‹ Rêves et penséesChapitre 71 sur 78 · LE PRINTEMPS DES AUTRES · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS DES AUTRES

Je ne puis contempler sans une sombre envie Ce doux printemps qui vient rajeunir l'univers, Et dans l'horizon mort ressuscitant la vie, Couvre de fleurs les pas fugitifs des hivers.

Quoi ! tous les ans, toujours, sans même attendre une heure Les chênes sentiront la caresse d'avril; Chaque année, au tapis de l'herbe inférieure, La sève reviendra de son profond exil !

Les Pensées 177

Et nous, nous qui voyons tant de fois la nature

Surgir hors de la neige ainsi que d'un linceul,

Nous qui voyons verdir l'infime créature,

Nous cherchons nos printemps et n'en trouvons qu'un seul,

Un seul, éclair pour l'un, moins rapide pour l'autre, Mais qui, s'il a brillé, ne sera pas rendu, Un seul que nous puissions vraiment appeler nôtre Et que, sans le goûter, quelques-uns ont perdu !

Je me plaignais ainsi. Mais j'ai vu la jeunesse, J'ai compris, à l'éclat de ses joyeux vingt ans, Que la terre n'est pas la seule qui renaisse Et que l'homme connaît le retour des printemps.

Tout a le même sort, les hommes et les plantes Qui livrent leur couronne éphémère à l'autan : Après des floraisons plus courtes ou plus lentes, Où vont la feuille morte et la rose d'antan ?

Mais bien qu'une saison lui prenne son feuillage, Le tronc reste debout pendant plus d'un été, Et l'homme qui vieillit voit aussi d'âge en âge Verdir ton front chenu, durable Humanité !

Et s'il n'est pas nourri d'une moelle égoïste, Le voilà consolé de son jaloux tourment; Loin que d'un cœur étroit sur lui-même il s'attriste, Il goûte comme sien ton renouvellement !

Il jouit de ta joie, il sourit à la fête Où viennent tour à tour les générations Que l'arbre colossal porte à son heureux faite, Et sans regret s'éclaire à leurs jeunes rayons.

Les Pensées 179

TENTATION D'ASCETISME

J'ai, sans prudent calcul, suivi l'aveugle instinct Du cœur ambitieux qui languit dans le vide, Et créant des enfants pour la nature avide J'ai livré mon cœur faible aux hasards du destin.

Ah ! l'enfant délicat est un bien trop fragile, Il est à nous trop peu pour nous être si cher : Ce que nous aimons tant devrait être de fer Ou d'infrangible airain, et l'enfant est d'argile !

Et nous sommes toujours traversés d'un frisson, Et l'enfant qui sourit nous donne moins de joie Que de peur de le voir ravi comme une proie : Quand il renonce à tout, l'ascète a donc raison !

Ainsi je me plaignais et ma plainte était juste, Si les enfants ne sont au monde que pour nous, S'il n'est rien que l'on doive honorer à genoux, Si le Bien quelque part n'a point sa place auguste.

Mais le Bien se produit, la grande Humanité, Pour faire prévaloir les vertus sur les vices, Pour accomplir son œuvre, a besoin de services Dont le tribut par nous lui doit être apporté.

Le secret du génie étant voilé dans l'ombre,

Pour obtenir du sort ses guides et ses rois

Il faut qu'elle ait du moins l'immensité du choix :

C'est nous qui lui devons sans peur fournir le nombre !

C'est de nous, par delà nos proches intérêts,

Qu'elle attend ce pouvoir, vainqueur des contingences,

Qui de son avenir multipliera les chances,

En semant sans compter les germes du progrès.

Les Pensées 181

De ton riche avenir préparant la ressource, O mère, je te voue aujourd'hui mes enfants Et la foule de ceux, peut-être triomphants, Qui par eux auront pris l'existence en ma source.

iSi Rcvcs et Pensées

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