‹ Rêves et penséesChapitre 11 sur 78 · PRINTEMPS HATIF · texte numérisé non relu

PRINTEMPS HATIF

L'hiver est triste et nu sur le plateau calcaire Où le chêne noirci perd sa feuille précaire, Où les mousses des bois ont de vagues parfums Pareils au souvenir resté des jours défunts. Mais tout à coup, au bord de sa face pierreuse, Pli charmant du sourire, un vallon qui se creuse Fait jaillir le trésor inespéré des eaux, Sources qui de bien loin attirent les oiseaux Et couvrent du cristal de leurs ondes naïves Un vert tapis tissé de pointes d'herbes vives. Mon aspiration vers un printemps soudain Qui fleurirait janvier des couleurs d'un jardin, Ce rêve, l'imprévu de ce lieu le dépasse, Car d'un contraste neuf il joint au même espace

Des abords dépouillés embrassant des fonds verts

Et la fraîcheur d'avril près des mornes hivers.

J'arrive là, le soir, quand l'heure devient sombre,

Quand les prés ont senti la caresse de l'ombre,

Quand le jour et la nuit partagent l'horizon.

A l'endroit le plus vert, sur le plus frais gazon

Où luit comme un reflet des choses immortelles,

Je vois de loin des bonds, des sauts, de vifs coups d'ailes,

Des battements de queue et de plume légers,

Qui, descendus du ciel, au vil poids étrangers,

Portent sur notre sol la liberté du rêve.

Et ces êtres par qui l'illusion s'achève,

Dont la grâce ornerait les printemps les plus beaux,

Qui sont-ils donc ? Ce sont de voraces corbeaux,

Dans l'herbe, joyau vert qui maintenant me navre,

Frémissant et volant à l'entour d'un cadavre,

Sans doute un pauvre agneau par sa mère égaré

Et qui tendre voulait goûter le jeune pré.

Et, le cœur obscurci d'un sentiment funeste,

Quand je fais envoler ce festin d'un grand geste,

Les convives s'en vont attendre, dans le soir,

Sur un noyer tout blanc qui s'étoile de noir.

Les Rêves 35

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