte desesheures?Maisdequellemanière espérerait-il les mieux employer? Qui le délivrera du double fardeau de ses devoirs accidentels, et de son ignorance? La vérité nous est devenue nécessaire, et presque toute vérité nous échappe. Nous avons étudié l'ordre (U); mais ce nouveau besoin peut faire notre supplice.

La notion du devoir ne serait-elle pas ce fruit de la science dont parlent les Orientaux? On eût suivi naturellement la loi incompréhensible, et néanmoins évidente. Mais au lieu de s'attacher aux seules parties de l'ordre réel que notre intelligence dût embrasser, ou pût approfondir, on a voulu interpréter ' positivement le mystère du monde : aujourd'hui le désordre est dans notre œuvre, le désordre est dans nos mœurs équivoques, dans notre égoïste cupidité (V).

Enfin, sans se voir plus près du but, l'homme ar-

rive au terme : il compte les minutes de sa dernière heure. Les projets^ les ménagemens^ les exigences de la société^ ainsi que nos capricieux éloges^ toutes ces ombres le quittent y il se retrouve dans la nature sévère et durable. Il croit pressentir une. vie incorruptible, que sans doute il eût pu recevoir s'il ne Feût pas méconnue. Distinguant, sur cette terre même, d'autres régions oii il n'a pas su entrer, il dit : Que ne me reste-t-il des jours ! Mais ses organes épuisés dès long-temps par de stériles efforts , lui manquent , et il tombe dans la voie où sont mieux entrevus peut-être les secrets de la mort.

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