BIEN-ETRE
Est-ce a tort qu'on accuse l'esprit général des sociétés modernes , ou plutôt le froid mécanisme auquel se réduit presque toute cette organisaticm vantée comme une œuvre morale et savante ? Combien peu d'homi;Qes parmi nous ont pris la résolution de régler leurs désirs ! Loin de vivre pour la cité , la plupart de ses meoibres, les. moins obscurs^ ne songent qu'à tirer parti de ses travaux oudesapatienee.
Que de fois aussi , n'entrevoyant pas d'occasion
pour employer convenablement ses forces , on rets
garde la tentation d*en abuser comme un signe d'énergie! L'mdustrie immodérée des uns excite chez les autres une inquiète activité qui n'est jpas toujours vicieuse y et dont pourtant la répression serait un principe de véritable économie sociale. Lorsque sans proposer de grands objets , des objets d'intérêt public a cette volonté inçofnstantey on ne lui prescrit pas des bornes assez fixes , l'imagination lui montre sans relâche , et pour le tourment des peuples , quelque but éloigné du but réel.
Nous nous attachons a nos sensations au point d'aimer k reproduire^ non-seulement celles qui nous ont phi y mais celles que nous l'edoutions. L'infortuné se fait en partie a l'idée de ses chagrins ; il veut s'occuper de sa passion malheureuse y et voir jusqu'où- doit aller un mouvement auquel il n'a pu se soustraire. Quelquefois l'oubli des maux paraitrait un mal plnsgratid, un vide inaccoutumé. Ces douleurs deviennent inséparables de notre existence, et la peine même sera pour nous un sujet d'enthousiasme; Nous ^prouvons un certain besoin de nous livrer a la fougue du penchant, dans la colère du dans le dépit ^ comme dan^ l'ambury la joie, la bienveillance. Nos qualités extrêmes*, ainsi qUé nos erreurs, augtnent^nt le trouble et perpétuent le désordre.
Séduit par des prétentions vaines, on a dédaigné le paisible bien-«tre/ seule jouissance qui Mt con* stamment possible. En croyant s'ouTrir une carrière dMndépendance , on a méconnu les dons naturels. Le plaisir apparaissait au*dessus d'un gouQre d'oii s'exhalaient des parfoms trompeurs : on s'y est perdu avec volupté. Dangereux pouvoir des arts ! Quand on s'y livre passionnément, ils rendent nos calamités séduisantes , et dès lors interminables. D'an« née en année , les victimes se succèdent , sans que la postérité s'instruise a la vue de ces tourm^ns volontaires.
Sans doute l'activité valeureuse et spirituelle qui &it apercevoir dans les maux l'avantage de les en* durer gaiement, ou dans le tumulte , le côté burlesque que peut présenter chaque objet , sans doute cette curieuse vivacité devient une sorte d'allégement au milieu d'un mQnde livré au désordre. Que la vie est triste ! s'écriera souvent un homme qui tiendra beaucoup à l'accomplissement de ses désirs passagers. Mais celui qui a'aura d'autre prétention que de ne pas souffrir , se dira seulement : la vie est bizarre ! Trouver la plupart de nos peines étranges, ou comiques^ c'est les sentir moins malheureuse^ ment. On prend le parti de s'amuser de, ces contrariétés inévitables , et , seulement pour avoir plus de
choses h faire, on cherche de périlleuses entreprises. Généralement le cœUr souffre moins parmi nous , si une aptitude presque universelle , l'exempte du joug dés attachemens inconsidérés, ou des vœux inflexibles. D'amers mécontentémens seraient une suite , une punition des erreurs de Thomme qui croirait trop en lui , et dont les volontés seraient extrêmes , parce quil ne saurait pas se proposer, selon les temps , de nouveaux objets.
' Ceux qui vivent sans passions , sans faiblesses , savent considérer toute chose d'un œil plus égal. La dignité de cette conduite la rend tutélaire ; néanmoins divers obstacles s'opposent a une tranquillité, sans laquelle on ne trouvera, dans la recherche du vrai, qu'une satisfaction imparfaite. Rien n'étant moins nativrel , dans lé cours ordinaire de la vie , que le repos au milieu du doute, il faudrait, en un sens, n'arrêter ses regards que sur le présent. Surmontera-t-on a la fois l'espoir et la crainte, si on est obligé de songer constamment a l'avenir? S'il faut <}ue la pensée le prépare, comment le cœur l'onbliera-t-il? Avec des projets, comment n'avoir point d'inquiétudes? Lorsqu'on est responsable du sort des autres, c'est ime nécessité de s'occuper des considérations les plus propres a troubler l'ame ; l'indifférence alors n'est plus permise. On cherche à pré-
voir, et, prevoir, c'est espérer ou craindre* Renoncez k ce que F indépendance offre de plus doux , si vous avez résolu d'accomplir un dessein, de réaliser une suite de combinaisons, d'attacher votre nom à quelque ouvrage d'une exécution tardive.
C'est une servitude morale d'être forcé d'agir d'après ses propres décisions , dans une société trèsimparfaitement constituée. Celui qui tomberait dans les fers aurait moins besoin d'art pour rester inté^ rieurement libre; il ne connaitriait que des devoirs personnels. B suivrait ou son idée, ce qui semblerait simple, ou l'ordre d'un seul maître , ce qui ne serait pas moins positif. Epictète doit avoir été plus heureux que Marc-Aurèle. Exempt de sollicitudes , l'esclave n'est pas obligé de concilier avec lui-même la loi des choses, accord toujours inquiétant , perpétuelle dffîculté pour les hommes qui veulent vivre suivant leur prudence particulière.
Un empereur du dernier siède n'a pu changer vers le Danube, les habitudes errantes d'une peuplade peu estimée, dont on a cherché l'origine dans la Basse-Egypte. Des historiens remarquent, non sans surprise , que la crainte même du suppliot n'a pu civiliser cette espèce abjecte selon eux. « Elle se complaît, ajoutent-ils, dans son avilissement. » Habirans des villes! elle se complaît dans l'insou-
ciance, daûs une liberté irréflécKiey.dans Foriginalité des mcèurs; elle liait un métier social qu^elle voit faire péaiblement, et elle s'écarte moins que vous des voies du bonheur. A là vérité y ces penchaus si naturels sont devenus mauvais à plusieurs égards : en les proscrivant , au lieu de les régler^ on en changea les effets pour des générations entières. Cest par amour-propre, et non, par réflexion, qu'en parvenant à coitnoander , on s'eti réjouit, et on brave les conséquepces d'une responsabilité redoutable. La chaîne de celui qui doit d)éir est moins pesante. L'homitne riche n'obtiendra pas, dans sa paresse même, le repos d'espnt doqt jouissent de nombreux înendians , de nôitibreux valets. Aux manœuvres bien portans appairtient la joie franchi^. Ordinairement les femmes sont .plus traiiquiUes que les hommes , et très-souvent le chef.d^ùne iai^iile en est le membre le plus asàujéti. L'enfance n'a point d'affaires, en elle est heureuse; mais ensuite on ne tarde pas à sejaissér atteindre par la manie d*exerce.r quelque pouvoir. Un peuple sera bien nitécontent, s'il l'est .plus que le^ prince charge de le gouverner. D'ud côté des apparen/ces faites pour sibuser , dteTautre, une réalité dont on s'arrangerait plôs facilement si elle n'humiliait pas! C'est une suite dii jeu des contraires et de tout 'le mouvement
èe la nature ;, uiaîs c'est aussi un témoignage contre nôtre insatiable activité qui donné principalement âes jûiiissances iautiles, ou des biens iînportuns.
KuDpulsion excitée en nous selon nos seuls caprices diffère essentiellement des impressions reçues •du dehors. Si nous ne suivons plus le cours des choses, quand rheure du mouvement surviendra , elle nous trouvera épuisés ^ parce que aouis aurons été agités lorsque aoiis eussions dû rester calmes. Tristement blssçéç dp cette opposition entre les circonstances et les besoins que nous nous serons faits y nous reconnaîtrons bientôt que cette licence détruit la \rait liberté.
Dans toutes les parties du monde ^ les essences ou lesboissons spititt^euses captiveront l'homme soun^s a l'alternative de la tristesse et des désirs. On quitte* rait sans peine des alimens.^'une saveur exquise ; ou ne se déshabituera pais de ceux qui agitent le sang. Jamais ce qui interrompt vivement le repos de la tête ne sera négligé , tant que des gens malheureux, mais encore susceptibles d'impressions agréables y se souviendront d'avoir passé du découragement ou des privations de l'ame aux séductions Qlomentanées de l'espérance , et d*uhe sorte d'enthousiasme.
Cepeùdant, l'usage fréquent de ce qui parait propre à stimuler les organes , ce mou^yement impé-
tueux les fatigue et les vieillit. Employer mal a propos toutes nos forces ^ c est perdre ^ ou du moins déranger les ressources ordinaires, et nous réduire a ne pouvoir presque rien dans les momens où nous ne ferons pas trop. Ce sera surtout intervertir les rappwts qui nous unissaient aux choses inanimées. Ces liens . modifiés de tant de manières, nous maintenaient dans une attente continuelle ; ea nous of« frant psgrtout une occasion de. sentir, et en lious laissant ignorer la limite du possible, ils nous persuadaient que nos moyens s* agrandiraient dans des temps plus favorables.
On altère en soi la simplicité dif bien-être , on commence ,a s* éloigner du but , quand on s'efforce de substituer au sentiment d'une possession paisible, des joies plus vives, {dus entraînantes. Tout mouvement immodéré sera suivi d'un funeste abattement. Qui de nous a toujours eu présent a l'esprit que le vrai bien serait une santé parfaite, cette santé intérieure qui restera jeune malgré l'effet des an-* .nées ? Les émotions ardâtes sont trop passagères. Gardons entre nos sensations une sorte d'équilibre qui modère les une^ , afin de prolonger les autres. Rien n'est bon, rien n'est long-temps désirable hors de sa destination. Le bonheur d'un être sensible n'exige et ne permet qu'une activité modérée. Le
travail corporel , la sobriété , Félévation de la pensée doivent ramener ou soutenir une énergie tranquille et timorée, mais indépendante y sans laquelle Texis* tence aurait peu de charme ^ ou n'eh aurait que durant peu de jours.