LES MARCHANDS
Je vous plains, avides marchands, Que l'inquiet besoin de vendre Fait semblables aux pauvres gens Dont on voit l'humble main se tendre
Blottis au fond d'un magasin, Vous guettez si l'heureux qui passe, Se décidant pour le voisin, Trompera votre faim rapace.
Vos yeux au caprice attentifs, Votre sourire qui supplie, Le soin de vos gestes actifs Cachent une mélancolie.
Quittez cette sourde frayeur :
Car je n'ai pas l'outrecuidance De me croire supérieur A vous-même en indépendance.
Je dépends bien de votre emploi, Si vous dépendez de ma bourse; Les uns des autres, c'est la loi, Nous sommes la proche ressource.
Et je dis de bon cœur merci A votre fièvre mercantile, Car je serais fort en souci Sans vous, sans votre office utile,
Pour avoir le beau papier blanc Où mon rêve éclôt en poème, Et pour apporter, tout tremblant, L'anneau d'or à celle que j'aime.
Les Pensées 193