SCÈNE PREMIÈRE
HÉLÈNE, seule.
Elle prend un livre qu'elle ne lit pas.
Ah I que je m'ennuie !... Mon mari va rentrer, après sa classe du soir. Puis il se mettra à corriger des devoirs ou à donner des leçons jusqu'au dîner. Le dîner sera silencieux, comme toujours. Nous échangerons bien dix phrases, et cela nous coûtera à tous deux un grand effort. Chacun songera de son côté... Il sera fatigué de sa journée et se couchera à dix heures. Je traînerai jusqu'à onze, en lisant quelque roman... Quelle vie !... Pourtant, c'est un brave homme ; il m'aime et je- le crois malheureux. Eh bien, cela ne me fait rien, mais rien du loui... Je le fais souffrir, c'est évident, et c'est de cela même que je lui en veux. C'est sa faute. Pourquoi s'est -il trouvé sur mon chemin, à un moment où tout m'était bon
pour sortir du couvent? Sans lui, j'aurais continué d'attendre, de rêver... Maintenant, c'est fini. L'avenir m'est muré, à moins d'une évasion violente et hasardeuse. Il me semble qu'il m'a volé, en m'épousant, toutes mes chances de bonheur. J'ai senti cela dès le lendemain de mon mariage... Je lui en veux de tout. Il a une façon de prendre la vie et de pratiquer le devoir si tranquille, si carrée, si imperlurbablf^, que cette assurance, celte sérénité ou cette résignation m'irritent comme une leçon perpétuelle qu'il me donnerait... Si encore il ne me déplaisait que moralement !... Non, décidément, nous nous ressemblons trop peu. Ah! que je m'ennuie!... Et l'autre ? Est-ce que je l'aime? Il paraissait bien sûr de son fait, tout à l'heure. Il est certain qu'il y a entre nous des affinités de nature, et que son tour d esprit me plaît infiniment. Le reste aussi. Et cependant je n'ose pas. Qu'est-ce qui m'arrête? Je ne crois à rien, — oh ! mon Dieu, non ! à rien. Ce que j'hésite à faire, est-ce une chose si extraordinaire? Des milliers de femmes l'ont fait, et le ciel ni la terre ne s'en sont dérangés... Oh! oui! tout plutôt que cette vie insipide ! Enfin, je n'ai jamais rien eu de bon jusqu'à présent, moi! J'ai bien droit à quelques belles heures. Et comme ce n'est pas mon mari qui me les donnera...