SOUVERAINETÉ
Les combattans et les vainqueurs eux-mêmes n'auraient pas le droit d'imposer leur volonté au pays.
C'est à la nation seule qu'il appartient de tout réjjler en dernier ressort.
Qu'elle réélise les mêmes députés ou les remplace par d'autres , qu'elle maintienne la charte ou la modifie , ou la remplace par une constitution toute nouvelle ; qu'elle adopte la république , ou conserve la monarchie ; qu'elle choisisse Charles X , ou le duc d'Anjjouîême , ou le duc de Bordeaux , ou Napoléon II , ou le duc d'Orléans , ou tout autre ; en un mot , quelle que soit sa décision , cette <Iécision est la loi suprême à laquelle la minorité doit se soumettre ; c'est là le droit , la jusiice , l'ordre ; hors de là , il ne peut y avoir qu'arbitraire , oppression , et gernie de dissensions civiles.
Tels sont les principes consacrés par les constitutions de ^791 , ^795 et 479^; et par les déclarations et protestations des représentans de ^815.
Tels sont même les principes professés dans un édit de juillet ^717 (^), par un duc d'Orléans , régent de Louis XV. '■
Il faut donc convoquer une assemblée constituante oo une convention , ou une représentation nationale , ou un congrès , comme on l'a fait en 4789 , après le 10 août , et après le 20 mars 1815.
Auparavant, il faut nécessairem.ent un (jouvernement p'ovisoire , comme on en a établi au -1 0 août , après le
(1) Kœderer , Esprit de la révolution de 17S9 , page 229 , donne textuellement cet édit.
18 brumaire, après la déchéance de Napoléon au i** avril 4844 , et après son abdication sur la fin des centjours.
§ 7. — Gouvernement provisoire. — Convocation de» èlecietirs et des reprèsentans.
De la composition du gouvernement provisoire peut dépendre tout le sort de la révolution ; par conséquent les les insurgés en masse ont intérêt et droit à surveiller cette composition.
Mais le peuple est si modeste , si désintéresse , si conjiant ! Il laisse tout faire aux députés , parmi lesquels cependant peuvent se trouver des adversaires de la révélation. Aussi voit-on figurer parmi les membres choisis, C. Périer, qui désapprouve l'insurrection, qui négocie secrètement en faveur de Charles X , et qui s'oppose à sa déchéance. — Aussi encore voit-on lesdéputés s'effrayer du litre de gouvernement provisoire, et n'oser donner que celui de commission municipale de Paris.
Il est vrai que Lafayette, Gérard, Laffîtte , Audry de Puiraveau, Mauguin et de Schonen sont à l'Hôtel-deyille ; et le peuple , qui les connaît , qui les adopte pour ses chefs , qui les appuie de son dévouement et de ses armes victorieuses , qui croit qu'eux seuls vont diriger sa victoire , pense et doit penser que tous ses droits sont en sûreté. />•
Le gouvernement provisoire , qui se croit assez fort pour proclamer la déchéance des Bourbons , devrait donc gouverner et diriger exclusivement la révolution.
Il devrait d'abord pourvoir à la sûreté intérieure et exicrieure, et par conséquent adopter provisoirement une constitution populaire, celle de 4791 par exemple, suspendre les fonctionnaires ennemis ( comme on Ta fait iiprès le 4 0 août , après le 4 8 brumaire , après la restauration et après le 20 mars ) , choisir des ministres et des ageus dévoués à la révolution , réorganiser la garde nationale et l'armée , et pourvoir à la défense des frontières.
Après toutes ces mesures de sûreté intérieure et extérieure , son principal soin devrait être de convoquer la nation.
La loi électorale se trouvant annulée ou suspendue , et son illibéralité étant même Tun des motifs de la révolution , le gouvernement provisoire pourrait et devrait faire un décret spécial pour les premières élections , comm« l'ont fait Louis XVI en -1789, l'Assemblée législative après le ■! 0 août, Napoléon après le 20 mars, et même Louis XVIII après les cent-jours ; il pourrait aussi choisir une des anciennes lois les plus populaires , de manière qu'il y eût à peu près autant d'électeurs et de députés que pour l'Assemblée constituante ou la Convention.
Mais il faudrait laisser un délai suffisant et prendre toutes les mesures convenables pour que les électeurs pussent avoir une opinion bien éclairée sur les qualités qu'il importe de rechercher pour les députés : car tout congrès choisira la république ou la monarchie , suivant que les électeurs auront choisi des députés républicains ou monarchistes.
§ 8. — Congrès national. — Constitution. — République ou monarchie. — Institutions poijulaires. — Acceptation. — Révision.
Le congrès , composé d'hommes spécialement élus et connaissant bien le vœu présent de leurs concitoyens, devrait d'abord déterminer la forme du gouvernement, c'est-à-dire choisir entre la répubhque et la monarchie, en procédant à ce choix avec maturité , après avoir entendu toutes les opinions et pris tous les moyens de connaître parfaitement l'intérêt et le vœu du pays.
Certainement la répuhlique est la forme de gouvernement la plus rationnelle , la plus parfaite et la plus séduisante en théorie.
Elle a prospéré chez de grandes comme chez de petites nations de l'antiquité ; elle prospère aujourd'hui dans les Etats-Unis et dans d'autres grands états d'Amérique.
Mais convient-elle à la France?
La nation presque entière et la Convention le pensaient enn92.
« Vous vous êtes constitués en république (disait Maies ]
herbes , Yun dos défenseurs de Louis XVI , à Barrère ) , c'est le meilleur des (jouvernemens , tenez-vous-y si vous pouvez. » — (Montgaillard, tome 2, page 296. )
Mais ils n'ont pas pu s'y tenir! s'écrient les anti-républicains.
« La république, dit Thier^ (National du 54 juillet ), la république, qui a tard d'attrait pour les esprits généreux, nous a mal réussi il y a trente ans : livrée aux rivalités des généraux, elle a succombé sous les coups du premier homme de génie qui s'est rencontré pour la soumettre.»
Ainsi, dit-on, l'épreuve est faite.
L'épreuve est faite ! Elle le serait donc aussi pour la monarchie absolue de l'ancien régime , et pour la monarchie constitutionnelle, puisque toutes deux ont succombé comme la république?
Non , non ; l'épreuve de quelques années , au milieu des convulsions intestines, de la guerre civile, de la guerre étrangère , et de la plus furieuse des tempêtes qui ont bouleversé l'univers, cette épreuve ne prouve rien : si l'Amérique se trouvait dans les mêmes circonstances, la république périrait probablement aussi chez elle.
Bonaparte a pu la détruire en l'an VIII ; mais il n'y a plus de Bonaparte ,* de long-temps on n'en verra ; et la république serait peut-être, en 1850, plus forte que tous ses ennemis.
Mais la république, c'est 95, c'est la terreur ! — D'abord, qui le dit? Ne sont-ce pas les partisans intéressés du pouvoir absolu, les eontre-révolutionnaires et les aristocrates? Tous ces hommes ne la détesteraient-ils pas, <]uand même elle serait véritablement le gouvernement le plus parfait? Ne doivent-ils pas l'attaquer et la calomnier, d'autant plus qu'elle est plus équitable, qu'elle réduit davantage leurs privilèges, et qu'elle est plus capable de faire le bonheur du peuple? Ne sont-ce pas eux précisément qui l'ont constamment poussée à des excès pour la déshonorer et la perdre? Aujourd'hui même, les carlistes ne poussent-ils pas à la république en avouant qu'ils feront tous leurs efforts pour la pousser à sa perte?
En second lieu, dire que la république est 95, n'est-ce
;si-c« ■!
pas un mensonge employé pour effrayer les vieilles femmes, les niais et les poltrons? — 95 et la terreur sont-ils la république ou seulement le gouvernement révolutionnaire? Le gouvernement républicain a-t-il commence avant le 4 brumaire an VI (26 octobre ^795), quand la terreur était finie depuis long-temps?
Cette terreur de 95 n'a-t-elle pas été effacée par la terreur modérée de 94 , par la terreur roijaliste de i 7 9o , et par la terreur léçjitimiste de 4815? Est-elle inséparablement inbérente à la république plus que la Saint-Barthélémy, les dragonnades et les anciens massacres à la monarcbie absolue, plus que le parricide et le sacrilège appel des armées étrangères et les mitraiUades de juillet à la monarcbie constitutionnelle de Louis XVllI et de Charles X, plus enfin que l'état de siège de juin à la monarchie populaire de Louis-Philippe ?
Si la république était nécessairement 95 et la terreur, personne n'en voudrait ^ et cependant ne venons-nous pas de voir Thiers reconnaître, le 50 juillet, que c'est pour les esprits généreux que la république a des attraits? Tout le monde ne connaît-il pas ce colloque entre Lafayette et le duc d'Orléans? « Je suis républicain , ditLa- » fayette. — Moi aussi, répond le duc, je l'ai toujours » été, et je léserai toujours. — Je considère, ajoute le gé- » néral, le gouvernement des États-Unis comme un mo- » dèle. — Moi aussi... Mais je pense que, pour le mo- » ment, la monarchie républicaine convient mieux à la » France.
Quoi qu'il en soit , la république a pour partisans les patriotes les plus fermes, cette jeunesse si héroïque et si généreuse, et, plus qu'on ne le croit, ce peuple si brave, si sage et si intelligent, qui, depuis trente ans, n'a joui d'aucun droit sous la monarchie.
Le congrès pourrait donc l'adopter, sans crainte d'affliger ni le duc qui se dit républicain , ni Lafayette qui Test.
Si le congrès lui-même, jugeant après un mur examen, repoussait la république , le monarque choisi n'en serait que plus solide; car les républicains se résigneraient sans mormurei* à la volonté nationale ; ils attendraient qu'une Douvelle expérience eût prouvé que la monarchie peut au-
jourd'hui rendre le peuple heureux (ce qui ne les fâche- j rait pas du tout , puisqu'ils ne veulent que le honheur du peuple ), ou qu'elle est désormais intolérahle, même sous un prince qu'on appelle le meilleur des rois.
Je le crois 5 en \ 850 , regardant comme insufOsante l'épreuve de la monarchie constitutionnelle faite sous Louis XVI , Napoléon , Louis XVIII et Charles X , la majorité de la nation et du congrès voudraient encore en essayer; et ce qui les déterminerait surtout, c'est l'avantage de trouver un prince dont la famille a constamment embrassé la cause populaire ; dont un ancêtre , régent de Louis XV , reconnut et proclama solennellement la souveraineté nationale (voyez page 121 ); dont le père, Philippe-Egalité , vota pour la république et la condamnation de Louis XVI; qui, lui-même, a été républicain, jacobin même , et général d'armée républicaine , combattant le jSIs et les frères de Louis XVI exécuté ; qui se dit répu- Hicain encore; qui parle d'un trône populaire entouré d'institutions républicaines; qui proclame que, attaché de cœur et de conviction aux principes d'un gouvernement libre, il en accepte d'avance toutes les conséquences; qui a des vertus privées , une nombreuse famille , des goûts simples et bourgeois ; annonçant qu'il n'aura ni cour, ni besoin d'une grosse liste civile; se promenant seul , à pied , un parapluie sous le bras , un chapeau gris honoré d'une large cocarde tricolore sur la tête, donnant sa main Manche à la main noire et calleuse de l'ouvrier ; chantant la Marseillaise ; parlant bien , et parlant de son amour pour la gloire , la Hberté , le peuple , l'humanité ; montrant de l'horreur pour la peine de mort; paraissant être la franchise et la loyauté mêmes.... Ah! qu'on l'avoue, peut-on n'être pas tenté de croire que c'est là la meilleure des républiques? N'est-ce pas du moins la meilleure pâte de roi? N'est-ce pas le monarque le plus capable de consentir lui-même un jour à la république , après avoir préparé la nation à la recevoir? Ne doit-il pas même la préparer nécessairement dans tous les cas? Car, si la monarchie trébuche avec lui , ne sera-t-il pas démontré par là qu'elle ne peut plus marcher avec personne?
Je le répète , je crois que le congrès préférerait la wtonarchie.
Mais il devrait faire et ferait une constitution nouvelle, en la discutant mûrement et solennellement ; ce serait une monarchie populaire et républicaine qu'il constituerait; il reprendrait les bases de la constitution de 4791, approuvée par la France entière , œuvre admirable d'un immortel congrès national.
Il fixerait lui-même toutes les garanties et toutes les institutions fondamentales, notamment le droit d'élection, qui comprend tous les autres droits.
Il déterminerait l'époque et le mode de révision; car la raison et les constitutions de 4 794 et 4 793 disent également qu'aucune constitution ne peut être parfaite , ni convenir à tous les temps , ni enchaîner les générations futures à perpétuité.
Il déterminerait aussi le mode d'acceptation ; car les constitutions de 4793 , de Tan viii , de l'an xii , et du sénat en 4844 , l'acte additionnel et la protestation des représentans de 4 84 3 disent , avec les principes , que toute constitution doit être soumise à l'acceptation nationale.
Il consacrerait surtout les droits du peuple, et garantirait les intérêts de cette classe, la plus nombreuse et par conséquent la plus redoutable , la plus utile et par conséquent la plus digne de la bienveillance du législateur : car, comment un pays dans lequel le peuple travailleur n'est pas convenablement nourri, vêtu, logé et instruit; comment un pays où l'on voit la misère à côté du luxe , et des millions d'hommes plus misérables que le cheval et le chien de quelques riches ; comment un tel pays ^ dis-je, peut-il se vanter de sa gloire en aucun genre , de Sà justice, de sa moralité, et même de sa civilisation ? Le congrès admettrait donc tous les citoyens aux élections et dans la garde nationale; il abolirait les impôts sur les objets de première nécessité, sur le sel, les boissons et le tabac; il assurerait au peuiplo V instruction, les moyens de vivre en travaillant, et des secours dans sa vieillesse ou ses infirmités.
La monarchie adoptée , la constitution terminée , le congrès , qui aurait conservé jusque-là un gouvernement provisoire, procéderait au choix du monarque.
§ 9. — Bourlons. — Napoléon II. — Duc d'Orléans.
Quel que fût le choix du congrès , accepté par la nation , chacun devrait s'y soumettre et s'y soumettrait ea effet.
Charles X et le duc d'Angoulême auraient chacun quelt|ues partisans, hien qu'ils aient abdiqué.
Le duc de Bordeaux en aurait davantage. — L'abdication de son grand-père et de son oncle, dirait-on, n'a été que conditionnelle et faite en sa faveur ! Il a des droits acquis ! — Non, la nation seule a des droits : la première révolution a déchu les Bourbons ; la déchéance prononcée contre Napoléon, son abdication, le traité fait avec lui le \\ avril \S\-i par les alliés pour accepter cette abdication, prouvent que l'ancienne dynastie n'est plus rien en France; la restauration ne l'a pas légalement rétablie;; Charles X et son fils n'ont rien pu transmettre à l'enfant; il n'a jamais eu de droit ; il en a cent fois moins surtout que n'en avait le llls de Napoléon quand le sénat de \S\4 et la restauration de -1815 l'ont déshérité du trône.
Mais le duc de Bordeaux est innocent! — Eh ! Napoléon II ne l'était-il pas ? La nation ne l' est-elle pas aussi? Faut-il sacrifier son intérêt à celui d'un individu ? Le défenseur de Louis X\ I et tous ses partisans ne reconnaissaient-ils pas que , quoiqu'innocent suivant eux , ce roi pouvait être privé du trône si la nation le voulait.
Le duc de Bordeaux! mais c'est Charles X, ou le duc d'Angoulême ; c'est la restauration et la légitimité et le» jésuites; c'est le despotisme et la vengeance ! Le peuple criait plus de Bourhons, et le congrès n'en choisirait aucun.
Quant à Napoléon II, c'est autre chose.
Héritier constitutionnel en 181 4 ; proclamé do nouveau en ^815 ; dans la fleur de l'âge , et susceptible de sympathiser avec les jeunes patriotes ; rappelant des souvenirs d'indépendance nationale et de gloire ; pouvant apporter à la France l'alliance de l'Autriche , qui paraly-
— ^29 — serait toute nouvelle coalition ; pouvant exciter par son nom seul Fenthousiasme guerrier qui va peut-être nous être nécessaire , Napoléon II a des partisans parmi les fonctionnaires de l'empire, les vieux soldats et le peuple.
Cependant on peut redouter son éducation par Metternich , l'influence de TAutriche , de sa mère et des serviles instrumens du despotisme impérial 5 il est d'ailleurs absent, et l'on ne sait pas même si le cabinet autrichien consentirait à le donner.
Le congères l'accepterait-il? Il est bien plus probable qne son choix tomberait sur le duc d'Orléans.
Qu'un parti patriote ait eu la pensée de proclamer son père après ^ 789 ; que Dumouriez ait eu le projet de le proclamer lui-même ; qu'une tentative ait été faite en sa faveur pendant la première guerre d'Espagne ; qu'on l'ait renouvelée peu avant les cent-jours, et depuis ; qu'il ait personnellement l'ambition d'un trône ; on peut le nier comme on peut l'affirmer.
Mais ce qui parait certain, c'est qu'un parti l'adopte depuis i 829 , et que ce parti se compose d'intrigans , qui veulent des places ; de libéraux , qui veulent un roi ; de doctrinaires et d'hommes de la restauration, qui prévoient une insurrection inévitable et redoutent d'en être les victimes ; et de quelques patriotes, qui croient au prince un véritable patriotisme.
Le peuple ne le connaît que comme un Bourbon, et \e comprend dans sa haine d'instinct contre cette race : mais ce peuple est si confiant , il a tant besoin d'aimer , qu'il n'est pas difficile de captiver son affection par des démoiBtrations populaires.
Les hommes énergiques lui reprochent son isolement, son indifférence, son égoisme et son inaction pendant la restauration ; mais la masse des patriotes se laisse facilement séduire par tout le bien qu'on dit de lui. ( Yoytt page -1 26 ) , et la masse des timides fait des vœux pour son élection.
Il est presque certain que le congrès le préférerait à ses rivaux.
Ah ! s'il a l'ambition de trôner, s'il aime le repos et
quelque peu la liberté, qu'il doit avoir de regrets aujourd'hui de n'avoir pas demandé un congrès !
Quel funeste service lui ont rendu ses conseillers ou ses flatteurs , ou peut-être des ennemis cachés sous le masque du dévouement !
§ -10. — Que faut-il faire pour Textérieur?
Républicain ou monarchique , mais constitué par un congrès et accepté par la nation , s'identifîant avec le pays , montrant une confiance entière au peuple qui s'eu est montré si digne , honorant la révolution et s'appuyant sur elle, le gouvernement ne pourra redouter, à l'intérieur, ni émeutes ni adversaires quelconques. ;
Et à l'extérieur?
La révolution de 89 , les discussions de la Constituante, de la Législative et de la Convention ont jeté partout en Europe les germes de la liberté. — Nos conquêtes ont répandu nos mœurs , nos institutions et nos lois. — Nos deux invasions de 4814 et 4 81 6 elles-mêmes ont libéralisé les armées européennes. — Notre presse et notre tribune, sous la restauration, ont encore éclairé les peuples. — Enfin la lutte engagée depuis le 8 août fixe leur attention et captive leur intérêt, quand ils apprennent à la fois et le coup d'état et l'expulsion des Bourbons après trois jours de combat.
L'héroïque courage du peuple de Paris , sa merveilleuse victoire, sa générosité sublime excitent l'enthousiasme de l'Europe et Tadmiration du monde.
Plus que jamais la nation française paraît être la libératrice des nations : partout, en Europe, dans les deux Amériques, jusques au fond de l'Asie, à Delhi, à Madras et à Calcutta , on célèbre son triomphe comme le signal de la liberté universelle ; partout on arbore ses couleurs , on chante sa Parisienne et sa Marseillaise; on lui envoie des députations et des adresses, on jure d'empêcher les rois de l'attaquer, on brûle d'impatience de suivre sou exemple 5 l'ouvrier de Paris est un héros que tous les ouyriers veulent imiter.
Autant et plus qu'en 89 , 92 et 4815, tous les trônes absolus sont ébranlés , toutes les aristocraties sentent leur injuste domination et leurs privilèges menacés, et, comme alors, les aristocraties et les rois sont dans la nécessité de se liguer pour conjurer le danger commun.
Mais les dispositions de leurs peuples paralysent leurs projets hostiles : examinez TAngleterre , la Belgique , l'Espagne, l'Italie, la Prusse, rAlleraagne et la Hongrie j considérez leur enthousiasme pour la révolution française^ et vous serez convaincus que la France tient dans ses mains les destinées de l'univers, et que c'est elle qui peut dire aux rois : Soyez sages.
Qu'elle déploie donc toute sa force et sa puissance , comme si tous les rois devaient Tattaquer ! Qu'elle se lève tout entière et s'enrégimente ! qu'elle ne s'occupe qu'à fabriquer des armes, et qu'elle se montre enfin debout et armée sur ses frontières ! qu'elle ne perde pas un instant ! Qu'elle ne néglige rien! Plus son élan sera rapide et son armée nombreuse, plus son influence sera irrésistible et le succès certain.
L'enthousiasme qui l'anime , et qu'on peut exalter encore , renouvellera tous les prodiges : quelques jours suffisent pour réunir au Champ-de-Mars 60 mille gardes nationaux ; quelques mois suffiront pour organiser des millions de citoyens-soldats et de soldats-citoyens.
Qu'elle ne craigne rien ! aucune puissance n'est prête en { 830 et n'osera tenter de l'envahir avant qu'elle soiÉ elle-même complètement organisée : la Prusse en fournira la preuve , lorsque , sur la fin de septembre , voulant secourir son parent Guillaume, chassé par les Belges, elle s'arrêtera à la voix de la France menaçant de voler au secours de la Belgique.
Qu'elle ne craigne rien surtout dès qu'elle sera sous les armes ! car qui pourrait avoir la pensée de l'envahir alors ?
Point de conquête ! point d'atteinte à l'indépendance des autres nations !
Mais qu'elle ne consulte et n'écoute que la justice , Sa dignité , son honneur , son intérêt et l'intérêt des peuples , sans rien sacrifier à la crainte de la guerre !
Qui pourrait la faire hésiter? L'intérêt des rois?
Comme si la justice condamnait deux cent millions d'hommes habitant FEurope à rester éternellement opprimés par quelques rois , quelques princes et cinq ou six cent mille aristocrates !
Qu'elle se déclare donc l'appui des peuples! qu'elle proclame que chacun d'eux a le droit de s'arranger comme il veut avec son gouvernement; que les autres gouvernemens n'ont pas le droit d'intervenir; que, s'ils s'abstiennent , elle ne franchira pas sa frontière ; mais que , s'ils veulent attaquer une révolution populaire quelconque , elle est prête à s'élancer pour la secourir.
Sûr de n'avoir à lutter que contre son propre roi et sa propre aristocratie , chaque peuple va s'affranchir ! Dix révolutions populaires vont éclater !
Dira-t-on que c'est un rêve, une imagination, une illusion ?
Eh ! les révolutions de Belgique , de Suisse , de plusieurs petits états d'Allemagne , de Pologne et d'Italie ne sont-elles pas une preuve incontestable , une démonstration sans réplique ? Ces révolutions ont éclaté quoique la France s'endormît presque désarmée ! Qu'aurait-ce été si la France eût veillé sous les armes en promettant son appui !
Oui , qu'on accepte la réunion de la Belgique et l'alliance des peuples qui s'affranchissent ! qu'on protège la généreuse Italie îjqu'on reconnaisse en qu'on sauve l'héroïque Pologne !
Qu'op ne craigne pas la guerre, et l'on n'aura pas la guerre !
Mais si les rois , entraînés par la fatalité , veulent tenter la chance des combats , alors la propagande !
Que la France menacée fasse un appel aux peuples ! qu'elle élève le drapeau de l'affranchissement! qu'elle aide partout les amis de. la liberté, et les amis de la liberté , délivrés par son secours, viendront à sa défense I La Turquie et la Perse elles-mêmes mettront peut-être SOOjOOO hommes à sa disposition ! La victoire ne peut être douteuse.
Mais , encore une fois , on n'aurait pas eu la guerre ;
la paix aurait été bientôt certaine; l'industrie n^aurait pas langui; Tenthousiasme ne se serait pas éteint, les citoyens ne se seraient pas divisés ; la liberté régnerait sur tous les peuples, et la France, libre, tranquille, beureuse, serait la bienfaitrice des nations.
Oui , qu'on y réfléchisse ! la révolution de juillet est peut-être, de tous les événemens qu'enregistre l'histoire, celui qui pouvait avoir le plus d'influence sur le bonheur de l'humanité.
Qu'il était facile d'en tirer les heureuses conséquences î
Qu'il a fallu d'infernal génie pour tarir la source de tant de biens !
Que de douleur, que de regrets n'éprouve-t-on pas quand on pense au bonheur et à la gloire que des misérâbles ont ravis à leur patrie !
Qu'ils sont coupables envers la France et tous les peuples !
Et que d'exécration la postérité leur réserve si la liberté succombe dans la lutte que lui prépare le despotisme!
Nous venons de voir ce qu'on aurait dû faire : voyons maintenant ce qu'on a fait.
*^* Malheureusement nous n'aurons plus à signaler que des fautes , des usurpations , des trahisons et des périls î %*
§41. — Conspiration orléaniste pour s'emparer de la révolution.
J'ai parlé d'un parti orléaniste existant certainement depuis 1829 au moins. (Voyez page 129.)
Quelques hommes de ce parti conspirent.
C'est Talleyrand qui est l'âme et le chef du complot.
« Dominé par les prêtres , se dit-il , entraîné par le fanatique parti de Coblentz , Charles X nous repousse ou nous repoussera , tandis que le duc d'Orléans nous appellerait à lui. Le peuple d'ailleurs est furieux ; une violent* insurrection est infaillible , et la république ou Napoléon II seront proclamés. Alors gare à nous tous, traîtres, au-
teurs, fauteurs et complices de la restauration de \S\4
et de l'invasion de -1845! Non, nous ne pourrons
nous sauver qu'avec le duc d'Orléans ! Mais , même
avec lui , si la révolution e^t populaire , si la nation se réunit dans un congrès, adieu nos places et notre crédit! Et si la guerre exigeait un recours à l'énergie
du peuple , gare encore à nous ! Il nous faut donc le
duc d'Orléans en place de Charles X , avec la charte et la paix, c'est-à-dire une quasi-révolution ou une quasirestauration , et une quasi-souveraineté ou une quasi-légitimité , en un mot un juste-milieu ! Il faut conserver nos pairs , nos députés , nos juges , nos fonctionnaires , nos amis , et ne faire d'autre changement que celui de la branche aînée , à laquelle nous substituerons la branche cadette , et celui des ministres dont nous aurons les portefeuilles
» Tout cela est bien difficile!... Essayons cependant.
» Ne pourrions-nous pas séduire les uns en parlant dô légalité, à^ ordre puUic, de droits acquis? Effrayer les autres en leur montrant 95, le pillage et l'impiété? N'avons-nous pas de l'influence ! Quand on verra que je m'en mêle, moi, Talleyrand, qui ne conspire que quand le succès est certain , qui refusera de venir mériter les faveurs d'un astre nouveau? Ne sommes-nous pas sûrs de la majorité des pairs et des députés? Ne sommesnous pas riches, et, en avançant trois ou quatre millions , ne pourrions-nous pas acheter six ou huit régi-
mens? N'aurons-nous pas facilement des colonels
qu'on fera généraux , et des généraux auxquels on fera avoir le bâton de maréchal? Qui pourrait nous empêcher de faire un 4 8 fructidor , ou un nouveau \ 8 brumaire , ou un nouveau premier avril 4 81 4 ; de faire , au commencement d'une séance, prononcer la déchéance de Charles X et de sa postérité , et Télection du duc d'Orléans par les deux chambres appuyées de quelques régifnens? Toute la bourgeoisie n'applaudira-t-elle pas?
» Oui... mais le peuple? Eh bien! on lui prodiguera des éloges , on lui fera quelques concessions ; on reconnaîtra, par exemple , sa souveraineté , ce qui ne nous embarrassera pas plus que la reconnaissance de la république n'embarrassa l'empereur. Le peuple est si confiant!
D'ailleurs , le prince se rendra populaire ; il captivera lacilement Laffitte , Lafayette et Dupont de l'Eure , qui le croient très libéral.
» Nous dirons aux patriotes : Vous devez être contens : car vous avez la souveraineté et un roi républicain ; aux légitimistes : Vous devez être heureux ; car nous évitons la république, et nous vous donnons un Bourbon ; à l'étranger : Vous devez être tranquilles , car nous avons le même intérêt que vous à contenir la liberté ; à conserver Tordre , à éviter tout ce qui pourra agiter notre peuple et les vôtres 5 nous ratifierons les traités, nous entrerons dans votre sainte-alliance, nous nous unirons à vous pour comprimer les révolutions
» Ah ! tout cela est bien difficile et bien périlleux ! . . . , — Oui, mais... la république! Napoléon II!... D'ailleurs nous nous rendrons nécessaires à la garde nationale, aux bourgeois, aux marchands, à tous... . Et puis le hasard!... Et puis, ne sera-t-il pas toujours temps de planter là le pays? Essayons donc... Guettons la révolution. . . et tâchons de l'arrêter au passage. »
On voit que c'est une intrigxie plutôt encore qu'une conspiration; et, si les conspirateurs se décident à agir, ce ne sera que pour opérer une révolution de palais, de janissaires ou de chambres , ou pour dénaturer une révolution populaire.
Autour de Talleyrand se groupent l'abbé Louis, De* cazes, de Broglie, Pasquier, etc....
Guizot ( qui s'est fait admettre dans la société AidC' toi, le ciel t'aidera, pour se populariser et se faire élire député ) , Sébastiani , Dupin et Bertin de Vaux , n'ont qu'un pied dans celte coterie.
Royer-Collard ne s'opposera pas, mais s'abstiendra.
Laffitte , bien que partisan du duc^ qu'il croit honnête iiomme, sincère et patriote, reste en dehors : mais, quand il en sera temps , on obtiendra sa coopération par Thiers et Mignct , qui mangent aussi souvent à sa table qu'à celledc Talleyrand.
Ces deux écrivains sont les principaux agens de ce
dernier, qui, pour avoir un organe qui puisse adroitement préparer les voies , fonde ou fait fonder le National avec Tabbé Louis, et leur en confie la rédaction.
Quand ils apercevront Tinsurrection populaire, ils s'effraieront , parleront d'imprudence et (ïillégalité , et même prendront la fuite ; mais ils reviendront bientôt après la victoire du peuple, et ce sont eux qui, les premiers , proposeront dans leur journal de choisir le duc d'Orléans et de conserver la charte (f).
Jj'' eX'Carhonaro de Schouen est peut-être le pluc^ actif des membres de cette coterie. C'est lui qui, sur la fin de décembre i 829 et au commencement de janvier i 850 , sonde les carhonari : pour avoir leur appui , il leur confie que deux révolutions sont près d'éclater; qu'il s'agit de faire le duc de Modène roi d'Italie , et le duc d'Orléans roi de France ; qu'un patriote italien (2) vient d'arriver à Paris; qu'il offre beaucoup d'argent pour commencer la révolution française , à condition que celle-ci aidera et facilitera la révolution italienne^ il met tant d'importance dans le succès de sa démarche , qu'il renouvelle sept ou huit jours de suite ses instances, de grand matin, au milieu de l'hiver; et comme les républicains montrent peu de dispositions à se compromettre pour le duc d'Orléans, il leur avouo que la royauté ne sera qu'une transition à la république, qu'il chérit et désire autant qu'eux; mais ses efforts sont inutiles.
Que d'autres mystères et que d'autres noms l'avMiir dévoilera peut-être bientôt !
Quoi qu'il en soit, cette coteri^, dirigée par les roués de la police et de la diplomatie , et uniquement occupée des moyens d'escamoter la victoire, aura d'immenses
(0 II est sans doute superflu de déclarer que je ne confonds ni les autres rédacteurs et actionnaires avec MM. Thiers et Mignet, ni le National postérieur au 7 août avec le National antérieur : personne ne peut faire une pareille confusion.
(2) C'est M. Misiey, qui va publier iûci;ssa«wnent un récit fort curieux de tout ce qu'il a fait dans l'intérêt de; son pays.
Pour se venger de cet ouvrage ; la police force Tauteiir à j^uitt^ précipitamment la France. < . /
avantages sur les patriotes , qui , moins adroits et moins fuses, ne s'occuperont que des moyens de vaincre en combattant : ceux-ci se brûleront en tirant les marrons du feu ; ceux-là les mangeront !
Kous allons les voir agir.