EXCÈS DE LA FACTIO?( CONTRE - RÉVOLUTIONNAIRE AVANT
§ 1". — Deux mots sur l'ancien régime. — Souveraineté nationule. — Usurpation. — Légitimité du droit divin. — Despotisme. — Causes de la révolution de ^ 789.
Je ne m'arrêterai pas à dire que , lorsqu'elle s'établit dans la Gaule, il y a près de 1400 ans, la nation française était libre et souveraine ; que son gouvernement était démocratique ou républicain; qu'elle élisait son roi , qui n'était qu'un général , et qu'elle se réunissait chaque année dans les assemblées du Champ-de-Mai, pour faire les lois , et pour délibérer sur ses principales affaires.
Ce premier gouvernemient dégénéra bientôt en aristocratie militaire , sous le nom de gouveinwment féodal. Les grands ayant usurpé toute la puissance, les rois» presque sans pouvoir, ne furent plus que les chefs de la noblesse et du clergé. Les nobles et les prêtres étaient alors autant de petits tyrans , se faisant adorer comme des êtres d'une nature supérieure à celle de l'homme, sans reconnaître pour eux aucune morale , aucun devoir , aucun frein. Le peuple , dépouillé de tous ses droits , n'était plus qu'un troupeau d'esclaves possédés et traités comme de vils animaux. Toutes les jouissances étaient pour ses maîtres , tandis qu'il n'avait lui même en par-
tage que la servitude , le travail , riiumiliation et la misère.
Les rois , à leur tour , travaillant sans cesse à augmenter leur puissance , semant partout la division , concédant quelques droits au peuple pour affaiblir Taristocratie, séduisant les uns, opprimant les autres, parvins rent à constituer une monarchie héréditaire et absolue: mais ce ne fut qu'à force d'intrigues, de guerres civiles, de crimes et de massacres (comme celui delà Saint-Barthélémy ) ; et, dans la longue liste de nos rois, on en compte à peine deux ou trois qui méritent l'estime et la reconnaissance de la nation.
Ces rois , abusant de l'ignorance universelle , osèrent établir en principe qu'ils tenaient leur puissance de Dieu , et de Dieu seul ; qu'ils n'avaient d'autre règle que leur bon plaisir ; qu'ils étaient propriétaires du sol , et maîtres de leurs sujets; que ceux-ci n'avaient d'autres droits que ceux que leurs souverains voulaient bien octroyer et concéder , et que ces concessions étaient essentiellement révocables , chaque monarque n'étant qu'un dépositaire , obligé de transmettre sans altération 1 autorité royale à son successeur.
Mais cette prétendue légitimité de droit divin, imaginée dans des temps de superstition , lorsque le pape, se prétendant roi de la terre , donnait et retirait les royaumes , n'était évidemment qu'un outrage à la raison humaine.
Tout absurde qu'elle était , elle n'en était pas moins la base de la monarchie de Louis XIV , de Louis XV , de Louis XVI , comme elle est encore , aujourd'hui même , le fondement de presque toutes les monarchies de l'Europe.
Quand Louis XVI 'monta sur le trône, en mai 1774, la nation était encore divisée en trois ordres, la noblesse j le clergé et le tiers-état ou le peuple. La noblesse et le clergé possédaient encore presque toutes les terres, et jouissaient d'une foule de privilèges; presque tous les avantages étaient encore pour eux , et les charges pour le peuple ; celui-ci était encore livré aux caprices d'un roi ou des ministres , à l'insolence et à la rapacité des courtisans, des favoris, des confesseurs et des maîtresses; en
un mot , la France était encore opprimée par Tusurpation, l'arbitraire et le despotisme.
Mais , depuis la découverte de l'imprimerie , la barbarie avait fait place à la civilisation, l'ignorance à la lumière, la superstition à la philosophie. Terreur à la vérité. Des écrits de tous genres , et la courageuse lutte que le parlement venait de soutenir pendant plus de cin quante ans contre les excès du pouvoir royal ou ministc riel , avaient éclairé tous les esprits. Le tiers-état était devenu puissant par son industrie , ses richesses , scn instruction et le sentiment de sa force : chacun connaissait ses droits ; chacun voulait la justice , la liberté , l'égalité surtout ; et le temps était venu où rien ne pouvait empêcher Tune de ces grandes réformes politiques et sociales qui régénèrent les nations.
Ce furent la dilapidation des finances et l'épuisement du trésor qui firent éclater la révolution, déjà opérée dans Topinion publique.
Je me hâte d'arriver à cette révolution.
§ 2. — Louis XVI. — Etats-génèraux. — Serment du JeU'de-Paume. — Séance roijale du 24 jitûi. — Prise de la Bastille. — Révolution. — Assemblée constituante.
Il paraît que Louis XVI , jeune , économe , sans besoins personnels , sans autres passions que celles de la chasse et de la serrurerie , veut d'abord satisfaire l'opinion publique , réformer les abus , faire des concessions à la liberté , et s'occuper du bonheur du peuple.
Mais , égaré par une mauvaise éducation , imbu de tous les préjugés du pouvoir absolu , faible de caractère, sans confiance en lui-même , irrésolu , jouet de tous ceux qui l'entourent , dominé par une reine altière , des frères ambitieux , des courtisans et des prêtres avides ; il veut bientôt agir en maître.
Les emprunts s'étant élevés , en peu d'années , à un millard six cent quarante-six-millions , le revenu public présentant un déficit de i 40 millions , ou de 56 seulement , selon d'autres , de nouveaux emprunts ou de T. I. 4*
nouveaux impôts paraissant impossibles, le roi convoque, en février -1787 , une première assemblée des notables, c'eit-à-dire des privilégiés exempts de l'impôt , et leur demande de venir au secours du trésor royal.
Plus libéral et plus populaire que la majorité dans la session de 1851 , il feur propose Y entière liberté du commerce des grains , et une forte diminution sur le prix du sel.
Mais les notables refusent tout.
Deux nouveaux impôts , la subvention territoriale , et un droit de timbre , puis un emprunt de 420 millions , sont successivement créés par ordonnances.
Mais le parlement se plaint vivement des effroyables dilapidations commises par la reine , le comte d'Artois et la cour , refuse d'enregistrer les édits , fait des remontrances énergiques , proteste , brave les menaces , et demande les états-généraux.
Louis tient des lits de justice , parle en sultan , force l'enregistrement , fait enlever les plus ardens parlementaires , exile le parlement , et veut le remplacer par une courplénière.
Mais l'opinion publique s'irrite ; la résistance est partout.
Le roi cède : la libellé de la presse est offerte , le parlement est rappelé , et les états-génèravx , supprimés depuis 170 ans, vivement redoutés par la co«r , aussi vivement désirés par la nation , sont enfin convoqués pour le mois de mai -1789.
Une seconde assemblée des notables en détermine la forme , et décide que le tiors-état aura autant de députés que les deux autres ordres réunis : c'est un imnu3nse avantage pour le peuple , et la vérité force à dire que c'est le vote de Monsieur (devenu depuis Louis XVIII). qui détermine cette grande et beureuse décision.
Les étals-généraux seront donc composés de 4 ,200 membres , dont 300 seront élus par la noblesse , 500 par le clergé et COO par le tiers-état ou le peuple.
Tous les citoyens participeront à l'élection des députes ; tous seront élijjiblos , et les électeurs pourront remettre à leurs mandataires des cahiers, ou mandats écrits , contenant leurs doléances et leurs vœux.
Mais Louis XVI qui, dans la réalité, repousse les états-j^énéraux, ou qui veut s'en servir pour rendre son autorité plus absolue et plus indépendante , fait secrètement tous ses efforts pour influencer les élections.
Cependant tout est en mouvement à Paris et dans les provinces : des milliers d'écrits et de journaux éclairent partout l'opinion publique.
Les cahiers sont unanimes pour demander la réforme des abus, l'abolition des privilèges, la consécration de Végalité civile, une costitution écrite, de justes li mites au pouvoir royal , et des garanties populaires.
Plus de 6 MILLIONS de citoyens participent à l'élection.
Les ^ ,200 élus sont vraiment Vélite du pays.
Ils arrivent à Versailles.
Louis XVI fait IWuverture de l'assemblée, le 5 mai, et reconnaît que lé^lKats-généraux représentent la nation.
Voilà donc en présence la nation presqu'unanirae , et le roi , ou plutôt la cour.
Mais la discorde éclate aussitôt. — Comment votera-ton? La noblesse , le clergé , le tiers-état , délibéreront-ils dans trois chambres séparées , et le refus d'un des trois corps détruira-t-il le consentement des deux autres? Ou bien , n'y auia-t-il qu'une seule assemblée délibérant en commun , et votant à la majorité des voix?
Evidemment , la réponse va décider du sort des étatsgénéraux.
La cour , qui veut les paralyser , exige le vote par ordres; le tiers-état, qui veut un résultat national et populaire , réclame le vote par tètes.
Pendant plus d'un mois , on négocie sans pouvoir s'accorder.
Enfin , les députés du peuple , tranchant la difficulté , le il juin se déclarent assemblée ^iationale, et invitent les deux autres ordres à venir délibérer avec eux.
La France applaudit avec enthousiasma à cet acte énergique.
Mais le 20, quand les députés se présentent à leur salle , ils en trouvent la porte fermée par ordre du roi.
Ils se retirent alors , aux acclamations du peuple et des soldats eux-mêmes , dans la salle du Jeu-de-Paume , et là , debout, les mains tendues, bravant tous les danjjers, électrisés par la (jrandeur et la sainteté de leur mission, ils jurent unanimement et avec transport de ne se séparer qu'après avoir fait la consHUiiion.
Le 22 , le Jeu-de-Paume étant fermé , c'est dans une église qu'ils se rassemblent , et c'est là que la majorité du clergé vient se réunir à eux.
Mais le 25 , Louis , poussé par la cour , entouré d'un imposant appareil militaire, tient un grand lit de justice, parle en maître, casse tout ce qui s'est fait, prescrit de voter parj ordres et non par têtes, défend de faire une constitution, détermine lui-même les objets dont les étatsgénéraux pourraient s'occuper, ordonne aux trois ordres de se rendre dans leurs chambres respectives, et sort, après avoir menacé de dissoudre si l'on résiste à sa volonté.
La noblesse et le clergé obéissent , et se rendent dans leurs chambres.
Le tiers-état indigné reste immobile.
Le grand-maître des cérémonies vient lui rappeler l'ordre du roi.
« Allez dire à votre maître , s'écrie Mirabeau , que nous » sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n en » sortirons que par la force des baïonnettes. »
L'assemblée se met majestueusement et courageusement à délibérer , confirme tous ses arrêts précédens , déclare VinviolaMlitè de ses membres et la responsabilité des ministres , et persiste dans son serment de faire la constitution.
La cour n'ose pas exécuter ses menaces.
La majorité du clergé se réunit de nouveau à l'assemblée ; 47 députés de la noblesse , et notamment le duc
d'Orléans , s'y joignent aussi ; le reste des deux ordrèsVy réunit enfin , sur l'invitation de la cour elle-même , et , le 27 juin, les \ ,200 députés commencent à délibérer en commun.
Paris , Versailles et la France entière applaudissent en^ core à rassemblée nationale.
Mais Louis XYI veut rester maître : il ne reculera ni devant l'emploi de la force , ni devant l'effusion du sang des députés et des citoyens. Les régimens allemands , les régiraens suisses , presque toute l'armée sous les ordres du maréchal de Broglie, arrive précipitamment, investissent et menacent l'assemblée, Versailles et la capitale.
La cour les excite au carnage : tout fait craindre une nouvelle Saint-Barthélémy.
Mais Paris s'insurge ; le peuple court aux armes et se barricade; la garde nationale s'organise; pour la première fois, on arbore une cocarde tricolore ; les gardes françaises qui , peu de temps avant , ont fait feu sur une émeute, se joignent à l'iiiswrredton, et, le 14 juillet, jour d'immortelle mémoire, la Bastille est emportée d'assaut.
Les courtisans trompent Louis XVI et lui cachent cette
effrayante victoire populaire ; mais Larocbefoucault-
Liancourt parvient à lui faire connaître la vérité : « C'est
» une révolte, s'écrie le roi. — Non, Sire, répond le duc,
» c'est une révolution.
Mais l'armée n'est pas sûre ; elle paraît hésiter, et même fraterniser avec le peuple : Louis s'effraie.
Il fait éloigner les troupes : il vient seul à Paris ; et la population, qui n'accuse que les perfides et cruels conseillers du prince, l'accueille avec des cris de reconnaissance et d'amour.
Voilà donc l'assemblée reconnue unique , nationale et constituante! Voilà donc une incalculable révolution déjà commencée I
L'enthousiasme est universel ; les sentiraens les plus
généreux échauffent tous les cœurs, exaltent toutes les têtes , et si le prince est sincère , la France va devenir le modèle et^ l'en vie des autres peuples.
§ 3. — Nuit du 4 aoiit. — Abolition des privilèges et des monopoles. — Constitution de i 79 1 .
L'assemblée s'occupe d'abord de réformer les abus si« gnalés par les cahiers.
Tel est alors l'enthousiasme universel pour tout ce qui est grand et généreux , que ce sont des privilégiés qui donnent eux-mêmes Texemplc des sacrifices et rivalisent entre eux de patriotisme.
Tout ce qui reste du régime féodal est aboli, ainsi que les privilèges et les monopoles , dans la nuit du 4 août , nuit immortelle , qui consacre le triomphe de la révolution morale , comme la journée du 44 juillet a consacré la victoire de la révolution matérielle.
Une médaille est frappée pour éterniser la mémoire de ce grand événement, et Louis XVI, à la sincérité duquel on croit encore , reçoit le titre glorieux de Restaurateur de la liberté française.
L'assemblée proclame ensuite les droits de l'homme et du citoyen , la liberté , légalité , la sûreté personnelle et la propriété : elle déclare que la nation est souveraine j u'elle a seule le droit de faire sa constitution par l'organe e ses députés; qu'elle a toujours celui de la réviser; que tous les pouvoirs émanent d'elle ; que le roi n'est que le premier de ses mandataires , et que la constitution , les lois et l'administration doivent avoir pour but unique l'intérêt national.
Puis , procédant à la conslilution , elle organise une monarchie représentative avec des institutions populaires ou républicaines.
Trois pouvoirs principaux sont établis, législatif, exécutif, judiciaire.
Le pouvoir législatif est confié à une seule chambre composée de sept cent quarante-cinq députés élus pour deux ans , ayant seule l'initiative iïes lois et des impôts ,
et ne pouvant ni être dissoute ni être environnée de troupes.
Le pouvoir exécutif est confié à un roi héréditaire , inviolable, mais n'agissant que par des ministres et des agens responsables , et n'ayant qu'une garde particulière de -1,200 hommes à pied et 600 à cheval.
Le pouvoir judiciaire est remis à de nouveaux tribunaux; les juges et l'accusateur pubHc lui-même sont élus à temps : tous , ainsi que les jurés, sont complètement indépendans du gouvernement : les justices de paix sont établies, la cour de cassation est créée.
Les communes et les départemens s'administrent euxmêmes sous la surveillance de commissaires nommés par le roi.
Les administrateurs communaux et départementaux , les officiers de la garde nationale sont électifs.
Tous les corps choisissent leurs présidens.
Tous les citoyens âgés de 25 ans, et payant une contribution quelconque d'environ 5 fr., sont gardes nationaux, participent aux élections dans les assemblées primaires, choisissent des électeurs qu'ils chargent d'élire les députés et les fonctionnaires, et sont éligibles à toutes les fonctions publiques.
Pour pouvoir être choisi électeur, il suffit d'être propriétaire , usufruitier ou locataire d'un immeuble payant environ 50 fr. d'impôt.
Tous les citoyens ont aussi la liberté de publier leurs opinions et de s'cissemhler paisiblement et sans armes.
Enfin, des codes civil et criminel, des établissemens de secours et de travail pour les pauvres , une instruction primaire gratuite, et des fêtes nationales compléteront les institutions nouvelles.
Après avoir terminé son ouvrage et fait beaucoup de lois organiques , l'assemblée constituante se dissout le 29 septembre 4791, fait place à l'assemblée législative, et pousse le désintéressement jusqu'à se déclarer inéligible pour cette assemblée.
Telle est en substance la première constitution française.
Cette constitution a été préparée par les cahiers conte-
nant les vœux de la nation, et par tous les écrits des philosophes et des puhlicistes , soit étrangers et nationaux , soit anciens et modernes. — Elle a été discutée avec calme, maturité et solennité, pendant deux années , par les hommes du premier talent , éclairés encore de toutes les lumières de la presse. — Elle a été votée par une assemblée nombreuse, choisie par six millions de citoyens, représentant réellement le pays , admirable par son cou rage, son patriotisme, son esprit de justice et de générosité. — Résumé de rcxpéricnce et de la philosophie du dix-huitième siècle , expression de la volonté nationale , elle obtient Tapprobation de la France entière, et mérite qu'on s'incline respectueusement devant elle comme devant l'arche sainte où les générations futures viendront puiser les vrais principes de la liberté.
Elle est imparfaite , dit-on ! — Mais qu'y a-t-il de parfait sur la terre? N'est-elie pas cent fois meilleure que l'ancien régime , et- même que les constitutions postérieures du consulat et de Tempire , et que les chartes de 4844 et de 4850? Ne peut-elle pas être révisée plus tard et améliorée?
Elle laisse trop peu de puissance au roi ! — Mais l'assemblée , qui renfermait trois cents députés de la noblesse et trois cents députés du clergé, n'a-t-elle pas voulu donner au monarque tout le pouvoir nécessaire au bien du pays? N'a-t-elle pas pensé que la constitution lui donnait, en effet, une autorité suffisante? Et si Louis XVI l'adopte sincèrement; si, au lieu de faire tous ses efforts pour la détruire , il les fait pour Texécuter, n est-il pas évident qu'elle pourra faire le bonheur du peuple et la gloire de son chef?
Assez puissant pour faire le bien , il ne Test que trop encore pour faire le mal.
Qu'il l'accepte donc , cette constitution , sans arrièrepensée : c'est évidemment son devoir et son intérêt.
Mais, malheureusement pour la France et pour lui, la cour ne veut aucune constitution quelconque fondée sur le principe de la souveraineté nationale ; et ce prince, trop faible et peu loyal , devient son instrument et son complice pour arrêter et détruire la révolution.
Revenons sur nos pas.
§ 4. — Faction contre - révolutionnaire. — Louis XVI à sa tête. — Projets de violence. — Repas des \" et o octobre. — Journées des o et G. — Perfidies. — Feintes acceptations de la constitution. — Parjures. — Fuite.
Nous avons vu Louis XVI manœuvrer pour faire avorter les élections et les états-généraux , puis menacer rassemblée au 25 juin 4789, puis appeler ses soldats pour la dissoudre par la force; nous avoQS vu ses projets sanguinaires déjoués par le 14 juillet.
La contre-révolution forme un autre plan : on feindra de consentir ; on promettra , on acceptera ; on jurera même ; mais on emploiera tous les moyens d'acquérir de la confiance et de la popularité ; on se retirera dans une province éloignée , ou sur un territoire étranger , pour y organiser militairement tous ses partisans ; on appellera , sil est besoin , tous les rois de l'Europe , et l'on reviendra , avec des baïonnettes , rétablir violemment le pouvoir absolu et punir des sujets révoltés.
Ainsi la cour et ses partisans , c'est-à-dire alors moins de deux cent mille individus , se mettent en état de guerre contre la nation presque entière.
Louis XVI repousse d'abord les premiers décrets constitutiomiels , puis les accepte , ou plutôt feint de les accepter , et se prépare à la fuite.
On fait venir à Versaille les troupes sur le dévouement desquelles on croit pouvoir compter , notamment les dragons et le régiment de Flandre. Tout est mis «n usage pour exalter leur ardeur contre-révolutionnaire. Le -1" octobre on fait offrir une fête aux officiers par les gardes-du-corps. On met à leur disposition le palais même du roi , sa grande salle des spectacles et sa musique. Les simples soldats y sont admis. Le roi , la reine tenant le dauphin dans bras , y paraissent pour exciter l'enthousiasme. Les têtes sont échauffées par le vin , la musique , les chants et les cris ; l'épée à la main , on boit à la sauté de la famille royale , en blasphémant contre la nation ; on sonne la charge , on foule aux pieds
— >I8 — la cocarde tricolore , on escalade les loges pour simuler une attaque contre le peuple , on se répand en triomphe dans les jjaleries du palais, et Ton arbore la cocarde blanche et des rubans distribués par les dames de la cour , prodiguant les félicitations et les ipplaudissemens.
Les même scènes se renouvellent le lendemam.
Mais bientôt tout est connu dans Paris. Le peuple s'en effraie , ou plutôt s'en irrite , s'ameute , se porte en masse à Versaille les 5 et 6 octobre , et ramène la famille royale aux Tuileries , pour être plus sûr qu'elle ne pourra ni conspirer ni s'enfuir.
La cour n'en continue pas moins sa conspiration.
Dix autres projets d'évasion ou d'enlèvement sont encore déconcertés , sans qu'on perde l'espoir de réussir enfin.
En attendant , on dissimule , on ne néglige aucun moyen d'acquérir de la popidariiè , et , pour mieux inspirer de la confiance , on accepte la constitution.
Le -14 juillet 4790, anniversaire de la prise de la Bastille , au milieu du Champ-de-Mars , en plein air , sur un autel de la patrie , après une messe célébrée, au bruit des instrumens militaires , par Talleyrand , alors évêque d'Autun , assisté de quatre cents prêtres , vêtus de robes blanches , décorés de ceintures tricolores flottantes , la représentation nationale , des députés spéciaux envoyés par quatre-vingt-trois départemens pour contracter , en leur nom , une fédération fraternelle , des députés de toutes les armées , la garde nationale et toutes les autorités de Paris , en présence de quatre à cinq cent mille spectateurs , latéralement placés sur des gradins de gazon , prêtent serment à celte convention. Louis XVI , à son tour, JURE de l'observer ; la reine elle-même , levant le Dauphin dans ses bras , paraît s'unir aux sentimens du roi.
Quoi de plus solennel et de plus sacré qu'un pareil serment prêté à la nation , en face de ses représentans et sous rinvocation du ciel !
iQui pourrait douter de la sincérité du monarque?
Aussi le peuple , toujours confiant et crédule , lui prodigue les acclamations et les témoignages d'attachement et de respect. La joie et l'espérance se répandent dans toute la France avec les députés fédérés retournant dans leurs départemens.
Cependant ce serment solennel n'est qu'un odieux parjure , et Louis XVI trompe la nation et même ses ministres : car , tandis qu'il fait signifier officiellement son acceptation à toutes les puissances , il écrit clandestinement , dit le marquis de Forrières ( tome 2 , p. 277 ) , une contre-hiire à ses ambassadeurs , pour qu'ils n'ajoutent aucune foi à ces notifications, et pour qu'ils eu préviennent les souverains.
Le 'IG avril -1791 , il écrit à Tévêque de Clermont qu'il a toujours regardé son acceptation comme un acte forcé , et que , s'il vient à recouvrer sa puissance , il est fermement résolu de rétàbîir pleinement h cvite catho' lique dont les prêtres ont été assujétis à prêter serment comme citoyens.
Vainement le duc de Larochefoucault-Liancourt lui présente-t-il une adresse au nom du département de Paris, pour l'exhorter à suivre franchement la constitution j
Vainement lui dit-il : « Sire , on voit avec peine que » vous n'êtes servi presque que par des ennemis de la con- » siituiion , et l'on craint que ces préférences trop ma- » ûifestes niridiqxieni les véritables dispositions de vo- » tre eœur.
» Sii*e , par une démarche franche , éloignez de vous » les ennemis de la constitution ; annoncez aux nations » étrangères qu'il s'est fait une glorieuse révolution en » France ; que vous l'avez adoptée ; que vous êtes main- » tenant le roi d'nn peuple libre ; et chargez de cette » instruction , d'un nouveau genre , des ministres qui » ne soient pas indignes d'une si auguste fonction. Que • la nation apprenne que son roi s'est choisi , pour envi- B ronner sa personne , les plus fermes appuis de la li-
» hertè : car aujourd'hui il n'est pas d'autres véritables » et utiles amis du roi {^).
Il aen persiste pas moins à ne s'entourer que de prêtres , de nobles et de parens d'émigrés , protestant toujours de sa sincérité , mais travaillant toujours à préparer sa fuite.
Il pousse même la perfidie ( dit le marquis de Ferrières , tome 2 , page 504 ) jusqu'à écrire à l'assemblée nationale pour se plaindre de ce que les journalistes osent avancer qu'il a le projet de s'éloigner de Paris; et, peu de jours après , le 20 juin , il part clandestinement, avec la reine , et se dirige vers le camp de Bouille , à Montmédie , laissant une protestation écrite de sa main , contre la constitution et la révolution , sous l'absurde prétexte que son consentement n'a jamais été libre.
Arrêté à Yarennes par le maître de poste j ramené au milieu des g^ardes nationales des 'départemens , qui manifestent leur enthousiasme pour la révolution et la constitution : reçu dans un morne et imposant silence par le peuple de Paris , qui partout avait écrit sur les murs : Quiconque saluera Louis , sera battu ; quiconque l'insultera , sera pendu ; provisoirement dépouillé de ses fonctions , menacé de la déchéance et d'un jugement ; rétabli , reconnaissant , après un lonjj et mûr examen , que la constitution réunit Tassentiment universel , il déclare l'accepter librement et volontairement; et, 16-14 septembre ^791 , dans le sein de rassemblée nationale , il jure solennellement une seconde fois de la faire fidèlement exécuter.
Mais ce second serment n'est qu'un nouveau parjure.
Le parti de la cour dans l'assemblée ( 290 membres de la noblesse et du clergé ) , d'accord avec lui, vient de protester d'avance contre la constitution ; ses frères et
(i) Ce fut Talleyrand qui rédigea cette adresse ; du moins il s'en fit un mérite quand il eut été décrété (Taccusation par la Convention nationale, en novembre 4792, comme traître à la révolution.
les princes protesient publiquement contre son aoceptation , et lui-même , toujours d'intelligence avec eux , ne s'occupe que des moyens d'annuler son nouveau serment.
« Jamais , dit la reine à Dumouriez, en juin 479! , le I) roi ni moi ne pourrons souffrir toutes ces nouveautés » ni la constitution. » (Dumouriez, tome 2 , p. 465. -— Ferrières, tome 5. — M^'^Campan , tome 2.)
« J'entends , dit le roi à M™* Campan , peu de jours i) avant le 10 août; Mandat (commandant de la garde » nationale de Paris) est un homme qui défendrait mon ») palais et ma personne, parce que cela est imprimé dans» » la constitution , et qu'il a juré de la maintenir , mais » qui se battrait contre le parti qui veut V autorité sou- » veraine ; c'était bon à savoir d'une manière positive , » je vois ce que je dois attendre de lui. » (M"*^ Campan, torae2, page 255).
§ 5 . — Émigration. — Son insolence.
Pendant ce temps , les contre-révolutionnaires émigrent.
Le comte d'Artois (devenu depuis Charles X) a donné l'exemple, aussitôt après le 44 juillet 4789, avec les prince de Condé et de Conti et la famille Polignac.
Le duc de Bourbon et les tantes du roi partent plus tard.
Monsieur , l'aîné de ses frères (devenu depuis Louis XVIIÏ) , part le 20 juin 4794 , avec les pouvoirs de Louis XVI et le titre de régent. Les plus ardens émigrent d'eux-mêmes : on excite les officiers et les soldats à la désertion 5 tous les gardes-du-corps passent à l'étranger ; on envoie des quenouilles aux nobles qui balancent encore dans leurs châteaux ; on menace de dégrader ceux qui resteraient : plus de 20,000 hommes s'organisent militairement à Bruxelles , à Worms , et surtout à Coblentz , s'appellent la France extérieure, insultent leur patrie et la menacent de l'attaquer à main armée pour y établir Tautorité souveraine. Louis XVI les désavoue publiquement 5 mais, tout en les redoutant quelquefois, il les approuve
en secret , correspond mystérieusement avec eux , les encourage, autorise et garantit leurs emprunts , leur envoie partie de sa liste civile, et, quand rassemblée législative veut enfin prendre contre eux et les prêtres inassermentés les mesures nécessaires , il refuse d'y donner sa sanction.
L'émigration, s'imaginant d'abord qu'elle suffira pour soumettre les révoltés , agit sans déguisement au nom du roi, enrôle des troupes étrangères, et traite avec le prince de Hohenlohe, qui lui amène un régiment d'infanterie, et dont le fils sera fait pair et maréchal de France après la restauration.
« A moins d'avoir vu les réunions d'émigrés à Goblentz » et dans les Pays-Bas autrichiens , dit l'abbé de Mont- » gaillard (tome 5, page 9), il serait impossible de se » faire une idée juste de leur légèreté, de leurs bravades, » de leurs vociférations contre le nouvel ordre de choses. » Des fouets de poste suffiront, disaient-ils , pour chasser » devant nous ces roturiers, ces manaus, qui ont pris des » épaulettes et des épées : toute cette canaille se dispersera » aussitôt que nous aurons passé la frontière. «
Nous verrons cette prétendue canaille leur donner de rudes leçons.
g G. — Appel de l'étranger. — Coalition, •— Projets de
démembrement.
Mais l'émigration et la cour sentant bientôt leur insuffisance , implorent l'intervention étrangère , et provoquent la coalition de tous les rois contre la France.
Dès le mois de septembre 4790, le baron de Breteuil, ex-ministre, reçoit de Louis XVI un pouvoir illimité pour traiter avec les cours étrangères, proposer et accepter tous les moyens propres à rétablir en France l'autorité royale telle qu'elle existait avant l'ouverture des états-généraux. ( Montgaillard , tome 5, page 450.)
Dés le 5 décembre delà même année, Louis XVI écrit lui-même aux souverains de Prusse , de Russie , d'Espagne et de Suède , la lettre suivante :