‹ RêveriesChapitre 29 sur 37 · COURS DE LA VIE · texte numérisé non relu

COURS DE LA VIE

(Joe pouvons-nous ici? Que feut-rl penser de notre destination sur un globe empoi^lé a travers les cicux niucfts et sombres? Des lueurs a la surfacie de cette boule, des reflets produits par diverses exhalaisons f un peu de poussière humide où seniblent se réjouir dés êtres qtie la mort frappe successivement, ^erftit-ce la T illusion qui nous fait croire a rîmportance de nos vœux, de nos efforts, de nos illusions même?

Oublions reffcayafnt silence où forent disséminer

les mondes. Restons au milieu des vapeurs dont le prestige détermine pour nous une sphère d'activité. La, nous devons subir lïotre vie accidentelle; la, • nous recevons quelques idées assez régulières, dans des limites où du moins nous nous soutiendrons par intei^valles.

Cependant que sommes^ nous ? Qu''attendons-nous de notre farce, et que devons-nous produire? Nous dtmandons avec opiniâtreté des biens réels ^ mais les fatiguai de nôtre esprit insatiable finissent par des mensonges gravés sufdes sépulcres.

Infaillible sagesse! çù est ma loi? Je viens d*ap-

paraître sur une scène sans bornes , où je veux agir comme si je savais la grande pensée de ce jeu du monde. Toutes ces choses qui m'occupent , qui me retiennent, je les entreverrai peut-être , mais je ne saurais les possédera Offrent-elles des signes qui doiT vent révéler enfin la cause de ce mouvement, et le principe ou les fins de l'existence? Ne puis-je rien apprendre? L'ordre moral serait -il un songe perpé-. tuellement nécessaire?

J'existe, mais vivrai-je long-temps? Cette jeunesse même, cette ardeur me consumera. Déjà des changemens s'opèrent , déjà la destniction commence. Que désirerai-je , que choisirai-je? Comment enno* blir ce qui> bientôt, s'évanouira? Que faut-il vouloir

avant le jour du découragement? Que faut-il entreprendre avant que. tout mérite soit impossible.

Nos heures seraient assez longues peut-être ; mais l'enfance et Içs infirmités ^ le trouble ou TindifTérence ^ les maux que Ton occasione et ceux qu on éprouve, les inimitiés humaines et la lenteur du sort, tout réduit a quelques momens d'une véritable énergie cette durée trompeuse. Quand Tame s'affermit, le corps chancelle. Quaïid la modération a concilié les divers besoins , quand le présent est réglé avec prudence, nous nous attristons, parce queji'a^ venir se trouve impénétrable. Dès que nous croyons savoir ce qu'il faudrait ici, nous commençons k mépriser ces intérêts d'un jour, et, parce que la vérité parait s'étendre , nos vœux abandonnent ce que le temps dissipera; mais saurQus-nous enfin si quelque avantage nous est promis au-delà du monde où nous devons mourir?

Le sentiment de notre activité i^i^issante, et de nos rapports extérieurs s'est formé dans l'enfance comme il semble survenir dans les songes. Au centre d'une sphère inconnue, on s'est livré a ce qu'on voyait, sans chercher depuis quand se présentaient ces figures, si d'autres les avaient précédées, si réellement le cours de nos idées commençait, ou si peutêtre il se reproduisait. Souvent , dans les rêves de la

nuit y la scène paraîtra faiblement éclairée ; on ne saura pas d'où vient la lumière , et la clarté ne se distinguera des ténèbres (jue par une certaine facilité d*agir. Il en est ainsi des notions de Fenfance ; les objets ont alors une couleur uniforme^ et la manière d'être de la maison paternelle devient le milieu dans lequel on les aperçoit |ous.

Mais quand ce point de vue change, quand les rapports varient sans trop se multiplier, les impres-* sions, moins constantes^ sont plus vives ou plus profondes. Heureux celui qui , sortant alors du cercle étroit des affaires, connaît les habitudes des champs^ et peut en deviner le repos. Un jour vous vous ar-* réterez sur le rivage de la mer , ou vous pénétrerez au milieu des montagnes, et vous verrez dans le si-^* lence la première fleur des prairies. Plus tard, vous la chercheriez vainement ; il est des émotions qui ne se renouvellent pas , et des lueurs célestes qui s'é-o teindraient san$ avoir éclairé notre ame.

Le printemps est doux,, lorsqu'on est au printemps de la vie. Que le monde parait grand! Que de projets, quel emploi des anné^ ! Ainsi nous aimons à parcourir des landes incultes, lorsque nons en connaissons déjà toute rétendue, et que, toutefois, nous pouvons y errer sans savoir ce que nous y rencon-^ trerons. La jeunesse a des espérances parce qu'elle a

peu de souvenirs. La vie se présente d'abord àTimagination comme une suite de succès yràisemblables, comme une carrière de plaisirs et d'honneurs rarement interrompus. Lors même que nous en voyons les pièges, lapuissance invisible qui conduit les bom* ' mes a ses fins, donne une grande 'force a nos illu<sions. Chacun, en tombant, se croit Tobjet d^ine fa-^ talité particulière; il oublie que ce serait plutôt une exception de traverser/lavant de s<)n{Irir, une partie considérable de l'espace qui nous fut marqué.

La joie dure peu : ce qui respire , ce qui Tégète n'a qu'une heure dé jouissance. Des lis ii^urisseiir avec gràcé sous le soleil de juin ; niais quelque» journées suf&rodt pour les flétrir, et ils subsisteront sans beauté durant les saisons de la chaleur, des brumes ou des frimas. Saisons rapides ! On croyait à la droiture des hommes. L'amitié, la bienveillance , Tàmiour soutenaient là pensée ; le matin avait tout son éclat, et la nuit toute sa paix. Je pourrai, disait-on; et je ferai ce qui est louable, ce qui est naturel. Mais bientôt une résistance imprévue lioHS arrête, nous détrompe, et le joug humain s'appesaiitit: désormais il faudra travaiHer a la misère commune. Occupé de soins arides, ou de puérilités pédantesquea, sérieux sans, dignité, laborieux sans vigueur, vous saurez k quel prix on obtient une vie chétive.

II en est une qu'on a jugé plus honorable : flattez^ intriguez , agitez -vous dans la bassesse^ vous serez envié de la multitude.

Ce n'est point que les traces d'un ordre meilleur soient entièrem(Bnt perdues. Vous que la foule n'entraîne pas j vous les aimerez a tout âge ; vous les reconnaîtrez dans la demeure d'une famille instruite et simple , et souvient aussi vous les chercherez loin dés hommes. La vague qui Aélève , le ruisseau qui passe, la fleur. qui s'ouvre , le bruit des pins agités par les vents annoncent ce que nulle langue n'exprimera jamais. Également soumise a des lois secrètes y notre vie est sans cesse reproduite ; mais , en paraissant renaitre, elle change et elle nouséchappe^ suspendue par l'inquiétude. Lorsqu'elle était presque entière dans l'avenir , elle semblait inépuisable. Maintenant les premières années de la force sont écoulées; cette perte devient sensible , et la marche du temps nous cause de l'effroi.

Divers liens se rompent; desparens, des collègues succombent, ou périssent. On connaît le prix de l'uniou ; mais on cesse de croire a la sagesse des plans qu'on adopterait , et ou sent que cet édifice ruineux va s'écrouler avant que le faîte s'achève. L'homme du moins est meilleur quand il est instruit de sa faibLesse : en le brisant , la douleur semble le

perfectionner. Celui-là est mieux aifflé> dont l'ann a déjà déplore la perte de oe qui lui était cher. Etrange condition de l'homme ! Ses avantages les plus vrais ont quelque chose de sinistre, et le malheur est un de ses premiers besoins. Sans cette grande expérience, il s'ignorerait lui-même ; il est presque tou« jours peu digne de la vie, tant qu'il n'a pas cessé d'en jouir naïvement*

Si on ne v6ut se dessaisir de rien de ce qu'on aimait y il faudra renoncer a tout avantage nouveau. Comment ceux qui ne pourraient perdre seraient-^ils capables d'acquérir? Si nous évitions l'oubli , l'es* poir nous serait refusé > mais le passé se dissipe pour que le présent apparaisse. Cette destruction, le mouvement l'exige : sans le cours des êtres corruptibles, il n'y aurait pas d'ordre permanent. .

Le désir se perpétue ;. mais si l'illusion est encore . séduisante , du moins elle s'afiaiblit. Se présentç-t-il une joie qu'on puisse recevoir, on éprouve ensuite un découragement nouveau, et Tanxiété accompagne toujours de semblables espérances. Quelle plainte se renferme dans nos soupirs involontaires ? Tout passe; d'autres minutes amèneront d'autres promesses ou d'autres erreurs, et une autre minute enfin nous privera même de nos regrets. Sans doute, si on considère la suite et le continuel renouvelle-

ment des choses qui nous sont offertes, o^{>ense'que la vie doit être remplie de biens imparfaits, mais in* contestables, et qu'elle peut satisfaire celui qui écoute la prudence. Cependant des exceptions multipliées accablent beaucoup d'hommes , et elles at* trîstent ceux même a qui suffirait, k' cause de leurs réflexions, un contentement paisible.

On peut supputer le nombre probable de nos jours; mais commient évaluer les rapports de cette durée avec nos sensations ou nos forces, et avides motifs de nos entreprises? La jeunesse est impa* tiente, quoique le temps soit long a ses yeux, et c'est peut-être pour cette raison même : des passions indomptées ne sauraient beaucoup attendre un succès. Le moment viendra où les fantaisies de l'esprit, non moins exigeantes que celles du cœur, susciteront des desseins d'une lente exécution; il. faudra s'y livi*er comme si la vie n'avait point de terme, et c'est pour- . tant alors que nous eu connaîtrons la rapidité. Ainsi, quand l'existence se montre durable nous nous conduisons à plusieurs égards comme si elle touchait à sa fin , mais nous agissons comme* si le cours des choses s'arrêtait, quand déjà nous sommes alarmés de cette vitesse.

On s'était persuadé d'abord que la jeunesse seule était bonne; on confondait la maturité de l'âge avec

les aj^rochès de la caducité. Kentit la jeunesse finit; mais d'autres habitudes se formeront ^ et elles pourront avoir aussi ^elqué douceur. Cependant c^ttC' sorte d'existence nouvelle^ assez longue en effet » cessera de Tétre pour nos espérances, dès que nous aiurons compris comment s'échappent les an nées ambitieuses, mais pleines de trouble, dont nos travaux confondent les saisons diverses, et dont les semaines ne durent pas autant que les journées dti tpremier âge. La plus grande différence , pour le bonheur, entre le commencement et le milieu de la vie est due aux entraves des relations humaines. On avait compté sur des événemens favorables , et on s'était promis des années fécondes; mais on reconnaitra*^ sous la loi actuelle, que nos années sont courtes, que nos fins sont équivoques, que nos^ jouissances sont difficiles.

Il est des saisons qui nous paraissent trop rapides ; elles n acœmplissent qu'en partie nos plus chères espérances, il en est d'autres dont nous faisons un si futile usage que c'est pis encore ; on ne peut comprendre qu elles fuient , et rien ne rappelle qu'on les ait vu passer. Le travail qu'on s'impose, et le rôle qu'on voudrait achever, se compliquent sans cesse. On est mécontent de ce qu'on termine; on ne trouve importantes que les choses qu'il s'agit

d'entreprendre. Les perspectives se multiplient poof une longue suite de jours , dont nous voyons toute'' fois la perte continuelle : nous restons indécis entre le besoin d^pser honorablement d'une liberté passagère ^-et le sentiment de la vanité de ce projet^ entre le»irapubions de la ^ie et les considérations de la mort. Négligeant de s'éclairer y comme si le temps ne pouvait manquer a Fesprit , on prodiguait d'autres forces qu'on croyait surabondantes. Averti maintenant des soins que la «anté demande» ou trop certain des bornes du talent le plus hardi, retenu de toutes parts , on ne sent ses facultés que pour en accuser Timpuîssance: le temps sert a &ire ce qu'i &uty et non ce qu'on désilre.

Quelquefois » après une manière de vivife ^'i paraissait vieillir la pensée > les circonstances deviennent moins importunes , et on sent se rapprocher le charme que l'ancienne ignorance avait nourri. Mais comment retrouver la liberté des premiers liens? On redoute et on occasione une froideur , une réserve , une indififéretice que Ton ne comprend pas toujours. Peut-être n'est-il plus de voix qui nous réponde ; peutêtre n'est-il plus d'homme qui nous entende et qui nous aime comme nous voudrions être aimés.

C'est la facilité des mouvemens visibles et des mouvemens intellectuels qui fait le bonheur. Si v^ous

«vezp.eïdii celte activée surabondante^ tousn'au-^^ >rez 4]ue de . frqjids besoins et des pensers inquiets. Lorsquf la souplesse des organes favorisait une circcdation plus libre y les idées étaient donces ; plus flexibles^ elles seniblai^nt toujpurs nouvelles. Au contraire^ dans une tête fatiguée par la méditation ou par les ennuis ^ des traces trop de fois creusées retiennent des i^ées ti^P fixes^ et on veut d'autres plaisirs qu$ celui de vivre. Le simple renouvellement iles impressions habituelles n'a plus rien qui pnisse^entrainer^ ou qi|i doive' satisftfke.

Jies douleurs sans prévoyance ne rendraien't pas iréellement malheureux : le malheur,- c'est Tinquié- |ude. Aespoâsables de nos entreprises, et dépendaos de& autres hommes, si. ce n'^est pour nous-mêmes ^ du moins à cause de nos proches, nous voulons des succès qui donnent de la considération. Ces suites de Famour-propre, et m^me de Fhonneur, prolongent le trouble de Tame de momens en momens. Au milieu tie la témérité du jeune âge, on avait résolu de se faire hautement approuver ; mais quand on approche du jour suprême, du jour des clartés si- ^« nistres, tout devient étranger, tout, jusqu'au vain J^lâme des hommes.

L'exi^e^ce^sera soucieuse lorsqu'elle s'ailaiblira. \£n sortant du néant, on se réjouissait d'être; en ré-

trogradant vers les ténèbre^ on n'a plus aiicjun enthousia^e. Cest une course que j[a Qurip^ité ani'^ mait. Au retour, on ne rencontre nul gfestigea on n*est occupé que de sa la^sUnde , et. on ne nfôrche que par nécessité.

En vain les fo]:ces,sul)sistént. Une santé que les précautions maintiennent diffère trop de cette qui se réparerait d'elle-même. Sftns être souffrant , on doute de soi ; on n oublie pq^it qijie'des dispositions inquiétantes deviendront irréniédiablf s. Obsédé par une multitude .de sdki^, on a perdu la candeur, la .. simplicité du contentement. ^ < ^

La connaiasance des hommes , ou Fempreinte des chagrins, ont pu éloigner Famour, et quelque^ fois Tamitié mêmie. L'amiti.é ne serait parfaite^ue chez ceux qui seraient a la fois vertueux et libres. Qui d'entre nous sera libre au mil^ de ses jotffe? Des hommes nés pour porter ensemble ^ pour alléger un double fardeau, se rencontrent trop tard. Vingt ^ ans auparavant, ils n'étaient pas d'un ai^tré €aractèce; mais ils avaient plus de confiance, et les fortes penices du tombeau ne les avaient pas distraits y a leur insu, de tous les biens d'une vie périssable. »,

Les rides commencent. Ce signe de la aétresse hu* maine est l'égal fruit du rire et de la'douleur. L'afiiiction extrême et la joie insensée n'appartiennent'

qu à rhomme , k rhomme dont les voluptés imprudentes finissent par des gémissemens. Immodéré dans ses désirs, immodéré dans ses souffrances^ abattu ou'présomptueux y il s'efforce pourtant de se composer un visage tranquille. Mais cette prétention méifie sera une peine d'esprit. Avant d'abandonner ce qui fait notre orgueil y nous montrerons sur notre frdnt les soucis qui nous oppressent ; tous nos traits annonceront ce que la gloire coûte , et ce que les passions exigent.

Ce qui rend notre condition froide et triste pour les moins tristes des hommes détrompés , ce n est pas précisément la vieillesse , mais la place que la vieillesse occupe dans le cours des ans. Composée des mêmes journées, la vie humaine serait plus douce, si, au contraire, rinsouciance, oudumoinsTespoir, succédait aux craintes , et si généralement les forces ou les désirs survenaient après les infirmités. Lorsque le jugement doit être plus exact , lofôque la raison parait moins incertaine, d'autres facultés commencent a s'éteindre : nous demandons quel est le but d'un perfectionnement assez tardif pour rester toujours incomplet. Quand les matériaux seront ^fin réunis , la main sera infirme. Se trouve- t-il en tious quelque parcelle d'une substance qui , par son affranchissement , se rapproche de la perfection pri-

mitivie? Lorsque le juste meurt > son iateHigencevat«elle s*unir a tout ce qui est beau dans Tordre universel , ou du moins continue-t-elle a vivre particulièrement? S*il en est ainsi, la loi du monde est sage y heureuse y admirable ; mais coanaltrons-aous enfin la vérité que nous cherchons partout, malgré nos faiblesses?

Celui qui se plamt de la désirer trop et d'avoir perdu l'insouciance des esprits incultes , parait méconnaître les avantages obtenus dans ces recherches. Les mouvemens, les combinaisons, les mutations des êtres lui indiquent des mystères qu'il ne voudrait point cesser de pressentir. Cependant que produiront en lui ces généreuses pensées ? lui restfirontelles? Nese félicite-il pas d'une grandeur imaginaire? Si nous devons finir, où est la valeur d'un rêve que le hasard commence et que le hasard détruit? Si nous devons mourir, de quel prix est cette raison , cette ame que les plaisirs trompent , et que les vertus ne consolent qu'imparfaitement ? Que fait cette ombre a la surface tle l'abime? Qui lui a interdit de n'être pas, et l'a évoquée pour la maudire? Un pouvoi^ dont elle ne sait rien, un souffle la produit sur la scène incompréhensible, et la laisse retomber pour jamais.

Il ne sera pas accordé ani hommes de descendre

en paix dans Toubli : Tamertume de la mort est devenue leur partage. Dès que nous avons vu la toinbe se refermer sur ceux qui nous^^étaîent chers, nous ne savons plus en détourner les yeux. Désormais nos propres desseins ne nous séduiront pas ; les évé- Qiemens ne nous intéresseront guère, et les faveurs du sort nous donneront peu de joie. Quelque éloignés que nous puissions être du moment suprême, certains de mourir, nous regardons déjà le cours du monde comme on le voit quand la dernière heure se présente. Il n'est plus pouc nous de jouissances véritables ou de travaux sérieux. Les doutes sur des objets essentiels devenant chaque jour 'plus pénibles, quelquefois le coi:Q*age de vivi*e se perd a cause de cette convioion accablante qu'il y a de Tincertitude dans le devoir, et qu'on ne fait rien de vraiment utile. C'est alors que commence l'ennui profond et irrémédiable, l'ennui dont le principe subsiste audedans de nous. .

La curiosité même pourra s'épuiser. L'aspect du moude est monotone pour des esprits dont l'activité diminue. Lorsque vous commenciez a observer les incidens si divers en un sens, dont la vie se compose, vous n'aperceviez que dç$ différences, et elles vous intéressaient ; mais aujourd'hui vous reconnaissez que le changement des temps/ et même des lieux

ne vous ranimera pas. Celui qui a beaucoup médite conserve rarement un désir impérieux de voir d'au- Ires saisons y d*ailCres journées, d'autres sièèles. Quand un vent favorable aura dissipé les brymes, d'autres vents amèneront d'autres nuées. Les téhèbres et le jour se succéderont encore ; les orages feront tomber les fleurs, et les frimas remplaceront les orages. Les passions turi)ulentes ou lé triste égoïsme rendront toujours l'homme funeste a l'homme. Nos champs fertiles en misère redemanderont des sueurs, du sang, des larmes , et ^quand les peuples auront démoli les cachots, les peuples les reconstruiront.

C'est un soin pénible de se conserver sans but , c'est une fatigue de se soutenir debout sur un sol mouvant. On peut sentir alors uri secret besoin de cesser ^'ètre , comme à la fin d'une journée laborieuse on demande le repos de la nuit. Quand on n'attend plus rien qui soit inconnu, quand la nature parait stérile , on s'arrête a l'examen du passé; lés idées deviennent uniformes, et néanmoins les habitudes ressemblent à des assujétissemens. Alors de nouvelles circonstances ne paraissent annoncer que des périls nouveaux ; la solitude est muette, et l'ima^ gination ne rencoBtre plus que d'étranges images. En observant les années écoulées, on en voit les innombrables fautes. On n'aperçoitque du temps con-

sumé sans çi^jet, et/en considérant ce que peuvent d'autres hommes y on se dit qu'on aurait dû fsRre beaucoup lorsqu'on avait de l'espérance.

Par des raisonë semblables, une jeunesse malheureuse prépare quelquefois une vieillesse moins sombre, et, plus le sort a étécontraire^moinsonseferade reprocha au dernier moment. Ne vous indignez.pas de ce que vos jours furentinutiles solon les hommes. Avec plus de prospérité qii'eusÂe2-vMs accompli ? Quel doit être le pouvoir de celui que l'empire du monde laisserait sans jouissance, et qu'uûe épine condafmhek la douleur? Perdes avec plus de résignation des facultés dont l'emploi n'était pas vraisemblable, et des forces que l'erreur publique aurait souvent prodiguées. Ceux qui ont assez tôt connu l'ûifortune ont appris a se contenter de ne pas souf* frir; ^u s'ils sont dans l'affliction, ils se proposent de rester tranquilles et pa tiens. Lorsque jeune encore on«éprouvait des peines, on pensait que le^ maux à' un autre ftge seraient au-dessus de tous les efforts;* on n'avait pas 'senti que notre détresse même, en , nous conduisant au retioncement^^nous métiageait un asile.

C'est la vieillesse de l'homme pervers qui sera incoBsolable. L'insensé avait reçu de la passion une énergie apparcAtoç mais anjoui^'hui tout lui échap-

pe, et il se voit sans refuge. DftDsde pajreils iastanat qu^ réste-Hl des désirs qui nous subjuguaient? Le prestige qui &isait de nos intérêts-présens notre unique pensée y ou est-il lorsque la terre se r^t^idit sous nos pas, lorsque la marche est timide^ la main tremblante y et la respiration incommode, lorsque la .parole niemè devient difficile, lorsque le matin;ii'a plus de fraîcheur et le soir plus de sécurité? Il n'ap^ partient qu'au sage de conserver une aroe ferme dans un corps débile, et de garder le sentiment de la dignité humaine quand le front s'abaisse, quand la mémoire se trouble , quand un dépérissement certain ne laisse plus qu'une attente redoutable.

Soit que le juste lui-même doive mourir reellement , soit qu'il puisse revivre, son ame timorée est du moins exempte de terreur. En effet si Faveuir nous est refusé , nul ne pourra gémir de cette perte^ immense. Que regrette-t-on quand rien ne subsiste? Il pouvait être beau d'exister ; n'exister plus est ip-r * différent. Et, au contraire, si une vie plus forte nous, est destinée, si notre espoir religieux n'est pas ua signe de démence, si l'harmonie de la peqsée n'a. . pas été un leurre continuel, subissons avec calme le^ changement qu!il a fallu prévoir. Cet instant solennel dévoile enfin l'existânoe vraie dont nous séparai^. l'illusioQdu monde. Les lueurs loift dissipées.; la^

tJiarté impérissable n'est plys ioAcces^le. Le bonheur d'admirer a jamais de vastes parties moins inconniips^ de Fœuvre divine , - ou peut?être celui de communiquer, dans Tespace, awc tant d*esprks généreux qui s'efforcèrent de mtrcher sur les traces célestes y ces pures jouissances seropt plu; iotimes que ne Tétaient ici d'heureux pressentimens, au milieu des suaves odeurs^ ou des voix mélodieuses, sur le rivage embdli par les feux du matin.

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