ACTE I, SCÈNE VI
JEANNE, avec douceur.
Rassure-toi ! tes secrets sont mieux gardés ici (sfonirant son cœur.) que là. (Montrant le tiroir.)
ÉLISE
Jeanne!.. Oh! tiens, tiens, lis, iis, je t’en conjure I pour que tu n’aies pas mauvaise opinion de moi !
JEANNE, défaisant le paquet et parcourant lea lettres.
Des lettres de femme...
ÉLISE
Oui, des lettres de femme.
JEANNE
Elles sont toutes de la même main.
Oui... toutes...
JEANNE, parcourant 1rs lettres éparses.
Il n’y est question... que d’un jeune homme... un beau jeune homme, son frère ?
ÉLISE
Oui...
JEANNE
Quant à cette dernière enveloppe avec un cachet noir... elle renferme une bague et des cheveux... du beau jeune homme, sans doute?
ÉLISE
Je vais tout te raconter.
JEANNE
A la bonne heure ! (Élise va fermer au verrou la porte à gauche Jeanne ferme de même celle du fond, et vient s'asseoir A gauche à côté d'É-
lise.) Allons... voyons... courage!
ÉLISE
Tu m’as souvent entendu parler d’Amélie Melforl, mon amie de couvent.
JEANNE
Morte, il y a deux ou trois ans.
ÉLISE, avec un soupir.
Trois ans! Un cœur d'or... une àme de feu!
El pas le sens commun! Eh bien?
ÉLISE
Eh bien ! Une pension de demoiselles , est l’endroit où l’on compose le plus de romans) chacune fait le sien! Le noire,.,
RÊVES D’AMOUR
un roman à deux, nous avions quatorze ans, était de ne jamais nous séparer et d’être sœurs un jour! Pour ecla, Amélie avait une idée... un château en Espagne; c'était de me marier à son frère, Henri Melfort, un aspirant de marine... un fort joli garçon ; aussi nous parlions de lui toute la semaine.:, jusqu’au dimanche inclusivement... jour où il venait d’ordinaire...
JEANNE
Et que vous disait-il?
ÉLISE
A sa sœur, beaucoup de tendresse... à moi, rien! Il y avait toujours au parloir des maîtresses et des sous maîtresses curieuses... qui écoutaient tout...
JEANNE
Et qui faisaient bien!
ÉLISE
Un dimanche... il ne vint pas... il avait reçu un ordre du ministre de la marine... pour rejoindre la nuit même, et vite et vite,son vaisseau qui partait pour un voyage autour du monde! Ce fût là un grand chagrin... et un plus grand encore l’année suivante. Amélie et moi quittâmes le couvent... impossible désormais de parler de lui... de Henri!... mais nous nous écrivions... ces lettres sont les siennes... je les ai toutes conservées... Elle m’écrivait... tu le verras, que son frère m’adorait, qu’elle en avait la certitude... qu’il ne songeait à se distinguer, à monter en grade, à devenir amiral, que pour revenir m’épouser... Depuis ce jour, l’image de Henri ne me quitta plus! Mais hélas!.. je perdis Amélie. Dans sa dernière lettre... celle que tu tenais tout à l’heure, pressentant sa fin prochaine, elle me lègue une bague et une boucle de cheveux qu’elle tenait de son frère... me recommandant d’aimer et d’épouser Henri... pour parler toujours d’elle, avec lui.
JEANNE
Quelle imagination! et ton mari qui prétendait que tu étais calme et froide.
ÉLISE
Moi !..
JEANNE
Que tu étais insensible...
ÉLISE
Ah! tu n’eusses pas parlé ainsi si tu avais été témoin de ma douleur, le jour où, dans un journal... je lus que M. Melfort,