LE HEROS
Vous qui cherchez encor le vrai héros moderne, Plus fort que le dompteur des fantômes de Lerne, Plus utile et plus doux que le vain conquérant, Vous qui n'appréciant qu'un juste et long ouvrage Attendez l'idéal inventé par notre âge, Réjouissez-vous donc : voici quelqu'un de grand!
D'ordinaire il est né près de la mer immense, Et le flot qui là-bas dans le lointain commence L'attire sur sa plaine ouverte, enfant songeur; La mer où d'autres cœurs redoutent un obstacle Au delà de ses bords lui promet un spectacle Qui hante le sommeil du hardi voyageur.
Il méprise la faim, la fièvre qui dévore,
Les marais, le soleil, il marche, il marche encore :
C'est vraiment un héros, un homme d'action!
Si vous l'admirez moins, c'est faute de mesure,
C'est qu'il dépasse trop la taille de nature
Et qu'un si fier courage est une exception !
Se souvenant toujours du nom qu'il représente, Portant en lui l'honneur de la patrie absente, Son scrupule surprend les peuples ébahis ; Il est irréprochable afin d'être un modèle, Afin qu'on nous admire, afin d'être fidèle Au culte qu'il répand pour son lointain pays.
D'ailleurs il a pitié des cruelles souffrances, Il brûle de tracer la route aux délivrances'
Les Pensées 195
Des fléaux endurés sous un si clair azur; Ceux pour qui le savoir se change en Providence, Pauvres êtres qu'aveugle une sombre prudence, Ne le comprennent pas, hélas ! il est trop pur.
Il est fort et complet, en un mot il est l'homme, Celui qui de nous tous unit l'entière somme, Qui sait tout, qui sent tout et n'a pas de rival, Chargé d'armes au sein de ses calmes études, Pour leur beauté bravant l'effroi des solitudes, Savant, artiste, apôtre et soldat sans égal!
Ivre de joie, il court vers l'inconnu splendide; Sous l'arc étincelant d'un ciel toujours limpide Il voit se dérouler d'infinis horizons Où la nature vierge et les monts et les fleuves, Les surprises, l'éveil devant les choses neuves Font passer sur son cœur l'extase en longs frissons.
Aux lacs, à la forêt des vents seuls caressée Il porte un élément étrange, la pensée ; Leur prestige est senti pour la première fois ; Tel qu'au fond de l'Éden naïf le premier homme,
Les animaux, les lieux innommés, il les nomme, Et tous restent marqués à l'accent de sa voix.
Quand le nègre effaré le croit chasseur d'esclaves
Et s'arme contre lui par crainte des entraves,
Il étudie en paix la race et les couleurs;
Sur la rive du fleuve empli de crocodiles,
Son occupation est celle des idylles,
Car c'est un homme doux qui va cueillant des fleurs.
Aussi quels lourds parfums aux subtiles épices, Quel brouillard odorant du fond des précipices Vers ses sens enivrés montent dans l'air du soir ! De quel éclat de pourpre et de quelles nuances, De quels tons vifs les fleurs, suprêmes élégances, Illuminent pour lui l'horreur du monde noir !
Sa curiosité toujours inassouvie Aux plus sombres trépas a résigné sa vie ; Celui qui dort parmi les rois à Westminster, Loin de rêver l'honneur de telles funérailles, Pensant qu'il tomberait en d'obscures batailles, Vouait son corps en proie aux vils oiseaux de l'air.
Les Pensées 197
Mais ce désir de voir, cette soif de connaître, Il l'a pour notre Europe aussi qui le fit naître, Il veut qu'à notre nuit succède un jour vermeil. Il s'avance jetant en cercle une lumière, Et chacun de ses pas chasse l'ombre première, Et la science éclaire en lui comme un soleil !
Tandis qu'en nos combats nous sommes une armée, Nous qui ne laissons pas bien loin la terre aimée, Il est seul. Ah! ceci, vraiment, c'est trop cruel! Qu'ils partent, s'il le faut, mais deux amis ensemble, Pour trouver, au péril commun qui les rassemble, Le joyeux réconfort d'un appui fraternel.
Du moins, comme l'enfant, quand soufflent les tempêtes, Pense aux pauvres marins, pensons, nous, dans nos fêtes, Dans nos affections, dans nos sécurités, A lui qui songe à nous, le soir, sur les rivages Pleins d'un concert affreux de hurlements sauvages, Et rêve aux doux loms dans l'amour abrités.