EPOUX
Et ce n'est pas l'affection pour Louis XVI qui détermine les autres rois et l'émigration , mais l'intérêt de la royauté et de V aristocratie.
« Si nous ne pouvons arriver à temps pour sauver le M rot (dira le roi de Prusse, après le -10 août) , marchons » pour sauver la royauté ; reinplissons notre devoir en- )) vers Y Europe. » ( Baron d'Hardemberg- , tome -1 , page 44 7, etc.)
« On ne conçoit rien (diront aussi les émigrés) auxcon- » férences du roi de Prusse avec Dumouriez, à moins que » l'on n'ait le projet des auv^er les jours du roi de frange
» et de nous sacrifier Alors adieu la noblesse, le clergé
» et les propriétés. » (Le même , page 478. )
Les rois sont déterminés encore par leur ambitieux désir d'affaiblir la France et de s'agrandir eux-mêmes en la démembrant, comme on va le voir par le traité de Pavie.
Extrait d'un traité conclu et signé à Pavie , en juillet \7d\.
L'empereur reprendra tout ce que Louis XIV avait conquis sur les Pays-Bas autrichiens ; joignant ces provinces aux Pays-Cas , il les donnera en échange à l'électeur Palatin , de sorte que les nouvelles possessions jointes au Palatinat porteront le nom de royaume d'Autriche.
L'empereur aura à perpétuité la propriété et la possession de la Bavière, pour faire à l'avenir masse individuelle avec les domaines héréditaires de la maison d'Autriche.
L'archiduchesse Marie-Christine sera , avec son neveu l'archiduc Charles , mise en possession héréditaire du duché de Lorraine.
L' /i?sace sera restituée à l'empire. L'évêque de Strasbourg et le chapitre recouvreront leurs privilèges , ainsi que les souverains ecclésiastiques de l'Allemagne.
Si les cantons suisses accèdent à la coalition, on leur proposera d'annexer à la ligne helvétique révêclié de Porentruy, les gorges de la Franche-Comte et celles du Tyrol, avec les bailliages qui les avoisinent , ainsi que le territoire de Versoy qui coupe le pays de Vaud.
Si le roi de Sardaigne souscrit à la coalition , on rendra à la Savoie Ja Bresse, le Bugey et le pays de Gex, usurpés sur cette monarchie par la France.
Au cas qu'il puisse opérer une assez grande diversion , on lui laissera prendre le Dauphinè, pour lui appartenir dorénavant comme au plus proche descendant des anciens dauphins.
Le roi d'Espagne aura le Roussillon , le Béarn et l'île de Corse, et s'emparera de la partie française de Saint- Domingue.
L'impératrice de Russie se charge do faire une invasion dans la Pologne, moyennant quoi elle conservera Kaminiok, avec la partie de la Podolie qui confine la Moldavie.
L'empereur contraindra la Porte à lui céder Chockzim, ainsi que les petits forts en Servie et ceux sur l'Anna.
Le roi de Prusse, au moyen de l'invasion de la Russie en Pologne , fera l'acquisition de Thorn et de Dantzick , et y joindra un palatinat à l'orient des conCns de la Silésie.
Le roi de Prusse acquerra en outre la Lusace , et Yé^ lecteur de Saxe recevra en échange le reste de la Pologne , pour en occuper le trône comme roi héréditaire.
Le roi actuel de Pologne abdiquera le trône moyennant une pension convenable.
L'électeur de Saxe donnera sa fille en mariage au prince puîné , le grand-duc de toutes les Russies , qui sera souche des rois héréditaires de Pologne et de Lithuanie. Signé Leopold, etc.
Le traité de Berlin (février ^792) et mille autres circonstances ne laissent aucun doute sur le projet des puissances de partager la France , comme elles ])(^f^t^i(iQeroni la Pologne. (Montgaillard, t. 5^ pa^s 58, 55 et 265. — Comte de Maistre.) *" -
Plusieurs fois des cartes ont été dressées y représentant la France démembrée.
Aussi Louis XVI ne se résout-il qu'eu tremblant à réclamer les secours étrangers , et même à accepter ceux de l'émigfration , redoutant à la fois rarabition et la perfidie de ses alliés, de ses frères et de sa noblesse émigrée.
Néanmoins , il s'expose à tout , plutôt que d'adopter sincèrement la révolution et la constitution.
§7. — Manœuvres et machiavélisme de la faction . --^ Trahison. — Modérés et jacobins. — Guerre. — 20 juirt, invasion des Tuileries par le peuple.
Mais , pendant que l'émigration et l'étranger se préparent au dehors, que fait-on à l'intérieur?
La cour et les prêtres prêchent partout la résistance, ia guerre civile , la désertion, Témigration, les complots et les trahisons. Talon, Rivarol, Chambonas, Bertrand de Molleville et d'autres proposent divers plans contenant un infernal système de ruse , de perfidie , de corruption et de machiavélisme ; on les adopte ; on s'efforce d'empêcher toute organisation, de jeter partout l'incertitude, la défiance, la crainte, la division et le chaos ^ on cherche à faire peur aux faibles en leur disant : Soyez sages, ou l'étra-Kjer ciendra; et c'est la cour elle-même; c'est l'émigration , c'est aussi L'ETRAxr.ER qui poussent à l'anarchie , à la licence , à tous \e^ désordres et à tous les excès, dans le but de déshonorer la révolution et de lui faire des ennemis intérieurs et extérieurs. — C'est Louis XVI qui, sur sa liste civile, paie des millions pour solder une année d'agens de toute espèce ( plus de \ ,500 ) , non-seulement des espions, mais des nioiiouuaires qui , dans tous les lieux publics, font les propositions les plus violentes , et des orateurs qui les appuient et les développent, et des applaudisseurs qui les applaudissent pour les iaire adopter. Son ministre de la marine, Bertrand de 3Iolleville, organisé, de son consentement , une bande de plus de 250 applaudisseure chargés d'assister aux séances de l'asscmbléo nationale , d'y applaudir les ministres et les orateurs roya-
listes , et d'y huer les orateurs patriotes : il dépense trois ou quatre millions pour ce seul objet (M'"'' Campan, tome 2 , page 595 ). C'est lui qui solde une foule de journalistes et d'écrivains ulirà-révoluiioniiaires (qui commettent les excès), et contî^e-rèvolutionnaires (qui les exagèrent, les enveniment, et les dénoncent chaque j,our à la France et à l'Europe ) .
Il solde secrètement une partie de la garde nationale; il solde aussi des bandes de sicaires.
On lui fait distribuer de l'argent,, dans l'une de ses promenades, aux environs du faubourg Saint-Antoine, afin <le se populariser parmi eux.
On corrompt un grand nombre de députés auxquels on donne des dîners et des pensious.
On distribue plus de \ ,500,000 francs pour obtenir u/t décret favorable à la liste civile.
Et c'est souvent sur les fonds extraordinaires ou secrets de leurs ministres que les ministères fournissent à ces criminelles dépenses.
Cependant, les patriotes, qui reçoivent chaque jour des^ avertissemens , et que raille apparences inquiètent et effraient, se demandent sans cesse : Mais, le roi ne nous irahiî-il pas? L'étranger n'a-t-il pas résolu la guene?
Les constituiionnels ou les modérés, réunis dans le ciuh des Feulllans (doctrinaires et juste-milieu d'alors), voulant conserver tout le pouvoir dans la J)ourgeoisi€ , redoutant le peuple proprement dit, croient ou fei;rnent de croire à la sincérité de Louis XM, ou du moins se flattent que la douceur et les concessions vaincront enfiji ses répugnances pour la révolution ; ils prétendent que les rois craignent la France bien plus qu'elle ne doit les craindre elle-même j que c'est pour eux surtout que la paix est un besoin impérieux ; que leurs menaces ne sont plus des fanfaronades; que leurs préparatifs sont purement défensifs; gu'il faut éviter toutes les mesures qui pourraient les inquiéter, et qu'on évitera la guerre si la révolution est sage. Leur devise est légalité, constitution, confiance y modérrrHon et pmse. — Louis XVI choisit ses. ministi'es parmi eux ; mais il conspire avec ceux qui veulent se rendre ses complices , et tçompe les autres : il leur cache ses
^orrcsponJances particulières, les résolutions liostîlôs des étrangers, leurs préparatifs d\'ittaque, et même leur marche vers nos frontières. D'un autre côté, il invoque sans jcesse une constitution qni lui donne assez de pouvoir pour qu'il puisse trouver moyen de la renverser 5 mais, quoique cette constitution ne lui accorde qu'une garde française de Dix-HXTiT CENTS hommos , il conserve ses Suisses et se compose une fjarde de six mille contre-révolutionnaires^ qu'on lo force de dissoudre quand elle est découverte, mais qui reste secrètement à sa solde et à sa disposition.
Les autres, en beaucoup plus grand nombre, parmi lesquels se trouvent les fam.eux girondins {i), le duc d'Orléans et son fils (aujourd'hui Louis-Philippe), réunis dans le club des Jacobins, sont convaincus que Louis XVI ne se résignera jamais à la diminution de son ancienne autorité; qu'il conspire contre la constitution ; qu'il s'entend avec l'émigration et avec l'étranger; que l'intérêt des rois est d'étouffer la révolution ; qu'ils veulent, non-seulement rétablir le pouvoir absolu , mais surtout démembrer le royaume; que leurs préparatifs sont hostiles; que la jj^erre est inévitable ; que le danger est immense et pressant ; enfin , que le salut public exige qu'on se prépare à la défense , et qu'on fasse expliquer catégoriquement lesf gouvernemens étrangers sur leurs intentions et leurs projets.
Le ministre des affaires étrangères ,Deîessart , demande enfin ces explications.
Mais il se concerte secrètement avec les cabinets , et leur dicte leurs réponses. Plaignez-vous , leur dit-il , des jacobins , des sociétés populaires , de l'anarchie , des
excès , etc.
Sa double correspondance , l'une ostensible , l'autre secrète , lui donne la facilité de tromper la représentation nationale.
Ses manœuvres sont enfin découvertes , et le girondin Brissot l'accuse à la tribune d'avoir caché à l'assemblée
(1) Ainsi appelés parce qUî les p.incipaux sont députés dU (î('paî teuient de la Gironde (Bordeoux).
le traité de Pilnitz et beaucoup d'autres actes : « Si le » minstre , dit-il , a connu cet acte, son s leuce est » une traliison ; s'il ne Ta pas connu , sa ncglig-ence est » inexcusable. L'incapacité seule , ajoute Brissot , de- » vient , dans un tel ministre , un véritable crime : car » s'opiniâtrer à tenir le gouvernail dans un moment de ») tempête , lorsqu'on n'a ni la force , ni la tête , ni le » courage nécessaires, c'est s'exposer à être l'assassin de » ses frères , qu'un bomme plus habile pourrait sau- » ver. »
Décrété d'accusation , le ministre des affaires étrangères s'enfuit.
Un ministère patriote est alors formé : mais le roi lui cache toujours ses manœuvres secrètes , l'entrave , le paralyse , et correspond avec les précédens ministres que Fopinion publique l'a contraint de renvoyer.
Après beaucoup de temporisation , l'Autciche , forcée de s'expliquer , persiste dans les déclarations du traité de Pilnitz , et demande la dissolution de l'assemblée nationale et des sociétés populaires.
Louis XVI propose enfin , le 20 avril \ 792 , de lui déclarer la guerre ; mais l'assemblée est dupe de ses larmes et de ses démonstrations patriotiques : car il est d'accord avec l'étranger , et son but secret est d'accélérer l'invasion.
On prend tout de suite l'offensive contre les Autrichiens , en Belgique.
Mais l'armée ne se trouve ni aussi nombreuse , ni aussi bien organisée que le gouvernement l'avait souvent affirmé 5 la trahison éclate dès les premiers engagemens ; des cris de sauve qui peut mettent le désordre dans les rangs , et l'on est réduit à reprendre la défensive : l'ennemi , n'étant pas encore prêt pour attaquer lui-même , reste dans ses positions.
Le 8 juin , l'assemblée prend des mesures contre l'embauchage , et décrète un camp de 20,000 hommes sous Paris ; mais le roi refuse sa sanction , fait tous ses efforts pour désorganiser l'armée , renvoie les ministres patriotes , reprend des ministres suspects , ne s'entoure que des parens des émigrés , et fait partir secrètement
Mallet-Dupan pour hâter l'arrivée des coalisés , tout en protestant avec force de son dévoûment à la constitution.
L'un de ses ministres , Mourgues , Se plaint de ce qu'il l'entrave par ses actes particuliers , et lui donne sa démission. ., ;
L'inquiétude , la défiance et l'irritation du peuple sont extrêmes. Le 20 juin , plus de 50,000 personnes envahissent les Tuileries et demandent au roi le rappel du précédent ministère et la sanction des décrets. « Ce » li'est { répond-il avec un courage qui prouve qu'il sa- 1) vait refuser quand il le voulait ) , ce n'est ni la forme » ni Je moment de l'obtenir de moi. »
Vainement trois des chefs girondins , Vergniaud , Guadet et Gcnsonné , lui présentent-ils un mémoire dans lequel ils l'exhortent à suivre franchement le système de la révolution : il rejette.
Vainement lui conseille-t-on d'afcfZiguer : il refuse.
§8. — Invasion étrangère. ~ Manifeste Rrunsuick. — -iO aowt, insurrection , prise des Tuileries. — Suspension de Louis XVI. — Prussiens en Champagne. — 2 septembre. — Expulsion des Prussiens.
Cependant la coalition s'avance vers la frontière ^ l'assemblée déclare la patrie en danger, et la population court aux armes.
Enfin le 25 juillet, 200,000 Autrichiens et Prussiens , animés par la présence de Tempereur d'Autriche et du roi de Prusse , commandés par le duc de Brunswick , et guidés par divers corps d'émigrés sous les ordres du maréchal de Broglie , déhouclient par plusieui*s routes et marchent sur Paris.
Avant de quitter Coblentz , le généralissime publie , aur nom de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse , son fameux manifeste adressé à la nation française et rédigé par un émigré , le marquis de Linon , dans lequel il reproche aux révolutionnaires d'avoir usurpé les rênes de r administration en France, d'y avoir troublé le bon
ordre et renversé Tautoriié légitime. Il déclare que les souverains alliés marchent pour faire cesser l'anarchie en France , arrêter les attaques portées au trône et à l'autel, rendre au roi la sûreté et la liberté , et le mettre en état d'exercer son autorité souveraine. Il rend les gardes nationales et les autorités responsables de tous les désordres jusqu'à l'arrivée des troupes de la coalition. Il les somme de revenir à leur ancienne fidélité. Il dit que les habitans des villes qui oseront se défendre seront punis sur-le-champ comme des rebelles , et leurs maÂsons démolies ou hrfdées. Il ajoute que si Paris ne traite pas le roi avec tout le respect qui lui est dû, tous les membres de rassemblée nationale , du département , du district , de la municipalité , de la garde nationale , ea répondront sur leurs têtes ; et que , si le château est insulté , les princes confédérés eu tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable , en livrant la ville elle-même à une exécution militaire et à une destruction totale. Il fait espérer, au contraire, aux Parisiens qu'ils obtiendront pardon s'ils obéissent proriiptement aux ordres de la coalition.
Que faut-il faire alors ? Courber la tête , se jeter à genoux , demander pardon au roi , se soumettre à Tétranger, se laisser envahir , humilier, châtier, asservir?
Défendons-nous ! crie-t-on de toutes parts.
Mais , pour résister , il faudra vaincre nos ennemis intérieurs : beaucoup de nobles , de prêtres , de contrerévolutionnaires ])ériront ! — Hé ! vaut-il donc mieux que nous soyons pendus, roués , exterminés , nous et nos familles , par eux et l'étranger ?. . . Défendons nous !
Mais de simples dissidens seront peut-être victimçs î — Hé ! faut-il donc que les égoïstes , les lâches , ou les imbéciles nous compromettent et oous perdent ?,.,. Défendons-nous ! ,*■ i, <
Mais beaucoup d'entre nous périront !. — Plutôt
la mort que l'esclavage ! Vaincre ou périr ! Défendonsnous ! défendons-nous ! C'est le cri national.
Cependant le roi conspire, trahit, se prépare à fuir pour se mettre à la tête de l'ennemi , ou s'apprête à résister dans son palais. Trois ou quatre cent mille contre-
révolutionnaires, dont il est le chef, répandus dans tous les rangs et sur tous les points , influons par leur fortunes , occupant pour la plupart des fonctions publiques , conspirent avec lui , s'efforcent de tout désorganiser , et s'apprêtent à trahir pour favoriser l'invasion étrangère.
Tant et de si puissans ennemi^ intérieurs , d'intelligence avec les ennemis extérieurs , excitent partout l'inquiétude et l'elTroi , et décuplent le danger de la pairie.
Les constitutionnels ou les modérés s'obstinent encore à défendre une constitution évidemment violée et im roi évidemment parjure , conspirateur et traître. Lafayette lui-même sacrifie sa popularité pour le soutenir, tandis que les patriotes les plus énergiques, et surtout les girondins , sont d'accord sur la nécessité de la déchéance.
« La nation, dit Rœderor , homme du juste-milieu » (Esprit de la révolution de 1789 , page M7) , se trouve j) dans l'alternative de périr ou de détrôner le roi. »
Sa déchéance, demandée partout dans les départemens , est enfin délibérée et votée par les quarante-huit sections de Paris , qui menacent de s'insurger pour l'obfenir.
Dès le matin du ^0 août, la capitale est effectivement en insurrection. Le château , rempli de Suisses , d'officiers de la garde royale licenciés et de nobles armés de poignards, etc. ,' est bloqué par les insurgés. Louis XYI veut d'abord résister ; mais il recule au moment d'agir , et se réfugie avec sa famile dans l'assemblée nationale, pendant (pe ses défenseurs, qui, sans ^u'on sache ni pourquoi ni comment , ont fait feu sur le peuple , sont massacrés dans son palais.
L'assemblée proclame la suspension du roi , et décide que la nation éHra immédiatement une Convention nationale qu'elle investira extraordinairemcnl doTOussESPOUvoiRS, et que les nouveaux députés se réuniront à Paris le 21 septembre.
En attendant , l'assemblée législative exerce provisoirement la dictature , choisit des ministres girondins et
appelle aux armes tous les citoyens, qui , transportés d'entliousiasmc , \olent de tous côtés à la défense de la patrie.
Les statues des rois ont été renversées : on en fait des canons.
Les états-majors de la garde nationale sont aristocrates: on les suspend.
Les généraux et les officiers de l'armée sont suspects : on les licencie, et le soldat choisit ses chefs.
Beaucoup de fonctionnaires sont dévoués à la cour : on les remplace par des patriotes.
Des commissaires extraordinaires sont envoyés partout dans les départeraens et dans les armées.
La fraternité des peuples est proclamée 5 tous sont appelés àja liberté.
Cependant l'armée prussienne s'avance sur la capitale, et la trahison a tout préparé pour faciliter sa marche ! L'armée française, qui devrait être de 420,000 hommes, en compte à peine \ 00,000 , dispersés dans tout le royaume. De perfides ministres ont refusé plus de -150,000 gardes nationaux qui s'offraient ! Pendant quinze jours , Ton n'a pas plus de ^ 6,000 soldats à opposer à 80,000 Prussiens et émigrés, et les places se trouvent désarmées! L'ennemi est en Champagne; Longwy Ta reçu le 24 août, Verdun le 1*^^ septembre; la route de Paris lui est ouverte, et peut l'y conduire en trois ou quatre jours : s'il y entre, des torrens de sang patriote vont couler; c'en est 'fait de la révolution , de la liberté et de l'existence même de la France ! Et c'est au nom de Louis XVI que le pays est envahi ! Ce sont ses frères et les émigrés qui guident l'étranger !
Qu'on se figure l'effroi , le désordre, la colère* la fureur et l'exaltation patriotique qui règne dans cette immense cité : chacun sent que sa tête est menacée ; chacun voit le péril de sa famille et de sa patrie, et veut les défendre à tout prix. Les girondins proposent de se retirer derrière la Loire; les jacobins préfèrent s'ensevelir sous les ruines de la ville... Beaucoup veulent marcher à l'ennemi ; mais ils ne veulent pas abahd'onner leurs familles à la trahison des contre-révolutionnaires subite- ' T. I. 2*
ment arrivés en foule <le tous côtés à Paris... Le canon d'alarme gronde , le tocsin sonne , la {jénérale bat. . . Beaucoup de conspirateurs ont été arrêtés le \ 0 août et depuis; de nouvelles arrestations sont faites. Humanité , couvretoi d'un voile funèbre!... Les prisonniers sont presque tous immolés dans leurs prisons... 40,000 Parisiens s enrôlent en trois jours ; 600,000 citoyens partent de tous côtés; on court au-devant des Prussiens au cri de vive la iiation; on les arrête à Valmy ; on les force à regagner précipitamment la frontière; on s'empare de la Belgique à pas de course, et le pays est une première fois sauvé.
§ 9. — Convention. — Abolition de la royauté. — Procèk de Louis ATI. — Adhésion générale à sa condamnation. — Véritable cause de sa perte.
Le 21 septembre, la Convention nationale est réunie.
Dès la première séance... « Personne de nous (s'écrie '» l'un des plus sincères amis de la liberté, Tévêque Gré- » goire ) ne proposera Jamais de co;n5aci'er en France » l'institution funeste dès rois ; nous savons trop bien que » toutes les dynasties n'on^ jamais été que des races dé- » vorantes, qui ne vivaient que du sang des peuples.... )) Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que les monstres )) sont dans l'ordre physique; les couî"5 sont l'atelier du M crime, le foyer de la coil^uption... ; l'histoire des rois n est le martyrologe des natiojiç. .. Plus, de roi , plus de » cour! » ,.-'..
Et l'assemblée se lève spontanément tout entière ; la royauté est abolie , les Bourbons sont déchus , et la J\épubliqiie (mitraillée le ^ 7 juillet 4791, au Champ-de- Mars, dans la personne de ceux qui la demandaient après la fuite de Yarennes), lu République est unanimement proclamée par acclamation.
On va donc faire une constitution l'èptiblicaine. En attendant , ou déclare qu'aucune constitution ne peut être légitime qu'autant qu'elle. est swmise à 1' acceptation du peuple et forinelRn^çi^t acceptée par lui.
Tous les soupçons contre Louis XVI sont désormais
changés en certitude. On a saisi soit dans la fameuse armoire de fer ( construite aux Tuileries par ordre de Louis XVI , dans un corridor intérieur de son appartement , et parfaitement imperceptible , découverte sur la dénonciation du serrurier qui Ta faite , et qui seul en a connaissance), soit dans les bureaux, de' la liste civile, soit ailleurs , une immense quantité de pièces qui révèlent ses longues perfidies, son machiavélisme et ses tra-
Le girondin Rolland , ministre de rintcrieur , fait ua rapport sur ces pièces : . .
« Elles sont enfin trouvées, dit-il , ces preuves guë J!^ » clamaient avec tant d'affectation des hommes faibles » ou complices, et de l'existence desquelles les ardens » amis de la patrie avaient eu l'heureux courage de ne » jamais douter. Il ne s'agit plus seulement de soupçons » ni de défiances. Des pièces écrites, arrachées de ces « archives du crime , vont enfin apprendre à l'univers w entier ce qu'il devait penser de ces réclamations affec- M tées de la consiitution et des lois, de ces sennens si » com plaisamment répétés, de ces témoignages hypo- » crites d'affection pour le périple, à l'abri desquels oi\ » soudoijait des assassins, on payait des ji^mplets, on. » décriait les assi^ats, on subornait des régimens, on » dispersaii nos armées, on ouvrait nos frontières, on » préparait enfin le ravage de nos propriétés , le rnassa- » cre de nos familles, la ruine de la liberté et les eSpé- » rances de l'humanité entière; ...»
Que dirait donc Rolland , s'il avait trouvé le portefeuille retiré de cette armoire par le roi , après Tinvasioa de son palais le 20 juin, et remis par lui à madame Campan, contenant sa correspondance secrète avec les princes, notamment vingt lettres de Monsieur , dis.-hmt ou dix-neuf du comte d'Artois, un grand nombre d'autres écrites par Montmorin , Alexandre de Lameth , Mirabeau, des ministres , des ambassadeurs , etc. , « piècies » qui, dit la reine, seraient les plus funestes pour le roi, » si OH allait jusqu'à lui faire son procès « { M"'*' Câxapan, tome 2, page 219)?
Que dirait-il encore, s'il savait tous les aveux que'fe-
ront plus tard une foule d'écrivains royalistes , â qui leurs fonctions donnent Foccasion de connaître toute la vérité : le ministre Bertrand de Molleville, — lecomte deMaistre, — le marquis de Ferrières, — le marquis de Bouille, — le ministre Dumouriez , — la confidente de la reine , madame Campari , — l'abbé de Montgaillard , — le baron d'Hardeniberg^ , ministre prussien, etc., etc., etc.?
Ce rapport de Rolland, ceux de Gohicr et de Valazé, l'adresse de Condorcet au peuple sur les motifs du décret de suspension de Louis XVI , l'impression et la publication de toutes les pièces découvertes, excitent au dernier point Tindignation universelle contre un roi déloyal et peïfide.
<( Le peuple est furieux contre lui, dit Dumouriez, parce qu'il le regarde comme un traître. »
Ce même peuple est tellement convaincu de sa perfidie, que, victime d'une famine effrayante, il n'attribue ^u'à ses manœuvres un fléau qui ne vient peut-être que do la nature.
De tous les points de la France, des journaux et des adresses demandent son jugement.
" La Convention s'en occupe enfin.
On va voir que jamais procès ne s'est instruit , discuté, jugé, avec autant de lenteur et de solennité.
Les partisans du roi prétendent qu'il est inviolable d'après la constitution , et qu'il ne peut être jugé.
Une commission de législation est chargée d'examiner cçttc question.
-Le 7 novembre , Mailhc fait un rapport en son nom , <et propose à la Convention de décider : 1" Que l'imiolabilité constitutionnelle ne s'applique qu'aux actes que le roi fait constitutionnellemeut , c'est-à-dire , par l'mlermédiaire de ses ministres qui en sont responsables ; qu'elle ne s'applique pas aux trahisons et aux crimes qu'il peut commettre inco)istUutioimeUement à l'msu de ses ministres (1); que Louis XVI ne peut invoquer la
(i) C'était l'opinion de Mirabeau. — Séance du 25 mars 1790.
constitution , parce qu'il ne l'a jamais acceptée sincèrement , et qu'il a constamment conspiré pour la détruire; que d'ailleurs la raison d'état et le salut public , qui ont fait proclamer sa déchéance , exigent aussi qu'on le juge ou qu'on statue sur son sort 5 2" que la Convention peut le juger , parce que la nation l'a volontairement et spécialement investie de tous ses pouvoirs 5 qu'elle doit le faire dans l'intérêt de la révolution et du salut du pays ; 5^ qu'elle peut et doit également prononcer dans la forme ordinaire de ses décrets , c'est-à-dire à la simple majorité des voix ; 4^ enfin , sa décision doit être définitive et sans appel.
Ce rapport est traduit dans toutes les langues , imprimé , envoyé aux départemens , aux municipalités , aux armées.
La discussion est renvoyée au -12.
Elle dure depuis 10-12 novembre jusqu'au 5 décembre. '
Oudot , député de la Côte-d'Or , présente son opinion sous la forme d'un apologue , dont voici le sens : « Une )) société de Français avait traité avec un capitaine de » navire pour une traversée longue et périlleuse. Le ca- » pitaine avait voulu rester seul maître de la direction » du vaisseau , et cependant n'être assujetti à aucune » espèce de responsabilité. Il inspirait de la confiance , )) il paraissait d'ailleurs intéressé au succès du voyage : » la société déféra à ses vœux. A peine en pleine mer, il » prit un chemin contraire à celui qu'il devait suivre : » on lui fit des représentations ; il les méprisa. Bientôt )) un corsaire se présente , et le combat s'engage 5 mais » les manœuvres du capitaine ne tendent qu'à rendre » infructueuse la vigoureuse défense des voyageurs. » Alors ceux-ci s'emparent du gouvernail , mettent en » fuite le corsaire , se saisissent de la personne du capi- » taine , et trouvent dans ses papiers les preuves de sa w trahison... La non-responsabilité , l'inviolabilité stipu- » lée en faveur de ce perfide pouvaient-elles le soustraire » à la peine due à sa déloyauté ? Français , dit Oudot en » finissant , ce perfide était partie secrète dans le traité » de Pilnilz ; il a conjuré votre perte avec la cour de
» Vienne ^ il a entretenu une armée contre-révolution- » naire à Coblentz , avant , pendant et depuis Taccepta- » lion de la constitution. Je conclus à ce que le traître « navigateur Louis XVI soit jugé. »
Toutes les raisons qu'on peut donner sur l'inviolabilité sont présentées avec liberté , force et talent ; mais les raisons contraires remportent , et rassemblée décrète que Louis XVI serajufjé par la Convention nationale.
Personne ne sait quel jugement Tbistoire pourra porter un jour sur cette première décision ; mais aujourd'hui , quel homme , quel tribunal , quelle assemblée peut avoir la prétention de mettre son génie au-dessus de celui de la Convention ? Qui peut dire : Elle a commis une en'eur ou bien une injustice ?
Une commission de vingt-un membres est chargée de dresser un acte d'accusation énonçant les faits , les pièces et les preuves.
Le 4 0 , Robert-Lindet , rapporteur , commence par un historiqiie rapide de la condtiite de Louis XVI depuis le commencement de la révolution.
Le 44 , Barbaroux lit le projet de l'acte d'accusation ; ce projet est discuté et arrêté.
. Louis XVI est alors amené à la barre de l'assemblée. Ld président l'interroge. Il nie l'évidence , même l'existence de l'armoire de fer ; il s'abaisse jusqu'à désavouer son écriture et sa signature.
« A minuit , dit Cléry , pendant que je déshabillais Louis XVI , il me dit : J'étais bien éloigné de penser à toutes les questions qui m'ont été faites ; et , dans mon embarras, j'ai été obligé de renier jusqu'à mvn écriture. » ( Montgaillard , tome 5 , page 294. )
Il demande un défenseur et la communication des pièces : on accorde.
Target refuse de le défendre ; Tronchet accepte ; Mâlesherbes s'offre ; Desèze est adjoint.
Pendant quinze jours , ces trois défenseurs communiquent librement avec lui au Temple : des commissaires de la Convention lui apportent chaque jour les originaux des pièces du procès ; on lui laisse tout le temps nécessaire pour préparer sa défense.
Le 26 , il paraît de nouveau à la barre de la Convention , assisté de ses trois défenseurs.
Desèze prononce sa défense , s'explique sur tout , et parle avec la plus grande liberté et même avec baixliessc au milieu du plus religieux silence.
Il reconnaît , avec les partisans du roi , que la nation a le droit de changer sa constitution , de choisir une autre forme de gouvernement , et de révoquer les pouvoirs délégués à Louis XVI et à sa dynastie ; mais il prétend qu'il est inviolable , même innocent , et qu'ail ne peut être ni condamné ni jugé.
Louis est encore interrogé , et déclare qu^l n*â plus rien à ajouter à sa défense.
L'assemblée ordonne que le mémoire de ses défenseurs , signé d'eux et de lui , sera imprimé et pvblié dans toute la France.
La discussion s'ouvre , et dure jusqu'au 7 janvier : chaque jour, plusieurs membres prononcent de longs discours , dans lesquels toutes les questions sont librement discutées. Personne ne soutient Finnoceuce de l'accusé ; beaucoup le peignent comme le tyran le plus hypocrite , le plus odieux et le plus criminel ; ceux mêmes qui veoa lent le sauver avouent qu'il est coupable , et TaccaMent de mépris.
Lanjuinais , l'un de ses plus dévoués partisans , l'appelle un ci-deûttïit loi , Tnéprisé , haï ;... une tête déshonorée. (Choix de Rapports , tome 10 , page 554 et 561 ; tome II , page 550, )
« Citoyens , dit Morison ( le plus ardent défenseur de » l'inviolabilité royale ) , je sens , comme vous , mon » âme pénétrée de la plus forte indignation , lorsque je » rassemble dans mon esprit les crimes , les perfidies , » les atrocités dont Louis XVI s'est rendu eoupaUe. La » première de toutes mes réflexions , la plus naturelle , » «ans doute , est de voir ce monstre sanguinaire expier j) ses forfaits dans les cruels tourmens. Il les a to«^ ?îi^ » rites, je le saisj mais... il est inviolable. >* r.ctt ;l%ofn fi
Le 7 j la dîscnssîôn est fermée à l'unanimité , et Faf-
faire est ajournée jusqu'au \4 , jour auquel on arrête les trois questions sur lesquelles l'assemblée doit voter.
Le J 5 , rassemblée se déclare en permanence , et vote par appel nominal , à baule voix , à la tribune , par oui ou par non , sur cette première question : Louis est-il coupable de trahison et d'attentat contre la sûreté de l'état? ' :■ " •■ ,^
La Convention a sept cent quarante-neuf membres. [
Trente-deux sont absens pour commissions ou congés^
Dix refusent de voter , et ce refus prouve que le vote est parfaitement libre.
Quatorze déclarent voter comme législateurs et non comme juges.
Six cent quatre-vingt-treize disent oui.
Pas un seul ne dit non.
Quel tribunal fut jamais plus imposant ! Quel jugement fut jamais plus solennel et plus unanime !
Quelle que soit l'opinion sur les autres questions , la critique ne doit-elle pas se taire devant ce grand , cet immense fait historique. Louis XVI est , à l'unanimité, déclaré , par la Convention nationale, coupable de TRkmso:^ envers la patrie.
On vote sur la deuxième question. Y aura-t-il recours au peuple ?
Trente-deux sont absens. — Dix refusent. — Deux cent quatre-vingt-trois répondent oui , et quatre cent vingtquatre, non.
Il n'y aura donc pas de recours ni d'appel.
Le -16, au commencement de la séance, on décide que la simple majorité suffira pour la peine comme pour tous les décrets de l'assemblée, et Ton vote sur cette troisième question : Quelle peine sera infligée à Louis?
L'appel nominal dure vingt-quatre heures.
Presque tous les membres motivent leurs votes : en voici quelques-uns :
« Carnot : ha justice et la poliHque veulent également » que Louis meure. Jamais devoir ne pesa plus sur mon » cœwr; je vote la mort. »
« Condo7ret: Louis mérite la mort; mais je ne la vo- » tcrai jamais pour personne; je vote les fers. »
» Le duc d'OrUans : Uniquement occupé de mon de- » voii', convaincu que tous ceux qui ont attenté ou atten- » teront par ia suite à la souveraineté du peuple méritent ») la moît, je vote la mort. »
Quelque conciencieux et courageux même que soit ce vote , rassemblée ne l'entend qu'avec une douloureuse surprise , tant le sentiment des convenances a de force sur elle.
« Laujuiuais : Comme homme, je voterais la mort de » Louis ; mais , comme léjjislateur, je vote ia réclusion » jusqu'à la paix, puis le bannissement et la mort en cas n d'infraction. »
Les (firondins Vergniaud, Guadet , Gensonné , etc., votent la mort.
David la vote aussi; et cependant, Tun de ses collègues lui demandant comment il doit voter : « Puisque tu » doutes, lui répond-il, absous. »
Avant le dépouillement du scrutin, le bruit circule que la majorité pour la mort n'est que de deux voix. Plusieurs partisans du roi volent chez 31. Duchastel , malade , et l'amènent. Il se présente au pied de la tribune , la tête enveloppée , demande à voter, et annonce qu'il votera pour le bannissement.
L'appel nominal étant clos , son vote comptera-t-il ?
(( Si Duchastel eût voté la mort , dit Carreau ( qui Ta » votée lui-même), je réclamerais la radiation de son suf- » frage ; mais il a voté pour l'indulgence, et je demande M que son vote soit compté. »
Cette proposition est adoptée; et cependant le résultat du scrutin est encore incertain, et ce vote pourrait sauver l'accusé.
VOICI LE REStJXTAT DU VOTE.
L'assemblée se compose de ... . 749 membres.
Absens par commission 15'
— par maladie 7 , j^^
— sans cause et censuré. . . -1 ^ '"^ Refusant de voter 5
Votans 724
Pour les fers 0\
Pour la cléteDtion ou le bannissement ; quelques-uns ajoutent la peine de mort conditionnelle si ' le territoire est envahi 286 V 554
Pour la mort avec sursis , soit après Texpulsion des Bourbons , soit à la paix, soit à la ratification de la constitution 46^
Pour la mort 56 1
Pour la mort, en demandant une discussion sur le point de savoir s'il conviendrait ou non à Tinté- } 587
rêt public qu'elle fût ou non différée , et en déclarant leur vote indépendant de cette demande. 26/
Ainsi pour la mort sans condition. 587 \
Pour la détention, les fers ou la > 72\
mort conditionnelle 554 j
Absens ou refusans 28
Le président déclare que Louis est condamné à mort.
Les trois défenseurs sont introduits, et lisent une lettre de Louis , par laquelle il demande Tappel au peuple.
Ils demandent aussi le rapport du décret pris au commencement de la séance sur bi majorité nécessaire pour la peine. On les écoute encore ! Malesberbes prononce quelques paroles entrecoupées de sanglots : la do!ileur de ce vertueux et vénérable vieillard émeut l'assemblée; et, quoique le jugement soit prononcé , on met sa demande en discussion!!... mais elle est rejetée.
Le ] 8 , on renouvelle l'appel nominal pour s'assurer qu'il n'y a point d'erreur dans les votes !
Le ^1) , ceux qui veulent sauver le condamné demandent un sursis à l'exécution; et, quoique celle question soit déjà préjugée par le déeret du 45 sur le rejet de l'appel au peuple, une lonjjue discussion s'eufra^i^e encore î Mais 540 vote» seulement admettent le sursis, tandis que 380 le rejcîttent; et les girondins sont pour le rejet.
Enfin un dernier décret définitif condamne à mort Louis XVI, coupable de conspiration contre Ja Ulertè de la nation , et d'attentat contre la sûreté générale de l'état.
Le 20 , le député 3!ichel Lepelletier, membre de l'ancienne noblesse, et Tun des plus généreux partisans de la révolution , est publiquement assassiné par Tex-gardedu-corps Paris , pour avoir voté la mort : cet assassinat sur un membre de la i*eprésentation nationale achève de détruire le peu d'Intérêt que pouvait encore inspirer Louis XYL
Et le 21 , 600,000 personnes assistent silencieusement à la dernière heure de ce malheureux prince , qui meurt courageusement en prolestant encore de sou innocence.
On peut dire que la naVion entière a pris part à ce grand procès : elle connaît toutes les pièces de l'accusation et de îa défense, et considère ce grand sacrifice comme un acte de justice et de nécessité.
Sept des députés absens envoient leur vote pour la mort.
Des ADRESSES sans nombre , envoyées par les armées , les municipalités, les départemens, les tribunaux, les sociétés populaires , de simples citoyens , et contenant plus de CINQ MILLIONS DEUX CENT MILLE SIGNATURES , adhèrent à cette condamnation.
Plus des sept-huitièmes de la France F approuvent, dit Carnot.
Aussi , la restauration condamnera-t-ellc la nation entière à expier la mort de Louis XVL
Et cependant peut-on accuser la Convention et la nation?
jN'est-ce pas à Vnuanimité que Louis XVÏ a été déclaré coupable par l'assemblée et par le pays ?
Parmi tant de juges qui l'ont condamné ou qui ont adhéré à sa condamnation , n'y avait-il aucun cœur humain et sensible, aucune âme généreuse et juste?
Ceux mêmes qui désirent le sauver n'ont-ils pas reconnu son crime?
Ce crime n'était-il pas manifeste, et n^est-il pas le plus grand des fcrîraies?
En un mot, quelle est la véritable cause de sa perte?
]\'est-ce pas sa déloyauté , ses parjures , ses traliisons , et son alliance avec Fétranjjer contre sa patrie?
N'est-ce pas sa femme qui , par sa fatale influence, l'a poussé depuis long-temps dans la route qui Fa conduit à l'abîme? ^
N'est-ce pas la camarilla de prêtres , de nobles et de contre-révolutionnaires , dont il prenait secrètement les conseils et suivait les inspirations ?
N'est-ce pas ses frères Louis XVIII et Charles X , et l'émigration, qui l'ont sacrifié à leur ambition personnelle, et qui se sont publiquement réjouis en apprenant son supplice ?
N'est-ce pas la coalition étrangère, qui poussait à toutes les violences dans l'espoir qu'elles désorganiseraient le pays et serviraient leurs projets de despotisme et do conquête ?
Sans doute, aux yeux des Bourbons, des émigrés, des contre-révolutionnaires et des rois étrangers , les votans sont des régicides, la Convention est criminelle, la France entière est coupable; et si la contre-révolution et la coalition triomphaient bientôt , des torrens de sang vengeraient la mort de Louis XVI.
Mais la France n'en juge pas ainsi : pendant sept ou huit ans , l'anniversaire du 21 janvier est célébré , non par un deuil , mais par une fête , comme un jour de triomphe pour la liberté : le peuple , l'armée , h s fonctionnaires publics ( notamment Talleyrand , ministre des? affaires extérieures en l'an vu. — ConstïtuWonnel du 50 octobre ISIO ) prêtent à l'envi le serment de haine à la roijatitè ; et , pendant bien plus long-temps encore , les prétendus régicides seront élus ou nommés aux postes les plus éminens , et siégeront à la représentation nationale 5 on leur confiera même des ministères et le gouvernement de l'état.
Que la faction contre-révolutionnaire cesse donc de représenter Louis XVI comme le plus vertueux et le meilleur des rois , sa condamnation comme un crime que la
nation doit expier par un deuil éternel, et la Convention comme une assemblée d'assassins !
Qu'on ne dise pas non plus que c'est la condamnation de Louis XVI qui causera tous les malheurs qui vont suivre : CCS malheurs sont tous l'inévitable effet , soit de sa trahison , soit des attaques des émigrés, des contre-révolutionnaires et des despotes européens. Cette condamnation pourra bien augmenter la haine et la fureur de l'étranger et des ennemis de la révolution , mais elle va décupler aussi l'énergie nationale en imposant la nécessité de vaincre ou de périr.
« Ah ! les rois nous défient ! disait Danton ; ils osent » nous menacer ! Eh bien ! acceptons le cartel ; et , pour » commencer cette guerre à mort , faisons rouler à leurs n pieds une tête de roi... ! »>
Après avoir ainsi brûlé ses vaisseaux , il ne reste plus que la mort ou la victoire : mais le peuple , aussi énergique au moins que ses représentans , veut vaincre et sera vainqueur.
§40. — Péril extrême. — Coalition générale. — Insurrection de la Vendée. — Insurrections girondines.
— Revers. — Divisions et proscriptions entre les patriotes girondins , montagnards , hchertistes , dantonistes et rohespierrisies. — Energie de la Convention. — Comité de sahit public. — Terreur révolutionnaire. — Levée en masse. — Pays sauvé. — 9 thermidor an ii. — Chute de Robespierre. — Réac' tion. — Terreur modérée. — Désarmement du peuple. — Terreur royaliste. — Massacres du Midi. — Quiberon. — Insurrection royaliste du \ù vendémiaire.
— 4 brumaire an iv ( 20 octobre -1 795 ) , fin de la Convention.
L'émigration continue , et l'armée des émigrés devient plus nombreuse ; F Angleterre et la Russie entrent dans la coalition 5 l'Europe entière se précipite sur toutes nos frontières.
Dans l'intérieur , les nobles , les prêtres , les contre-
révolutionnaires font leurs derniers efforts , et fomentent , avec une activité nouvelle , les complots , la guerre civile et la trahison , pour favoriser l'étranger.
La Vendée que , dès ^ 792 , le comte de la Rouairîc avait préparée à l'insurrection , se soulève en masse à Foccasion d'une levée de 500,000 soldats ; plus de S0,000 insurgés , organisés en trois corps d'armée, enhardis par de premiers succès , se disposent à marcher sur Paris.
Pour comhle de périls , les patriotes se divisent et se déciment.
Le peuple , chez lequel aucune considération de dangers personnels ne vient paralyser l'instinct helliqueux et la fierté nationale , veut , avant tout , repousser l'étranger.
Les hourcjeois redoutent Tascendant populaire et craignent pour leur fortune.
Les marchands , continuellement circonvenus par les royalistes , qui les menacent de leur retirer leur clieutelle , et qui ne négligent rien pour les effrayer par la crainte du trouble et du pillage ; les marchands , dis-je , dont la fortune est exposée à plus de cliances encore , montrent peu d'ardeur et beaucoup d'hésitation.
hes montaxfnards {\) y lîommes d'action, convaincus que la force seule peut vaincre tant d'ennemis extérieurs et intérieurs , que l'humanité même interdit des ménagemens qui pourrralent lui être funestes , s'appuient sur le peuple , sur la commune de Paris et sur les jacobins , qui correspondent avec de nombreux affiliés dans tous les départemens ; ils veulent se défendre à tout prix , bravant la mort et la calomnie : Périsse notre mémoire , disent-ils , ^joi«tu que }iotre patrie soit sauvée !
Les girondins, occupant la droite de l'assemblée, doctrinaires ci juste-milieu de cette époque, hommes de parole et de négociation (2) , éloquens , mais présomp»
(4) Ainsi nppQlés parce qu'ils occupaient les bancs les plus élevés du côté gauche de la Convep.îion.
(2) On les appelait les intrigaiis, les hommes d'état.
tueux , ayant rambition de mener et g^ouverner , s'appuient au contraire sur les bourgeois , sur les marchands et les dépariemens y dont ils excitent la jalousie contre Paris : invoquant sans cesse la UfjaHié , la modération et la justice , quoiqu'ils aient eux-mêmes fait le ^0 août , et condamné Louis XVI , entravant les montagnards et la défense , ils compromettent la France et la liberté. { ïhiers {\ ) , tome 4 , pa^je 504 , et Mig^net , tome 2 , pages 2 et 5. )
Dès le commencement de la session , la guerre a éclaté entre les girondins et les montagnards , au sujet du massacre du 2 septembre , de la prétendue dictature de Robespierre , et du pro<ès de Louis XVI ; et cette guerre a , pendant près de six mois , presque paralysé le gouvernement.
Ce sont les girondins qui 'Font commencée , ce sont eux qui ont ouvert la carrière des proscriptions parlementaires en demandant la mise en accusation de quelques montagnards accusés par eux d'aspirer à la dictature : ils ont fini par en être victimes.
Dumouriez , d'abord victorieux , ayant éprouve d'inexplicables revers en Belgique , on le soupçonne de trahison ; on soupçonne les girondins, ses amis , d'intriguer avec lui , et Ton prend la résolution de se débarrasser d'eux : cependant le complot, qui doit éclater le 4 2 mars", n'a pas d'exécution .
Mais Dumouriez lève ouvertement l'étendard de la révolte , et tente d'cjitraîner son armée contre la Convention pour la dissoudre , pour rétablir la constitution de 4704 avec un roi nouveau , et pour proclamer , dit-on , l'un de ses aides-de-camp , le duc de Chartres. Mais il est abandonné par ses soldats , et passe aux Autrichiens arec ce jeune prince. Les girondins sont généralement accusés d'être ses complices ; une insurrection populaire éclate contre eux le 51 mai , -€* , Wr la demande des
(i) Néanmoins il ajoute : » Et cependant j'aurais voulu com-». » promettre coname eux tout ce qu'ils avaient compromis, »
montajjnards , trente-deux d'entre eux sont décrétés d'accusation , et vin{jt-de«x sont arrêtés.
Les autres protestent ; beaucoup prennent la fuite , appellent les ho^irgeois à leur secours, s'allient avec les royalistes, qu'ils savent être alliés de Vètranfjer, et soulèvent contre la Convention Caen, Bordeaux , Lyon, Marseille, Toulon , et près de soixante départemens du Nord-Ouest et surtout du Midi , en présence de la coalition s'avançant sur le pays.
Les royalistes de Lyon veulent livrer la ville aux Piémontais , comme Toulon est livré aux Angolais.
80,000 Vendéens pénètrent en Bretagne pour Tinsurger.
L'ennemi , que les insurrections girondines et vendéennes encouragent , et à qui la trahison des généraux girondins ouvre nos frontières , les franchit partout.
Les contre-révolutionnaires triomphent : la France est au bord de Fabîme , et la perte des patriotes paraît inévitable.
Mais les montagnards , long-temps entravés par les girondins , délivrés d'eux maintenant , dirigent enfin la Convention , et son courage augmente en proportion du péril.
Dès le principe j elle a suspendu le gouvernenienl légal , et a proclamé le gouvernement révolutionnaire ; elle suspend encore sa constitution républicaine et démocratique de ] 795 , qu'elle vient de faire , et maintient le gouvernement dictatorial jusqu'à la paix.
Le comité de salut public créé par elle après la trahison de Dumouriez , exerce en son nom la dictattire.
Les représentans des 44,000 municipalités de France, venus à Paris pour apporter l'acceptation de la constitution nouvelle , demandent Varrestation des suspects et la levée en masse.
« Oui , s'écrie Danton , c'est à coups de canon qu'il » faut signifier la constitution à nos ennemis. »
« Oui, dit Barrère, la république n'étant plus qu'une » grande ville assiégée, il faut que la France ne soit » plus qu'un vaste camp. »
« Oui , dit la Convention , nous ne traiterons jamais
» avec rétrangcr, dont le pied souillera le lemtoire M français, n
Cependant on manque de tout , de canons , de voitures , de fusils , de poudre , etc. , et Ton manque aussi de enivre, de fer, de soufre , de salpêtre pour eu faire, de machines et d'ouvriers pour en fabriquer : c'est là surtout ce qui donne aux émigrés et aux étrangers la conviction de leur triomphe.
Mais quels sont les prodiges que ne puisse enfanter l'amour de la liberté et de la patrie ?
La France n'est plus qu'un immense atelier militaire, où Prieur de la Côte-d'Or appelle les sciences et les arts pour transformer les cloches en canon , les grilles des châteaux en fusils et en piques , la terre de nos caves en
salpêtre, etc Partout on fait des armes en chantant
la Marseillaise.
Tous les citoyens sont ouvriers ou soldats ; hommes , femmes , enfans , vieillards concourent à la défense commune : quatorze armées , organisées et dirigées par le génie de Carnot , sont alimentées , équipées , entretenues par les assignats, les réfinisitions et le maximum; 4,200,000 guerriers volent aux frontières, au cri sublime de Vivre libres ou mourir !
Rien ne résiste à la Convention inspirée par son intrépide comité de salut public , et s'appuyant sur les sociétés populaires et sur le peuple qu'elle solde et qu'elle intéresse à la défense du pays : les conspirateurs sont li^ vrés aux tribunaux révolutionnaires , les suspect* sont emprisonnés , les contre-révolutionnaires sont coiuprimé»' par la terreur, les insurrections girondines sont étouffées , Lyon est repris aux royalistes et Toulon aux Anglais, les Vendéens sont presque annéantis; létrano^er , battu sur tous les points , e^t poursuivi jusque sur son propre territoire , et la I^nce est une seconde fois noiraculeusement sauvée. ^
Mais le tribunal révolutionnaire , qui frappe les ennemis de la révolution , décime aussi les patriotes dissidens.
Avec la reine périssent, en octobre -1795, le doc T. I. 3
d'Orléans ( compromis surtout par la trahison de Dumoariez et la fuite de son fils ) et les vingt-deux fjirondins arrêtés après le 5! mai : d'autres girondins périssent ailleurs , et soixante-treize autres , qui ont protesté €ontre leur arrestation, sont emprisonnés.
Les montagnards vainqueurs se divisent à leur tour.
Les héberlistcs sont condamnés comme ultrà-révolutionnaires et servant l'étranger par leurs excès , tandis que Danton , Camille Desmoulins et deux autres sont exécutés , en germinal an 2 , comme entravant la marche révolutionnaire par un subit et prématuré retour à la légalité.
Robespierre lui-même , l'idole du jour , le génie de la terreur , soupçonné d'aspirer seul à la dictature , est attaqué , le 9 thermidor an 2 (27 juillet 4794 ) , par les restes des girondins et des dantonistes irrités , et même par les montagnards et les modérés , menacés dans leur existence : décrété d'accusation avec son frère , Couthon, Saint-Just et quatre de ses amis , arrêté , délivré par la commune insurgée , mais abandonné par le peuple et vaincu , il périt sur l'échafaud révolutionnaire avec une foule de ses partisans , entraînant , dit-il, la république dans son tomheaii.
Là finit la terreur révolutionnaire.
Mais là commence la terreur modérée , remplacée bientôt par la terreur royaliste; là commencent des réactions plus sanglantes peut-être que la révolution ellemême.
Sous prétexte âii justice , le parti thermidorien ou des modelés , à qui la désunion des montagnards a subitement donné la victoire , va s'abandonner à la vengeance, en s'appuyimt sur les sections de Paris , composées principalement de bourgeois et de marchands, et sur la jewnesse dorée, composée principalement de royalistes.
Tandis que soixante-douze membres de la commune ou de son parti sont exécutés , que les ardens patriotes sont poursuivis sous le nom de terroristes , et que le club des jacobins et les sociétés populaires sont formées, les girondins sont rappelés , les décrets contre les nobles et Ici) prêtres sont rapportés, l'agiotage est triomphant.
Mais la disette et la misère , augmentées par le mono* pôle et les accaparemens , réduisent le peuple au désespoir : il s'insurge contre la Convention le ^2 germinal an 5.
Envahie par les insurgés , elle est dégagée par les sections. Quatre membres de l'ancien comité de salut public sont déportés , et dix-sept montagnards sont emprisonnés au château de Ham.
Le i " prairial suivant , le peuple s'insurge de nouveau et demande du pain et la constitution de 4795. Encore envahie , la Convention est encore délivrée par les sections, et vingt-huit députés de la gauche sont encore arrêtés.
Le lendemain ramène une insurrection plus terrible : mais on négocie , on amuse et l'on trompe les insurgés par de fallacieuses promesses ; ils se retirent , et cependant six députés de la gauche sont livrés à une commission militaire qui les condamne à mort.
Les faubourgs , privés de leurs chefs , sont désarmés par les sections, comme les jacobins ont été expulsés par la jeunesse dorée-., et le peuple, dont le courage est impuissant quand il n'est pas dirigé , se trouve pour biea long-temps vaincu.
Les girondins , au contraire, les bourgeois et les iparchands sont triomphans.
Mais les royalistes , que les modérés ont admis dans leurs rangs, s'emparent alors du mouvement; la réaction devient contre-révolutionnaire ; et la terreur royaliste de ^ 795 ( dont les détracteurs de la révolution ont la mauvaise foi de ne jamais parler) vient effacer celle den95. . ^^.
Les journaliçites donnent partout l'impulsion : — Les royalistes et les modérés sont seuls les honnêtes gens; les terroristes sont des brigands qu'on peut tuer en toute sûreté de conscience ; tous les patriotes sont des jacohins et des terroristes. Dans le midi surtout , les compagnies de Jésus et du Soleil leur font la chasse en chantant le Réveil dv peujile, et les massacrent dans le« rues ou les égorgent dalis les prisons qu'on en a rera.plies. i i '
Les cliouane veulent les imiter en Breta^jne ; et quinze cents émigrés , croyant le succès désormais certain , débarquent à Quiberon avec soixante mille fusils anglais , pour insurger de nouveau la Bretagne et la Vendée j mais cette troupe et quinze cents chouans qui se réunissent à elle sont exterminés par les soldats républicains.
C'est alors que la Convention , dont la majorité reste toujours attachée à la république , voulant faire cesser 1© gouvernement révolutionnaire , fait sa constitution républicaine de Tan 5.
Les royalistes no la repoussent pas absolument , parce qu'ils espèrent qu'elle leur permettra de s'emparer des élections et de faire la contre-révolution par la représentation nationale.
Mais la Convention, qui les devine, décrèle que les deux tiers du nouveau corps législatif seront élus par elle parmi ses membres , et ce décret constitutionnel , rqK)ussé à Paris , accepté par la majorité des assemblons ptimaires , déconcerte les espérances contre-révolutionnaires.
Les royalistes préparent alors une insurrection contre la Convention.
Les bourgeois et les marchands se laissent tromper et entraîner par eux; trente-deux sections, sur quarantehuit, s'arment pour l'insurrection.
Et le 15 vendémiaire, quarante mille hommes, à la tête desquels paraissent subitement des généraux vendéens et royalistes, marchent contre la Convention assemblée aux Tuileries, tandis que Pichegru traite avec le prince de Condé, se fait battre volontairement à Heildeberg, et trahit à la fois ses soldats et sa patrie.
Lanjulnais , Boissy-<l'Anglas et la droite proposent de traiter avec les insurgés.
Défendue seulement par le bataillon des patriotes rff 89, la Convention court les plus grands périls, et ses membres sont réduits à prendre lo fusil pour défendre leur vie.
Mais Bonaparte, chargé de repousser l'attaque, mitraille et disperse les assiégea ns : la section des Filles- Sôint-Thomas est dé«amiée ; les deux tiers du nouveau corp législatif «ont élu8 par la Convention , l'autre tiers
est élu sous rinfluencc royaliste; le Direcioire est composé; une amjiïsfif générale est proclamée; la pehie de mort est abolie à la paix générale ; la place de la Révolution prend le nom de place de la Concorde; et le 4 brumaire an 4 ( 26 octobre 4 795 ) , la Convention déclare sa session terminée.
Alors seulement commence le gouvernement Ugal et républicain : car 95 n'est pas la république , mais la guerre; et pendant toute la durée de cette orageuse époque, ce uest pas de liberté ni d'institutions qu'il s'agit, mais de combat ^ de défense, de vie ou de mort pour la nation.
Telle est la dictature, ou plutôt tel est le conima«d<ment miliiaire de la Couvention qui, tout en se battant, a fondé d'admirables institutions , notamment Y Institut et Y école polytechnique, SMT la proposition et le plan de Prieur de la Côte-d'Or.
Ses mesures ont été sévères contre les émigrés , les nobles, les prêtres rebelles , les contre-révolutionnaire* , et même contre ses simples adversaires qui compromettaient le pays en entravant sa défense; mais ces mesures qui, dans le détail et l'application , ne pouvaient , commo toutes les choses humaines , manquer d'entraîner des excès et des abus, n'étaient-elles pas généralement indispensables? Dî'ont-elles pas prévenu les calaraités bien plus grande* de la contre-révolution, calamités que Napoléon lui-même n'évitera pas en ne s'appuyant que sur une armée impériale? En un mot, ces mesures n'ont-elles pas sauvé la France? Voilà la question.
Eh bien! écoutons un écrivain dont le royalisme et la modération ne peuvent être suspects, le comte de Maistre.
« Comment, dit-il, résister à la coalition? Par quel » moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée? » Le génie de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige . . . » et fut le seul moyen de sauver la France. »
« Le mouvement révolutionnaire une fois établi , dit-il » ailleurs, la France et la monarchie «e j)0«r aient être
» sauvées que par le jacohinisme... Nos neveux , qui » s'embarrasseront très peu de nos souffrances, et qui dan- » seront sur nos tombeaux , riront de notre ignorance ac- » tuelle : ils se consoleront aisément des excès que nous » avons vus , et qui auront consei^vè Vintêgralitè dw plus » heau royaume. » ( Mignet. — Tome 1*^"^, pages 574 et 572. )
« Après le traité de Pilnitz, dit M. de Pradt (congrès » de Carslbad ) , commence la fermentation, source et pré- » lude de l'épouvantable détonation dont le monde va re- » tentir pendant vingt-cinq ans: là commencent les grands » dangers de Louis XVI ; là , à la vue du glaive qui se lève » sur elle , la France s'ébranle , serre ses rangs , aiguise » ses armes , et , comme tout être en danger, brise tout ce » qui peut allanguir sa défense et ne marchande pas plus » sur les agens que sur les moyens de sa résistance : » épreuve cruelle, chance inévi'ioblede la part de tout » un peuple attaqué à la fois dans son honneur et duns » son existence! »
Qu'on ne juge pas, en effet, de ces temps exceptionnels par les temps ordinaires , de ces temps d'orages, de dangers et de passions par les temps de calme et de sécurité.
La révolution mise en péril devait devenir la plus acharnée des guerres ; la ï^rance n'était plus qu'un champ de bataille , une forteresse assiégée , un vaisseau lancé à travers mille écueils par la plus violente des tempêtes; la Convention n'était pas un gouvernement, mais un général d'armée obligé de gagner la bataille sous peine de mort, ou bien un pilote forcé de surmonter tous les dangers d'une mer en furie pour ne pas périr lui-même avec l'équipage.
Quant aux contre-révolutionnaires, n'ont-ils pas mérité leur sort ?
§4-1 . — Les contre-révolutionnaires ont mérité^leur sort.
« La noblesse française , dit le comte de Maistre » (page 54), ne doit s'en prendre qu'à elle seule de tous t> ses malheurs. »
« Dès >I789, (lit M. de Rivarol (pages \2^ et ^22}, » cette noblesse était partagée. Celle de la cour et de » Paris , odieuse depuis long-temps par l'agiotage de Tar- » gent et le monopole de la faveur, fut d'abord aban- M donnée par la noblesse des provinces , et bientôt , s'a- » bandonnant elle-même, elle n'a su que fuir et sauver » son or. Au contra re, les nobles provinciaux et les » bourgeois se sont montrés magnifiques , et le petit peu- » pie courageux ; de sorte que , dans cette grande révo- » îution, les vainqueurs, tout atroces qu'ils sont, ont » mérité leurs succès, et les vaincus leur infortune. »
S'opposer à la révolution n'était-ce pas , en effet , s'opposer à l'intérêt public , à la volonté nationale? N'était-oe pas vouloir perpétuer tous les privilèges , les abus , la féodalité, le despotisme et l'oppression? N'était-ce pas évidemment une monstrueuse injustice?
Et les moyens? Furent-ils moins criminels que le but? La perfidie, le parjure, la trahison, les conspirations, la provocation à la licence et à l'anarchie dans l'espoir de déshonorer la révolution , la violence , la guerre civile , l'appel des armées étrangères
Appeler l'étranger contre sa patrie! lui faire une guerre parricide et sacrilège ! Attirer sur son pays l'invasion , l'incendie , le pillage , le viol , les massacres , l'asservissement ! ! !
Ah ! que de mal les contre-révolutionnaires auraient fait à la France , si la victoire eût alors complètement favorisé leurs projets de vengeance!
« Les émigrés, dit l'abbé 3îontgaillard (tome 3, p. 9), » ne parlaient que de vengeances , de confiscations , de * supplices : il faudra pendre tous ceux qui se sont pron nonces en faveur de la constitution, et rouer lùfs tous » les scélérats qui ont prêté le serment du Jcu-de-Paume » et voté l'abolition de la noblesse et des droits féodaux : » point de pardon, point d'indulgence; des potences et » des cachots, c'est ainsi qu'il faut gouverner. »
Aussi , pendant leur courte invasion en \ 702 , quelles cruautés n'ont-ils pas exercées? — Voyez :
« Plainte des maire et curé de Yoncq, département des Ardennes , à la Convention : — Le 24 septembre , le ci-
devant maréchal de Broglie, commandant le corps des émigrés, fait une réquisition de pain, fourrage, etc., sous peine d'exécution militaire. — Refus. — Los émigrés mettent le feu au village; 200 maisons sont en flammes; ils empêciicnt une mère d'entrer chez elle pour en tirer trois de ses enfans qui y périssent. Plusieurs habitans sont tués; dix-huit sont garottés et emmenés à la queue des chevaux; les autres ont pris ia fuite, d (Séance du 50 septembre \ 792. )
« En quittant le pays qu'ils venaient de ravager, les émigrés en ont empoisonné les eaux en jetant dans les puits, les fontaines et les ruisseaux les cadavres de leurs chevaux. » (Bulletin delà Convention nationale du 5 octobre >l 792. )
« Les commissaires envoyés aux armées écrivent : De toutes parts nous recevons des plaintes de nos habitans des campagnes. — Tous s'accordent à dire que les émigrés ont été envers eux les plus inhumains des hommes. — Ils ont enlevé les vases sacrés partout ; ils ont détruit et ravagé tout ce qu'ils n ont pu emporter. » ( Bulletin du 9 octobre 1792.)
« Les émigrés , dit M. de Montgaillard (tome 5, page » 249), pillent, incendient, égorgent des habitans désar- » mes, et dont tout le crime est de vouloir défendre leurs » foyers. »
Voyez encore comment les jugent Boissy-d'Anglas et de Pontécoulant, deux des héros du modérantisme :
Boissy-d'Anglas. — « Ces lâches et féroces émigrés » soudoyés par l'Angleterre, qui osent violer notre terri- » toire , ou qui s'introduisent parmi nous à la faveur de » notre clémence, viennent aiguiser jusque sous nos yeux » les poignards dont ils veulent nous frapper. Ceux-là » sont nos ennemis irréconciahles ; rien ne pourra les con- » vertir. Ils ne veulent que notre destruction ; ils ne res- » pirent que vengeance; ils ne méditent que la ruine et »> le démembrement de la patrie. — Le coup qui vient de » les frapper (à Quiberon ) doit les anéantir à jamais. De » nouvelles forces seront employées, et vous ne souffriree )) pas que rintérieur de 1^ république soit plus long-temps
» déshonoré par la présence de ces troMi'es. » [Moniteur. — Séance du 6 floréal an m. )
De Pontécoulant. — « Les émigrés doivent être pu- » nis de mort, parce qu'ils ont porté les armes contre » leur patrie. — Leurs biens doivent être confisqués, » parce qu'ils sont allés susciter contre leur pays une » guerre universelle. — Et certes il est bien juste que » la patrie saisisse dans leurs biens tous les moyens que » vous pouvez y trouver d'y repousser leurs attaques , de » soutenir cette lutte sanglante qu'ils ont provoquée, et » du résultat de laquelle ils attendaient la ruine du pa^yi,^ <* ( Moniteur. — Séance du 9 floréal. )
Et quoique les contre-révolutionnaires n'aient pu complètement réussir dans leurs horribles projets, que de mal n'dnt-ils pasîait à leur patrie? La perte de plusieurs millions de patriotes morts sur les champs de bataille ou dans les guerres civiles, sur les échafîmds ou dans les réactions ; la lassitude et l'épuisement de la nation ; la banqueroute et le despotisme militaire qui en seront infailliblement les suites; toutes les plaies de la France , en un mot, ne sont-elles pas leur ouvrage ?
Que la faction contre-révolutionnaire cesse doiic de se plaindre de ce "qu'elle a pu souffrir elle-même? Qu'on cesse enfin de s'apitoyer sur son sort ! car n'est-elle pas hypocrite et stupide, cette pitié qui se lamente sur de nobles infortunes méritées , et qui n'a pas de larmes à verser sur les calamités qui frappent les armées et les nations ?
§ 42.— Co))stitution républicaine de l'an m. — Couveriiement républicain. — Majorité royaliste dans les conseils législatifs. — Conspiration royaliste. — 18 fructidor an y, coup d'état du directoire contre les conseils.— Majorité démocrate. — 50 pi'airial an vii, coup d'état des conseils contre le directoire. — Conspiration de Sieyes et Bonaparte. — \ S brumaire an v'iii (\0 novembre 1799)^ coup d'état contre la constitution.
: ■ .rr' V l, i:
La constitution de Tan III confie le pouvoir législatif à deux Conseils élus par les citoyens et renouvelables cha-
que année par tiers 5 au Conseil des cimi-cents ( composé de 500 députés âgés de trente ans, ayant seul l'initiative et la discussion des lois) , et au Conseil des anciens (composé de 250 députés âgés de 40 ans, ayant seul le droit de les rejeter ou de les adopter et sanctionner).
Tous les citoyens payant une contribution quelconque font partie des assemblées primaires , et choisissent des électeurs qui nomment les députés aux deux conseils.
Tous ceux qui , comme propriétaires , usufruitiers ou locataires, possèdent un immeuble payant environ 50 fr. d'impôts, peuvent être choisis électeurs.
Tout citoyen peut être élu député , et tout député reçoit non pas un traitement, mais une indemnité.
Les conseils ont leur garde particulière d'environ 1,500 hommes élus par les gardes nationaux de tous les départemens.
Ils ne peuvent être dissous par le gouvernement, et celui-ci ne peut même faire approcher des troupes à moins de douze lieues de leur résidence.
Le pouvoir exécutif est confié au directoire , composé de cinq membres élus par les conseils, renouvelable chaque année par cinquième, responsable , obligé d'agir par des ministres, ayant une garde de 240 hommes, un traitement de -10,000 quintaux de froment, et le Luxembourg pour demeure , ou le lieu qui leur sera fixé pajr le conseil des anciens.
Les juges , les administrateurs des communes et des départemens , et les officiers de la garde nationale , sont électifs.
La constitution peut être révisée, et le mode de révision est déterminé.
Elle doit être soumise à Vacceptation du peuple dans les assemblées primaires. Elle est acceptée par ^ ,057,590 suffrages.
La constitution de 4 793 , qui donnait au peuple une participation directe au gouvernement, était peut-être trop démocratique pour l'époque.
Celle de l'an III, dont Daunou est l'un des auteurs principaux, moins démocratique que la précédente , aussi libérale et plus populaire que celle de 479^, paraît mieux
concilier les droits et les intérêts de toutes les classes de^ la société.
Cette constitution pourra consolider la liberté et l'égalité et faire le bonheur du pays, si les royalistes n'y portent pas obstacle.
Mais les passions et les oppositions sont encore teîfement violentes que la perfection même ne serait pas sûre du succès.
Le gouvemement républicain commence au milieu d'embarras qui paraissent presqiie insurmontables.
Le peuple est fatigué, épuisé, dégoûté, découragé; le trésor est absolument vide 5 point d'argent , plus d'assignats possibles, plus de réquisitions , plus de maximum ; l'armée manque de tout.
Cependant le directoire se met courageusement à l'œuvre.
Il s'attache d'abord à ranimer l'agriculture , le commerce et rindustne. — Il organise ses écoles primaires et centrales , l'école normale avec l'Institut fondé par la Convention.
On sent alors touis les bienfaits de la révolution.
L'ordre et la confiance renaissent.
On respire à l'abri des lois , et l'on s'abandonne awx plaisirs de la civilisation.
Un emprunt forcé, décrété par les conseils, ne prochik que peu de ressources. — 2 milliards 400 millions de •mandais hypothéqués sur les biens nationaux en produisent davantage ; mais la réduction de la dette publique au tiers-consolidé, payable en argent , devint une fâchea»e nécessité léguée par les cinquante années précédentes.
Carnot, l'un des cinq directeurs, réorganise l'armée et h dirige encore : la victoire conduit Bonaparte en Italie «l plus tard en Egypte, Jourdan et Moreau jusqu'aux portes de Vienne , et Hoche dans la Vendée et la Bretagne qu'il pacifie. i
La Belgique , reconnue partie de la France , la Hollande, la Suisse et l'Italie , transformées en républiljnes batave, helvétique, cisalpine, ligurienne, romaine et pOFthénopienne, défendront désormais la république fiïmçaise.
Elle est enfin reconnue par toutes les puissances , et la paix vient suspendre les calamités de la rjucrrc.
Mais le directoire ayant adopté un système de justemilieii entre les royalistes et les démocraies, veut comprimer également ces deux partis, et les luttes politiques recommencent.
Irrités par les sanglantes réactions des royalistes, par leur audacieuse tentative du 45 vendémiaire, par les avantages que leur a donnés la constitution nouvelle dans les élections du tiers des conseils , et par la prédominance que les élections prochaines peuvent leur donner, les dé- •ïnocrates, qui se réunissent habituellement au Panthéon, sous la direction de Gracchus Babeuf, conspirent pour rétablir la constitution de 1795.
Le directoire dissout leur société , et désarme la légion de po/ice qu'ilsontséduite. Trahis par le capitaine Grisel , Babeuf et plusieurs chefs sont arrêtés la veille du jour iixé pour l'exécution du complot. »
Six ou sept cents conjurés , entraînés par d'infâmes agens du directoire qui les trahissent , se portent au camp de Grenelle, dans lequel ils ont des intelligences, pour fraterniser avec les soldats: mais on a déplacé le bataillon du Gard sur lequel ils comptent ; le commandant Malo les faits sabrer par ses dragons; et ceux qui ne sont pas tués sont livrés à une commission militaire qui en condamne trente à la déportation, vingt-cinq à la détention et trente-un à mort. Ceux-ci se pourvoient en cassation; mais le directoire les fait fusiller malgré le pourvoi, et quelques mois après la cour déclare la commission militaire incompétente, et casse tous les autres arrêts.
Babeuf et 46 autres paraissent ensuite devant la haute <;our de Vendôme en chantant la Marseillaise et bravant la mort avec un intrépide courage : deux d'entre eus , Babeuf et Darté , condamnés au supplice? , se percent à coups de poignards.
■•♦ -.iJ . .•-. . ..
Lefe rovalisies , enhardis par la défaite des démocrates, conspii'ènt aussi, veulent entraîner le camp de Grenelle, et sont à leur tour livrés au directoire: mais c«lui-ci les traduit devant les tribunaux ordinaires, qui se trouvent
royalistes : les accusés y sont traités avec égard , et ne sont condamnés qu'à une courte détention qui doit les encourager.
Les bourgeois et les marchands se laissant toujours entraîner et tromper par les royalistes, les élections de Tan V amènent dans les deux conseils une majorité contre-révolutionnaire.
Les cinq-cents , sous la présidence du traître Pichegru, et les anciens, sous celle du royaliste Barbé-Marbois, rappellent les émigrés , favorisent les prêtres , menacent les acquéreur de biens nationaux et les patriotes, ferment leurs clubs, attaquent journellement le directoire, et marchent ouvertement à la restauration en s'appuyant sur les sections ou la garde nationale dont ils décrètent la subite réorganisation.
Le directoire effrayé s'est rapproché des patriotes ; il a organisé le club Salm , républicain , afin de paralyser le le club CZic/iy, royaliste; il appelle au ministère Talleyrand qui vient de rentrer d'émigration , s'appuie sur Far»mée dont il obtient des adresses foudroyantes contre les royahstes , et se détermine à violer la constitution par un. coup d'état, pour arrêter la contre-révolution ilagrante.
Les conseils ont fixé le jour de leur insurrection prétendue légale: c'est Pichegru qui la commande; mais il hésite, et le directoire les prévient. . I)ans la nuit qui précède le i 8 fructidor, Augereau , entrant secrètement à Paris avec douze mille hommes et quarante pièces de canon, cerne les Tuileries.
Les huit cents grenadiers formant la garde des conseils, se joignent à lui.
Pichegru est arrêté; les autres chefs de la majorité conspiratrice le sont également, quand ils arrivent sur la convocation de Pichegru , et le reste des conseils est convoqué à YOdéon et à V École de Médecine.
Là , la minorité , devenue majorité , accorde toutes les mesures de salut public que demande le directoire.
Quarante-un députés des cinq-cents , douze des anciens , deux directeurs , dont Carnot qui s'est opposé au coup-d'état , les auteurs de trente-cinq journaux contrerévolutionnaires , sont législativement déjportès à Cayenne Ç
les élections de quarante-huit départemens sont cassées; les prêtres réfractaires et les émigfrés sont expulsés de nouveau ; la famille d'Orléans est bannie comme celle des autres Bourbons ; les nobles suspects sont forcés de donner des otages; le directoire est investi du droit de mettre toutes les \illes en état de siètje et de créer des commissions militaires 5 enfin les royalistes sont comprimés partout.
Ce coup d'état était indispensable , puisque les conseife allaient briser la constitution, le directoire et la république, et qu'il n'y avait aucun moyen légal de les dissoudre : mais il est lui-même le renvei^ement de la constitution et de la légalité , que le directoire a juré de respecter.
A son tour , la défaite du parti contre-révolutionnaire et royaliste relève le parti patriote et républicain : les clubs, rétablis sous le nom de cercles constitutionnels, lui préparent , dans les élections , une victoire inquiétante pour un directoire jwsfe-wiiKeM.
Celui-ci s'efforce vainement de discréditer les démocrates en les appelant des anarchistes : les élections de l'an VI amènent aux conseils une majorité républicaine et presque démocrate.
Mais ces élections sont encore dictatorialement annulées le 22 floréal , comme celles de Tan V , en vertu de la même loi faite en fructidor contre les élections royalistes.
Ce coup d'état nouveau , le renouvellement de la ^erre suscitée par les royalistes , la conscription remplaçant pour la première fois la levée en masse de la Convention , enfin des revers militaires qui menacent de nouveau nos frontières , ne font qu'augmenter le mécontentement général contre le directoire.
Les élections de l'an VII , produit de l'alliance des démocrates et des républicains modérés , donnent aux coulis une majorité fortement prononcé pour la république.
Les conseils se déclarent en permanence , et , le 50 prairial , forcent à donner leur démission des directeurs
qui n'ont plus ni la confiance publique ni les moyens nécessaires pour défendre le pays.
Les contre-révolutionnaires expulsés après le 4 8 f ruciidor raniment encore la chouannerie , insurrectionnent rOuest et le Midi , et la France est de nouveau menacée d'invasion par les Autrichiens s'avançant en Italie , par les Anglais en Hollande , et surtout par les Russes en Suisse. — Mais Champiounet, Brune et Masséna surtout , sauvent , une troisième fois , la république et la patrie.
Cependant la constitution est mise en question. — ^ Défendue par deux des directeurs , par la majorité dans les cinq-cents , par une assez forte minorité dans les anciens , et par le club du Manège, républicain exalté , mais non démocrate , elle est attaquée surtout par le vieux Sieyes , l'un des nouveaux directeurs , qui , voulant établir une nouvelle constitution , un nouveau gouvernement plus fort , conspire et cherche un général influent pour exécuter son complot.
En attendant , il affiche la modération , et affecte la crainte du retour des jocoMîis et de la terreur. — Lucien Bonaparte , président des cinq-cents , en fait le tableau le plus effrayant ; — et le ministre de la police , Fouché, l'un des plus violens terroristes de 9o , l'un des auteurs des mitraillades de Lyon , ferme le club patriotiique du Manège.
Bonaparte , averti par Sieyes , ou par Lucien son frère, ou seulement par les événemens , débarque subitement à Fréjus, le -17 vendémiaire an VIII (9 octobre -1799).
Ses victoires d'Italie et d'Egypte excitent l'admiration et l'enthousiasme du peuple : son voyage de Fréjus à Paris est un long triomphe que continue son entrée dans la capitale.
Fatigués , mécontens , inquiets , tous les partis espèrent en lui , le craignent et le caressent ; les royalistes se flattent qu'il veut jouer le rôle de Monck et rétablir les Bourbons, avec lesquels son ami Barras vient d'entrer en négociations ; les ardens républicains redoutent qu'il n'aspire à la dictature militaiie, mais les modérés l'adopteat/
Le 4 5 brumaire , Sieyes et Bonaparte arrêtent ensemble leur plan de conspiration , et fixent l'exécution au -18.
La majorité des anciens, Lucien et la minorité des ôinq-cents , un autre directeur , Roger-Ducos , les ministres Talleyrand, Fouché, etc. , sont leurs complices; Bonaparte a gagné la plupart des généraux et la troupe.
Le -18 brumaire (^0 octobre 4799), le conseil des andeus est subitement convoqué dès le matin. Les conjuré» dénoncent le retour imminent des jaco!>i)is, du gouvernement révolutionnaire et de la terreur, et les dangers de la pairie. Ils demandent que les deux conseils soient immédiatement transférés à Saint-Cloud , et que Bonaparte soit nommé commandant de la division militaire et chargé de la translation.
Bonaparte choisit pour son lieutenant Lefèvre , commandant de la garde du directoire.
Abandonnés par leur garde, les trois directeurs qui voudraient résister donnent leur démission.
Le lendemain , les deux conseils se rendent à Saint- Cloud, et Bonaparte s'y rend aussi avec Sieyes. V Orangerie, préparée pour les cinq-cents, ei\a galerie de Mar s j préparée pour les anciens , sont environnées de troupes , et c'est au bruit de la Marseillaise que les séances sont ouvertes. •
Les anciens appuient Bonaparte contre la constitution ; mais les cinq-cents la jurent de nouveau d'enthousiasme, et s'indignent contre le nouveau César et le nouveau CromwelL
Il entre à la tête de quelques grenadiers : « A has le dictateur! Hors la loi! » s'écrie l'assemblée tout entière.
Bonaparte pâlit, se trouble, recule, et ses grenadiers l'enlèvent.
Mais Sieyes lui rend son courage : les grenadiers vont «ilever Lucien , président des cinq-cents , qui, croyant son frère perdu , s'est déjà dépouillé de son costume. \i II monte à cheval à côté de Bonaparte : il harangue ses soldats comme président, et les trompe en leur disant que Yimmeuse majorité du conseil est asservie par quelques faciimœ à stylet qui viennent de lever \e poignard sur leur général.
Harangués aussi par Bonaparte, les grenadiers ren-
trent, et rofOcier notifie au conseil Tordrede se disperser. Jourdan, général et député, leur fait envisager l'enormiié de leur attentat, et la troupe hésite; mais de nouveaux grenadiers arrivent avec le général Leclerc : « Au » nom de Bonaparte , dit-il , le corps législatif est dissout 5 n que les 6oJiscttoî/e/is se retirent: grenadiers, en avant! » Le bruit des tambours couvre la voix des législateurs; les baïonnettes les forcent à sortir; et les cris de Vive la république! sont une dernière protestation de la représentation nationale, violée par la force brutale exécutant la Tolontè d'un conspirateur.
§ 'lo. — Usiirpation de Bonapaiie. — 22 frimaire an , VIII, constitution consulaire. — Despotisme. — Machine infernale. — Conspiration de Georges Cadoxidal, etc. — 28 floréal an XII (1 804) , constitution impériale . ■ — Nouvelle usurpation . — Amhition . — Excès. — Invasion. — Trahisons roijalistes. — Talleyrand. — 5i mars 4814, coalisés ù Paris. — Déchéance de Napoléon.— Abdication. — Restauration des Bourbons
Que le peuple est sensible à la gloire ! Qu'il est reconnaissant des services rendus à la patrie ! Qu'il est confiant ! mais aussi qu il est crédule et facile à tromper par l'ambition cachée sous le masque du patriotisme.
Le peuple , ébloui par les victoires de Bonaparte , applaudit au 4 8 brumaire ; les bourgeois , les marchands , les modérés y applaudissent aussi dans l'espérance de Vordre, et les royalistes dans Tespoir de la restauration : mais les républicains ardens pleurent à la fois la république et la liberté.
Bonaparte et ses complices vont se partager les places et les traitemens.
Talleyrand et Fouché seront deux de ses ministres, et le trahiront plus tard en faveur des Bourbons,
La plénitude du pouvoir dictatorial est provisoirement confiée à une commission consulaire, composée de trois consuls, les trois conspirateurs, Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos.
Deux commissions de vingt-cinq membres chacune, désignés par Bonaparte parmi les conjurés des deux conseils, sont chargées de préparer une nouvelle constitution.— Les conseils sont ajournés au 4" ventôse, et ne se rassembleront même plus.
Tandis que les consuls abolissent les lois sur Vemprunt forcé et les otages, et rappellent les prêtres proscrits, ils proscrivent les républicains ardens , dont trente-sept sont arbitrairement déportés par eux à Gayenne , et vingt-un mis sous la surveillance de l'ex-terroriste Fouché ; mais l'indignation publique les force bientôt à révoquer cet acte d'une tyrannie presque incroyable aujourd'hui.
Sieycs a la bonhomie de croire que Bonaparte adoptera son projet de constitution; mais le crédule et présomptueux législateur est joué par le rusé Bonaparte , comme, en 4815, Fhonnête Carnot sera dupe de la rouerie de Fouché. — Rejetant du projet tout ce qui est libéral, Bonaparte n'en conserve que ce qui peut constituer une véritable dicfatitre masqué sous le nom de rèimhUquey et Sieyes se tait devant le dictateur qu'il a pris sur sa responsabilité de donner à son pays.
Cette constitution , prétendue républicaine , du 22 frimaire an VIII, est le plus audacieux des mensonges.
Tout le pouvoir réside dans les mains d'un premier consul nommé pour dix ans et indéfiniment rééligible; les deux autres consuls n'ont que voix consultative, — Bonaparte est premier consul, Cambacérès et Lebrun sont les deux autres. Sieyes et Roger-Ducos seront sénateurs.
Vn conseil d'état, nommé et révocable par le premier consul, prépare les projets de lois et fait des réglemcns d'administration publique.
Un trihunat composé de cent membres , nommés pour cinq ans , donne son avis ; mais on le supprimera bientôt.
Un corps législatif composé de trois cents membres, nommés pour cinq ans, vote sans discussion.
Un sénat secret composé de quatre-vingt membres ,
nommés à vie , doit veiller à la conservation de la constitution; mais il la détruira.
Le premier consul a 500,000 fr. de traitement, les sénateurs 25,000, les tribuns ^ 5,000, les législateurs 40,000.
Les citoyens n ont plus aucun droit d'élection : ils ne sont plus appelés qu à rédi^jer, tous les trois ans, des listes contenant des candidats en grand nombre , parmi lesquels le gouvernement choisira les fonctionnaires publics.
Tous les nouveaux fonctionnaires nommés arbitrairement par Bonaparte avant la constitution feront nécessairement partie des premières listes , et par conséquent pourront être conservés par lui , en sorte que les listes sont même illusoires dans le principe.
Trente-un sénateurs sont d'abord nommés par Sieyes, Roger-Ducos, Cambacércs et Lebrun, et ces trente-un nomment les autres, c'est-à-dire que Bonaparte nomme le sénat : les tribuns et les législateurs sont ensuite choisis par le sénat, c'est-à-dire par Bonaparte encore.
Plus de liberté de la presse, plus de responsabilité des fonctionnaires publics, plus d'administrations départementales et municipales , mais des préfets et des maires nommés par Bonaparte et révocables par lui.
En un mot , Bonaparte nomme tout et dispose de tout : c'est le despotisme légalisé; c'est pis que la monarchie de l'ancien régime.
Ainsi voilà une constitution qui n'est plus faite par une représentation nationale, mais par quelques conspirateurs triomphans. Quel changement subit ! Quel renversement de la révolution ! Quel insolente usurpation !
Cependant soumise à l'acceptation d'un peuple, qui ne Toit que Bonaparte dans cette constitution , on proclame qu'elle est acceptée par 5,^-10,007 votans; mais où en est la preuve? Ce n'est pas dans les assemblées primaires qu'on exprime son vote: c'est chez les préfets, les maires, les greffiers et les notaires , sur des registres où rien n'est plus facile que la fraude; et le recensement des suffrages n'est fait que par le conspirateur Lucien Bonaparte , ministre de l'intérieur , qui ne reconnaît comme bons Français que ceux qui ont voté pour son frère.
La guerre continue ; mais ce n'est plus pour la patrie et la liberté qu'elle va se faire ; Bonaparte ne parle plus que dlionneur , comme font les monarques.
Sa nouvelle campagne d'Italie , sa victoire de Marengo , et son retour , presque miraculeux y à Paris , seize jours après soo départ , excitent un enthousiasme universel.
Il rappelle alors tous les proscrits , en emploie même quelques-uns , et achète presque entièrement la pacification de la Bretagne et de la Vendée.
Cependant quelques chouans réfugiés en Angleterre imaginent la machine infernale , à laquelle Saint-Régent met le feu , le 5 nivôse an viii ç Bonaparte n'échappe, que par une espèce de miracle.
C'est aux démocrates qu'il attribue ce complot y vainement lui dit-on que les royalistes seuls sont capable* d'une pareille atrocité : son antipathie contre les patriotes est si prononcée qu'il s'obstine à les accuser seuls, et ce sont eux que son servile sénat frappe aveuglément : cent trente sont déportés par un sénatus-consulte , violateur de la constitution ; et quand ensuite on découvre que les coupables sont de» chouans , des tribunaux militaires spéciaux sont inconstitutionnellement créés pour les condamner à mort ; mais ils ont déjà fait périr plusieurs patriotes innocens !
Cette haine contre les patriotes , ces vengeances , ce« inconstitutionnalités , et l'envoi à Saint-Domingue de quarante mille hommes , choisis parmi les républicains , sous prétexte de conquérir un climat qui doit les dévorer , excitent quelque irritation.
Mais la paix générale qui suit la victoire de Marcngo ; la tolérance pour les prêtres , une armistice pour tous les émigrés , à l'exception de mille environ ; les secours donnés à l'industrie et au commerce 5 la construction do beaucoup de canaux , ports , ponts , routes ; l'achèvement des différents codes 5 tous ces avantages matériels empêchent d'apercevoir ou font tolérer les usurpations politiques.
Quant au consul , visant à se faire roi ou bien empe-
^revit , prétendant ealomnieusement que les Fi-ançaîs n'aiment ni la liberté ni Yègaliié, mais seulement les hochets et les crachats , exploitant et même excitant l'égoïsme ,, la vanité , l'amour des places et de l'argent , il cherche à s'attacher le clerg[é par un concordat avec le pape , et à se faire des séides , en créant une nouvelle noblesse sous le titre de Lé(jion-d' Honneur.
Sa monarchie ainsi préparée, il commence par se faire nommer consul pour vingt ans au lieu de dix , par un sénatus-consulte du 6 mai -1802.
Mais ce n'est pas assez : deux mois après , Bonaparte daigne soumettre au peuple la question de savoir s'il sera consul à vie ; le sénat le remercie de ce qu'il veut bien rendre un hommage éclatant à la souveraineté populaii'e, et il est nommé consul à vie , c'est-à-dire roi. — Le 16 thermidor an X , un sénatus-consulte , prétendu organique , mais réellement aussi destructif de la constitution qu'usurpateur de la souveraineté nationale , augmente encore son pouvoir, donne à son sénat, c'est-à-dire à luimême, le droit de modifier la constitution , et réduit les cent tribuns à cinquante , afin de ne conserver que les plus dociles , qui , plus tard , seront même entièrement supprimés.
Une troisième coalition , fonnée par l'Angleterre , ayant ramené toutes les chances de la guerre , Pichegru et Georges Cadoudal , chef des chouans , tous deux retirés à Londres , conspirent contre Bonaparte , arrivent secrètement à Paris , et s'abouchent avec Moreau , entraîné par sa femme dans la faction royaliste. Arrêtés au moment d'agir , Pichegru est trouvé étranglé dans sa prison , Georges Cadoudal est condamné à mort , Moreaa subit deux ans de bannissement , et le duc d'Enghien , dénoncé par Fouché comme chef de ce complot , est ^ d'après le conseil de Talleyrand ( dit Montgaillard ) , enlevé sur le territoire badois , amené àlVincennes , immédiatement livré à une commission militaire et fusillé secrètement ou plutôt assassiné quelques heures après.
Cette conspiration royaliste sert merveilleusement l'ambition de Bonaparte. Des adresses sollicitées arrivent
— rode toutes parts ; on invoque Vintérét du peuple , le besoin d'éviter les conspirations et les ambitions rivales ; et le plus adulateur des sénats supplie presque Napoléon Bonaparte de daigner se faire empereur héréditaire, avec le consentement du peuple , pour être plus sûr de conserver la REPUBLIQUE , et pour assurer sans retour le triompha de la liberté et de Yégalité. Un nouveau sénatus-consultc organique du 28 floréal an xii , qui , comme le précédent , n'est pas même soumis à l'acceptation populaire , constitue le plus despotique des empires.
Voilà donc la monarchie restaurée , et même la monarcbie de l'ancien régime : car Napoléon transforme ses frères en princes français , ses complices en grands dignitaires , ses généraux en maréchaux de France , et le« tribunaux en parlemens , sous le nom de cours impériales, avec leurs premiers présidons, leurs conseillers et leurs procureurs-généraux : il a des palais , une cour , des chamhellans et des pages.
La flatterie lui prodigue l'encens dans des adresses ; le clergé en fait un nouveau Moïse , un nouveau Cyrus régnant par l'ordre de la Providence ; le pape vient en personne le sacrer en grande pompe à Notre-Dame ; il y porte la couronne , le sceptre ( t Tépée de Cbarlemagne , et s'y fait introniser et proclamer le très glorieux et très auguste empereur des Français , par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire.
Désormais la nation n'est plus rien, Napoléon est tout; comme Louis XIV, il dit : l'état, c'est moi. Ce serait un crime à ses yeux de ne pas considérer l'empereur comme le seul représentant du pays , et lc,(;orp9 législatif comme un simple conseil. Sur le champ dc'bataille d'Austerlitz, TEurope étonnée reateudra dire : « Soldais je suis content de vous ! » Il souffrira que , de son vivant , le sénat lui donne le titre de NapoUon-le-Grand.
Fils ingrat de la révolution , il déaigre sajînère : suivant lui, celte révolution, si glorieuse ,j^'^ presque rien fait ; il ne permet pas qu'on en parle , et que la génération nouvelle , élevée par lui dans s€iS'Jycé«s militaires , puisse la connaître , l'admirer et l'ainier ; il détruit
son calendrier républicain , rend aux prêtres son Panthéon , et remplace sa légalité par l'arbitraire , sa liberté par le despotisme , son égalité par l'aristocratie , son amour de la patrie par l'amour de l'honneur ou plutôt des honneurs , et ses généreux principes par le plus vil égoïsme et la plus funeste corruption. Le code civil , ordonné par l'assemblée constituante et préparé par elle , n'est plus que le Code-Napoléon. Il transforme en royaumes toutes les jeunes républiques, son beau-fils en vice-roi d'Italie, ses frères en rois de Naples , d'Espagne , de Hollande et de Westphalie, et ses favoris en princes, ducs et barons , auxquels il distribue des fiefs dans toutes les parties de l'Europe , et qu'il mêle aux princes , ducs , comtes , vicomtes et marquis de l'ancien régime , enconoibrant ses antichambres.
Lui-même se fait roi d'Italie , médiateur de la confédération suisse , protecteur de la confédération du Rhin, et vise peut-être à se faire empereur ou protecteur de l'Europe.
Son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche , Marie- Louise ; la naissance de son fils , roi de Rome ; ses rapides et merveilleuses victoires d'Austerlitz , d'Iéna , d'Éylau et Friedland , d'Espagne , de Wagram , etc. , etc. ; son entrée triomphale dans toutes les capitales du continent; l'humiHté des rois , des nobles et des prêtres prosternés à ses pieds ; l'admiration des peuples ; tout enfia semble favoriser sa gigantesque ambition.
Mais les excès du despotisme perdront le despote.
Son dédain pour la nation ; ses guerres continuelles , qui ne paraissent entreprises que dans son intérêt personnel ; ses consci'iptions , qui moissonnent la population ; ses levées de gardes nationaux , auxquels il promet un exercice salutaire à leur santé ; ses impôts , qui finissent par être accablans 5 ses droits réunis , accompagnés d'intolérables vexations; son hlociis continental, qui ruine le commerce et cause mille privations ; sa déloyauté envers l'Espagne 5 l'insolence de sa nouvelle noblesse ; la prédominance du soldat sur le citoven :, ses duretés envers le pape , qui irritent contre lui l'armée des prêtres et ses dévots ; la servilité de son sénat , de son corps lé-
gislatif et cle son conseil d'état , qui léjjalisent toutes ses volontés et tolèrent tous ses décrets 5 Tinconstitutionnalité de ces mêmes décrets , qui créent des impôts , des taxes , des peines ( même de mort ) , des tribunaux exceptionnels et des prisons d'état ; son oppression de la presse pour l'empêcher de dire la vérité , et Tabus qu'il en fait pour publier des mensonges ; sa haine contre les patriotes, qu'il appelle dédaigneusement des idéologues; tout finit par exciter contre lui l'irritation universelle.
Et quand les peuples se soulèvent au nom de la liberté; quand les Espagnols et les Russes , imitant Téuergie de la Convention , veulent à tout prix se défendre et ne laissent devant lui que des cendres et des ruines ; quand les chaleurs de l'Espagne et les froids de la Russie dévorent sa grande armée; quand des revers aussi grands que ses succès viennent ébranler sa puissance , il ne trouve presque plus que des ennemis irrités contre son despotisme : ses alliés tournent leurs armes contre lui sur le champ de bataille ; sa propre famille se joint aux assaillaus ; les généraux qu'il a gorgés d'or et d'honneurs ne veulent plus les risquer pour le défendre; les émigrés et les prêtres qu'il a favorisés conspirent contre lui; le corps législatif, longtemps muet et docile , maintenant royaliste , lui demande l'abandon de ses conquêtes et le rétablissement de la lii>erté.
La France , si bien défendue par la Convention , est enfin envahie, sur la fin de ^813, par touteg les armées de TEurope , et les souverains coalisés s'avancent sur la Cxipitale.
Bien différentes du fameux manifeste de Brunswick , leurs proclamations ne parlent que de liberté et des droits des peuples.
Cependant ce n'est qu'en tremblant qu'ils fouleat le sol de la France.
Mais c'est en vain que l'armée, qui ne voit en Napoléon que la patrie, déploie la plus héroïque valeur, et veut vaincre ou périr.
C'est en vain que lui-même se surpasse en génie; c'est «n vain que tous les souverains et leurs soldats, écrasé à Champaubert, à Montmirail, à Montercau, etc., coupés
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sur leurs derrières, séparés de leurs parcs d'artiilerie , sont menacés de trouver là leur tombeau.
La nation , trop mécontente et trop f atig^uée , oublie follement que l'invasion est le plus {jrand de tous les fléaux , et se laisse séduire par les trompeuses proclamations des rois ; le peuple , dont le despote a toujours redouté l'énergie et paralysé le patriotisme , reste spectateur immobile; les royalistes, au contraire, redoublent d'effortE et d'intrigues ; les bourgeois et les marchands se laissent encore tromper et entraîner par eux ; des généraux et surtout Mannont, des ministres et surtout Clarke duc de Feltre, des courtisans anciens et nouveaux, le servile sénat lui-même , trahissent leur clief et leur pays.
Et c^est principalement Talleyrand qui trahit et détermine les autres traîtres; Tallcyrand , déjà accusé de trahison en novembre 1792, et déjà traître envers la république pour favoriser Bonaparte au i 8 brumaire ; ïalleyiand , dont Tonde , archevêque de Reims , n'a pas quitté les Bourbons ; Talleyrand , que son maître a fait prince de Bénévcnt, vice-grand-électeur , grand-chambellan et président de son sénat! >''
Ce traître « s est mis en communication avec les cours » alliées; il a nourri leur confiance, animé leur fermeté, » réchauffé leur espoir. Autour de ce diplomate ondoyant » se pressent mi grand nombre de sénateurs, de fonc- » tionnaires, de grands capitalistes, de fournisseurs » poursuivis en restitution ou menacés, d'acquéreurs de M propriétés nationales recherchés pour des décomptes. » ( Montgaillard, tome 7, page 574.)
Pour avoir plus de facilité d'accomplir sa trahison, il excite secrètement l'impératrice régente à se retirer à Blois; mais, pour ne pas se compromettre envers l'empereur, qui peut encore être victorieux, il feint de vouloir la suivre quand elle part le 29 mars , se fait arrêter à la barrière faute d'un passeport ( dont il n'a pas voulu se munir), et fait répandre le bruit qu'il s'est opposé au départ do la régente et qu'il a voulu proclamer Napoléon II. {Ibid., page 585.)
C'est maintenant que la trahison va s'accomplir.
Paris n'est défendu à l'intérieur que par 42,000 gardes nationaux , dont moitié manquent de fusils de munitions : le ministre de la guerre en a 20,000 mais il
n'en donne pas un !
50,000 ouvriers peuvent prendre part à sa défense... mais on ne veut pas utiliser leur courage !
On a 2,600 hommes d'élite qui peuvent être infiniment utiles... mais on les éloigne, sous prétexte d'accompagner Marie-Louise et son fils !
On fait annoncer avec emphase, par les journaux, la c^truction d'un grand nombre de redoutes... mais Ton a>n construit pas une !
On manque de pièces de gros calibre : on en fait venir exprès quatre-vingts de Cherbourg; elles sont à Meulan, distant de dix lieues seulement... mais on les y laisse!
Onn a que 25,000 soldats pour défendre les dehors : on peut en faire arriver 20,000 autres... mais on ne les appelle pas!
Garke part le 50, sous prétexte de rejoindre l'impératrice... m^is c'est pour désorganiser la défense et masquer on même 'temps sa trahison!...
Cependant, 0,000 braves gardes nationaux, commandés par Moncey , dont l'artillerie est servie par des élèves de l'École polytechnique et par des invalides , défendent long-temps les hauteurs de Montmartre, attaquées par -180,000 étrangers... L'héroïque courage d'une poignée de Français les étonne et les arrête; et si Napoléon,
qu'on attend, peut arriver ,: ils, sont perdus peut-être
Mais les munitions manquent aux combattans, quoique les magasins en soient pleins!... Clarke a même fait mettre de la cendre au lieu de poudre dans une partie des cartouches distribuées! {Ibid., pages 594 à 596. )
Aussi le verra-t-on récompensé par les Bourbons , f aft pair de France, maréchal et ministre de la guerre; on le verra même persécuter les officiers fidèles à leur patrie. Enfin Mnrmont capitule... ct^ le 51, Alexandre et Guillaume font leur entrée dans Paris, tandis qu'Augeroau livre Lyon aux Autrichiens, et qu'un député, maire de Bordeaux , reçoit les Anglais au nom de
Louis ixviir.
Pauvres soldats, pauvres jeunes gens, pauvres gardes nationaux ! pendant que vous braviez héroïquement la mort pour défendre le pays, les 3Iarmont, les Clarke et les Talleyrand vendaient votre sang pour satisfaire leur ambition et leur vengeance !
Aussi quand Napoléon reviendra, en ^815, Talleyrand , Marmont et onze autres seront exceptés de l'amnistie qu'il s'empressera de publier.
Et c'est pour les Bourbons que tant de gens trahissent la patrie !
Cependant ce n'est pas pour eux que les alliés ont franchi la frontière : leur cause , depuis long-temps désespérée , est aussi depuis long-temps abandonnée par les monarques européens , qui souffrent à peine qu'ils se glissent furtivement parmi leurs bagages. Ces monarques sont bien intéressés à refouler dans ses limites la puissance d'un ambitieux «conquérant ; mais ils n'ont pas d'intérêt à renverser un despote dont le bras, assez vigoureux pour enchaîner la France , consolide tous les trônes et tous les despotismes.
Aussi , au congrès de Châtillon , voulaient-ils traiter avec Napoléon. Ils peuvent donc encore traiter avec lui dans Paris; ils peuvent surtout traiter avec son fils, en faveur duquel il offre d'abdiquer, et que protègent à la fois rintérét et l'affection de son grand-père, Tempereup d'Autriche, l'admiration et l'ancien engouement d'Alexandre pour son père.
Mais l'abbé Louis, l'abbé de Montesquieu, et surtout Talleyrand , aidés par les démonstrations des belles dames du faubourg Saint-Germain, accourues au-devant des alliés , agitant à leurs yeux des mouchoirs ou de petits drapeaux blancs, jetant sur eux des rubans, des guirlandes et des couronnes {ïbid. page 400), persuadent faussement à Alexandre que la nation désire et veut les Bourbons 5 et ces Bourbons , dont la génération nouvelle soupçonne à peine l'existence , redeviennent subitement les protégés de la sainte-alliance.
Alexandre , au nom de ses alliés , déclare aloi*s qu'ils ne traiteront avec aucun membre de la famille Napoléon ,
mais qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française se donnera : il invite le sénat à désigner un gouvernement provisoire qui préparera la constitution qui convient au peuple françats. Tandis que, par une proclamation aux Parisiens, Bellart et le conseil municipal de Paris demandent Louis XVIII , leur maître légitime , le sénat, ou plutôt la majorité du sénat , dirigée par Taleyrand , compose un gouvernement provisoire dont ce traître se fait nommer président, prononce la déchéance de Napoléon, qu'il appelle maintenant un tyran , décrète une nouvelle constitution dans laquelle il a la bassesse de stipuler la conservation de ses riches dotations personnelles , et rappelle au trône le frère de Louis XVÏ. Napoléon , se voyant universellement attaqué , généralement abandonné , et trahi par des généraux et par le sénat, envoie son abdication et se retire à l'île d'Elbe, dont on lui reconnaît la souveraineté.
Les voilà donc consommées , en -1 81 4 , cette trahison , cette invasion et cette restauration que les jacobins si injuriés , mais clairvoyans autant qu'intrépides , surent prévoir et prévenir en ^ 792 , 1 795 et 1 794 !
Comme Napoléon , la Convention n'aurait pu détourner la catastrophe si , comme lui , elle avait tué le patriotisme, repoussé le peuple, et seulement employé l'armée.
Comme la Convention , au contraire. Napoléon aurait sauvé le pays si, comme elle , il s'était appuyé sur la France et sur la liberté.