TRES PUISSANS ET TRES EXCELLENS PRINCES
Pourquoi ce changement si complet et si subit ? Est-ce pour acquérir de l'impopularité ? Dans ce cas , Louis-Philippe est-il satisfait ? Guizot et Charles X sont-ils contens?
§ 24. — Système de reconnaissance, puis d'ingratitude^
N'est-ce pas Laffitte qui procure la couronne au due d'Orléans? N'est-ce pas Lafayette qui la lui confirme? N'est-ce pas Bérard qui la lui fait décerner parles députés? N'est-ce pas Dupont de TEure qui la lui conserve , Dupont à qui, quand il voudra se retirer en septembre, l'oa dira du ton le plus amical : « Vous voulez donc que je retourne à Neuilly ? »
N'est-ce pas le peuple qui procure à Louis-Philippe son trône, ses palais et ses millions? N'est-ce pas lui qui ( s'il faut en croire Thiers dans son National ) dit, en ramenant de Rambouillet les superbes voitures de Charles X : Voici des voitures et des chevaux pour le duc d'Orléans: encore un cadeau que nous lui faisotis ?
Plus tard, en décembre , lors du procès des ministres, Lafayette , Laffitte et Dupont ne se dévouent -ils pas , no sacrifient-ils pas leur popularité pour protéger la cour, les députés et les pairs?
Aussi, nous l'avons vu , § 5 , que de reconnaissance pour les hommes de juillet, pour la jeunesse et pour le peuple !
Thiers, par exemple, ne dit-il pas, dans son Nationci
du 50 juillet , que c'est Je peuple qui a tout fait , et que c'est pour lui que devront être tous les résultats de la lutte { page 444 ).
Charles Dupin ne dit-il pas à la tribune : Lorsqu'il arrive, comme aujourd'hui, cfii'une dynastie est fondée par suite de l'héroïsme des ouvriers, la dynastie doit fo)ider quelque chose pour la prospérité de ces ouvriers Alroïques? (page 4 4 8).
La chambre ne vote-t-elle pas un monument avec cette inscription :
A la ville de Paris la France reconnaissante? (p. WS).
Louis-Philippe ne dit-il pas aux élèves de Técole de droit : Je suis à vous à la vie et à la mort? ( page \\6).
Et Lafayette , et Laffitte , -comme on les embrasse ! avec quelle effusion on les appelle des sauveurs !
Mais dès qu'on n'a plus besoin d'eux , on ne supporte Lafayette , Dupont et Laffitte que comme trois médecines dont on est impatient de se débarrasser.
Dès le lendemain du procès des ministres, les deux premiers sont attaqués et repoussés.... les valets les poursuivent de calomnies et d'outrages.
Le cher général , le cher sauveur n'est plus qu'un incorrigible rév(ylutionnaire. — On ne veut pas que dans le tableau qui doit retracer la visite du ôi à THôtel-de- Yille , il figure présentant un drapeau, tricolore au lieutC' nant général du royaume. On ne veut pas non plus que, dans celui des bas-reliefs de la nouvelle salle des députés qui doit représentera revuedu 29 août au Champ de-Mars, ilfigurereceraat les draj eaux desmainsde Louis- Philippe et les remettant à la garde nationale. — Otez ce personnage, dira quelqu'un, remplacez-le par le duc de Nemours* Mais l'injure est pour la révolution de juillet! dira l'un î non , c'est pour Lafayette seul , dira l'autre ; et le juste* milieu ? dira-t-il que c'est moitié pour Lafayette et moilié pour la révolution ?
Quant à Laffitte, le cher Laffitte, le Jacques auquel Philippe est uni sur la terre autant que saint Philippe peut Vétre à saint Jacques dans le paradis , ce n'est bientôt plus que Jacques faillite » ce n'est plus (qui le croira?) que le modèle des ingrats!
Bérard a son tour : on l'expulse, mais clandestinement j le Moniteur n'en dira rien, comme si l'on craignait que le public ne crût qu'il emporte sa charte avec •lui.
Et les hommes de juillet, le peuple , les ouvriers, les
jeunes gens des écoles Alil la postérité ne croira
peut-être pas qu'on ait pu leur témoigner tant de reconnaissance.... !
S 25. — Système d'aristocratie. — Lutte entre l'aristocratie et la démocratie.
iLouis-Philippe veut, avant tout, de l'aristocratie , et par conséquent Vhérédité de la pairie.
Mais l'opinion publique est trop énergiquement prononcée contre cette hérédité pour qu'il ose la conserver le 7 août, et la question est ajournée.
Mais que d'efforts son C. Périer ne fait-il pas plus tard pour sauver cette chère hérédité ! Que de sinistres prédictions le père de la doctrine , Royer-Collard , et son premier disciple , Guizot , ne lancent-ils pas sur la France» assez aveugle pour vouloir détruire son ancre de salut !
Cependant les électeurs l'ont voulu , et l'hérédité est abolie.
Mais elle n'est abolie que par une loi , et une loi peut toujours être remplacée par une loi contraire.
D'ailleurs, dit Casimir Périer, ce grand pincipe de l'hérédité de la pairie n'a pas été discuté plus de quinze jours, et c'est une précipitation scandaleuse. 11 est vrai que la presse a plaidé cette |question pendant plus d'on an en présence des électeurs , tandis que la quasi-chambre du 7 août n'a pas mis plus de sept heures pour réviser la charte et faire un roi: mais le grand principe de l'hérédité de la pairie est bien autrement important; •'est une nécessité de l'examiner encore , ou plutôt de le rétablir.
En attendant, l'on proteste contre son abolition en Moramant à la pairie un mineur, un enfant.
Du reste , on conserve autant que possible le principe
aristocratique partout ailleurs, dans toutes les lois, notamment dans celle sur les élections , dans celle sur la garde nationale, dans les finances et les états-majors.
Louis-Philippe, dont P. -L. Courrier vantait rëco)Jomi« si précieuse, si helle et si divine; qui ne parlait luimême , dans les premiers jours , que de trône populaire , de royauté bourgeoise , sans faste et sans cour ; qui disait que quatre ou six millions lui suffiraient pour liste civile, commence dès le 6, la veille du jour où il sait devoir être nommé roi , par se dépouiller de cinquante ou soixante millions de ses propres biens , pour les soustraire à la nation et les donner à ses enfans , qu'enrichira bientôt davantage la succession du duc d« Bourbon ; puis , quelques mois après , pour soutenir la splendeur du trône, il demande dix-huit millions, indépendamment de six ou sept raillions de revenus en terres et châteaux; puis, reculant devant la clameur publique , il veut bien se contenter d'environ vingt millions , en conservant toutefois neuf millions que S. M. a daigné sô faire payer. Il est vrai qu'en demandant tant de millions à la générosité publique , la providence royale promet de soulager totites les infortunes et tous tes malheurs: aussi quand le choléra vient moissonner un peuple exténué de privations, que de sacrifices ne fait pas la liste civile! Que d'éloges les journaux de Louis-Philippe ne font-ils pas de sa munificence et de celle de sa famille I
Les ministres d'un monarque si richement doté ne peuvent se contenter d'iin modeste salaire : il leur faut d'énormes traitemens et de magnifiques hôtels , dont les alentours sont arrosés plusieurs fois par jour poury entretenir la fraîcheur et lesgarantir de la poussière : ils ont aussi leurs salons dorés, leurs petites cours et leurs flatteurs.
Les grands fonctionnaires ont également de gros traitemens.— La grande propriété est ménagée. — Le luxe et la rente sont privilégiés. — On sacrifie tout à l'aristocratie de la banque, de la bourse et de l'agiotage.
Aussi, quelle que soit la détresse publique, le roi, les ministres , les grands fonctionnaires , les capitalistes et les banquiers ne la ressentent jamais; pour eux, jamais de misère, et toujours l'abondance.
Mais le peuple ! Ah ! le peuple n'est plus qu'un ramas de prolétaires et de barbares, c'est un animal féroce; il faut le m Mscicr, comme disait quelqu'un chez LafOtte, le jour même de la prise du Louvre et des Tuileries; — il faut le repousser des élections , des administrations, même de la garde nationale ; on l'admettra dans l'apmée , parce que la discipline en fait un instrument passif, et qu'il faut bien que ce soit la canaille qui se fasse tuer pour défendre les riches.
Quant à l'impôt, le peuple a les épaules larges, le dos robuste, les reins forts; on lui fera payer plus de trois milliards en trois ans ; on continuera à lui faire payer les impôts qu'il ne payait pas sous la république, celui sur le sel y celui sur le tabac, celui sur les boissons, etc. On ajoutera les contributions personnelle et mobilière ; on augmentera la taxe sur les aÛmens.
Il est vrai que l'incertitude , le système contre-révohitionnaire adopté , le mécontentement et les émeutes qui devront nécessairement en résulter, la crainte de la guerre, les manœuvres des carlistes (qui retireront leurs capitaux, accapareront l'argent et supprimeront leurs dépenses) ruineront le commerce et l'industrie, C'est égal ; Vimpôtj dit un doctrinaire , est encore le meilleur placement que le peuple puisse faire. — D'ailleurs , dit un autre doctrinaire, il n'y a pas de mal que le peuple sente ce que coident les révolutions.
Ne semble-t-il pas en effet que , tandis que les carlistes veulent ruiner le peuple , dans l'espérance de lui faire regretter Charles X et de pouvoir l'acheter , le juste- milieu veuille le ruiner aussi pour l'avilir et Tenchaîner?
Mais que dira ce peuple , réduit à l'ilotisme politique ? Que dira ce peuple , plongé dans la plus affreuse misère? car vous auriez peut-être quelque pitié , heureux de la terre, généralement si peu sensibles , si les médecins vous racontaient tout ce qu'ils ont vu d'horrible dans les réduits où le pauvre , étendu sur la paille , souffre et pé- -rit au milieu de ses enfans mourant de faim ! Vous seriei peut-être moins inhumains , hommes d'argent, si chaque matin votre journal vous annonçait, avec la hausse de votre
fente , la hausse de la misère , des angoisses et du déseS' poir t
Que dira ce peuple décimé par un épouvantable fléau , que , dans sa haine et sa défiance , il regarde comme uû •rime du gouvernement de Louis-Philippe , de même
2u'il regarda la famine de 4 792 comme un crime Je lOuis XVI ? Que dira le peuple ? Ne craint-on pas une lutte entre l'aristocratie et la démocratie ?
La révolution de -1789 produisit le triomphe de la bourgeoisie , et celle de 4 792 amena le triomphe de la masse populaire, dont le courage et le dévoûment étaient devenus nécessaires pour repousser l'étranger. Les fanl)0urgs ayant été désarmés au commencement de 1795 (page 54 ) , et Babœuf ayant échoué en 1796 (page 60), dans sa tentative pour relever cette cause , le peuple de» ▼int l'objet exclusif des accusations des gouvcrnans , de» nobles , des aristocrates et des bourgeois coalisés contre lui , toujours réunis dans les salons, ayant seuls le temps et les moyens d'écrire. On n^ parla plus ni de la saint Barthélemy,ni des autres atrocités de l'ancien régime, ni dei trahisons de Louis XVI et des émigrés , ni des terreur» de 94 et 95 , mais uniquement des violences populaires , qui cependant n'avaient eu lieu qu'excitées par Tagres- «ion (les contre-révolutionnaires et par l'invasion de l'étranger ! Epuisé par ses efforts pour la défense du territoire , forcé de s'occuper uniquement de son travail pouc gagner sa vie et celle de ses enfans , n'ayant ni du temps, ni des lieux de réunion , ni des journaux pour repousses la calomnie , il parut donner lui-même sa démission politique, et la restauration , comme le consulat et l'empire, ne s'occupa de lui que pour exiger son sang , ses enfans et des impôts. Son courage et sa générosité dans les journées de juillet méritaient qu'on lui rendît ses droits naturels , et que la société lui procurât quelques avantages en échange de tous ceux qu'elle retire de lui. Son admirable modération après la victoire et sa confiance dans ceux qu'il crut plus éclairés et plus capables , prouvent que de justes concessions l'auraient satisfait , et qu'on n'aurait pas eu de déraisonnables exigences à lui reprocher. Lisez , relisez sans cesse le paragraphe 5 , tous les
journaux , tous les écrits , tous les discours officiels de cette époque : que à''admiration , que de reconnaissance n'exprimait-on pas alors pour le peuple ! Que de promesses , que de caresses ne lui prodiguait-on pas aussi !
Dans le National du 50 , Thiers ne s'écriait-il pas : « Injustes que nous étions ! nous croyions que le peuple *. ne s'intéressait pas aux questions constitutionnelle^ » qui , depuis quinze ans , s'agitent entre nous et la con- • tre révolution î . . . »
La commission municipale ne disait-elle pas le 3i :
« Quel peuple mérita mieux la liberté ? Les vertu»
»» sont dans toutes les classes ; toutes les classes ont les » mêmes droits ; ces droits sont assurés. »>
Le duc d'Orléans, répondant à Séguier, n'honorait-il pas cette glorieuse jeunesse qui avait su défendre ses droits et ses foyers?
Barthe ne reconnaissait-il pas que les ouvriers avaient manifesté des vertus ignorées jusqu'à ce jour, et n'étaient point restés étrangers au mouvement progressif de notre époque?
Eh bien! qu'a-t-on fait pour le peuple? Quel avantage matériel lui a-t-on accordé? Quelle satisfaction morale lui a-t-on donnée? Une aristocratie financière et bourgeoise, liardeuse et avare, plus étroite, plus mesquine, plus dédaigneuse et plus inhumaine que l'aristocratie de naissance elle-même, semble vouloir lui refuser absolument tout , et s'opposer à toute amélioration de son sort. Pour lui , aucun droit politique , aucune participation quelconque aux lois, et par conséquent en réalité l'esclavage; paf d'instruction primaire gratuite ou libre, malgré la loi promise ; toujours des impôts aussi inconstitutionnels qu'injustes, même de nouveaux impôts qui l'accablent ; presque Îdus de travail, l'industrie paralysée par un système qui rend a guerre toujours imminente ; une effroyable misère , qui le livre sans défense au choléra qui le dévore j l'humiliation du dehors à laquelle il est vingt fois plus sensible que ses détracteurs; des calomnies, des outrages, des violences : voilà son lot.
Mais qu'on y prenne garde ! le peuple veut ses droits ; il est le plus nombreux et le plus fort; réduit au désespoir, il pourrait bien se faire justice lui même.
Oui , qn'on y prenne garde ! cette oppression de Paristocratie contre le peuple est la véritable plaie qui menace la société 5 ce nest pas seulement une plaie politique , t'est encore une plaie sociale.
En parler suffît pour effrayer certaines gens; mais estce le récit de la maladie qu'il faut craindre? N'est-ce pas plutôt de laisser subsister sa cause et de l'aggraver même au lieu d'y remédier? Que ceux qui craignent la violence du peuple lui fassent donc rendre justice! Ce sont les hommes qui redoutent le plus le choc des masses populaires qui doivent faire le plus d'efforts pour que Taristocratie nouvelle ne les pousse pas au désespoir ; rester immobile et silencieux devant l'oppression , n'est-ce pas s'en rendre complice, et s'exposer volontairement k toutes ses conséquences?
§ 26. — Système de division entre les citoyens,
%* Diviser pour régner, c'est le conseil de la nécessité pour tout gouvernement qui veut être le chef d'un parti. Mais c'est le conseil de l'enfer.
Après les glorieuses et généreuses journées de juillet, tous les patriotes étaient d'accord et pleins d'enthousiasme. Rien n'était plus facile que de conserver l'union parmi eux ; il suffisait d'adopter une marche vraiment nationale.
Mais aujourd'hui trois partis nous divisent ; et ces pa»tîs sont irrités, menacans, prêts à en venir aux mainjs. La haine est grande entre le parti carliste et le parti po- ^laire , mais bien plus grande encore entre celui-ci et le juste-milieu; rien n'égale la violence et la fureur des prétendus modérés contre les hommes du mouvement, qu^on leur a peints comme des anarchistes et des brigands. La division est partout ; les anciens amis sont devenus ennemis ; le père est dans un camp et le fils dans tan autre. Les sergens de ville et les ouvriers, la garde l>ationale et les jeunes gens , la ligne et le peuple , les ministériels et les patriotes sont prêts à s'égorger; les voisins ont dénoncé leurs voisins , ou bien ont déposé
contre eux et les ont fait condamner; le sang a coulé ; la vengeance appelle la vengeance ; la guerre civile est flagrante.
Ah! que de calamités menacent la patrie!...
Malheureux I . . . Arrêtez , réfléchissez ! . . . Gardes nationaux et jeunes gens , sergens de ville et ouvriers , soldatg et patriotes de toutes les nuances , n'êtes- vous pas tous des Français, des frères, et non pas des ennemis ?. . C'est Charles X, c'est Tétranger , c'est une furie qui nous divisent ! . . . car que pourraient-ils faire de plus favorable pour eux, de plus funeste pour nous?
Qu'ils doivent se réjouir de nos divisions!
Ah ! quelle faute de la part du gouvernement s'il n'est ^upable que de ne pas savoir maintenir la concorde , lui gu'on paie si cher et à qui l'on donne tant de moyens pour assurer la paix publique! Quel crime, au contraire, quel horrible crime, si ce gouvernement, qui se dit paternel et qui devrait être paternel , souffle lui-même la discorde et la guerre entre ses enfans !
Mais, l'ai-je bien entendu? La dynastie est en péril; la guerre civile seule peut la sauver: la guene civile la sauvera!
A combien de malheurs sommes-nous donc encore destinés! V
§ 27. — Système de corruption et de démoralisation.
*^ Pour avoir des partisans , on fait un appel à la cupidité , à l'ambition, à la vanité : on donne des places ôt des faveurs à ceux qui veulent vendre leur conscience , et l'on repousse l'indépendance et la loyauté ; on récompense le vice, et l'on proscrit la vertu. */
« Votre X , disait quelqu'un d'importance, est un
M misérable qui compromettrait un ange , s'il en avait ua ») pour patron. » — Mais depuis qu'il s'est vendu au système du ^ 5 mars , le personnage a changé de langage :
X est rempli d'esprit, d'honneur et de probité; OB
lui donne sa, confiance , on écoute ses avis, on a peine à se passer de lui.
Que l'on éloigne ou que Ton révoque les patriotes qui veulent rester fidèles à leurs principes , comme Lafayette, Dupont, Laflitte, Comte , etc., pour les remplacer par de» hommes dévoués et serviles, c'est déjà l'indice d'un système anti-national.
Mais qu3 Ton révoque les fonctionnaires députés qui Totent contre le système ministériel , comme Joly , Dulong, Bérard , Jousselin, Cordier, de Bryas , Laurence, etc. , n'est-ce pas une scandaleuse immoralité? Nest-ce pas dir» aux députés qui sont fonctionnaires . sacrifiez moi votr» opinion, Tintérêt de vos électeurs, Fintérêt public, votr» devoir et votre conscience , ou bien je vous dépouille d# votre traitement, et je vous plonge peut-être dans la misère ? Et si ceux qui se vendent ainsi sont des malheureux, ceux qui les corrompent ne sont-ils pas des infâmes?
Il est des députés courageux qui savent braver la destitution ; mais combien y en a-t-il qui n'ont pas la forc# de les imiter ! Quels législateurs ! Et quant on voit tant de députés indépendans frappés par le ministère , ne doiton pas penser que tous ceux qui jouissent de sa faveur l'ont achetée par leur servilité ? Quelle estime peut-on avoir pour eux î
Il en est de même des croix d'honneur distribuées aut députés ministériels: des croix d'honneur à des députés l Pourquoi donc ? Est-ce pour un vote consciencieux? Mais quel mérite d'avoir une opinion plutôt qu'une autre , et de voter conformément à cette opinion? Pourquoi d'ailleurs ne pas donner la croix à tous ceux qui partagent cette opinion? Est-ce pour un vote complaisant? Mais c'est l'infamie! c'est la corruption! Et cette corruption exercée sur la prétendue représentation nationale , sur l'élite prétendue de la nation, sur les législateurs, cett» eorruption , dis-je , est un crime !
Et la croix d'honneur prodiguée pour récompenser la guerre civile, qu'en dirons-nous?
« Charles X, dit Thiers, dans son journal du I*' aoôt, » a voulu faire distribuer hier des croix d'homieur aux » gardes royaux qui sont retournés à Saint-Cloud , aprèt » avoir loiassacrè leurs frères. Les soldats les ont refusées, » lotit honteux d'ime pareille réconvpetise. »
Nous avons vu (page 4^8) que douze croix d'honneur avaient été accordées à l'école Polytechnique , quatre à l'école de Droit , quatre à Técole de Médecine , et que les trois écoles les ont refusées, par le motif qu'aucun des élèves ne pouvait recevoir une récompense individuelle pour un devoir national rempli en commun.
Les élèves de l'école Polytechnique , dit une ordonnance du 44 novembre, ayant exprimé le désir de renoncer aux grades qui leur étaient accordés, afin de ne pas nuire à l'avancement de leurs prédécesseurs , et le sentiment de délicatesse qui a dicté leur démarche ne pouvant qu'ajouter à Yestime et à la considération que leur nolle , patriotique et courageuse conduite pendant les mémorables événemens de juillet a inspirées à toute la population parisienne , nous nous réservons d« nous faire présenter un rapport spécial sur chaque élève , et de lui accorder la récompense honorifique qu'il aura méritée.
« Je ne rougis pas , écrivait Lamarque aux Vendéens , » de vous demander la paix : car , dans les guerres ci- » viles , la seule gloire est de les terminer. »
Voilà des leçons de véritable honneur données par une des gloires de la tribune et de l'armée , par de jeunes héros , et par l'ex-garde royale elle-même.
Oui , la croix gagnée en combattant l'étranger excite l'admiration et la reconnaissance de la patrie; mais la croix obtenue à Lyon , à Grenoble , à Paris , en tuant des Français , n'est-elle pas un objet d'horreur pour les victimes , pour leurs parens , pour leurs amis et leurs concitoyens ! Payer ainsi le sang versé , exciter ainsi à le répandre, donner, pour ainsi dire, une prime à la férocité, n'est-ce pas tenter d'avilir et de démoraliser la nation ?
Que dirai-je de cet esprit de népotisme , qui pousse les ministres à exploiter le monopole des places au profit de leurs parens et de leurs amis , sans consulter ni le mérite, ni l'intérêt public? Jamais , peut-être , le scandale n'a été poussé plus loin : l'un place une armée de parens y un autre son père, un autre son frère, etc., un autre l'inepte mari do sa maîtresse, etc.. Rien ne serait plus
curieux que cette étrange statistique , mais rien ne serait à la fois plus révoltant 5 car c'est une injustice , un abus de confiance , une immoralité destructive de tout patriotisme.
Que dirai-je aussi de cette protection pour ragiota(/e , qui substitue Tamour de Targent à tous les sentimens généreux, qui met la France à la disposition de capitalistes èirangers, indifférens à son indépendance comme à son honneur et à sa liberté ?
Que dirai-je enfin de ses doctrines égoïstes qui, si le caractère national pouvait les admettre , rendraient la France insensible aux malheurs des autres peuples , et tueraient Ténergie dont elle a besoin pour se défendre elle-même?
§28. — Système de dissimulation, de tromperie, de mensonges et de calomnies.
« Une révolution, disait autrefois un duc Revenu roi, « est un cheval fougueux échappé : si vous voulez l'arrêter « par la force , il vous entraînera et vous écrasera sous » ses pieds ; mais jetez-vous à sa bride et courez avec lui, » en ralentissant le pas insensiblement, vous le fatiguerez, M vous en deviendrez maître, et vous le ramènerez où » vous voudrez. »
C'est d'après cette idée sans doute qu'on mettra d'abord dans la main de l'ordre public ( statue de la nouvelle salle des députés), un mors doré, que je ne sais quels cris d'indignation feront disparaître ensuite.
Mais le conseil du duc n'en est pas moins suivi pour ramener le coursier de la révolution.
*^* C'est par ruse qu'on prodigue les éloges et les caresses aux jeunes gens, aux hommes de juillet, au peuple; car bientôt on leur prodiguera les injures, les calomnies, les blessures et la mort.
C'est par ruse qu'on ouvre la session , le 5 août, au bruit de la Marseillaise, et qu'on chantesoi-même ce chant révolutionnaire : car aucun des cent musiques de la garde nationale et de la li gne n'aura la permission de faire ea-
T. I. iO
— 2^8 — tendre cet air patriotique à la revue du 29 juillet ^1852, et les jeunes gens qui le chanteront le 28, sur le pont d' Aréole, seront assassinés et noyés.
C'est par ruse qu'on embrasse Laffîtte , Lafayettç , Dupont de l'Eure, etc. j^car on dira bientôt : J'ai encore trois médecines à rendre; et Lafayette, Dupont del'EuFe, Laffîtte seront expulsés.
C'est par ruse qu'on n'appelle pas Casimir Périer tout de suite à la tête du ministère , car c'est lui qu'on préfère; mais on laisse bientôt échapper son secret : Il faut que Laffiite passe et s'use auparavant.
A^ainement la proclamation du o\ juillet promet-elle la vérité, et le discours du 5 août la honne foi.
Vainement les ministres parleront-ils sans cesse d« leur franchise et de leur loyauté.
Comment un gouvernement qui tourne le dos à la révolution pourrait-il être sincère? *^*
Aussi que de mensonges et de tromperies !
N'ont^ls pas pas trompé et menti, dès le premier jour, en publiant partout que le duc d'Orléans n'était pas un "Bourlon , mais un Valois , tandis qu'il descend de Louis XIII ni plus ni moins que Charles X?
N'ont-ils pas trompé et menti, le 25 décembre, en répandant le bruit que Polignac, etc., Tenaient d'être condamnés à mort ?
N'ont-ils pas trompé et menti en cachant d'abord, puis en niant les préparatifs des Russes contre la France en novembre ^830?
N'ont-ils pas trompé Laffiite , président du conseil, en lui cachant cinq jours la dépêche de leur ambassadeur à Vienne annonçant l'entrée des Autrichiens en Italie?
N'a-t-on pas trompé Sébastiani lui-même, en lui cachant la lettre écrite à Guilleraiuot?
La dépêche écrite ensuite à celui-ci par Sébastiani n'at-elle pas été anti-datée?
Le principe de non-intervention solennellement proclamé à la tribune n'a-t-il pas été scandaleusement violé à l'aide de cette indigne pasquinade : ISe pa^ consentir à l'intervention ne veut pas dire qu'on s'y opposera.
N'ont-ils pas tromjjé les réfugiés espagnols et italiens ^ trompé la Belgique , la Pologne et l'Italie ?
Qu'est devenue leur assurance qu ils ne laisseraient pas périr la nationalité polonaise y et que les forteresses de la Belgique seraient démolies?
IS'ont-ils pas auHoncé une fausse victoire du peuple héroïque pour exciter r.enthousiasme de la garde nationale et de la ligne à la revue du 29 juillet ^ 85 1 ?
Les dépêches télégraphiques , pour influencer les élections , n ont-elles pas été niées , puis prouvées?
Ceux qu'ils appelaient àlionnétes ouvriers exerçant la souveraineté populaire, le 44 juillet -1 85^1 , n'étaientrils jpas des a^sommeurs embrigadés par eux ?
N'ont-ils pas trompé les chambres et le pays sur les éyénemejas de Lyon-et de Grenoble ?.
Quand ils annoncent si hardiment que tous les gardes nationaux se rendent à l'appel , tout le monde ne sait<il pas que c'est un effronté mensonge ?
Les 5 et 6 juin, quand ils ont dit que les révoltés étaient des carlistes et des chouans» n'ont-ils pas trompé .la population tout entière ?
N'ont-ils pas trompé la nation en lui annonçant tous les jour^ les ratifications et le désarmement général?
Je m'arrête ; car comptent pourrai-je citer toutes leufs tromperies et tous .leurs mensonges?
Voyons leurs calomnies.
Le peuple , disent-ils , veut le pillage , l'irréligion et l'impiété; les républicains repoussent la légalité, Veulent l'anarchie ,95 et les échafauds , et se sont alliés avec les --©«rlistes ; tous les opposans sont des républicains ; l'opposition voulait l'extermination de ses adversaires, 4a propagande , la guerre et des conquêtes : elle est renne- Tnic-du penple etia can^s deiout'iemrat,- •
Ils le disent j examinons ;
"Le peuple , dites-vous , veui ïe piUagef — Infâmes calomniateurs! Vous avez vu ce peuple soulevé, irrité, Tainqueur; où donc a-t il pillé? A Lyon, demandaitTil *utre chose que vivre en travaillant ou vtiourir en eombattant? Maître absolu dans la ville , a-t-il pillé les fabri- •ans qui l'avaient combattu? A Paris-aa29 juillet 1850,
comme au ^0 août 4792 {\) , a-t-il pillé? N'a-t-il pas au contraire puni sévèrement lui-même , à l'instant, quelques voleurs qui s'étaient gliissés dans ses rangs? Pour effrayer la garde nationale et les marchands , vous avez besoin de leur parler de pillage ; vous feriez même piller pour justifier vos sinistres prédictions ; mais le peuple ne pille pas : terrible , au contraire , contre ceux qui voudraient déshonorer sa victoire autant que contre les oppresseurs qui lassent sa puissance , il se fait un devoir et un honneur de vous préserver du pillage.
Il s'est trouvé maître de la Banque ; l'a-t-il pillée ? II remplissait la maison et les appartemens de Laffitte, a-t-il pillé sa caisse ou commis le moindre larcin ? Demandait-il de l'or, ou bien des armes et des cartouches? Considère, ce Considère des tours Notre-Dame, qui ne connaissait pas le banquier, qui n'était pas connu de lui^ et qui courait au combat quand les bureaux étaient fermés , ne venait-il pas spontanément faire sentinelle et les garder quand ils étaient ouverts , le peuple , disait-il , devant défendre la caisse de celui qui ne s'occupait qu'à défendre le peuple ? le duc d'Orléans lui-même a-t-il craint d'être pillé parles ouvriers qui gardaient son palais?
Oui , au milieu de l'oppression et de la misère , le peuple a plus de désintéressement, plus de probité et plus de générosité que les aristocrates et les rois. Relisez vos éloges ( § 5 , pag. -115 et suivantes ) , relisez surtout le discours de Barthe : le voyez-vous? Vous ne trouviez pas de termes suffisans pour rendre dignement hommage à ses vertus: et vous ne parlez aujourd'hui que de son ardeur pour le désordre et pour le pillage ! Vous êtes d'infâmes et d'ingrats calomniateurs !
(1) « Le château des Tuileries était à la disposition des ci- * toycns. Déji les bâtimens qui séparent les Tuileries de la 1» place «lu Carrousel sont en feu : l'indignation s'acharne aveu- » glémetit sur tous les meubles renversés dans le château; les -» glaces sont brisées, les boiseries mises en pièces. Parmi cette » multitude irritée , tous ceux que l'on surprend voulant s'appro- » prier quelques efiets sont conduits à la place Vendôme, où, » après avoir subi une espèce de jusement, ils reçoivent la « mort sur-le-champ,» ( Moniteur du i{ août.)
Le peuple veut l'irréligion et l'impiété — ! — Non, le peuple s'irrite contre les insolens carlistes qui , quelques mois après sa victoire , en face des tombes de ses martyrs, ont Taudace de venir célébrer dans mu temple la fête d'Henri V ! Il est l'ennemi des jésuites et des prêtres ambitieux et mondains qui font servir la religion à la politique , et qui prêchent la guerre civile et les proscriptions ; il abat la croix fleurdelisée, ou plutôt les fleurs de lis qui s'y trouvent et la dénaturent. Mais demandez au curé de Saint-Germain-l'Auxerrois lui-même : ce peuple ne respecte-t-il pas la croix simple et religieuse? N'en place-t-il pas sur le tombeau de ses amis? Ne s'incline-t-il pas avec reconnaissance et vénération devant le pasteur qui, ne parlant que de religion, de concorde et de charité, appelle les bénédictions du ciel sur les victimes du despotisme et les héros de la liberté ? Oui , quand, aux yeux des nations pieuses ou superstitieuses, vous le dénoncez comme un peuple irréligieux , impie et sacrilège, vous êtes vous-mêmes de sacrilèges calomniateurs !
Les républicains repoussent la légalité et veulent l'anarchie, 95 et les échafauds! ce sont des buveurs de sang! — Atroces calomniateurs ! les républicains sont pi^incipaleraent la jeunesse : je vous accorderai que, naturellement confiante , sans expérience , et quelquefois présomptueuse , comme nous l'avons été tous , cette jeunesse a pu recevoir dans ses rangs quelques-uns de vos infâmes agens provocateurs qui cherchent à la compromettre, après avoir surpris sa confiance sous le masque du patriotisme et de l'énergie 5 mais vous savez bien que, de sa nature aussi , elle est aimante , généreuse , désintéressée , courageuse jusqu'à l'héroïsme, et remplie de dévouement pour la patrie et d'enthousiasme pour tout ce qui est juste, grand et beau ; vous savez bien que les jeunes gens n'ont jamais été plus laborieux qu'à notre époque, plus studieux, plus instruits , plus moraux, plus occupés de choses graves et sérieuses. Auriez-vous oublié tous les éloges , tous les témoignages d'estime, d'admiration et de reconnaissance que vous leur avez donnés? Relisez -les ces éloges , pour votre honteet pour votre condamnation. (V. §3, p. HSetsuiv.)
Entendez-vous Lafayette célébrer les services rendus à la patrie par les jeunes gens des écoles, et parler d^admiraiion, de confiance, même de respect pour la glorieuse jeunesse de l'École Polytechniq%œ ? Entendez-vous l'organe du gouvernement vanter la philanirojjie et le courage des jeunes gens du Jardin-des-Plantes , et dire, en parlant de VÉcole de Médecine : « Cette jeunesse si active et » si hrave, se serrait en foule autour du monarque heu- » reux de se sentir pressé par ces ccours gènéretix qui » avaient contribué à sauver la patrie , dent ils sont une » des plus lelles espérances (pag. -1 ^ 5 et 'l 4 6) ! » Entea. dez-vous le lieutenant-général dire à M. Séguier : ... « J'es- » père que mes enfans se montreront dignes condisciples » de cette glorieuse jeunesse qui vient de déployer une » énergie suMime pour la défense de ses droits et de ses y* foyers {r?.^e \\^). » Entendez-vous Louis-Philippe
dire aux élèves dé l'Éeole de Droit : « Je reçois avec
» attendrissem.ent l'expression des sentimens de rÉcolé M de Droit; j'admire le patriotisme a\ec lequel elle a » concouru à l'héroïque défense de Paris. Messieurs , je » suis à vous à la vie et à la mort (page \\6). »
Les républicains sont des anarchistes et des huveurs
âe sangl Mais Lo/aiyetfe n'est-il pas républicain?
Louis-Philippe ne s'est -il pas continuellement vanté d'être républicain ? N'a-t-il pas reçu six chefs républicains le 5^ juillet (page •! 62 )? Ne s'est-il pas écrié le même jour : Mon cher B... , je porte la répuhlique dans mon ccpur, je suis répullicain , et c'est moi qui vais tuer la répuhlique? Même depuis les 5 et 6 juin, n a-t-il pas répété à S.... je suis républicain ?
Mais les émeutes? — Les émeutes ! celle des journées de juillet était-elle légitime? Celle de la garde nationale contre le ministère Villèle était-elle criminelle? Si la trahison ouvrait à l'ennemi les portes de la France, l'émeute qu'exciterait cette infamie serait-elle un crime ?
Les patriotes peuvent se plaindre des émeutes passées, parce que vous les exploitez contre eux , et que vous pouvez en faire pour avoir occasion de les accuser et de les maltraiter ; mais celles que vous n'avez pas provoquées
ont été le résultat de votre intolérable système ; les émeutes sont votre accusation.
Oui , les républicains veulent la liberté , l'égalité possible, la réalité de la représentation nationale, et le bonheur du peuple ; mais ils veulent aussi Tordre public et le règne de la loi. Ce sont eux qui veulent la légalité, et c'est vous qui voulez l'arbitraire ; c'est vous qui faites de l'anarchie, vous qui dites que vos assommeurs embrigadés exercent dans les rues la souveraineté populaire { Discours de Barthe du 'lO août ) ; vous qui dites que la mise en état de siège est encore un acte de la souveraineté populaire, parce qu'elle est sollicitée par quelques furieux qui compromettent l'habit de la garde nationale ( Moniteur, 8 juin ) ; vous qui excitez vos agens à se faire justice eux-mêmes, et à assassiner ceux qu'ils ne devraient que livrer aux tribunaux ; et quand, pour la perdre, vous calomniez ainsi la jeunesse , l'espérance des familles et de la patrie, cette jeunesse, dont le courage vous a sauvés, et dont le patriotisme vous embarrasse aujourd'hui, TOUS êtes d'infâmes calomniateurs!
Les républicains se sont alliés avec les carlistes! — ^ Ils peuvent avoir contre eux, qui ne sont que des ennemis déclarés , moins de ressentiment que contre vous qui les avez trompés ; mais vous savez bien que toute allianco entre eux est impossible ; vous savez bien que les carlistes trahiront pour faciliter l'invasion , tandis que les
républicains se feront tuer pour l'empêcher Voua
savez bien que c'est vous qui avez fait alliance avec les carlistes dans les diverses élections; vous savez bien que vous leur tendez continuellement la main, que vos Débats font la cour à leur Gazette, qu'il y a sympathie entre leurs doctrines etj les vôtres , et que vous êtes prêts à vous jeter dans leurs bras et dans ceux de l'étranger platôt que d'adopter complètement la révolution ; et quand, pour exciter vos soldats contre les républicains, vous dites que ceux-ci sont des chouans et des carlistes , vous êtes d'infâmes calomniateurs!
Du reste , le 28 juillet \ 850 , dans une proclamatioa aux Parisiens , Mangin disait :
« Depuis avant-hier soir , des désordres graves ont été
» commis dans Paris par des attroupemens séditieux. L » pillage , l'incendie et les coups de poignards paraissent » signaler la présence d'un grand nomhe de brigands • dans la capitale.
» Habitaus de Paris , éloignez -vous de ces misèra- » Mes »
Voilà comment la police de Charles X calomniait les héros de juillet; et trois jours après , dès le -i^^août, ceux d'entre eux qui invoquaient la souverainelé nationale étaient déjà traités d'anarchistes ou d' ultra-royalistes déguisés; d'agens de l'étranger, de partisans du duc de Bordeaux. Comment pourrait-on s'étonner qu'on les appelle aujourd'hui les alliés des chouans et des carlistes ?
Les opposans sont tous des républicains ! — Mais vous savez bien le contraire ; vous savez bien que le plus grand nombre même des patriotes voulaient seulement une monarchie réellement représentative , ou , comme le duc d'Orléans le disait lui-même , un trône populaire entouré d'institutions républicaines; c'est pour les envelopper dans la proscription des républicains que vous les dénoncez comme républicains : vous êtes d'infdmes calomniateurs !
L'opposition veut l'extermination de ses adversaires l — Non, non; elle voulait, avec raison, qu'on éloignât momentanément les carlistes des emplois ; mais c'est votre système qui leur a donné l'espérance d'une troisième restauration , et qui les a pour ainsi dire provoqués à conspirer contre la révolution. S'ils nous mettent en péril, et s'ils succombent un jour sous la colère populaire , c'est vous qui les aurez perdus; c'est nous qui voulions les sauver, et c'est nous qui vous accuserons d'avoir privé la patrie d'enfans qui pouvaient se réconcilier avec elle et la défendre. En accusant ainsi l'opposition , vous êtes d'infdmes calomniateurs t
L'opposition a vouhi la propagande! C'est elle qui a poussé et compromis les réfugiés espagnols ! — Les hommes de juillet s'intéressaient à tous les peuples et désiraient la liberté pour tous : voyez le crime! Mais, misérables imposteurs, n'est-ce pas vous, vous-mêmes, qui avez fait de la propagande dans le principe ?
Sébastiani , dit-on , n'approuvait pas le projet de révolutionner TEspagne, et Mole se bouchait les oreilles et fermait les yeux pour me rien entendre et ne rien voir : mais n'a-t-on pas toléré et approuvé le coniité formé pour procurer des fonds et des secours de tous genres aux réfugiés espagnols? Casimir Périer n'a-t-il pas , malgré son incroyable dénégation , formellement autorisé son fils à faire partie de ce comité ? Ceiui-ci n a-t-il pas signé lesf circulaires ? Les ministres , les principaux députés n ontils pas souscrit ?
Guizot et Montalivet n'ont-ils pas journellement correspondu avec le comité? N'ont-iis pas fait venir d'Angleterre Mina et beaucoup d'autres réfugiés qui se disposaient à se rendre directement par mer en Espagne? Ne leur ont-ils pas fait donner des passeports par le préfet de police Girod de l'Ain , et même des feuilles de route collectives pour trente, quarante et cinquante personnes avec étapes et solde , depuis Calais , Boulogne , le Havre et Paris ? Ne leur ont-ils pas fourni des armes , des drapeaux et des volontaires parisiens ? N'ont- ils pas mis le télégraphe à leur disposition? N'ont-ils pas promis de destituer quelques préfets et sous-préfets pour les remplacer par des préfets dévoués au succès de l'opération ? Guizot n'a-t-il pas remis cent quatre-vingts quadruples d'Espagne à Inglada pour le colonel Valdcs? Louis-Philippe ne consentait-il pas à donner le duc de Nemours â dona Maria devenant reine d'Espagne et de Portugal ? N'a-t-il pas donné cent mille francs en deux traites , dont l'une sur un banquier de Marseille pour Torrijos? Et quand Ferdinand , qui d'abord faisait insulter Louis- Philippe , l'eut subitement reconnu , n'est-ce pas Louis- Phihppe et ses ministres qui ont subitement arrêté , désarmé , trahi , sacrifié ces malheureux Espagnols et ces malheureux volontaires parisiens?
Et les réfugiés italiens ! Le comité formé à Lyon ne s'est-il pas mis en communication avec le ministère? N'a-t-il pas été approuvé ? Ne l'a-t-on pas laissé préparer son organisation militaire et réunir des armes , des uniformes , des volontaires lyonnais , et des fonds ? Ne lui a-t-on pas avancé quelque argent ? Louis-Philippe n'a-t-il pas transmis au roi de Naples un projet de constitution T. I. -10.
rédigé par le général Pépé ? N'a-t-il pas souri à Tidée d'un mariage entre l'une de ses filles et le fils du duc do Modène devenu roi d'Italie? N'a-t-il pas eu plusieurs conférences à ce sujet avec le brave Félix Lepelletier?
Oui , c'est vous qui avez fait de la propagande ; et vous osez accuser l'opposition I Quel excès presque incroyable d'audace , d'hypocrisie , de déloyauté et de calomnie !
Uopposition vonlait la guerre / — Non , non , l'opposition voulait la paix ; mais elle voulait qu'on se préparât à la guerre , et qu'on acceptât la bataille plutôt que de commettre des lâcbetés. Avec son système, nous aurions la paix , riionneur, la liberté , l'indépendance , la sécurité , la prospérité du commerce et de l'industrie , tandis que vos lâcbes concessions et votre criminelle alliance avec les rois iîontre les peuples, après nous avoir fait Végéter dans les angoisses, dans la misère et la honte, nous amèneront inévitablement une guerre plus dangereuse et plus sanglante : c'est vous qui répondrez devant l'humanité des calamités de la guerre ; et quand vous en accuser d'avance l'opposition, vous êtes d'infâmes calomniateurs !
L'opposition voulait des conquêtes! — Non, non; elle désire la liberté . Findépendance et le bonheur des autres peuples ; elle sympathise avec eux , et leur accorderait volontiers son alliance et son fraternel appui : mais elle respecte leurs droits : c'est vous au contraire qui voulez les laisser éternellement gémir sous le joug de leurs oppresseurs ; cVst vous qui les opprimez ; et quand vous accusez l'opposition , vous êtes d'infâmes calomniateurs!
L'opposition est l'ennemie du peuple et la cause de làui le mal! — QuoW Dupont, Laffitte, Lafayette, d'Argen-
son , Salverte, Coimonîn, etc sont les ennemis du
peuple ! ! ! C'est par trop fort! La calomnie est trop
débonice ! Vous êtes d'effrontés calomniateurs!
Mais pourquoi donc tant de calomnies contre le peuple, la jeunesse et l'opposition? Vous qui vous dites un gouvernement paternel , vous qui devriez exalter les vertus des citoyens pour les rendre plus vertueux encore , cherchez-vous, pères dénaturés, à les avilir à leurs propres
yeux en leur supposant des vices qu'ils n'ont pas ? Quand on veut faire tuer un chien , on crie au chien eni'agé f Est-ce pour faire tuer vos adversaires que vous cherchez à exciter contre eux les fureurs de vos sergens de ville , de vos gardes nationaux et des soldats , en les leur peignant comme des brigands sur lesquels il faut tirer sans hésiter ? Cherchez-vous enfin à exciter contre eux le mépris et la haine des autres peuples , comme si vous étiex Autrichiens , Prussiens , Anglais ou Russes , ou payés par. eux?
Oui , vos calomnies sont anti-françaises , sacrilèges , atroces j elles suent le sang !
§.29 — Stjstème de police.
Rien n'égale la réprobation universellement manifesté* dans tous les temps contre une institution immorale qui ne vit que de perfidies , de trahisons , de délations et do provocations ; qui ne peut choisir ses agens que dans les prisons et les bagnes ; qui confie l'honneur, le repos et la vie des citoyens à tout ce que la société a de plus vil et do plus redoutable , et qui ne paie que le prix du mal qu'elle fait répandre.
Mais , inutile sous un gouvernement populaire et national , la police inquisitoriale et politique est une des nécessités des gouvernemens qui ne s'appuient que sur ua parti. Plus un gouvernement est despotique, oppresseur et traître , plus il est méprisé et haï , plus la police loi est nécessaire. C'est sous Louis XVI que cette police prit; une extension nouvelle ; c'est sous Louis XVIII et Charles X qu'elle reparut avec plus de force que jamais} ei l'on se rappelle toutes les imprécations lancées contre sies agens et ses actes.
Supposez que Charles X monte sur le trône et qu'il fasse organiser par Mangin une troupe nombreuse d'anciens agens et d'anciens gendarmes irrités d'avoir été vaincus, et poussés par la rage de la vengeance ; supposer qu'on leur adjoigne une troupe de forçats libérés , da frigands , de sicaires et d'assassins , les uns cachés soa«
tous les costumes et autorisés à porter toutes décorations et toutes armes secrètes , les autres enrégimentés , et publiquement armés ; supposez qu'on les excite encore contre les hommes de juillet , contrôles jeunes gens et contre les députés de l'opposition, en leur promettant l'impunité; supposez qu'ils pénètrent dans les domiciles, et puissent ainsi fouiller , voler et piller ; supposez qu'ils arrêtent le jour et la nuit , dans les maisons , sur les ponts et dans les rues ; supposez qu'un patriote seul et sans armes tombe entre les mains d'une pareille bande de furieux ; supposez que ce malheureux insulté , maltraité , tué , assassiné par eux , appelle à son secours l'autorité qui doit le protéger contre ses assassins , et ne trouve pour protecteurs que ses assassins eux-mêmes; et dites, la police serait-elle autre chose que l'anarchie , le brigandage et l'assassinat? Le sauvage ne serait-il pas plus en sûreté dans ses bois?
Une institution si décriée devait disparaître après une . révolution si généreuse et si pure ; elle devait d'autant '^lus dispaïaître que le gouvernement a partout une garde nationale plus que suffisante pour défendre l'ordre public.
Mais non , l'insti'ution et ses agens ont été conservés, et ses actes sont les mêmes.
Que dis-je , c'est bien pire !
Jamais les chambres n'ont donné tant de millions pour la police secrète ; jamais ses journaux n'ont été si menteurs, si injurieux, si violons et si provocateurs; jamais ses agens n'ont été si nombreux , si favorisés , si hardis •^et si sanguinaires.
' N'a-t-on pas vu quinze agens en costume et armés , s'introduire dans le domicile d'un lithographe et le menacer de leur vengeance s'il ne supprimait pas une lithographie qui leur déplaisait? N'a-t-on pas vu d'autres agens attaquer dans son domicile et assassiner dans la rue Tun des directeurs du journal le Mouvement? — Ne ^ient-on pas de voir six employés principaux envahir le domicile du gérant du Temps, le menacer et le frapper chez lui pour avoir critiqué les croix d'honneur qui venaient de leur être données?
Quoi! des croix d'honneur pour des services dans l'administration de la police ! ! ! — ■ Oui , des croix d'honneur pour la police! Et même le chef de la police secrète, le .chef de la brigade de sûreté , Vidocq , puisqu'il faut l'appeler par son nom , Vidocq reçu au Tuileries! le fameux Vidocq reçu par Louis-Philippe ! !
Que l'on s'étonne maintenant , si l'on peut , de voir la poHce lancer ses agens au milieu des ouvriers et des jeunes gens pour captiver leur confiance sous le masque du plus ardent patriotisme, pour faire les propositions les plus violentes , pour pousser des cris de révolte , pour vanter Robespierre et Marat , pour arborer le bonnet et le drapeau rouges! Qu'on s'étonne de la voir provoquer les conspirations des tours Notre-Dame et de la rue des Prouvaires, embrigader des assommeurs sous le nom d'honnêtes ouvriers, habiller ses agens en gardes nationaux pour tirer sur le peuple , et en homme du peuple pour les entraîner à tirer sur les gardes nationaux et les soldats! Qu'on -j'étonne de voir la force armée tuer tant de citoyens dans les moindres émeutes, et jusque dans le palais du roi ! Qu'on s'étonne de voir un agent donner un coup de sabre à un jeune homme , et lui dire : Va maintenant te faire acquitter par la cour d'assises! Qu'on s'étonne des épouvantables violences commises sur les prisonniers des 5 et 6 juin, et de l'épouvantable massacre .du pont d'Arcole! Qu'on s'étonne enfin de voir un journal de la police pousser son atroce hardiesse jusqu'à plaisanter sur ces noyades de jeunes gens assassinés !
Jamais la police n'a fait autant d'arrestations ; c'est elle qui fait fouiller les domiciles et qui visite les papiers, même des membres de la représentation nationale 5 c'est dans ses horribles cachots que les prisonniers sont d'abord entassés en passant à travers l'armée de ses sbires; c'est elle qui dispose des prisonniers et qui les met au secret, malgré la défense des juges d'instruction ; c'est elle qui , non seulement méprise les arrêts des tribunaux, mais qui fait justice à coups d'épées ; c'est elle, en uu mot, qui gouverne.
§ 50. — Système âe violences. — Humanité de Loui»- Philippe, avant et après le jugement de Polignac. — Atrocités des 5 et 6 juin. — Pont d'Arcole.
Où trouver des expressions pour peindre les violences exercées contre la jeunesse, le peuple, les hommes de juillet, après une révolution si modérée et si généreuse?
Dés le 4 " août , l'imprimeur de la Tribune est menacé pendant deux jours, parce qu'il s'oppose, non pas à l'élection du duc d'Orléans , mais à son élection par quelques députés sans mandat.
Le journal de Talleyrand et de Thiers menace déjà les opposans , et parle d'hommes vigoureux et de mesures de despotisme et de terreur, — On insulte dans les rues et sur les places publiques les partisans de la souveraineté nationale; on les fait menacer et maltraiter.
Dès le 5 août , on arrête des patriotes prote stant de- Tant le palais des députés.
Que dis-je? dès le 7 août, un des hommes qui entourent le lieutenant-général veut faire distribuer des cartouches à la garde nationale pour tirer sur des vainqueurs de juillet rassemblés devant la chambre des députés, et invoquant la souveraineté nationale.
Quelques jours après , Guizot et de Broglie , l'ancien fondateur de la première association pour la liberté de la presse^ lancent la garde nationale contre la société des Amis du Peuple.
Dupont , Lafayette , Laffîtte , Odilon-Barrot , repoussent long-temps les mesures de rigueur.
Louis-Philippe lui-même manifeste d'abord la plus touchante humanité; il veut abolir la peine do mort ; il s'évanouit presque à l'idée d'une immolation sur l'échafaud. — Un jour, il est question de deux arrêts de cour d'assises condamnant des parricides à la peine capitale, etDupont lui propose de supprimer l'amputation du poignet ; mais le trop sensible roi ne veut pas même souffrir que
lés parricides soient mis à mort. Vainement ses onze ministres sont unanimement d'avis qu'il faut exécuter la loi; vainement ils lui font observer que ce n'est pas lui qui condamne : Louis-Philippe pâlit , paraît agité de convulsions, et demande dix jours pour réfléchir. Les dix jours écoulés, il se rend avec douleur à l'avis de ses ministres; mais quand Dupont lui présente les dossiers pour signer la suppression de la mutilation , il les repousse avec un mouvement d'horreur , et demande encore vingt-quatre heures. Cependant les condamnés sont inexcusables; car il s'agit d'une fille qui a empoisonné son père , aidée ar sa mère qui a empoisonné son mari ; il s'agit aussi 'un autre parricide commis avec les plus horribles circonstances.
Mais quand les anciens ministres de Charles X sont acquittés , Louis-Pbilippe ne parle plus d'abolir la peine de mort ; il ne s'oppose plus à l'exécution des condamnations capitales; et plus tard , quand les hommes de juillet encombreront les prisons, ni sa fête, ni l'anniversaire des grandes journées , ni le mariage de sa fille , ne pourront obtenir une amnistie.
Et quand le nouveau ministre de Charles X arrive, au 43 mars, la violence à découvert arrive avec lui, les assommeurs sont embrigadés; dans chaque émeute , des citoyens sans armes , terrassés ou fuyans , tombent percés par le poignard , l'épée , le sabre ou la baïonnette ; on voit des cadavres jusque dans le Palais-Royal, à la porte du roi , tandis qu'à Grenoble des femmes et des enfant sont percés par le fusil du soldat.
Les ordres du jour et les proclamations excitent la colère de l'armée contre le peuple; le roi lui-même prodigue les éloges , les croix et les récompenses ; il remercie personnellement les soldats dont le fer a percé les Grenoblois : leur régiment aura, dit-on, l'honneur d'être la garde du trône , tandis que les gardes nationales qui ne montrent pas assez de dévouement sont brutalement licenciées et désarmées ; et comme si la quasi-légitimité devait avoir son quasi-repas du 1" octobre 4 789 (p. 47), on profite de l'arrivée d'un brave régiment de dragons, pour donner un grand repas de corps, auquel assistent les
ducs d'Orléans et de Nemours, le président du conseil, le ministre de la guerre , toutes les autorités militaires et tous les colonels de la garnison , et dans lequel on porto les toats les plus propres à animer l'armée contr» les citoyens. ( Moniteur du \ ^^ avril. )
Et quand arrive la déplorable collision des 5 et 6 juin, provoquée par Taggression de la police , rien n'égale la violence et la rage des vainqueurs... Des prisoiiniers massacrés ; des enfans percés de coups après le combat 5 des têtes broyées à coups de crosse de fusil!...
Ce n'est pas tout... Ici la chaleur d'un combat, et l'irritation d'avoir vu deux cents ouvriers et jeunes gens disputant la victoire à soixante mille hommes, aidés de je ne sais combien de pièces de canon , peuvent expliquer la fureur des combattans.
; Mais les violences après la bataille, dans les arrestations, à la préfecture de police!... Les insultes d'une tande d'agens patens et secrets , rangés en haie dans la cour; teurs outrages contre des hommes désarmés ; les moustaches arrachées, les coups de crosses de fusils, de baïonnettes , de poignards , d'épées et de sabres ; les coups de Sieds et de poings ; les coups de bâtons et de fouets ! . . . >es malheureux frappés, blessés, tués, entassés plusieurs jours dans les cachots , sans lits , sans paille , sans air , sans pain ! . . . Puis un roi parcourant triomphalement les boulevards, et donnant lui-même l'ordre de mitrailler pour en finir. Puis un personnage , qui n'est cependant pas Charles X , déclamant des vers , et riant dans un palais , au bruit des feux de bataillons , au bruit du canon qui fait trembler les vitres et qui tue les Parisiens!...
Puis, Louis - Philippe se vantant d'avoir pulvérisé, anéanti , exterminé une poignée de rebelles qui sont des bommes de juillet attaqués et provoqués par sa police, des jeunes gens , des Français, dont l'é^anger (s'ils avaient combattu l'étranger) aurait admiré l'héroïque courage ! . . .
Puis le soir, des promenades menaçantes, aux cris de :- A bas les républicains, les chouans et les carlistes!
Puis, lé même soir , le roi , qui vient de déclarer à Odi-
lon-Barrot , Arago et Laffitte qu'il ne mettra pas la capitaie en état de siège , changeant de volonté sur les instances de Tliiers et do Guizot !
Puis, après la \ictoire, et sans aucune nécessité, Barthe et Montalivet signant l'ordonnance de mise en état de siège, tandis que Poiignac et Peyronnet hésitaient au milieu du combat et du péril! . . . Barthe , ordonnant l'arrestation de trois députés ses collègues, dont l'un était son ami , qui seront peut-être à l'instant massacrés ou fusillés, tandis que Marmont déchirait les mandats d'arrêt et n'exécutait qu'en versant des larmes les ordres qui lui étaient imposés!
Puis la violation de la charte et des lois ; la tyrannie , la terreur 5 les citoyens livrés aux tribunaux militaires ; l'arrestation de Lafayette et de Laflîtte mise en délibération 5 celles de trois membres de l'opposition décidée dans le conseil 5 des mandats lancés contre eux sans motifs; leurs domiciles violés, et leurs papiers saisis par la police; des cris de fureur de la part des journaux ministériels contre l'opposition tout entière ; des menaces de gardes nationaux d'aller attaquer les députés chez eux!..
Pais , quand un mémorable arrêt de la cour de cassalion , réparant la honte d'un autre arrêt de la cour royale^ arrache aux tribunaux exceptionnels leur proie , des cris de rage des meneurs du juste-milieu contre les patriotes s Nous ne ferons plus de prisonnieis .' Puisqu'on ne veut pas. faire juger ces brigands par des tribunaux militaires, nous ferons justice nous-mêmes! A la première lutte, nous massacrerons tout!
Puis le pont d'Arcole ! . . .
V C'est le 28 juillet >! 852 ! C'est la nuit. Ils viennent de pleurer sur les tombes de leurs amis , de leurs frères, des martyrs de la liberté !... Ce sont des jeunes gens, des étudians aAix cœurs brûlans de patriotisme ! Ils s'arrêtent ; ils chantent... — Venez sur le pont d'Arcole, leur disent des voix inconnues , vous y serez mieux. — Ils y sont. . . Ils sont trente environ. . . Une femme est avec eux; elle chante \a Marseillaise .. . Ils répondent en chœur: Allons, enfans de la patrie... Ils sont à genoux et à découvert. . . Elle chante encore ; Amour sacré de la pa-
trie..' Liberté, liberté chérie.... Tout à coup, plus de chants. ... Un grand tumulte , des cris de victimes. ... de grâce, au nom du ciel, achève-moi!... le bruit de corps jetés dans la rivière... Puis un effrayant silence.. . Et le lendemain , le pont lavé pendant la nuit.... Des traces de sang sur le plancher, du sang sur le fer de la rampe , du sang dans les rues adjacentes... Ciel! que de sang! que êe blessés ! que de morts! que sont-ils devenus? La Seine roulant leurs cadavres sous les filets de Saint-Cloud , leur donnera-t-elle l'Océan pour tombeau?... Quels sont leurs noms?... Quelle est cette femme?... Qui sont-ils? N'outils ni concitoyens , ni amis, ni frères, ni pères?... Ils n'ont donc pas de sœurs? ils n'ont donc pas de mères?... Hier, à cette heure, on a vu des sergens de ville embusqués dans les ruelles voisines , aux deux extrémités du
pont Qu'y faisaient-ils? Guettaient-ils leur proie?. . . .
Quels sont les assassins? Quoi! la justice ne répond pasT Desmortiers, qui poursuit avec tant d'ardeur un mot, une phrase des jeunes gens , des députés , Desmortiers ne le sait pas encore! Et le roi, père de la jeunesse. . . qui s'est dit à elle à la vie, à la mort... le roi ne sait rien!.. Épouvantable mystère!... Affreuses ténèbres! Horrible nuit! La police, aux yeux d'Argus, ne sait rien! — Mais qu'entends-je?... Ils ne feront plus d'émeutes! — Écoutons , Figaro va parler : La république a fait le plongeon... La république nage entre deux eaux!...
Barbares ! Et vous osez parler de 93 ! . .
Et des passans sont au nombre des victimes !
Mais où sont donc la civilisation, la sûreté personnelle, la sécurité publique ? Quel ouvrier , quel garde national , quel citoyen riche ou pauvre , quelle mère accompagnant sa fille , peut avoir la certitude de ne pas se trouver au milieu d'une semblable boucherie , et de ne pas être clandestinement assassiné sur un pont ou dans une rue , lo soir , en regagnant son domicile ? %*
§ 5-1 . — Système de prétendue légalité. — Nombreuses violations de la charte et des lois. — Etat de siège,
*^ Le S août, nous l'avons vu (page \ 78), le duc d'Or-
léans déclare mauvais citoyen celui qui n'obéit pas à la loi 5 il pousse le respect pour la c'narte, non pas jusqu'à refuser la place de Charles X î?t d'Heuri V, mais jusqu'à consentir à nommer lui-mê'iûe le président de la chambre des députés , uniquement parce que la charte donne ce pouvoir à Charles X.
Le 9 août, il jure de ne gouverner que par les lois, et selon les lois.
Depuis , Louis-Philippe et ses ministres ne parlent que de légalité ; ce sont eux qui invoquent à chaque instant la légalité, comme si les patriotes n'en voulaient pas , comme si ce n était pas eux au contraire qui repoussent l'arbitraire et réclament l'empire de la loi.
Mais cette affectation d'amour pour la lé^ralité n'est- «11e pas une ruse du juste-milieu , une véritable déception?
Ne sont-ce pas souvent les despotes et les tyrans qui parlent le plus de légalité? N'est-ce pas au nom de la légalité que Louis XVllI et Charles X ont cent fois violé la charte , et sous prétexte d'en assurer à jamais les bienfaits, que les criminelles ordonnances du 25 juillet ont déchiré cette charte?
Et vous? voyons.
Louis-Philippe n'a-t-il pas violé la légalité quand il a reçu pendant dix-huit mois une liste civile d'environ 57 millions qui n'était pas votée ; quand il a nommé directement les maires dans les départemens de l'Ouest ; quand il a nommé des pairs avant la révision de l'article 25 ; quand il a choisi des mineurs pour les revêtir de la pairie ; quand il a invoqué une disposition transitoire de la charte de -1844 pour refuser de réviser les pensions irréguHèrement accordées aux émigrés et aux chouans; quand il a interdit des représentations théâtrales 5 quand il a ressuscité un édit de \ 666 pour punir les médecins de garder des secrets dont la révélation aa contraire serait punie par le code pénal ; quand il a déclaré qu'il n'exécuterait pas les lois à l'égard de la du- "éhesse de Berry ?
rfa-t-il pas surtout violé la constitution et les lois quand , à Paris et dans la Vendée , il a lui-même déclaré
l'état de siège, distrait des citoyens de leurs juges naturels pour les livrer aux tribunaux militaires, sans même respecter le principe sacré de la non-rétroactivité?
Oui , après moins de deux ans de règne , Louis-Philippe a déchiré la charte aussi manifestement que Charles X, et bien plus manifestement même, car il l'a déchirée après la révolution , après les imprécations de la France entière lancées contre le parjure de son prédécesseur, après l'expulsion du roi coupable et la condamnatioa de ses ministres , après l'introduction dans la charte de dispositions destinées à prévenir de pareilles violations , après une victoire , et sans aucun prétexte de nécessité , quand rien ne pouvait servir d'excuse, quand tout signalait la mise en état de siège comme un criminel renversement de la constitution et des lois , et les ordonnances de juin comme plus inexcusables encore et plus odieuses que celW du 25 juillet. *^
§ 52. — Sijtéme de la liberté individuelle. — Justice.
« Je jure , dit Louis-Philippe , le 9 août , de faire rendre bonne et exacte justice à chacun selon son droit. »
<i 11 est juste ( dit Barthe dans son discours du ^2 » août, après avoir fait un pompeux éloge du peuple ), » il est juste que désormais, depuis le premier jusqu'au » dernier échelon de la police judiciaire, chacun, tout ea » remplissant les devoirs rigoureux résultant d'une né- » cessité impérieuse , comprenne bien néanmoins les » égards que l'on doit à tout prévenu, le respect que l'on » doit à cette dignité d'homme dont les condamnés eux- » mêmes sont rarement tout-à-fait déchus , et le prix de » cette liberté personnelle à laquelle les mesures provi- » soires ne doivent porter atteinte qu'avec la plus sage » circonspection. »
Voilà les promesses.
Eh bien ! la restauration s'est-ellc jamais jouée avec tant d'impudence et d'inhumanité de la liberté des citoyens et de la sainteté du domicile ?
La police faisant d'innombrables arrestations et arrêtant les citoyens sans preuve ; pénétrant dans les domiciles et fouillant tous les papiers les plus secrets , même des membres de la représentation nationale ; entassant les inculpés {réputés innocens) dans des lieux étroits et infects , sans feu , sans air , sans lits et souvent sans pain j mêlant l'écrivain et Taccusé politique avec le voleur et l'assassin , la malheureuse mère de famille avec la prostituée , les gardant arbitrairement des semaines et des mois avant de les livrer aux magistrats : un infâme panier à salade pour transporter les prisonniers ; une infâme souricière pour les recevoir en attendant l'interrogatoire ; des quatre , six , huit , dix mois de détention provisoire ea attendant un jugement qui déclare l'innocence ; d'infâmes espions jetés au milieu des cachots*pour trahir la confiance de l'infortune ; de barbares agens accablant d'outrages et de violences leurs prisonniers désarmés 5 d^ innocens ruinés , désespérés , malades , mourant dans les prisons ; enfin des condamnations d'une impitoyable rigueur, voilà le spectacle que présentent aujourd'hui la justice et la police ! voilà les égards qu'on a pour l'homme et pour le citoyen , pour la liberté et pour l'humanité !
*^* Du reste le sanctuaire de la justice est-il respecté dn pouvoir? Quand il s'est agi de juger certains accusés politiques , l'accusateur et le juge n'ont-ils pas été appelés, pendant la nuit , par une voix à laquelle il est difficile de résister, et devant laquelle l'indépendance a besoin de tout le courage de la vertu? Et quand soixante magistrats réunis ont presque unanimement sanctionna la mise en état de siège , la distraction des juges naturels et la violation du principe de non-rétroactivité , le bruit adroitement répandu d'une prochaine réorganisation de la cour n'a-t-il pas eu d'influence sur ce trop mémorable arrêt? **
§ 53. — Sysième envers la liherté de la presse,
Âmîs de la révolution , so«to:iez la presse ; ennemis , détruisez-la , car c'est elle qui a préparé et provoqué l'insurrection de juillet.
Quels sentimens inspire -t- elle â Louis -Philippe? Voyons :
« Il ny aura plus de délits de la presse, » dit le duc a'Orlëars, le 31 juillet, à rHôtel-de-Ville.
S'il y en a, dit la charte du 7 août, ils auront la garantie du jury.
Les poursuites seront hien rares, dit le nouveau procureur du roi Barthe , dans son discours d'installation du à2 août ; nous n'intenterons de procès que quand l'évi' dence du délit en imposera la nécessité.
La presse , à qui Louis-Philippe doit en partie sa couronne , et qui , pendant long-temps , trop confiante corama la nation , appuie le gouvernement. naissant^ mérite qu'on soit fidèle à ces promesses.
TVIais la presse ouvre enfin , les yeux et aperçoit le danger : elle cesse d'approuver et de louer ; elle avertit, elle critique , attaque ; on l'appelle alors la mauvaise pres^e^ jonla hait,, on voudrait l'anéantir, et les persécutions d« la restauration recommencent contre elle. Que disrjéî jamais la restauration n'a montré tant d'acharnement contre les écrivains indépendans, et tant de partialité pour les soudoyés de la police. , , , ^
Non seulement les journaux sont saisis presque ch||qiui jour, mais les écrivains sont arrêtés, jetés dans les. ca[chots, mêlés à des voleurs , traduits devant les conseils dji guerre , menacés de la mort ; les i^nprimeiu's sont poursuivis , les presses sont confisquées ou hrisées; la Trihune est saisie soixante fois en deux ans. A-t-çlle le courage d« défendre le trésor public et l'industrie franç^also en dénonçant les scandaleux achats de fusils anglais, ou hian de citer l'histoire en réponse à d'imprudentes flatteries,; on s'efforce de la ruiner par d'excessives amendes , dont l'une s'élève jusqu'à 45,000 francs; et cependant, sur soixante saisies de la police , cette justice , si rigoureuse , recojiBôit qufi. cinquante n'avaient aucun Jiiotif. Et c« n'est pas la plus odieuse vexation ! ce n'est pas le plus scandaleux abus du pouvoir! Et vous osez vous vanter d« Votre respect pour la loi , pour la liberté de la pressa pour le droit sacre de propriété !
Mais pourquoi donc cet acharnement tout particulier contre la Tribune? Est-ce parce que , dès le 50 et le 51 juillet, tandis que presque tous les journaux baissaient pavillon devant le duc d'Orléans , la l'rihune seule eut la pensée de lui faire opposition en demandant, non pas qu'il lût exclu , mais que la nation fût consultée pour le choisir? Sa prévoyance , son courage et sa constance , qui doivent être un titre à l'estime des patriotes , sont-ils des crimes aux yeux du juste-milieu?
., Du reste, c'^st la presse que le despotisme redoute la plus ; c'est elle que les despotes veulent étouffer en Allemagne ; eijSi l'on en croit certaine révélation, Louis- Philippe aurait secrètement excité Tattaque dirigée maintenant contre elle par ses alliés : c'est la presse de Franc* surtout qu'on veut empêcher de crier garde à vous!
§ 54. — Faits particuliers caractérisant la marclie contre-révolutionnaire du gouvernement.
Nous avons déjà vu la conférence entre cinq députés et les pairs , le 50 juillet, la prière adressée au duc d'Orléans, son arrivée dans la nuit, sa confiance enTalleyrand le 5\ , sa proclamation , sa visite à THôtel-de-Ville , ses discours, son empressement à arrêter l'organisation da 20 bataillons de la garde nationale mobile ordonnée par la commission municipale , sa nomination comme lieutenant-général du royaume par Charles X le 4" août, l'abdication du 2, le dépôt de cette abdication , l'ouverture de la session du 5 août, la nomination du président de la chambre des députés par le lieutenant-général da royaume , le choix fait par lui de Casimir 'Périer pour président, le projet de baser l'élection sur l'acte d'abdication et d'appeler le nouveau roi Philippe V, la conservation de la charte de 4 8^ 4 , sa révision en quelques tieures, etc.
Nous avons vu les amis de la restauration et de la'légitimité , c^est-à-dire les ennemis de la révolution , constamment appelés au ministère et dans les fonctions pu- |[)Uques, tandis que les patriotes, d'abord ménagés, sont ^suite repoussés et proscrits.
Nous avons vu les systèmes d'impopularité , d'ingratitude , d'aristocratie, de division , de corruption , de dissimulation , de tromperie , de mensonges et calomnies , de police, de violences, d'illégalités, de persécutions contre la presse, etc., appuyant le système de quasi-restauration et de quasi-légitimité.
Pour compléter le tableau, revenons au \" août, et réunissons d'autres faits qui caractérisent la marche coiitre-révolutionnaire du gouvernement.
Le Temps du 4" août dit, et le Moniteur du 2 répète :
« Un pouvoir rigoureux et ingrat vient de succomber.
1) L'autorité qui lui succédera prouvera sa clémence » pour les vaincus , sa reconnaissance pour les vain- » queurs.
» Occupons-nous des veuves et des enfans : Pensions » viagères , souscriptions , places réservées dans les écoles » d'industrie, tout cela leur appartient.
» Aux morts, des honneurs, des souvenirs, des noms » gravés sur le bronze, dos anniversaires.
» Aux vainqueurs qui survivent à leur triomphe , des » récompenses publiques, une fête bjémunératoire. »
» Que tout Paris , sauvé par eux du despotisme et du » massacre , se porte au devant de leurs pas, s'associe à » la justice du gouvernement , et joigne à des offrandes » d'honneur l'hommage inappréciable d'une grande pon pulation qui salue ses sauveurs !
» Effaçons , sous les trophées de la gratitude publique , » les vestiges d'un désastre heureusement limité !
» Honorons les tombes!
» Adoptons les berceaux !
M Récompensons les braves !
» Nous ne doutons pas que l'autorité ne donne bien- » tôt des ordres pour que ces vœux soient accomplis , » pour qu'une grande fête nationale rassemble tous w les Français. C'est l'expression d'un sentiment una- » nime. Nous ne faisons sans doute que devancer les in- » tentions du pouvoir. »
Oui, des honneurs, un triomphe, une fête nationale, de l'enthousiasme pour la révolution , pour la liberté, pouc la patrie!....
Non, non, dit le d--:c d'Orléans : il n y a pas ^'e révolution, mais seulement une résistance, une défense ^ un événement, même une déplorable catastrophe , comme il l'écrit à Nicolas.
Il veut bien rendre une ordonnance dés le 1" août, pour permettre à la nation de reprendre ses couleurs, comme si elle ne les avait pas déjà reprises elle-même! Guizot voudrait même que la commission municipale demandât officiellement cette pernimion , comme si le lieutenant-fjénéral était souverain , et le peuple sujet ! Le duc daigne aussi s'occuper d'abord de nommer ses jeunes Cls , les ducs de Chartres et de Nemours, qra)idscroix de la léfjion-d'honneur, et d'autoriser leurs altesses royales à prendre, à la cbambre des pairs, pendant la session, le ramj et les places qui leur appartiennent (par droit de naissance).
Il daigne aussi nommer Pasquier , un des auteurs de la restauration, prési<lent de la chambre des pairs, avec «1 00,000 fr. de traitement.
Mais point de fêtes
On s'empresse au contraire de ' faire disparaître les mots égalité , 27, 28 et 29 juillet inscrits par Lafayette sur le drapeau de la garde nationale.
On s'empresse d'effacer l'empreinte des halles ei des boulets qui décoraient l'Hotel-de-Ville , le Louvre, l'Iustitut, les Tuileries, le Palais-Royal, etc.
Mais les monumens funéraires (que la commission municipale a ordonné d'élever sur tous les lieux où reposent les dépouilles des citoyens morts pour la patrie , et dont ©lie a chargé l'Académie des Beaux-Ai-ts de proposer les plans), où sont-ils?
Où est la narration officielle des traits d'héroïsme et d'humanité qui ont illustré la grande semaine , narratioa que la commission a décrétée, et dont Plougoulm a sollicité et obtejm l'honneur d'être chargé? Où donc «st «ette histoire si intéressante pour la gloire nationafe.? Est-ce pour ne pas la faire que l'historien a reçu la crtnx 4'honneur?
Où est le monument voté par les députés le 6 aoiX , *vec cette inscription :
A la ville de Paris, la France reconnaissante f T. I. 41
On détruit autant que possible l'inscription Pont d' Aréole que, dès le 29 juillet, le peuple a écrite avec un pinceau sur le pont qui conduit à THôtel-de-Ville , pont sur lequel un jeune enfant brava la mort et périî, en y plantant un drapeau tricolore : car pourquoi cette inscription du peuple? C'est un souvenir du fameux pont d'Arcole en Italie sur lequel Bonaparte ou plutôt Augereau planta le drapeau français au milieu de la mitraille autricbienûe; mais le juste-milieu , qu'effraie la mémoire de Bonaparte on de Napoléon , publie que l'inscription vient uniquement de ce que cet enfant s'appelait Arcole. — Cependant Louis-Philippe a commandé quatre tableaux pour l'Hôtelde-Ville,etun d'eux aura pour sujet lepont d'Arcole: Que. représentera-t-il ? L'héroïque enfant plantant son drapeau le 28 juillet, et tombant sous les balles des Suisses et de la garde de Charles X? Non, le peintre fera entrevoir à travers les ténèbres de la nuit , des jeunes gens chantant la Marseillaise le 29 juillet -1852, assassinés par qui?
Si Ton supprime les monumens en l'honneur de la révolution , en revanche , on conserve le monument expiatoire élevé dans la rue d'Anjou à la mémoire du duc d'Enghein.
On conserve celui de la place Louis XV construit pour honorer Louis XVI et pour outrager la nation. — Pour le soustraire à la justice populaire, le prudent architecte se hâte d'y faire graver ces mots : Monument à la charte ; et le juste-milieu, assez rusé pour faire comme on dit, d'une pierre deux coups, se hâte de publier que cette inscription est l'ouvrage du peuple lui-même et la preuve qu'il veut conserver le monument et la charte. Mais par quel étrange mu^tif ce monument n'est-il pas achevé avec sa destination nouvelle , quand il gâte et obstrue la place qu'il devrait décorer? Veut-on rétablir le monument c;cpiatoire , comme on maintient le deuil du 2\ janvier^
On s'obstine à conserver les trophées du Trocadéro , qui ne disparaissent que devant la colère de l'émeute.
La volonté populaire qu'on invoque hypocritement en faveur de la charte a vainement , dans les trois grandes journées , condamné et brisé les fleurs ds lis , les armoi-
ries et les inscriptions royales ; on repousse toutes les observations , on brave tous les dangers pour les conser* ver ; on les verrait encore sur les drapeaux , sur le sceau de l'état , sur les monnaies , sur les croix de mission , et partout, si la redoutable voix de Témeute ne les avait do nouveau fait disparaître.
Mais Yefjîgie d'Henri IV est formellement conservé© par une ordonnance sur la croix d'honneur , qui continue d'avoir pour rivales les croix de Saint-Louis , du Saint- Esprit , etc.
On accorde quelques indemnités , quelques pensions ^ quelques médailles et quelques croix aux héros de juillet»
On accorde douze croix d'honneur à l'école Polytech* nique, quatre à l'école de Droit et quatre à l'école de Médecine, infiniment moins qu'à la garde nationale, à la ligne et à la police , quand elles auront combattu ces mêmes jeunes gens , ces mêmes hommes de juillet.
Mais tandis que les émigrés et les chouans regorgent encore d'indemnités et de pensions , on ne veut accordée aucune ou presque aucune réparation pour les condam^ nations politiques subies sous la restauration et pour les spoliations commises contre les officiers des Cent^owrs-
Bourmont figurera long-temps sur la liste des maré« chaux de France ; Marmont y restera ; mais la famille de Ney ne peut obtenir la révision de son jugement ou plutôt de son assassinat. On refuse même de rétablir son portrait dans le salon des maréchaux, et ce refus est motivé sur le ( je ne sais quelle épithète employer ) préteite qu'on veut faire exécuter un portrait plus ressemblant; '
Quand Lafayette parle de la famille Napoléon , on in* voque les traités de 4 81 Ç ii^^osés par l'étranger: et ceit» famille est proscrite ^^r'^^uis - Philippe comme par Louis X VIJI' et Charges- Jt. On promet bien de rçtajUil^ flur la colbJift^ J^ atatue renversée par l'invasion éiraô^ gère ; raî^^.ce n'est plus aujourd'hui que la ^parole des rois est sft^née, et les cendres du. héros sont refusées par ^^ Fraïîçai» à la France.
Manuel et Benjamin Constant ont contribué à préparer
la révolution , et le peuple reconnaissant veut porter leurs bustes au Panthéon: on fait espérer, on promet, pour ainsi dire ; mais Manuel est un révolutionnaire qui a parlé de répucjnance pour les Bourbons ; la branche aînée Ta fait exclure de la représentation nationale , et la branche cadette ne peut le reconnaître digne de la reconnaissance de la patrie.
Mais tandis qu'on repousse les hommes delà révolution, on fait tout pour les hommes de la légitimité.
Vouloir sauver Polignac , c'est tout risquer , son trône , sa tête et sa famille. N'importe, on brave tout, et ce n'est certainement pas par affection pour Polignac , Peyronnet et autres. — Quel est donc le puissant motif? Eslee un engagement envers Holy-Rood ou l'étranger ?
Non-seulement on a fait donner plus de 600 millg francs en or à Charles X, on Fa fait accompagner par trois commissaires ; on a consenti qu'il mît douze jours pour se rendre à Cherbourg; mais on fait avorter la proposition Baude en ^185^ et la proposition Briqueville on ^ 852.
On repousse l'expression Vex-roi Charles X, et l'on yeut l'appeler encore le roi Charles X.
On veut faire acheter ses biens par l'état et les conser- -Yer , comme si l'on voulait qu'il pût les retrouver un jour.
On ne veut pas hannir la branche aînée , mais seulement lui inierdire le territoire sans prononcer de peina contre sa réapparition , et l'on semble même ne pouvoir ie décider à promulguer la loi.
On déclare même que si Ton saisit la duchesse dt Berri, on la reconduira tout simplement à Holy-Rood, tomme si l'on voulait l'encôijiiager à revenir.
Quand on a souffert qu'elle débarquât dans le Midi, qu'elle tentât d'y allumer la guerre civile, (yielle travée- *ât palslbie"^^^^ ^^ FraaCç entière , qu#^^'établît longtemps dans la Vendée , et qu elle vînt même,. ^t-on , jusqu'à Paris; on déclare, le 6 jum 4852, qu> ne con. intira jamais à terminer ses courses et ses complots par U« draie sanglant , comme si ce n'était pas I^^ncourager {faire couler le sang d«s gardes nationaux et des soldats,
comme si l'on craignait soi-même de fusiller le peuple^ de mitrailler la jeunesse , de verser des flots de sang dans les rues de Paris !
Les carlistes sont ménagés , acquittés partout; les com' plices de la duchesse sont remis eu liberté par la cour royale d'Aix , tandis que les patriotes sont poursuivis ave« fureur, condamnés, écrases d'amendes.
L'école Polytechnique , dissoute par la dernière ordonnance qu'a rendue Charles X , est également dissoute par Louis-Philippe , qui prive impitoyablement de leur état de jeunes patriotes , successeurs de ceux qui ont mérité tant d'éloges, et qui, comme eux, pourraient rendre tant de services à la patrie.
On voudrait pouvoir annuler le peu d'améliorations faites à la charte le 7 août , notamment celles concernant Vinitiative accordée aux chambres comme au gouvernement , le principe électif dans la garde nationale et dans les administrations municipales et départementales.
Les lois promises , ordonnées même par la charte sur l'organisation départementale , sur l'administration des communes et des départemeus , sur l'instruction primaire et publique , et sur la responsabilité des ministres et da lenrs agens, sont ajournées avec affectation.
Le divorce est repoussé par Louis-Philippe comme pap
Louis xvin.
Le deuxième anniversaire de juillet passe sans fête , ni au Panthéon , ni à la Bastille , sans qu'on entende ni la Marseillaise , ni la Parisienne, sans que le mot révolution soit prononcé , ni dans le programme , ni ailleurs.
Mais on y marie des filles de blessés de juin avec des Messes de juillet , et peut-être bientôt l'anniversaire de juin aura la préférence.
Comme Charles X , Louis-Philippe se fait appeler Je roi très chrétien , et essaie de se faire appeler roi de France ayant des sujets.
Il s'intitule lui-même très haut , très puissant et très excellent prince ou seigneur, et fait inscrire, dit-on, le contrat de mariage de sa fille à la suite de celui de la duchesse de Berri.
Il rétablit partout les inscriptions royales effacées en
juillet : Bibliothèque du roi. Jardin du roi On dira
bientôt sans doute : l'armée du ivi.
Déjà l'on dit la cour a pris le deuil.
Déjà Ton commence à publier officiellement que le roi €l la reine ont entendu la messe dans leur appartement, €t bientôt peut-être le Moniteur annoncera chaque jour cette importante nouvelle à la France.
Où veut-on donc nous conduire?
§ 55. — Abus de confiance. — Trahison envers la révolution.
Dans la chambre des représentans , à la séance du 25 juin 4845, lorsqu'il s'agissait de donner un successeur à mpoléon, Boulay de la Meurthe disait :
« ».... Je vois que nous sommes entourés d'intrigans, » de factieux, qui voudraient faire déclarer le trône va-
* cent, afin de réussir à y placer les Bourbons Rien
» ne pourra me détourner de dire la vérité ; je veux
» mettre le doigt sur la plaie ! Il existe une faction
» d'Orléans; oui , d'après des renseignemens certains » (fournis par Fouché) , je sais que cette faction est pu- » rement roijaliste. Je sais que son but secret est d'en- » tretcnir des intelligences , même parmi les patriotes. » Au reste , il est douteux que le duc d'Orléans voulût 5» accepter la couronne, ou, s'il l'acceptait, ce ne serait » que pour la restituer à Louis XVIII. »
t Je puis l'assurer positivement, » dit un autra membre.
liOrs de son passage à Nancy, en juin 4831 , le maire l'ayant reçu à la porte de la ville , Louis-Philippe lui ré- |K>ndit :
Q J'ai toujours été, comme vous le dites, dévoué
M franchement à la cause de la liberté , à tous les inté- » rets nationaux, et au maintien de nos institutions { la » diarte de 4844 ). Quand elles ont été violées , j'ai cru w que mon pays avait besoin de moi, et, fidèle à sa voix, » je suis accouru pour l'empêcher de devenir la proie de • l'anarchie. »
Le maire lui ayant dit :
« Sire , la France n'a point d'arrière-pensée dans ses » opinions en faveur de la monarchie constitutionnelle » rendue à la pureté de ses principes; et votre cœur est » trop généreux, trop français pour accueillir des insi- » nUations dont le déplorable résultat serait de séparer » encore les intérêts du prince et ceux de la nation . »
Louis-Philippe répondit :
« Les insinuations que vous redoutez ne peuvent se )) faire auprès de moi. Je suis trop connu pour que per- » sonne , et surtout ceux qui m'entourent , osassent ja- » mais tenter de me séparer de ma nation , de me per- » suader qu'il existe pour moi d'autres intérêts que ceux » de son bonheur, de sa liberté et de sa grandeur. On » sait que cette doctrine est contraire à celle que j'ai soua tenue toute ma vie ; j'ai toujours pensé qu'il n'y a de » gouvernemens solidement établis que ceux qui s'iden- » tifient avec les intérêts nationaux , avec la gloire et les » libertés de la nation. Lorsqu'un gouvernement s'aper- » çoit qu'il ne peut plus agir conformément à ces intérêts,
» IL DEVRAIT ABDIQUER DE LUI-MEME. Voilà qUcls SOnt
» mes sentimeus... Vous pouvez compter sur ma loyauté, » sur ma franchise , et sur mon entier dévouement à la » patrie. »
La Gazette et ses filles soutiennent publiquement, et répètent tous les jours , que Louis-Philippe n'est que lieutenant- général du royaume pendant la minorité d'Henri V, et que bientôt il descendra du trône pour faire place à son neveu , son souverain et son maître.
Défendant un journal légitimiste devant la cour d'assises de Paris, à la séance du ^^ août, Hennequin vient de dire :
« Et ne craignez pas, Messieurs, que l'absolution que » nous sollicitons de vous inquiète le pouvoir 5 notre mise » en jugement lui suffit. Croyez-le bien , messieurs, si le M pouvoir nous accuse , nous qui professons des principes » dont il se rapproche chaque jour, c'est qu'il veut cacher » l'amour qu'il ressent pour nos doctrines. S'il appelle i) sur nous avec assiduité des condamnations rigoureuses, J> c'est qu'à ceux qui vont chercher sa pensée au fond de
» ses actes, il veut être en possibilité de répondre : « Ehl i> cumment peut-on rae supposer des sou/eoirs et des pré- )> dilections de légitimité, lorsque les organes de la légiî> timité, lorsque les instruniens de la légitimité sont mis » en prison par mes soins ?»
<( Telle est, Messieurs, la vérité. Oui, le pouvoir » n'attend que le moment de dire avec Sixte-Quint : Je M tiens enOn les clefs de saint Pien^e 5 je n'ai plus besoin » de dissimulation : que ceux qui m ont cru faible et ti- » mide se détrompent. »
%* Ce serait la plus infâme trahison !
Mais , quand on examine tous les faits , n'estron pas tenté de croire que Louis-Philippe ne se considère réellement que comme lieutenant-général ou régent ; qu'il n'agit que dans l'intérêt d'Henri V, et que, après avoir Tolontairement suscité mille embarras, son intention est ^'abdiquer, comme il l'annonçait à Nancy ?
Car si le 50 juillet , il se fût concerté avec Charles Xj si, nouveau Zopire, il eût voulu se dévouer pour conser- Ter le trône à Henri V , en empêchant la proclamation de la république , et surtout de Napoléon , aurait-il pu faire autre chose que ce qu'il a fait?
Aussi quelle confiance, quelle joie ne manifestent-ils pas , les partisans d'Henri V !
JEt quand les prêtres , les carlistes , Hennequin et les ùazettes disent que Louis -Philippe est d'accord avec Holy-Roodj quand ils citent tous les faits qui l'indiquent, que de crédulités ne rencontrent-ils pas dans le paysl Que d'incertitudes au moins ne jettent-ils pas dans les esprits !
Et que de mal ne produisent pas ces apparences , ces bruits, cette crédulité et cette incertitude elle-même!
Cependant je l'admets, Louis-Philippe désire conserver le trône pour ses enfans et pour lui , et c'est là le but de tous ses efforts.
Mais dans ce cas là même, ne veut-il pas tout simplement prendre la place de Charles X et d'Henri V , et-se considérer comme roi légitime? Si ceux-ci mouraient subitement, comme vient de mourir Napoléon II, n'invoquerait-il pas la légitimité? Si , dès aujourd'hui , les car-
listes voulaient Vadopter , ne s'appuierait-il pas sur eu\ et sur tous les principes de la restauration et de la légitimité pure? S'il était définitivement admis et appuyé par l'étranger , ou s'il parvenait à transformer les soldats en séides, ne traiterait-il pas la liberté, la nation, les républicains , les patriotes , en un mot , le parti du mouvement , lout comme et mieux encore que pourrait le faire Charles X?
Et tout cela n'est-il pas une trahison envers la révolution de juillet ?
Si les députés , les pairs , le duc d'Orléans et le duc de Chartres , avec son régiment , s'étaient unis à Charles X et à sa garde royale, ils auraient été vaincus ou vainqueurs : vaincus , ils auraient eu le sort de Charles X , et \e peuple aurait choisi Napoléon II ou la république; vain-f queurs , le peuple n'aurait eu de reproches à faire qu'à la fortune.
Mais , députés , pairs , duc d'Orléans , tous ont fini par faire cause commune avec l'insurrection : c'est au nom et sous la protection des insurgés qu'ils ont agi ; ce sont leurs intérêts qu'ils ont promis de garantir ; c'est l'ouvrage du peuple vainqueur qu'ils devaient consolider.
En éludant la souveraineté nationale , en lui substi-i tuant la restauration et la légitimité , ils ont abusé de la confiance des insurgés , filouté la victoire , escamoté la révolution et trahi celle-ci.
Car, je le demande, si les vainqueurs avaient pu deviner l'avenir, n'auraient-ils pas expulsé les députés , Içs pairs et le duc d'Orléans , comme ils ont expulsé Charles X?
Ils ont donc été trompés I
Oui , dans mon opinion , il y a trahison envers la réfO* lution , envers les combattans et les vainqueurs ! >.
La flatterie peut le nier ; mais c'est.^e sentiment unr- Tersel. ,,^
Et l'on s'étonne de l'irritation populaire I
Comme si , en France surtout , la déloyauté n'irrita pas plus que la viole^jce ! ., ,^:
Mais si l'étranger déclare la guerre popr rétablir E[e&- •«- t. "^- ' - 14» '?
li V5 si les carlistes et les meneurs du juste-milieu trahissent pour faciliter l'invasion et la restauration, que fera Louis-Philippe? résistera-t-il à l'étanger? Ou bien, pour laisser la place à Henri V , abdiquera-t-il sous prétexte d^éviter la guerre et l'invasion?
Cette abdication ne serait-elle pas encore une horrible TBAHISOîf ? **
§ 56. — Louis-Philippe gouverne seul. — Responsabilité.
*^* Une des plus grandes accusations dingées contre Louis XVI , c'est d'avoir trompé ses ministres en leur cachant beaucoup de ses actes , et un des plus grands reproches qu'on puisse faire à Napoléon , c'est d'avoir eu , malgré tout son génie , l'insolence de ne rien communiquer à la nation, et d'imposer à tous sa volonté.
Comme Napoléon , Louis-Philippe se croit à^étoffe et de taille à manier la dictature: il veut tout voir, tout diriger et tout ordonner. — 11 ne veut pour ministres que des secrétaires obéissans ou dévoués.
Pendant quelques mois, il admet quelques hommes îndépendans , Lafayette , Dupont et Laffitte , parce que leur popularité lui est d'abord indispensable^ il se montre facile pour les actes ordinaires et de peu d'importance ; mais il compte assez sur la confiance qu'il a su leur inspirer, pour oser leur imposer Talleyrand ; et ils ont la faiblesse d'accepter la plus grande impopularité de Tépoque pour représenter à Londres la France et sa révolution populaire.
Plus tard , il déclare à son conseil , que quelle que soit Topinion de celui-ci , il est lui-même décidé à laisser entrer les Autrichiens en Italie.
Quant aux actes qu'il est possible de leur cacher , notamment sa correspondance avec les rois ou les cabinets étrangers, il fait comme Louis XVI, il la cache, et ne met dans sa confidence qu'un aide-de-camp, ou Sébastiani , ou Montalivet : souvent même, il en fait un mystère à tous. — Tantôt un ministre complaisant signe une lettre sans la lire ; tantôt un autre remet une réjponse qu'il n'a point lue. Une dépêche est envoyée au préfet de
Lille au nom de Montalivet qui n'en sait rien (4). L'annonce (si importante! ) de l'entrée des Autrichiens ea Italie est cachée cinq Jours au ministre de la guerre, (qui crie à la trahison contre Sébastiani , ) et même au président du conseil, h Lafjitte, à cet ami si dévoué , pour lequel on professe tant de confiance et d'amitié. La fameuse dépêche à l'ambassadeur à Constautinople , Guilleminot , est écrite à Tiusu du confident Sébastiani luimême (2).
Aussi le fier Casimir Périer , qui connaît toutes ces oachotteries , n'accepte-t-il la présidence qu'à condition que le conseil délibérera sans la présence du roi ; et Louis-Philippe n'y consent que parce que les opinions et les vues de ce ministre sont identiques avec les siennes.
Casimir Périer veut tout savoir ; mais il fait comme le roi : il a des mystères pour ses collègues , et leur cache , par exemple , la présence à Paris de la reine Hortense et de son fils , pendant l'anniversaire napoléonien da 5 mai 4 854 . M?is que de choses sont probablement cachées à Casimir Périer lui-même !
(1) Sébastiani, d'accord avec la camarilla, pousse à l'élection du duc de Nemours. Quand il est élu, le conseil refuse, et Sébastiani envoie le relus par un courrier. Mais la camarilla se ravise et deux fois presse Sébastiani de rappeler son courrier. Sébastiani ne peut y consentir. Alors la camarilla expédie secrètement par le télégraphe, au nom de Montalivet, au préfet de Lille Tordre d'arrêter le courrier. Le préfet répond de suite ^ par le télégraphe, qu'il vient d'exécuter son ordre. La répo,n«« télégraphique est remise , en séance du conseil , à Montalivet , qui, ne sachant rien, crie à la trahison! Vous êtes un enfant, lui dit quelqu'un; je vais vous expliquer .... On lui explique l'énigme, il paraît satisfait.
(2) Guilleminot reçoit une dépêche qui n'est pas de SébastiaiH, et, conformément à cette dépêche, il remet une note au mini||tre turc. L'ambassadeur de Russie a copie de cette note, et l'envoie à son collègue à Paris. Celui-ci se plaint vivement %. Sébastiani, qui , ne sachant rien, nie : on lui montre la note, et il reste confondu. Furieux contre Guilleminot , il le destitue, ta— Mais celui-ci arrive, veut se justifier, et fait des reproches à Sébastiani , qui, ne sachant toujours rien, prend le ton haut. Guilleminot lui montre la dépêche, et tout se découvre. Séba»tiani reste de nouveau confondu et donne sa démission ; msû* on le supplie , il reste.
D'ailleurs, après sa mort, Louis-Philippe ne lui donne pas de successeur 5 c'est lui qui préside; c'est lui qui ^ suivant Texpression d'un haut personnage, veut être paleiïiment le colonel d'un ministère qu'il fait mouvoir comme une compagnie de soldats, et qu'il remue comme de la bouillie.
Ni la nation, ni ses députés ne connaissent aucun des actes faits depuis deux ans avec l'étranger !
Et cependant les actes diplomatiques ont-ils jamais été si nombreux et si importans?
Les notifications de la révolution à tous les gouvernemens étrangers ; leurs réponses ; la marche des Russes contre la France en novembre 1 850 ; les négociations et les traités concernant la Belgique, la Pologne, l'Italie, Ancône , les petits états de l'Allemagne , la Suisse , le Portugal , Holy-Rood , la France elle-même ; tous ces actes peuvent décider de l'honneur et du sort de la nation , et tous ont été cachés ! —
Et cependant la duchesse de Berri, amenée par des vaisseaux sardes , aidée par les roubles de Nicolas , montre Henri V dans le Midi et dans la Vendée ! On nç sait où elle est ! Peut-être est-elle à Paris ! On assure qu'elle s'y trouvait les 5 et 6 juin !
Et le pays , embrasé par la guerre civile , est partout entouré d'ennemis menaçans et prêts à l'envahir !
Et les chambres ne sont pas assemblées !
Et un seul homme gouverne sans ministres ! Car enfin Sébastiani paralysé est-il un ministre? Barthe est-il un ministre? Girod de l'Ain, Montalivet, sont-ils des ministres? Soult, Louis, deRigny, sont des spécialités» comme on dit à la cour , mais sont-ils des ministres?
On pourrait donc prendre pour ministres des mineurs ^i des aveugles l .. ' ^ Et la charte est-'lùne vérité!
î/ Et le gouvernement représentatif n'est pas un mensonge aujourd'hui !
Et c'est pour cette liberté que le peuple s'est fait tuer dans les rues de Paris î
Et ce n'est pas traiter la nation comme tt»i enfant! Ce n'est pas se moquer d'elle et de ses représcutans î
Et si un roi se trompait! Si, comme Napoléon, il était trahi ! Si , comme Louis XVI , il trahissait lui-même ! . . . Et il n'aurait aucune responsabilité !
Mais est-il vrai que Louis-Philippe ne soit pas responsable?
Quoi! quand la légitime constitution de ^791 n'a pu rendre Louis XVI inviolable, l'illégitime charte de 48^4, irrégulièrement révisée en \ 850 , garantirait l'inviolabilité de Louis-Philippe ?
Mais quelle puérilité d'examiner une question que la force seule résout ordinairement !
Louis XVI et Charles X n'auraient-ils pas été inviolables s'ils avaient été vainqueurs? Polignac lui-même n'aurait-il pas fait condamner et fusiller ses accusateurs s'ils avaient été vaincus ? Louis XVIII au contraire , ramenant l'étranger en 'i 8 i 5 , n'aurait-il pas rendu compte au pays , si le pays eût ensuite triomphé contre lui ?
Mais laissons là la responsabilité matérielle : et la responsabilité morale! La nation n'a-t-elle pas le droit d'estimer ou de mépriser, d'aimer ou de haïr? Ces sentimens ne sont-ils même pas indépendans de la volonté?
L'histoire ne classe-t-elle pas les monarques parmi les Antonin et les Néron, etc., parmi les Henri IV ou les Charles IX, etc.?
Et , lorsqu'on fait honneur aux rois des victoires due« au courage de leurs soldats et des prospérités qui viennent sans eux et souvent malgré eux , celui qui perdrait sa patrie et la liberté n'en serait pas responsable devant la France , l'Europe et la postérité ! *^*
§ 57. — Protestations. — Démission de Lafayette. — Son
' explication avec le roi. — Démission de Dupont de
l'Eure. — Sa lettre au roi. — Démission de Laffitte.
— Funérailles de Lamarque. — Journées des 5 et 6
juin. — Discours de Fox en 4779.
La protestation des cent-jours et toutes celles que nous -*vons vues contre la restauration (page ^104) subsistent
encore aujourd'hui contre la continuation de cette restauration; et que d'autres s'y sont ajoutées depuis les journées de juillet !
Les cris de vive la liberté ! vive la république î plus de Bourbons! ne sont-ils pas d'abord d'énergiques protestations ?
Dès le 30 juillet , la Tribune demande la convocation d'une nouvelle assemblée nationale ; elle la demande dans Fîntérêt de l'ordre, de la paix, et du duc d'Orléans luimême {Tribune du 4 août); elle proteste et renouvelle constamment sa protestation contre Firrégularité de tout ce qui se fait.
Dès le 50 aussi , les patriotes réunis chez Lointier protestent également par une lettre adressée à la réunion des députés. {Tribune du 54.) •
Dés le 30 encore, la loge des Amis de la vérité, décimée dans les trois jours de combat , proteste de même, dans une adresse au peuple parisien. {Ibid.)
Le 54 , le comité central des Amis du peuple proteste aussi , à l'Hôtel-de-Ville , en présence de Lafayette , de la commission municipale et du nouveau préfet de Paris , en déclarant que les républicains les plus décidés sont prêts à accepter une dynastie nouvelle, si la majorité des citoyens la proclame. { Tribune du 5 août. )
Deux pétitions , présentées à la chambre des députés
Sar le même comité central des Amis du peuple et par 'autres patriotes, continuent la protestation. (Tribune des 4 et 8 août. )
I^es combattans veulent s'insurger le S'i pour obtenir un congrès national , et c'est Lafayette qui les en empêche en leur annonçant que le duc d'Orléans accepte un trône populaire entouré d'institutions républicaines. (P. 472.)
Trente ou quarante mille hommes des plus ardens courent à Rambouillet braver tous les dangers pour expulser Charles X entouré de sa garde , et c'est peut-être pour les empêcher de protester à l'ouverture de la session qu'on les laisse ainsi sortir de Paris.
Cependant un rassemblement assez nombreux proteste à la porte du Palais-Bourbon.
Le 6, la formidable voix des vainqueurs se fait en-
tendre à l'oreille des députés tremblans ; mais Labbey- Pompières, Benjamin Constant et Lafayette viennent successivement conjurer Forage. — Lafayette surtout déclare qu'il n'a pris aucune mesure pour protéger les députés , et qu'il y va de son honneur si ceux-ci sont attaqués. D conjure les assaillans de se retirer; et, pour ne pas compromettre le général , on laisse les députés consommer en paix l'usurpation des droits du pays.
Depuis, les démissions deCormeniu et d'autres députés, reconnaissant l'expiration de leur mandat , les démissions de Lafayette , de Dupont de TEure , de Laffitte et d'un grand nombre de fonctionnaires patriotes ne sont-elle» pas encore autant de protestations ?
IXPLICATIOIf DE LAFAYETTE AVEC LE ROI.
« Votre systène de gouvernement n'est plus le mien , » dit Lafayette au roi, le 25- décembre '1830, en lui » donnant sa démission ; il me semble que la confiance » publique m'a donné un mandat : je ne vous dirai pas » où il est écrit ; mais enfin le peuple français et beau- » coup de patriotes de tous les pays se persuadent que là » où je suis la liberté ne souffre pas de dommage. Or, je » vois que cette liberté est menacée, compromise, et je ne » Veux tromper personne. Au dedans et au dehors , la » marche de votre gouvernement n'étant point celle que » Je crois salutaire aux intérêts de la liberté , il n'y aurait » point de sincérité de ma part à rester plus long-temps » comme un corps opaque entre le peuple et le pouvoir. » Moi éloigné du gouvernement , chacun saura mieux h » quoi s'en tenir. » (Sarrans, tome 2, page 409.)
LETTRE DE DUPONT DE l'eURE A LOUIS-PHILIPPE.
27 décembre 1850. « Sire, » La retraite du général Lafayette va causer, dans » toute la France , une profonde affliction; je partage de • toute mon âme la douleur publique.
» M. Lafayette se considère comme destitué par la M chambre des députés ; et , de toutes parts , on se deman- ») dera quelle peut être la cause d'une semblable hostilité )) dirigée contre 1 illustre général , au moment où il ve- » nait de contribuer si puissamment au rétablissement « de l'ordre dans la capitale.
» La tendre amitié, la conformité de sentimens poliw litiques qui m'unissent à ce grand citoyen ne me per- » mettent plus de faire partie du ministère , où d'ailleurs ^> Ta taque de M. Boissy-d'Anglas me fait assez pressentir » que je fais obstacle aux vues de la majorité qui a ren- » versé le général Lafayette.
» Je suis entré au conseil, Votre Majesté le sait mieux » que personne , à mon corps défendant , et en faisant » violence à mon goût pour la retraite , déterminé seule- » ment par cette pensée patriotique que tout homme po- 1) pulaire devait son concours et son appui à votre gou- » vernement naissant.
» Depuis lors , la marche incertaine du ministère , la » présentation d'une mauvaise loi sur la liste civile (contre » laquelle j'ai dû me réserver le droit de voter hautement » dans la chambre ) , l'inconcevable retard apporté à la » ]^ésentation d'une loi électorale si impatiemment iviittendue par le pays, m'ont fait souvent éprouver le 'i* besoin de me retirer des affaires , et j'en ai bien des » fois exprimé la volonté devant tous les membres de M votre conseil. Cependant je ne Tai pas fait, toujours ») retenu par la crainte de susciter un nouvel embarras ♦> au miheu des dangers que pouvait faire naître le procès » des ministres.
• fi Aujourd'hui , Sire , ces dangers n'existent plus , et t» je suis libre de déposer un fardeau que je ne me sens >» plus la force de supporter, convaincu, comme je le B suis , que ma présence au conseil ne serait utile ni au » roi ni au pays, et que, par cela même, je ne puis plus )» consciencieusement en faire partie. Je déclare donc à » Votre Majesté que je lui donne ma démission , et que » j'attendrai ses ordres pour remettre le ministère à mon » successeur. (Ce sera Mérilhou!)
' » Je vous supplie. Sire, de ne jamais douter des vé- ■^> rîtablés sentimens qui m'animent pour votre personne
» et pour votre trône constitutionnel, dont je défendrai » les prérogatives avec le même dévouement que les li- » bertés publiques , qui doivent en rester à jamais insé- « parables.
» Je suis , Sire , avec un profond respect , etc.
« Dupont de l'Eure. »
Quel noble dévouement! quelle vertu patriotique! mais aussi quelle iwotestation ! et quel aveuglement pour un roi de se faire abandonner par de pareils hommes !
La retraite de Laffitte, le -H mars, n'est-elle pas aussi une éclatante protestation contre la violation du principe de non-intervention et contre l'entrée des Autrichiens en Italie (V. ci-après , § 40).
Les réclamations continuelles de Lafayette pour l'exécution du programme de THôtel-de-Ville; l'association nationale ; les réceptions triomphales faites partout aux Polonais; les brochures et les journaux; les souscriptions pour payer les amendes de la presse; les adresses; les; mascarades et les charivaris contre le juste-milieu; leg sérénades et les ovations pour l'opposition; tout cela ne forme-t-il pas une chaîne non-interrompue de protesiat^<)ns?
Les émeutes elles-mêmes ne sont-elles pas de terribles 2)rotestations populaires?
La résistance de tant de conseils municipaux , de tant de maires, de tant de gardes nationales qu'on se croit dans la nécessité de dissoudre ; la tiédeur et le dégoût de la garde nationale en masse; ne sont-ils pas encore des protestations ?
V opposition , qui proteste formellement contre V ordre du jour motivé , contre les ordonnances du -19 novembre, et contre les expressions roi de France et sujets, ne proteste-t-elle pas sans cesse à la tribune contre le funest» système qui détruit la révolution?
Son compte-rendu, par lequel elle déclare à la France que le gouvernement est sorti des conditions de son exiS' tencSy n'est-il pas la plus expressive des protestations?
Et le convoi de Lamarque !
Louis-Philippe et le juste-milieu ont employé toutes les ressources du gouvernement pour faire des funérailles de Casimir Périer une manifestation publique en faveur de leur système : escorte nombreuse ; ordre à tous les employés subalternes ; invitation à tous les hauts fonctionnaires et à tous les gardes nationaux ; voitures royales ; souscriptions ouvertes, excitées et presque imposées partout pour élever un monument ; exemple donné par le roi et la famille royale , qui souscrivent , dit-on , pour plus de 'l 00,000 francs; oraisons funèbres dans tous les journaux de la trésorerie ; rien n'a été négligé ; et le temps était superbe ; mais ni le peuple , ni la sincérité ne s'y trouvaient , et les funérailles du héros du 4 5 mars n'ont été qu'une vaine et minutieuse cérémonie.
Le juste-milieu fait tout, au contraire, pour empêcher ou paralyser le convoi de Lamarque : deux bataillons seulement escortent le corps du lieutenant-général député; la garnison, qui viendrait tout entière saluer une des gloires de l'armée , est consignée , officiers et soldats, dans les casernes ; l'ordre le plus arbitraire , le plus despotique et le plus puéril en même temps sort du cabinet du ministre de la guerre , et consigne aussi les élèves de l'École Polytechnique : on consignerait également . le peuple , si l'on pouvait ; et la pluie qui tombe à torrens seipble vouloir le consigner en effet.
Mais ni le temps, ni la crainte de déplaire au pouvoir , rien n'arrête la manifestation de la reconnaissance populaire et de la désapprobation publique contre le système.
Des gardes nationaux veulent porter le corps , et ne le déposent qu'à regret sur le char funèbre.
Lafayette , avec un ouvrier décoré de juillet; Laffîtte, avec un des rédacteurs des journaux indépendans ; le maréchal Clauzel , avec un soldat ; Mauguin , avec un élève des écoles, tiennent les quatre coins du drap. — Hommes du peuple , soldats invalides , gardes nationaux, jeunes gens , réfugiés de toutes les nations que Lamarque a défendues à la tribune, se disputent l'honneur de traîner le char que voudrait traîner aussi l'Ecole Polytechnique.
Des députés et des fonctionnaireg; Gérard et vingt gé-
iiérauî ; une foule d'officiers ; plus de vingt mille gardes nationaux de toutes les légions ; des citoyens de toutes les classes , les réfugiés , les décorés de Juillet , des ouvriers, les écoles , portant une foule de bannières nationales et étrangères ; cent cinquante mille hommes peut-être suivent le char à travers deux ou trois cent mille spectateurs , tantôt visibles et tantôt cachés sous leurs parapluies, couvrant les boulevards , garnissant les fenêtres pavoisées de drapeaux , montés sur les arbres et sur les toits , et présentant , par la variété des couleurs , le plus magnifique tableau.
En passant devant la rue de la Paix , la vue de la colonne entraîne inopinément le cortège autour d'elle. Lafayette et Clauzel s'inclinent, aux acclamations de la foule , devant ce monument de la gloire de nos armes ; et le char reprend sa course par le boulevard.
Oh ! si la pluie , si la confusion qui s'en est suivie , si l'empressement et l'enthousiasme populaire avaient permis de conserver symétriquement l'ordre établi par les commissaires ; si , comme ils le voulaient , ces cent cinquante mille citoyens avaient pu suivre , découverts , silencieux et mornes , les restes d'un immortel défenseur de la liberté , quelle éclatante ji^'otestation contre un système contre-révolutionnaire , Ûberticide et déshonorant !
Mais ce serait la mort du juste-milieu , et le juste-milieu veut , à tout prix , l'empêcher.
Il a quarante mille hommes de troupes , la garde nationale , celle de la banlieue qu'il a convoquée d'avance , sa garde municipale , ses sergens de ville et sa police : tout est préparé.
Dès le matin , quelques sergens de ville viennent provoquer les jeuues gens réunis sur la place Louis XV, et sont arrêtés par des gardes nationaux.
D'autres sergens de ville se jettent sur un drapeau qu'ils veulent arracher au convoi , se servent de leurs armes , frappent et blessent : trois sont désarmés , et l'on voit leurs épées dans les mains d'un jeune homme qu'ils ont presque aveuglé, et dont la figure est ensanglantée.
L'armée des agens de police , qu'on ne voit nulle part, est cependant partout , déguisée , mêlée dans la foule ;
semant mille bruits , poussant des cris , excitant et proroquant.
Sur la place Vendôme , quand passe , autour de la colonne, le corps accompajîné de Lafayette et Clauzel, le poste de Tétat-major rentre avec la sentinelle elle-même, ferme la porte , refuse les honneurs militaires au cercueil d'un de nos plus illustres guerriers, insulte manifestement le général et le cortège , tandis qu'un officier , se montrant à la fenêtre , semble vouloir exciter par ses gestes Firritation populaire : — elle éclate : c'est la garde nationale elle-même qui se précipite en avant 5 des cris de fureur se font entendre; les sabres sont tirés; 'a porte est assiégée; que de sang va couler! Heureusement le poste cède , sort , se range en bataille ; rend les honneurs militaires et le calme est rétabli.
Sur la place, en avant du pont d'Austerlitz , des dragons , dont la présence est complètement inutile ; des dragons envoyés (qui le croira?) par la police à Vinsu ^e r autorité militaire , apparaissent subitement de tous côtés , et ferment toutes les issues ; s'ils veulent charger et sabrer, ils vont faire un épouvantable carnage. Leurs dispositions paraissent hostiles, et l'on connaît le goût et 4'habitude de l'autorité pour la violence : on se croit menacé , mis en péril ; les femmes s'effraient , poussent des cris et veulent fuir. Nous laisserons-nous égorger sans nous défendre? crient les braves. Aux armes ! aux barricades ! On court dans les maisons voisines , et l'on revient avec des fusils ; les rues sont barricadées; quelques coups partent. D'où? Qui les tire ? Est-ce la troupe? est-ce le peuple? est-ce la police qui veut engager le combat? Mais quelques hommes tombent et le combat s'engage : la troupe se replie ; les postes sont attaqués , enlevés , désarmés ; le succès enflamme les combattans , leur nombre grossit ; la résistance devient presque insurrection ; en quelques heures , c'est au centre de Paris , c'est sur la place des Victoires que la victoire amène une 2ioignée d'hommes mit ép'ides. Avec les dispositions de l'armée, de la garde nationale , des jeunes gens et du peuple , s'il y avait un complot, un plan, un projet, une organisalion , des chefs et des proclamations , qui peut dire quel serait le résultat de cette étonnante soirée ?
Mais rien n'est médité , ni concerté , ni préparé du côté du peuple : ce n'est qu'une héroïque défense que U succès change en attaque individuelle.
Cependant , de l'autre côté , quelle différence et que d'avantages !
Tout est prêt , et agit d'ensemble.
Ce sont des chouans et des carlistes, disent aussitôt les proclamations de l'autorité!
Gare au pillage! crie partout la police aux marchands.
Gare à 95 et à la terreur! Voilà les républicains qui viennent d'arborer le bonnet rouge!
Mais qui l'a arboré? La police devait être là; elle y était : la police doit le savoir; elle sait; qui l'a porté? Qu'elle le nomme ! — Puisqu'elle ne le nomme pas, c'est elle qui l'a fait paraître; elle qui, seule, devait désirer son apparition , elle à qui seule cette apparition pouvait profiter.
Quoi qu'il en soit, le tambour se fait entendre partout • tout le juste-milieu s'ébranle : les meneurs se multiplient pour échauffer les autres ; partie de la police se travestit €n gardes nationaux pour entraîner la garde nationale et la ligne , et partie en hommes du peuple pour entraîner quelque portion du peuple. — Douze ou quinze mille Parisiens effrayés et trompés; quatre ou cinq mille hommes de la banlieue excités et égarés; quarante mille soldats: de l'artillerie ; des généraux ; le roi à cheval ; des feux de pèletons et de bataillons; des coups de canon contre quelques «entaines d'ouvriers et de jeunes gens résolus à se fair« tuer en combattant derrière des barricades ou dans des maisons.
Le juste-miheu reste enfin vainqueur; et l'on sait •omment les modérés exploitent leur victoire : on cou* Jiaît la violation de la charte, l'établissement de la dictature, la mise en état de siège, les tribunaux mihtaires les poursuites contre trois députés , les menaces contr* l'opposition entière, les arrestations, la vengeance, la . terreur, les condamnations à mort, etc.
en est-il moins une éclatante protestation de Topinion publique?
La catastrophe qui l'a suivi ne proieste-t-elle pas ellemême contre un système qui produit de si déplorables calamités ?
Faut-il donc que notre histoire présente de si frappantes analogies non-seulement entre la branche aînée des Bourbons et les Stuarts d'Angleterre , mais encore entra leurs successeur s'i car écoutez.
PAROLES DE IDX
Au parlement anglais» dans sa séance du 25 novembre 4779 :
« Sa Majesté est montée sur le trône entourée des » plus flatteuses espérances... Quel changement! son » empire est troublé , ses conseils sont dans Terreur , et » l'amour de son peuple est aliéné. Je ne fais malheur m reusement que répéter ici ce qui se dit partout : la
• peuple murmure, il s'agite, et bientôt sa patience sera m à bout; il se fera justice.
• Chacun sait que les droits de notre monarque na
• sont fondés que sur les débris des Stuarts, circonstance » qui doit toujours être présente à sa mémoire. Il est » certain que la race de ce nom est détestée dans ce pays,
• et que Sa Majesté a peu à redouter de leurs préten-
• tiens; mais elle doit toujours se rappeler que c'est & •^ l'atrocité et à Tignorance de mauvais ministres que \m a Stuarts ont dû leur chute. Quelle occasion n'aurait pas N un descendant de cette race pour faire valoir ses préi>. tentions dans le régne actuel? Ne pourrait-il pas nous » dire :
4 Vous avez banni mes ancêtres du trône et expulsé 9 toute leur postérité pour des fautes commises par leurs
• ministres ; et cependant les ministres actuels sont dix » fois plus ignorans encore, pour ne pas dire criminels^ m et tandis que vous prodiguez à votre souverain le titre » de meilleur des rois , ses ministres ont rendu son » règne le plus infâme de tous les règnes qui aient désho- » noré la nation. »
N Les «linistres , accablés de tout le poids de ces aocu-
» gâtions , ont néanmoins encore Timpudence de parler n de leur innocence. Mais ce mot d'innocence ne s'ex-
>» plique-t-il pas par un autre mot ignorance? et
» l'ignorance d'un ministre n'est-elle pas un crime ?
M Le ministère peut se flatter, autant qu'il lui plaira, » d'avoir toujours la majorité^ et d'être sous sa sauve- » garde ^ mais quand une nation est réduite à un tel état » de misère, que les lois elles-mêmes ne lui présentent
» aucune garantie ce que la loi du pays n'a pu faire,
» la loi de la nature le fera. »
§ 58. — Fautes commises. — Carlistes. — Meneurs du juste-milieu. — Masse du juste-milieu. — Comhattans. — Transfuges. — Chefs du parti patriote.
Que les carlistes et les vieux contre-révolutionnaires so soient opposés à la révolution , et qu'ils veuillent aujourd'hui la détruire, c'est tout simple; ils sont constans dans leur hostilité déclarée.
Que les meneurs du juste-milieu, ces partisans connus de l'aristocratie , de la restauration et de la légitimité , ces sangsues de tous les régimes, ces valets de tous le« pouvoirs , ces séides de tous les despotismes , ces grands seigneurs de la hourse et de l'agiotage , aient escroqué la révolution , c'est tout simple encore ; ce sont des ennemis du peuple et de la liberté.
Que la masse de la garde nationale et du juste-milieo, bourgeois pacifiques, mais timides , marchands honnêtes et laborieux , mais nécessairement influencés par les riches, par les capitalistes et par les banquiers, patriotes sincères mais confians , se soient laissé séduire par les protestations et les caresses royales, égarer par les mensonges journaliers de la police et de l'autorité, effrayer par la fausse peur de 95 et du pillage; qu'ils aient considéré comme des amis du peuple et de la liberté certains libéranx. de l'ancienne opposition, Casimir Périer, par exenïj/Uî, l'aristocrate des aristocrates; c'«st un malheuc sans doute qu'il faut déplorer pour eux et po«rr nous , mais qui ne doit pas surprendre , ce sont des amis qui reviendront à nous.
Que les comhattans aient eu tant de confiance dans la
(novembre 1833) EXPLIQUÉES ET ÉCLAIRÉES
DE