TRAHISON
*§ 86. — Louis-Philippe gouverne seul. — Responsabilité.
\* Une des plus grandes accusations dirigées contre Louis XVI , c'est d'avoir trompé ses ministres en leur cachant beaucoup de ses actes , et un des plus grands re» proches qu'on puisse faire à Napoléon , c'est d'avoir eu , malgré tout son génie , l'insolence de ne rien commuai» quer à la nation, et d'imposer à tous sa volonté.
Comme Napoléon , Louis-Philippe se croit à^étoffe et de taille à manier la dictature: il veut tout voir, tout diriger et tout ordonner. — 11 ne veut pour ministres que des secrétaires obéissans ou dévoués.
Pendant" quelques mois, il admet quelques hommes indépendans , Laifayette , Dupont et Laffîtte , parce que leur popularité lui est d'abord indispensable^; il se montre facile pour les actes ordinaires et de peu d'importance ; mais il compte assez sur la confiance qu'il a sa leur inspirer, pour oser leur imposer Talleyrand ; et ils ont la faiblesse d'accepter la plus grande impopularité de l'époque pour représenter à Londres la France et sa révolution populaire.
Plus tard, il déclare à son conseil , qoe quelle que aoit f opinion de celui-ci , il est lui-même décidé à laisser entrer les Autrichiens en Italie..
Quant aux actes qu'il est possible de leur cacher , notamment sa correspondance avee les rois ou les cabinets étrangers , il fait comme Louis XVI , il la cache , et M met dans sa cenfideoee qu'an aide-de-camp, ou Sébaatiani , ou Hontalivet : souvent même, il en fait un mjtiére à tous. — Tantôt un ministre complaisant signe OBO lettre saas la lire; tantôt an autre remet une réjponse ga'S n'a p<»at lue. Une dépêche est eavoyée aa prém de
Lille au nom dé Montalivet qui n^en sait rien (4). L'anoonce (si importantel ) de Feutrée des Autrichiens en Italie est cachée cinq jours au ministre de la guerre , (qui erie à la trahison contre Sébastiani , ) et même au président du conseil, à Laffttte, à cet ami si déyoué , pour lequel on professe tant de confiance et d'amitié. La fameuse dépêche à Fambassadeur à Gonstautinople , Guilleminot , est écrite à Fiasu du confident Sébastiani luimême (2|.
Aussi le fier Casimir Pérîer , qui connaît toutes ces caebotteries , n'accepte-t-il la présidence qu'à condition que le conseil délibérera sans la présence du roi; et Louis-Philippe n'y consent que parce que les opinions et les vues de ce ministre sont identiques avec les siennes.
Casimir Périer veut tout savoir; mais il fait comme le m : il a des mystères pour ses collègues, et leur cache,
Sar exemple , la présence à Paris de la reine Hortense et e son fils , pendant l'anniversaire napoléonien da S mai \ 834 . Mais que de choses sont probablement cachées à Casimir Périer lui-même !
(i) Sébastiani, d'accord avec la camariUa^ pousse à i'éiectioa du duc de Nemours. Quand il est élu, le conseil refuse, et Sébastian! enyoie le refus par un courrier. Mais la camariUa se ravise et deux fois presse Sébastiani de rappeler son courrier. Sébastiani ne peut y consentir. Alors la caman'lla expédie seerètenient par le télégraphe, au nom de MontaUuet, au préfet de Lille l'ordre d'arrêter le courrier. Le préfet répond de suite, par le télégraphe, qu'il vient d'exécuter son ordre. La réponse télégraphique est remise, en séance du conseil, à Montalivet, qui, ne sachant rien, crie à la trahison! Vous êtes un en&nt, lui dit quelqu'un; je vais vous expliquer....* On lui explique l'énigme, il paraît satisfait.
(2) Guilleminot reçoit une défjéche qui n'est pas de Sébastiani^ et y conformément à cette dépêche , il remet une note au mini»* tre turc. L'ambassadeur ^ de Ku«sie a copie de cette note , et l'envoie à son collègue à Paris» Celui-ci se plaint vivement à Sébastiani, qui , ne sachant rien, nie : on lui montre la note, et il reste confondu. Furieux contre GuUleminot, il le destitue. •-.• Mais celui-ci amre, veut se justifier, et fait des reproches à Sébastiani, qui, ne sachant toujours rien, prend le ton haut* finiUeminot lui montre la dépêche, et tout se découvre. Sébastiani reste de nouveau cori/bndu et donne sa démission ; mais on le supplie, il reste.
D'ailleurs, aprcs sa mort, Louis-Philippe ne lui donne pas de successeur j c est lui qui préside ; c'est lui qui , suivant Toxpression d'un haut personnage, veut être patemmcnt le colonel d'un ministère qu'il fait mouvoir comme une compagnie de soldats, et qu'il remue comme de la houiîlie.
Ki la nation , ni ses députes ne connaissent aucun des actes faits depuis deux ans avec l'étranger !
Et cependant les actes diplomatiques ont-ils jamais été si nombreux et si importans?
Les notifications de la révolution à tous les gouvernemens étrangers ; leurs réponses; la marche des Russes contre la Fr.tnce en novembre { 850 5 les négociations et les traités concernant la Belgique, la Pologne, Fltalie, Âncône , les petits états de l'Allemagne , la Suisse , le Portugal , Holy-Rood , la France elle-même ; tous ces actes peuvent décider de l'honneur et du sort de la nation , et tous ont été cachés!....
Et cependant la duchesse de Berri , amenée par des vaisseaux sardes , aidée par les roubles de Nicolas , montre Henri V dans le Midi et dans la Vendée ! On ne sait où elle est ! Peut-être est-elle à Paris î On assure qu'elle s'y trouvait les 5 et 6 juin !
Et le pays , embrasé par la guerre civile , est partout entouré d'ennemis menaçans et prêts à l'envahir !
Et les chambres ne sont pas assemblées !
Et un seul homme gouverne sans ministres ! Car enfin Sébastiani paralysé est-il un ministre? Barthe est-il un ministre? Girod de l'Ain, Montalivet, sont-ils des ministres? Soult, Louis, deRigny, sont des spécialités, comme on dit à la cour , mais sont-ils des ministres?
On pourrait donc prendre pour ministres des mineurs et des aveugles !
Et la charte est une vérité!
Et le gouvernement représentatif n'est pas un mensonge aujourd'hui !
Et c'est pour cette liberté que le peuple s'est fait tuer dans les rues de Paris !
Et ce n'est pas traiter la nation comme mn enfani! Ce .' ifest pas se moquer d'elle et de ses représeutaus !
Et si un roi se trompait ! Si, comme Napoléon , il était trahi ! Si , comme Louis XVI , il trahissait lui-même ! . . . Et il n^aurait aucune responsabilité !
Mais est-il vrai que Louis-Philippe ne soit pas responsable?
Quoi! quand la légitime constitution de 4794 n'a pu rendre Louis XVI inviolable, Fillégitime charte de 4844, irrégulièrement révisée en 4S50, garantirait Tinviolabi» lité de Louis-Philippe?
Mais quelle puérilité d'examiner une question que la force seule résout ordinairement!
Louis XVI et Charles X n'auraient-ils pas été inviolables s'ils avaient été vainqueurs? Polignac lui-même n'aurait-il pas fait condamner et fusiller ses accusateurs s'ils avaient été vaincus? Louis XVIII au contraire, ramenant Tétranger en 4S45, n'aurait-il pas rendu compte au pays , si le pays eût ensuite triomphé contre lui ?
Mais laissons là la responsabilité matérielle : et la responsabilité morale! La nation n'a-t-ellc pas le droit d'estimer ou de mépriser, d'aimer ou de haïr? Ces seutimens ne sont-ils même pas indépendans de la volonté?
L'histoire ne classe-t-elle pas les monarques parmi les Antonin et les Néron, etc., parmi les Henri IV ou les Charles IX, etc.?
Et , lorsqu'on fait honneur aux rois des victoires dues au courage de leurs soldats et des prospérités qui viennent sans eux et souvent malgré eux , celui qui perdrait sa patrie et la liberté n'en serait pas responsable devant la France , PEurope et la postérité I *^*
§ 57. — Protestations, — Démission de Lafayette. — Son explication avec le roi, — Démissioir de Dupont de l'Eure, — Sa lettre au roi, — Démission de Laffitte. — Funérailles de Lamarque, — Journées des 5 et 6 juin. — Discours de Fox en 4779.
La protestation des cent-jours et toutes celles que nous a?ons vues contre la restauratioii.^page 404) subsistent
encore aujourd'hui contre la continuation de cette restauration; et que d'autres s'y sont ajoutées depuis les journées de juillet !
Les cris de vive la liberté ! vive la répvhlique I plus de Bourbons! ne sont-ils pas d'abord d'énergiques protestations?
Dès le 50 juillet , la Tribune demande la conyocation d'une nouvelle assend>lée nationale ; elle la demande dans l'intérêt de l'ordre, de la paix , et du duc d'Orléans luimême {Tribune du 4 août); elle proteste et renouvelle constamment sa protestation contre Tirrégularité de tout ce qui se fait.
Dès le 50 aussi , les patriotes réunis chez Loititier protestent également par une lettre adressée à la réunion des députés. {Tribune du 54 .)
Dès le 50 encore, la loge des Amis de la vérité, décimée dans les trois jours de combat , proteste de même, dans une adresse au peuple parisien. {Ibid. )
Le 5f , le comité central des Amis du peuple proteste aussi , à l'Hôtel-de-Ville , en présence de Lafayette , de la commission municipale et du nouveau préfet de Paris, en déclarant que les républicains les plus décidés sont prêts à accepter une dynastie nouvelle, si la majorité des eitoyens la proclame. { Tribune du 5 août. )
Deux pétitions , présentées à la chambre des députés
Sar le même comité central des Amis du peuple et par 'autres patriotes , continuent la protestation, (Tribune des 4 et 8 août. )
Les combattans veulent s'insurger le 5i pour obtenir un congrès national , et c'est Lafayette qui les en empêche en leur annonçant que le duc d'Orléans accepte un trône populaire entouré d'institution répvX>licaines. (P. 472.)
Trente ou Marante mille hommes des plus ardens courent à Ramnouillet braver tous les dangers pour expulser Charles X entouré de sa garde, et c est peut-être pour les empêcher de protester à l'ouverture de ta session qu'on les laisse ainsi sortir de Paris.
Cependant un rassemblement assez nombreux proteste à la porte dn Palais-Bourbon.
Le ôy la formidable tox des Tainqoaani m fail mr
tendre à l'oreille des députés tremblans ; mais Labbey- Pompières , Bonjamin Constant et Lafayette Tiennent suocessiTement conjurer Forage. — Lafayette surtout déclare qu'il n'a pris aucune mesure pour proléger les députés , et qu'il y Ta de son honneur si ceux-ci sont attaqués. Il conjure les assaillans de se retirer ; et, pour ne pas compromettre le général , on laisse les députés consommer ea paix l'usurpation des droits du pays.
Depuis, les démissions de Gormeniu et d'autres députés, reconnaissant respiration de leur mandat , les démissions de Lafayette , de Dupont de FEure , de LafGtte et d'un grand nombre de fonctionnaires patriotes ne sont-elles pas encore autant de protestations ?
EXPLIGATIOir DE LAFATETTE AVEC LE BOX.
a Votre système de gouvernement n'est plus le mien, » dit Lafayette au roi, le 25 décembre 4830, en lui » donnant sa démission ; il me semble que la confiance » publique m'a donné un mandat : je ne tous dirai pas » où il est écrit ; mais enfin le peuple français et beau- » coup de patriotes de tous les pays se persuadent que là » où je suis la liberté ne souffre pas de dommage. Or, je » Tois que cette liberté est menacée, compromise, et je ne » Tcux tromper personne. Au dedans et au dehors , la » marche de Totre gouTernement n'étant point celle que » je crois salutaire aux intérêts de la liberté , il n'y aurait » point de sincérité de ma part à rester plus long-temps » comme un corps opaque entre le peuple et le pouToir. . » Moi éloigné du gouTcmement , cnacun saura mieux à « quoi s'en tenir. » (Sarrans, tome 2,. page 409.)
XJETTRE DE DUPONT DE l'eUBE A LOUIS-PHILIPPE.
2Sr décembre 1830.
« Sire, » La retraite du général Lafayette va causer, dans » toute la France , une profonde affliction ; je partage de B toute mon âme la domeor publique.
» M. Lafayette se considère comme destitué par la H chambre des députés ; et , de toutes parts , on se deman- » dera quelle peut être la cause d'une semblable hostilité » dirigée contre 1 illustre général , au moment où il ^e- )> nait de contribuer si puissamment au rétablissement » de l'ordre dans la capitale.
» La tendre amitié, la conformité de sentimens poli- » litiques qui m'unissent à ce grand citoyen ne nie per- )) mettent plus de faire partie du ministère, où d'ailleurs T) Fa toque de M. Boissy-d'Anglas me fait assez pressentir D que je fais obstacle aux vues de la majorité qui a ren- » versé le général Lafayette.
» Je suis entré au conseil, Votre Majesté le sait mieux » que personne, à mon corps défendant, et en faisant » "violence à mon goût pour la retraite , déterminé seule- » ment par cette pensée patriotique que tout homme po- I) pulaire devait son concours et son appui à votre gou- » vernement naissant.
» Depuis lors , la marche incertaine du ministère , la w présentation d'une mauvaise loi sur la liste civile (contre » laquelle j'ai dû me réserver le droit de voter hautement » dans la chambre), l'inconcevable retard apporté à la » présentation d'une loi électorale si impatiemment » attendue par le pays, m'ont fait souvent éprouver le » besoin de me retirer des affaires, et j'en ai bien des » fois exprimé la volonté devant tous les membres de » votre conseil. Cependant je ne l'ai pas fait, toujours î) retenu par la crainte de susciter un nouvel embarras )> au milieu des dangers que pouvait faire naître le procès » des ministres.
» Aujourd'hui, Sire, ces dangers n'existent plus, et T) je suis libre de déposer un fardeau que je ne me sens » plus la force de supporter, conva-ncu, comme je le i> suis , que ma présence au conseil ne serait utile ni au. M roi ni au pays , et que , par cela même , je ne puis plus » consciencieusement en faire partie. Je déclare donc à » Votre Majesté que je lui donne ma démission , et que )) j'attendrai ses ordres pour remettre le ministère à mon » successeur. (Ce sera Mérilhou!)
» Je vous supplie , Sire , de ne jamais douter des vé- ■k % ritables sentimens qui m'animent pour yotre personne
» et pour votre trône constitutionnel , dont je défendrai }> les prérogatives avec le même dévouement que les li- N bertés publiques , qui doivent en rester à jamais insé- )) parables.
» Je suis , Sire , avec un profond respect , etc.
« Dupont de l'Eure. »>
Quel noble dévouement I quelle vertu patriotique! mais aussi quelle protestation ! et quel aveuglement pour un roi de se faire abandonner par de pareils hommes !
La retraite de Laffitte, le 44 mars, n'est-elle pas aussi une éclatante protestation contre la violation du principe de non-intervention et contre Tentrée des Autricuiens en Italie (V. ci-après , § 40).
Les réclamations continuelles de Lafayette pour Texécution du programme de FHôtel-de-Ville ; l'association nationale; les réceptions triomphales faites partout aux Polonais; les brochures et les journaux; les souscriptions pour payer les amendes de la presse; les adresses; les mascarades et les charivaris contre le juste-milieu ; les sérénades et les ovations pour l'opposition ; tout cela ne forme-t-il pas une chaîne non-interrompue de protestatiom?
Les émeutes elles-mêmes ne sont-elles pas de terribles 2)rotestations populaires?
La résistance de tant de conseils municipaux , de tant de maires, de tant de gardes nationales qu'on se croit dans la nécessité de dissoudre ; la tiédeur et le dégoût de la garde nationale en masse; ne sont-ils pas encore des protestations ?
Vopposition , qui pi^oteste formellement contre Vordre du jour motivé , contre les ordonnances du 49 novembre, et contre les expressions roi de France et sujets, ne pro* teste-t^lle pas sans cesse à la tribune contre le funeste système qui détrait la révolution?
Son compte-rendu, par lequel elle déclare à la France que le gouvernement est sorti des conditions de son existence, n'est-il pas la plus expressive des protestations?
Et le eonvoi de Lamarque !
Louîs*PhiUppe et le juste-miliea ont employé toutes les ressources du gouvernement pour faire des funérailles de Casimir Périer une manifestation publique en fayeur de leur système : escorte nombreuse ; ordre à tous les employés subalternes ; invitation à tous les hauts fonctionnaires et à tous les gardes nationaux; voitures royales; souscriptioas ouvertes , excitées et presque imposées partout pour élever un monument ; exemple donné par le roi et la famille royale , qui souscrivent , dit-on , pour plus de 400,000 francs ; oraisons funèbres dans tous les journaux de la trésorerie; rien n'a été négligé; et le temp était superbe; mais ni le peuple, ni la sincérité ne s y trouvaient, et les funérailles du héros du 45 mart n'ont été qu^une vaine et minutieuse cérémonie.
Le juste-milieu fait tout, au contraire, pour empêcher ou paralyser le convoi de Lamarque : deux bataillons seulement escortent le corps du heutenant-général d^ poté; la garnison, qui viendrait tout entière saluer uns aes gloires de Tarmée , est consignée , oUficiers et soldats, dans les casernes ; Tordre le plus arbitraire , le plus des^ potique et le plus puéril en même temps sort du cabînsi da ministre de la guerre, et consigne aussi les élèves dt l'Ecole Polytechnique : on consignerait également It peuple , si Ton pouvait ; et la pluie qui tombe à torrens semble vouloir le consigner en effet.
Mais ni le temps, ni la crainte de déplaire an poavmTi rien n'arrête la manifestation de la reconnaissance popa* laire et de la désapprobation publique contre le système»
Des gardes nationaux veulent porter le oorps , et ne k déposent qu'à regret sur le char funèbre.
Lafayette , avec un ouvrier décoré de juillet ; LaiBtte, avec un des rédacteurs des journaux indépendans; la maréchal Glauzel , avec un soldat ; Mauguin , avec UB élève des écoles , tiennent les quatre coins du drap. -^ Hommes du peuple , soldats invalides , gardes nationaui, jeunes gens , réfugiés de toutes les nations que Lamarqus a défendues à la tribune , se disputent l'honneur de traîner le char que voudrait traîner aussi l'École Polyieehnîque.
Des députés et des fonctionnaires; Gérard el TÎngt f^
néraux ; nne foule d^ officiers ; plus de ylngi mille gardes nationaux de toutes les légions ; des citoyens de toutes les classes , les réfugiés , les décorés de Juillet , des ouTriers, les écoles , portant une foule de bannières nationales et étrangères ; cent cinquante mille hommes peut-être sui- Tent le char à travers deux ou trois cent mille spectateurs , tantôt visibles et tantôt cachés sous leurs parapluies, couvrant les boulevards , garnissant les fenêtres pavoîsées de drapeaux , montés sur les arbres et sur les toits, et présentant, par la variété des couleurs, le plus magnifique tableau.
En passant devant la rue de la Paix , la vue de la colonne entraîne inopinément le cortège autour d'elle. Lafayette et Glauzel s^inclinent, aux acclamations de la foule , devant ce monument de la gloire de nos armes ; et le char reprend sa course par le boulevard.
Oh 1 si la pluie , si la confusion qui s'^i est suivie , si l'empressement et Tenthousiasme populaire avaient per> mis de conserver symétriquement Tordre établi par les commissaires ; si , comme ils le voulaient , ces cent cinquante mille citoyens avaient pu suivre , découverts , si» lencieux et mornes , les restes d'un immortel défenseur de la liberté , quelle éclatante protestation contre un 8y»> tème contre-révolutionnaire , liberticide et déshonorant I
Mais ce serait la mort du juste-milieu , et le juste-mi- Eeu veut , à tout prix , Fempêcher.
Il a quarante mille hommes de troupes , la garde nationale , celle de la banlieue qu'il a convoquée d'avance , sa garde municipale , ses sergens de ville et sa police : tout est préparé.
Dès le matin , quelques sergens de ville viennent provoquer les jeunes gens réunis sur la place Louis XY , et sont arrêtés par des gardes nationaux.
D'autres sergens de ville se jettent sur un drapeau qu'ils veulent arracher au convoi, se servent de leurs armes, frappent et blessent : trois sont désarmés, et Foii Toit leurs épées dans les mains d'un jeune homme qu'ils Dnt nresque aveuglé, et dont la ligure est ensanglantée*
L armée des agens de police, qu'on ne voit nulle part, est cependant partout , déguisée , mêlée dans la foule ;
semant mille bruits , poussant des cris , excitant et provoquant.
Sur la place Vendôme , quand passe , autour de la colonne, le corps accompagné de Lafayette et Glauzel, le poste de Tétat-major rentre avec la sentinelle elle-même, ferme la porte , refuse les honneurs militaires au cercueil d'un de nos plus illustres guerriers, insulte manifestement le général et le cortège , tandis qu'un officier , se montr<int à la fenêtre , semble vouloir exciter par ses gestes Firritation populaire : — elle éclate : c'est la r^arde nationale elle-même qui se précipite en avant ; des cris de fureur se font entendre; les sabres sont tirés; 'a porte est assiégée; que de sang va couler! Heureusement le poste cède , sort , se range en bataille ; rend les honneurs militaires et le calme est rétabli.
Sur la place, en avant du pont d'Austerlitz , des dragons , dont la présence est complètement inutile ; des dragons envoyés (qui le croira?) par la police à Vinsu de l'autorité militaire y apparaissent subitement de tous côtés , et ferment toutes les issues ; s'ils veulent charger et sabrer, ils vont faire un épouvantable carnage. Leurs dispositions paraissent hostiles, et Ton connaît le goût et l'habitude de l'autorité pour la violence : on se croit menacé , mis en péril ; les femmes s'effraient , poussent des cris et veulent fuir. Nous laisserons-nous égorger sans nous défendre? crient les braves. Aux armes! aux barricades ! On court dans les maisons voisines , et l'on revient avec des fusils ; les rues sont barricadées ; quelques coups partent. D'où? Qui les tire? Est-ce la troupe? est-ce le peuple? est-ce la police qui veut engager le combat? Mais quelques hommes tombent et le combat s'engage : la troupe se replie ; les postes sont attaqués , enlevés , désarmés ; le succès enflamme les combattans , leur nombre grossit ; la résistance devient presque insurrection ; ejl quelques heures , c'est au centre de Paris , c'est sur la place des Victoires que la victoire amène une poignée d'hommes intrépides. Avec les dispositions de l'armée, de la garde nationale , des jeunes gens et du peuple , s'il y avait un complot , un plan , un projet , une organisation , des chefs et des proclamations , qui peut dire quel serait le résultat de cette étonnante soirée ?
Mais rien n'est médité , ni concerté , ni préparé du côté du peuple : ce n'est qu une héroïque défense que le succès change en attaque individuelle.
Cependant , de l'autre côté , quelle différence et que d'avantages !
Tout est prêt , et agit d'ensemble.
Ce sont des chouans et des carlistes, disent aussitôt les proclamations de T autorité 1
Gare au pillage! crie partout la police aux marchands.
Gare à 95 et à la terreur! Voilà les républicains qui viennent d'arborer le bonnet rouge !
Mais qui Fa arboré? La police devait être làj elle y était : la police doit le savoir; elle sait; qui l'a porté? Qu'elle le nomme ! — Puisqu'elle ne le nomme pas, c'est elle qui l'a fait paraître; elle qui, seule, devait désirer son apparition , elle à qui seule cette apparition pouvait profiter.
Quoi qu'il en soit, le tambour se fait entendre partout^ tout le juste-milieu s'ébranle : les meneurs se multiplient pour échauffer les autres; partie de la police se travestit en gardes nationaux pour entraîner la garde nationale et la tigne, et partie en hommes du peuple pour entraîner quelque portion du peuple. — Douze ou quinze mille Parisiens effrayés et trompés; quatre ou cinq mille hommes de la banlieue excités et égarés ; quarante mille soldats ; de Vavtillerie ; des généraux ; le roi à cheval ; des feux de pelotons et de bataillons ; des coups de canon contre quelques centaines d'ouvriers et de jeunes gens résolus à se &ire tuer en combattant derrière des barricades on dans dès maisons.
Le juste-milieu reste enfin vainqueur; et l'on sait comment les modérés exploitent leur victoire : on connaît la violation de la charte, l'établissement de la dictature, la mise en état de siège, les tribunaux militaires, les poursuites contre trois députés , les menaces contre l'opposition entière, les arrestations, la vengeance, la terreur, les condanmations à mort, etc.
Mais l'orage est passée et le conyoi de Lamarque
en est-il moins une éclatante proiêStaUon de l'opoiM , | publique ?
La catastrophe qui Ta sui?i ne proteste-irelU pas elfe même contre un système qui produit de si déplorabh' calamités ?
Faut-il donc que notre histoire présente de si frappât tes analogies non-seulement entre la branche aînée dei Bourbons et les Stuarts d'Angleterre , mais encore entic leurs successeurs? car écoutez.