LE PRÉSENT ET L'AVENIR
A M. Pierre Laffitte.
L'homme est un loup pour l'homme : ils se guettent la nuit, Et si l'homme dans l'ombre écoute et craint le bruit, C'est le lourd pas humain surtout dont il frissonne. Peut-on mettre sa foi dans quelqu'un ? dans personne ! Qu'on se garde ! et malheur à l'imprudent ami Qui sur la foi jurée un jour s'est endormi ! Chacun doit à ses fils enseigner dés l'enfance Qu'ici-bas par malheur il faut être en défense. Tenter le monde obscur, sans croire à ce conseil, C'est tout risquer, l'argent, la place au bon soleil,
Les Pensées 183
Le repos et l'honneur et peut-être la vie.
A tous les biens quelqu'un dans l'ombre porte envie.
Les antres des marchands, rivaux en leur trafic,
Sont des pièges ouverts où glisse le public.
La guerre est en tous lieux, le moindre champ de foire
Est un champ de combat, de bataille sans gloire
Où l'heureux, qui possède est sans trêve attaqué
Par le démon du gain, ce conquérant masqué
Qui parle doucement et dont l'arme est la ruse.
L'homme a pour compagnon l'animal dont il use,
Les monstres du désert sont vaincus à demi,
Mais l'homme pour son frère est toujours ennemi.
Et l'homme cependant est nécessaire à l'homme. Des innombrables maux que la plainte dénomme La solitude encore est le pire ici-bas. L'àme peut l'endurer, le corps ne le peut pas. Si la vie en commun au dur combat nous livre, Il est pour l'homme seul impossible de vivre. Il faudrait qu'il créât un monde tout entier, Qu'il apprit tous les arts, qu'il sût chaque métier. Oh! le cruel labeur et l'existence étrange ! Nous en sommes exempts : l'harmonieux échange
Fait courir entre nous de mutuels bienfaits Qui vont, viennent, tantôt causes, tantôt effets, Avec le rhythme heureux du chant et de la strophe. Le bûcheron lointain nous loge et nous réchauffe, Le paysan nourrit notre corps chaque jour, Et l'artisan, par lui repu, l'aide à son tour, Le juge par le droit abrite la chaumière, Sur nos pas le savant projette une lumière, L'homme d'État nous guide à son but triomphant, Et sur son dur chemin le soldat nous défend, Le soldat qu'à son tour dans la trêve des armes L'art, ami de la paix, enivre de ses charmes.
Ainsi par la vertu de l'intime lien
Qui joint dans l'unité ce monde où tout se tient,
Et qui mêle vraiment mes intérêts aux vôtres,
Nous sommes bienfaiteurs, hommes, les uns des autres.
Mais c'est sans le savoir presque et sans le vouloir,
Dans cette obscurité rien ne peut prévaloir
Sur l'égoïsme froid de toute créature.
Au cours changeant du temps il est dans la nature
Une sombre saison, le monotone hiver,
Où les souffles féconds restent muets dans l'air,
Les Pensées 185
Où, la sève dormant sous les rudes écorces,
On ne voit plus agir que les pesantes forces,
Où la vie insensible au lever des matins
Xe se ranime plus dans les germes éteints,
Où tout semble étouffé dans l'ombre d'un mystère.
Et pourtant tout à coup, sur cette même terre,
Au bout de ces rameaux, sur ces mêmes buissons,
Dans ces mêmes sentiers où plus gais nous passons,
Un miracle est venu transformer toute chose.
L'été seul a causé cette métamorphose.
Aux substances du sol rien ne s'est ajouté,
Mais le nouveau soleil, le soleil de l'été
A mis en mouvement ks puissances secrètes
Qui se tenaient pour lui sourdes et toutes prêtes.
Viens ainsi dans nos cœurs, soleil d'un nouveau jour !
Aux hommes ignorants, toi, lumineux amour,
Fais briller le flambeau d'une saison nouvelle !
Que ta pure clarté se montre et nous révèle
Combien nous nous touchons par d'intimes rapports !
Mais surtout que ton feu dans nos cœurs demi-morts
Éveille la chaleur sans qui toute lumière
Laisse dormir le bien dans sa gêne première.
Non, ce n'est pas assez de savoir ce qui est :
Donne-nous vers le mieux ce désir inquiet
Par où, n'estimant plus le bonheur solitaire,
Notre lien fatal deviendra volontaire.
Que la nécessité sente ton chaud rayon !
Ajoute au fait glacé la vive intention!
Que les dons mutuels, donnés par nous aux autres,
Soient dûs, non au hasard, mais à des cœurs d'apôtres!
Ne laissons pas pour nous agir l'aveugle loi!
Consentons librement à notre utile emploi !
Qu'aux œuvres du destin la foi vienne se joindre,
De peur que sans la foi l'œuvre devienne moindre!
Par l'amour conscient les actes grandiront.
Le printemps ne met pas une parure au front
Des arbres seulement pour qu'ils aient plus de grâce,
Mais il les fait aussi développer leur masse,
Pousser, grandir en l'air, s'accroître en tous les sens
Et sur le ciel nouveau devenir plus puissants.
Ainsi l'amour humain, rayonnant sur les actes
Gouvernés jusqu'ici par d'égoïstes pactes,
Fera par sa chaleur éclore de leurs nœuds
Tout ce qu'il enfermaient de bienfaisant en eux.
Nous ne connaissons pas cette saison humaine.
Pouvons-nous pressentir où sa clarté nous mène ?
Les Pensées 187
Ces offices divers accomplis sans dessein
Que la société dérobe dans son sein,
Montreront la beauté de leur vertu bénigne,
Et, puisque tout émoi s'exerce par le signe,
La répétition constante du bienfait,
Par le ferme propos donnant son plein effet,
De l'amour contenu fera jaillir la source.
Dans l'union de tous alors quelle ressource!
Comme nous deviendrons puissants contre les maux,
Contre les lois du sort, contre les animaux,
Et contre nos instincts qui nous trompaient naguère !
Dans ce pur sentiment croyez-vous que la guerre,
Crime aveugle, pourra bien longtemps subsister,
Quand tous auront compris qu'ils doivent s'assister?
Et pensez-vous qu'unis, sans intérêts contraires,
Nous laisserons tuer nos enfants par nos frères ?
Non, ce n'est pas possible, et la guerre mourra.
Ne vous affligez point quand ce moment viendra,
O vous, adorateurs de la force brutale;
Une force aussi grande, également fatale,
Mais faisant à la nuit succéder un beau jour,
Naîtra dans la puissance exquise de l'amour!
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