DEMISSION DE LAFFITTE. — MINISTERE DU 45 MARS
Mais Laffitte, convaincu sans doute que le roi veut la paix à toiitprix, et qu'il emploiera tous les moyens pour arriver à son but , craignant de se déshonorer en participant à la honte et à la ruine de la France , offre enfin sa démission.
Casimir Périer pense absolument comme le roi : c'est lui qu'on désire 5 il est tout prêt ; le moment est arrivé : va-t-on s'empresser d'accepter la démission?
Pas enô«re : il faut des formes : au 50 juillet , Laffitte a procuré la couronne; au 5 novembre, il s'est dévoué pour accepter un poste périlleux que chacun refusait à cause du péril ; c'est un ami : on invoque l'amitié ; ou
proteste; on s'attendrit jusqu'aux larmes On ne peut
accepter sa démission.
Mais Laffitte , ne pouvant pousser le dévouement jusqu'au sacrifice de l'honneur, convoque le conseil, le -in , au ministère des finances , développe de nouveau son système , et somme ses collègues de choisir entre ce système et sa retraite immédiate.
Chacun garde le silence ; mais tout est déjà secrètement convenu ; les ministres abandonnent Laffitte et leurs antécédens; le dévoué Montalivet déclare enfin qu'il préfère le système de Casimir Périer; c'est-à-dire du roi; et , le lendemain , Laffitte donne irrévocablement sa démission, qu'on accepte. Le 4 5, Casimir Périer est président du conseil; et Casimir Périer, ou plutôt Louis-Philippe, appuyé sur un ministère obéissant et sur un juste-milieu complice, va continuer à l'aise le sacrifice du principe de non-intervention; il ne s'agit plus que d'avoir assez d'adresse et d'audace pour tromper la chambre et la nation.
La chose est déjà faite : Louis-Philippe, sans doute mystérieusement d'accord depuis long-temps avec C. Périer , a secrètement consenti à toutes les demandes de l'Autriche ; en voici les preuves.
Dès le 25 février , les troupes autrichiennes sont entrées à Firenzuola , dépendant du duché de Parme , et , dés le 5 mars , elles sont entrées à Modène.
Dans une circulaire datée de Rome, le 24 février» le colonel Ravinetti écrit aux troupes papales : (( Bonnes » nouvelles ! le roi de France , par un cowrier exprès , » donne au Saint-Père l'assurance de sa protection et de » son intervention pour maintenir les états pontificaux î) sous le gouvernement du Saint-Siège. » — Mais l'au- » nonce de ce courrier n'est-elle pas une ruse et un mensonge ? Non ; car aussitôt qu'il a reçu Ja nouveUe de la révolte de Bologne , c'est-à-dire avant le 15 février, Louis-Philippe a fait donner au pape des témoignages de son intérêt et de sa sollicitude , ainsi que nous le verrons ( page 25 ) par une note de M. de Saint- Aulaire, et du reste, Y intervention du gouvernement français est manifeste.
Le ^4 février, Soult, à qui l'on a affirmé qu'un corp$ de six cents réfugiés italiens, venant de la Corse, a débarqué à Carrara , ordonne d'arrêter les Italiens qui se trouvent en Corse , et de saisir l<3nrs armes et leurs équipemens.
A cette fausse nouvelle, Sébastiani en ajoute , le 6 mars , une autre qui n'est guère plus vraie , c'est qu'un rassemblement de réfugiés italiens , formé en Corse , menace la Toscane, Rome et Naples; et Soult ordonne de nouveau , par le télégraphe , d'empêcher tous préparatifs contre ces états , d'arrêter les Italiens , de ramener en France ceux qui en arriveraient même avec des passeports, et de poursuivre «n mer ceux qui pourraient être embarqués déjà.
Et ce n'est pas seulement par le télégraphe qu'on envoie cet ordre, mais par la poste, par estafette, par Toulon et par Livùurne, et même par un aide-de-camp qui va jusqu'en Corse , tant la mue, dit-on, est tour-
mentée d'inquiétudes et d'impatience sur le sort du roi de Naples son frère !
Et ce n'est pas seulement Soult qui doq^e ces ordres , mais Sébastiani qui , de sa propre main , écrit : « Agissez » avec promptitude , énergie et efficacité. La Corse doit » être UN APPUI et non un sujet d'inquiétudes pour les » GOUVERNEMENS DE l'Italie. Je Compte sur vous pour I) dissiper des rassemblomens qui voudraient troiibler la » paix de l'Italie, s'il en existe. Faites savoir à mes amis » que je ne saurais douter de leur coopération dans une » affaire aussi importante.
» Signé : Horace Sébastiani. »
Et tout cela s'opère à l'insu du président du conseil, le 6 mars, pendant qu'on lui cache la dépêche de Maison, arrivée deux jours auparavant !
Cependant les Italiens, confians dans les promesses de la France , ne s'occupent qu'à organiser leurs institutions , la garde nationale , les administrations des municipalités et des provinces , les tribunaux , etc. : les Bolonais poussent le respect pour le principe de nonintervention , qui doit faire leur salut , jusqu'à ne vouloir ni secourir Parme et Modène , ni chercher à s'emparer de Rome.
C'est en vain que les citoyens demandent au gouvernement provisoire des préparatifs de guerre : ses proclamations répondent que la France a promis de ne permettre aucune intervention étrangère , et que ce serait outrager cette grande nation que de douter de l'exécution de ses promesses.
Funeste confiance ! Les Autrichiens s'avancent avec des forces irrésistibles , ne dédaignent pas même de recourir au mensonge, en annonçant qu'ils ne veulent occuper que Ferrare, conformément au traité de Vienne, s'emparent de Bologne le 25 mars , sont maîtres de la Romagne , étouffent la révolution , et replacent ces malheureux peuples sous le joug de leurs oppresseurs.
« Soumettez-vous aux Autrichiens , répond Sèhastiani » à un envoyé italien : la France ne leur fera jja* la » guerre pour vous défendre. » (Lamarque, séance du 45 avril.)
« Pourquoi vous hattre, dit Saint-Aulaire aux avant- M postes de Forli? la France ne vous soutiendra pas , mes » instructions sont conformes à la conduite des Autri- » chiens. » {Ihid. )
Cependant les patriotes, trompés par leur gouvernement , trompé lui-même par la France , veulent résister en désespérés malgré l'infériorité du nombre. — Plusieurs se font tuer à Firenzuola , et dix-sept prisonniers sont promenés enchaînés la corde au cou dans les rues de Plaisance.
Avec deux ou trois cents braves, le capitaine Morcandi arrête plusieurs jours quatorze mille hommes du côté de Novi , et ne fait sa retraite qu'après avoir perdu soixantetrois de ses compagnons.
{Quinze autres veulent mourir à leur poste, ne se rendent qu'après avoir épuisé leurs munitions, et sont tués à coups de baïonnettes.
Borelli et Menotti , qui deux fois à sauvé la vie au duc de Modène , sont pendus par ordre de celui-ci.
D'autres gémissent dans les fers. D'autres, dont les propriétés sont confisquées, vont solliciter le pain delà pitié sur une terre étrangère.
Soixante-dix-sept patriotes, profitant d'une capitulation, munis de passeports visés par l'agent consulaire de France, embarqués à Ancône sur un bâtiment romain, et voguant vers la France , sont capturés , sur une mer neutre , par deux vaisseaux autrichiens , et jetés dans les cachots de Venise.
Vexations des Autrichiens , impôts écrasans , violation des capitulations accordées aux insurgés, abolition des institutions nouvelles , rétablissement de l'ancien despotisme , abandon des citoyens à des troupes de brigands , de galériens , de sicaires et d'assassins, vengeances , proscriptions et massacres , voilà les effets des interventions autrichienne et française ! — Voici maintenant quelques actes diplomatiques.
Note de M. de Saint-Aulaire au cardinal Bemetti, secrètaire-d'état.
« Le soussigné, ambassadeur de France à Rome, a
reçu avec reconnaissance la communication que Son Éminence le cardinal Bernetti , pro-secrétaire-d'état du Saint- Siège , a bien voulu faire d'itîie pièce imprimée à Ancône, et de laquelle il résulterait que les promoteurs et les partisans de la révolte dans les états du pape ont osé chercher une excuse de leur conduite dans de prétendues promesses de protection que leur aurait faites le gouvernement français.
» Le soussigné n'a pu voir, sans un \if ressentiment j les auteurs de cette assertion aggraver ainsi leurs fa\ites par des calomnies aussi contraires à l'évidence des faits qu'offensantes à la France. Le soussigné sait que ces assertions sont appréciées à leur juste valeur parles hommes sages de tous les pays , et le sentiment de la dignité de la France lui interdit toute espèce d'apologie. Néanmoins, le soussigné se plaît à rappeler les témoignages d'intérêt et de sollicitude que le gouvernement du roi très chrétien a donnés au Saint-Père , aussitôt qu'il fut informé de la révolte qui venait d'éclater à Bologne ( avant le ^ 5 février), et sa volonté manifestée plusieurs fois de rester fidèle aux traités qui garantissaient la souveraineté séculière du Saint-Siège. Ces intentions , ces sentimens , si hautement manifestés et confirmés , il y a peu de jours , par les explications loyales que le ministère français a données en présence des députés de la nation , seront sans doute suffisantes pour ôter tout crédit à la nouvelle , répandue depuis peu , de l'arrivée immédiate d'une armée française en Italie , dans le but de soutenir w»e nouvelle tentative de révolution. Le soussigné s'empresse de donner sur ce point , comme sur celui qui précède , les assurances les plus complètes et les plus explicites. Le gouvernement français ne veut et ne voudra jamais proétger, dans les états du pape , des entreprises aussi coupables qu'insensées , dont Veffet infaillible serait d'attirer sur les peuples de nouveaux désastres , et de retarder V exécution des généreux projets que le Saint-Père a conçus pour leur félicité.
» Plein de confiance dans les intentions du Saint-Père, le soussigné s'estime toujours heureux de concourir à leur-exécution par tous les moyens qui sont en son pouvoir, et prie Son Eminence monseigneur le cardinal Ber-
netli d'agréer lassurance de sa respectueuse considération.
» Rome, 29 avril. Signé ; Saint-Aulaibe. >.
Extrait de Yultimatum de la cour de Rome , en date du 5 juin.
« J'ai dit que le Saint-Père demandait cette évacuation ; mais alors seulement que Votre Excellence sera . comme je n'en doute pas , autorisée à prévenir toute espèce de danger qui pourrait en résulter , en publiant un acte officiel dans lequel Votre Eminence exprimera le vif regret avec lequel le gouvernement français apprendrait l'explosion de quelques nouveaux troubles dans les domaines du Saint-Siège , l'exécration avec laquelle il regarderait quiconque oserait en être Tautour ou le provocateur, et la nécessité dans laquelle il reconnaîtrait que le gouvernement pontifical se trouve d'appeler de nouveau l'intervention et les secours de Vètranger pour comprimer la révolte , sans que le pays y opposât le moindre obstacle , et y trouvât le moindre sujet de querelle.
1) Signé : Le cardinal Bernetti. »
Circulaire signée par M. de Saint-Aulaire , et adressée aux agens consulaires de France dans les états romains.
« Monsieur, j'ai l'honneur de vous informer que le Saint-Père vient de consentir au départ des troupes autricbiennes, qui vont opérer leur retraite le 'l 5 du présent mois de juillet. Dans cette circonstance, les représentans des puissances réunis à Rome ont cru devoir manifester au Saint-Siège le vif intérêt que leurs cours respectives prennent au maintien de l'ordre public dans les états pontificaux, à la cause de la souveraineté du Saint-Siège, à l'intégrité et à l'indépendance de cette mcine souveraineté. Je compte sur votre concours pour donner le plus de publicité à ces dispositions : vous offrirez aux autorités pontificales tous les moyens d'influence dont vous pouvez disposer, ei sous dèmenti4'ez officiellement tous les muu-
imis bruits de prétendus dissentimens entre les puissances.
n Rome^ 8 juillet ^Soi . Signé : Saint-Aulaire. »»
Extrait de la proclamation du général autrichien Frémont aux sujets romains, en date du \2 juillet.
« Les conséquences de toute nouvelle tentative ne manqueraient pas de retomber sur vous, puisque le noble but de tous les augustes soxiverains de l'Europe, qui s'occupent de votre hien-être, est la conservation des bienfaits de la paix. Sachez que tous sont d'accord pour ne tolérer aucune usurpation des droits de votre souverain. »
Après avoir occupé la Romagne pendant plus de quatre mois , et après avoir ainsi menacé de revenir, l'Autriche ne retire ses troupes qu'en laissant quinze mill« hommes à Ferrare et à Comaccliio.
Mais ses soldats rentreront à Bologne en janvier \ 852, quand les galériens à la solde du pape auront besoin de protection pour désarmer la garde nationale , et pour égorger à Ravenne, à Césène, à Forli et à Rimini.
Ainsi Ib. chose est manifeste et incontestable : Louis- Philippe consent à l'intervention de l'Autriche ; il fait plus, il intervient hii-même avec elle contre la révolution ,d'Italie; il viole doublement son principe de non-intervention si solennellement proclamé par lui : que va-t-il dire à la France ?
Ne pouvant avouer la vérité, le ministère la cachera tant qu il pourra ^ et ne fera ensuite que des demi-aveux. Puis, quand l'intervention sera connue, ne pouvant la justifier, il paiera d'audace et d'effronterie, empWera tous les moyens, le sophisme et le mensonge , puis l'injure et la calomnie contre les malheureux Italiens, et contre les Français cux-mème^.
Mous allons voir.
§ 4i . — Discussions jiarlementaires. — concernant Twitervention contre l'Italie.
A la séance du iS,C. Périer expose le système du <I5 mars ; voici la substance de son discours :
« Le principe de la révolution de juillet , dit-il , n'est pas l'insurrection y mais la résistance à Vaggression du pouvoir-^ c'est le respect du droit et de la foi jurée. — Le premier besoin de la France c'est d'avoir l'ordre et d'être gouvernée.
y> La sédition est toujours un crime. — La France ne doit ni se défler de l'Europe , ni donner à l'Europe des motifs de se méfier de la France. Nous aurons la paix , parce que les étrangers nous en donnent Vassurance la plus positive. — Nous adoptons le principe de non-intervention; nous reconnaissons que l'étranger n'a pas le droit d'intervenir à main armée dans les affaires intérieures d'un autre peuple ; mais nous ne nous engageons pas à porter nos armes partout où ce principe ne serait pas respecté. — Nous le soutiendrons par la voie des négociations; mais V intérêt et la dignité de la France pourront seuls nous engager à prendre les armes. — Nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause; le sang et les trésors de la Francs n^ appartiennent qu'à la France. — Nous avons de la s?/jjtpathie pour les peuples; mais nous ne voulons en provoquer aucun à l'insurrection , parce que cette provocation serait un crime centre le droit des gens. — Si nos frontières étaient menacées ; si la moindre atteinte était portée à notre dignité, nous nous défendrions f mais nota ne rechercherons ni le plaisir de combattre ni la gloire de vaincre 5 nous ne devons consulter que la justice et la raison d'état; l'émeute n'a pas le droit de nous forcer a la guerre , et la nécessité de la guerre n'est pas arrivée.
— Nous espérons le désarmement général; hâtons-le par notre sagesse , par notre respect pour tous les droits. — A^u-dedans, ordre et liberté; au-dehors ^«i.r et honneur.
— Rétahlir le pouvoir dans ses droits , c'est travailler ao maintien de la paix. — Tels sont les principes de l'an- Ôenne opposition ; telles sont les légitimes conséquences de la révolution dejmUet; et je n'ai accepté le ministère que pour les défendre, »
Vainement Salverte et Lafayette reprochent-ils au ministère de changer de maxime et de violer le principe df nçn-inter vent ion.
« En proclamant un principe (jènèreux, leur répond Séhastiani, la France n'a jamais entendu que ce principe pût être pour elle un casus helli , et s'est toujours réservé d'examiner s'il était de son intérêt et de sa dignité de déclarer la guerre. — Les puissances nous donnent ïassiLrance qu'elles ne nous attaqueront pas, et nous conserverons la paix. — Du reste, attendons qu'elles viennent franchir nos frontières et nous attaquer sur notre sol; là nous serons vainqueurs. — Si nous allons au-delà du Rhin ou des Alpes prendre Vinitiative, nous perdrons la sympathie et Vaffection des peuples , et nous nous en ferons des ennemis , ou bien nous aurons à supporter d'immenses sacrifices d'argent. — Cependant nous franchirions nous-mêmes le Rhin ou les Alpes si Yintérêt et la dignité de la France l'exigeaient. — Mais toute nation insurgée n'a pas droit à notre appui : toute peuplade en insurrection ne peut pas exiger que nous prodiguions nos trésors et notre sang pour aller la défendre. »
Vainement Saherte demande des éclaircissemens sur Yltalie.
n Je ne m'expliquerai point, répond Séhastiani, sur ce qui concerne les états romains : des négociations existent; c'est en dire assez pour que la chambre comprenne les motifs de ina réserve. Sur la question du Luxembourg, la même raison m'impose le même silence. »
Avec cette espèce de talisman que Séhastiani appelle à son secours dans toutes les circonstances embarrassantes, k ministère ne dira jamais rien au pays.
Vainement Lafayette dit-il à Séhastiani :
fl Je persiste à demander à M. le ministre des affaires étrangères s'il est vrai qu'il ait déclaré officiellement que le gouvernement français ne consentirait jamais à l'entrée des Autrichiens dans les pays actuellement insurgés de l'Italie?
» Oui , répond Sèbastiani en se levant ; mais entre s'opposer et faire la guerre, il y a une grande différence.
» Et moi continue Lo/aycf/c , je persiste à dire qu'aprés une telle (ùîclaration officielle , laisser ainsi violer i'ijonneur de cette ciéciapatiôil, en se contentant de s'écrier ; iVoîî? ;« "'!/ consens pas, n'est pas compatible avec
la dignité et Thonncur du peuple français. Je croyais' que lorsque le peuple français disait : Non, je n'y consens pa^, cela voulait dire : Je vous empêcherai de le faire. »
Vainement les patriotes qu'inquiètent les arméniens des rois, leurs menaces , Fentrée des Autrichiens en Italie, et rétran{]e condescendance du gouvernement français , forment-ils V Association nationale pour repousser l'invasion et la restauration; les ministres ont l'audace de la dénoncer comme une consjnration , et de menacer tous les fonctionnaires que leur patriotisme porterait à la signer.
Vainement , dans les séances des 29 , 50 et 51 mars , Lafaijette, Mauguin , Bernard , Jay , Salverie , Odilon Barrot, Tracy, soutiennent-ils :
Qu'il fallait parler aux rois , la lance au poing , et non le chapeau bas, que le gouvernement a officiellement déclaré qu'il s'opposerait à l'intervention de l'Autriche en Italie; qu'il s'est engagé envers les Italiens, qu'ainsi les secourir est un devoir de justice, dlwnneur et de dignité; que d'ailleurs les peuples étaient opprimés par la sainte-alliance , Tltalie par l'Autriche , la Pologne par la Russie, la Belgique par la Hollande; que leur affranchissement est éminemment juste , et que Yintérêt manifeste de la France lui prescrit de les défendre.
Vainement Corcelles repousse-t-il victorieusement un des sophismes les plus habituels du juste-milieu :
« On ose dire, s'écrie-t-il , que si nous intervenions en faveur des peuples , ce serait renouveler les persécutions de la sainte-alliance; ce serait tomber dans la chimérique ambition de ceux qui ont voulu soumettre l'Europe au joug d'une seule idée , la souveraineté nationale.
» Ainsi , à rAutriche seule , ou à la Russie , appartient le droit de soumettre l'Europe au joug d'une seule idée, la légitimités C'est le droit divin que nous avons rejeté, mais qu'apparemment il faudra bien reprendre, puisque la Russie , puisque l'Autriche s'arrogent , en nous méprisant , le droit d'imposer à l'Europe le joug d'une seule idée! »
Vainement, un des hommes les moins hostiles au ministère , M. Jay , dit-il à la tribune :
« Pour conserver la paix , ne sacrifions rien de notre dignité; accomplissons nos promesses; faisons respecter le principe que nous avons nous-mêmes établi ; donnons aux peuples opprimés qui hrisent leurs fers, tout l'appui de notre influence politique ; réclamons en faveur de l'héroïque Pologne l'exécution des promesses écrites dans des traités solennels; point de marque de faiblesse , car la faiblesse est mortelle aux gouvernemens comme aux peuples.
» Quand nous aurons mis de notre côté la justice* quand il sera prouvé que la paix ne peut être conservée sans déshonneur, sans danger pour notre indépendance ^ déployez le drapeau tricolore, toutes les sympathies du inonde civilisé seront pour vous, ce sera une guerre, non d'envahissement et d'ambition , mais de justice et de liberté. »
Mais les palinodistes , les doctrinaires et les juste-milieu peuvent-ils être embarrassés?
« Le roi, s'écrie Casimir Pèrier, n'a rien promis qu'a la France , et la France ne demandera au roi rien de plus que ce qu'il a promis. ■ — Les promesses de politique intérieure sont dans la charte :\oi\a noive programme? S'agit-il des affaires du dehors ? il n'y a de promesses que les traités. »
Suivant lui , le gouvernement n est pas plus engagé envers les Italiens que Louis-Philippe envers la France stipulant par Lafayette , le 54 juillet, parce qu'il n'y a pas plus de traité avec les Italiens que de contrat écrit avec Lafayette.
« Le sang et les trésors de la France n'appartiennent quà la France , » répète-t-il sans cesse ainsi que d'autres ministres , comme si c'était là le mot favori d'une idole à laquelle chacun s'empresse de faire sa cour! comme si le sang autrichien n'appartenait pas seulement aussi à l'Autriche , comme si cette circonstance empêchait celle-ci de secourir les gouvernemens contre les peuples.
Invo(|uant l'histoire de notre première révolution , Guizot prétend faussement que la France attendit alors que U territoire fût envahi par les Prussiens (en août 4792) , et force Lafayette à lui rappeler que la France avait dé-
claré la guerre ( le 20 avril précédent ) après le fameux traité de Pilnitz : comme si d'ailleurs les circonstauces étaient les mêmes ! comme si , en 4 792 , il y avait des révolutions d'Italie , de Pologne et de Belgique attaquées par une sainte-alliance ! comme si Louis XVI ne trahissait pas sa patrie !
Vainement, à la séance du 4 avril, Salverte, Thouvenel, Lamarque et Mauguin reprochent-ils au ministère qu'il viole ses déclarations et ses promesses ; que , par couardise, il laisse intervenir partout les rois contre les peuples ; qu'il compromet le saiwt de la France en laissant écraser tous ses alliés naturels , et en attendant que ses ennemis viennent tous l'attaquer sur son territoire ; qu'il est puérile de compter sur les assurances diplomatiques , que la guerre est inévitable ; qu'il vaut mieux l'accepter maintenant pour défendre et conserver nos alliés , et que, dans tous les cas , il est indispensable de se préparer à la défense.
Sèhastiani leur répond imperturbablement , tantôt en invoquant les nè(jociations et la magique réserve qu'elles imposent , tantôt en niant les faits qu'affirment ses adver* saires , et tantôt en affirmant hardiment des faits qu'ils disent faux ou qu'ils ne peuvent pas vérifier.
Vainement encore, dans les séances des 42 et 45 avril, Mauguin, Salverte, A. Delaborde, Jay, Lamai'que, Lafayette , Odilon Barrot soutiennent-ils :
Que le gouvernement devait accepter la guerre pour empêcher l'intervention de l'Autriche en Italie ; qu'il s'y est volontairement engagé envers les Italiens; qu'il y va de llionneur et de la dignité de la France 5 qu'autrement la foi française serait désormais la foi punique; que c'est aussi son intérêt; que l'on désire une paix honorable et sûre , mais que l'espérance de l'obtenir est une chimère ; que la guerre est inévitable 5 et que ce n'est pas une guerre de soldats et d'échiquier qui pourra sauver la France? mais une guerre de principes , de peuple et de nation.
Vainement pour prouver que, quand ils y trouveot leur intérêt les rois eux-mêmes font la propagande et
provoquent les peuples à liasurrection, A. DeJahorde citet-il la proclamation suivante :
Proclamation du (jouvernement autrichien aux Italiens en \S09.
« Italiens ! entendez la voix de la sag^esse ! Voulez-vous redevenir Italiens? Réunissez vos forces , vos bras et vos cœurs aux armes (glorieuses de l'empereur d'Autriche. Voulez-vous donc rester encore long-temps dans la fange de l'esclavage?
» Italiens ! un sort plus heureux se trouve entre vos mains, dans ces mains qui, sur toutes les parties du monde, ont été cueillir les palmes de la victoire, et qui les premières ont répandu les lumières des sciences et de la civilisation dans l'Europe encore sauvage.
» Vous , peuples de Milan , de Toscane , de Venise et du Piémont; vous tous, peuples d'Italie, rappelez à votre mémoire ce passé si heau , et vous serez de nouveau des Italiens , couverts de gloire comme vos aïeux , heureux et contens comme aux jours du passé.
» Signé: Tarcliiduc Jean. »
Perfides promesses des rois ! Malheureux peuples ! Sur la parole de l'Autriche , les Italiens s'affranchissent ; le pape leur promet la liberté et les retient dans l'oppression ; ils s'affranchissent encore sur la parole de la France , et c'est l'Autriche et la France qui les replacent sous le joug du pape !
Mais revenons à nos ministres.
Vainement encore Mauguin somme trois fois (4 et 42 «vril) Sébastiani d'expliquer ;)owr^uoi la dépêche de Maison a été cachée cinq jours à Laffitte, président du conseil : Sébastiani ne répond sur ce point que par un profond silence.
Mais il ose invoquer Vhonneur et la dignité de la France, et Casimir Périer a la même hardiesse.
Et cependant ils méconnaissent les engagemens pris par Louis-Philippe et son précédent ministère au nom de la France ! Et Soult, Sébastiani , Montalivet , d'Argout et Barthe renient leurs actes et leurs discours , comme s'il
suffisait à Louis-Philippe de changer son ministère , et même un seul ministre , pour annuler ses engagemens !
« En Italie, dit Casimir Périer le 9 août, vous avez vu, ainsi que nous l'avions annoncé à cette tribune, les troupes de l'empereur d'Autriche évacuer les états romains.
» La Roraagne est pacifiée. Cette faible insurrection, qui ne pouvait V affranchir , n'a point entraîné son oppression. Des réformes «ti/es ont été obtenues, en partie, grâce à nos nérjociations.
n Qu'y avait-il à faire de plus? Les événemens d'Italie étaient commencés lorsque notre cabinet s'est formé ; nous avons trouvé le duché de Modène envahi ; les Autrichiens étaient en marche vers la Romagne ; le gouvernement promit alors que , s'ils y pénétraient , ils ne l'occuperaient pas. Cette promesse a été remplie; l'Italie respire, et, sans nous, elle serait peut-être aujourd'hui le théâtre de sanglantes réactions
» Voilà des faits , Messieurs , qui prouvent que , sans la France et ce qu'elle a fait , les états du Saint-Siège seraient couverts de soldats étrangers , de proscriptions et de confiscations.
» La France a épargné à l'Italie les plus douloureuses conséquences d'une tentative manquée , et la paix générale a été maintenue. »
«Tout cela est faux, dérisoire et calomnieux, répond le lendemain à Casimir Périer, avec l'accent de l'indignation et de la douleur , un des patriotes italiens , M. >îisley : les changemens de ministères nous sont étrangers; Louis- Philippe et ses ministres avaient promis qu'ils s'opposeraient à l'intervention autrichienne : Louis-Philippe, le goiivernement français, la France, Sèhastiani, etc. , sont toujours là pour remplir leurs promesses , et ces promesses sont violées -. c'est vous qui êtes la cause de tous nos
jnalheurs ! Non , l'Autriche ne se retire pas parce
que vous l'avez demandé , mais parce que cela lui convient , puisque vous dites qu'elle est entrée malgré vous; non, elle n'a pas évacué , puisqu'elle laisse quinze mille hommes à Ferrare et à Comacchio , et qu'elle ne sort qu'en menaçant de rentrer. D'ailleurs, vous lui avez reconnu le droit d'occuper Parme et Modène, et vous n'avez T. II. 2*
rien fait pour ces deux pays. Non, l'Italie n'est pas pacifiée ; non , l'Italie ne respire pas ; non , l'Italie n'est pas à l'abri de l'oppression ; car vous l'avez mise sous le joug de l'étranger et de la tyrannie , de l'inquisition et des prêtres , des galériens et des brigands. Non , notre insurrection n'était pas faifo/e ; non , nous n'étions pas dans l'impossibilité de nous affranchir contre nos despotes; non , notre tentative n'a pas été manquée; car nous avons secoué le joug facilement , unanimement , et nous n'avons succombé que devant l'invasion , comme la France en 4814 et <! 84 5 , comme l'Espagne en 4825. Non, vous ne nous avez pas procuré des réformes utiles , mais vous nous avez ravi par la force les institutions nationales qu« nous venions de conquérir , et que vous n'avez fait remplacer par rien ou presque rien. Non, vous ne nous ave* pas préservé des soldats étrangers, des sanglantes réactions, des proscriptions et deslconfiscations , mais vous nous avez apporté tous ces fléaux. Non , vous n'avez pas obtenu pour nous une amnistie réelle ; car trente-six de nos meilleurs citoyens sont exceptés , et quatre mille fugitifs ne peuvent en profiter que sous des conditions tellement humiliantes qu'elles sont inacceptables. En un mot, complices de l'Autriche , et plus coupables qu'elle , puisque vous nous avez trompés , vous n'êtes pas nos bienfaiteurs , mais les plus odieux de nos oppresseurs. »
La chambre étant nouvelle , la question étrangère est de nouveau discutée devant elle , depuis le 9 au -1 6 août.
Mais c'est en vain que l'opposition , et notamment Thouvenel, Larabit, Clausel, Lamarque, Mauguin, Odilon Barrot , Bignon , Salverte , Pages , Suhervic , Lafaijette , Laffitte, Cahet, Gauthier de Rumilly ^ Tracy , Bernard, Demarçay , etc. , invoquent l'honneur et l'intérêt de la patrie ; c'est en vain qu'ils reprochent au gouvernement d'avoir abandonné et même trompé la Pologne, la Belgique et surtout V Italie.
C'est en vain que BiflfJion, armé detoutel'autoritéquelui donnent et son caractère modéré et sa réputation d'habile diplomate, leur reproche leurs bravades suivies d'une reculade qui enhardit l'Autriche à envahir la Romagnej c'est en vain mi'il les accuse d'avoir, par leur làcheié , donné du
courage à l'étranger et d'avoir tout sacrifié à la peur ée la guerre, sans avoir même acquis la certitude d'une paix honteuse.
Les ménagemens que Tusage impose à la tribune ne permettent pas à Topposition d'y dire toute la vérité : c'est le roi qui dirige tout ; c'est à son intérêt peut-être et à ses engagemens que tout est sacriflé ; c'est principalement son influence qui fait parler et voter un grand nombre de députés crédules , ou timides , ou séduits : chacun le sait , et personne ne le dit , tandis que les ministres , soutenus par une masse dévouée , nient hardiment des faits vrais , affirment des faits faux , cachent la vérité , et trompent à la fois leur parti , la Fi:i|nce et l'Europe.
« Soixante-dix-sept Italiens , dit Sébastiani , arrêtés par une frégate autrichienne , sont conduits à Venise : mais aussitôt nous intervenons pour demander leur liberté. L'ambassadeur de France à Vienne vient de nous annoncer par une dépêche , dont j'ai eu l'honneur de donner communication à votre commission , qu'ils vont être mis en liberté. Voilà ce que nous avons fait relativement aux personnes ; voyons quant au pays.
» Tout le monde sait que l'état de civilisation de k Romagne, ses préjugés religieux et son ignorance ne la rendent point encore propre aujourd'hui à recevoir le bienfait de toutes les institutions que nous avons le bonheur de posséder. Eh bien! qu'avons-nous fait? Nous sommes intervenus pour ainéliorer l'ordre administratif et l'ordre judiciaire , pour jeter les élémens d'une éducation constitutionnelle progressive qui les appelle à obtenir bientôt les avantages de la civilisation moderne. »
A l'assurance , à l'aplomb , au sang-froid , à la hardiesse avec lesquels le ministre des affaires étrangères affirme ou nie les faits , comment la commission , comment la chambre , comment le pays ne seraient-ils pas trompés! Les Itahens présens sont tellement étonnés eux-mêmes , qu'ils doutent de ce qu'ils regardaient comme certain , et prennent de nouvelles informations.
Mais bientôt l'imposture est découverte; l'indignation est à son comble ; et, le 'l 2 septembre, Misley répond pabUquement à Sèhastiani :
0 Ce que vous avez dit de la clémence du pape n'est point vrai : cîmiuante citoyens de la Romagne ont été arrêtés , et plusieurs sont encore en prison à Rome : je puis vous en donner les noms. Un bien plus grand nomhre d'autres (4,000) n'ont évité le même sort qu'en se condamnant à Vexil. Vous devez connaître l'amnistie proclamée par le pape 5 vous avez donc les noms de ceux qui en sont exemjHs (56). Quant au séquestre et à la «confiscation , une notification promulguée par le cardinal Bernetli a dû vous apprendre que l'on fait bien mieux les choses dans les états de l'église : on laisse leurs biens aux révolutionnaires , à la charge de payer au gouvernement ce qiœ la révolution lui a fait perdre , et dont il fixe le montant. Vous avez donc raison , monsieur , on ne confisque pas les biens , on force les propriétaires à les racheter.
» Quant à la mise en liberté des soixante-dix-sept prisonniers de Venise , vous avez indignement trompé la eov.imission et la chambre : non , vous n'avez point reçu du maréchal Maison la dépêche dont vous avez parlé (sans la communiquer ) , ou bien , c'est le maréchal qui a été trompé : car ces malheureux gémissent encore dans les cachots de Venise 5 l'empereur menace de les livrer au duc de Modène s'ils refusent les révélations et les dénonciations qu'on leur demande. »
■''Vous le voyez 5 pour disposer favorablement la comiàission de l'adresse en i 85i , Sébastiani leur parle d'une dépêche de son ambassadeur , annonçant que les soixante-dix-sept prisonniers de Venise vont être mis en liberté. Eh bien ! ils ne seront libres qu'en juillet -1852 ! Et Sébastiani voudra les envoyer à Alger ! Voilà comment les commissions et la chambre ont été trompées !
Quant à l'ignorance prétendue de la Romagne , ce n'est qu'une indigne calomnie.
i; Jusqu'à présent, dit Guizot, la guerre, qu'on disait prochaine , immense , inévitable , n'est pas encore arrivée, et nous jouissons au contraire de la considération de tous les rois étrangers. J'en prends pour preuve un simptôme que personne ne pourra récuser : Madame la duhesse de Berri s'est présentée dans divers états avec les
titres qu'une femme malheureuse peut avoir à leur intérêt , et pourtant elle a été partout refusée et écartée, nulle part elle n'a pu obtenir la permission de s'établir sur nos frontières 5 son frère même a témoigné quelque inquiétude de la recevoir chez lui à Naples , à quatre ou cinq cents lieues de la France. »
Eh bien ! rien de tout cela n'est vrai : on a souffert qu'elle préparât son expédition en Toscane , et qu'elle arrivât sur des bâtimens sardes : nous aurons donc la guerre !
Vainement le patriarche de la liberté fait-il entendre la voix de l'honneur et du patriotisme ; vainement somme-t-il encore le ministre des affaires étrangères, comme Va déjà fait trois fois Maugiiin , de donner des explications sur la fameuse dépêche de Maison , cachée pendant cinq jours '^ vainement le somme-t-il aussi de déclarer si l'Autriche est maîtresse d'envoyer de nouveau sa maréchaussée européenne en Italie.
« Dans toutes les circonstances , répond fièrement Sêhastiani, la France prendra conseil de son honneur et de son intérêt. »
Quel honneur ! quelle dignité ! cjuel intérêt ! que de beaux mots et que de vilaines actions !
Vainement Larahit , Mauguin , Salverte , Lafayette , Bernard , Glais-Bizoin , et une foule d'autres députés , demandent-ils la communication des pièces diplomatiques , en employant toutes les raisons qui peuvent piquer rhonnenr des ministres.
Rien ne peut ni toucher ni déconcerter Sélastiani : « On nous demande, dit-il, communication des pièces : le gouvernement s'est empessê de dire qu'il donnera à la chambre tous les documens qui lui seront nécessaires pour apprécier la marche et les résultats des négociations ; mais le gouvernement a d*éclaré en même temps qu'il est seul juge de l'époque à laquelle cette communication pouvait avoir lieu, u
Vainement de Tracy insiste-t-il en disant : « On vient de vous dire qu'on ne communiquera les » pièces que quand les traités auront été ratifiés Eh
B bien ! moi , je vous le prédis , vous n'aurez pas de » communication de pièces ! »
Et en effet cette communication, vingt fois demandée, et toujours promise , ne sera jamais donnée. On se jouera sans cesse de la chambre et de la nation !
Et le gouvernement , surprenant ainsi Yadresse et plus tard Vordre du jour motivé , interpellera son armée mitérielie, et lui dira : Vous avez jttgé mon système et mes actes ; vous m'avez approuvé ; vous êtes solidaires avec moi ; si je suis coupable et condamnable, vous l'êtes également ? — Non , non 5 vous êtes coupable seul ; vos meneurs sont bien vos complices ; mais les patriotes, qui ne vous ont soutenus que parce que vous les avez trompés i sont en droit de vous accuser de vos déceptions et de leur erreur.
La lutte parlementaire recommence aux séances des ^9 au20 septembre^ avec les mêmes armes, toujours pour l'attaque et la défense.
Guizot prétend que les Italiens ont été failles et enfans , ont manqué de courage et de dévouement , et ne sont pas mûrs pour la liberté.
N'est-ce pas insulter au malheur par des calomnies ? N'est-ce pas barbare quand ces attaques viennent de ceux-là mêmes qui les ont trompés , opprimés ou fait opprimer ?
« Il faut , dit-il , que les peuples aient souffert lon^- » temps pour pouvoir compter sur un secours étranger ; » il faut qu'ils aient lutté long-temps ; il faut qu'il ait » péri peut-être des millions d'hommes pour (|ue l'inter- » vention étrangère devienne naturelle et véritablement » utile. Ce n'est qu'après une longue persévérance, qu'a- » près des siècles d'efforts qu'on peut compter utilement » sur l'étranger. L'Italie, jusqu'à présent, n'a eu aucun » droit de compter sur votre secours. »
Quelle horrible politique ! Il fallait du moins l'annoncer en proclamant votre système de non-intervention ! Mais d'ailleurs secourez-vous la Pologne ?
« En Italie, dit Tliiers, nous ne sommes pas intervenus, parce que lintervention eût été la guerre» elle-même j
l'Autriche n'aurait pas souffert notre intervention , et h guerre avec T Autriche eût été la guerre universelle.
» Soyons sages, et nous n'aurons pas la guerre.
1) Ce sont nos excès de 4 792 et 11 795 qui l'ont alors nécessitée.
» La guerre ne devint réelle , active , qu après le \0 août , après des actes extraordinaires de notre part. Ce fut l'exagération de notre principe qui amena l'antipathie avec le principe contraire , et par suite la guerre. ( Réclamation à gauche. )
» Je suis prêt à recevoir des leçons d'histoire de mete honorables collègues qui m'interrompent ; cependant ma mémoire me fournit encore une preuve que c'est après l'événement duiO août que la marche des Prussiens sur Paris a eu lieu. » ( Nouvelles réclamations. )
Peut-on revenir de son étonnement ? Tout le monde sait que les Prussiens ont commencé le 2b juillet 4792 (voy. page 50, t. 4"); tout le monde sait que c'est leur invasion, précédée du fameux manifeste de Brunswick, qui a déterminé le 40 août ; et voilà Yhistorien de la révolution qui , démentant sa propre histoire , vient dire à la tribune que c'est le 4 0 août qui a déterminé l'invasion ! Se trompe-t-il ou veut-il tromper? Et c'est par de pareils moyens peut-être qu'on a décidé beaucoup de votes trop coufîans !
« Ce n'est pas tout , dit-il encore ; je ne crains pas de dire qu'il vaut mieux pour l'Italie que ce qui s'est fait soit arrivé que si nous avions fait la guerre pour elle.
» Si nous étions entrés en Italie, qu'aurions-nous fait? Nous l'aurions ensanglantée. »
N'est-ce pas une étrange calomnie contre la France ? Mais ne voyons que les Italiens.
Ainsi les Italiens pensent unanimement que leur intérêt et leur bonheur consistent dans leur révolution , dans les institutions qu'ils se choisissent , et Casimir Périer , Sébastiani , Montalivet , Barthe , etc. , décident le contraire ; ou plutôt , car il faut remonter à la source et avoir le courage de dire la vérité , Louis-Philippe tout seul se constitue le juge , l'arbitre , le souverain de l'Italie ! Il pourrait donc l'être aussi de tous les autres peu-
pies ! Mais n est-ce pas là la sainte-alliance et le droit divin , ou plutôt le droit infernal de la force ! N'est-ce pas agir comme le musulman Omar brûlant la bibliothèque d'Alexandrie pour l'intérêt des Ejyyptiens , comme le prêtre espagnol poignardant rAméricain pour son bonheur, comme l'inquisition brûlant le corps de l'hérétique pour sauver son âme ? Et que répondriez-vous au cosaque qui viendrait vous dire : « Pour Tintérêt et le bonheur de la » France , je viens brûler ses livres , fermer ses écoles , » détruire ses monumens, déchirer ses lois , lui ramener » Charles X , ou lui donner un autre maître ? »
A tous les sophismes et à tous les mensonges du gouvernement répondons en deux mots :
Lu justice et l'équité permettaient-elles à la France de défendre les Italiens contre l'intervention autrichienne ?
— Evidemment oui.
Vintérêt de la France prescrivait-il à Louis-Philippe la guerre plutôt que d'abandonner l'Italie à l'Autriche ?
— Incontestablement oui.
]^lionneur\e lui prescrivait-il également? — Evidemment encore oui.
Sans doute que la France ne doit rien aux peuples à qui elle n'a rien promis; sans doute qu'elle peut même révoquer sa promesse tant que le peuple qui l'a reçu n'a rien fait et ne s'est pas compromis ; sans doute , même après la révolution italienne , elle pouvait déclarer aux autres peuples qu'elle ne les protégerait pas contre une intervention étrangère : mais elle était engagée dlionnetir à soutenir les Italiens , parce qu'ils n'ont fait leur révolution que sur la foi de nos promesses.
Du reste , il est un fait plus grave peut-être encore que tous les autres , fait déjà publié sans démenti , fait dont la certitude m'est acquise , et dont la preuve se trouvera dans un ouvrage qui va paraître bientôt. Voici ce fait :
On se rappelle que sur la fin de 4 850 et au commencement de 1851 , les Italiens confient à Louis-Philippe leur projet de révolutionner Tllalie , en la réunissant sous le sceptre du duc de Modène , dont un fils pourrait épouser une princesse française.
Eh bien ! dans le courant de janvier 485-1 , Louis-Phi-
lippe , voulant sauver Naples , ou s'attacher le cabinet autrichien , ou seulement faire avorter une révolution nouvelle , envoie secrètement quelqu'un à Vienne , pour avertir Metternich de la révolution qui doit éclater en Italie.
Qu'on s'étonne après cela qu'il accède si facilement aux demandes de l'Autriche, et qu'il se compromette jusqu'à faire cacher cinq jours à Laflîtte la dépêche de Maison !
Louis- Philippe n'a donc pas seulement consenti et coopéré l'intervention autrichienne , après avoir solennellement déclaré qu'il l'empêcherait ; il a même provoque cette intervention !
§ 42. — Pologne, sa révolution , son manifeste. — Pozzo di Borgo , en 4792. — Pièces Uissées par Constantin. — Menaces de Diéhitsch. — Promesses de Louis- Philijjpe à Mortemai-t. — Négociations des envoyés Polonais avec Séhastiani. — Pologne abandonnée, trompée , scarifiée. — Consul carliste à Varsovie. — Déconvenue de Casimir Périer. — Circulaire sur la journée du 43 août. — Évactiation de Varsovie, trom.perie , trahison. — Fermeté de la dicte. — Protestation de Ryhinski. — Expatriation. — Actes de Nico^ las , cruauté , oppression , manque de foi. — Débats 2)arlementaires.
Après dix siècles de glorieuses destinées , trois fois victime de l'intrigue, de l'ambition et de l'injustice de l'Autriche , de la Prusse et de la Russie lâchement liguées contre elle ; trois fois démembrée ( en i 775 , 4 792 et -1794)5 réduite de seize k quatre millions d'habitans; mais toujours aussi généreuse et brave que malheureuse, protestant toujours contre la violence , la Pologne est enfin adjugée à la Russie par le congrès de Vienne, en ^ 8-1 5.
Mais , par estime pour les Polonais , et dans l'intérêt , soit de la France , soit de l'Europe elle-même , le congrès décide que la Pologne reprendra le titre de royaume , sous la domination immédiate d'Alexandre , et formera une nation séparée , avec une constitution particulière et la faculté d'être agrandie.
Alexandre paraît d'abord vouloir exécuter le traité : il donne au roijaume de Pologne une constitution libérale , et aux Polonais l'espérance d'être réunis à leurs frères.
Mais bientôt le traité , la constitution , les promesses , tout est violé ; l'oppression et l'humiliation poussent les Polonais au désespoir ; la révolution de juillet ne fait qu'accroître^ncore l'horreur de leur esclavage , et quand Nicolas leur commande de marcher contre la France , c'est pour la défendre et se sauver avec elle qu'ils tournent leurs armes contre leur oppresseur : car lisez le manifeste de cette héroïque Pologne.
Manifeste polonais du 20 décembre 4 850.
« A la suite des bruits qui se confirmaient de plus en » plus au sujet d'une guerre contre la liberté des peuples^ » des ordres furent donnés pour mettre sur le pied de » guerre l'armée polonaise destinée à une inarche pro- » chaine , et , à sa place , les armées russes devaient » inonder ce pays ,• les sommes considérables provenant » de l'emprunt et de l'aliénation des domaines natio- » naux , mises en dépôt à la banque , devaient couvrir » les frais de cette guerre meurtrière pour la liberté. Les » arrestations recommencèrent 5 tous les momens étaient » précieux : il y allait de notre armée , de notre trésor, » de nos ressources , de notre honneur national , qui se » refusait à porter aux autres j9cwj)?es des fers dont il a M lui-même horreur , et à combattre contre la liberté et » contre ses anciens compagnons d'armes. Chacun par- » tageait ce sentiment ; mais le cœur de la nation , le » foyer de l'enthousiasme , cette intrépide jeunesse de » l'école militaire et de Tunivcrsité , ainsi qu'une partie » de la brave garnison de Varsovie et beaucoup de ci- » toyens, résolurent de donner le signal du soulèvement.
M Une étincelle de feu électrique embrase dans un » moment l'armée , la capitale, tout le pays. La nuit du » 29 novembre est éclairée par les feux de la liberté : » dans un seul jour la capitale délivrée ; dans quel- » ques jours toutes les divisions de l'armée unies par la
9 même pensée ; les forteresses occupées ; la nation ar- » mée ; Constantin se reposant avec les troupes russes » su^ la générosité des Polonais , et ne devant son saluf » qu'à cette seule mesure ; voilà les actes héroïques de » cette révolution , noble et pure comme l'enthousiasme n de la jeunesse qui l'a enfantée. »
Ah ! oui , partout la générosité des peuples fait honte à la barbarie des rois ! Partout la justice de Taffranchissement condamne l'injustice de l'oppression!
Qu'elle est noble et fière cette nation polonaise qui , dans ce même manifeste, dit à l'Europe :
« Lorsqu'une nation , jadis libre et puissante , se voit » forcée, par l'excès de ses maux , d'avoir recours auder- » nier de ses droits , au droit de repousser l'oppression » par la force , elle se doit à elle-même , elle doit au ♦) monde de publier les motifs qui l'ont amenée à soute- » nir , les armes à la main , la plus sainte des causes. »
Qu'il est effroyable le tableau qu'elle fait ensuite de l'oppression dont elle était devenue victime !
Qu'il est digne cet appel à l'Europe!
« Convaincus que notre liberté et notre indépendance, » loin d'avoir jamais été hostiles vis-à-vis des états limi- » trophes , ont au contraire servi , dans tous les temps ,
• d'équilibre et de louclier à l'Europe , et peuvent lui » être aujourd'hui |)ft(5 utiles que jamais, nous comparais- » 50)15 en présence des souverains et des nations avec la
• certitude que la voix de la politique et de Vhumanité » se feront également entendre en notre faveur. »
Qu'il est admirable ce dévouement à la liberté ! Qu'elle est sublime cette résignation à une lutte inégale ! Qu'il est touchant cet adieu à la patrie !
<i Si même dans cette lutte , dont nous ne nous dissi- » muions pas les dangers , nous devions combattre seuls » pour l'intérêt de tous , pleins de confiance en la sain-
• teté de notre cause , en notre propre valeur , et en l'as- » sistanee de l'Éternel , nous combattrons jusqu'au der- » nier soupir pour la liberté ! Et si la Providence a desti- » né cette terre à un asservissement perpétuel 5 si , dans » cette dernière lutte , la liberté de la Pologne doit suc-
» comber sous les ruines de ses villes et les cadavres de »> ses défenseurs , notre ennemi ne régnera que sur des » déserts , et tout bon Polonais emportera en mourant » cette consolation que , si le ciel ne lui a pas permis de M sauver sa propre patrie, il a du moins, par ce combat » à mort , mis à couvert pour un moment les libertés de n l'Europe menacée. »
a Le plus grand attentat du dix-huitième siècle , s'e- » crie LamarqiLe (séance du 27 janvier 485^), fut le
» partage de la Pologne eu -1775 Cet acte d'une in-
>» juste violence excita jusqu'au tombeau le remords de «Marie-Thérèse, et couvre encore de honte la cour de » Versailles, qui, par sa lâcheté, en devint la complice. >»
« Je le déclare hautement, dit Bignon (séance du » 28 janvier ]Sô\ ) rinsurrection polonaise a été d'a- » vance, à mes yeux, jwsfi^ée, autorisée, légalisée par » les actes du congrès de Vienne de -1814 et de 4845. «
( Et il le démontre jusqu'à l'évidence. )
« La conservation du royaume de Pologne et de ses • institutions, dit Séhastiani lui-même (séance du 40 » août 4 85-1 ) , est une question européenne réglée par les n traités de 4845. »
« Deux fois , dit Mauguin { séance du 28 janvier ) , w les Polonais ont saurVé la France : quand en 4 792 , la » France naissait à la liberté , Kosciusko leva l'étendarf » de l'indépendance, et la Franco put triompher des trois » puissances dont la Pologne retint en partie les arméesj » et quand en 4850, la Russie veut marcher sur la )» France, c'est encore la Pologne qui l'arrête. »
« Nos ministres, j'aime à le croire, dit Lamarque » ( séance du 27 janvier ) , arrêteront les bras prêts â » frapper , ils feront respecter les traités , ils sauveront » la Pologne. Qu'ils songent que c'est le vœu unanime de » la France; que tous, sous quelque bannière que nous )» ayons combattu , dans quelque parti politique que nous 9 soyons rangés, nous sentons nos cœurs hattre pour cette » nation généreuse qui, depuis trois siècles, à toutes les » époques, sous tous les climats, a prodigué pour nous le
» sang âe ses enfans. Espérons que le ciel , que , dans » ses vœux , elle confond avec la France , démentira ce » vieux et touchant proverbe qui lui fit dire autrefois : » Dieu est trop haut et la France est trop loin. «
« La guerre était préparée contre nous , dit Lafaijette » (séance du 45 janvier), la Polo^jne devait former » l'avant-garde; V avant-garde s'est retournée contre le » corps de bataille : et Ton s'étonnerait que cette avant- » garde excitât tous nos vœux, toute notre reconnais- » sance, toute notre sympathie! on s'étonnerait que nous » crussions avoir des obligations envers elle! »
« Le peuple Polonais, dit aussi Sébastiani (séance da » 27 janvier ) , a des droits à la bienveillance, à Yamitié » de la France. Seul entre tous, par une exception uni- » que et dont Yhistoire lui tiendra compte, il nous est » resté fidèle aux jours de Vadversité. L'anéantissement » de cette brave et généreuse nation a été une calamité » pour l'Europe. Les douleurs de la Pologne retentissent » au fond de nos âmes. »
« Il n'est aucun de nous, dit encore Baiihe (séance » du 28 janvier), 'qui ne sympathise avec les malheurs » et les souffrances du peuple polonais. Nous ne pouvons * oublier que les enfans de la Pologne ont versé leur sang » à côté de nos soldats, sous le même drapeau , sur le » même champ de bataille. »
Ainsi , tout le monde le reconnaît , la cause de la Pologne est juste et sacrée.
C'est la cause de la patrie contre le joug étranger ; c'est la cause de la liberté contre le despotisme ,• c'est la cause des peuples contre leurs oppresseurs.
C'est une nation de quatre millions d'âmes qui va se défendre contre une nation de quarante millions, secrètement aidée par deux autres nations puissantes.
C'est un peuple qui préfère la mort à l'esclavage , et qui s'immole pour la liberté de l'Europe.
S'il triomphe, c'est un sauveur; s'il succombe, c'est un martyr.
Et les femmes y surpassent peut-être les hommes en courage.
Quel spectacle plus digue de l'intérêt de runivers !
Quel admiration, quelle sympathie il excite en Europe et jusqu'en Amérique !
, Le Hongrois est prêt à courir aux armes pour secourir l'iiéroïque Polonais ; le Belge accepte un prince anglais poiirroi, dans l'espérance de sauver la Pologne en lui procurant l'alliance et de l'Angleterre et de la France.
« C'était, s'écrie Lamarque, avec cette généreuse chaleur qui laissera de longs regrets à la France et à l'Europe ; c'était pour sauver la Pologne, disait-on à Paris, qu'on avait donné le trône à Léopold. L'Angleterre n'aurait voulu y consentir qu'à ce prix. Alors, ah! alors, nous aurions applaudi à la politique de notre ministère ; alors nous nous soumettrons sans murmure au sacrifice qu'elle nous impose. Car quel est le Français qui ne donnerait une partie de son patrimoine, une partie de son sang ]^our sauver cette héroïque nationl Quel est le Français chez qui le nom de Polonais n'excite pas à la fois Vadmiration, les regrets et V embarras d'un remords? Ils ont tant fait pour nous ! . . . »
Oui, c'est la France qui s'émeut au nom de la Pologne.
Toujours la Pologne et la France ont été unies par une sorte de fraternité. C'est à la France que la Pologne est venue demander un roi. La France ne fut jamais l'ennemie de la Pologne ; la Pologne seule ne fut jamais l'ennemie de la France. — Depuis quarante ans, croyant servir la liberté polonaise en servant la liberté française, confondus dans les mêmes rangs, Polonais et Français ont combattu partout ensemble, en Italie, en Egypte, à Saint-Domingue , en Espagne , en Portugal , en Russie , rivalisant de constance et de bravoure, triomphant et mourant ensemble.
Aussi , quelle sympathie à Paris et dans nos départcmens , dans nos villes et nos campognes , dans la gard# nationale et l'armée !
^La Pologne nest pas pour nous une étrangère; c'est une alliée fidèle , une amie dévouée , c'est une sœnr^ c'est une forteresse française , une armée française ^ untt avant-garde française.
^ Que Louis-Philippe se déclare donc l'allié de la Pologne 'j qu'il somme la Rassie , U Prusse et l'Autriche de
reconnaître la révolution polonaise , et , s'il le faut , qu'il accepte la guerre î car cette guerre est commandée par l'intérêt , l'honneur et les vœux de la France.
« La ligtie du Nord, disait un député à la séance du 46 » juillet 1 792 , présage à l'Europe entière une servitude » générale , et la Pologne ne doit voir finir les horreurs » de la guerre que par le sacrifice de son indépendance.
» C'est aux Français à préserver le monde du fléau » de cette servitude universelle , et à réparer la honieuse n insouciance et la malignité perfide de ceux qui voient » avec indifférence la destruction de tout genre de li- » berté sur la terre. »
Et ce député, quel était-il? c'était l'ambassadeur russa d'aujourd'hui , Pozzo di Borgo» alors député français d« la Corse.
Je le répète , que Louis-Philippe accepte la guerre !
Ce ne sera pas une guerre d'ambition ni de conquête^ mais une guerre de territoire , d'alliance , d'exécution des traités de ^845 ; ce sera une guerre de justice, de reconnaissance , de devoir et d'honneur , en même temp* que de générosité, d'intérêt et de liberté : ce sera la plus sainte et la plus sacrée des guerres.
La France entière va voler avec enthousiasme au secours de la Pologne : la Belgique , la Suisse , les petits états d'Allemagne et l'Italie s'élanceront à sa suite 5 l'Espagne suivra son exemple si l'on veut ; la Hongrie , ave« ses garnisons italiennes , se précipitera pour défendre ses voisins ; la Suède est disposée ; la Turquie et la Persa voudront réparer leurs défaites et leurs pertes : quelles que puissent être les dispositions des aristocraties dd Vienne , de Berlin et de Londres , les peuples d'Autriche, de Prusse et d'Angleterre ne voudront pas combattre la Pologne , et la Pologne sera sauvée.
Je l'ai déjà dit et je le répète : avec l'enthousiasm* qui transportait encore la France en décembre ^ 850 et janvier 4 Sô\ , on n'aurait peut-être pas eu la guerre , et le pacifique triomphe de la révolution polonaise aurait assuré le triomphe de toutes les autres révolutions.
Mais ce serait la liberté et Vègalitè pour la France ; k
juste-milieu n'en veut pas ; Louis-Pbilippe n'en veut pas d'avantage , ou n'est peut-être déjà plus libre d'en vouloir ; et la Pologne "est sacrifiée !
Oui , les faits parlent plus haut que toutes les protestations contraires ; et , malgré la sympathie ( réelle , à c« qu'on croit) de Sébastiani lui-même, Louis -Philippe abandonne la Pologne , consent à l'intervention de la Prusse et de l'Autriche , amuse et trompe les Polonais , souscrit enfin d'avance à leur extermination.
Voyons les faits :
Prouvons d'abord que la Russie se ppéparait à la guerre quand éclata la révolution polonaise.
Peu avant les ordonnances , Cl , signalant à Charles X le danger d'un coup-d'état , celui-ci lui répond que sesalUès viendront à son secours; qu'il en est sûr, et que c'est leur affaire tout autant que la sienne.
« Regardez, dit Mauguin (séance du 45 janvier), ce qui se passe en Russie à la nouvelle de notre révolution : à l'instant même le drapeau français est prohibé , les ports nous sont fermés , les Russes voyageurs reçoivent Tordre de quitter la France (et Pozzo di Borgo , assure-t-on , désobéit en restant lui-même).
Le ^ 8 septembre , il est vrai , Nicolas répond au roi des Français, et le ministre s'empresse d'affirmer que l'Europe entière reconnaît notre révolution ; mais quelle réponse que celle de Nicolas , qui ne rend pas même à Louis-Philippe le titre de frèrelet d'ailleurs cette réponse empêche-t-elle de donner à toutes les troupes russes l'ordre de commencer la marche? Cet ordre ne s'est-il pa« trouvé dans les pièces laissées par Constantin fuyant d« Varsovie dans la nuit du 29 au 30 novembre ?
Sébastiani lui-môme reconnaît que la révolution française a fortement déplu à la Russie et celle de Belgique bien davantage.
Il avoue , à la séance du 28 janvier , que les arméniens du Nord ont été considérables, et qu'on a été obligé de déclarer à la Russie que , si son armée mettait le pied en Prusse ou en Saxe , ou en Allemagne, la France ne prendrait conseil que de son honneur. Quel effort ! quel courage !
(( Maintenant, dit Mauguin (séance du 12 avril), nous savons que la Piussie était décidée à la guerre.
» Je ne vous la montrerai pas , pour le prouver , mrachant, de la poitrine d'un Polonais inisonnier , la croix d'honneur de France, plouvement.) Je ne vous citerai pas ces paroles de Diébitsch, qu'il viendrait sceller à Paris sa réputation de premier général de l'Europe. (Vive sensation.) Mais je vous rappellerai Vaveu fait par M. Séhas iiani , que ce Diébitsch était venu à Berlin pour négocier une alliance entre son souverain et la Prusse. »
Voici qui est plus positif encore :
n Quand je suis entré au ministère, le 17 novembre 4850, dit Soîtit ( séance du 15 avril), LiNVASiors' était
MÇNAÇAKTE. »
Les dispositions hostiles de la Russie sont donc indubitables ; et c'est évidemment la révolution de Pologne qui r arrête.
Aussi cette révolution, dont le premier effet pouc Louis-Philippe est de faire accréditer enfin Pozzo di Bopgo , resté depuis cinq mois sans caractère officiel , cause-t-elle une grande joie à Sébastiani comme au Palais- Royal.
^ Quant aux ménagemcns que les dispositions hostiles de la Russie imposent à Louis-Philippe, sa lettre du 19 août à Nicolas prouve assez Teffroi que le Moscovite inspire.
N'est-ce pas aussi par ménagement pour Tautocrate que Louis-Philippe lui envoie, comme ambassadeur extraordinaire , le précédent ambassadeur de Charles X , son président du conseil nommé le 29 juillet, Thomme sur le dévouement duquel il comptait le plus , pifîSqu il lui confia son Manc-seing , M. de Mortemart en un mot? Et n'est-ce même pas pour mieux s'assurer soit l'empereur , soit l'ambassadeur , que Lcuis-Phihppe promet ou laisse entendre à celui-ci qu'il ne sera, dans la réalité, que le représentant d'Henri V ?
Car enfin, la Quotidienne du 17 août n'a-t-elle pa osé dire :
Promesses de Louis-Philippe à M. de Mortemart.
« On assure que, quand M. de Mortemart a accepté la mission d'ambassadeur en Russie , et a semblé , par cette acceptation, donner à la royauté nouvelle un poids dont elle avait si grand besoin en ce moment , il ne s'est résigné à la remplir que sur des promesses qui lui avaient été faites que les affaires de France seraient toutes dirigées , de bonne foi , dans le sens du plus prochain retour à la restauration et au replacement des choses telles qu'elles devaient être par suite de Vahdication de Charles X: que c'est sur ces assurances solennelles, dont l'honneur du noble duc ne lui avait pas permis de douter, qu'il avait contraint ses sermens de fidélité, et qu'il s'était déterminé à accepter une mission dont l'apparence compromettait ses sentimens , et à porter à la cour de Russie ces mêmes assurances dont l'effet devait être et fut réellement d'amortir les premières conséquences de la révolution de juillet par rapport aux relations avec Nicolas. De là, ajoute-t-on, V excellent accueil fait à M. Mortemart par sa majesté russe , l'attitude semi-amicale du cabinet de Saint-Pétersbourg vis-à-vis du Palais-Royal dans les premiers raomens , et la conservation de l'ambassadeur russe à Paris.
» Puis le noble duc s'apercevant plus tard de la ruse qui avait été employée , et ne voulant pas servir plus longtemps d'iustrument à une intrigue d'une telle nature , après avoir vainement invoqué auprès de qui de droit l'accomplissement des promesses faites et des paroles données , avait brusquement résigné des fonctions qu'il n'avait acceptées que dans la seule vue du bonheur de la France , et avait précipitamment quitté Saint-Pétersbourg avec Vapp-ohation de l'empereur, justement sinyris, pour ne pas dire davantage , d'une ruse dont il avait été luimême la dupe , tout en laissant la responsabilité à celui ou à ceux qui en étaient les auteurs.
» De là , ajoute-t-ou encore , la froideur publique avec laquelle le nouvel ambassadeur a été reçu en Russie. Le maréchal Mortier remplaçant M. le duc de Mortemart,
n'a éprouvé que dédains à la place des avances et des caresses faites à son prédécesseur. De là enfin la retraite absolue du noble duc , et la justification de la lettre qu'il a écrite à Toccasion des cérémonies de Compiègne. Il faut avouer que dans ce sens tout s'explique pai-faitement z tout reste obscur sans cette explication. Mais est-ce bien là la vérité? Le temps, de nouvelles révélations, ou wt désaveu officiel , nous apprendront à quoi il faut s'en tenir. »
Quant à la lettre dont il est question , la voici :
« C'est par erreur que , dans un article de votre nu- » méro du 8 courant, extrait, je crois, d'un jounmt dti » soir (ministériel), vous me désignez comme un des » témoins de S. A. R. la jmncesse Louise. Retiré à lat » campagne , et tout entier , depuis long-temps , à mes: M travaux champêtres , je ne demande à Dieu et aux » hommes d'autre faveur que celle de ne pas être obligé » de les quitter imur la défense de l'état.
» Je vous serai fort obligé , monsieur , de rectifier le » fait que je viens signaler, et d'agréer , etc.
n Neauphle , 8 août 4 852.
» Signé, le duc de Mortemart. »'
Cette lettre, si hautaine et même si dédaigneuse, si extraordinaire dans la position respective des personnages, ne cache-t-elle pas quelqu'important mystère , et ne prouve-t-elle pas que son auteur , qui s'est montré si empressé à démentir , le jowr même , une erreur au moins indiffé« rente à son égard , mettrait quelque empressement à démentir aussi Tassertion bien autrement grave de la Quotidienne, si cette assertion n'était pas la vérité?
Mais le désaveu officiel , publiquement provoqué, n'arrive pas : M. de Mortemart approuve donc le récit du journaliste, et Ton peut croire même qu'il Ta formellement autorisé.
Or, comment cette lettre, ce récit, cet aveu tacite^ cette démission si brusque , et cette si brusque acceptation quelques jours après la chute d'un souverain chéri, comment tout cela pourrait-il ne pas laisser ropinion que M. de Mortemart se croyait, en effet, Vmnhassa^çw d'Henri V? '
JEt c'est celui que Louis-Philippe charge de protéjjer la révolution polonaise , émule de la révolution française!
Et quand on osera s'en plaindre à la séance du 3 avril, on entendra Séba§tiani s'écrier :
« Je m'étonne qu'un homme d'un caractère si pur, si » élevé , ait été nommé à cette tribune , sans qu'on ait T) saisi l'occasion de rendre hommage à la délicatesse de » ^es sentimens et à la sincérité de son patriotisme. « Certes, si quelqu'un est digne de représenter la France )) et son roi, c'est M. le duc de Mortemart. »
Eh ! mon Dieu , oui; s'il était libre d'agir, ce duc de Mortemart ferait plus que vous pour l'intérêt de la Pologne et pour l'honneur de la France !
Hélas ! oui , Charles X , qui allait peut-être nous rendre la Belgique que refuse Louis-Philippe; Charles X, qui a bravé l'Angleterre et d'autres puissances pour conquérir Alger ; Charles X lui-même ou son peiit-fils défendrait peut-être les Polonais que Louis-Philippe abandonne !
''^L'empressement avec lequel on destitue brutalement l'ambassadeur français en Turquie, Giùlleminot , n est-if pas encore une concession à la peur qu'inspire la Russie?
C'est surtout la conservation de l'ancien consul à Varsovie, M. Durand, qui prouve combien Louis-Philippe cherche à plaire à iSicolas.
Ce consul , qui ne dissimule en aucune circonstance son attachement à Charles X, ne prête serment à la révolution de juillet qu'après avoir consulté Constantin , et ne prête ce serment que d'après le conseil que lui en donne ce Russe dans l'intérêt de la Russie.
Ce serait une trahison, dites-vous? Mais la preuve n'en est-elle pas trouvée dans les papiers de Constantin, à Varsovie?
Il est impossible que le ministère français l'ignore dèâr le principe ; les Polonais le lui diront bientôt , et cependant il laisse ce consul en Pologne pour plaire à Nicolas l
Rien n'égale aussi les prévenances de Sébastiani pour Pozzo di Borgo , son compatriote et son ancien ennemi ÏCrSGrmcl. Non-seulement il s'empresse de se réconcilier avec lui, mais il fait conserver en Corse les créatures de
Tambassadeur russe, créatures tellement carlistes et odieuses aux populations , que leur conservation dans les emplois excitera la guerre civile et causera la mort de plusieurs patriotes ; et qunnd ses propres parens et ses amis , prévoyant ces inévitables malheurs , le supplient de ne pas s'intéresser à ces créatures de Pozzo di Borgo : a Vous êtes des enfans , leur dit-il , d'un ton mystérieux H et solennel ; vous ne voyez pas que de là dépend pexit- » être la paix ou la guerre avec la Russie! »
Sébastiani ne manque pas , dit-on , de courage personnel; mais il paraît porter, dans les crises des nations et dans les mouvemens populaires , le plus funeste esprit d'incertitude , de défiance et de timidité. Je ne sais ce qu'il est sur un champ de bataille 5 mais dans les journées des 27 , 28 et 29 juillet , il ne pouvait croire à la victoire du peuple : le 51 , même après l'arrivée du duc d'Orléans , il croyait encore à la rentrée triomphante de Charles X ; malheureusement il ne croit pas du tout au succès des Polonais ; il voit déjà ces malheureux écrasés d'un seul coup par le colosse moscovite; et ce n'est qu'en secret , la nuit , à la dérobée , qu'il recevi^a leurs envoyés , paraissant craindre toujours que Pozzo di Borgo n'ait connaissance de ses entrevues avec eux.
Un premier envoyé, M. AVoliski, arrive en décembre, et réclame l'appui du gouvernement français.
« ^lais est-ce bien une révolution ? répond-on d'abord : » n'est-ce pas seulement une émeute ?
» D'ailleurs le dictateur polonais a envoyé des agens à » Saint-Pétersbourg : peut-être transigera-t-il avec Nico- » las 5 et , dans ce cas , l'intérêt que vous aurait montré » la France la compromettrait gratuitement envers la » Russie. »
C'est vrai : mais alors agissez ; expliquez-vous nettement avec la Pologne; dites-lui que, si elle veut traiter avec Nicolas , vous interviendrez amicalement , et inter-. venez fip effet.
Mais on ne conseille rien d'abord , on ne fait rien; et quand la Pologne , livrée à elle-même , a prononcé la déchéance le 25 janvier , le langage du cabinet français change aussitôt : « Vous avez eu tort , dit-il ; nous avions
» commencé des négociations ; mais la déchéance ne per- » met plus de les continuer. Recourez à la clémence de » Nicolas 5 raettez-^ous à sa discrétion ; nous pourrons » alors nous intéresser à vous. »
Deux nouveaux envoyés , le comte Plàter et le général Kniaziewicz , arrivent en mars. Que font-ils? Que demandent-ils , et qu'obtiennent-ils ? — Laissons-les répondre eux-mêmes.
OFPICE ADRESSE A SEBASTIANI ,
le 5 septembre 1835 , Par les envoyés polonais Kniaziewicz et Plaier»
« Monsieur le ministre ,
)) Après six mois de peines , de travaux et de démarches infructueuses, placés aujourd'hui au même point où nous nous sommes trouvés dès notre arivée à Paris, voyant la situation de notre patrie plus critique que jamais , agissant autant dans l'intérêt de la cause sacrée que nous servons que pour nous conformer aux ordres de notre gouvernement et pour mettre notre responsabilité à couvert , nous avons l'honneur de présenter à Votre Excellence un exposé succinct de tout ce que nous avons été dans le cas de demander au cabinet français et de la manière dont on a jugé à propos d'y répondre. Cet exposé , <vrai et sincère , contribuera à prouver que rien n'a été épargné de notre côté , ni représentations , ni demandes , ni instances ; qu'on ne pourra pas s'en prendre à nous si, malgré les événemens de juillet et les bienfaits qu'ils auraient dû répandre sur le monde , malgré les prodiges de valeur des Polonais , malgré tous les efforts et tous leurs sacrifices , la Pologne , inondée du sang de ses braves , échappant à TEurope et à la liberté , auxquelles elle aurait pu être si facilement acquise , retombe sous le joug de l'autocrate.
» Lorsque la Pologne fit sa levée de boucliei's dans la Tue de reconquérir son indépendance nationale , elle
s'empressa de demander Tappui delà France. — Cet appui pouvait se manifester :
-1° Par une médiation;
2** Par la neutralité des puissances voisines de la Po-
log
ne
5° Par des actes ostensibles ;
4** Par des secours indirects ;
» AVoliski demanda ces divers moyens d'assistance ; nous les demandâmes aussi.
» Quand nous arrivâmes , le ministère apprenait officiellement , par Berlin , que Varsovie venait de capituler ^ après la bataille de Grochow ; et la cause polonaise paraissait entièrement perdue. Le cabinet se refusa donc à tout moyen d'assistance, et ne promit que son intercession pour calmer la vengeance et la colère du vainqueur. Heureusement cette nouvelle était fausse (tant l'agent français à Berlin était hienveillant et bien informé!).
» Nous réitérâmes donc toutes nos demandes précéf^entes. A chaque victoirs, à chaque avantage remporté sur hs Russes, nous revînmes à la charge, espérant toujours que la durée seule d'une lutie aussi inégale finirait par décider le cabinet français à nous accorder du moins quelques-unes de nos demandes.
M Forts de nos instances réitérées et môme des refus que nous avons essuyés , toujours convaincus que le salut de la Pologne est dans l'intérêt de la France , nous nous croyons obligés de faire une dernière tentative, peut-êtce, Irélas ! déjà trop tardive , mais que notre conscience nous dicte; ne serait-ce que pour nous justifier un jour devant notre gouvernement , devant notre nation et devant la postérité.
» Nous avons donc l'honneur de demander au cabinet français quelle est l'assistance qu'il croit décidément pouvoir prêter à la cause polonaise , et à quelle ^oque cette assistance peut lui être donnée.
» Nous nous flattons d'obtenir bientôt une réponse favorable ; le temps presse ; il y va des intérêts de la France autant que du salut de la Pologne. Un refus serait à nos yeux une déclaration d'abandon absolu. Nous serions
contraints alors de considérer notre mandat comme terminé , et nous n'aunons plus qu'à nous justifier en cherchant dans nos actes notre pi opve justification.
») Signés Kniaziewicz et Plater. »
Oui , vous serez justifiés ! mais le cahinet français ! mais SéLastiani ! mais Louis-Philippe !
Dès le principe , c'est la crainte de la Russie qui les domine : ils ne doutent pas que le colosse moscovite n'écrase d'^un seul coup la malheureuse Pologne.
De là cette prédiction qui retentira dans la postérité : La Pologne est destinée à périr.
L'héroïque courage et les victoires des Polonais semblent d'abord démentir cette prédiction odieuse : ils prennent bientôt V offensive; au mois d'avril, les Russes perdent plus de vingt mille prisonniers , et grand nombre de leurs soldats sont moissonnés par les maladies et par le glaive polonais. Mais rien ne peut révoquer la cruelle condamnation prononcée par Louis-Philippe.
Vainement la Pologne réclame-t-elle des généraux français : beaucoup brûlent de courir à sa défense 5 n'importe ; le gouvernement refuse toute autorisation , même tacite : il fait plus , il hlâme les démarches qu'a pu faire â cet égard la légation polonaise ; et Ramorino et Langerman n'emportent en partant que la certitude de la persécution à leur retour.
Le consul Durand , dévoué à Charles X et à Nicolas , n'inspire que de la défiance aux Polonais , et leur est inutile : son indifférence , sou irritation contre la révolution polonaise , ne peuvent qu'être nuisibles à celle-ci 5 c'est un ennemi : la fausseté de ses rapports est telle que , en mars , Sébastiani croit Varsovie entre les mains des Russes, et cependant il le conserve, malgré les instances de la légation polonaise pour obtenir son remplacement (1).
(1) A l'occasion de ce consul, carliste bien connu ainsi que beaucoup d'nutres , citons un fait curieux. ^^ En\érité, dit un • jour C- Périer-A un député de ses amis, quand on considère » les opinians el les sentimens de vos a^ens diplomatiques , on
Ils ont fait grand bruit de leur principe de non-intervention ! Ils rinvoquent même pour ne pas aller en Pologne ! Eh bien ! voyons ce qu'ils ont laissé faire à la Prusse et à l'Autriche.
Intervention de la Prusse et de l'Autriche contre la Pologne.
L'Autriche devrait bien se rappeler que le polonais Sobieski Ta sauvée, sur la lin du dix-septième siècle, d'une ruine qui paraissait inévitable : mais les rois connaissent-ils la reconnaissance !
Cette même Autriche empêche l'importation des vivres et des munitions de guerre en Pologne , intercepte toutes ses communications avec l'Europe , saisit les armes qui lui sont destinées, enfin arrête les Polonais qui veulent courir à la défense de leur patrie.
Le général Dwernicki , entré ea Volhynie avec cinq mille Polonais , poursuivi par trois généraux et trente mille Russes , n'a d'autre ressource que de s'appuyer sur les frontières autrichiennes pour n'être pas attaqué de ce côté. Cette manœuvre lui réussit parfaitement : il prend au général Rudiger toute son artillerie , et s'avance déjà vers la place forte de Kaminiec , où l'appellent les vœux des Polonais des provinces russiennes. Mais les Russes, franchissant le territoire h ewtre de l'Autriche^ l'attaquent avec toutes leurs forces par derrière. Il ne lui reste alors que de se réfugier sur le territoire autri-
» tombe dans une grande perplexité: sansdouie, vous ne tray> hissez pas personnellement ; mais n'ctes-vous pas dupe , n'êtes- »'vous pas trahi? — Soyez tranquille, répond C. Perier.'je ne » suis pas de ceux qui se laissent mener, attendez ;ye n'ai pas » encore nommé mes ambassadeurs. » (C'est au moment où il Tient de prendre le portefeuille des affaires étrangères pendant la maladie de Sébastiani, portefeuille qu'il désire depuis longtemps , et qu'il croit ce « erver.) — « f^ous ne les nommerez
* past D réplique son ami Et en effet , C. Périer est forcé , à
son grand déplaisir, de rendre lo portefeuille îx Sébastiani , qu conserve toujours ses agens carlistes.
chien. Mais l'Autriche désarme ces intrépides Polonais, les retient comme prisonniers de guerre , et livre leurs armes et leur artillerie aux généraux russes.
Quant à la Prusse , son intervention est encore bien plus funeste.
0 La Prusse , dit Lafarjette { séance du 25 février ) , a » saisi à la banque de Berlin toits les fonds de la banque » de Varsovie, qui étaient déposés, qui appartenaient, » non pas à la couronne , mais à l'état et à des particu- » liers; elle arrête les votjageurs, s'empare de leur » argent et les emprisonne: et tous ces excès, qui rap- 5) pellent certaines forêts autrefois fameuses , se commet- » tent sous l'influence de Y ambassadeur russe qui règne » à Berlin.
» Elle arrête même les voyageurs français arrivant de » Pologne, dit Mauguin ( séance du 42 avril 4831 ). Je 1) citerai M. Lassau, voyageur de commerce, qui a été 1) retenu quinze jours à Berlin, et qui a eu beaucoup de 3) peine à s'arracher de la police prussienne. »
Oui , la Prusse arrête tout , provisions , armes , rauniiions, communications avec l'Europe, argent expédié aux particuliers.
Gielgud et Chlapowski se réfugient-ils sur le territoire prussien , on les désarme.
Tous les secours , au contraire , sont prodigués aux Husses. C'est Nicolas qui fait la police sur les grandes routes de la Prusse : il n'y a pas même de cordon sanitaire pour ses courriers , ni de quarantaine pour Pasiewitsch qui vient de traverser le territoire prussien pour prendre le commandement de l'armée.
Les Russes sont-ils battus ou poursuivis , on les reçoit en amis , jusqu'à ce qu'ils puissent fondre à l'improviste sur les détachemens polonais : on leur fournit des munitions, de l'argent, des matériaux pour faire un pont; et c'est sur la frontière , à l'abri de toute attaque , que Pastewitsch jette ce pont sur la Yistule, fleuve qu'il n'oserait passer sans l'appui du roi de Prusse.
Enfin 60 mille Prussiens envoyés dans le duché de Posen, et 60 mille Autrichiens envoyés dans hGallicie, ne peuvent qu'encourager les Russes, qu'intimider et paralyser les Polonais.
Non seulement on abandonne la Pologne , mais on a l'infamie d'exploiter son malheur et Tintérêt qu'elle inspire à la Belgique. Talleyrand engage les agens polonais à Londres à se rendre à Bruxelles , et à tâcher de faire accepter aux Belges les dix-huit articles de la conférence, en les assurant qu'aussitôt après l'Angleterre et la France s'occuperont de sauver la Pologne. Les agens partent à l'instant , et leurs prières contribuent ( le congrès belge le déclarera plus tard ) à l'acceptation de ces dix-huit articles. ,
C'est vers le -19 juin que Talleyrand donne ces espérances aux Polonais à Londres , afin d'obtenir d'eux un service important , et c'est le 22 juin que Sébastiani leur donne aussi subitement un espoir nouveau , leur parle d'une dépêche à Talleyrand , et les engage à faire partir un courrier pour Varsovie : le but de Sébastiani serait-il le même que celui de Talleyrand ? Quelle horreur ! car le résultat sera fatal à la Pologne !
La France doit à la Pologne une somme considérable: il «'agit de 60 millions réclamés comme dette de l'empire. Cette dette se trouve déjà liquidée par un commissaire français , Hédouville ; et , sans l'insurrection polonaise , les négociations relatives au paiement seraient probablement terminées ; car le prince Lubeski allait partir pour Paris quand la révolution éclata. 11 faudra bien payer désormais ces 61 milUons à Nicolas ! Eh bien ! les envoyés polonais ne demandent qu'un faible à compte sur cette créance, ou même une simple garantie pour un modique emprunt ; et le gouvernement français débiteur refuse tout à son créancier ! Et ce secours sauverait peutêtre la Pologne.
Car Varsovie ne succombe que par défaut d'argent ! — Quand Paskewitsch vient la cerner, le 17 d'août, elle n'a de vivres que pour onze jours : les chevaux manquent complètement de fourrages, et par conséquent il est nécessaire de détacher Ramorino et Lubienski pour délivrer les palatinats qui peuvent nourrir Varsovie. Si cette capitale était approvisionnée (et elle le serait si le trésor n'était pas épuisé ), Ramorino et Lubienski seraient lâ pour repousser Paskewitsch; et le Russe n'oserait peut-être
pas même attaquer les Polonais, presque égaux alors par lé nombre, mais supérieurs par leurs retrancheraens, surtout par leur héroïque courage et par leur enthousiasme pour la patrie et la liberté.
Comme on la joue , cette malheureuse Pologne !
« Prouvez, dit-on d'abord à ses envoyés, que votre révolution est générale. » — La victoire a bientôt fait cette preuve.
» C'est au-delà du Bug , dit-on ensuite , c'est dans vos y> anciennes provinces qu'il faut porter vos armes, pour y* que nous vous assistions. » — L'ancienne province de Lithuanie répond bientôt à l'appel de ses frères.
» Nous ne pouvons rien encore , dit-on alors, il nous faut du temps.
») Nous nous occupons de la Pologne , dit-on enfin , le 25 juin.
, » Envoyez vite un courrier à Varsovie , dit-on le 7 juillet : qu'ils tiennent et qu'iîs évitent un échec, la Pologne est sauvée. »
Le courrier arrive à Varsovie ; quel est l'effet de la dépêche? C'est le procès-verbal du conseil de guerre tenu à Varsovie, le 29 juillet, qui va nous l'apprendre.
Le généralissime Skrzynecki a confiance en Sèlastianij suit son conseil , temporise , suspend ses succès , et laisse Paskevitsch effectuer sa marche de flanc , de la Vistule sur Lovich, marche pendant laquelle il pouvait l'attaquer et le battre.
Cependant aucun autre membre du conseil de guerre ne veut se fier aux conseils deSébastiani ; et, le 3 août, de nouveaux ordres sont donnés pour livrer un combat général à Sochatcheiv, et tout est prêt : mais une seconde dépêche arrive de Berlin, confirme la première, invite instamment le généralissime à tout faire pour éviter un échec, et le généralissime prend sur lui de contreroander «ne seconde fois les ordres pour la bataille.
Que de malheurs, quelle catastrophe ne va pas entraîner celte inaction de Skrzynecki !
L'armée s'irrite ; le peuple crie à la trahison ; la diète Teut combattre, le généralissime est révoqué, Krukowiecti le remplace, et Varsovie succombe.
Pasiieidtsch est enfin devant cette capitale avec enyîron 80 mille Russes : que va-t-il s'y passer?. — C'est clans le rapport fait , le ^ 'l septembre , par le ministre des affaires étrangères , aux chambres polonaises réunies à Zahrocsim, et dans Texposé publié à Paris le 44 novembre, par les réfugiés Polonais , que je prends la réponse.
Evacuation de Varsovie. Résistance héroïque, expatriation et protestation des Polonais.
Pour se défendre, la Pologne a près de 80 mille hommes, un triple rang de retrancbemens , et l'héroïque courage de ses soldats , de ses citoyens et de ses représentans.
Mais Paskewitsch , assisté du grand-duc Micheh frère de Nicolas, emploie l'arme la plus redoutable pour les peuples , la négociation et la diplomatie. Il envoie des |>anementaires, il prodigue les ijromesses : si Varsovie veut se rendre , on obtiendra la restauration du royaume de Pologne avec une amnistie complète.
Le 3 septembre , le président et général Krukowieeki répond d'abord avec dignité: « Les Polonais, dit-il, ont » pris les armes pour conquérir leur indépendance dans » leurs anciennes limites ; ils ne les déposeront qu^après » l'avoir obtenue. »
L'attaque commence le 6 : après plus de dix heures d'un feu terrible , l'ennemi prend d'assaut la redoute de Wela, trop négligée, et trois autres retrancbemens.
Mais Krukowieeki , le général Prondzinski et d'autres généraux communiquent secrètement avec l'ennemi, déclarent la résistance impossible , s'efforcent de répandre partout l'effroi, proposent la soumission à l'empereur, et parlent encore de l'espoir que leur donne Paskewitsch de la restauration et de l'amnistie.
Indignés de cette proposition , le vice-président^^'èt quatre ministres donnent leur démission.
« Plutôt mourir que de ternir l'honneur national! s'é- » crient les représentans. »>
L'assaut recommence le 7 , à une heure , et la diète délibère au bruit de 80,000 coups de canon.
Vers 5 heures , Prondzinski vient de nouveau menacer la diète des derniers malheurs. — « Nous atteii- » drons sur nos sièges le résultat de l'assaut , répondent D encore les représentons. »
Cependant Krukowiecki» qui veut traiter quoiqu^il n'ait pas le droit de le faire sans la ratification du gouvernement , qui a déjà envoyé à Paskewitsch une lettre de soumission , va faire arrêter les députés les plus énergiques.
La diète le destitue , et Niémoiowski le remplace.
Mais le mal est déjà sans remède : Vévacuation de Varsovie est déjà verbalement convenue entre Paskewitsch, qui annonce une amnistie au nom de l'empereur, et Krukoioiecki , qui, sans avoir même signé de capitulation , a fait commencer la retraite.
C'est maintenant que la résistance est réellement impossible.
Aussi Berg , général russe introduit par Prondzinski , arrive aussitôt pour traiter définitivement, et déclare qu'il ne traitera qu'avec Krukoiviecki.
Et, le 8, l'armée polonaise se retire avec le gouvernement à Moedlin.
Ayant encore 30 mille combattans, cent quarante pièces de canon , et de fortes positions occupées par d'autres ^ corps sur les derrières de l'ennemi, le gouvernement peut encore et veut continuer la guerre jusqu'à l'hiver , qui peut amener de nouvelles chances plus favorables.
Mais d'une part, Ramorino, dont les mouvemens devaient être libres d'après la convention verbale faite avec Paskewitsch, est empêché d'arriver 5 et, d'autre part, Paskewitsch, violant encore ses promesses, refuse de livrer le matériel militaire laissé à Varsovie.
Cependant le général Berg vient proposer un armistice, fait des promesses , donne des espérances , amuse enfin par des négociations, jusqu'à ce que des forces supérieures, attaquant perfidement Ramorino et Rozycki, les aient forcés, les 46 et 24, à se réfugier en Gallicie, après la plus glorieuse défense.
Paskewitsch, rompant alors brusquement la négocia-
tion pour Tarmistice, exige une soumission définitiTe et absolue.
Le généralissime polonais fait aussitôt jeter un pont sur la Vistule à Plozk. Une garnison, forte de 7 mille hommes . approvisionnée pour trois mois , est laissée à Moed* lin , et le reste de l'armée , au nombre de 50 mille hommes , avec quatre-vingt-quinze canons , se met en marche, le 20 , pour continuer la lutte du désespoir. La diète et le gouvernement la suivent.
C'est un spectacle déchirant que de voir les pères de la nation , dépourvus des objets de première nécessités , sui- Tre avec confiance Tarmée dont ils sont résignés à partager tous les dangers !
Trois jours après, le général Ryhinski, poussé au désespoir par de nouvelles exigences de Paskeivitsch , se décide à traverser la Visiule, et fait jeter un nouveau pont à Wroclawek; mais les Russes occupent déjà tous les débouchés. Cerné de toutes parts , forcé de se réfugier sur le territoire prussien , il passe enfin la frontière , après avoir publié, le 4 octobre , l'ordre du jour suivant.