ACTE I, SCÈNE VI
officier de marine distingué... venait de mourir en Angleterre.
JEANNE, respirant.
Il est mort... Ali! j’ai moins peur!
ÉLISE, avec indignation.
Ah! quel mauvais cœur! que c’est mal!
JEANNE, vivement.
Non... non! le pauvre jeune homme!., je le plains, mon Dieu!., et toi aussi, car je vois d'ici ton désespoir 1
ÉLISE
Tu ne le comprendras jamais! je l’aimais jusqu’alors... modérément.., raisonnablement.
JEANNE
Tu crois?
ÉLISE
Depuis ce jour, je me mis à le pleurer! à l’adorer!
JEANNE, vivement.
Ce n’est plus qu’un rêve, je l’espère... un rêve que chaque jour dissipe?..
ÉLISE
Oui... quand rien ne me le rappelle! Ce matin, par exemple... cet épisode si touchant de Françoise de Rimini... ces deux amants... si jeunes, si beaux qui, lisant ensemble et les larmes aux yeux, une page pleine de larmes... une scène d’amour... se regardent... et le livre leur tombe des mains.
JEANNE
Y penses-tu...
ÉLISE
Et ce jour-là, dit le Dante... ils n’en lurent pas davantage.
JÉANNE.
Et le mari qui plus tard les surprend?..
ÉLISE, rivant.
Qu’importe !
JEANNE
Qui les tue?
ÉLISE, de mime.
Ils s’aimaient... ils avaient pu sc le dire !.. (se levant, avec exaltation.) Et à cc prix-là...
JEANNE, lui saisissant ta main.
Malheureuse! si l’on t’entendait!
ÉLISE
Hein? Quoi! qu’ai-je dit?
RÊVES D’AMOUR
JEANNE
Tu as un mari... un honnête homme... qui t’aime... qui n’aime que toi !.. qui te donne toutes ses pensées, et donner les tiennes à un autre... ce n’est pas juste... c’est mal.
ÉLISE
Mais... mais... puisque cet autre est mort!
JEANNE
Cela fait toujours du tort au mari !
ÉLISE, plus haut, et avec impatience.
Puisqu’il est mort!
JEANNE
Raison de plus! S'il était vivant, ses défauts ou scs ridicules, car tout le monde en a, combattraient pour nous et aideraient à ta guérison; mais défunt, la partie n’est pas égale... il devient la perfection môme : pour lui, tout se divinise, et la poésie des regrets nuit au mari, (qui n’est, lui, que de la prose.
ÉLISE
Je le jure, ma chère Jeanne, qu’il n’en est pas ainsi.
JEANNE
Mon enfant, me disait ma tante Gertrude, qui parlait peutêtre par expérience, car elle avait été, dit-on, dans son temps, très-jolie et un peu coquette; mon enfant, défie-toi de l’amour et de ses rêves: dans le lointain... (siontraut les lettres.) ou à la lecture, ils vous enivrent, et, dans la réalité, on n’achète un bonheur mensonger qu’au prix de son repos, de sa réputation, de la paix du ménage; et souvent même, à l’user, c’est toujours ma tante Gertrude qui parle, l’amant qui vous a coûté si cher ne vaut pas le mari qui ne vous coûtait rien.
ÉLISE
Mais, ma sœur...
JEANNE
Vois toi-même, pour une passion posthume qui n’offre que des périls, vois à quoi tu t'exposes? C’est toujours par les lettres qu’on se perd, disait ma tante Gertrude... et si une seule de celles-ci tombait entre les mains de ton mari...
ÉLISE
Des lettres de fêta me...
J EANNE.
Ces lettres... celte bague... ces cheveux, attestent ton premier amour pour un autre, et les hommes veulent toujours avoir été aimés seuls: ils détestent leurs prédécesseurs, comme