Les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont
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<c du monde » ; et il s'était rendu responsable du chaos, jusqu'au jour où, voulant retenir la révolution qui se noyait dans le sang, il disparut entraîné par elle. Vaincu dont l'histoire fut écrite par les vainqueurs. Robespierre avait laissé une mémoire maudite : en essayant de la réhabiliter, la Société des Droits de F Homme commettait une imprudence et multipliait les obstacles à vaincre.
La publication du manifeste fut donc accueillie avec des sentiments divers mais également passionnés. De presque toutes les villes importantes du royaume, de tous les quartiers de Paris, la Société des Droits de f Homme reçut des adresses d'adhésion. Et, d'un autre côté, les écrivains de la Cour, les publicistes de la bourgeoisie, se répandirent contre le manifeste en malédictions et en injures. La Déclaration des Droits de l'Homme portait^ article 6 : « La propriété est le droit « qu'a chaque citoyen de jouir à son gré de « la portion de bien qui lui est garantie par « la loi. » Cette définition si juste ^ devint le sujet de commentaires empoisonnés.
<c Vous l'avouez donc enfin, s'écrièrent avec
des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain , et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.
1. Cette définition est d*une telle exactitude, qu'on ne conçoit pas qu'elle ait pu être attaquée, surtout par des légistes comme M. Dupin, car :
1* La loi civile pourrait ne pas admettre le droit successif, mais elle Taccepte ; en l'acceptant, elle le crée, et se réserve le droit de le modifier, en consultant les intérêts politiques et économiques de la société.
Mais, soit que la loi ordonne l'égalité absolue dans les partages entre les enfants ou les héritiers d'un citoyen, soit qu'elle autorise dans la succession un prélèvement quelconque appelé du nom de majorât ou de tout autre nom* et que le partage du reste de la succession soit soumis à la règle géaérale de l'égalité, toujours est-il que, dans une hérédité donnée, chacun reçoit une part, une portion de biens, portion que la loi lui garantit. Le droit de propriété de l'héritier qui vient d'appréhender sa part dans une succession, ne peut donc se traduire autrement que par ces mots : Le droit de jouir de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. Tout autre traduction ne serait pas exacte.
La définition du droit de propriété, telle qu'elle est donnée par la déclaration de Robespierre, est donc seule conciliable avec les modifications que les lois de succession apportent à chaque propriété après la mort de chaque citoyen.
2* Le droit naturel pur, tel qu'il est conçu à priori par ses professeurs, serait inconciliable avec tout état social. Aussi, les philosophes de cette école disent-ils que, dans l'état de soàété, l'homme fait le sacrifice d'une portion de sa liberté, pour que l'autre portion lui soit garajitie. Dès lors la liberté sociale deyrait être rationnellement dé-
« un effroi simulé les partisans de la monar* « chie, ce qu'il vous faut, c'est le partage « des biens. Continuateurs de Robespierre, « c'est la loi agraire que vous demandez ! »
Les mots de loi agraire, de partage de biens, retentirent bientôt en France, du nord au midi^ de l'est à l'ouest ; et, pour donner plus de solennité à l'accusation, M. Dupin aîné lut à l'audience de rentrée de la Cour de Cassation, un discours dans lequel il présentait la république comme menaçant « de « mettre chaque propriétaire à la portion « congrue. »
Jamais calomnié plus téméraire n'avait été lancée contre un parti dans un langage plus grossier. Pour toute réponse, les feuilles républicaines rappelèrent en quels termes Robespierre avait développé devant la Convention la définition donnée par lui au droit de propriété :
« Je vous proposerai d'abord quelques arec ticles nécessaires pour compléter vos théo-
« ries SUT la propriété l Que ce mot n'a-
« larme personne ; âmes de boue qui n'esti- « mez que l'or, je ne veux point toucher à
finie ainsi : la portion 4^ liberté garantie par la loi.
Le droit absolu de propriété serait, comme la liberté absolue, incompatible avec l'état de société. Aussi, l'homme social est obligé de faire le sacrifice d'une portion de sa propriété, comme il fait le sacrifice d'une portion de sa liberté, pour que l'autre portion de sa propriété lui soit garantie. Dès lors, le droit de propriété, dans l'état de société, ne doit être défini rationnellement qu'en ces termes: le droit de jouir de la portion de biens garantie par la loi,
3® La définition se justifie bien mieux, lorsque l'on considère la propriété sous son aspect véritablement utile à l'homme.
Le droit de propriété réellement utile à un homme, ce n'est pas le droit de se dire propriétaire de telle terre ou de tel capital, mais c'est la jouissance libre et garantie des revenus et des fruits de cette terre ou de ce capital. Un exemple va rendre la pensée sensible : si la loi garantissait votre droit de propriété sur une terre, mais si, en même temps, elle frappait le revenu d'un impôt qui l'absorbât, la loi ne vous garantirait qu'un droit de propriété vague et inutile, un parchemin. La propriété utile consiste donc principalement dans la jouissance et la libre disposition du revenu.
Mais jamais personne n'a mis en doute, je pense, que la société n'eût le droit de prélever une portion annuelle du revenu sous le nom d'impôt ou de contribution. Dès lors la société ne laisse aux propriétaires, ne garantit aux propriétaires qu'une portion du revenu, c'est-à-dire de la propriété utile.
La propriété est donc encore, même pour les partisans du droit naturel, le droit de jouir de la portion de biens , de la portion de revenus garantie par la loi.
I vos trésors, quelque impure qu'eu soit la
< source. Yous devez savoir que cette loi :i agraire, dont vous avez tant parlé, n'est r qu'un fantôme créé par les fripons pour
c épouvanter les imbéciles Il s'agit bien
c plus de rendre la pauvreté honorable que I de proscrire l'opulence ; la chaumière de ( Fabricius n'a rien à envier au palais de
< Grassus : j'aimerais bien autant, pour mon ( compte, être l'un des lils d'Aristide, élevé
Vojar d'ArgenïOB.
< dans le Prytaoée aux dépens de la répu-
< blique, que rhérilier présomptif de Xeri ces, né dans la fange des Cours, pour oci cuper un trône décoré de l'avilissement du ( peuple, et brillant de la misère publique.
< Posons de bonne foi les principes du droit c de propriété : il le faut d'autant plus qu'il
< n'en est point que les vices des hommes
< aient cherché à envelopper de nuages plus t épais. Demandez à ce marchand de chair
' humaine ce que c'est que la propriété
c I! vous dira, en montrant celte longue i bière qu'il appelle un navire, ou il a eni caisse et serré des hommes qui paraissent
« vivants : Voilà mes propriétés ; je les ai <c achetées tant par tète. Interrogez le gen- « tilhomme qui avait des terres, des vas- « saux, et qui croit l'univers bouleversé de- « puis qu'il n'en 8 plus,... Il vous donnera « de la propriété des idées à peu près sem- N blables. Interrogez les augustes membres
0 de la dynastie capétienne ils vous di-
<( ront que la plus sacrée de toutes les proa priétés est sans contredit le droit bérédi- « taire dont ils ont joui de toute antiquité, « d'opprimer, d'avilir et de s'assurer légale- « ment et monarchiquement les vingt-cinq « millions d'hommes qui habitaient le terri- « toire de la Frauce, sous leur bon ptai- « sir. »
Au reste, la définilion qui, présentée sous le nom de Robespierre, semblait si menaçante à M. Dupin, elle appartenait à Mirabeau, comme le fit très bien observer Armand Carrel. « Qu'est-ce que la propriété, << avaitditMirabeau, soutenant, contre l'abbé (C Maury, dans l'Assemblée Constituante, « que les biens du clergé devaient èlre déi( clarés biens nationaux! La propriété est Il un bien acquis en vertu des lois. >> Et l'abbé Maury avait répondu : n Si notre propriété « est légitime depuis quatorze siècles, elle « doit l'ôtre à jamais : car une propriété est « nécessairement inamovible, et il y a con- « tradiction entre ces deux termes : pro- « priélé et amovibilité. »
Sieyès, k son tour, avait prononcé, en défendant les dimes du clergé, ces paroles célèbres : c Les dîmes sont placées dans la (( classe des propriétés légitimes, bien que <( nuisibles à la chose publique. Vous voulez « être libres et vous ue savez pas être jus- « tes. »
On le voit, en attaquant le caractère social donné à la propriété -car \& Déelaration des Droits de l'Homme; eu affirmant, après l'abbé Maury, après Sieyès, que la propriété n'est qu'iHi droit inhérent à l'individu, M. Dupin ne prenait pas garde qu'il condamnait, et la révolution de 1789, et les travaux de l'Assemblée Constituante, et tout ce qui avait amené le triomphe de cette bourgeoisie dont
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il se portait, lui, M. Dupin, l'Bvocat et 1« champion! Car enfin, 8'it étut vrai que la loi ne dût pas, même dans l'intérêt et pour le salut de la société, limiter, régler, restreindre dans son extension inique* et exagérée ce (/rotV inhérent à findividu; s'il était vrai, selon l'affirmation monstrueuse et impie de Sieyès, qn'une » propriété pût être légi- « time, quoique nuisible à la chose publi- « que » ; la bourgeoisie s'était donc rendue coupable d'une affreuse spoliation, lorsqu'en 1789 elle avait aboli les droits féodaux, les jurandes, les banalités, les dîmes, les substitutions; lorsqu'elle avait mis législativement des bornes à la faculté des donations entre vifs et testamentaires; lorsqu'elle avait décrété le partage égal des héritages ; lorsque Qagnère encore, ses représentants avaient fait une loi sur 1 'expropriation pour cause
d'lTILITÊ PVBLIQnE !
Ainsi éclatait la mauvaise foi des dominateurs du jour. Opresseurs, fils d'opprimés, ils reniaient dans l'ivresse de leur fortune le principe même de leur élévation, et ils ne rougissaient pas de s'armer contre le prolétariat d'une doctrine qu'ils avaient déclarée infâme lorsque la noblesse s'en était servie contre eux. Easeigaement grave et qui donne & la publication du manifeste de la Société des Droits de l'Bomme une véritable importance historique !
Mais, sous un autre aspect, l'importance de cette publication ne fut pas moindre; et il en résulta, au sein du parti démocratique, des débats du plus haut intérêt.
Le manifeste ne se prononçait qu'avec réserve sur la liberté de la presse ella liberté, individuelle; et l'on y insistait beaucoup, au contraire, sur la nécessité d'organiser vigoureusement te pouvoir. Une fraction notable du parti républicain en prit ombrage. La Tribune appuya le manifeste sans l'adopter entièrement; et il fut critiqué, comme n'ayant pas assez tenu compte du principe de liberté, par trois hommes d'un patriotisme éprouvé et d'un (aient incontestable: M. Armand Garrel, rédacteur du National; M. Anselme Pétélin, rédacteur du Précvrsevr de Lyon; et
U. Martin Maillefer, rédacteur du Peuple sotwerain de Marseille. De quel cdté se trouvait la vérité?
Qu'on suppose deux hommes prêts & se mettre en route: l'un, bien portant, alerte, vigoureux; l'autre, malade et blessé. Avant la révolution de 1789, le pouvoir, au lieu de tendre la main au second, ne songeait qu'à faire marcher le premier plus k l'aise encore et plus vite. En 1789, ce fut autre chose : le
pouvoir fut enchaîné, et l'on dit aux deux hommes: « La route est libre: vos droits sont égaux; marchez.» Et cependant le faible pouvait répondre: « Mais qu'importe que la route soit déblayée? Ne voyez-vous pas que je suis malade ; que le sang coule de mes propres blessures; que le poids de moD propre corps m'épuise et que mes pieds nus se meurtrissent sur les cailloux du chemin f Qu'aucune protection spéciale ne soit accordée à mon voisin, il peut s'en passer, car il est ingambe et fort ; mais moi ?. . . Que me parlez-vous des droits égaux? C'est une raillerie cruelle ! u
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Voilà le langage qu'en 1789 auraient pu tenir les prolétaires. Ne trouvaient-ils pas en effet la bourgeoisie en possession de tous les instruments de travail, en possession du sol, du numéraire, du crédit, des ressources que donne la culture de Tintelligence? Quant à eux, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, ni avances, ni éducation, ne pouvant économiser sur le labeur de la veille de quoi subir sans danger le chômage du lendemain, quel prix devaient-ils attacher au don de la liberté, définiemétaphysiquementetconsidérée comme un droit? Que leur importait le droit d'écrire et de discuter, à eux qui n'en avaient ni la faculté, ni le loisir ? Que leur importait le droit de vivre à Tabri des vexations du roi ou des courtisans, à eux qui échappaient à ces vexations par leur obscurité même et leur misère? Que leur importait le droit d'être athée à eux qui, pour ne pas maudire la vie, avaient besoin de croire à Dieu? Que leur importait le droit de s'élever en faisant fortune, à eux qui manquaient des instruments nécessaires pour s'enrichir? La liberté politique, la liberté de conscience, la liberté d'industrie, conquêtes siprofitablesà labour-, geoisie, n'étaient donc pour eux que des conquêtes imaginaires, dérisoires, puisqu'ayantle dimt d'en profiter, ils n'en avaient pas la faculté.
C'est ce qui ne tarda pas à être compris. Sous la Convention, des penseurs audacieux purent se lever et dire : pour qui donc la révolution a-t-elle été faite? Est-ce pour cette foule gémissante des prolétaires qui a si puissamment aidé la bourgeoisie à renverser la Bastille, à vaincre les Suisses, à dompterl'Europe des rois, à sauverla Francerévolutionnaire ? On les a d'abord appelés esclaves^ puis vilains; aujourd'hui on les appelle pauvres: en changeant de qualification leur condition a-t-elle changé de nature? De droit, ils sont libres ; de fait, ils sont esclaves.
La conséquence était facile à tirer. Au lieu de cette liberté, nouveau moyen d'oppression fourni à ceux qui étaient en état d'en faire usage et qui pour les autres n'était qu'un
leurre, les vrais amis du peuple voulurent un gouvernement tutélaire et fort, afin que sa force servit à protéger les faibles, et changeât le droit en faculté. De là cette admirable ef auguste définition: a La liberté « est le pouvoir qui appartient à l'homme « d'exerqpr à son gré toutes ses facultés \ « elle a la justice pour règle, les droits d'au- « trui pour bornes, la nature pour principe a et la loi pour sauve- garde i. »
Après 1830, l'état social étant ce qu'on l'avait fait en 1789, le problème restait évidemment tel que l'auteur de la définition précédente l'avait posé : la grande question était toujours de rendre les prolétaires libres de fait ^ ce qui revenait à leur donner des moyens de développement, des instruments de travail ? Or, qui leur donnerait tout cela sinon un gouvernement démocratique assez fort pour faire prévaloir l'association sur la concurrence, et la commandite du crédit de l'Etat sur celle du crédit individuel ?
C'était donc à la réhabilitation du principe d'autorité que les démocrates devaient s'employer de préférence, ou, si l'on veut, ils devaient se préoccuper beaucoup moins de chercher des garanties aux libertés existantes que d'appeler le peuple à en faire usage.
Ces doctrines étaient celles de la Société des Droits de l'Homme; c'étaient les bonnes, et elles survécurent dans le parti aux attaques dirigées contre elles par des hommes droits et sincères, mais qu'aveuglaient les traditions de cette école libérale qui avait fait du Tïioi droit une déception sans exemple, et du mot liberté la plus lâche tyrannie qui fût jamais.
Quoi qu'il en soit, l'émotion produite par le manifeste se révéla non-seulement par une polémique ardente, mais par des scènes d'un caractère étrange. Le gouvernement aurait voulu faire exclure de la Chambre
1. Qu'on rapproche de cette définition celle-ci donnée par M. Dupin aine (consultation contre les Jésuites) : « La « liberté est le droit de faire tout ce que la loi ne défend « pas. »
Quelle niaiserie I Et si la tyrannie est dans la loi ellemême.
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comme indignes^ deux députés, signataires du manifeste: MM. Voyer-d'Argenson et Audry de Puyraveau. Ils furent, en effet, dénoncés du haut de la tribune. Mais, par l'énergie de leur langage, par la fermeté de leur attitude, ils continrent les haines soulevées contre eux; et le parti auquel ils appartenaient fut si peu intimidé par ce déchaînement des passions ennemies, qu'un autre député, M. De Ludre, se hâta de faire connaître, par la voie des journaux, l'adhésion qu'il avait donnée au manifeste.
Le procès intenté quelque temps après & vingt-sept membres de la Société des Droits de r Homme, montra mieux encore combien lalutte était implacable, combien les cœurs étaient ulcérés. Les vingt-sept comparaissaient devant la Cour d'Assises, sous la prévention d'avoir formé, lors du dernier anniversaire des trois journées , un complot contre la sûreté de TÉtat. Les témoins entendus, M. Delapalme commence son réquisitoire. Il discute les faits généraux de l'ac* cusation, et bientôt, examinant les doctrines des prévenu», il leur reproche d'avoir demandé la loi agraire. L'injustice de cette accusation était flagrante, et, après les débats qui duraient depuis si longtemps, rien ne pouvait servir d'excuse à une pareille calomnie. Un frémissement d'indignation parcourut le banc des prévenus, et, se levant tout-à-coup, un témoin s'écrie d'une voix forte: « Tu en as menti, misérable I » A ces mots, une confusion inexprimable règne dans l'assemblée. On demande le coupable, a C'est moi, dit M. Vignerte. » Et' les accusés de s'écrier : « C'est bien, Vignerte ! Il a raison, « nous pensons comme lui. Accusez-nous, « frappez-nous, mais ne nous calomniez « pas. » M. Yigerte est conduit au pied de la Cour ainsi qu'un autre membre de son
parti, M. Petit-Jean. Le président à celui-ci: « Est-ce vous qui avez interrompu M. l'avo- « cat général? — Non. — Pourquoi vous a- « t-on arrêté? — Parce que je pense comme « M. Vignerte. Ce qu'a dit l'accusateur puce blic est faux. Nous avons nos bras pour « travailler et nous ne voulons de la pro- « priété de personne. » Se tournant alors vers M. Vignerte: « Est-ce vous, lui dit le « président, qui avez prononcé ces paroles: « Vous en avez menti ! — J'ai dit: Tu en as « menti, misérable! — Qu'avez-vous à ré- « pondre pour votre justification. — Je ne « me justifie pas. » La Cour délibère, et, après quelques minutes, séance tenante, condamne Vignerte & trois ans de prison. Défendus avec beaucoup d'éloquence et d'énergie par MM. Dupont, Moulin, Pinart et Michel (de Bourges), les accusés furent déclarés non coupables par le jury. Mais la Cour, dont cette décision enchaînait la sévérité à l'égard des prévenus, la Cour, sur les réquisitoires de M. Delapalme, frappa les avocats comme ayant outragé le ministère public; et MM. Dupont, Pinart, Michel (de Bourges) furent suspendus de l'exercice de leur profession : le premier pour une année, les deux autres pour six mois.
Le même jour, MM. Voyer-d'Argenson et Charles Teste étaient acquittés. On les avait traînés devant les tribunaux pour avoir publié une brochure qui respirait l'amour du peuple et le sentiment de la charité évangé* lique.
Voilà dans quel déplorable état de trouble vivait la société. Heureuse encore si elle n'avait pas été condamnée à un plus sombre destin! Car, à tant de convulsions qui, du moins, annonçaient la vie, devaient succéder un abattement honteux et un lourd sommeil semblable à la mort.
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Politique extérieure. — Question d*Orient. -— Progrès alarmants de la Russie. ^ Situation de Tempire ottoman sont Mahmoud. -^ Situation de l'Egypte sous Méhémet-Âli. — Impossibilité de maintenir, soit par le Sultan, soit par le Pacha, Tintégrité de Tempire ottoman. — Système qu'il aurait fallu suivre après 1830. — Fautes du gouvernement français. — La Syrie conquise par Ibrahim. — Efforts de M. de Varennes pour écarter la Russie de Constantinople. — Arrivée à Gontantinople de Tamiral Roussin ; sa politique. — L^ambassadeur français à Gonstantinople protège Mahmoud ; le consul français à Alexandrie favorise Méhémet>Ali. — Une escadre russe entre dans le Bosphore. — Sommation hautaine adressée à Méhémet-Ali par l'amiral Roussin. — Refus de Méhémet-Ali.~ Note diplomatique. — Affaire de Smyme. — Arrangement de Kutaya. — Ibrahim évacue TAsie-Mineure. — Départ des Russes. — Traité d'Unkiar-Shelessi ; son véritable caractère. — Le droit de visite. — La politique française à l'égard du Portugal. — Lutte de don Miguel et de don Pedro. -- Mort du roi d'Espagne. » Le gouvernement français reconnaît la reine d'Espagne ; pourquoi. *- Discussions dans le conseil : le maréchal Soult et le roi. — Effet produit en Espagne par la nouvelle des dispositions du cabinet des Tuileries. — Goup-d'œil général sur la politique extérieure du gouvernement français en 18^.
La France, en 1833, a été appelée par les événements sur divers points de la scène du monde : en Orient, en Portugal, en Espagne.
Pour donner une idée plus nette de sa politique extérieure, sous le règne de Louis- Philippe P', peut-être était-il bon d'en séparer le moins possible les épisodes : c'est ce que nous avons fait. La même pensée ayant présidé à tous les actes de la France, soit à Lisbonne et à Madrid, soit à Gonstantinople, nous avons cru qu'il convenait de les rapprocher pour qu'on en pût mieux saisir l'enchainement, le véritable caractère et l'ensemble.
Mais de toutes les questions de politique extérieure, posées en 1833 devant l'Europe, aucune ne l'a émue plus profondément, aucune n'était de nature à exercer sur la destinée des divers états une influence plus décisive, que la question orientale. C'est donc par celle-là que nous commencerons, en la prenant à son origine et en lui consacrant tous les développements que réclame son importance.
Dans le premier chapitre du second volume de cette histoire, nous avons dit quelles avaient été, depuis un demi-siècle, les étapes |
de la marche des Russes vers Gonstantinople, marche inévitable et fatale dont Pierrele-Grand avait conçu la pensée, et Gatherine donné le signal. Nous avons dit que, con* duits sur les bords de la mer Noire, en 1774, par la paix de Kaidnardji, puis dans le Kouban et la Grimée par le traité de Gonstantinople, puis sur les >rives du Pruth et en Bessarabie par la paix signée à Bukarest en 1812 ; enfin, dans le Delta formé parles embouchures du Danube et sur un littoral de de deux cents lieues par le fameux traité d'Antrinople,les Russes, en 1830, frappaient aux portes du sérail. Pour se les faire ouvrir, pour dominer définitivement la mer Noire du haut du Bosphore ^t surveiller la Méditerranée du haut des Dardanelles, ils n'avaient presque qu'à vouloir; et une seule considération les pouvait arrêter : la crainte de voir se dresser contre eux toute l'Europe occidentale, saisie avec raison de colère et d'épouvante.
Gar, pour ce qui est de l'empire ottoman, il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. Le sultan Mahmoud, par des réformes accomplies avec plus d'audace que d'intelligence, avait tari sans les renouveler toutes les vieilles sources de la puissance ottomane ;
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il avait abaissé la domînalion, si longtemps vénérée, des ulémas, sans remplacer par le dogme de la liberté humaine celui du'fatalisme qu'il semblait renier; il avait exterminé l'aristocratie militaire du janîssarîat, pour recruter ensuite une armée dans je ne sais quelle cohue de soldats de hasard, parodïstes étonnés et pesants des manœuvres européennes; à ces pachas considérables et permanents, féodalité assise qui faisait quelquefois trembler le sultan , mais qui était une grande force quand elle n'était pas un obstacle, il avait substitué une foule de tyrans de passage, féodalité ambulante qu'il prenait pour l'unité, et qui n'était, à vrai dire, que le despotisme du maître multiplié par le nombre de ses agents. Religion, armée, administration, tout était changé, rien n'était créé, Uahmoud n'avait réussi qu'à faire le vide autour de lui, et sa toute-puissance n'était plus que dans l'impuissance irrémédiable de son peuple. D'ailleurs, pour gai^ der la Turquie, les Turcs manquaient. Sut une population de près de 17 millions d'babitants, on aurait à peine compté 7 millions de Turcs, le reste se composant de Grecs,
d'Arméniens, d'Arabes, de Juifs, etc ,
races que n'unissaient ni le lien des traditions historiques, ni celui de la religion, ni celui d'une langue commune ; races qui ne se touchaient que par la servitude; races conquises, opprimées, acquises d'avance à la révolte, portant dans leur sein la guerre civile, etéparses sur une étendue de terrain de 86 mille lieues carrées. Un tel empire était évidemment à conquérir ou à partager. De quoi se composait-il, en effet? de !a Moldavie et de la Valachie? mais déjà le protectorat russe les couvrait; de la Bulgarie? maïs elle n'attendait plus qu'une occasion pour se soulever; de la Serbie? mais, entibrement chrétienne et fière d'une insurrection yictorieuse, elle voulait vivre sous la domination d'uQ prince particulier ; de l'tle de Chypre? maïs elle ne contenait qu'une centaine de Turcs, perdus dans une population de trente mille Grecs cypriotes; de la Syrie T mais elle se partageait entre
des populations essentiellement diverses : ici, dans les villes du littoral, des chrétiens ; là, dans la partie méridionale confinant au désert, des Arabes; dans les montagnes, les Druses', peuple idolâtre ; sur le Liban, les
Maronites, peuple catholique Restait
donc Constant! nople, mise d'avance à la merci de toute flotte russe, partie de Sébastopot. Ajoutez à cela que, pour rendre pins courte encore l'agonie de cet empire si peu
Hëhdm«t-Ali(...? ^ 1
compacte, un homme s'élevait en Egypte qui nourrissait l'impatient désir de le démembrer, homme à la fois prudent et hardi, magnanime et rusé, soldat parvenu, dont les veines étaient remplies de ce sang qui donne la soif des conquêtes, novateur en despotisme, apprenti-missionnaire de la civilisation en Orient, trop artificieux pour nier son maître, mais trop orgueilleux, trop grand et trop fort pour le subir. Une révolte de Méhémet-Ali contre la Porte, en fallait-il davantage pour jeter aux pieds des Russes la Turquie épuisée et mourante ?
Yoilà sous quel aspect l'Orient se présea-
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tait, quand la révolution de juillet vint tout à coup remettre en question le partage insolent qu'avaient fait de TËurope les traités de 1815.
Pour bien faire comprendre jusqu'à quel point fut inepte et insensée la politique du gouvernement français à l'égard de TOrient, il est absolument nécessaire de bien poser la question et d'examiner, avant d'entrer dans le récit de ce qui a été fait, ce que la France aurait pu faire.
« Maintien de l'intégrité de l'empire ottoman » étaient des mots en usage depuis longtemps dans la grammaire des chancelleries de l'Europe.
Toutes les Puissances, en effet, et notamment la France, l'Angleterre et l'Autriche, avaient intérêt à protéger l'inviolabilité de Constantinople, à lui conserver, vis-à-vis des Russes, son surnom de Stamboul la bien gardée.
La possession du détroit des Dardanelles par la Russie, à moins de 'compensations énormes stipulées en notre faveur, eût à jamais mis obstacle aux vues de la France sur la Méditerranée, champ de bataille où doit tôt ou tard se vider la grande querelle de notre suprématie intellectuelle et morale.
La position géographique de l'Autriche lui commandait de ne point se laisser trop complètement envelopper par la Russie.
C'était déjà un grave danger pour le cabinet autrichien que l'établissement russe, fondé aux embouchures du Danube, en vertu du traité d'Andrinople, puisque cet établissement compromettait, et la navigation intérieure de l'Autriche, et ses communications iLvec la mer Noire. Les Russes une fois en possession des principautés situées au sud du territoire autrichien, combien n'eût pas été dangereux pour la Cour de Vienne leur contact avec les colons militaires de l'illyrie, gardiens de la frontière hongroise? Les Russes une fois en possession de Constantinople et des Dardanelles, combien le voisinage de leurs vaisseaux n'eût-il pas été embarrassant pour la marine marchande de TAutriche, qui exploite le commerce de l'Adriatique ?
Quant à l'Angleterre, nous l'avons dit au commencement du second volume, elle eût perdu, à l'occupation de Constantinople par les Russes, une partie de son influence dans la Méditerranée, ses moyens de communication avecTInde par la Turquie, une partie de l'importance de ses possessions du Levant, et un débouché ouvert à l'exportation annuelle de trente millions de produits anglais. D'où ces paroles de lord Ghatam, déjà citées par nous : « Avec un homme qui ne voit pas « les intérêts de l'Angleterre dans la conserm vation de l'empire ottoman, je n'ai pas « à discuter. »
L'Europe occidentale avait donc pour mot d'ordre, en 1830, le « maintien de l'intégrité de l'empire ottoman. » Mais cette intégrité pouvait-elle être maintenue? Et s'il était bon qu'elle le fût, pourquoi la France et l'Angleterre avaient-elles si longtemps souffert l!ambition militante de la Russie ? Pourquoi avaient-elles poussé l'aveuglement jusqu'à la favoriser? Pourquoi les avait-on vues sç réunir à la Rusisie pour anéantir, dans le guet-à-pens de Navarin, la marine turque, et accélérer par Témancipation de la Grèce le démembrement définitif de l'empire ottoman ? Pourquoi enfin avaient-elles si vivement applaudi aux victoires qui avaient poussé les Moscovites au pied des Balkans et dicté ce traité d'Andrinople, testament imposé à la race turque? Chose étrange! c'était après avoir toléré, secondé la marche triomphante des Russes vers Constantinople, que l'Europe occidentale s'apercevait de la nécessité de conserver entre les mains du sultan la double clef de la Méditerranée et de la mer Noire ! Ceux-là mêmes qui avaient appuyé l'épée russe sur le flanc de la Turquie, demandaient à la Turquie de vivre, pour que Téquilibre européen ne fût pas trop violemment rompu 1 L^inconséquence était monstrueuse.
L'équilibre de l'Europe par l'intégrité de l'empire ottoman n'était donc plus qu'un vain mot. Le vent du nord qui, dans ces parages, souffle huit mois de l'année sur douze, poussait irrésistiblement les Russes
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vers Constantinople. Le statu quo oriental ne retardait leur conquête que pour mieux rassurera
Mais si l'empire ottoman ne pouvait être sauvé par le statu quOy n'aurait-on pu le sauvërpar une révolution? Si l'élément turc était sans vigueur, n'aurait-on pu chercher une vie nouvelle dans l'élément arabe? Si la Turquie était impossible par Mahmoud, ne fallait-il pas essayer de la rendre possible par Méhémet-Ali? Tel est le système qui, comme nous le verrons par la suite de cette histoire, obtint en France le plus de faveur. Et pourtant il était chimé* ri que aussi.
Méhémet-Ali avait, sans nul doute, accompli de grandes choses. II avait extirpé, en l'absorbant dans sa famille, la domination des Mameluks, sujets du sultan; il avait fait de son pachalick d'Egypte une souveraineté presqu'indépendante ; il avait tiré en quelque sorte du néant une armée instruite et disciplinée à la façon des armées d'Europe ; dans un pays qui manque de chanvre, de fer, de bois de construction, il était parvenu, au moyen de ses trésors, à ci*éer une marine; l'Egypte, à sa voix, s'était couverte d'ateliers et d'établissements dirigés par des Européens et surtout par des Français ; en un mot, il avait su mettre au service de sa puissance orientale* l'expérience, la science, l'industrie et les arts de l'Occident. Puis, au dessous de sa gloire, brillait celle de son fils Ibrahim, guerrier terrible et intelligent, plein de confiance dans le sort des batailles, plein de foi dans le génie paternel, bras de cette Egypte dont Méhémet-Ali était le cœur et la tète.
n y avait là, certes, de quoi éblouir, et il était naturel que la France, dont Méhémet-
1. Le S6ul moyen, pour la France, de raffermir, en 1830, l'empire des sultans, eût été de tirer Tépée contre les Russes, en armant Constantinople et en prêtant appui à Varsovie soulevée. Mais si on ne voulait pas du système ipii eût opposé à la ligue de toutes les Puissances prin* cipales, la France s'appuyant sur toutes les Puissances secondaires, système plein de périls mais plein de grandeur, Tunique paHi à prendre pour détruire les traités de Vienne et conserver à la France le rang qui lui convient, était celui que nous proposons dans ce chapitre.
Ali aimait à se dire le protégé et l'élève, ne vît en lui qu'un continuateur de l'œuvre commencée sur les bords du Nil par le vainqueur des Pyramides, que le vicaire oriental de Napoléon ; il était naturel qu'elle cherchât à consolider son influence au Caire et à Alexandrie, pour étendre le long des rives méridionales de la Méditerranée cette souveraineté nouvelle dont la prise d'Alger venait de fixer le point de départ et le centre.
Cependant, pour peu que la France eût approfondi la situation, elle aurait vu que les créations de Méhémet-Ali reposaient sur la plus odieuse, la plus dévorante tyrannie qui fût jamais; que, pour recruter une armée, il avait recours à la presse des jeunes gens, et n'avait pu traîner les malheureux fellahs sous ses étendards que les mains liées derrière le dos et la chaîné au cou; qu'il avait dû, pour se former un trésor, non-seulement établir, en matière d'impôts, un abominable système de solidarité, mais encore se substituer, lui tout seul, à la nation égyptienne tout entière, se rendant ainsi l'unique propriétaire, l'unique industriel, l'unique commerçant de l'Egypte, monopole gigantesque qui avait fait du gouvernement un chaos, de l'administration un pillage organisé, et de chaque cultivateur égyptien une machine souffrante surveillée par un soldat. La splendeur dont Méhémet- Ali se montrait entouré ne cachait donc que misère et ruines. A force de pressurer, d'exténuer la population, il en avait extrait de quoi jeter un vif éclat; mais il se trouvait avoir escompté, au profit de quelques années^, les ressources de plusieurs générations sucr cessives. Toute la virilité d'une race s'était épuisée à faire paraître grande la vie d'un seul homme. Méhémet-Ali n'était beaucoup en Egypte que parce qu'il y était tout. Derrière lui, par conséquent, que pouvait-il y
avoir? rien.
A supposer que la civilisation, telle qtie Méhémet-Ali l'avait entendue et pratiquée, méritât les encouragements de la France, comment l'empire ottoman aurait-il pu re-
vivre par rintervention d'uD pareil homme? Se révolter contre le sultaa, envahir la Syrie par Ibrahim, la soumettre, courir sur Constantmople l'épée à la main, il le pouvait assurément, et la suite le prouva. Hais, arrivé au seuil ^u sérail, aurait-il osé le franchir pour aller s'asseoir sur le trdne de sou maître abattu? li lui eiit ,été impossible d'en concevoir la pensée. L'eùt-il osé, son entreprise serait-elle restée Impunie? Un
Ibrahim. [tigS-IS&O.]
soldat macédonien aurait-il pu ceindre le sabre d'Osman, dans un pays où le respect du sang d'Osman est la religion même? S'il se fût présenté comme le vengeur des vrais croyants, comme le préservateur armé de la religion musulmane, outragée par les réformes de Mahmoud, détrôner le sultan eût été permis peut-être à son audace ; mais le
remplacer ? Ceux qui connaissent l'Orient
ont toujours jugé cette hypothèse inadmissible. Et, même ea l'admettant, qu'aurait donc apporté à l'empire ottoman l'usurpation de Méhémet-Ali? Turc jusqu'au fond de l'Ame, il savait mieux que personne combien
peu valait ce prétendu élément arabe dont on a tant parlé depuis. Cette race arabe, qu'il méprisait, qu'il avait trouvée abrutie par la mollesse et la misère, qu'il avait abrutie encore davantage par ta misère et l'excès da travail; cette race arabe qu'il ne triturait depuis si longtemps que comme la matière inerte de sa gloire, et qui n'avait jamais fourni un colonel à ses armées, croï^on qu'il en eût fait, au détriment des Turcs, la race dominante, et qu'il eût tenté par elle de régénérer l'empire ? Il y a folie à l'imaginer. Et puis, de quelle manière cette régénération se serait-elle accomplie? Est-ce que, sous Héhémet-Ali comme sous Mahmoud, il n'y aurait pas eu en Turquie une masse confuse de populations diverses, ennemies, tendant par un eiïort continuel à se disjoindre et à s'affranchir? Méhémet-Ali aurait-il empêché les Maronites du Liban d'être catholiques, et les Druses d'être idolâtres? Aurait-il enlevé aux Grecs, aux Juifs, aux Arméniens, leur caractère de Grecs, de Juifs, d'Arméniens? Par quel excès de tyrannie, par quel procédé d'administration en serait-il venu à substituer l'unité à cette diversité fatale que les populations avaient sucée avec te lait et qui coulait dans leur sang? Le peuple conquérant, le peuple turc n'ayant cessé de s'appauvrir et de se démoraliser, pendant que tes dilTérents peuples conquis croissaient en importance et en richesses, le seul moyen d'unité qui eût existé en Turquie, la violence combinée avec la force, avait évidemment péri, et il avait péri pour Méhémet-Ali aussi bien que pour Mahmoud. Héhémet-Ali, à Constanliuople, n'eût donc été, quoiqu'on en- ail pu dire, qu'un homme plein de vie & la tète d'un empire mort.
L'empire ottoman ne pouvant subsister, venait la question du partage. Mais ce partage aurait-il pu se faire sans injustice? Oui. Car, où les Turcs avaient-ils puisé leurs droits de souveraineté sur les provinces occupées par eux? dans la conquête. Or, la conquête ne se légitime qu'en effaçant ses violences par ses bienfaits. Lorsque le peuple conquérant n'a pas su s'assimiler tes
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races conquises en leur faisant aimer sa civilisation ou en acceptant la leur, sa domination reste à l'élat de tyrannie : forte, qu'on la subisse, ce sera bien; faible, qu'on la renverse, ce sera mieus. Les Turcs avaient-ils chercbé à effacer entre euzetles populations subjuguées la ligne de démarcation tracée par la victoire ? Loin do là : ils n'avaient songé qu'à rendre permanente la brutalité originaire de leur conquête, refusant aux peuples qu'ils avaient soumis l'égalité des droits civils et politiques, les traitant d'infidèles, les foulant aux pieds comme des vaincus. C'en était assez pour justifier l'interrention de l'Europe occidentale, d'autant que l'Europe était cbrétienne, et qu'en dépossédant les sectateurs de Mahomet, elle affranchissait en Orient les adorateurs du Christ.
La dépossession des Turcs était en outre réclamée par le plus profond et le plus sacré des intérêts de la civilisation. En effet, (7 millions d'hommes épars sur 86 mille lieues carrées, voilà ce qu'était la Turquie d'Europe et d'Asie. 97 millions d'hommes resserrés dans un espace de moins de 86 mille lieues carrées, voilà ce qu'étaient la France, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique et la Suisse réunies. De sorte que, sous l'influence du fatalisme, des mœurs auxquels il s'associe et des vices qu'il couve, de magnifiques contrées étaient devenues presque désertes, tandis que sous l'influence d'un rég;ime de liberté trop absolu, l'Europe en était venue à plier sous le poids d'une population exubérante. L'indication était suffisamment claire, et présentait tous les caractères d'un fait providentiel: nul doute que le vide fait en Orient ne demandât à être comblé par le trop-plein des populations occidentales.
Dans cette situation, la France aurait eu devant elle une voie toute tracée, si sa politique n'avait pas été embarrassée et rapetis- Bée par les préoccupations égoïstes d'un intérêt dynastique. Avec l'aide de la Russie, et au moyen de l'Orient partagé, nous pouvions anéantiràjamaisles traités de 1815 et refaire la carte géographique de l'Europe.
Uais aux dépens de quelles nations? La réponse était fournie par notre histoire.
La vieille politique de la France, on le sait, a toujours eu pour but l'abaissement de la maison d'Autriche. Henri FV tomba sous le poignard de Ravaîllac, au moment même où
Forte d'une miijon en Egypte.
il allait se mettre, contre l'Autriche, à la tête de toute l'Allemagne protestante. La guerre de trente ans, soutenue contre Ferdinand II par l'héroïque Gustave-Adolphe, appuyé sur l'électeur de Saxe et les luthériens allemands, fut le chef-d'œuvre delà politique de Richelieu. Et Louis XIV essaya de porter le dernier coup à la puissance autrichienne, en plaçant son petit-fils sur le trêne de Charles Uuint. De fait, il y avait pour la France un
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intérêt vital à ce qu'on ne lui enlevât pas, au midi, la liberté de ses mouvements; et tel était le danger dont la menaçait TAutriche, se rendant nécessaire au pape, pesant sur ritalie et donnant la main à TEspagne.
Plus tard. Napoléon ne fit que reprendre et exagérer la politique de Henri IV et de Richelieu, lorsqu'il se déclara le protecteur dé là confédération germanique. C'était toujours TAllemagne opposée à T Autriche. Seulement, il aurait fallu opposer à l'Autriche une Allemagne indépendante et non pas une Allemagne en tutelle.
Au reste, ce ne fut là qu'un des aspects de la politique de Napoléon, et personne n'ignore qu'à l'abaissement de l'Autriche se liait dans sa pensée la ruine de l'Angleterre. Son esprit était trop élevé, sa vue trop perçante, pour qu'il ne comprît pas quel principe de concurrence introduit depuis 1789 dans notre ordre social, nous commandait impérieusement d'étendre de plus en plus nos marchés, de conquérir au loin des comptoirs, de devenir une grande puissance maritime enfin, et, par conséquent, d'arracher aux Anglais la dictature des mers. Napoléon a dit dans ses mémoires : « Le principal but « de l'expédition en Orient était d'abaisser « la puissance anglaise. C'est du Nil que « devait partir l'armée qui allait donner de « nouvelles destinées aux Indes. L'Egypte « devait remplacer Saint-Domingue et les « Antilles, et concilier la liberté des noirs « avec l'intérêt de nos manufactures. La « conquête de cette province entraînait la « perte de tous les établissements anglais « en Amérique et dans la presqu'île du « Gange. Les Français, une fois maîtres < des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et « d'Alexandrie, la Méditerranée devenait a un lac français. »
Eh bien, par un merveilleux concours de circonstances, en admettant que l'empire ottoman ne pût échapper à un partage, et que l'occupation de Gonstantinople par les Russes fût inévitable, les deux seules Puissances intéressées à nous repouser de l'O rient et à nous exclure de tout partage, i
étaient précisément celles qu'avaient pour* suivies la politique de Henri lY, de Richelieu, de Louis XIY, da Napoléon : TAngleterre et l'Autriche.
Nous n'aurions pu, en effet, aider les Russes à s'installer à Gonstantinople, qu'au* tant qu'ils nous auraient aidés à nous établir en Syrie et en Egypte, en vertu d'un échange qui, leur donnant la mer Noire, nous eût donné la Méditerranée. Or, il était impossible que l'Autriche consentît à notre prépondérance dans la Méditerranée, à cause de ses intérêts en Italie ; et quant, à TAngleterre, elle savait bien qu'elle serait perdue le jour où, devenus maîtres du cours de l'Euphrate et de l'Isthme de Suez, nous pourrions lui fermer la porte de son domaine indien.
La France, après 1830, était donc naturellement amenée à tenir à la Russie le langage que voici :
« La révolution de juillet qui vient de s'accomplir est plus que le dénoûînent d'une lutte politique engagée entre la Chambre et la royauté, c'est l'explosion du sentiment national refoulé outre mesure par les traités de 1815. Nous sommes résolus à secouer le joug de ces traités et à refaire l'équilibre eu* ropéen. Nous le pouvons en associant nos intérêts aux vôtres, après avoir cherché le lien qui les unit. Vous penchez vers l'Asie, cela est évident; vous voulez cette moitié de l'empire du monde : quel est l'ennemi qui vous la dispute? L'Angleterre. Il vous faut la mer Noire tout entière et Constantinople : quelles sont les Puissances qui, de ce côté, gênent votre marche et enchaînent votre ambition? L'Angleterre et l'Autriche. Contre elles, nous vous offrons notre appui, mais aux conditions suivantes : à vous Constantinople et ses dépendances; ànous l'Egypte, qui attend des maîtres, et la Syrie, où notre domination a été préparée par un protectorat religieux de trois siècles. Mais, dans un tel partage du monde, la Pologne appartient à l'Occident qu'elle couvre. Nous stipulons pour elle ; et songez qu'il y règne un esprit d'indépendance que vous n'y étoufferez que
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par r extermination des habitants; songez que vous avez là non pas un royaume à exploiter, mais un foyer de haine et de révolte & surveiller sans cesse; songez enfin que, dans une guerre générale, la Pologne soulevée deviendrait le plus grand de vos périls, le plus insurmontable de vos embarras, et qu'il faudrait des flots de sang pour con* server une conquête qui importe peu, après tout, à votre domination asiatique. »
. Une alliance franco-russe basée sur des données semblables eùt-elle paru acceptable à la Russie? Cela n'est pas doiiteux. Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour comprendre ce que serait Constantinople aux mains de la Russie. Pour Constantinople, Alexandre laissait TEurope à Napoléon; et Napoléon ferma Foreille à d'aussi brillantes avances, jugeant d'un prix inestimable la possession du Bosphore!^
D'un autre côté, l'alliance franco-russe appelait l'accession delà Prusse; et en abandonnant à la Prusse une part des dépouilles de l'Autriche, nous étions autorisés à reven* diquer la ligne du Rhin, en même temps que nous secondions le mouvement qui pousse l'Allemagae vers l'unité et tend à lui donner Berlin pour capitale.
1. Mais n'y aurait-il pas eu là pour Tensemble des intérêts européens représentés par la France un danger immense? Oui, si nous n'avions pas eu soin de stipuler pour nous des compensations propres à garantir à jamais notre indépendance. Et voilà pourquoi ce n*eùt pas été trop de rÉgypte, de la Syrie et de la ligne du Rhin, en échange de Constantinople.
Ces conditions admises, le danger disparaissait. D'autant que la pente de la Russie est vers l'Asie, suivant l'expression de M. Lamartine.
M. de Lamartine est de tous nos hommes d'Etat celui qui a vu le plus clair dans la question d'Orient. Il ne pouvait échapper à cette haute et noble intelligence que la chute de l'empire ottoman était le signal de la régénération du monde oriental par le monde occidental. Seulement, et sur ce point nous ne pouvons être d'accord avec lui, il aurait voulu le protectorat de la Russie à Constantantinople, celui de la France en Syrie, et celui de TAn. gle terre en Egypte. Ce serait donner la Méditerranée aux Anglais et leur laisser les Indes. Nous maintiendrions-nous en Syrie, resserrés entre les Russes et les Anglais ? £t combien petite serait la compensation que nous réserverait un système qui livrerait aux premiers Constantmople et aux seconds Alexandrie ! Car, ce que M. de Lamartine appelle un protectorat se changerait bien vite en souverainetét La France réduite au protectorat orageux de la Syrie ! Mais , pour Constantinople abandonnée aux Russes, Napoléon trouvait que l'Egypte elle-même, devenue française, n'eût pas été ua dédommagement suffisant I
Ainsi donc, et pour nous résumer : En présence de Tempire ottoman condamné à une mort inévitable, la politique delà France ré* volutionnaire, faisant suite à celle de Henri lY, de Richelieu et de Napoléon, consistait à contracter avec la Russie et la Prusse, contre TAngleterre et rAutriche, une alliance d'intérêts ayant pour résultats voulus et prévus : rétablissement définitif des Russes & Constantinople et la consécration de leur prépondérance en Asie; rétablissement de la France en Syrie et en Egypte et la consécration de sa prépondérance sur la Méditerranée devenue un lac français; la reconstitution du royaume de Pologne, avec adjonc^ tion de la Galicie; Tagrandissement de la Prusse aux dépens de TAutriche, pour prix de la ligne du Rhin cédée à la France; et, comme conséquence nécessaire de la ruine de TAutriche, Tindépendance deTItalie.
Ce plan, tout en fournissant pour la guerre des ressources incalculables, revenait à faire de la France la protectrice de toutes les Puissances secondaires injustement opprimées, et de la Russie elle-même Tinstrument intéressé de leur affranchissement.
Combattre l'Angleterre, n'était-ce pas sauver l'Irlande et venger le Portugal? Combattre rAutriche, n'était-ce pas relever la nationalité italienne? Obtenir la ligne du Rhin, n'était-ce pas substituer, pour les Belges, une association toute fraternelle à un asservissement odieux? Amener la Russie à accepter, pour la Pologne rendue à l'indépendance, les plus magnifiques dédommagements, n'était-ce pas du même coup pourvoir à la sécurité de l'Europe et remplir le devoir de reconnaissance qui nous était imposé?
Donc, ici, la guerre d'intérêts se trouvait associée, par la seule force des choses à la guerre de principes*.
1. On objectera peut-être au système que nous venons d'exposer qu'il eût été fort étrange de préférer, après la révolution de juillet, l'alliance d'un despote à celle d'une monarchie constitutionnelle, et d'une monarchie constitutionnelle par qui cette révolution avait été ai^demment applaudie. Certes, plus que personne nous estimons et admirons, pour peu qu'on le sépare de son gouvernement, ce grand peuple de l'Angleterre. Mais, franchement, nous ne voyons pas pourquoi nous sympathiserions avec le
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H est à remarquer aussi, — et nous insistons sur ce point, — que le plan qui vient d'être exposé n'aurait eu rien de forcé, rien d'arbitraire. Car il découlait du mouvement naturel des peuples et il se combinait avec les tendances générales dans chaque partie de l'Europe. N'y avait-il pas, en effet, tendance logique et presque irrésistible : de la France à s'étendre sur la Méditerranée, de la Russie à occuper Gonstantinople, de la Prusse à donner une tète & l'Allemagne reconstituée, de la Belgique à se séparer de la Hollande, de la Pologne à reprendre sa nationalité, de l'Italie à proclamer son indépendance ?
Hais hélas ! les destinées de notre pays se trouvèrent égarés après 1830, aux mains d'hommes sans portée, sans vues, sans élévation d'esprit, sans force d'&me. Ces hommes qui se croyaient pratiques parce qu'ils étaient médiocres, et habiles parce qu'ils n'osaient rien de grand, ne virent pas que la question d'Orient renfermait le sort du monde; il leur échappa que si la France ne profitait point, pour rendre l'Egypte française, du désir violent et victorieux qui poussait les Russes à Constantinople, les Anglais, tôt ou tard, feraient ce que nous avions
régime constitutionnel anglais, qui consacre la plus exécrable tyrannie qui ait jamais existé. Quel lien politique y a-t-il entre une nation qui, comme la nôtre, a consenti, pour extirper le régime aristocratique, à passer par toutes les convulsions de la plus formidable anarchie, à s'épuiser par une guerre sans exemple et sans nom, à se noyer à demi dans le sang de l'Europe et dans son propre sang.... et une nation qui, comme la nation anglaise, ne vit que des excès et des usurpations permanentes de Taristocratie ? Avons-nous sitôt oublié que c'est contre les principes de notre immortelle révolution que T Angleterre a poussé tout le continent dentelle seule salariait la colé;re?
Et quant à l'accueil fait en Angleterre à la révolution de juillet, depuis quand de pareilles manifestations sont -elles décisives aux yeux d'un homme d'Etat? Lorsque la question belge s'est présentée, la sympathie des Anglais pour notre révolution les a-t-elle empêchés de faire obstacle à nos prétentions même les plus légitimes? Et n'ont-ils pas tout mis en œuvre pour faire revivre, à notre détriment, autant qu'il était possible, la pensée de défiance et de haine qui, en 1815, avait présidé à la formation des Pays- Bas?
S'imaginer que la Russie eût repoussé une alliance d'intérêts, éminemment favorable pour elle, et cela par zèle monarchique, alors surtout qu*elle avait si peu de chose à craindre de la propagande de nos idées, c'est une véritable puérilité.
négligé, s'établiraient à Alexandrie, prendraient la Méditerranée en échange de la mer Noire abandonnée à la Russie» et nous feraient tomber de la sorte au rang des Puissances secondaires.
Puisque le Cabinet des Tuileries ne voulait que le statu quOj puisqu'il prenait pour point de départ Tintégri té de l'empire ottoman , au moins aurait-il dû mettre de la suite à faire prévaloir cette idée. Eh bien, il ne sut même pas rester conséquent avec lui-même. On se rappelle avec quelle colère insensée le général Sébasfiani destitua le général Guilleminot, parce que cet ambassadeur avait activement travaillé à miner l'influence des Russes en Turquie; on se rappelle ces paroles prononcées à la tribune par le ministre des affaires étrangères : « L'empire ottoman n'est (( plus qu'un cadavre. » Voilà quelle conduite, quel langage tenaient, à la face de l'Europe, ceux qui avaient pris pour point de départ de leur politique la conservation de la Turquie, le statu quo oriental I La postérité croira difficilement à un tel excès d'imprévoyance. Mais le récit des faits subséquents va montrer jusqu'où le gouvernement français sut aller dans cette carrière de fautes et de folies.
Vers la fin de 1831, Méhémet-Ali avait envoyé Ibrahim à Saint-Jean-d'Acre pour en faire le siège. Le pacha d'Acre, Abdallah , était un homme pétri de présomption etderuse. Révolté contre la Porte et menacé de sa vengeance, il avait accepté auprès d'elle le patronage artificieux du pacha d'Egypte, et s'était lié à sa fortune par des engagements qu'il viola. Mais le ressentiment de Méhémet-Ali n'était que le prétexte de cette guerre. Elle avait une cause plus profonde. Méhémet-Ali convoitait la Syrie, annexe presqu'indispensable de l'Egypte. Il la convoitait pour s'agrandir, et aussi pour se défendre. Car le sultan le redoutait, l'enviait ; et Thomme le plus puissant de l'empire après Mahmoud, Khosrew-Pacha, que Méhémet-Ali avait supplanté en Egypte, brûlait de l'anéantir. En butte à de sourdes machinations et enlacé par l'intrigue, un coup de poignard pouvait
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Un« pkc« à Coiu(«Dliiioid«.
avoir raison de sa gloire. Il le savait; et le sultan, dont il recevait les ordres eo a'inclinant jusqu'à terre, il le tenait pour sou plus irréconciliable ennemi. Ibrahim arriva donc devant ces murs de Saint-Jeau-d'Acre qui, franchis par Napoléon, lui eussent valu la conquête de l'Asie et la domination du globe. Abdallah opposa aux égyptiens une longue résistance, succomba entin, et fut traîné captif en Egypte, où Mébémet-Ati, qui n'avait pas besoin de lui pour esclave, se plut k le traiter en souverain déchu. La Porte s'était émue. Elle envoie coalre Ibrahim Huaseïn- Pacba, l'exterminateur des janissaires. Ibrahim invoque le dieu de son père, marche contre les Turcs, les taille en pièces àUoms, achève de les disperser à Beyian et parle en
maître aux Syriens frappés d'admiration.
L'épouvante règne au sérail. Mahmoud s'adresse alors, pour sauver la Syrie, pour sauver peut-être Constantinople, au vainqueur de Missoloughi, à Reschid-Mébémet, graadvisir, et le premier entre tous les hommes de guerre de l'empire. Reachid-Méhémet pai'L à la tète d'une armée nombreuse, bien résolu à ne point courir les chances d'une bataille rangée, et préparant tout pour cette gueife irréguliëre dont il avait le géuie. Mais il laisse derrière lui Kosrew-Pacha, qui, jaloux du grand-visir et impatient de sa chute, entrave, en sa qualité de séraskier, tous les plans de Reschid Méhémet et lui fait imposer par le sultan la nécessité d'une action d'éclat. La Franco s'élant arrêtée à l'idée do
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maintenir intact, pour mieux Topposer aux Russes, Tempire de Mahomet II, elle aurait dû faire des vœux pour Reschid-Méhémet : elle fit des vœux pour Ibrahim. La rencontre eut lieu à Koniah, le 21 décembre 1832. D'un côté, dix mille Égyptiens, deTautre soixante mille Turcs, et, entre les deux armées, un brouillard épais. Les Turcs engagèrent Faction par une vive canonnade qui, perçant le brouillard et jetant sur le champ de bataille des lueurs rapides, révéla leurs positions au regard perçant dlbrahim. Les deux armées se choquèrent presque dans les ténèbres, et la déroute des Turcs fut complète. Le grandvisir, que des cavaliers égyptiens avaient rencontré courant, tout elTaré, sur le champ de bataille, et jouant sa vie en soldat, le grand-visir était prisonnier* Il se croyait perdu : par une bizarrerie qu'expliquent les mœurs orientales, Ibrahim la salua comme son chef, but dans la coupe dont Resehid* Méhémet hésitait à approcher ses lèvres, craignant qu'on y eût mis un breuvage empoisonné, et lui donnai toutes les apparences du commandement dont il gardait la réalité. La bataille de Koniah décidait tout. Jbra* him n'eut qu'à étendre la main sur la Syrie. Il pouvait plus encore. Qu'il cri&t : en avant ! et Constantinople était à lui.
Telle était, au commencement de l'année 1833, la situation des choses en Orient. Pour peu qu'Ibrahim tardât à détrôner Mahmoud, les véritables vainqueurs à Koniah, c'étaient les Russes. Ne venait-on pas de leur fournir l'occasion d'aller, comme protecteurs du sultan, dresser leurs tentes sur les rives du Bosphore? Et en effet, à la première nouvelle du désastre de Koniah, Mah moud, glacé d'effroi, s'était tourné vers Sébastopol. Qui le croirait? En présence de ces graves complications, si lentement préparées, le Cabinet des Tuileries se trouva pris au dépourvu. Il n'avait pas d'ambassadeur auprès de la Porte; et son chargé d'affaires, M. de Yarennes, était sans instructions.
Il fallait pourtant que le gouvernement français prit un parti ; et, puisqu'à tort ou à raison il jugeait possible l'inviolabilité de
Constantinople, il devait, ou se prononcer avec énergie contre Méhémet- Ali, ou encourager résolument Ibrahim à compléter le succès de sa révolte. Car, dans le premier cas, l'intervention égoïste des Russes cessait d'être nécessaire; et, dans le second, Ibrahim triomphant était donné pour défenseur à Constantinople.
Rien de tout cela ne fut compris, et M. de Yarennes resta livré à ses inspirations personnelles. Son rôle était difficile. Il avait à écarter de Constantinople les Russes -qui étaient impatient» de s'y montrer et que les terreurs du sultan y appelaient. Et comment atteindre ce résultat, si l'on n'ai*retait pas Ibrahim? Or, M. de Yarennes pouvait bien employer auprès du conquérant^e la Syrie et auprès de Méhémet-Ali, la voie des conseils et des sollicitations; mais, pour réussir, il aurait fallu être en mesure de parler avec autorité, de menacer si les prières ne suffisaient pas. Et c'est ce que l'imprévoyance du cabinet des Tuileries mettait M. de Yarennes dans l'impossibilité de faire. Il parvint néanmoins à contrebalancer pendant quelque temps Tinfluence russe, et la manière dont il mit à profit les circonstances témoigna d'une grande dextérité.
La Russie s'était hâtée d'offrir au sultan le concours de cinq vaisseaux et de sept frégates, et elle avait envoyé à Mahmoud le général Mourawieff, chargé de disposer tout pour l'intervention et de pousser jusqu'à Alexandrie. Le général Mourawieff eut le tort de trop faire sentir aux Turcs l'injure de sa présence. Il parcourut les casernes, il affecta avec les soldats turcs le ton du commandement. C'était souffler sur des cendres, mais sur des cendres encore brûlantes. Il se trouva* que les sujets avaient le cœur moins servile que leur maître. Une agitation alarmante se déclara dans la capitale. Le pacha d'Egypte, du moins, n'aurait pas humilié à ce point devant l'aigle noir à deux tètes la majesté du croissant ! Yoilà ce que beaucoup pensèrent; et Méhémet-Ali compta dans le divan plus d'un partisan caché. Mahmoud, d'ailleurs, semblait prendre je ne sais
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quel téméraire plaisir à braver son peuple. Au moment même où il lui donnait la spectacle d'un abaissement sans exemple, il se livrait avec des chrétiennes à de profanes amours et, plus hardi de jour en jour, il insultait aux vieilles croyances en se plongeant dans rivresse. On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa faiblesse à Tégard de Tétranger, en redoublant d'audace à l'égard de la nation ; sortes de dédommagements naturels aux âmes qui se partagent entre Ta pusillanimité et Torgueil !
M. de Yarennes s'empara de toutes les ressources que lui offrait ce concours de eirconstances. Il réchauffa ce qu'il y avait encore de patriotisme dans le divan ; il entretint dans des sympathies toutes françaises le reis-effendi, dont il possédait l'amitié et qui était l'ennemi secret des Russes; enfin, il fut servi dans sa lutte contre M. de Boute* nieff, ministre plénipotentiaire de Russie, par la mort d'Antoine Franchini, drogman fameux dont les services étaient fort utiles an Cabinet de Saint-Pétersbourg.
Méhémet-Ali avait fait savoir qu'il n^était pas éloigné de traiter avec la Porte : M. de Yarennes profita de cette ouverture pour pousser à un arrangement direct, et, soutenu par le reis^eifendi, par les secrètes dispositions du divan, par les mécontentements de Constantînople, parle nom de la France, qui n'avait pas encore tant à fait perdu à cette époque le respect du monde, il décida le suttan à faire partir pour lIÉgypte Halil-Pacha. Les propositions portées par Halil à Méhémet-Ali consistaient dans la cession des petits paehaliks de Seyde, de Jérusalem, de Naplouse ef de Tripoli. Cette démarche mettait la Russie en dehors des affaires turques. Aussi le général Moura^ieff s'élança-t-il sur les traees du négociateur, le CaMiret de Saint-Pétersbourg ne voulant à aucun pr ht f«e Tempire ottoman s'accoutumât à pourvoir hii-mèmie à son sahit T
Jusque-là Hnihience français avait gagné du terratn. Mais la médiation de la Fraaiice n'avait été MC^fiée et ne pouvait Fétre qu'à une cottd&Kfoft : t'est «{u'Ibrahim serait
sommé de retirer la menace qu'il tenait perpétuellement suspendue sur Constant!nople. Ici commençait pour nous la difficulté, parce qu'encore une fois le gouvernement français n'avait rien prévu, rien préparé ; pour une solution. M. de Yarennes avait bien, il est vrai, pris l'engagement d'écrire à Ibrahim et à Méhémet-Ali pour que les Égyptiens suspendissent leur marche; mais le pacha d'Egypte et son fils s'étaient avancés si loin qu'il leur était impossible de s'arrêter devant des prières que n'appuyait pas l'appareil de la force. Là était l'écueil. Ibrahim se contenta de répondre qu'il ne pouvait qu'exécuter les ordres de son père, et, sous prétexte qu'à Koniah son armée manquait de vivres, il annonça qu'il allait se porter en avant. Il eut soin en même temps de donner la liberté au grand-visir, qu'il chargea de demander pour lui au sultan la permission d'^arriver jusqu'à Brousse; acte dérisoire de soumission qui , partout ailleurs qu'en Orient, eût été une ironie insolente et grossière !
Lemouvemèntd'Ibrahimrenversaitl'œuvre de M. de Yarennes. Plus efl'rayé que jamais, le sultan sollicita d'une manière furtive les secours de la Russie, entraîné qu'il était vers cette dépendance honteuse, non seulement par ses inquiétudes, mais encore par les intrigues d'Achmet-Pacha, instrument de l'ambition étrangère. Il importe de noter ici, comme une preuve de l'hostîTité sourde qui animait contre les Russes plusieurs des plus hauts personnages de l'empire, que ce fut par un membre même du divan que M. de Yarennes fût mystérieusement instruit des démarches nouvelles de Mahmoud. II se mit aussitôt en* mesure de les combattre, et, cette fois^ encore, les circonstances lui vinrent en aide.
La négociation ouverte à Alexandrie était terminée. Méhémet-Ali avait accueilli le général Mourawieff avec politesse, mais sans s'incltner devant sa médiation. Quant aux propositions du sultan, il les avait nettement repocrssées. II demandait toute la Syrie ef le pachalik d'Adatra^ ffaiil accepta ces condi*
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lions, sauf la sanction du divan, etMéhémet- Ali envoya ordre à son fils de s'arrêter à Eutaya.
Le retour du général Mourawieff à Constantinople où il venait répandre la nouvelle de la paix prochaine, et la halte d'Ibrahim, changèrent encore une fois la face des choses. Les secours russes furent contremandés.
Sur ces entrefaites, Famiral Roussin arriva, comme ambassadeur, à Gonstantinople. Il y apportait d'autres idées que M. de Varennes. Toute la politique de M. de Varennes avait consisté à écarter la Russie des rives du Bosphore, sans entrer précisément dans la question turco-égyptienne. L'amiral Roussin arrivait en Turquie avec des vues plus complètes ; il y arrivait résolu à la défendre tout à la fois contre la Russie et contre Méhémet-Ali. C'était renoncer aux bénéfices que la France attendait de la consolidation de son influence en Egypte ; mais, outre que les éléments de cette influence avaient été fort mal analysés, le système de l'amiral Roussin avait l'avantage d'être net et logique. Puisqu'on ne parlait même pas de reconstituer par Méhémet-Ali l'unité de la Turquie et qu'on la regardait, maintenue dans son intégrité, comme une digue opposée aux Russes, comme un boulevard nécessaire de l'Europe occidentale, il fallait évidemmentrefoulerMéhémet-Ali en Egypte:
d^abord pour enlever toutprétexte aux Russes d'intervenir, et ensuite pour empêcher l'irrémédiable affaiblissement de l'empire, coupé en deux.
Malheureusement, l'amiral Roussin ne devait être en Turquie que le représentant de ses propres idées. Par une insouciance vraiment inouïe dans les fastes de la diplomatie, pendant que le gouvernement français envoyait à Constantinople un ambassadeur pénétré de la nécessité de protéger Mahmoud contre MéhémetAli, ce même gouvernement avait pour consul général à Alexandrie un homme convaincu de la nécessité d'agrandir Méhémet-Ali aux dépens de Mahmoud. Jamais plus pitoyable anarchie
ne s'était introduite dans les relations extérieures d'un grand peuple. Les conséquences ne se firent pas attendre.
L'amiral Roussin était entré à Constantinople le 17 février 1833. Son premier soin fut de demander au reis-effendi une entrevue que, malgré la solennité du Bairam, il obtint sans peine. La rudesse du marin s'alliait chez lui à la dignité de l'ambassadeur: il exigea impérieusement que les secours russes fussent contremandés, et on lui donna sur ce point toutes les assurances convenables.
Mais la Russie avait pris ses mesures pour ne pas recevoir à temps les contre-ordres, et le 20 février, trois jours après l'arrivée de l'ambassadeur français, une escadre russe de dix bâtiments de guerre entrait dans le Bosphore.
L'ambassadeur français déclara aussitôt que, si l'escadre n'était pas renvoyée, il suspendait le déchargement de ses bagages. La Porte répondit qu'elle s'empresserait de renvoyer les Russes, si, de son côté, l'amiral Roussin sauvait Constantinople d'Ibrahim.
Il s'y engagea par écrit le 21 février, prit sur lui de conclure la paix aux conditions que Halil avait portées à Alexandrie, et, fidèle à sa promesse, il écrivit à Méhémet-Ali, pour le sommer de se contenter des pachalicks de Seyde, de Tripoli, de Jérusalem, de Naplouse, une lettre pressante et hautaine.
Rien n'est plus offensant et plus téméraire que l'impuissance qui menace. L'amiral Roussin avait, pour toute flotte, le navire qui l'avait amené , et le consul de France à Alexandrie, M. Mimant, secondait de son mieux les vues du pacha d'Egypte. Enhardi par la faiblesse réelle de la France à Constantinople, faiblesse que dissimulait mal l'orgueil de notre attitude, et encouragé par l'étrange désaccord qui régnait entre les représentants du Cabinet des Tuileries, Méhémet-Ali n'hésita pas à résister à notre ambassadeur. Dans une réponse mesurée, mais ferme, il lui fit savoir qu'il n'était pas le moins du monde disposé à perdre le fruit de ses conquêtes. En même temps il soumettait à Tattention des chancelleries de l'Eu-
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rope une note dans laquelle il s* attachait à prouver que, sous Tadministration anarchique du sultan, la Syrie n'était qu'une plaie creusée dans les flancs de Tempire ; que la Syrie ne pouvait redevenir prospère et forte que par Faction d'un gouvernement régulier, tel qu'était le gouvernement égyptien; que c'était par conséquent bien mal servir les intérêts de l'empire ottoman, dont il était, lui Méhémet-Ali, le soutien le plus sincère, que de vouloir relever entre la Sjrrie et l'Egypte une barrière désormais impossible. Ce n'était là qu^un sophisme, mais il effaçait les projets ambitieux du pacha sous des apparences de modération et de sagesse qui devaient naturellement plaire à l'Europe, et qui ôtaient tout caractère de vaine bra^ vade au refus dont l'amiral Roussin venait d'affronter l'humiliation.
Cette humiliation était grande et ne. fut pas tout-à-fait compensée par Theureux succès de l'énergie que l'ambassadeur français déploya dans l'affaire de Smyme. Pour faire passer cette ville sous le pouvoir égyptien, il avait suffi d'un homme qui s'y était présenté au nom d'Ibrahim. L'amiral Roussin envoya sur le champ au consul de France à Smyme l'ordre d'abaisser son pavillon; et la présence de quelques vaisseaux arrivés inopinément de l'Archipel, sous le commandement du contre-amiral Hugon, décida du rétablissement des autorités turques.
Cependant, les Russes n'avaient pas encore ployé leurs tentes, insolemment dressées au pied de la montagne du Géant. Lors de l'engagement du 21 février, le reis-effendi avait bien fait passer à M. de Boutenieff une note ayant pour but le renvoi de l'escadre russe, mais M. de Boutenieff avait refusé de recevoir cette note, sous prétexte qu'elle était inconvenante, et elle ne lui avait pas été de nouveau présentée. D'un autre côté, Ibrahim n'avait pas remis l'épée dans le fourreau, et il parlait toujours d'aller faire boire son cheval dans les eaux de Scutari.
De sorte qu'il n'y avait du nouveau dans la situation, depuis l'arrivée de l'amiral Roussin, que le déclin de notre influence, et
auprès de la Porte, et en Egypte ; en Egypte, parce que l'ambassadeur français avait pris parti contre Méhémet-Ali sans l'intimider; auprès de la Porte, parce que le refus de Méhémet-Ali avait décrédité notre intervention, et aussi parce que, dans sa première entrevue avec le sultan, Tamiral Roussin avait eu l'idée plus généreuse qu'opportune de plaider la cause des populations malheureuses de l'Orient. Les ennemis de l'influence française n'avaient pas manqué d'en prendre texte pour effrayer Mahmoud sur ce qu'avait de fatalement révolutionnaire notre politique; et, dans l'esprit d'un réformateur despote, cette mauvaise impression n^avait pu être entièrement effacée par la protection manifeste et sincère dont l'amird Roussin couvrait la Porte .
Pourtant, comme il fallait en "finir, ce fut à la médiation française qu'où eut recours. M. de Yarennes n^était plus, depuis la. nomination de l'amiral Roussin, que premier secrétaire d'ambassade. Réchid-Bey, depuis Réchid-Pacha, et le prince Vogoridès s'adressèrent à lui, au nom du sultan. Le sultan désirait qu'accompagné de Réchid-Pacha, M. de Yarennes se rendit à Kutaya pour y négocier la paix avec Ibrahim. Au point où en étaient les choses, remettre sur le tapis les conditions que Tamiral Roussin avait essayé vainement d'imposer à Méhémet-Ali, c'eut été tout à la fois une faute et une puérilité. La paix ne pouvait plus se conclure qu'au profit de Méhémet-Ali, et la France ne pouvait intervenir dans la négociation qu'en donnant un démenti à la politique adoptée d'abord par son ambassadeur. N'importe, il fallait à tout prix délivrer Constantinople du voisinage des Russes : on ne crut pas acheter leur départ trop cher par la plus éelatante, la plus malheureuse des contradictions. Réchid-Bey et M. de Yarennes se mirent en route. M. de Yarennes avait reçu de ^'amiral Roussin. une lettre qui contenait quelques indications sur la marche à suivre : il la parcourut d'un regard distrait et indifférent, bien décidé à ne prendre conseil que de luimême.
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Ainsi, le nom de la France allait être engagé dans la conclusion d'une paix dont la portée était immense, d^nne paix qui n'était pas moins que Tarrangement provisoire du monde; et rien n'avait été réglé parle gouvernement français qoi, tout entier à ses préoccupations égoïstes et à ses passions â'un jour, ne savait même pas de quelle manière on allait mettre en jeu sa responsabilité et dans quelle route on allait précipiter ■sa politique I
Arrivés à quelques lieues deKutaya, M. de Varennes et Réchid-Bey s'arrêtèrent dans un petit village et tinrent conseil. Quelles bases •donneraient-ils à la négociation? Réchid- Bey aurait voulu qu'on ne proposât d'abord à Ibrahim que la cession des quatre pachaliks de Seyde, de Jérusalem, de Tripoli et de Naptouse, sauf à accorder davantage dans le cours des débats. Mais M. de Yarennes répondit qu'il était imprudent et dérisoire d' assigner pour point de départ à la négociation •des offres déjà refasées si péremptoirement, et qu'on ne pouvait se dispenser d'offrir à Ibrahim la Syrie. Réchid-Bey n'insista pas. Il avoua même à M. de Yarennes que lorsqu'il avait pris congé du sultan, Mahmoud lui avait dit : « Entendez- vous avec M. de (T Yarennes et arrangez cette affaire comme « vous pourrez. » D'oîi le négociateur français conclut que le sultan voulart sortir à tout prix de I» erueUe situation k laquelle il était depuis si longtemps enchaîné. Ihi reste, cette facilité de Mahmoud n'avait rien de surprenant. Car, comme presque tous le»
princes investis d'une autorité théocratique, le sultan ne faisait k son serviteur aucune ccmeessîon qu'il n'eût Tarri ère-pensée de lui retirer, à la première-occasion favorable. Sa résignation n'était que Fhypocrisie de sa faiblesse.
Quant à Ibrahim^ calme et confiant dans sa forée, il attendait, sans témoigner aucune impatience, la sanction de ses victoires. Prévenu de l'approche des négociateurs, il leur envoya courtoisement use etKorte. M. de Yarennes, qui voyageait k cheval, avait de* vancé Réchid-Bey, qu'une maladie passagère
mais douloureuse condamnait à se faire porter en litière. Cette circonstance, futile en soi, mit en relief l'audacieux mépris qu*affectaient pour le gouvernement turc Ibrahim et ses partisans. H. de Yarennes ayant le premier rencontré les gens de l'escorte, il eut beaucoup de peine à les décider à attendre Réchid-Bey : « C'est pour vous, semblaient- « its dire, et non pour lui, que nous sommes « venus. »
A Eutaya, la ligne de démarcation fut tracée par Ibrahim d'une manière bien plus blessante encore pour l'envoyé turc. M. de Yarennes fut admis seul devant le vainqueur de Koniah, qu'il trouva déjeunant et se livrant sans scrupule à l'usage de la boisson si rigoureusement proscrite par Mahomet.
Ibrahim accueillît le négociateur français avec une sorte de grâce sauvage. Pour lui faire honneur, il avait ordonné qu'on célébrât sa visite par la Marseillaise^ qu'exécuta en effet une musique bari>are, et dont les paroles furent ensuite grossièrement chantées par des Arabes, qui s'évertuaient à imiter de leuT mieux les consonnances françaises. Le langage d'Ibrahim ne démentit pas la politique qu'indiquaient ses adroites prévenances. Le fils de Mébémet-Ali s'étendit sur les sentiments d'affection et de reconnaissance qu'il nourrissait pour le peuple de Napoléon, ce Les Egyptiens, dît-il à plusieurs reprises, « sont lee enfants des Français. » Tout au contraire, il se montra fort animé contre les les Russes, et, avec cet e^rit de vanterie qui le caractérisait, il manifesta le désir de mesurer ses forces contre eux. Il paria du sultan, de ses tentatives de réforme, de sa soumission à la Russie, de son gouvernement, avec un singulier mélange de eomcpassion et d'insulte. Son père, e'était sen dieu. Seulement, il lui reprochait, mai^ sur le ton du plus profond respeet, d'avoir emptoji une partie des trésor» de FEgypte à e<mstruire vne flotte qui, quoiqu'on fit, ne serait janais^ en état de tenir la mer contre ta BMrriiie européemHT. « L'Egypte, dxsaifi-it avec raiscm, « ne saurait èire une jmmBanùè nanpitime, r pvis^e tons les Aéwecrts tnme yétiîaiÀ^
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« force navale lui manquent. L'intérieur des « terres, voilà notre vrai champ de bataille. » H. de Yarennes étant entré en matière sur l'objet de son voyage à Kutaya, Ibrahim commença par couper court à toute discussion, en déclarant qu'il n'était que l'exécuteur docile des ordres de son père. Or, Héhémet-Âli demandait plus que la Syrie; il demandait le pachalik de Diarbékir, les districts d'Itchyla et d'Alaya, et, surtout le pachalik d'Âdana, c'est-à-dire un pied dans l'Asie-Mineure. De telles prétentions étaient exorbitantes : M. de Yarennes les combattit avec fermeté. Mais Ibrahim lui opposa une obstination qui semblait invincible.
Découragé et irrité, le négociateur français fat au moment de rompre la négociation et de quitter Kutaya : les prières de Réchid-Bey le retinrent. De son côté, Ibrahim consentit enfin : i"" à renoncer aux districts d'Itchyla et d'Alaya ; 2* à remettre à des arrangements ultérieurs le sort du pachalik de Diarbékir. Relativement à la cession d'Adana, il fut intraitable. Ce pachalik était comme une porte ouverte sur TAsie-Mineure, il complétait le système de défense de la Syrie, et, de plus, il produisait en abondance des bois de construction, ressource précieuse pour les chantiers de Méhémet-Ali.
Dans une dernière conférence, M. de Yarennes employa tout, jusqu'à la menace, pour faire céder Ibrahim. Il avait remarqué, dans le cours des précédentes discussions, que le moi protocole, prononcé devant le fils de Méhémet*Ali, suffisait pour le faire tressaillir : il s'attacha donc à lui mettre sous les yeux, comme conséquence inévitable de son obstination à abuser de la victoire, les protocoles de l'Europe occidentale coalisée contre l'ambition du pacha d'Egypte ; il fit plus : il lui rappela Navarin! Pendant que M. de Yarennes parlait, Ibrahim faisait des efforts visibles pour mettre un frein à sa colère : le sang lui était monté au visage ; il avait l'œil en feu; et toute son attitude trahissait la violence des sentiments dont il était agité. Il parvint néanmoins à se contenir, mais il demeura inébranlable ; et, sur
le dernier point en discussion, M. de Yaren* nés dut fléchir.
Ibrahim ne tarda pas à lui envoyer de riches présents. Le négociateur français était trop mécontent de son œuvre pour les accepter ; il répondit : « On croirait que je vous ai vendu la paix. » Il craignait, en effet, que les conditions accordées à Ibrahim ne parussent exagérées à la diplomatie européenne et n'amenassent des complications funestes.
Dans le temps même où l'on concluait à Kutaya l'arrangement qui rendait l'intervention russe inutile, cette intervention prenait des proportions de plus en plus effrayantes. Un corps d'armée, évalué à 24,000 hommes, se mettait en mouvement, et une division de Tescadre d'Odessa venait jeter 5,000 hommes de débarquement sur la côte d'Asie, visà-vis de Bujukdéré et de Thérapia. Il y avait dans un tel luxe de secours superflus une rare insolence. Le sultan les reçut néanmoins avec une affectation de gratitude qui, moins mensongère, n'en eût pas été moins honteuse. Il combla les officiers de marques d'estime et afficha pour la tenue des troupes une admiration bruyante, les battant par des comparaisons injurieuses pour ses propres soldats, et, jusque dans les plus petites choses, sacrifiant sa dignité impériale au désir de plaire à ses dangereux protecteurs. C'est ainsi qu'après avoir fait promettre son portrait à M. de Yarennes, ce qui est considéré en Turquie comme une haute faveur, il n'hésita pas, l'arrangement de Kutaya une fois conclu, à revenir sur sa promesse, de peur de mécontenter la Russie, qui feignait d'être irritée de l'importance des concessions obtenues par Ibrahim. Instruit de ce manque de parole et de ce que Mahmoud avait l'intention de faire pour en adoucir l'injure, M. de Yarennes refusa d'avance tout dédommagement et répondit : « Je vois bien que « décidément, la Turquie n'est plus qu'une « province turque. »
Et en effet, le 5 Mai, c'estrà-dire le lendemain du jour où la grande querelle de Méhémet-Ali et de Mahmoud se terminait d'une
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manière définilive par la soluUoQ de quelques difficultés relatives à la cession d'Adana, le comte Orloff arrivait & ConstantiDople.muni de pouvoirs extraordinaires. Etait-ce un défi ! L'empereur Nicolas avait-il voulu nous faire peur de soo ascendant oriental? On eut malaisément assigné une cause sérieuse à une mission dune solennité aussi tardive; car, déjàlbrahim se disposait à évacuer l' Asie- Mineure. Le 24 Mai, il abandonna Kutaya,
Le giutetl llourawiaff.
et, avant le mois de Juillet, il avait laissé le Taurus derrière lui.
Les Russes se décidèrent alors à délivrer Constant inople du poids de leur présence : il ne leur restait même plus l'ombre d'un prétexte. Toutefois, ils ne lâchèrent leur proie qu'après avoir obtenu de la condescendance du sultan un traité' qui, valable pour huit années, nouait entre la Russie et la Turquie une alliance défensive, et fermait aux vaisseaux de toutes les nations autres que la nation russe, le détroit des Dardanelles.