‹ Révolution de 1830 et situation présente (novembre 1833); expliquées et éclairées par les Révolutions de 1789, 1792, 1799 et 1804 et par la restaurationChapitre 12 sur 30 · ROYAUME · texte numérisé non relu

ROYAUME

Cette reconnaissance est la révolution elle-même , ou plutôt l'anéantissement de la révolution. — CarLafayette et la commission municipale se trouvent annulés ; le duc est fait dictateur et maître ; on lui confie aveuglément les destinées du pays , on lui abandonne tout le gouvernement et toute la puissance : c'est lui qui va disposer du trésor, de l'armée , des ministères et des fonctions pu» bliques 5 c'est à lui que vont accourir tous les intrigans, tous les solliciteurs , tous les valets et tous les séïdes de l'aristocratie 5 c'est lui qui va diriger l'opinion dans sou intérêt et dans l'intérêt de son parti 5 c'est lui et les meneurs de ce parti qui vont constituer le gouvernement définitif, et rédiger la charte ou la constitution qui leur conviendra.

Dés ce moment, la révolution est détournée, dénaturée, étouffée, perdue : car pourquoi pas un gouvernement provisoire comme à la fin des cent-jours, et pourquoi ua lieutenant-général du royaume comme sous l'ancien régime et comme avec le comte d'Artois le 42 avril 4814? N'est-ce pas tout de suite la légitimité et la restauration conservées ?

Du reste , quels sont les termes de cette résolution , et quelles en sont les conditions ?

Vassal. — Décidons que les couleurs nationales remplacent le drapeau blanc.

De Corcelles. — Le lieutenant-général est-il appelé sans condition»» ou bien ajoutera-t-on un article additionnel à la charte ?

B. Constant. — J'ai la conviction intime que les stipulations demandées par M. de Corcelles sont complètement inutiles. Oui , le prince que vous investirez de la lieutenance-générale sera , commrae il l'a toujours été , fidèle

à la cause de la liberté. J'en crois Jemniapes et Valmy. Cependant, pour rassurer toutes les consciences, il serait utile qu'on indiquât les garanties réclamées par la nation, telles que l'organisation des gardes nationales , les élections municipales et départementales , le jury pour la presse, etc.

Voici un projet rédigé par Bérard : — « Les citoyens » légalement élus, en vertu des lois existantes, membres » de la chambre des députés, actuellement présens à Pa- » ris , obligés par la nécessité des circonstances , et par » l'absence de gouvernement établi , do se réunir pour 1) aviser aux moyens de aauver le pays, ont pris les réso- » lutions suivantes :

u Voulant pourvoir aux besoins immédiats du pays, et » ne laisser aucun service administratif ou autre en souf- » franco, le duc d'Orléans est nommé, pour trois mois, » lieutenant-général du royaume. — D'ici à l'expiratioii » de ces trois mois, les pouvoirs légaux de l'état, c'est-à- » dire la chambre des pairs et la chambre des députes , » détermineront les conditions auxquelles la royauté » constitutionnelle devra exister à l'avenir en France. B — Le pacte rédigé par ces pouvoirs sera respectivement » soumis à l'acceptation de la nation et du monarque » dont elle aura fait choix. »

Mais ce projet , communiqué à quelques députés , est trouvé révolutionnaire et anarchique, et Bérard n'ose pas même le soumettre à la discussion.

Benjamin Constant rédige un autre projet à peu près semblable , et n'ose pas davantage le soumettre à l'assemblée.

Sébastiani et Benjamin Constant sont enfin chargés de présenter une rédactioa. — La voici :

« La réunion des députés actuellement présens à Paris » a pensé qu'il était urgent de prier S. A. R. Monsei- » gneur le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale » pour y exercer les fonctions de lieutenant-général du M royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les ») couleurs nationales. Elle a de plus senti la nécessité d« M s'occuper sans relâche d'assurer à la France , dans la » prochaine session des chambres, toutes les garanties

» indispensables pour la pleine et entière exécution de la » charte. »

Kératry. — Stipulez le renvoi des troupes étrangères.

Labhey-Pompières. — Dite? que vous confiez l'exercice du pouvoir jusqu'à ce que les chambres aient fait uhe constitution.

Berlin de Vaux. — C'est au cri de vive la charte que la population a combattu et triomphé ; la charte ne saurait être remise en question.

Delaborde. — Ajoutez seulement que M. le duc d'Orléans est appelé pour donner à la France toutes les garanties qu'elle réclame.

Leféhvre. — Ajoutez : Les chambres , dans leur prochaine session, réviseront, s'il y a lieu, la charte constitutionnelle.

B. Constant. — Je partage cet avis.

Cependant la rédaction de Sébastiani est adoptée f aucune modification.

Je dis de Séhastiani, car à cette rédaction peut-on reconnaître B. Constant, ni pour la forme, ni pour le fond? N'est-ce pas nécessairement l'œuvre de l'aristocrate et du diplomate Sébastiani? n'est-ce pas l'inspiration du Luxembourg d'où il arrive? n'est-ce pas le langage des Talleyrand , des de Broglie , des Pasquier, des Sémanville , des d'Argout , des Mortemart , chargé du hlanc-seing de Charles X?

Quoi ! une poignée de députés, d'accord avec une poignée de pairs , parlant au nom d'une grande nation prie de venir occuper le plus beau trône du monde !

Elle ne le nomme pas lieutenant-général du royaume; 4îlle le prie d'en venir exercer les fonctions, comme s'il en avait déjà le titre et les droits, soit en vertu du consentement de Charles X, soit en vertu de sa naissance et des antiques usages de la monarchie !

Elle lui exprime timidement et respectueusement le vœu qu'il conserve les couleurs nationales comme elle pourrait faire auprès de Charles X, ou de son lieutenantgénéral nommé par lui !

Elle parle de la conservation des chambres des pairs et des députés actuels, et de la charte, comme s'il n'y avait aucune révolution , et comme si la restauration et la légitimité continuaient !

Si cet acte s'exécute, si Lafayette ou la commission municipale n'en empêchent pas l'exécution, la révolution est escamotée, le peuple est trahi, la France est trompée.

Que les orléanistes, qui espèrent que le duc sera roi, ef, que les légitimistes , qui espèrent qu'il ne remplacera que momentanément Charles X , adoptent avec empressement cet acte , c'est tout naturel , c'est leur triomphe ; mais que des patriotes ne protestent pas aux yeux du peuple , c'est ce qu'on ne peut concevoir aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit , quand il s'agit de signer cette humble prière, la signature est l'objet d'une nouvelle discussion.

Laffîtte, Salverte , Bérard , B. Delessert , Corcelles , pensent qu'il est nécessaire de signer. — Odier , Kératry, Ch. de Lameth, sont d'avis contraire.

Villemain déclare qu'il n'a pas mandat pour changer une dynastie.

Mais , dit Sébastiani , la question de changement de dynastie est étrangère a l'acte que la reunion vient do voter ; l'intention des commissaires n'a pas été de la soulever; il n'y a point lieu , quant à présent, de la traiter ,• on ne s'est occupé que de faire cesser le désordre et

le CARNAGE.

Néanmoins, quelques-uns refusent designer, et la'pièc^ n'est certifiée que par une quarantaine de signatures.

C'est à coup sûr l'acte le plus important depuis l'insurrection ; c'est l'origine de tous les autres ; c'est le premier article du contrat avec le duc d'Orléans ; et cependant, ni les députés , ni les pairs •, ni le duc d'Orléans ne l'ont jamais fait connaître au pays Pourquoi ? Nous le dirons tout à l'heure.

Mais tandis qu'on a consulté les pairs , Tallewand et d'autres (car, que de conciliabules et de négociations sont encore inconnus ! ) on ne prévient pas même ni Lafayette et la commission municipale j ut le* peuple vainqueur. P r*i^-'l'{r-

La séance n'est pas même publique, sous l'absurde prétexte que ce n'est pas la chambre , mais une simple réunion de députés; les journalistes n'y sont pas admis, tout se décide dans les ténèbres du secret!

Et tout est fait par une cinquantaine d'individus se disant députés , mais dont Télection n'a pas même été vérifiée !

Et ettte monstrueuse illégalité est commise par les même^ hommes qui tout à l'heure invoquaient sans cesse la légalité!

De ce moment , les orléanistes et les légitimistes vont faire cause commune contre les patriotes , contre la réYOlution et le peuple.

Une députation de douze membres est nommée pour porter au duc l'invitation de la réunion.

Puisque les pairs ont été consultés, et puisqu'ils approuvent cette invitation , pourquoi n'est-elle pas faite en leur nom comme en celui des députés? Pourquoi n'estelle pas signée par eux , et portée par eux ? ^ Quoi qu'il en soit , avant de suivre cette députation , passons à l'Hôtel-de-Ville.

La commission municipale reçoit une copie de l'invitation pour la faire imprimer et afficher. M. Mauguin la trouve tellement avilissante pour la nation , et si capable d'allumer la fureur populaire , qu'il refuse de la publier , surtout sans les noms des signataires : il demande ce* noms ; mais on ne peut pas les lui donner , parce que l'original est au Palais-Royal, et qu'on a mis tant d'empressé» ment à l'y porter, qu'on n'a pas pris le temps de copier les signatures.

Le lendemain, O.-Barrot va trouver Laffite de la part de THôtel-de-Ville , et lui fait reconnaître l'inconvenance et le danger de cette déclaration. Laffitte promet de la retirer du Palais-Royal , et de la détruire , tant elle est honteuse !

Revenons à la députation.

Sébastiani en fait partie ; Sébastiani , qui no parlait que de légalité , que de légitimité , qui a tout fait pour

sauver Charles X et empêcher rinsurrection , et qui , dans cette même séance , n'a pas craint de soutenir que le drapeau hlanc était encore le seul drapeau national. Bien plus, quoique Gallot ait été désigné comme président de cette députation , c'est Séhastiani qui va prendre ce rôle , et qui, presque seul, va servir d'intermédiaire entre les députés et le duc.

Que se passe-t-il entre eux ? Voici comment Séhastiaai raconte les faits le lendemain , à une heure , à la réunioa des députés :

« S. A. R. était absente (elle était au Raincy); nous » avons pris la liberté d'écrire au duc , pour lui trans- » mettre la délibération. Monseigneur le duc d'Orléans » s'est empressé de se rendre à Paris : il y est arrivé le soir » à onze heures. La députation en a été instruite ce jna- » tin et s'est réunie de nouveau. A neuf heures» nous » avons été admis en présence du duc. Les paroles que » nous avons recueillies de sa bouche respiraient... »

Ce récit , empreint déjà de toute l'adulation qu'oa trouve dans la bouche des courtisans , et qui ne conviendrait qu'à un prince légitime ou à une révolution de palais ; ce récit , dis-je , est-il parfaitement exact?... On va le voir.

Quand la députation arrive , le matin , Sébastiani entre sans se faire annoncer , et comme un homme admis dans la plus secrète intimité.

Bérard et B. Delessert pressent le duc de consentir; mais Sébastiani ( chose étrange l ) l'engage à refuser , prétextant la légitimité , la possibihté du retour de Charles X et le danger de l'acceptation.

Le duc leur dit d'abord qu'il a besoin de réfléchi* ift de consulter quelqu'tin qui n'est pas là ; il demande vingtquatre heures pour faire sa réponse. — La chose est urgente , dit Bérard. — On s'exagère le danger , répond Sébastiani.

Cependant le duc rentre dans son cabinet avec Sébastiani seulement , puis , assez long-temps après , il reviené avec lui et déclare qu'il accepte.

Mais pendant que le duc et Sébastian! ont élé si

long-temps seuls dans ^son cabiaet , qu'ont-ils fait ? Le voici : • ùmi^'UfV^^.

Sébastiani est allé porter la résolution des députés au quelqu'un dont le duc a parlé , dont il veut avoir Tavis et qui répond : Il peut accepter. — Et ce quelqu'un, quel est-il? C'est, on le devine sans doute, c'est Tallevrand ! ■

Voilà comment Sébastiani commence avec le prince et avec les députés I — Et voilà de quelle manière commence le règne du duc d'Orléans lui-même ! C'est Talleyrand qui est son conseil , son guide, sa boussole et son génie !

La proclamation du duc est aussitôt affichée partout. La voici :

« Habitans de Paris , les députés de la France' { c*est w inexact ) en ce moment réunis à Paris m'ont exprimé » le désir { il a la pudeur de ne pas dire , comme eux , » mont prié) que je me rendisse dans cette capitale, » pour y exercer l$s fonctions de lieutenant-général du \n royaume.

» Je n'ai pas balancé à venir partager vos dangers , k » me placer au milieu de votre héroïque population , et » à faire tous mes efforts pour vous préserver des cala^- » mités de la guerre civile et de V anarchie { comme s'il » y en avait le moindre symptôme , et comme si le goui> vernement de la révolution n'avait rien autre chose à « faire ! ).

» En rentrant dans la ville de Paris , je portais avec or- » gueil les couleurs glorieuses que vous avez reprises » et » que j'avais moi-même long-temps portées.

» Les chambres (comme si un congrès national n'était

» pas nécessaire) vont se réunir, et aviseront aux moyens

» d'AssuRER le règne des lois et le maintien des droits

1) de la nation { comme s'il n y avait qu'à maiuteuir et

'M rien à créer ).

» Une ( la proclamation affichée et imprimée dans le » Moniteur dit une , demain on dira la ) charte sera dé- •»> sormais une vérité: »

Signé Louis-Philippe d'Orléans.

Qu'on pèse bien tous les termes de cette proclamation,

et qu'on le dise : si le duc d'Orléans se regardait comme étant de droit lieutenant-général du royaume dans les cas d'absence ou d'empêchement du roi ; s'il venait exercer ces fonctions pour Charles X, cette proclamation ne pourrait-elle pas lui convenir ?

Le 28 , chez Audry de Puiraveau , Guizot disait que les députés devraient se porter au milieu de la population comme médiateurs entre Charles X et le peuple : si le duc d'Orléans ne voulait arriver aussi que comme médiateur pour prévenir, comme il dit, les calamités de la guerre civile et de l'anarchie, pour assurer le règne des lois et pour maintenir les droits de la nation , n'adopterait-il pas encore la même proclamation et les glorieuses couleurs déjà reprises par le peuple ?

§ 44. — Suite. — Séance du 5i . — Rapport de SèMstiani. — Adresse rédigée par Guizot. — Le duc dit à

B « Je suis républicain. » — Thierslui conduit si^

chefs républicains. — Tous les députés apportent l'adresse. — Paroles de Laffitte. — Proclamation de Lafayette et de la commission municipale. — Ancienne lettre de Paul-Louis Courrier sur le duc. — La proclamation du duc est déchirée. — Odilon Barrot envoyé au Palais-Royal. — Le duc vient à VH6tel-de- Ville. — Cris sur son passage. — Froid accueil. — Paroles de Duhourg.

Quoi qu'il en soit , à une heure les députés se réunissent à la chambre pour connaître le résultat de la démarche qu'ils ont fait faire hier auprès du duc d'Orléans. Leur nombre , quoique beaucoup plus grand , n'est cependant encore que de quatre-vingt-neuf sur quatre cent trente.

Pei*sonne n'est admis dans les tribunes.

Le président lit la proclamation du duc , et cette lecture excite de nombreuses acclamations.

On en ordonne l'impression à dix mille exemplaii'es.

Puis Sébastian! fait , au nom de la commission , le rapport dont j'ai parlé tout-à-l'heure.

« Les paroles que nous avons recueillies de la

bouche de S. A. R. , dit -il, respiraient ï amour de l'ordre

et des lois , le désir ardent d'éviter à la France les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère , la ferme intention d'assurer les libertés du pays, et , comme S. A. R. Fa dit elle-même dans sa proclamation, la volonté de faire enfin une vérité de cette charte qui ne fut trop long-temps qu'un mensonge. » (Très bien! très bien!) — {Moniteur du 2 août.)

Quoi I la réponse du prince n'est pas écrite ! On ne dresse pas même procès-verhal d'un acte si important et si décisif pour les destinées du pays ! Et ses propre» paroles ne sont pas même rapportées aux députés ni communiquées à la France !

Non , la réunion se contente de la proclamation et du rapport de Sébastiani , ravie qu'elle est d'apprendre que le duc consent à conserver la charte, les pairs et les députés récemment élus , et qu'il promet de convoquer immédiatement les deux chambres. Elle lui abandonnerait volontiers la dictature et le pouvoir absolu , assurée qu'elle est qu'elle va les partager avecJui.

Cependant l'Hôtel-de-Ville , scandalisé de ce qu'on jette ainsi le pouvoir, envoie Odilon-Barrot pour inviter la réunion à stipuler des conditions et des garanties: mais on préfère une adresse à la nation.

Labbey-Pompières , Corcelles et Benjamin Constant demandent que cette adresse indique que le peuple a reconquis sa liberté.

Salverte propose d'adopter la déclaration de la chambre àe 4845, avec de très légères modifications.

Mais Guizot, Villemain, Bérard et Benjamin Constant ont été désignés comme secrétaires , et c'est Guizot , aidé de Villemain surtout, qui va rédiger cette adresse.

Us se retirent pour s'occuper de cette rédaction et ne la commenceront probablement pas sans aller encore au Luxembourg pour se concerter avec Mortemart, de Broglie et les autres pairs.

Cependant le président communique à l'assemblée les informations qui lui sont transmises au sujet de la proclamation du duc, qui vient d'être affichée et publiée : il annonce que la lecture de cette proclamation excite

— U9 — dans le public la plus vive agitation , et que Vomission , soit de la date , soit du contre-seing de la commission municipale, est probablement la cause des inquiétudes qui se manifestent.

« Il est urgent , dit Persil , de faire prévenir le lieu- » tenant-général du royaume ; qu'on Finvite à parcourir » la capitale avec une députation de la chambre; eu bien » qu'on fasse contresigner la proclamation par le général » Lafayette (tant on lui reconnaît de puissance). »

« Dans mon opinion , dit Alexandre Delaborde , il » suffit que les députés se rendent au Palais-Royal. » — « Partons de suite , s'écrie-t-on de toutes parts , alloQS-y » tous. »

« Les plus vives alarmes agitent les esprits , dit Ber- » nard ; les bruits les plus inquiètans circulent , surtout » autour de THôtel-de-YiUe. »> — « Partons, » répète-t-on de tous côtés.

« Point de précipitation djhas d'aussi graves circon- » stances, dit le président, attendons l'adresse. » {National du ]" août.)

Guizot reparaît enfin et lit cette adresse :

« La France est libre , dit-il ; le pouvoir absolu levait » son drapeau ; V héroïque jwpulation de Paris l'a abattu. » Paris attaqué a fait triompher par les armes la cause » sacrée qui venait de triompher en vain dans les élec- » tiens. Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbait teur de notre repos , menaçait à la fois la liberté et » l'ordre : nous rentrons en possession de l'ordre et de la » liberté. Plus de crainte pour les droits acquis; plus de » barrière entre nous et les droits qui nous manquant en- » core.

» Un gouvernement qui, sans délais, nous garantisse » ces biens est aujourd'hui le premier besoin de la patrie.

» Français , ceux de vos députés qui se trouvent déjà » à Paris se sont réunis ; et en attendant l'intervention » régulière des chambres , ils ont invité un Français qui » n'a jamais combattu que pour la France , M. le duc » d'Orléans , a venir exercer les fonctions de lieutenant' » général du royaume. C'est à leurs yeux le plus sûr » moyen d'accomplir promptement par la paix le succè*

» de la plus légitime défense. » (Tout cela ne peut-il pas se faire dans l'intention de conserver Charles X?) '

« Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et » constitutionnelle ; il en a toujours défendu les intérêts » et professé les principes : il respectera nos droits , car il » tiendra de nous les siens.

» Nous ( et la nation ! ) , nous assurerons par des lois » toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté » forte et durable.

» Le rétablissement de la garde nationale avec Tinter- » vention des gardes nationaux dans le choix des offi- » ciers ; l'intervention des citoyens dans la formation des » administrations départementales et munipalesj le jury » pour les délits de la presse ; la responsabilité légalement » organisée des ministres et des agens secondaires de » l'administration ; l'état des militaires légalement assuré; )> la réélection des députés promus à des fonctions puî» bliques.

» Nous donnerons à nos institutions, de concert avec ») le chef de l'état (c'est la légitimité!) j les développemens I) dont elles ont besoin.

» Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et » son langage est celui qui convient à un pays libre : )) Les chambres vont se réunir, vous dit-il ; elles aviseront » aux moyens d'assurer le règne des lois et le maintien » des droits de la nation.

» La charte sera désormais une vérité. »

Etaient présens MM (Suivent les noms de quatrevingt neuf députés. )

Cette adresse , qui serait infiniment plus vague encore si Corcelles et d'autres députés patriotes n'y avaient fait, insérer quelques promesses , en parlant de la colère populaire , ne contient aucune garantie réelle ; elle conserve la charte , la pairie , les députés actuels ; elle contient à peine les promesses faites par le ministère Martignac , et ne présente pas même toutes les concessions que pourrait faire Charles X lui-même; elle anéantit la révolution, dont elle ne prononce pas même le nom et qu'elle ne considère que comme une simple défense.

Les vainqueurs devront en être furieux.

Mais les députés orléanistes ou légitimistes , dont elle assure le triomphe et qui se trouvent là réunis en majorité , l'accueillent avec enthousiasme et la votent sans discussion.

Les députés patriotes la désapprouvent et se bornent à lui refuser leurs signatures : c'est pourquoi le Moniteur, imprimant les quatre- vingt neuf noms au bas (pour faire croire que tous l'ont signée), emploie cette expression inusitée : étaient présens.

Girod de l'Ain demande, avec chaleur, qu'elle soit imprimée et portée de suite , par tous les députés , au lieutenant-général. — Tous se lèvent en masse.

« Je ne puis vous accompagner , dit Laffitte , blessé au pied en franchissant, le 28, une barricade. — Vous

êtes l'homme populaire d'aujourd'hui , lui dit l'un

— Vous serez notre paratonnerre, lui dit l'autre! Venez en chaise à porteur; venez, venez!.. .. — Allons.

« Nous ne saurions décrire , dit le National ou plutôt » Thiers , les transports d'allégresse qui ont accueilli les » députés sur leur passage ; c'est à travers une haie » d'hommages et d'applaudissemens qu'ils sont arrivés » au Palais-Royal. Le prince les a reçus avec une cor- » dialité qui s'associe noblement avec la popularité de » nos représentans. »

Voilà la fable : voici la vérité :

Un tambour aviné et chancelant , puis quatre huissiei^ ouvrent la marche : quelques gamins escortent le petit peloton de députés qui , au milieu d'un silence presque continuel, semble se glisser au Palais-Royal.

B a précédé ses collègues : il annonce leur visite

et leur adresse. — Ah! mon cher B , que je souffre

là , dit le duc en portant la main sur son cœur , c'est moi qui vais tuer la république, moi qui suis républicain!

Les députés entrent. Laffitte est avant Sa jambe,

blessée , est seulement enveloppée de bandelettes : des

pantoufles sont à ses pieds Ce singulier costume fixe

les regards du duc « Ne regardez pas mes pieds, dit

Laffitte , mais mes mains : ce que je tiens (l'adresse) est est bien beau; c'est une couronne! (N'est-il pas en effet

déjà roi?) — Si la Quotidienne me voyait, ajoute-t-il tout bas , elle dirait que c'est un sans-culotte qui vous la présente. » — Puis il lit solennellement l'adresse.

« Comme Français, répond le prince (Moniteur du » 4 " août ) , je déplore le mal fait au pays et le sang qui » a été versé ; comme prince ( comme prince ! Qu'est-co » que cela veut dire?) — je suis heureux de contribuer • au bonheur de la nation. Messieurs, nous allons aller à » l'Hôtel-de-Ville. »

Auparavant il se montre au balcon avec Laffitte, et des vivat les accueillent tous les deux.

Avant de recevoir les députés , le duc a reçu six des principaux carbonari et des principaux républicains : c'est Thiers qui est venu les chercher , qui a fait tous ses efforts pour les déterminer à cette visite , et qui les a introduits au Palais-Royal. Sans montrer aucune hostilité personnelle, ils demandent notamment un congrès national et la réorganisation des tribunaux.

« Ah ! pour les juges, dit le prince , je leur en veux autant que vous : ils rnoni fait perdre tous mes procès. «

Néanmoins ils sortent sans avoir rien obtenu , mais sans que les caresses , les flatteries et les offres les plus séduisantes aient pu les rendre infidèles à leurs opinions et à la souveraineté nationale.

Cependant que se passe-t-il ailleurs ?

Lafayette et la commission municipale s'adressent aux citoyens et commencent à gouverner.

Proclamation de la commission , du 50. — « La cause n de la liberté a triomphé pour jamais : les citoyens de I) Paris l'ont reconquise par leur courage , comme leura » pères l'avaient fondée il y a quarante-un ans »

La commission nomme proNâsoirement des ministres ; elle nomme aussi Delaborde préfet de la Seine , Bavoux préfet de police , Cbardel directeur des postes, Maréchal directeur des télégraphes.

Le lendemain, elle ordonne l'organisation de vingt régîmens de garde nationale mobile.

Proclamation de Lafayette, du 50. — « Mes chers con- » iûtoyens , la confiance du peuple de Paris m' appelle en»

^ 465 — > wr caae iouan «ammandemen oe .fa force puWi^ae. » J'ai accepté avec dévoûment et avec joie les devoirs qui

1) me sont confiés Je ne ferai pas de profession de foi:

» mes sentimens sont connus. La conduite de la popula- » tion parisienne dans ces derniers jours d'épreuve me » rend plus que jamais fier d'être à sa tête. La liberté ») triomphera ou nous périrons ensemble. » Vive la liberté ! Vive la patrie ! »

Proclamation de la commission mîinicipale, du 5i juillet. — « Habitans de Paris, Charles X a cessé de rê- M gner sur la France! Ne pouvant oublier l'origine de n son mtforité , il s'est toujours considéré comme l'enncmî w de notre patrie et de nos libertés qu'il ne pouvait com- M prendre. Après avoir sourdement attaqué nos institu- » lions par tout ce que Yhypocrisie et la fraude lui prê- » taient de moyens , lorsqu'il s'est cru assez fort pour les » détruire ouvertement , il avait résolu de les noyer dans » le sang des Français: grâce à votre héroïsme, les » crimes de son pouvoir sont finis.

» Quelques instans ont suffi pour anéantir ce gouver- » nement corrompu , qui n'avait été qu'une conspiration » permanente contre la liberté et la prospérité de la » France. La nation seule est debout, parée de ses cou- » leurs nationales qu'elle a conquises auprix de son sang ; M elle veut un gouvernement et des lois dignes d'elle.

» Les sentimens et les principes des membres de la » commission sont les vôtres. Au lieu d'un pouvoir imî) posé par les armes étrangères , vous aurez un gouver- M nement qui vous devra son origine. Les vertus sont » dans toutes les classes ; toutes les classes ont les mêmes » droits ; ces droits sont assurés.

» Vive la France ! vive le peuple de Paris ! vive la li- » berté! »

C'est en vain que le National a publié la proclamation de Thiers en faveur du duc d'Orléans et de la charte» (Voyez page >146.)

C'est en vain que , pour mieux recommander le duc , il transcrit une lettre imprimée en -1 822 par un des écrivains les plus populaire» , Paul-Louis Courrier , s'exprimant ainsi :

(( J'aime le duc d'Orléans parce qu'étant né prince , il » daigne être honnête homme. Il ne m'a jamais rien pro- » mis ; mais , le cas avenant , je me fierais à lui , et l'acn cord fait, je pense qu'il le tiendrait sans fraude , sans » en délibérer avec les gentilshommes , ni en consulter

» des jésuites S'il gouvernait, il ajusterait bien les

» les choses , non seulement par la sagesse qui peut être M en lui , mais par une vertu non moins considérable et » trop peu célébrée. C'est son économie; qualité , si l'on » veut , bourgeoise , que la cour abhorre dans un prince , ») mais pour nous s\ précieuse, pour nous aduûnistrersi

» helle, si comment dirais-je? si divine, qu'avec elle

» je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres. »

Vains éloges ! la proclamation du duc d'Orléans est déchirée dans beaucoup d'endroits , aux cris de « bas les Bourbons! jilus de Bourbons! Descombattans s'indignent de ce que les députés ont nommé un lieutenant-général du royaume ; on invoque , avec la souveraineté nationale, les promesses de Lafayette et de la commission municipale ; on demande qu'ils ne se laissent pas enlever le gouvernement provisoire qui leur est confié. »

La commission et Lafayette envoient Odilon-Barrot pour protester en quelque sorte contre ce qu'ont fait les députés ; et cette mission est tellement urgente qu'il part à cheval, malgré la difficulté des barricades. Malheureusement , il rencontre , devant le Pont-des-Arts , le duc et les députés qui se rendent à l'Hôtel-de- Ville.

« Les expressions manquent , dit Thiers dans le NatiO' » mal, pour peindre Y enthousiasme qui , de toutes parts, » a éclaté sur le passage du prince et des députés. L'air » retentissait sans cesse d'acclamations qui exprimaient >» toutes les joies d'un peuple jaloux de sa liberté , et heu- » reux de recueillir le fruit de ses héroïques efforts. Au M sein même de l'Hôtel-de- Ville, ces acclamations ont re- » doublé , lorsque M. Laffiiie a fait recommencer pajr ») M. Viennet la lecture de la proclamation. Cette journée * couronne dignement celles qui ont mis dans un jour si » éclatant les vertus de lapopulation parisienne. »

Non , cet enthousiasme impossible à peindre , ces ac-»

clamations , ce redoublement à rHôtel-de-Ville , ne sont pas la vérité.

Jusqu'à la place de Grève , on entend des cris, tantôt pour le duc , et tantôt pourLaffîtte ; mais sur la place, on n'entend plus que vive la liierté! vive Lafayette! vive la répiihlique! plus de Bourbons!

Il faut du courage pour affronter le bruit de cette mer populaire.

Cependant le prince monte, appuyé sur Laffîtte.

Lafayette et la commission le reçoivent dans la grande salle , et les vainqueurs l'entourent au milieu d'un morne silence.

En abordant le général , le duc lui tend la main , se jette à son cojj et l'embrasse affectueusement.

Laffîtte va lire l'adresse à l'assemblée : Donnez, dit Viennet , en enlevant rapidement des mains de Laffîtte le papier que celui-ci ne lui donne pas , j'ai une voix swperbe, et il lit; puis il figure plus tard dans le tableau qui, représentant cette scène, transmettra sa gloire à la postérité.

Après cette phrase de l'adresse, le jury pour les délits de la presse , le duc dit et répète plusieurs fois : « Il n'y en aura plus il ny en aura plus »

Vive le duc d'Orléans! s'écrie de Schonen, et quelques voix de députés répètent ce cri , auquel les jeunes gens répondent par celui de vive Lafayette.

• Le duc l'amène vers le balcoji, saisit un drapeau tri colore, se montre au peuple, qui crie un peu vive le duc d''Orlèans! et beaucoup vive Lafayette!

Le lieutenant-général , secrètement appelé par Laffîtte, invité ou prié par les députés , se trouve donc ainsi confirmé par l'Hôtel-de-Ville , ou plutôt par Lafayette.

« Tenez rrileux vos sermons , Monsieur , lui dit le gé- » néral Dubourg d'un air qui parait dur alors 5 vous » voyez comme nous arrangeons ceux qui les violent. » Vous connaissez nos besoins et nos droits ; si vous ljs V ouBtiHz, nmis vous les rappelleronsl — Ah ! Monsieur » (répond le duc avec l'accent d'une profonde affliction,

a et en portant la main sur son cœur ) , si vous me con- » naissiez , vous n'exprimeriez pas un pareil soupçon. — • » Je vous connais bien , •> réplique le général en se tournant du côté des hommes qui ont combattu.

Sans vous , peuvent dire aussi les vainqueurs à lAffitte et Lafayette , le duc et les députés ne seraient rien aujourd'hui : c'est vous seuls qui nous imposez un roij c'est vous qui placez sur le trône un Bourbon 5 vous en êtes garans et responsables ; s'il peut l'oublier un jonr , ne l'oubliez jamais vous-mêmes I

§ 45. — Suite. — Programme de l'Hôtel-de-Viîle. — Visite de Lafayette au lieutenant-général du royaume. — Explications entre eux. — Je suis républicain.

Cependant les patriotes , les jeunes gens et le peuple , qui ont bravé la mort pour la liberté ; qui pleurent de* frères et des amis tués en combattant comme eux j qui suspectent le duc , parce que c'est un Bourbon ; qui redoutent l'intrigue , l'ambition, l'aristocratie ; qui , noirg de poudre et de poussière , ont encore les armes à la main ; cette troupe enthousiaste , dis-je , est prête à se relever en masse pour obtenir des garanties.

Malheur alors aux pairs et aux députés, s'ils veulent résister !

Mais Lafayette leur offre d'aller au Palais-Royal pour stipuler des conditions plus positives et plus populaires , et demande que tout mouvement soit suspendu pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures.

On accepte, on consent par respect pour le vieil ami do la liberté.

Voici, du reste , ce que demandent les patriotes généralement :

« La souveraineté nationale reconnue en tête de la » constitution comme dogme fondamental du gouveme- • meut; — Point de pairie héréditaire, mais deuxcham- » bres homogènes; — Renouvellement complet de la ma- » gistrature ; — Lois municipale et communale sur le I) principe le plus large d'élection ; —Pas de cens d'éligi'

n bilité ; — Cens électoral à 50 fr. ; — L'élection appli- » quée à toutes les magistratures inférieures , notamment » aux justices de paix; — Plus de privilèges ni de mono- » pôles ; — Liberté entière des cultes et de l'enseigne- » ment ; — Une école primaire gratuite par commune ; » — Liberté entière de la presse, sans timbre ni caution- » nement , ni droit de transport pour les journaux ; — » Jury pour les délits de la presse; — Jury d'accusation; n — Garde nationale nommant directement tous ses of- » ficiers sans exception ; — Responsabilité des agens se- » condaires , sans l'autorisation du conseil d'état ; — » Tout cela enfin adopté provisoirement et devant être » soumis à la sanction de la nation , seule capable de » s'imposer le système de gouvernement qui lui con- » viendra. »

Lafayette résume tous ces principes en un seul : un trône populaire entouré d'institutions républicaines.

n part sur les huit heures , et se rend au Palais-RoyaL Que s'y passe-t-il? Ecoutons-le parler lui-même dans la lettre qu'il écrit plus tard à ses commettans, le 'i 5 juin

« Après la visite du nouveau lieutenant-général , ac- » compagne des députés, à l'Hôtel-de-Ville , je crus trou- » ver, dans l'autorité et la confiance populaire dont j'étais « investi , le droit et le devoir d'aller ra'expliquer fran- » chement au nom de ce même peuple , avec le roi pro- » jeté.

« Vous savez , lui dis-je , que je suis républicain, et que » je regarde la constitution des États-Unis comme la plus » parfaite qui ait existé. — Je pense comme vous, répon- » dit le duc d'Orléans; il est impossible d'avoir passé deux » ans en Amérique et de n'être pas de votre avis ; mais » croyez-vous, dans la situation de la France, et d'après » l'opinion générale, qu'il convienne de l'adopter? — » Non , lui dis-je ; ce qu'il faut aujourd'hui au peuple » français, c'est un trône populaire entouré d'institutions n répuMicaines, to%it-à-fait républicaines. — C'est biew » AJNSi QUE JE l'entends , répartit le prince. — Cet enga- » ment, mutuel que je m'empressai de publier, acheva de » rallier autour de nous ceux qui ne voulaient pas de mo-

— ns —

» narque , et ceux qui en voulaient un tout autre qu^un » Bourbon. »

C'est en effet cet engagement qui détermine les bonapartistes , et surtout les républicains , à renoncer à leur projet d'insurrection contre des chambres usurpatrices et contre le lieutenant-général.

Voilà donc ce que Lafayette appelle (improprement peut-être) le programme de VHôtel-de-Ville. C'est Tadoption des principes de la constitution américaine; c'est surtout cette proposition qui lui semble les renfermer tous , un trône populaire entouré d'institutions répuhli' caines , tout-à-fait républicaines.

A l'instant même , il annonce , il publie que ce programme est accepté par le duc d'Orléans ; et partout , dans les départemens ainsi qu'à Paris , on adopte , comme programme de THôtel-de- Ville, comme principe fondamental de la révolution nouvelle , un trône populaire entouré d'institutions républicaines .

Lafayette le répète solennellement en toute occasion , sans craindre aucun démenti, sans en recevoir aucun.

« Un trône populaire entouré d'institutions républicai- M nés (dit-il dans un ordre du jour du -19 décembre, la » veille du procès des ministres ) , tel fut le programme » adopté par un patriote de 89 , devenu roi-citoyen : peu- » pie et roi se montreront fidèles à ce contrat. »

« Aujourd'hui, dit-il à la tribune, le 27 décembre, le » lendemain du procès des ministres) , ma conscience » d'ordre public est pleinement satisfaite. J'avoue qu'il M n'en est pas de même de ma conscience de liberté. Nous » connaissons tous ce 2)rogramme de l'Hôtel-de- Ville : Un » trône populaire entouré d'institutions républicaines ; il » a été accepté , mais nous ne Fentondons pas *tous de » même. »

C'était au milieu d'une crise : comme au 51 juillet , lafayette était tout puissant alors ; on avait besoin de la protection de sa popularité ; on l'appelait sauveur et mon cher général; on se garda bien de nier le programme ou de prétendre qu'il avait été anéanti par la charte du 7 août j et ce n'est qu'après le 45 mars , quand on se crut

assez fort pour lever le masque, que la dénégation commença 5 ce n est que le 6 juin qu'on prétendit positive* ment que le programme de THôtel-de-Ville était un infâme mensonge ; ce n'est qu'alors qu'on fit entendre ces singulières paroles : « En droit, je n'avais rien à pro- » mettre-^ en fait; je n'ai rien promis. »

« Mais, disait un jour Lafayette à un des ministres, » de quelque bouche que sorte la dénégation , c'est cette » dénégation qui est un mensonge. »

« J'ai pu me tromper dans mon extrême confiance, dit- » il un autre jour dans une réunion de députés 5 mais » certainement j'ai été irom/îé. »

Du reste , les paroles écrites par Lafayette sont alors le langage ordinaire du duc d'Orléans.

« Je suis rêpxiblicain , dit-il également à Mauguin , » le matin du \^^ août ; Ja constitution des États-Unis est » la plus parfaite à mes yeux. »

« Si l'on veut une monarchie , dit-il encore peu d'ins- » tans après à Cabet , il faut que ce soit une monarchie » républicaine. »

« Est-ce que par hasard, monsieur Dupont ('l), dit-il à » celui-ci la veille , vous auriez la prétention d'être plus » patriote que moi ? »

« Comment, dit-il à plusieurs personnes qui pour- » raient l'affirmer, comment trouvez-vous le général La» » fayette , qui a la prétention d'être plus rèptiblicain que » moi? »

Serait-il possible au plus défiant , au plus soupçonneux.

(1) Dupont (de l'Eure) refusait d'abord le portefeuille de la justice, disant que le duc serait probablement roi ; qu'il aurait une cour , et que la grandeur et le pouvoir ne conviennent pas à un vieux plébéien ami du peuple- Le prince lui répondit d'un ton presque irrité : » Est-ce que par hasard, ]\[, Dupent , >> vous auriez la prétention d'être plus patriote que moi ? » Dupont (de TEure) ne résista plus.

de^'être pas rassuré, persuadé, séduit par des protestations si nombreuses et si positives ?

Malheureusement le système du 45 mars est déjà clandestinement adopté dès le '1*^'" août; la ruse l'emporte sur la force, et la révolution est perdue.

§ 46. — Suite. — Ministère provisoire. Démission de h commission municipale. — Proclamation de Lafayette. — Charles X nomme le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume. — Abdication en faveur d'Henri V, déposée. — 5 aoiit, ouverture de la session. — Nomination du président de la chambre des députés.

Par un inconcevable aveuglement , ou par d'inexplicables manœuvres, la commission municipale (dans laquelle se trouvent, il est vrai, C. Périer, de Scbonen et Lobau , et leurs secrétaires Barthe et Mérilhou ) choisit pour ministres Louis, Guizot, de Broglie, de Rigny, •Gérard , Bignon et Dupont de TEure. Mérilhou a même présenté Sébastiani et Dupin , remplacés ensuite par Bignon et Dupont.

Combien y en a-t-il là qui représentent réellement le peuple et les vainqueurs? Charles X ne pourrait-il pas accepter un pareil ministère? Et le duc d'Orléans peutil mieux choisir pour conserver la charte , les chambres , et les principes de la restauration?

Les ministres provisoirement choisis à THôtel-de- Ville «ont donc provisoirement conservés. Seulement MoIé remplace Bignon , et le ministère de la marine est vacant. — Mais Sébastiani sera bientôt ministre.

On prend Dupont , parce que sa popularité est nécessaire 5 et Laffitte se jette presque à ses genoux pour vaincre sa répugnance et le déterminer à accepter; mais on le renverra dès qu'on croira pouvoir se passer de lui.

On n'ose pas encore prendre d'Argout , négociateur pour Charles X, et Casimir Périer, choisi par lui pour être ministre, et qui s'est opposé à sa déchéance; mais on ne tardera pas à les appeler ; eu attendant , ils ne seront pas inutiles dans les deux chambres.

Mais on ne craint pas d'admettre Sébastian!, Guizot^ Louis, qui, loin de rien faire pour l'insurrection, se sont ^forcés d.^ Tempêcher .

Talleyraiid lui-même sera bientôt ambassadeur à Lofl' dres, et dirigera la politique étrangère, c'est-à-djre ^4 posera du salut de la France. ,^

Ahl MM. Lafayette et Laffitte, vous connaissez to»s ces hommes, et tous ne conseillez pas au duc, que vous aimez comme la patrie, de ne pas les choisir pour minisnistres d'une révolution dont vous savez qu^ils sont les ennemis ?

Yoilà donc les conspirateurs orléanistes , les partisans de l'aritstocratie , de la restauration et de la légitimité, maîtres de cette révolution et du pouvoir !

Que vont-ils faire de la commission municipale?

N'osant pas l'annuler , on lui insinue de donner sa démission.

Les combattans Texhortent à refuser. Odilon-Barrot le promet en son nom; mais de Schonen, G. Périer, et d'autres encore , sont dans la commission ou près d'-elle; les dévoués , profitant de l'absence d'un ou de deux de leurs collègues, se hâtent, dès le 4" août, de donner la démission désirée, sans qu'elle ait été ni signée ni consentie par tous les membres de la commission : elle est rédigée secrètement , et l'on s'empresse de la porter au Palais-Royal , revêtue de trois ou quatre signatures seulement.

C est ainsi que cette commission municipale, «ue W peuple consKlérait comme étant, avec Lafayette, la seule jutontc populaire, se laisse jouer et désarmer, ou pi«. tôt abandonne son poste sans rien dire, et livre le pou- Toir sans rien stipuler pour la révolution ! r^

ÇLe Ueutenant-général daigne leur exprimer des regrets , et les inviter à continuer leurs fonctions pour ce qui concerne Paris ; mais ses fonctions se trouvent effectivement annulées , et l'organisation des vingt régimen« 4e garde nationale mobile naura pas lieu j peut-être an*

nulerait-on aussi la déchéance de Charles X si la chose était possible!

Cependant Lafayette est conservé dans son commandement par le lieutenant-général du royaume , et reste à l'Hôteî-de- Ville ; il commande encore la garde nationale ,. et c'est lui surtout que le peuple regarde comme son défenseur. , . . , , t :,i ' , i ' i.*,

« Bans la glorieuse crise où l'énergie parisienne a re- 1» conquis nos droits , dit-il dans un ordre du jour du » 2 août , tout reste encore provisoire ; il n'y a de défini' » tif que la souveraineté de ces droits nationaux , et l'é- » ternel souvenir de la grande semaine du peuple ; mais » la réorganisation des gardes nationales est un besoin de

% défense et d'ordre public réclamé de toutes parts

» Je crois devoir , pour servir la liberté et la patrie, ac- » cepter l'emploi de commandant-général des gardes nor 1» tionales de France. »

Sî quelqu'un doit penser qu'un congrès national est nécessaire, c'est assurément le vieux représentant de 89,-

aussi le désire-t-il et le demande-t-il ; mais F lui fait

craindre la discorde et la guerre civile : il cède , et , dans sa proclamation du 54 , il reconnaît que les députés actuels peuvent constituer le gouvernement. — Dès lors tout est perdu. '

Néanmoins , il y dit que le peuple français est rentré dans la plénitude de ses imprescriptibles droits: qu'il faut d'abord assurer à la patrie toutes les garanties de liberté, d'égalité et d'ordre public, que réclament la nature sou- «mine de ces droits et la ferme Volonté du peuple; le T^ià sous la restauration, il était «connu que, Sans la ses^on actuelle, les lois indiquées dans 1 adresse de" i nt to faites ava.i tout vote des subsides ; et qo^a rfas forte raison aujourd'hui ces garant.es et tontes celUs

îéder toute concession de pouvo.rs défimttfs. l.bfrté icALiTÉ , ordre pMic , dit-.l en terminant , fut toujours jna devise; j'y serai fdéle.

Jl fait effectivement écrire cette devise sur les dru-

peaux de la garde nationale , avec ces mots : 27 , 28 et 29 juillet, ; » ^

« Quoi! lui dît Girod de l'Ain, envoyé près de lui, V vous adoptez ce mot égalité, qui rappelle un nom ré- » volutionnaire, P/ii/i2)pc-E{/alitê/ Quelle inconvenance! B quel scandale! » Et ce mot , qui seul représente la révolution , disparaît pour laisser la place à Tordre public , dont le despotisme et l'aristocratie savent si bien abuser.

Mais du moins Y aigle de l'indépendance déploiera-t-il ses ailes sur les drapeaux de la garde nationale? — Non, c'est le coq gaulois qu'on y place , et même , par erreur, on n'y met qu'un chapon.

Enfin l'on adopte , pour la garde nationale , un uniforme tellement brillant et dispendieux , qu'on lui donne à l'instant un esprit de futile vanité, et qu'on en fait un corps presque aristocratique , dont le peuple est exclu par sa misère.

Revenons au duo d'Orléans, et même à Charles X.

Retiré à Rambouillet , celui-ci fait rédiger et envoie au duc d'Orléans un acte ainsi conçu :

« Le roi , voulant mettre fin aux troubles qui existent « dans la capitale et dans une partie de la France, comp» • tant d'ailleurs sur le sincère attachement de son cousin » le duc d'Orléans, le nomme lieutenant-général du

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