INCERTITUDE
Que &kons-*noiis ici y nous qui allons disparaître? Qu*espérons-nous de cette régénàratioa qui nous vieillît, de cette beauté que nous n acUnirerons plus? Triste opposition enipe une généreuse attente et une réalité froide et morne ! Pour qui fut préparé ce spectacle toujours^ analogue, toujours différent, toujours reproduit? Acteur chargé -d'un rôle iisistidieux, esclave immolé sur rarène au spectateur impassible, n'apprendrai-je pas du moins qu^le est cette puissance qui eut besoin de moi pour me sacrifier,. qui
me donna des désirs pour m'imposer des regrets» ou m'accorda la réflexion pour que je connusse ma misère?
Si nulle intelligence ne possède a jamais la vie^ et ne la communique^ concevrai-je cette nécessité qui forme les êtres, qui les renouvelle pour les con-sumer, qui les féconde «ans les^maintenir , dont le& lois ne sauraient changer., dont les fins ne sauraient s*expliquer, dont rcHriginesembIe'impossible?Poui^ quoi l'homme, qui végète un jour, et qui cherche a s'instruire dans les ténèbres , s'occupe-t-il de Tuiyversalité des choses, ou de l'imposante successioa des temps? Si ma destinée ne peut s'agrandir avec ma pensée, pourquoi ma pensée s'irrite-t-elle de ces limites inévitables? Pourquoi ne puis-je errer parmi ces mondes que nous interrogeons , et en supputer les phases que nul encore n'a étudiées ? Quel pouvoir ]|ie transporte en un sens dans les lieux où je œ serai jamais , et semble perpétuer pour moi ce qui demain ne sera plus? Par quelle inconséquence mes vœux s'éloignent-ils de ce qui doit être mon par- ^tage, ou quelle injustice m'enlève des droits que ces
vœux attestent? Ne pourraîs-je respirer sur la terre sans mesurer d'autres globes , ou vivre aujourd'hui sans interroger d'autres âges? N'ai-je reçu des conceptions étendues que pour déploter ma faiblesse.
et des espérauces immortelles que poiir hâter l'iastant de ma destruction?
De cette hauteur â'où j'aimàîs à observer la nature, qudle force me précipitera dans l'oubli? J'aurai vécu y j'aurai senti, j'auiai pensé durant un jour i ce jour ne reviendra pas, et ,;d^ns les temps qui s'écouleront, une minute ne me sera pas donnée. Des siècles meilleurs consoleront les hommes, des hommes que je ne connaîtrai pas. Et le soleil se lèvera, et la terre fleurira : je ne le saurai pas. Des chênes, déjà forts quand je naquis , verront se ranimer leurs branches *, mais ces dons du printemps s'étendront sur ma tombe.
Dès long- temps une raison, trop bornée peut-être, n^ais du moins courageuse, a répondu : « Tes misères viennent de toi seul , homme avide et trompé! rien n'est contradictoire, rien n'est injuste. Toujours actiye , mais toujours indifférente, la nature ne fera rien contre toi , elle ne fera rien pour toi : puisqu'elle t'a formé, elle te détruira. Ce n'est pas un sujet de douleur : as-tu gémi avant de naître ? Pourquoi sais-tu que clés journées inégales se succéderont? qu'importe aujourd'hui ce qui demain peut survenir? Une imagination inconsidérée fait seule le tourment d'un cœur périssable ; obéis doucement à la nécessité : suspendras-tu le conrs d'un. fleuve?
Plus traaquilley junuse-toi de ce méuvement , sans, opposer a la loi inconnue un effort inutile et malheureux.
« L'existence ae peut appartenir a un être limité^ mais le toi^t existe perp^ellemaat, iri^ésistiblement, sans autre caujse , sms autre effet. Nul acte n'e3t particulièrement naturel^ puisque nul acte n^ sau^ rait être hors à» la nature. EUepe veut rien, elle ne çond^moe rien; sans dessein, comme sans choix, elle s'avance , toujours indifférente, mais toujours invincible. Elle est parce qu'elle était, elle sera parcçqu'ellç e^; elle absorbe, elle modifie sans fçlâche les agrégations de la substance inaltérable. Les fçrvies se développent , s'effacent, se reproduisent dans une série sans terme, et, de toutce qui reste posaible, sç composera^, d'une manière nouvçUe a jamais, la constante mobilité des choses.
yè S'il était à nos yeux quelque désordre cUns cette impulsion, jious devrions en conolure que l'apparence nous abuse« L'illusion du mal est individuelle. Le mal pour l'être sensible c'est ce qui peut le détruire ; mais rien n'altère Tordre général eom^ pose de ces chanfemens mémçs. Ce qni parait un mal devient aussi un bien, et tout ce qui paraît un bien peut produire du mal sous d'autres rapportai Commâït le résultat universel , l'msemble des cho-
ses se trouverait-il mauvais^ ou même boE daos le sens ordinaire : supposera-t'^on pour le tout des convenances extérieures? Avec quelle autre série de phénomènes sera-t-il en relation? ou bien veut-on que Funlvers s'accorde avec le néant (O)?
)> La justice, le mal , l'ordre ou les obstacles n'ont lieu que relativement a notre petitesse. Ces relations circonscrites ont de la réalité pour nous; mais elles sont nulles dans l'univers où les faits se succédait avec une même nécessité. Que des moitds se réjouissent, qu'ils souffrent, qu'ils se fortifient, qu'ils expirent, cela ne s'écarte point des lois premières. Quelle sera demain l'importance de ce rire ou de ces gémissemens, de cette retenue ou de ces fureurs? La même campagne renferme des volcans et des vergers; la même cité nourrit et le citoyen timoré qui se dévouera pour en maintenir U& lois, et les ambitieux qui la dévasteront ; une même ruine confiNad ce qui paraissait à craindre, et ce qu'on voulait choisir ; l'mstinct et la pensée, le désir et le génie se dissipent dans un mibne oubli.
31 Quand des gkri)es sont renouvelés, ils ne conservent aucune trace de ce qu'on y maudissait dan&. un autre âge, ou de ce que peut-être on y divinisait. Dans Tenace sans bornes circulent de loin en loin ces ai^as d'une matière inerte, sur laquelle ferment
tenty déraisonnent et espèrent des êtres agités qui tousr retombent dans le silence et la profonde nuit. Le3^ hommes y ainsi que les insectes , les peuples comme les familles appartiennent a la mort y et la nature est vivante; les effets changent y mais la cause de cette inconstsmce ne changera pas. Une même fécondité y une même force entraîne et la fleur qui s'ouvre , et la feuille qui tombe y et les êtres muets ^ et les êtres animés; la poussière des mondes dissous formera des .mondes nouveaux y qui' doivent s'éteindre aussi et se décomposer dans cette sombre fantaisie de ruine perpétuelle.
» De cette mutation que résulte- t-il? Le mouvement toujours et partout ; il parait le seul résultat des formes. Le plus grand mouvement sera la seule fin visible des êtres. Quelquefois, il est vrai, nous supposerions possible plus d'activité que nous n'en voyons, mais alors sans doute elle ne pourrait passe prolonger : elle doit être considérable a chaque heure, et surtout elle doit subsister a jamais.
» Nous ne saurions imaginer une autre raison des èhoses passagères. Les yeux sont £aiits pour que l'animal voie, mais ncm pas expressément pour son avantage. La vue sert a éviter de nombreux périls? mais est-ce seulement dans ce but que ce sen^ fut donné aux animaux (E)? Us peuvent connaître un
objet éloigné, afin que de firéquens avçrtissemens les excitent a propager, selon leurs moyens, l'agitation générale. Ge mouvement aura néanmoins des bornes dans les différentes parties de Fespace. Des forces extrêmes, des forces égales en sens contraire resteraient suspendues : si les produits de l'ordre n'étaiont pas variés l'ordre n'existerait pas.
» Les causes finales limitées, celles que nous pouvons admettre avec quelque vraisemblance deviendront des moyens pour une fin plus importante. Si dans la partie de l'univerâ dont nous avons de faibles notions , cette fin parait être la plus grande somme du mouvement, ce n'est encore qu'un résultat 45ubord(»iné. Prétendrions-nous deviner le but de ce travail perpétuel? Ici les prohabilités sont inaccessibles, etnous ne trouverons pas d'analogies quinoussatisfassent : le monde presque entiersera U>ujours inconnu de l'habitant de la terre. Les doctrines secrètes ne furent que des emblèmes, des mythes, des figures utiles peut-être, ou même ingénieuses , mais que la vraie science rejetterait....»
Qu'y a-t-îl donc qui nous soit accordé? De jouir de notre étonnement même, de nous féliciter d'avoir déjà entrevu l'infini comme dernière conjecture, de «entir que notre intelligence pourrait s'élever durant des siècles innombrables !