‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 12 sur 87 · Voir aux documents bUtoriques · texte numérisé non relu

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L'Europe prit ombrage de ce traité sans en avoir saisi la signification véritable. Au fond, les Russes n'avaient nul besoin — leur récente expédition le prouvait du reste — qu'une stipulation diplomatique leur conférât le droit d'occuper le Bosphore quand bon leur semblerait. Ce droit, ils le puisaient dans leurs précédentes conquêtes, dans leur prépondérance, daus leur voisinage, dans leur force. Le traité d'Unkiar-Skelessi n'avait donc que la valeur d'une bravade, mais d'une bravade habile; car elle parlait vivement à l'imagination des Turcs, el elle accoutumait l'Europe â trouver naturelle la suzeraineté de Saint-Pétersbourg sur Coastantinople.

On peut voir maintenant combien fut fatale aux intérêts de la France la manière dont s'engagea cette question d'Orient, source de tant d'orages. Nous ne saurions trop le répéter: dès qu'à tort ou k raison, le gouvernement français adoptait pour principe l'intégrité de l'empire ottoman et son maintien sous un prince légitime, il y avait folie ou mauvaise foi à permettre que Méhémet- Ali s'agrandît aux dépens de la Porte. La politique de l'amiral Ro^issîn était, par conséquent, dans le système auquel on se résignait, et la plus loyale et la plus sa°;e. Malheureusement, cette politique oscilla et se démentit d'une façon déplorable, grâce à l'inconsistance du gouvernement français et au désordre diplomatique qui eu fut le fruit. Entre le système que représentaient les mesures arrêtées en faveur de Mahmoud le 21 février par l'amiral Roussin, et las conditions consenties plus tard à Kutaya en faveur de Méhémet-ÂIi, il y a un abîme. Or, de ces deux systèmes, le premier, qui avorta, ébranlait notre crédit auprès du pacha d'Egypte ; le second, qui prévalut, ruinait notre influence auprès du sultan. Le premier tendait â nous aliéner Alexandrie, le second Constantinople. Il est vrai que c'était à noire médiation que Méhémet-Ali semblait devoir le couronnement de ses conquêtes ; mais quel mérite une pareille médiation pouvait-elle I avoir à ses yeux, après nos sommations me-

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nsçantes et sa déclaration formelle qu'il ne céderait pas ?

Quant au résultat matériel des négociations, et en laissant de cAté leurs conséquences morales, il faisait évidemment les affaires, non de ta France, mais des Russes. Car, livrer à Mébémet-AU toute la Syrie et les portes de l'Âsie-Hineure, c'était couper en deux l'empire Ottoman, c'était l'affaiblir, c'était rendre la dépendance de Mahmoud & l'égard de l'empereur Nicolas plus nécessaire et plus complète, c'était avancer pour Constantinople, et sans compensations pour nous, l'heure fatale de la servitude. Si, malgré tout cela, le cabinet de Sainl-Pétersbourg se montra contraire aux prétentions de Héhémet-Ali et mécontent des avantages qu'on faisait, c'est qu'il entrait dans la politique russe de protéger Mahmoud. D'ailleurs, de quel prétexte la puissance moscovite aurait^ elle couvert son irruption dans le Bosphore, si elle n'y avait paru en qualité de protectrice?

Ainsi se termina notre premifere campag;ne diplomatique en Orient. La suite, comme on le verra, répondit au début !

Vers la même époque, le cabinet des Tuileries contractait envers celui de Saint-James un engagement qui passa presqu'inaperQu alors, enseveli qu'il était dans l'ombre des chancelleries, mais qui devait, quelques années plus tard, réveiller en France des haines mal éteintes et y soulever de formidables débats.

Nul n'ignore eu quoi consiste la traite, cet inf&me recrutement d'esclaves, ce hideux commerce de chair humaine, que Mirabeau flétrissait si énergiquement lorsqu'il donnait aux vaisseaux négriers le nom de bières ambulemtes. Le 16 pluviôse an II (1794), la Convention française avait eu la gloire d'abolir, par une convention qu'annula Bonaparte, non seulement l'esclavage, mais la traite, qui perpétue l'esclavage au moyeu du vol des nègres africains. L'exemple fut suivi par TAngleterre : en 1806, le parlement anglais, aune très forte majorité, proscrivit la traite. 11 ne faisait eu cela que compléter la politi-

que à laquelle les nègres des colonies anglùses avaient dû leur liberté. On a cru et on a dit, dans presque tous les pays de l'Europe, qu'en décrétant l'abolition de l'esclavage, le gouvernement anglais avait caché sous le manteau de la philanthropie les calculs d'un égoïsme profond; qu'il avait voulu, par l'émancipation des nègres, ruiner la culture du sucre des Antilles, pour assurer à son sucre indien la possession du marché do l'uni-

Welborforee. (l-5y-183J.)

vers. Les combinaisons machiavéliques, sur lesquelles l'aristocratie anglaise a fondé sa domination et le maintien de l'esclavage dans les Indes-Orientales, autorisent l'hypothèse, mais ne suffisent pas pour permettre l'affirmation. Attribuer avec légèreté à des motifs sordides les actes qu'expliquent naturellement des raisons puisées à ces grandes sources du cœur qui ne sont jamais tout-&fait taries, c'est tenir en trop petite estime et soi-même et l'humanité. II faut, d'ailleurs, reconnaître que c'est la nation anglaise, et non le gouvernement anglais qui l'a poussé enfin, ce cri d'émancipation, l'un des plus

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solennels et des plus puissants qui aient jamais retenti dans le monde. Sans les efforts des quakers et des diverses sectes religieuses de TAngleterre, sans leurs prédications et le mouvement imprimé à Topinion publique, la résistance opposée à Timmortelle motion de Welberforce n'eût peut-êlre pas été vaincue. Quoi qu'il en soit, après avoir proclamé l'émancipation des esclaves dans ses propres colonies, le gouvernemeat anglais se trouvait amené à vouloir que l'émancipation eût lieu dans les colonies étrangères, et la question d'humanité devenait ainsi pour lui une question d'intérêt. Aussi n'avait-il cessé de poursuivre l'abolition de l'esclavage et la destruction de la traite, avec celte persévérance qui caractérise les Anglais. Après la révolution de 1830, l'occasion lui parut bonne pour faire servir la France à l'accomplissement de ses desseins ; et, le 30 novembre 1831, le comte Horace Sébastiani et le vicomte Granville signaient, au nom de leurs Cours respectives, un traité ayant pour objet la répression de la traite des noirs.

Ce traité portait que, dans des. parages qu'il déterminait en les spécifiant, chacune des deux nations aurait le droit de visiter les navires de commerce de l'autre ; que le nombre des bâtiments à investir de ce droit serait fixé, chaque année, par une convention spéciale ; qu'il pourrait n'être pas le même pour l'une et l'autre nation, mais que, dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une ne devrait être de plus du double de celui des croiseurs de l'autre; que les navires capturés pour s'être livrés à la traite, ou comme soupçonnés d'être armés en vue de ce barbare trafic, seraient, ainsi que leurs équipages, remis sans délai à la juridiction de la nation à laquelle ils appartiendraient, sauf à n'être jugés que d'après les lois de leurs pays respectifs.

Rien de plus sacré, rien de plus auguste que le but avoué de ce traité. L'Europe ne saurait tolérer, sans s'avilir, un commerce de marchandises humaines. Il lui est commandé de flétrir les négriers comme des misérables, de les poursuivre et de les châtier

comme des assassins. S'il a été admis par toutes les nations civilisées qu'en temps de guerre on pourrait visiter les vaisseaux neutres soupçonnés de porter des armes à l'ennemi, pourquoi ne serait il pas admis qu'en temps de paix on pourra visiter les navires soupçonnés de porter 'à la servitude sa pâture vivante? Si le pirate, qui vole de l'or, n'est point protégé par le pavillon dont il cherche à couvrir ses rapines, pourquoi n'en serait-il pas de même du négrier, qui fait métier de voler des hommes? Malheu^ reusement, le traité passé à ce sujet entre la France et l'Angleterre tendait à la réalisation d'un bon principe par un moyen détestable. Pour avoir raison de la traite, il aurait fallu en appeler, contre une telle infamie, à une croisade de toutes les Puissances, unies cette fois par le double lien de la religion et de l'humanité ; il aurait fallu pourvoir à l'établissement d'une flottille neutre, commissionnée, non par telle ou telle nation en particulier, mais par l'Europe*. Et en effet, pour rendre inefficace la convention du droit de visite, ne suffisait-il pas qu'une seule nation refusât son concours, l'Amérique, par exemple, qui se déshonore en tolérant l'esclavage, elle qui se dit républicaine. L'Amérique ne fournissait- elle pas aux négriers un moyen infaillible de se soustraire à toute poursuite en arborant le pavillon américain? Le traité signé entre MM. Sébastiani et Granville était donc attaquable sous ce rapport. Il avait, de plus, l'inconvénient grave de donner aux Anglais, tyrans bien connus, tyrans incorrigibles des solitudes de la mer, le prétexte de vexer notre marine, d'entraver notre commerce, d'humilier nos matelots, de contrôler nos mouvements avec insulte, et

1. Celte solution, lorsque plus tard le droit de visite fut débattu, cette solution a été celle de tous les esprits sincères et élevés. Mais hélas I C'est sur la difficulté d'exécution que les adversaires de la mesure ont triomphé I Les souverains s'entendent aisément et n'ont pas de peine à former des congrès, lorsqu'il s'agit pour eux de tyranniser les peuples avec ensemble ou de se les partager ainsi qu'un vil bétail ; mais il parait qu'entre ces mêmes souverains l'union devient très difficile, lorsqu'il ne s'agit plus que d'arracher à quelques brigands des milliers de pauvres victimes 1....

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tout cela au nom de la philanthropie, artificîeusement invoquée. Il est vrai, que le droit étant réciproque, la voie des représailles nous restait ouverte; mais, outre que le traité rétrécissait devant nous cette voie en auto* risant TAngleterre à entretenir deux fois plus de croiseurs que la France, tout système de représailles mène à la guerre, et la témérité est grande de déposer au fond d*une alliance le germe d'inévitables discordes*.

Et pourtant, ce fut ce traité, si mal conçu et si dangereux, que le gouvernement français, en 1833, consentit à confirmer et à étendre. S'il avait pu rester un doute sur les arrière-pensées de T Angleterre, il aurait été levé par les clauses de la convention supplémentaire que signèrent à Paris, le 22 mars t833, le vicomte Granville et le duc de Broglie, notre ministre des affaires étrangères. Car la convention supplémentaire ne se bornait pas, comme on Ta prétendu depuis, à développer les principes posés et à résoudre les diflicultés qui s'étaient présentées dans l'exécution du traité primitif; elle tendait à en modifier la nature et les effets. C'est ainsi qu'il était stipulé dans l'article 6 que tout bâtiment de commerce des deux nations serait présumé de plein droit s'être livré à la traite des noirs ou avoir été armé pour ce trafic, si l'on trouvait à son bord : des écou* tilles en treillis et non en planches ordinaires ou des planches en réserve propres à établir on pont volant, ou des chaînes et des menottes, ou une plus grande provision d'eau que les besoins d'un bâtiment marchand n'en exigent, ou trop de gamelles et de bidons, ou trop de riz, de farine, de manioc du Brésil, de blé des Indes.... ^

Considère» comme indices de crimes, des chaînes et des menottes, on le pouvait assurément ; mais permettre d'avance qu'un navire fût détourné de sa destination, enlevé à son commerce, traîné dans un port pour y subir les lenteurs et les désagréments d'un

1. Voilà ce que n'a peut-être pas suftisammeut pesé H. Sehœlcher, le plus noble assurément et le plus sérieux <le tous les défendeurs de ce traité du droit de visite, devenu si célèbre.

t. Voir aux documents historiques.

procès, parce qu'il aurait plu à un étranger de trouver à bord un peu trop de farine ou de riz, n'était-ce pas donner au droit de visite une extension dérisoire et propre à en changer le caractère? N'était-ce pas exposer la marine marchande à des exactions de toute espèce, contre lesquelles il n'y aurait de recours qtie dans des représailles brutales? Il était fort étrange que le cabinet des Tuileries, si passionné pour la paix, l'eût mise ainsi à la merci de tous les hasards ! Il était étrange qu'il la fît dépendre de l'injustice ou de la grossièreté du premier marin venu ! Et en faut-il davantage pour indiquer combien était impérieuse, à cette époque, l'influence de l'Angleterre aux Tuileries?

L'attitude des ministres français vis-à-vis du Portugal ne révélait pas moins clairement le fond de leur politique, toute de condescendance et de peur. Depuis longtemps, le Portugal était troublé par la lutte de deux frères, don Pedro et don Miguel ; et l'un et l'autre, avec un acharnement implacable, ils poursuivaient la victoire : une couronne en était le prix. Après de nombreuses vicissitudes, le père de doua Maria s'était rendu maître de Porto, et don Miguel l'y assiégeait. Porto n'était qu'un point bien petit sur la carte, et cependant l'Europe entière avait Tœil fixé sur ce point, d'où pouvaient jaillir les premières étincelles dun embrasement général. Contempteur déclaré des chartes modernes, et franchement despote, don Miguel avait les sympathies des Puissances ultra-monarchiques du Continent, il en recevait des encouragements, des secours ; et il s'appuyait, en outre, sur le peuple, dont l'ignorance fait si aisément pacte avec le despotisme, dans tout pays où la superstition a passé. Don Pedro apportait au Portugal une charte à la façon des Anglais : il invoquait, par conséquent, à l'appui des droits de doua Maria, sa fille, la Grande-Bretagne et la France.

. Le gouvernement français fit des vœux pour don Pedro, et n'osa faire davantage. Appelé à Porto pour y soutenir de ses talents militaires et de sa vieille expérience la cause constitutionnelle, le général Solignac n^a-»

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Tait trouvé dans le cabinet des Tuilories que réserve et froideur. Aucune somme d'argent ne fut mise, même en secret, à sa disposition; on voulut bien couvrir d'une tolérance timideles démarches auxquelles il se livrait pour rassembler autour de lui des compag;nons de guerre, mais on eut soin de se ménager le moyen de désavouer toute participation officielle au mouvement. La duchesse de Bragance, qui était alors à Paris, et qui eût

Le (i^aéral Soligoac.

volontiers mis ses diamants en gages pour obtenir des secours efficaces, dut se résigner h cette situation d'esprit oh l'espérance tient moins de place que l'inquiétude; enfia, le général Solignac n'eut à jeter dans la balance que le poids de son nom et de son épée.

Il faut le dire, la conduite du cabinet de Saint-James fut ici plus pusillanime encore et bien plus incertaine que celle du cabinet des Tuileries. Dirigée eu 1833 par le comte Grey et les whigs, que le triomphe de la réforme avait portés aux affaires, la politique anglaise semblait avoir perdu sa clairvoyance et sa vigueur ordinaires. Les wigs

ne pouvaient ignorer de quelle haine don Miguel était animé contre eux; ils s'exposaient donc, en ne prêtant point à don Pedro un appui décisif, au danger de voir un prince ennemi s'installer définitivement sur le , trdne du Portugal, royaume qu'ils regardaient, depuis le traité de Méthuen, comme une colonie anglaise. Au reste, lord Wellington et lord Aberdeen, prédécesseurs du comte Grey et de lord Palmerston, n'avaient pas eu, à l'égard du Portugal, une politique moins inconsistante. Car ils avaient Qélri et soutenu don Miguel tour h, tour^ TantM c'é- (Mt lord Aberdeen faisant tomber, du haut de la tribune anglaise, sur la cruauté et la I&cheté de don Miguel, un retentissant an^thëme : tantàt, c'était lord Wellington ordonnant aux croisières anglaises de foudroyer le navire monté par le général Saldanha et quelques autres partisans de don Pedro. Ordre barbare qui a fait dire que l'Angleterre avait tenu en réserve, pour le service de don Miguel, des boulets dérobés au bombardement de Copenhague !

Dans cet état de choses, don Pedro ne s'abandonna pas lui-même. Guidé par le général Solignac, et puissamment secondé par les aventuriers intrépides que lui avait fournis ce sol de France, nid de soldats, il soutint le siège de Porto avec une remarquable constance. Mais ses efforts tendaient à l'épuiser; appuyé, au sud du Douro, sur un corps de 6,000 hommes, don Migùol comptait, au nord, 17,000 combattants, et c'est à peine si le nombre des assiégés s'élevait k 13,000 ; la famine avait sévi dans Porto ; le choléra y avait marqué son passage ; la patience des babitanls menaçait de se lasser; pas de main assez forte pour tenir longtemps les liens de la discipline, dans une garnison composée de tant d'hommes appartenant à des nations diverses; Sartorius, commandant de la flotte de don Pedro, s'était mis en pleine révolte, s'était éloigné de la cdte, et il avait fallu l'apaiser d'abord, le remplacer ensuite.... Que de raisons pour qu'on se résolût à précipiter le dénoûment ! Ce fut l'avis du général Solignac. Dans un conseil de guerre

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assemblé en vae de quelque décision énergique et définilive, il proposa d'aller droit k l'eanemi, de lui passer sur le ventre et de paraître à Liebonne l'épée à la main. Toutes ses dispositions étaient prises, il avaitétudié le terrain, pesé départ et d'autre les courages, et répandait de la victoire. La majorité du conseil en décida autrement : on pensa qu'il valait mieux envoyer dans les Algarves qui ne demandaient qu'un signal pour se soulever, un corps de 4,000 hommes, tandis qne don Pedro attendrait dans la place le résultat de cette diversion. Le général Solignac avait vu germer autour de lui de sourdes hostilités j il ne possédait pas, quoique major-général de l'année, toute la force qui lui eût été nécessaire; dans le dernier conseil de ^erre, il avait eu le chagrin d'entendre son propre aide-de-camp^ M. Duverger, combattre son opinion : il se démit du commandement et quitta Porto, craignant bien que le pfere de dona Maria ne perdit la partie, faute d'audace et de nerf.

Mais de nouvelles et heureuses circonstances étaient venues en aide à la fortune de don Pedro. Le duc de Palmella qui, comme instrument des Anglais, était au Portugal ce que H. de Talleyrand était h la France et H. Van de Weyer & la Belgique, le duc de Palmella s'était occupé de réunir en Angleterre, pour le compte de la cause constitutionnelle, des ressources financières. Le succès couronna ses démarches comme il avait, une fois déjà, couronné celles que, dans le même but et dans le même pays, avait faites M. Mendizabal. L'argent obtenu servît à des levées de volontaires, et des marins anglais se montrèrent à Porto, commandés par le capitaine Napier, véritable homme de mer. A partir de ce moment, tout ne fut pour don Pedro que triomphe et prospérité. Les couleurs de dona Maria ne tardèrent pas k flotter sur le royaume des Algarves, que le duc de Terceire venait de soumettre en courant. Avec trois frégates, une corvette, un brick, un petit scbooner, Napier avait rencontré, à la hauteur du cap Saint-Vincent, là flotte miguéliste, composée de deux vais-

seaux de ligne, de deux frégates, de trois corvettes, de deux bricks et d'un chebec. Malgré l'inégalité des forces, Napier n'hésita pas k présenter le combat. Il attaque la flotte ennemie avec une impétuosité irrésistible, la disperse, s'en empare. La marine de don Miguel anéantie, une consternation profonde se répand dans son année. Le duc de Terceire hâte le pas vers la capitale, emporte la ville de Sétubal, et taille en pièces un corps

de six mille miguélistes, dont le chef, Telles Jordao, reste sur la place. Le duc de Cadaval, gouverneur de la capitale, s'enfuit plein d'épouvante ; Lisbonne ouvre ses portes ; la population se presse au devant du vainqueur, avec ces cris confus qui saluent toutes les victoires ; et, à la tète de quinze cents hommes, le duc de Terceire prend possession de la ville au nom de dona Maria. C'était le 24 juillet 1833. Le lendemain 26, M. de BounAont, arrivé depuis quelques jours au camp de don Miguel, livrait à la ville de Porto on assaut furieux et inutile. Des Qots de sang y coulèrent, les tranchées furent

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comblées de morls. Mais M. de Bourmont dut rentrer dans son camp Tàme navrée:

bien que la lutte pût se prolonger longtemps encore, tout semblait présager Ja chute de don Miguel, et les légitimistes français le voyaient déjà emportant avec lui le dernier lambeau des monarchies.

La nouvelle de ces événements fut doublement agréable à Louis-Philippe: ils servaient ses intérêts dynastiques sans ravoir compromis aux yeux des Puissances continentales. Mais TËspagne lui préparait de graves inquiétudes.

A voir les brusques péripéties, les revirements soudains qui rendaient si changeante, dans ce pays, la physionomie de la politique, on se fut volontiers persuadé que le sort de la nation y dépendait du temps que son vieux roi malade mettrait à mourir. Et rien ne paraissait mieux le prouver que la scène extraordinaire dont 1^ palais de la Grandja, Tannée précédente, avait été le théâtre. Ferdinand VII était sur le point d'expirer. Un ancien domestique, devenu successivement ministre et favori du roi d'Espagne, M. Calomarde, s'empare du chevet de l'agonisant. Gagné par les apostoliques, il épie le moment où la raison déjà si faible do Ferdinand s'affaisse et succombe, le moment où autour de lui les ténèbres

s'épaississent Il le presse alors, il le

domine, il arrache à sa main défaillante la révocation do la pragmatique qui laissait à la jeune Isabelle, au détriment de Don Carlos, rhéritage de la couronne d'Espagne. Cela fait, on répand que Ferdinand est mort, que don Carlos lui succède. Aussitôt le peuple de s'agiter, les ambitieux de composer leur attitude, les libéraux de craindre, et les apostoliques d'insulter àleurs ennemis abattus. Dans son inexpérience et dans son trouble, Christine ne savait ni ce qu'on devait faire, ni ce qu'on pouvait oser. Toutà-coup, du midi de l'Espagne, accourt l'infante Louise Charlotte, Aussi indignée que Christine et plus résolue, elle paraît inopiné* ment au palais de la Granja, pousse à Calomarde, l'apostrophe en termes violents, le

menace ; et même on raconte qu'elle porte la main sur lui. De sorte qu'autour du lit sur lequel gisait, dans tout le néant de son humaine grandeur, un monarque à demiéteint, parents, ministres, serviteurs, s'étaient réunis en tumulte pour se disputer les bénéfices de son agonie! Genre de spectacle bien digne du régime des monarchies pures ! Vint un coup de théâtre: Ferdinand n'était pas mort ! On devine le reste. Ce fut le tour des apostoliques de trembler, et des libéraux de se montrer insultants. Ferdinand peu à peu sembla se ranimer, la pragmatique fut remise en honneur et Calomarde envoyé en exil, Christine reprit la direction des affaires.

Mais en même temps, M. Zéa-Bermudez était appelé au pouvoir. Or, son système se réduisait aux deux points que voici : 1^ maintien du régime absolu combiné avec certaines réformes administratives; 2" consécration des droits d'Isabelle. En eiTet , quelques améliorations secondaires furent tentées, et les Cortès par états convoquées à Madrid pour y prêter à Isabelle II, déclarée princesse des Asturies, le serment de fidélité. Vouloir le despotisme, c'était armer contre soi les partisans de la jeune reine, qui tous voulaient une constitution; reconnaître Isabelle, c'était armer contre soi les partisans du despotisme, qui tous s'étaient rangés sous la bannière do don Carlos. Rien n'était donc plus impolitique et moins durable que le système de M. Zéa. Les conséquences en furentd'uneincroyablebizarrerie.

Quoique la querelle de Don Carlos et d'Isa* belle en Espagne, celle de don Miguel et de dona Maria en Portugal, celle de Louis Philippe et du duc de Bordeaux en France, ne découlassent point des mêmes causes et n'eussent point la même nature, il existait néanmoins entre don Carlos, don Miguel, le duc de Bordeaux d'une part, et de l'autre, Isabelle, dona Maria, Louis-Philippe, un lien politique fortement noué. C'est ce que M. Zéa fut conduit à méconnaître. Comme sujet d'Isabelle, il avait à combattre don Carlos : comme fauteur du despotisme, il

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eut à soutenir don Miguel par qui don Carlos était encouragé et secouru. Jamais résultats plus contradictoires ne dénoncèrent la faus«seté d'un système politique. N'importe: ce système tenait tant de place dans les cou* victions de M. Zéa, qu'il mit à en poursuivre le succès avec une fermeté calme et noble dont auraient pu s'honorer les plus grands ministres. L'Angleterre lui ayant adressé des représentations assez vives sur la forme qu'il donnait à ses sympathies pour don Miguel, il n'hésita pas à répondre avec hauteur, déclarant que, si les Anglais entraient en Portugal au nom de don Pedro, lui, au nom de don Miguel, il y ferait entrer sur-le-champ les Espagnols.

Yoilà sur quels principes reposait la politique de TEspagne, lorsque, le 29 septembre 1833, Ferdinand YII rendit le dernier soupir. Sa vie n'avait été qu'un tissu de basses bouffonneries associées à des instincts de cruautés. Son imbécillité sanguinaire l'avait fait tour à tour esclave de son entourage et tyran de son peuple. Il mourait, léguant à sa jeune femme une régence orageuse ; à sa fille, encore enfaut, une royauté en litige ; à son pays, la guerre civile.

La mort du roi d'Espagne ne fut pas plutôt connue à Paris, que le Conseil s'assembla. Reconnaltrait*on la jeune Isabelle ?

C'était renverser l'œuvre accomplie par Louis XIY, lorsqu'il avait fait passer les Pyrénées, non seulement à son petit-fils, mais encore à ce droit salique, si essentiellement français. Or, le maintien du droit salique en Espagne était du plus haut intérêt pour la France, puisqu'il écartait d'elle tous les périls d'un mariage qui auraient pu rendre l'Espagne anglaise, ou faire revivre à Madrid l'influence autrichienne. Convenait-iL de rendre possible quelque autre Charles- Quint? Y avait-il prudence à tenir ouverte aux AngliGÛs, pour qu'ils vinssent nous attaquer par terre, la porte des Pyrénées? Nous menacer en débarquant sur nos côtes, l'Angleterre ne le peut sans courir risque d'être jetée à la mer; mais, du côté des Pyrénées, ses agressions sont bien plus sûres pour

elle, bien plus dangereuses pour nous. Au point de vue national, il importait donc d'empêcher, en prenant parti pour don Carlos, qu'une femme n'appelât un beau jour sur le trône d'Espagne un prince étranger, et ne nous priviltt ainsi d'une alliance indispensable.

D'un autre côté, l'on avait à répondre : d'abord, que cette éventualité d'un mariage pouvait tourner en notre faveur aussi et plus aisément qu'en faveur d'une Puissance étrangère ; ensuite, que soutenir en Espagne les droits de la branche masculine, c'était couronner, dans don Carlos, le plus cruel ennemi de la maison d'Orléans et de sa rovauté de fraîche date.

La première considération touchait faiblement Louis-Philippe : il avait trop peur du Continent pour nourrir l'espoir de marier un de ses fils à la jeune Isabelle ; mais ridée que le triomphe de don Carlos était un acheminement au retour du duc de Bordeaux, avait suffi pour le décider, sa politique étant tout entière dans sa passion dynastique. L'opinion du roi fut celle de ses ministres. La reconnaissance de la reine d'Espagne obtint leur adhésion unanime, bien qu'un partisan de don Miguel, M. Zéa, eût été conservé au ministère par Christine. Et M. Mignet reçut mission d'aller porter è Madrid cette importante nouvelle.

M. Tbiers commençait à exercer dans le Conseil, même pour les questions qui ne concernaient pas son département, l'influence à laquelle l'appelaient son aptitude uni* vorselle, sa nature insinuante, son activité et l'incontestable supériorité de son talent. Le roi l'aimait, d'ailleurs, parce que lui trouvant un esprit léger et un caractère facile, il se flattait de le dominer. M. Thiers mit donc à profit les circonstances pour engager la politique du Cabinet dans les voies où il se proposait de la conduire, conformément à des vues que nous aurons occasion plus tard d'exposer et de développer. Il fit entendre à ses collègues et au roi que reconnaître la reine d'Espagne impliquait l'obligation de la secourir au besoin ; qu'il était

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digne d'un pays tel que la France de donner à son assentiment la valeur d'un bienfait et Tautorité d'un haut patronage ; qu'il ne fallait pas se laisser prendre au dépourvu par la tempête qui se formait au-dessus des Pyrénées et pouvait fondre, du haut des montagnes, sur nos provinces du midi ; qu'en un mot il étail utile, nécessaire même de lever un corps d'observation de SO.OOO hommes.

Quoique systématiquement opposé à tous les actes de vigueur, le roi approuva le projet. Il jugeait que lever un corps de 80.000 hommes, ce n'était pas s'imposer rengagement de l'envoyer à l'ennemi ; et c'en était assez pour le décider. Car le roi manquait complètement de prévoyance. Doué d'une sûreté de jugement peu commune, lorsqu'il ne s'agissait que de statuer sur les choses du quart d'heure, sur les accidents isolés de la politique, il était incapable d*apprécier les événements dans leur ensemble et de saisir leur enchaînement logique. La faculté de généraliser lui était étrangère à un point extraordinaire. Souvent il lui arrivait d'admettre le principe, sauf à éluder ensuite la tyrannie des conséquences par de pénibles détours ou des artifices dangereux. Sa politique, pour tout dire, était un provisoire éternel. La proposition que lui faisait M. Thiers n'ayant rien d'impérieux, rien d'actuellement décisif, il n'hésita pas à l'admettre, faute d'en apercevoir la portée et les résultats lointains. Il convient d'ajouter qu'en thèse générale Louis- Philippe, qui avait pris racine dans la paix, se prêtait cependant, et très volontiers, à toute mesure ayant pour but Fagmentation de l'armée.

« Qu'il est beau, disait-il un jour à un de « ses ministres qui lui montrait le chiffre c< des troupes disponibles, qu'il est beau « d'avoir sous la main des forces aussi con- « sidérables, et de ne s'en point servir ! » Mot qui eût pu paraître philosophique et profond, si, en France, la garde nationale eût été seule employée à contenir les mécontents !

Après avoir obtenu Tagrément du roi pour

la levée des 50.000 hommes, M. Thiers n'eut pas de peine à obtenir l'assentiment du marécha' Soult, ministre de la guerre. Il déplaisait au maréchal, pour lequel il n'avait, de son côté, aucune sympathie, mais il lui prêtait, devant les Chambres, avec une complaisance si utile, le secours de sa brillante parole, qu'il avait fini par s'imposer à lui.

Il n'y avait plus à gagner que M. Humann, ministre des finances ; et ici la résistance fut opiniâtre. M. Humann faisait consister le génie d un grand financier dans l'art des petites économies ; et, de toutes les dépenses, celles qui lui répugnaient le plus étaient celles qui avaient trait à l'augmentation de l'armée. Aussi eut-il soin d'objecter que les fonds manquaient pour la mesure proposée ; qu'il y aurait lieu, par conséquent, à une demande de crédit qu'on n'était pas sûr de voir accueillie avec faveur ; qu'on s'exposait gratuitement à des orages parlementaires dont on ignorait les suites; que, pour son compte, il ne se souciait nullement de jouer sa responsabilité sur un coup de dé. M. Thiers insista, il représenta que la cause de Christine était la cause de la révolution de juillet elle-même, il se fît fort d'en convaincre la Chambre, et l'emporta enfin.

Les débats duraient depuis plusieurs jours : le Conseil s'assembla une dernière fois pour arrêter d'une manière définitive la mesure en discussion. Quel fut l'étonnement du roi et de M. Thiers, quand tout^-à-coup le maréchal Soult s'écria, en parlant des nouvelles troupes qu'il s'agissait de lever : « Je n'en ai pas besoin ! » Cette sortie à laquelle personne ne s'attendait, émut vivement le roi, qui, à ce qu'on raconte, s'emporta jusqu'à dire : « Monsieur le maréchal, vous faites « du gâchis. — Le maréchal Soult ne fait « pas de gâchis », répliqua le ministre, en proie à un ressentiment contenu. Et il sortit brusquement. Le changement imprévu qui s'était manifesté dans son opinion fut attribué par certains de ses collègues à des préventions que lui aurait bassement suggérées un agent subalterne. Cet agent lui aurait

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fait croire qu'on n'avait mis la mesure sur le tapis que pour le compromettre devant les Chambres et le laisser tomber sous le coup d'un vote improbateur. Rien n'était plus invraisemblable. Quoiqu'il en soit, la démission du maréchal Soult paraissant imminente, le roi lui écrivit, pour le calmer, une lettre convenable. Lui, recevant le message avec humeur, il se contenta de répondre qu'il verrait ce qu'il avait à faire. Il fallait songer à lui donner un successeur : on jeta les yeux sur le maréchal Maison. Hais cédant bientôt à des conseils autres que ceux de la colère, le vieux ministre de la guerre remit à temps le pied dans les affaires publiques ; ei la bonne harmonie rentra au sein du Conseil.

Telle se présente au jugement de l'histoire la politique extérieure suivie en 1833 par le gouvernement français. En Orient, elle fut incertaine, irréfléchie, aveugle, pleine de contradictions. Yis-à-vis de l'Angleterre, elle se résuma dans un engagement d'une témérité rare. Absolument nulle à l'égard du Portugal, elle prit à l'égard de l'Espagne un caractère de décision qu'il faudrait louer, si l'on y eût donné suite. Au fond, Tannée 1833 ne fut marquée ni par le nombre ni par l'éclat des événements. Hais beaucoup de solutions y furent préparées, et la Providence y posa devant les passions des hommes plus d'un problème important et redoutable.

Expédition de Savoie. *- Association de la Jeune Italie; ses principes; son organisation; son but. — Mazzioi et Ramorino. — Rapports de Matrini avec les républicains français^ sages appréhensions de Buonarotti; son portrait. — Entrevue de Mazrini et de Ramorino à Genève ; plan adopté. — Mouvement sur la SaVoie ; comment il échoue. Influence de cet échec sur l'attitude du gouvernement français. -» Une lutte terrible se prépare entre le pouvoir et le parti républicain. — Poi^uites contre M. Gabet. — Mort tragique de Dnlong. — Loi contre les crieurs publics ; scènes d*faorreur. — Loi contre lee associations; une grande bataille se prépare. — Affaire des 25 millions. -* Démission du duc de Broglie. — Intrigues secrètes. — Remaniement ministériel. — Symptômes avant-coureui*s d'une révolution.

Nous entrons dans une époque remplie de tempêtes. Réduit en 1833 à une sorte de sommeil agité, Tesprit révolutionnaire allait se réveiller à Lyon, impétueux et terrible.

Ce fut en Savoie qu'il éclata d'abord. Il avait eu son point de départ à Genève^ et il

devait s'étendre sur l'Italie tout entière pour en changer la face. Ces premiers mouvements ne présentent donc pas, à proprement parler, une physionomie française ; mais ils émanaient de la révolution de 1830 : ils étaient de nature à influer puissamment sur

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le cours de ses destinées ; ils se liaient d'une manière intime aux mouvements de l'esprit français ; ils tenaient en éveil, au milieu de la France attentive, de nobles sympathies et des espérances qui ne demandaient qu'à être encouragées ; enfin, ils se combinaient avec les efforts du parti démocratique dans le Jura, à Lyon, et à Grenoble. Sous tous ces rapports, ils valent que nous leur consacrions quelques pages; d'autant qu'ils ont été jusqu'ici imparfaitement connus et mal appréciés.

De conspirateur, Charles Albert était devenu roi de Sardaigne. Ses trahisons n'étaient un mystère pour aucun de ses anciens complices. Et cependant, quand elle vit un des siens sur un trône, la vieille charbonnerie ne put se défendre d'un tressaillement d'orgueil et d'espoir. Le monarque ne tiendrait il pas quelques-unes des promesses du prince? Plusieurs le crurent, et une lettre fut publiée qui lui rappelait son passé. Charles Albert y répondit par des poursuites, par des menaces de proscription. Les patriotes italiens comprirent alors qu'un prince qui les avait eus pour confidents ne pouvait plus ôtre que leur ennemi. L'association, connue sous le nom de la Jeune Italie, s'organisa.

A la différence du carbonarisme qui avait été sceptique et libéral, la Jeune Italie fut profondément religieuse et démocratique.

Elle avait pour fondateur et pour chef M. Mazzini, pour but Tindépendance et Tunité de l'Italie, pour symbole une branche de cyprès, pour devise ces mots : Maintenant et toujours (ora e semprè), pour moyens l'insurrection et la propagande, Tépée du conspirateur et la plume du journaliste. Ses principes, la Jeune Italie les répandait par un journal établi à Marseille ; sa campagne révolutionnaire, elle la préparait par des comités mystérieux formés dans la Lombarâie, dans la Toscane, dans les Etats du pape, et en dernier lieu à Naples. La conspiration recruta bientôt dans la jeunesse italienne des soldats nombreux et dévoués ; elle prit racine dans l'armée et, plus particulièrement, dans le corps d'artillerie. Quelques hommes

. de diverses provinces devaient composer le gouvernement insurrectionnel, pouvoir d'exception qui aurait duré autant que Tinsurrection elle-même, c'est-à<dire jusqu'au jour où l'Autriche n'aurait plus possédé un pouce de terrain en Italie. Ce jour-là un congrès national, né du suffrage universel à deux degrés, se serait rassemblé à Rome, et devant lui se seraient anéanties toutes les auto^ rites issues de l'orage. An mouvement intérieur devaient correspondre des tentatives venues du dehors.- On adoptait le système de la guerre par bandes^ parce que c'était celui qui, selon l'opinion de Mazzini, se conciliait le mieux avec les inspirations du patriotisme, parce qu'il consacrait par une multitude de faits d'armes chaque pierre de la patrie, parce qu'il n'étouffait pas sous le poids de la régularité militaire la spontanéité des vertueux élans, parce qu'enfin, comme l'avait dit Napoléon, ce n'était point par la charge en douze temps qu'on défendait les Thermopyles.

Une idée fausse domina, malheureusement, toutes ces^ombinaisons. Le sentiment national s'était attiédi en Italie, -même parmi les patriotes les plus sincères, par l'habitude où étaient les Italiens depuis 1830 de tourner les yeux vers la France et de n'espérer qu'en elle. Mazzini et ses compagnons voulurent réagir contre cette tendance, mais ils la combattirent avec excès. Victimes d'une honorable illusion, ils s'imaginèrent qu'en Italie, où le peuple n'apaslapuissance de l'extrême misère, un appel à l'indépendance suffirait pour faire sortir de terre des bataillons de citoyens ; ils crurent que l'Italie, énervée par un long esclavage que le bien-être matériel dissimulait, trouverait néanmoins en elle la vigueur nécessaire pour substituer son initiative révolutionnaire à celle de la France, et conduire vers la démocratie la marche du monde. L'erreur était grande et devint funeste. Les chefs de la conspiration se virent arrêtés à chaque pas par l'inexpérience, la méfiance, le défaut d'énergie, l'incertitude, fruits amers de quatre siècles d'espionnage et de servitude. Le gouvernement sarde n'i-

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gnorait pas qu'on Tentourait d'embûches, et il veillait.^Une circonstance, insignifiante en soi, le mit sar la voie du complot. Deux sous-officiers artilleurs, dont Tun avait reçu de l'autre des ouvertures, se prirent de querelle au sujet d'une femme et tirèrent le sabre. On les arrêta et, au moment de l'arrestation, l'on d'eux murmura des paroles de vengeance qui étaient un commencement de révélation. Le gouvernement fit faire aussitôt des perquisitions dans les sacs des artilleurs. Quelques fragments d'imprimés, une liste de noms sont trouvés : les arrestations commencent. La terreur est à Gènes, à Turin, à Chambéry. Pour obtenir des révélations, on ose tout : les amis sont, par de mensongères promesses, sollicités à trahir leurs amis ; on fait servir d'encouragement à l'infamie des dénonciations la tendresse alarmée des sœurs, des épouses, des mères. L'espionnage h^ibite les cachots. Un sergentsapeur, nommé Miglio, venait d'être arrêté; on lui donne pour compagnon d'infortune un inconnu qui se dit son complice et prétend avoir conservé avec ses parents des moyens de communication : l'infortuné Miglio tombe dans le piège. Il s'ouvre une veine et écrit avec son sang à des êtres qui lui étaient chers, une lettre qu'il remit à son compagnon. Elle figura au procès et fit traîner Miglio à la mort. L'affreux pouvoir des tortures morales avait été essayé sur un doux et noble jeune homme, M. Jacopo Ruffini c il résista, silencieux dans son mépris, calme dans sa colère; et, la nuit venue, d'un clou arraché à la porte de. sa prison, il brisa le^ lien qui attachait à l'enveloppe mortelle son âme généreuse et indignée. En peu de temps les prisons avaient été remplies, et un grand nombre de victimes furent. livrées au bourreau.

La Jeune Italie était frappée cruellement ; elle n'était ni vaincue ni dissoute. Dans le courant de l'année 1833, Mazzini se rendit à Genève où il organisa une expédition qui, traversant la Savoie, devait envahir le territoire italien. Mais, chef de la conspiration, l'insuccès des tentatives précédentes pesait

sur lui. On lui adjoignit le général Ramorino, qui, par sa famille, tenait & la Savoie, et qui, depuis la guerre de Pologne, était le héros de la jeunesse italienne. Mazzini eut des doutes. Il se défiait des renommées rapides, il rappela que la Jevne Italie s'était vouée au culte des principes et non pas à celui des noms. Mais le général lui était imposé pai les comités de l'intérieur et par les donneurs de fonds, presque tous réfugiés italiens. Il craignait d'ailleurs qu'on ne l'accusât d'avoir, dans son nouveau complice, repoussé un rival. Il l'appela donc à Gei)èvei après avoir envoyé auprès de lui deux émissaires chargés de l'étudier. Dans la première entrevue des deux chefs il fut convenu que le territoire italien serait envahi par deux colonnes : l'une, partie de Lyon, l'autre de Genève. Le général Ramoriao se chargea de celle de Lyon, où il croyait avoir de grands moyens d'influence. Une somme de 40,000 francs fut mise à sa disposition et il partit. Mazzini lui avait recommandé, en qualité de secrétaire, un jeune Modenais par qui ses démarches devaient être secrètement surveillées.

Mazzani organisa la conspiration en Savoie avec une prodigieuse activité. Il se mit en rapport avec les Polonais, avec les Allemands, avec les carabiniers suisses; il acheta des fusils, étudia le plan de la prochaine campagne, et, dans des lettres ardentes, poussa les démocrates de Paris à tenter une diversion. Il fit plus : pour les y décider, il leur montra ritaliefrémissante et déjà victorieuse, de sorte qu'il exagérait les chances de succès pour les accroître et supposait le triomphe pour l'obtenir. Ce qu'on désire avec violence, on le croit sans peine : les chefs du parti républicain à Paris se préparèrent à seconder én^giquement l'expédition de Savoie. Mais elle avait été condamnée, comme téméraire et entachée d'alliage aristocratique, par le patriarche de la Charbonnerie nouvelle, par Buonarotti.

Qu'on nous permette de ne pas poursuivre, sans avoir peint cet homme si peu connu, et qui est cependant une des plus grandes figures de notre époque.

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Né à Pise, Buonarotti descendut de Hichel- Ange. La gravité de son maintien, l'autorité de sa parole, toujours onctueuse quoique sévère, son visage noblement altéré par l'habitude des méditations et une longue pratique de la vie, son vaste front, son regard plein de pensées, le fier dessin de ses Lèvres accoutumées à la prudence, tout le rendait semblable aux sages de l'ancienne Grèce. Il en avait la vertu, la pénétration et la bonté.

UuiinL (1608-1873:)

Son austérité mémo était d'une douceur in- Anie. Admirable de sérénité, comme tous les hommes dont la conscience est pure, la mort avait passé près de lui sans l'émouvoir, et l'énergie de son Ame l'élevait au-dessus des angoisses de la misère. Seulement, il y avait chez lui un peu de cette mélancolie auguste qu'inspire au vrai|philosophe le spectacledes choses humaines. Quant h ses opinions, elles étaient d'origine céleste, puisqu'elles ten-

daient à ramener parmi les hommes le culte de la fraternité évangélique ; mais elles devaient être difficilement comprises dans un siècle abruti par l'excès de la corruption. Car il est des vérités qui, bien que fort simples, sont d'une nature tellement sublime que, pour les embrasser, l'intelligence de la tète ne suffît pas : il y faut celle du cœur, sans laquelle il n'y aura jamais, même dans les esprits d'élite, que force apparente et trompeuses lueurs. Buonarotti aimait donc le peuple, maisit l'aimait d'un amour profond, et non de cet amour emporté qui, produit par reiïerveseence de la jeunesse, aigri plus tard par les déceptions de l'&ge mûr, finit par s'imprégner de fiel, souvent dégénère en ambition, et va se perdre dans les violences d'une démagogie sans principe. Buonarotti aimait le peuple, il n'avait cessé de conspirer pour lui, mais avec la défiance d'un observateur expérimenté et le calme d'un philosophe, étudiant les hommes avant de se livrer à eux, armé d'une clairvoyance qui touchait au soupçon, circonspect dans le choix de ses alliés, et tenant à leur nombre beaucoup moins qu'& la sincérité de leur dévoûment. Témoin de notre première révolution, dont it fut sur le point d'être martyr, camarade de lit de Bonaparte pendant sa jeunesse, il avait deviné le nouveau César, et n'ignorait point par quelle pente on va de la liberté au despotisme, des agitations du forum à la discipline des camps. Il savait aussi que, souvent, aux meilleures causes, ceux qui les servent nuisent plus que ceux qui les combattent. Qu'avec de pareilles façons de voir, Buonarotti ne soit pas devenu, en France, où il s'était fixé, le centre d'un parti bruyant, et n'ai fait que traverser, presqu'inaperçu, la scène politique, on le conçoit. Et toutefois, son action était loin d'être sans puissance. Pauvre, et réduit pour vivre à donner quelques leçons de musique, du fond de son obscurité il gouvernait de généreux esprits, faisait mouvoir bien des ressorts cachés, eutretenaitavec la démocra* tie du dehors des relations assidues, et, dans la sphère où s'exerçait son ascendant, se-

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Les volontaire! airités t Oeaère. (P«g« 686, col. 2.)

condé par Voyer-d'Ârgensoa et Charles Teste, tenait les rênes de la propagande, soit qa'il fallût accélérer le mouvement ou le ralentir. U refusa son approbation à la campagne révolutionnaire qu'on préparait à Genève, pour deux motifs : connaissant l'Italie, et instruit par ses correspondants de sa situation réelle, il ne voyait dans l'expédition de Savoie qu'une aventure sans issue;

et, d'un autre cûté, il se défiait de certains hommes qu'on devait employer au succès de cette expédition. La vérité est que, parmi les complices de Uazzini, tous n'étaient pas guidés comme lui par de saintes croyances et par l'amour de l'humanilé. Or, Bnonarotti pensait que la vérité veut avoir pour défenseurs des soldats dignes d'elle, et que ceuxlà seuls méritent de servir le peuple, qui

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peuvent lui faire honneur par leur vertu.

Cependant, Ramorino avait quitté Lyon et s^était rendu à Paris. Il fit savoir à Mazzini que ses démarches rencontraient des obstacles imprévus. Il demandait un mois pour les préparatifs. Plus tard, il en demanda un second, puis un troisième. L^mpaUence de Mazzini sMrritait de ces retards. Car le secret allait s'éventant; les agents de police affluaient à Genève ; quelques réfugiés, qui ne vivaient que sur Thospitalité économe des patriotes suisses, menaçaient de partir; l'ambassade française faisait offrir aux Polonais venus de Besançon des secours et les frais de voyage, s'ils consentaient à rentrer en France; le soupçon veillait au seuil de la •conspiration, où avaient pénétré déjà le découragement et la fatigue Il fallait agir.

Pressé par les émissaires de Mazzini, le général Ramorino déclare enfin que rien n'est organisé à Lyon, qu'il se trouve assailli ée difficultés insurmontables, et il rend 10,000 fr. sur les 40,000 qui lui avaient été <5omptés. On entrait dans le mois de janvier 1834, et le mouvement qui devait éclater en octobre 1833 n'était pas encore commencé.

Inquiet et l'âme en proie aux plus douloureuses défiances, Mazzini résolut de hâter le dénoûment. Il fixa le jour de l'action, et en écrivit à Ramorino. Le général était attendu le 20 janvier : il n'arriva que le 31 au soir, suivi de deux généraux, d'un aide-de-camp et d'un médecin. Entre lui et Mazzini, l'entrevue fut triste et comme troublée par de noirs pressentiments. Mazaipi proposa d'assigner pour base aux opérations la prise de V Saint-Julien, où se trouvaient réunis les •agents des diverses provinces de la Savoie, et où le signal de l'insurrection devait être donné. L'insurrection une fois déclarée, Mazzini pensait qu'il lui serait facile, à supposer qu'il ne se trompât point dans ses défiances, de déjouer le mauvais vouloir de Ramorino. Qu'il eût deviné ou non cette arrière-pensée, le général accepta le plan proposé. L'expédition devait se composer de deux colonnes. On arrêta que les insurgés de la première iraient, de Genève, se réunir à

Carouge sur la frontière ; et que, partant de Nyon, où était un dép6t d'armes, ceux de la seconde traverseraient le lac pour aller rejoindre leurs compagnons sur la route de Saint- Julien. Le commandement de la seconde colonne fut confié par le général Ramorino au Polonais Grabski, brave soldat, mais à qui manquait l'expérience de ces sortes d'expéditions.

Le gouvernement de Genève ne pouvait ignorer la tentative, et il avait pris des mesures pour la faire avorter. Le contingent était sous les armes ; le bruit du tambour retentissait de toutes parts; des gendarmes stationnaient aux portes de V Hôtel de la Navigation; les barques des bateliers avaient été saisies. Mais les insurgés furent protégés par les sympathies de la population et même par celles du contingent. En arrêtant les hommes de l'expédition, les officiers versaient des larmes, et ils se hâtaient de relâcher leurs prisonniers, sur l'invitation des citoyens. L'autorité fut donc frappée d'impuissance, et la première colonne commença son mouvement sous d'heureux auspices.

Il n'en fut pas ainsi de la seconde. Deux barques étaient parties de Nyon, l'une portant les hommes, l'autre les armes. Une barque du gouvernement passa entre les deux; les armes furent saisies, les hommes arrêtés et conduits sur le territoire genevois.

Alors, soit que le plan primitivement convenu lui parût défectueux, soit que pour l'exécuter il jugeât indispensable la coopération de la colonne de Nyon, le général Ramorino changea tout-&-coup l'itinéraire de la petite troupe placée sous ses ordres. Au lieu de s'avancer sur Saint-Julien, il se mit à longer le lac. On marcha assez longtemps vers un but ignoré de tous. Le froid était extrêmement vif. Pas un soldat ne paraissait. Composée, les Polonais exceptés, de jeunes gens propres à un coup de main, mais peu habitués à faire de longues routes, la colonne se traînait d'un pas pénible. Tous les visages portaient l'empreinte d'une morne préocuppation, et l'on se communiquait de proche en proche des doutes cruels. La co-

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lonne passa dans plusieurs bourgades où nul cri d'enthousiasme ne se fit entendre, et où elle ne rencontra que des regards étonnés. Par suite de ses travaux antérieurs, Mazzini était tombé dans un état extraordinaire de lassitude, et la douleur de voir le succès lui échapper se joignant à ses maux, une fièvre ardente Tavait saisi. Il marchait douloureusement, appesanti par la fatigue de plusieurs nuits sans sommeil. 'Il avait déjà demandé plusieurs fois à Ramorino quelle route on suivait, pourquoi on n'allait pas à Saint-Julien, pourquoi on ne se dirigeait pas sur Bonneville; et, à tort ou à raison, les réponses de Ramorino Pavaient alarmé, lui paraissant évasives. Il Talla trouver une dernière fois au bivouac de Carra. Le général était couché près du feu, dans son manteau. Mazzini lui dit dans l'égarement de la fièvre, qu'il fallait aller du côté où il y avait espoir de se battre; que si vaincre était impossible, il fallait du moins prouver à l'Italie que les patriotes restaient fidèles à leurs engagements et savaient mourir. Ramorino répondit que courir au-devant de dangers stériles serait plus qu'une imprudence, et qu'il y aurait folie à faire moissonner, sans utilité pour la cause commune, la fleur de la jeunesse italienne. Mazzini le regardait d'un œil hagard, le visage altéré et le cœur plein de trouble. En ce moment des coups de feu retentissent. Ramorino se lève précipitamment. Mazzini court au faisceau et saisit sa carabine en remerciant Dieu de leur envoyer l'ennemi. Mais il avait le délire. Ses compagnons lui apparurent comme des spectres. U chancela, tomba sans connaissance ; et lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouvait en Suisse, où on l'avait transporté sur une charrette. Les coups de feu n'étaient qu'une fausse alerte. Mais Ramorino avait perdu toute foi dans le succès. U déclara sans détour à ses compagnons que la tentative était, pour le moment, avortée, et qu'on n'avait plus qu'à regagner la frontière. Le corps fut dissous.

Cette expédition, si déplorable par la complète inanité de ses résultats, fut suivie de

récriminations non moins déplorables, ainsi qu^il arrive toujours dans les entreprises avortées. Ramorino fut accusé de trahison, mais l'accusation ne fut point démontrée, les faits allégués contre lui pouvant recevoir une interprétation différente de celle que leur donnait le soupçon aigri par le malheur. A son tour Ramorino se déclara trahi, sans avoir fourni l'ombre d'une preuve et contre toute espèce de vraisemblance.

Les hommes sont faillibles, les idées jus-tes sont immortelles. Mazzini et ses compagnons le comprenaient, et ils surent se garder de tout découragement pusillanime. Mais un regret dut leur rester, celui d'avoir jeté sur la cause qu'ils défendaient une défaveur momentanée. Car l'orgueil de leurs ennemis s'en accrut; l'Autriche, la Russie, la Prusse, s'unirent h la Sardaigne dans un commun anathème contre les partisans d'une Italie indépendante, et la Suisse, terre de liberté, suprême asile ouvert à l'infortune des proscriU, la Suisse se vit condamnée, après une glorieuse résistance, à mesurer désormais plus prudemment les bienfaits de son hospitalité. Il est inutile d'ajouter qu'en France le gouvernement redoubla d'audace, bien convaincu que, de longtemps, le parti démocratique ne trouverait au dehors un efficace et sérieux appui.

Bientôt tout sembla se préparer pour un lamentable dénoûment. Dans des articles passionnés, le Journal des Débats^ organe de la Cour, soufflait au ministère les plus sinistres desseins, et à la bourgeoisie toutes les passions de la guerre civile. A l'entendre, pour sauver la société aux abois, il aurait fallu anéantir la presse populaire, mettre hors la loi la République, frapper au cœur le droit d'association, et couvrir la personne royale d'un bouclier impénétrable à jamais. C était encourager la résistance à se faire violente et désespérée, c'était ouvrir devant le pays une carrière de sang. Mais les hommes du pouvoir s'agitaient dans leur impatience. Troublés de rencontrer à chaque pas devant eux le parti républicain, poursuivis sans relâche de son qui-vive étemel, et,

LOUIS BLANC

comme il arrive souvent, de Texcès de la peur précipités dans le vertige de l'audace, ils brûlaient de. savoir au juste ce que renfermaient pour eux de pérUs les profondeurs de cette société qu'ils étaient aussi incapables de calmer que de conduire. Les républicains, de leur côté, sentaient l'imminence d'une agression et ne cherchaient plus qu'à s'assurer l'honneur de l'initiative. La lutte commença donc. Qn intenta au National^ feuille républicaine, un procès fondé sur des chicanes grossières, et qui ne tendait rien moins qu'à le ruiner en lui enlevant son titre. On attaqua le Populaire dans la personne de son rédacteur en chef, H. Cabet, qui, quoique membre de la Chambre, se vit graine devant le jury, en vertu d'une autorisation obtenue sans peine des rancunes de la majorité. Le Parlement était une arène et la discussion des afTaires publiques un échange de menaces.

Dans la séance du 26 janvier^ M. Larabit dénonçait la dictature militaire du maréchal Soult qui^ dans une lettre aux officiers d'artillerie de Strasbourg^ avait prétendu interdire aux officiers toute réclamation, même légale. Des murmures s'élèvent, et le général Bugeaud s'écrie : « U faut obéir d'abord, » et H. Dulong de répliquer vivement : « Fàutc( il obéir jusqu'à se faire geôlier? » Le général Bugeaud s'approche alors deM. Dulong, et, séance tenante, obtient une explication dont il se montre satisfait; car elle mettait également à couvert et la dignité de l'offenseur et l'honneur de l'offensé. Mais les passions d'un parti sont plus difficiles à apaiser que le ressentiment d'un individu. Parmi les amis de H. Bugeaud, plusieurs affichèrent l'inconcevable prétention de ressentir son injure plus profondément que lui-même. On remarqua surtout, à son indignation bruyante, à sa pantomime animée, à ses promenades inquiètes le long des bancs du centre, le général Rumigny, aide-de-camp du roi.

Au milieu du tumulte, H. Dulong avait prononcé, en l'appliquant au genre d'obéissance muette et servile exigée par le ministre,

le mot ignominie. Le Journal des Débais s'empare de ce mot, et lui assignant dans le compte^rendu de la séance une place fatale, il reproduit en ces termes l'apostrophe de M. Dulong : « Faut-il obéir jusqu'à se faire « geôlier, jusqu'à l'ignominie? » A quelles intentions rapporter cette inexactitude cruelle? Pourquoi, seul entre tous les journaux, le Journal des Débats aggravait-il une apostrophe qui potivait aboutir à un combat? Ce qui est certain, c'est qu'après avoir jeté les yeux sur ces funestes lignes, le général Bugeaud dut écrire à M. Dulong pour lui demander des explications nouvelles, ce Je me « mets à votre disposition, répondit celui-ci « au général : mes deux témoins sont le gé- « néral Bachelu et le colonel Desaix. » Les témoins des deux adversaires se réunirent, et il fut convenu que H. Dulong adresserait au Journal des Débats une lettre dans laquelle il démentirait la seconde partie de l'apostrophe si mensongèrement amplifiée, et ne laisserait peser que sur M. Bugeaud homme public, le poids de la première. Rien de plus convenable, de plus conforme à la vérité, de plus digne. La lettre fut envoyée au Journal des Débats^ où elle devait être publiée le lendemain, 28. Mais quelles ne furent pas la surprise et l'indignation de M. Dulong, lorsque, dans le bulletin ministériel du 27, il lut : « Le Journal des Débats a rapporté « hier une expression outrageante adressée « par M. Dulong à l'honorable général Bu- « geaud. Aujourd'hui on disait, à la Gham- « bre, que l'honorable général en a demandé « raison, et qu'il a exigé de M. Dulong une « lettre qui paraîtra demain dans le Journal «c des Débats. » Ainsi, le système des provocations qu'une feuille ministérielle avait commencé, une autre feuille ministérielle semblait le poursuivre 1 Ainsi, l'on avait altéré, en l'aggravant, la portée de l'apostrophe, et maintenant on altérait le caractère des explications dont elle avait fourni le sujet! Quelle invisible main préparait donc à la querelle un dénoûment funèbre? Comment le Bulletin ministériel du soir avait-il eu connaissance d'une lellre confiée à la discrétion

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BntMTesnent de Dulong. (Pag* <»1, col. 2.)

da Journal des Débats, k son honneur? La communication venait-elle directement des témoins da général Bugeaud, ou bien n'était-ce qu'un écho lointain des h&blerieB de quelques courtisans, tratneurs de sabre?

Voilh ce qu'on commença de toutes parts à se demander, et dans beaucoup d'esprits s'éveilla un soupçon étrange, un soupçon terrible.

Quant à H. Dulong, il n'avait plus à suivre que les inspirations de son courage. Il s'em-

presse d'interdire l'insertion de la lettre qu'on donnait comme ayant été exigée de lui, et, le premier arrangement étant abandonné, il choisit pour nouveaux témoins deux députés, HM. Georges Lafayette et César Bacot.

Le 28, à trois heures de l'après-midi, ces messieurs se trouvaient au domicile de H. Dulong, avec Armand Garrel, que son noble cœur poussait à intervenir dans la querelle pour l'apaiser, lorsque le général Bugeaud se présenta. Un convenable désir de couci-

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lialion éclatait sur son visage et dans ses paroles. Armand Carrel eut avec lui un entretien dans lequel il puisa l'espoir que tout pouvait se terminer par une note qui, soigneuse de ladignitédeM.Dulong, satisferait dans M. Bugeaud l'homme privé, sans impliquer aucun désaveu du blâme encouru par l'employé du gouvernement.

A huit heures du soir, seconde réunion. Les témoins du général Bugeaud, MM. de Rumigny et Lamy, y parurent cette fois; et l'on remarqua que les dispositions du général n'étaient plus les mêmes. M. de Rumigny repoussa l'intervention d'Armand Carrel, comme représentant de la presse opposante ; et il fut le premier à réclamer la publication de la lettre, bien que les lignes insolentes du bulletin ministériel l'eussent rendue manifestement impossible. A cette lettre, les témoins de M. Dulong voulaient qu'on substituât une note dont on ne pût pas dire qu'elle avait été exigée. La proposition fut repoussée obstinément. Un rendez-vous est pris pour le lendemain. On fixe pour théâtre du combat le bois de Boulogne. L'arme convenue est le pistolet. Dulong était un bon citoyen et le meilleur des hommes. Le dévoùment de ses amis pour sa personne était tel que savent l'inspirer les natures choisies. On s'émut autour de lui du danger qu'allait lui faire une exclamation dictée par un sentiment généreux. Mais lui, calme et souriant, il encourageait ses amis. Le 29, il se mit en route avec ses témoins pour le bois de Boulogne. Il était gai, ayant pensé à tout ce qui lui était cher, et tout préparé en vue de l'heure suprême.

' La rencontre eut lieu à dix heures. Les adversaires avaient été placés à quarante pas l'un de l'autre, et devaient se rapprocher en s' ajustant. A peine ont-ils fait chacun deux ou trois pas, que le général Bugeaud tire son coup de pistolet. Atteint à un pouce au-dessus de l'œil gauche, le malheureux Dulong tombe sans proférer une parole. Le soir, on dansa au château. A six heures du matin, le blessé était mort.

x\ cette nouvelle, la consternation règne

dans toute une moitié de Paris : pour beaucoup, l'issue du duel de la veille a la gravité d'un malheur public. De sombres rumeurs se mêlent d'abord aux regrets par où se révèle le deuil des âmes. Bientôt un cri s'élève, cri puissant et accusateur : on a voulu la mort de l'infortuné Dulong, on l'a préparée, on a rendu la lutte inévitable, on a fait de tout cela une vengeance de château ! L'indignation s'accroît de chaque détail donné par les feuilles de l'Opposition. M. de Rumigny est dénoncé comme l'instrument d'un complot de camarilla. La majesté royale elle-même est traînée devant le tribunal de l'opinion.

Une circonstance particulière servit ces attaques. Lorsque les témoins de la victime étaient allés réclamer l'original de la lettre restée aux mains du général de Rumigny, celui-ci avait répondu verbalement, puis attesté dans une déclaration écrite et signée, qu'il n'avait plus celte lettre ; qu'il avait promis à M. Dulong, sur le terrain, de l'anéantir après le combat ; et qu'il l'avait, en effet, brûlée en présence du roi. Il n'était pas vraisemblable qu'au lieu d'exiger la remise immédiate d'une lettre dont il allait si fatalement payer la restitution, M. Dulong eût laissé aux témoins de son adversaire le soin de la détruire. C'est ce qu'Armand Carrel fit très bien ressortir dans un article qui portait sa signature et l'énergique empreinte de son talent. Que signifiait donc cette accumulation de mystères? Et comment le nom du roi se trouvait-il mêlé à une querelle qu'on n'avait su étouffer que dans le sang ?

La Cour était mise en demeure de se défendre. Un article rédigé an château, et par un écrivain dévoué à la famille royale, fut publié dans le Journal des Débats. On y repoussait l'attaque avec beaucoup de véhéhémence,et tous ceux dont le Journal des Débats représentait l'opinion politique applaudirent. Quelle apparence que le roi se fût fait le provocateur invisible d'un duel ! Quelle apparence que le plus honnête homme du royaume, le plus intéressé à la couci-

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liation des esprits, qu'un prince ennemi du duel, de la peine de mort, de tous les préjugés qui coûtent du sang, fût descendu, pour faire couler le sang, au rôle d'entremetteur d'intrigues ! M. Bu .^eaud, qui était un soldat et un homme violent, avait -il besoin qu'on lui apprit à ressentir une offense ? Et, lorsque son ressentiment s'expliquait d'une manière si naturelle, on s'a-* charnaità imaginer une trame aussi absurde qu'odieuse! M. de Rumigny était intervenu : «h, qu'y avait-il là de surprenant? M. de Rumigny n'était-il pas l'ami du général Bugeaud, son collègue , son compagnon d'armes ?

M. de Rumigny, de service au château le jour du duel, ne pouvait s'absenter sans la permission du roi : son tort était de l'avoir fait ; mais une infraction disciplinaire de l'aide-de-camp était-elle imputable au monarque ? Le roi n'avait rien su du duel que lorsqu'il n'y avait déjà plus qu'à en déplorer l'issue ; et la supposition contraire était une création monstrueuse de cet esprit de parti, si habile à souiller toute chose de son venin. A cela les adversaires du château répondirent que, dans l'ex-gouverneur de Blaye, c'était l'oncle de la duchesse de Berri qui avait dû se sentir outragé ; que le roi n'était point, par conséquent, aussi désintéressé dans la question qu'on voulait bien le dire ; que des éloges n étaient point des raisons, surtout sous une plume de courtisan ; que cette prétendue horreur du roi pour le duel ne l'avait point porté, après tout, à empêcher celui dont les apprêts se faisaient sous ses yeux, quoiqu'il eût suffi pour cela d'un mot de lui soit à son aide- de-camp, soit au général Bugeaud ; qu'au surplus, c'était par des faits et non par des invectives qu'il fallait ruiner des attaques fondées sur des faits articulés d'une manière précise et nette. Et ils rapprochaient toutes les circonstances de cette déplorable affaire : l'apostrophe de M. DuloDg immédiatement suivie d'une explication dont le général Bugeaud avait paru satisfait ; la querelle, empoisonnée ensuite par une version inexacte du Journal des Débats ; un arrangement convenu, et aus-

sitôt après brisé par les commentaires irritants dubulletin ministériel; les dispositions du général Bugeaud conciliantes ie matin, assombries le soir et changées en aigreur ; l'intervention toute pacifique d'Armand Carrel repoussée par M. de Rumigny abandonnant indûment son poste au château pour aller remplir un ofBce que pouvait remplir aussi bien tout autre ami du général Bugeaud ; la remise de la lettre différée jusqu'après le combat, comme si l'on se fût réservé d'en faire usage, au besoin, contre Dulong vainqueur ; la lettre brûlée, plus tard, devant le roi ; la fête du soir non contremandée, quoiquerien dans la circonstance n'eût été plus convenable ; surtout s'il était vrai, comme le Journal des Débats l'affirmait, qu'on eût appris le dénoûment de la que^ .relie avec une vive affliction !

Nous avons dû adoucir la physionomie de cette polémique , qui monta au dernier degré de violence et d'emportement. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour indiquer quelle était alors l'effervescence des esprits, et ce que les partis pouvaient oser.

Le meilleur ami de Dulong, son parent, Dupont (de l'Eure), n'était pas à Paris dans la cruelle journée. Les députés de l'Opposition lui écrivirent une lettre collective pour s'associer à la douleur qui l'attendait. Elle lut poignante. Ne se sentant pas la force de rentrer dans une enceinte où la mort venait de marquer une place vide à jamais, et trop convaincu, d'ailleurs, qu'on n'arrêterait pas de sitôt la France sur la pente où elle se précipitait les yeux fermés, le vénérable Dupont (de l'Eure) donna sa démission de député, voulant gémir dans la retraite sur les maux de son pays et sur ses propres maux.

Les funérailles de Dulong furent, comme sa mort, un véritable événement politique. Une foule innombrable suivit, le long des boulevards, le char funéraire. Le gouvernement craignait une insurrection : il mit sur pied les troupes dont il disposait, et fit couper le convoi par des mouvements de cavalerie et d'infanterie. Autour de la fosse où sur l'homme de bien allait peser l'invincible

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sommeil, ses amis se rangèrenl avec un profond sentiment d'angoisse : et MM. Salverte, Tardieu, Cabet, Langlois, Armand Garrel, Dupont (avocat), vinrent tour-à-tour prononcer le discours d'adieu. H. Dupont fit entendre, en terminant, ces belles paroles : (c Nous vivons dans un de ces temps de cor- « ruption où Thomme de conscience, s'il ne « veut pas mentir à la vérité, doit avoir une « épée au service de sa pensée. Dulong avait c( compris la triste époque où il vivait. Sa « vie ne lui appartenait pas plus que la nôtre « ne nous appartient. Sa vie appartenait h la « vérité ; et quand la vérité lui a demandé « sa vie, il a exécuté le pacte, il a donné sa « vie. »

Paris était encore sous l'impression de ce tragique événement, lorsque des scènes où l'ignominie se mêle à l'atrocité le remplirent tout à coup de douleur et de honte.

Une loi venait d'être rendue qui soumettait à la formalité d'une autorisation préalable accordée par la police, tout écrit vendu, distribué, crié sur la voie publique. Pourquoi ne le dirions-nous pas, puisque la vérité nous le commande? Les crieurs lancés sur les places et dans les rues par les ennemis du pouvoir ne furent souvent que dns colporteurs de scandale, que les hérauts d'armes de Témeute ; dans les libelles qu'ils distribuaient, la mauvaise foi des attaques le disputa plus d'une fois à la grossièreté du langage et à je ne sais quelle flagornerie démagogique.

Or, flatter le peuple est une lâcheté, le tromper est un crime. Que le gouvernement fût intervenu pour mettre fin à un tel désordre, il le devait. Mais lui qui s'était accoutumé à repousser le dénigrement par le dénigrement et le mensonge par le mensonge, lui qui jamais n'avait hésité à faire ou à laisser plaider sa cause devant les passants par les libellistes les plus abjects, de quel front livrait-il aux salariés des fonds secrets l'exclusive domination de la voie publique ? Car enfin, c'était créer le monopole de la calomnie ; c'était mettre au-dessus du pouvoir répressif de la magistrature le pouvoir préventif

de la police, et, dans la grande question de l'ordre à défendre, abaisser le juge devant l'espion !

Des troubles étaient prévus : ils éclatèrent. L'exécution de la loi sur les crieurs publics était un véritable arrêt de mort prononcé contre certaines feuilles spécialement destinées au peuple ; et elles ne voulurent pas disparaître sans avoir au moins témoigné tout haut de leur colère et de leur courage. Le dimanche 23 février, une distribution générale de ces feuilles devant avoir lieu sur la place de la Bourse, une foule immense s'y était rassemblée, foule inofTensive, peu bruyante, composée presque entièrement de curieux, mais grossie à chaque minute par le flot des promeneurs. Tout à couples grilles du palais de la Bourse s'ouvrent, et sur la place s'élancent, à la suite de quelques sergents de ville en uniforme, des agents de police portant pour la déshonorer la blouse du travailleur, et armés de gourdins. Animés d'une fureur imbécile et basse, ces misérables fondent en rugissant sur la population, qui recule étonnée ; ils frappent sans choix, ils frappent au hasard, ajoutant l'insulte à la cruauté, et se vengeant de l'horreur qu'ils inspirent par des brutalités sans nom. Alors chacun de se précipiter. La rue Neuve- Vivienne est encombrée de fuyards qui remplissent Tair de leurs cris. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds; des enfants tombent sous le bâton et teignent Je pavé de leur sang ; des promeneurs paisibles se sont vus assaillis par des forcenés qui les terrassent, les meurtrissent de coups, trépignent sur eux ; un commissaire de police veut arréter le cours de ces abominations : son auto* rite est méconnue ; il insiste : on le menace. Et M. d'Argout, M. d'Argout lui-même est sur le théâtre où se joue le drame. On fait avancer de la cavalerie ; mais à l'aspect de leurs hideux auxiliaires, les cavaliers rougissent de honte ; et c'est d'un geste bienveillant, c'est avec des regards amis qu'ils poussent devant eux la multitude.

L'indignation, à Paris, fut universelle. Au nombre des blessés se trouvaient beaucoup

de citoyens attachés au gonvernement ; chaque classe de la société, chaqae opinion, avait fourni des victimes ; )a population tont entière se sentit humiliée ; par pudeur, le Journal des Débats ^».tA& le silence; et H. Salverte, montant à la tribnne, somma le ministre de rendre compte au pays de ce vil gnet-à-pens. M. d'Argont, qni ne manquait ni de fermeté ni d'esprit, resta écrasé, pourtant, sous le poids de l'accusation. Il déclara que c'était pour mieux distinguer l'innocent du coupable qu'on employait des agents de police déguisés ; et ici les citoyens avaient été frappés indlslinctementl II prétendit que c'était ponr éviter les charges sanglantes de la cavalerie qu'on recourait aux brigades de la police ; et les agents de M. Gisqnet, armés de bAtODS, venaient de déployer une rage qui suppléait à tont ce que peut avoir de plus funeste l'emploi des baïonnettes ! La justification était dérisoire ; et d'ailleurs, le ministre laissait intact le reproche qu'on lui adressait d'avoir mis l'arbitraire à la place des lois. Malheureusement, les ennemis du pouvoir servirent sacause, en cette occasion, par des exagérations sans probité et des récits infidèles. C'était oiïrir à la majorité un prétexte pour amnistier le ministre : elle en profita. On s^emparades faits don lia fausseté était démontrée, pour obscurcir les faits incontestables; «t un bill d'indemnité Bortitdu sein des ricanements les plus odieux qui aient jamais porté atteinte k la dignité d'une assemblée. Le gouvernement était donc absous par la Chambre; mais il avait été et resta condamné par l'opinion.

Au reste, tout cela ne faisait qu'annoncer de plus grandes calamités. Une loi, depuis longtemps attendue par les uns et redoutée par les autres, la loi contre les associations fut enfin présentée. Elle aggravait ce fameux article 291 du Code pénal, légué à la Restauration par le flespotisme de l'Empire, et contre lequel avait si violemment protesté le libéralisme conduit au combat par MM. de Brogtie et Guizot. L'article 291 se bornait & proscrire toute association de pins de vingt personnes, non autorisée : la loi nouvelle

étendait les dispositions de l'ancienne à toute association partagée en sections de moins de vingt personnes. L'article 291 n'atteignait que les réunions périodiques : la loi nouvelle ne tenait nul compte de la périodicité. L'article 291 ne menaçait que les chefs des associations contrevenantes : la loi nouvelle pesait sur tous les associés sans distinction. Enfin, par une éclatante dérogation & la Charte, les infractions & la toi nouvelle et à

M. Dnloog. (ITta-iSM.)

l'article 391 étaient déférées, non au jury, mais aux tribunaux correctionnels.

Ce fut le 11 mars que s'engagea cette discussion célèbre qui devait aboutir à une guerre civile. Pas un cœur qui ne f6t rempli de trouble, pas un visage qui ne portftt les traces d'une vive anxiété. Il était impossible, on le savait, qu'à une loi semblable, si elle était votée, la Société des droits de l' Homme ne répondit point par des boups de fusil. Aussi M. de Ludre excita-t-il dans l'assemblée plus d'émotion que d'étonnement, lorsqu'il laissa tomber du haut de la tribune ces

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paroles audacieuses et terribles : « La Société « des Droits de rHomme ne fera pas d'é- « meutes ; mais si elle n'était décidée à at- « tendre que la volonté de la France se « manifeste, le nombre et le courage de ses « membres lui permettraient peut-être de « livrer une bataille... » Voilà par quelle déclaration les débats s'ouvrirent ! Ils portèrent d'abord sur des attaques personnelles. Ou se montrait, assis au banc ministériel, trois hommes dont l'un (M. de Broglie) avait ouvert sou hôtel, sous la Restauration, à la Société des Amis de la Presse, dont l'autre (M. Guizot) avait dirigé la Société aide- toi le Ciel t'aidera, dont un troisième (M. Barthe) avait fait parlie de Vassocialin des caràonari. Le rapprochement fut fait par tous les spectateurs; et M. Pages (de l'Ariège) en accabla les ministres, M. Guizot, surtout. Et M. Guizot ne sut répondre que par l'apologie des intentions et des vues qui animaient la Société aide-toi, alors qu'il en était membre. Pitoyable pétition de principes, banalité indigne d'un esprit sérieux! Il le sentait bien lui-même sans doute; car, humilié dans son orgueil , il lit effort pour se relever par l'excès de la passion. Pâle, la tète haute, le corps frémissant, le bras étendu, on le vit jeter au parti républicain l'insulte pour défi. Prompt à se dédommager par Tinsolence de l'attaque de son impuissance à se défendre, il tut superbe de forfanterie et de dédain. « L'homme s'agite, et Dieu le mène, » dit-il en rappelant un mot de Bossuet; et selon lui, c'était dans les voies où marchaient les ministres, que Dieu menait la France.

Plusieurs orateurs prirent la parole dans la discussion générale: ceux ci, comme MM. Kératry, Fulchiron, Viennet, Hervé, pour appuyer le projet do loi ; ceux-là, pour le combattre, comme MM. Portalis, Salverte, Garnier-Pagès, Bignon, de Sade, Mérilhou. Un amendement, présenté par M. Bérenger, servit à préciser les débats.

M. Bérenger aurait voulu que le droit d'association fût reconnu eu principe, et que l'exercice en fut. réglé par l'autorité. Il demandait donc que les assr «ïiations pussent

se former sans autorisation préalable et en se bornant à déclarer à Tautorité les formes de leur constitution et leur but; mais le maire de la commune aurait eu le droit d'assister aux réunions, d'ordonner la sépara* tion des membres si cela devenait utile ; et, quant à l'autorité, elle aurait dissous les associations jugées dangereuses, à la charge de rendre compte de ses motifs devant les Chambres. Ainsi, l'amendement de M. Bérenger substituait le système répressif au système préventif, consacré par le projet du gouvernement.

Soutenu par son auteur avec beaucoup de sagesse et d'autorité, l'amendement trouva dans M. Odilon Barrot un éloquent soutien. Quoi! on faisait cet outrage à la civilisation, à la raison humaine, de déclarer anéanti par une loi un droit sans lequel nulle société n'existerait, un droit qui est, de toutes les nécessités, la plus impérieuse, la plus inéluctable! Quoi ! cet article 29i, né de la die* tature impériale, et qui, sous la Restauration, avait paru si étouffant, il ne suffisait plus après une révolution faite au nom et pour le compte de la liberté I Le gouvernement demandait à vivre? Pour vivre, avait-il besoin de tuer le principe générateur de la société elle-même? La nécessité de régulariser le droit impliquait-elle la nécessité de le nier, et fallait-il, à Texemple de certains sauvages, couper l'arbre pour cueillir le fruit? Soumettre à une autorisation préa- Ifible du gouvernement le droit d'association I M'iis c'était livrer au pouvoir une immensité d'arbitraire devant laquelle tout disparaissait ou pouvait disparaître: et la Charte, et les garanties qu'elle stipule, et le droit électoral, et la liberté de la presse. Car,' lorsque des citoyens cherchent à s'entendre sur le candidat qui mérite le mieux leurs suffrages, il y a évidemment association. Lorsque des citoyens, pourcréer un journal, pour le rédiger ou en surveiller la rédaction, mettent en commun leurs pensées, combinent leurs efforts, il y a évidemment association. Des électeurs de l'Opposition se réunissant pour élire un député, seraient^ils soumis au bon

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plaisir ministériel? Plus de droit électoral. Le joug de l'autorisation préalable serait-il imposé à des écrivains se groupant autour d*uri journal? Plus de presse libre. Leprojet du gouvernement, dans la généralité de ses termes, était donc d'une insolence inouïe. II était, en outre, d'une application impossible. Au moins, sous l'empire de l'article 291 , le corps du délit n'était pas chose insaisissable : le fait matériel d'une réunion de plus de vingt personnes, la circonstance de la périodicité, la concentration des menaces de la lui sur un nombre déterminé de tètes, tout cela fournissait des éléments de poursuite. Mais ici quels seraient les matériaux de raccusalion? Poursuivrait* on le délit sous cette infinie variété de formes qu'il lui est si facile d'affecter? Le frapperait-on dans la personne d'un nombre illimité de coupables? Le projet du gouvernement, brutal en théorie, était, au point de vue de la pratique, tout à fait puéril et insensé.

Dans un discours plein de mesure et de finesse, M. Thiers répondit que tout droit, dans une société civilisée, demandait à être réglé législativement; que la nécessité de l'autorisation préalable pesant sur les sociétés anonymes, par exemple, et sur les sociétés de bienfaisance, il était étrange qu on prétendit en affranchir les sociétés politiques, foyers de discordes et écoles de sédition ; que la force du gouvernement , dans un pays de trente -deux millions d'hommes, résultait, non pas de son empire sur quelques milliers de fonctionnaires et sur deux ou trois cent mille soldats, mais de la faculté qu'il avait de faire pénétrer partout sa volonté, d'agir avec ensemble au moyen d'une hiérarchie savamment constituée, d'être, en un mot, partout présent à la fois ; que laisser à de simples individus une faculté au^si précieuse, c'était déplacer le pouvoir à leur profit et leur communiquer toute la force du gouvernement ; qu'il y avait là un danger incalculable ; que l'Etat était perdu, pour peu qu'on laissât la régularité s'introduire dans ta révolte, pour peu qu'on permit à 1 anarchie de se discipliner;

que la loi contre les associations était, par conséquent, une loi de salut; que, quant à l'amendement de M. Bérenger, il mettait entre les mains du pouvoir une arme chimérique, puisque toute association dissoute se reconstituerait aussitôt sous un autre nom, et morte comme Société des Droits de r Homme , revivrait comme Société des Amis du Peuple; que, pour ce qui était de l'abus possible de la loi, les esprits devaient se rassurer; le gouvernement n'ayant aucun intérêt à interdire les associations industrielles, scientifiques, littéraires, religieuses^ ou de bienfaisance, et n'étant intéressé qu'à la disparition des sociétés politiques, camps retranchés de tous les factieux.

Ce discours que M. Thiers termina par un retour habile et vif sur la politique de l'Empire et sur celle de la Restauration, comparées è la politique du règne de Louis-Philippe, produisit dans l'assemblée l'impression la plus profonde. L'amendement fut rejeté. M. Thiers n'avait certainement pas tort de montrer dans la Société des Droits de F Homme une armée qui, secouant la guerre sur la nation , pouvait d'un instant à l'autre changer pour la France le cours apparent de la destinée. Sans la loi contre les associations, non telle que l'entendait TOpposition dynastique, mais telle que le gouvernement la demandait, c'en était fait de la monarchie constitutionnelle ; rien de plus certain, et ceux qui en doutaient, comme MM. Bignon, Bérenger, Odilon Barrot, ne savaient pas combien il y aurait eu dans la démocratie organisée, de puissance et de vigueur. Oui, M. Thiers avait raison de dire : Tout cet arbitraire, il nous le faut, ou nous sommes perdus. Mais cet aveu même était une condamnation sans appel du système représenté par l'orateur. Quel régime, en effet, que celui qui, pour se maintenir, avait besoin d'aussi dévorantes ressources ! Quel régime que celui qu'on déclarait d'avanre dissous, si Ton ne se hâtait d*y mettre à la merci de sept ou huit hommes, à la merci de leurs caprices, le plus nécessaire et le plus sarré de tous les droits ! La faiblesse et l'illégitl

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mité d'un pouvoir se mesurent à Tétendue des ressources quMl épuise. Il est indigne de vivre, si les intérêts qu'il arme contre lui sent assez nombreux et assez forts pour que le contact de la liberté lui soit mortel ; et s'il ne lui est donné d'exister qu'à la condition d'absorber toute la sève d'un peuple, pourquoi donc existerait-il ?

On le voit, pour combattre efficacement la loi, il aurait fallu porter hardiment la main sur les fondements du système qui avait rendu cette loi si monstrueusement nécessaire. C'est ce que l'opposition dynastique n'osa pas. Aussi le triomphe du ministère fut -il complet. Divers amendements furent présentés par MM. Taillandier, Corcelles, Anglade, Glais-Bizoin, de la Roche- Foucauld, Dubois (de la Loire-Inférieure), Teulon, Roger, Charamaule. Ils avaient tous pour but d'atténuer la portée funeste du projet : ils furent successivement rejetés par une majorité systématique; et les associations n'eurent plus d'autre légitimité que celles que devait leur donner le bon plaisir des ministres, même celles qui auraient été fondées en vue de l'industrie, ou de la science, ou des lettres, ou de la religion,* ou de la charité. Ainsi le voulurent 246 boules sur 400. Mais, du moins, la civilisation ne fut paiB à ce point outragée sans avoir eu d'énergiques défenseurs. M. Glais-Bizoin s'attira l'honneur du rappel à l'ordre ; M. Berryer s'écria dans un de ces moments d'émotion qui faisaient si puissamment rayonner son visage et vibrer sa voix : « Il est quelque « chose de plus hideux que le cynisme révo- « lutionnaire, c'est le cynisme des aposta- « sies » ; enfin, M. Pages (de l'Ariége) fit entendre la protestation suivante, dont la loi contre les associations devait à jamais porter le stigmate : « Si un Français, homme de c< bien, veut l'association pour propager et « affermir le Christianisme, je suis son « homme, malgré vos ministres et votre loi. « Si un Français, homme de bien, veut une « plus grande diffusion des lumières qui <c préparent la moralité de l'avenir et le bon- « heur de l'humanité, je suis son homme

« malgré vos ministres et votre loi. Esclave « de toutes les lois justes, ennemi de toutes « les lois iniques, entre les persécuteurs et <r les victimes je ne balancerai jamais. Je ne « connais pas de pouvoir humain qui puisse «me faire apostasier Dieu, l'humanité, la « France. Pour obéir à ma conscience, je K désobéirai à votre loi. »

Parmi les députés qui votèrent avec le gouvernement, il y en eut un qui ne le fit qu'après avoir déclaré tout haut qu'il entendait voter la loi présentée, uniquement comme loi d'urgence, comme loi â inquiétude publique. Ce député était nouveau venu aux affaires ; mais il lui avait suffi de deux discours pour faire saluer en lui un des princes de la parole. Chacun, depuis longtemps, en connaissait la moitié. Ce député était M. de Lamartine.

Dans M. de Lamartine, l'homme extérieur appartenait tout entier à la classe aristocratique : car il avait les traits fins, les formes allongées, une dignité facile, une magnificence de gentilhomme, et cette élégance sans effort qui se compose de riens exquis. Seulement, le commerce de la poésie l'ayant accoutumé à la pompe dudiscoujrs, il ne parlait point la langue des salons, langue vive et légère et d'une futilité charmante. Qu'un pareil homme fût démocrate, quelques-uns s'en étonneront. Rien de plus vrai, pourtant. Et si la démocratie n'avait pas eu son premier culte, c'est qu'elle ne lui était apparue que dans la poussière soulevée par un demisiècle de combats ; c'est qu'il l'avait vue sanglante, en guenilles, toujours prête à pactiser avec la mort, ne sachant enfin ni se commander à elle-même ni faire durer ses triomphes. Comment un tel spectacle n'aurait-il pas ému outre mesure le poète des rêveries, poète si calme et si doux, qu'il fut presque une lyre ? Comment tant d'hymnes chantés à la destruction n'auraient-ils pas jeté quelque trouble dans cette âme harmonieuse? Mais sur les hommes supérieurs le mensonge des dehors n'exerce que passagèrement son intluence. Sans peine ils aperçoivent la marche des grandes idées à travers

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les maoifestatiODB, aouvenl pleines de désordre, qui, tout ea les obscurcissant, les anDODcent. Ce n'est point, d'ailleurs, pour les vertus qu'il possède qu'on peut aimer te peuple: on doit l'aimer vicieux et grossier, on doit l'aimer pour les vertus qu'il n'a pas, et qu'il aurait certainement si on ne lui eût ravi sa part d'éducatioa et mesuré d'une manière inique son droit au bonheur. H. de Lamartine était chrétien par les entrailles : ce sentiment de justice envers le peuple n'avait donc rien de trop élevé pour lui. Et puis, comme tous les evprits véritablement doués de force et de grandeur, il était homme à comprendre que ceux-là seuls méritent l'empire, qui sont soulevés et portés par

' l'acclamation publique ; qu'il y a folie dans la consécration de tout privilège qui donne pour pasteurs aux peuples les élus du hasard, et que l'impiété est grande de livrer le gouvernement des choses humaines à la sottise ou à la bassesse. Malheureusement. M. de Lamartine avait une mobilité d'impressions qui mettait en garde contre lui tes cœurs soupçonneux. On le désirait ardemment pour allié ; l'avail-on acquis? on tremblait de te perdre. Sa magnanimité même dans l'aveu d'une erreur et son intrépidité dans te changement avait donné à sa politique une couleur indécise: il s'en trouvait glorieusement amoindri. D'un autre côté, pas plus qu'à H. de Chateaubriand, lerdlede chef départi ne semblait lui convenir. Non qu'il négtige&l te côté pratique des choses: il s'en préoccupait au contraire, elméme avec une sorte d'anxiété un peu puérile , comme s'il eût craint qu'il ne lui échapp&t quelque chose des faveurs de larenommée, etquela poésie ne restât exposée en sa personne au dédain des gens d'affaires. Maisétre chef d'un parti, c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le commandement n'est plus qu'une fomte hautaine de l'obéissance, il y faut une abnégation de soi, de sea pensées, et, quelquefois, un servilisme d'ambition, dont les hommes d'inspiration sont incapables. Tri-

. buo, H. de Lamartine ne pouvait l'être. A. la Chambre, on ne lui vit jamais ni cette

haine du regard, ni ce geste accusateur, ni ce tressaillement du corps et ces emportements soudains, qui répandent la passion, qui la provoquent, et agissent sur une assemblée comme les vents d'orage sur les flots de la mer. Son geste était solennel ; ses paroles, toutes de pourpre et d'or, tombaient de ses lèvres avec une lenteur cadencée; c'était avec une dignité froide que sa haute tmlle se balançait ; et, s'il est permis de

M. Barthe. (1785-1B65.)

s'exprimer ainsi, le battement de coeur de son éloquence était trop constamment tranquille et trop égal. Hais il est une gloire qui appartient sans contestation à H. de Lamartine. A une époque où beaucoup de républicains en étaient encore à renfermer le salut du peuple dans la substitution d'un consul k un roi, lui, légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme sociale. Les anciens, nul ne t'ignore, avaient décoré tes poètes du nom de Votes, qui signifie prophète. M. de Lamartine fut done un poète dans ta plus noble acception dn mot. Car, un jour, secouant avec courage

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les préjugés d'une moitié de sa vie, et déserteur du pouvoir, c'est-à-dire* de la force, il devait tenir les hommes attentifs au bruit < de son illustre défection, et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les généralions à venir.

En votant la loi contre les associations, H. de Lamartine avait cédé à la crainte de voir les sociétés politiques livrer bataille au gouvernement et entasser ruines sur ruines. Il ne comprit pas que cette bataille, si fort redoutée par lui, la loi qu'il votait en allait donner le signal. Dès ce moment, en effet, tous les glaives se trouvèrent, en quelque sorte, à moitié tirés du fourreau, et d'un bout de la France à l'autre, ce ne furent plus que préparatifs de guerre.

Or, l'imminence d'une crise n'avait jamais trouvé le pouvoir en proie à plus de divisions. La guerre aux portefeuilles était poursuivie avec ardeur, en attendant qu'une guerre plus terrible éclatât. Enveloppés d'intrigues, deux membres du Cabinet étaient à la veille de succomber, et le duc de Broglie, en butte à une animosité persévérante et sévère, allait lui-même sortir du Conseil.

Une demande de vingt-cinq millions adressée au gouvernement français par le gouvernement des États-Unis fut, non pas la cause, mais l'occasion de la retraite du duc de Broglie. La France devait-elle réellement vingt-cinq millions aux États-Unis? Quelle était l'origine de la créance américaine ? Jusqu'à quel point les prétentions de l'Amérique à notre égard étaient-elles fondées? Yoilà ce que la Chambre eut à examiner. Nous ne nous arrêterons pas ici aux discussions qui s'élevèrent alors dans le parlement, nous réservant d'exposer la question en 1838, époque où elle fut remise sur le tapis. Nous nous bornerons à dire que les premiers débats soulevés eurent pour résultat le rejet absolu de la réclamation.

Le ministère, dans son désir excessif de maintenir la paix, n'avait rien négligé pour amener la Chambre à voter en faveur de l'Amérique. Et cependant, il arriva que les

familiers du château laissèrent tomber dans l'urne des boules noires.

Le fait était assurément fort extraordi: naire; car on ne pouvait mettre en doute l'importance que le roi attachait à l'acceptation du traité. Aussi les amis de H. de Broglie ne virent-ils dans ce résultat que le triomphe d'une intrigue; ils demeurèrent convaincus que, M. de Broglie pesant au roi, on avait voulu le faire renverser par la majorité. Pour cela, il est vrai, la Cour avait dû se résigner à un rejet qui lui était pénible; mais la démission de H. de Broglie était au bout. Or, repoussé une fois, le traité pouvait être présenté de nouveau; tandis qu'une fois donnée, la démission pouvait être définitive. Aux yeux des gens de cour, le bénéfice du calcul en dépassait l'inconvénient.

Ce qui est certain, c'est que la Cour n'avait pas compté vainement sur la susceptibilité de M. de Broglie. Au sortir même de la séance où il venait d'être vaincu, il alla surle-champ offrir au roi sa démission.

Le roi comprenait peu les scrupules parlementaires et il s'en moquait volontiers. Apporter de l'amour-propre dans les affaires lui paraissait au plus haut point dangereux et niais. Suivant lui, en faisant de toutes les questions importantes des questions de Cabinet, on élevait la puissance du parlement sur les ruines de la prérogative royale. Cette manière de voir, M. de Broglie était loin de la partager, mais il ne l'ignorait pas. Il devait donc naturellement s'attendre à voir le roi hésiter devant l'offre d'une aussi brusque démission. Ce fut le contraire qui advint. M. de Broglie sortit du ministère dès qu'il en manifesta l'intention. Les efforts que le roi tenta pour le retenir se réduisirent à ces banales objections dont la politesse feit une loi. M. de Broglie ne pouvait s'y tromper, Louis-Philippe ayant un jeu de physionomie dont les ministres s'étaient accoutumés à surprendra le secret.

Que la retraite du duc de Broglie, en cette occasion, ait été, au château, le sujet d'une joie très vive, rien de moins douteux.

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D'abord, nous Tavons dit, le roi n*aiinaii pas la personne de M. de Broglie. Il lui trouvait de la raideur, de la persistance dans les idées, une dignité incommode, une âme trop en garde contre Tinfluence des petites séductions; il supportait impatiemment un ministre avec lequel il osait à peine être familier, et qui était homme, dans tous les cas, à déjouer les calculs de la familiarité royale. D'un autre c6té, M. de Broglie avait, aux yeux des courtisans, le tort de mettre la main aux affaires, et cela dans un département où le roi s'alarmait de tout contrôle. Enfin, la retraite du ministre des affaires étrangères ne faisait que commander l'exécution d'un projet couvé depuis longtemps avec complaisance. Unis étroitement, le duc de Broglie, M. Guizot et M. Thiers auraient formée dans le Conseil, une force contre laquelle se serait trop souvent brisée la politique personnelle du monarque. Il avait donc fallu semer entre eux de sourdes défiances, les armer Tun contre l'autre par un ténébreux et persévérant appel à des sentiments de rivalité. Jusqu'alors le but n'avait été atteint que très imparfaitement. L'amitié de M. Guizot et du duc de Broglie était restée sans nuages; et si l'intimité de leur alliance inspirait à M. Thiers quelque inquiétude, il n'en était pas encore venu à croire une séparation profitable pour lui. Mais M. de Broglie sortant du conseil, tout changeait. M. Guizot et M. Thiers se trouvaient face à face, sans lien qui les rapprochât, et avec des caractères différents, des tendances diverses, des talents rivaux, des prétentions égales. Situation qu*il était facile de faire touriier au profit du gouvernement personnel I

Il y avait à remplacer le duc de Broglie comme ministre des affaires étrangères. La présidence resta au maréchal Soult, parce que son illustration militaire était de nature à imposer à l'opinion, et parce que, dans l'intérieur du Conseil, son importance politique n'était point assez grande pour éveiller la jalousie. Quant au portefeuille des affaires étrangères, on l'offrit à M. de Rigny, mais on eut beaucoup de peine à le lui faire ac-

cepter. Marin, il se sentait à l'aise dans le ministère 'de la marine, où sa capacité n'était pas trop au-dessous de sa tâche. Se maintiendrait-il au poste où on l'appelait? Le fil des intrigues diplomatiques ne se romprait-il pas pas entre ses doigts à chaque instant? Et comment repousserait-il, à la Chambre, des attaques portant sur tout l'ensemble de la politique européenne? Le sentiment de son insuffisance le troublait. Il refusa longtemps et ne ^e rendit enfin que sur l'espoir de trouver pour appui l'expérience de M. de Broglie et ses conseils. L'amiral Roussin, alors en mission, fut délégué pour le ministère de la marine; et, sur son refus, lorsqu'on en fut informé, l'amiral Jacob entra dans le ministère.

D'autres changements se préparaient. M.

d'Argout, homme très instruit, très laborieux, et qui possédait la passion de ces sortes d'affaires qui se font avec des chiffres, M. d'Argout n'avait jeté aucun éclat sur le ministère de l'intérieur, et s'était desservi lui-même dans l'esprit de ses collègues. M. Thiers, au contraire, quoique relégué dans le ministère du commerce, avait partout fait sentir son action et accepter son influence. Ses amis auraient donc volontiers demandé pour lui un portefeuille politique. Mais il tenait sa position pour bonne et n'en voulait point sortir. Peu lui importait que son portefeuille ne fût que secondaire, sa personnalité en ressortait mieux, et il lui suffisait de pouvoir, devant les Chambres, faire sur le domaine ^e ses collègues de brillantes apparitions. Il se laissa néanmoins entraîner, surtout par M. Bertin-de-Yaux, que le Journal des Débats rendait tout-pirissant, et qui regardait l'occupation du ministère de l'intérieur par M. Thiers comme une chose presquindispensable. Il se forma, conséquemment, au sein du Conseil, une espèce de complot ayant pour but l'exclusion de M. d'Argout. M. Barthe entra dans ce complot, sans se douter qu'il était, lui aussi, l'objet des menées les plus malveillantes. Car on le disait usé, et M. Bertin-de-Vaux poussait secrètement au ministère de la justice,

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M. Persil, magistrat plein de fiel, mais. courageux, et qu'avait en quelque sorte marqué au front le ressentiment des partis. Nous ne forcerons pas l'histoire à descendre aux détails honteux de la stratégie qui devait aboutir au remaniement du Cabinet. Il nous suffira de dire qu'un jour, pendant qu*à la Chambre, M. Barlhe, assis au banc des ministres, savourait tranquillement les douceurs d*un pouvoir dont il se croyait sûr, M. Dupin aîné fut prévenu qu'on l'attendait au dehors pour une communication importante. On venait lui offrir le ministère de la justice, dans l'espérance qu'il le refuserait, et parce qu'on u^aurait pas osé, avant de s'être adressé à lui, s'adresser à M. Persil. D refusa. Le jour même, M. Barthe apprenait, de la bouche d'un de ses amis, la trame ourdie contre lui par ses collègues. Indigné, il résolut de donner cours sur le champ à sa colère, et, le Conseil s'étant assemblé dans la poirée, il éclata. Ce fut le terme de la crise. MM. d'Argout et Barthe furent remplacés par MM. Thiers et Persil. Les renvoyer sans dédommagement eût été une imprudence : M. Barthe reçut la présidence de la Cour des Comptes qu'il fallut retirer à M. Barbé-Marbois, dont, aussi bien, l'austérité avait déplu dans la fameuse affaire Kesner; et le duc de Gaête dut céder à M. d'Argout les magnifiques fonctions de gouverneur de la Banque de France. Le ministère du commerce, que M. Thiers abandonnait, échut à M. Duchatel, un des plus habiles défenseurs du traité des 28 millions. Preuve manifeste qu'on se proposait de revenir à la pensée de ce traité onéreux, et que ce n'était pas à la souveraineté de la Chambre qu'on avait sacrifié M. de [Broglie avec tant d'empressement I

Mais, tandis que le pouvoir flottait au gré de ces intrigues, la nation bouillonnait audessous, et les intérêts qu'avait si directement menacés la loi contre les associations se préparaient de toutes parts à un vigoureux effort. Des réunions avaient lieu à Paris, 'tantôt chez le général Lafayette, tantôt chez un de ses amis les plus dévoués.

La question du combat y fut posée. Que faire si, foulant aux pieds les principes les plus inviolables, le pouvoir en venait à porter la main sur la liberté, d'une manière agressive et violente ? Opposerait-on la force à la force? « Comment hésiter? disaient quelques-uns. Le gouvernement commence l'attaque. Il ira jusqu'au bout. Il osera tout contre nous si nous n'osons rien contre lui. Reculons, nous sommes perdus. » La plupart, et à leur têle, M. Gamier-Pagès, objectaient l'énormité de l'entreprise, l'insuffisance des préparatifs, l'indocilité des courages à manier, le défaut d'organisation, le nombre des troupes contre lesquelles on aurait à lutter, l'impossibilité absolue de jeter dans l'insurrection le gros de la bourgeoisie. Un avis singulier fut ouvert par un savant qu'avaient fait remarquer danr le parti républicain la sauvagerie de son humeur et son caractère ombrageux à l'excès, mais en même temps sa haute intelligence et son désintéressement poussé jusqu'à l'héroïsme. Voici ce qu*il proposait : partant de ce point de vue qu'il y a dans le martyre une incalculable puissance d'entraînement, un certain nombre de républicains auraient fait pacte avec la mort; et, renfermés dans une maison, y auraient défendu jusqu'au dernier soupir le principe attaqué. Ce n'étaient pas, du reste, les personnages les plus marquants du parti que l'auteur de la proposition appelait à remplir un rAle dans le drame dont il donnait le plan : « Ceux-là, disait-il, se réserveront pour l'assaut; nous serons, nous, les fascines qui servent à combler le fossé. » D'aussi étranges idées ne pouvaient être et ne furent accueillies que par l'étonnement. Chacun se demanda si elles étaient sérieuses ; et, depuis, plusieurs ont pensé Ifue celui qui les avait émises n'avait eu pour but que d'essayer le dévoùment de quelques hommes suspects à sa nature soupçonneuse.

Cependant, le comité de la Société des Droits de l'Homme redoublait d'activité. Par d'infatigables correspondances, il h&tait dans les provinces le travail d'organisation com-

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mencé. Par de hardis manifestes, il tenait en haleine dans la capitale les cent soixantetrois sections dont il gouvernait Fardeur. On fit des cartouches; on commanda des achats de fusils; on se mit en rapport avec les soldats en garnison à Versailles et à Vincennes; les commissaires d'arrondissement furent chargés de faire connaître au comité les ressources des divers quartiers de Paris, et sur quels hommes il était permis de compter. Mais l'argent manquait; le dévoùment ne se trouva pas, en général, au niveau de l'agitatioa; et la revue des forces disponibles de Tinsurrection fut loin de répondre aux espérances conçues.

Parallèlement à la Société des Droits de rHomme^ marchait V Association pour la défense de la Liberté de la Presse. Le général Lafayette en était le patron; MM. Marchais et Etienne Arago en étaient les secrétaires. Elle avait pour but avoué de protéger la liberté d^écrire, soit en resserrant le lien des divers journaux républicains, soit en assurant aux œuvres des citoyens pauvres le bénéfice de la publicité, soit en organisant par toute la France des souscriptions destinées à couvrir les amendes. Mais, quelque pacifique que fût la nature de son institution, elle favorisait le mouvement par la fougue personnelle de ses membres, par ses affiliations dans les provinces, par son empressement à faire circuler les nouvelles propres à ébranler les esprits. Malheureusement, entre elle et la Société des Droits de l'Homme^ il existait une sorte de rivalité sourde, dont il était à craindre que, dans une occasion décisive, Tennemi commun ne profitât.

Dans les départements, la situation n'était ni moins menaçante ni moins compliquée.

Nous dirons dans le chapitre suivant quel était Tétat de la ville de Lyon. Le département des Pyrénées-Orientales, patrie de rillustre François Arago, obéissait àTaction d'un comité central, établi à Perpignan, et correspondant avec le comité de Défense pour la Liberté de la Presse établi à Paris. Le parti républicain dominait dans le Jura, et, dirigé par un neveu du général Bachelu,

il se montrait tout-puissant dans la ville d'Arbois. A Dijon, à Clermont-Ferrand, à Châlons-sur-Saône, à Saint-Etienne, à Besançon, à Grenoble, les éléments de résistance étaient nombreux. A Épinal, où M. Mathieu, avocat, exerçait une grande influence, la Gharbonnerie et la Société des Droits de fEomme faisaient chaque jour de nouvelles et importantes conquêtes. A Lunéville, un maréchal-deslogis-chef au 9« régiment de cuirassiers, M. Thomas, avait formé l'audacieux projet d'enlever les quatre régiments de cuirassiers qui se trouvaient à Lunéville depuis la dissolution du camp de manœuvres formé en 1833. Entreprenant, dévoué, plein d'intelligence et de courage, M. Thomas s'était assuré le concours de plusieurs de ses camarades, s'étaient mis en rapport avec les républicains de Nancy, avait donné avis de ses desseins au comité parisien de la Société des Droits de P Homme, et n'attendait que le moment d*agir.

Si tous ces mouvements eussent été coordonnés, et soumis à une vigoureuse impulsion, à une impulsion commune, nul doute que le gouvernement n'eût été renversé.

Mais les chefs n'avaient pu donner à l'organisation ni le temps ni le soin nécessaires, entraînés qu'ils étaient dans un tourbillon de feu.

G'était de la Société des Droits de l'Homme de Paris qu'aurait dû naturellement partir le signal. Or, elle était elle-même, depuis quelque temps, minée par de fâcheuses divisions. Au milieu d'elle s'étaient glissés des jeunes gens remplis de passions brûlantes, et qui frémissaient sous le joug du comité, qu'ils accusaient de tiédeur parce que son énergie n'excluait pas les conseils de la prudence. Se tenir prêt pour la bataille si le pouvoir la rendait inévitable, telle était la politique du comité : eux, ils jugeaient que c'était trop peu de s'armer pour la défensive et qu'il fallait attaquer. Le comité pensait que, pour avoir raison des iniquités contre lesquelles on protestait, heurter de front et brutalement la bourgeoisie n'était pas indispensable : eux, ils repoussaient

comme douteuse toute politique de ménagements. Par suite de ces dissidences, un second comité avait été formé sous le nom de Comité d'Action^ et il en était résulté, parmi les sectionnaires, une lutte qu'entretenait avec soin la police, partout présente par ses agents. Après des tiraillements funestes, Tancien comité l'emporta; mais la fusion ne s'opéra point sans avoir amené, comme il arrive presque toujours, des concessions dont profita la fraction des audacieux.

La Société des Droits de V Homme y au surplus, était loin d'embrasser le parti républicain tout entier. Le journal la Tribune^ quoique rédigé avec une véhémence extraordinaire, était indépendant de la Société^ dont M. Armand Marrast ne faisait point partie. Il en était de même de MM. Armand Carrel à Paris, Anselme Petetin à Lyon, Martin Maillefer à Marseille; et ces trois derniers éprouvaient pour toute tentative hasardée une répugnance dont ils ne se cachaient pas. Naturellement ennemi des allures démagogiques et accoutumé à ce qu'il y a de régulier dans la discipline militaire, Armand Carrel assistait avec un trouble secret au spectacle de ces passions déréglées dans leur force et toujours à la veille de dépasser leur propre but. Et cependant, il avait la vue trop perçante pour ne pas apercevoir tous les éléments de puissance cachés à demi dans un tel désordre. Si les exagérations de certains hommes l'alarmaient, il y avait, en revanche, dans la vigueur de leur essor, quelque chose qui plaisait à son courage et remplissait d'émotion son âme passionnée. Souvent il fut sur le point de rompre en public avec eux ; mais au moment de les attaquer dans le National^ son organe, il s'arrètdit tout à coup, hésitait, puis renonçait à son dessein, ne voulant pas donner à l'ennemi commun la joie de triompher de la désunion des républicains, et préférant, après tout, le tumulte à Tégoïsme, une colère irréfléchie à une basse insolence, les fautes des rebelles enfin à la sagesse menteuse des oppresseurs.

A cette diversité dans la manière d*apprécier l'énergie du mouvement à imprimer au parti républicain, se joignaient des dissidences d'opinion fort sérieuses. M. Godefroi Cavaignac dans le Comité de la Société des Droits de F Homme ^ M. Armand Marrast dans le journal la Tribune^ professaient, sur le principe d'autorité, par exemple, et sur la centralisation, des idées que ne partageaient entièrement, comme nous l'avons déjà dit, ni M. Armand Carrel, ni M. Anselme Petetin, ni M. Martin Maillefer. Armand Carrel, toutefois, chancelait dans son opinion, qu'il finit par abandonner avec cette intrépide bonne foi qui le caractérisait; mais une conviction plus tenace animait MM. Maillefer et Petetin, que touchait faiblement la nécessité de fortifier et de centraliser le pouvoir après l'avoir rendu tutélaire, et qui se préoccupaient beaucoup plus des moyens d'assurer à la liberté de l'individu des garanties solides et de tenir Paris en respect.

Si le parti républicain s'était senti le moins fort, s'il n'avait pas cru toucher à la réalisation de ses espérances, peut-être aurait-il apporté moins de ferveur dans la lutte intellectuelle par laquelle il était intérieurement agité. Mais il y avait alors dans ce parti une résolution de vaincre si impérieuse et une si grande exubérance de vie, qu'on se jugeait à la veille de saisir le pouvoir, et de passer ainsi de la théorie à la pratique, du gouvernement des passions à celui des intérêts. Car il est à noter que, dans le sein même de la Société des Droits de V Homme ^ et au plus fort de son effervesceuce, on voyait s'accomplir un travail d'organisation pacifique très actif et ayant pour but de subordonner les emportements de la révolte aux procédés de la science. Il fallait donc s'entendre sur la manière dont la nation devait être excitée, dirigée, administrée, défendue; il fallait tout-à-la-fois se disposer à combattre et à étudier, pourvoir aux nécessités du moment et méditer sur les choses du lendemain : double cause d'enthousiasme, mais aussi de division et de fièvre !

Ajoutez à cela que, quoiqu'il y eût beau-

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coup de charbonniers dans la Société des Droits de rHomme, la direction de cette société et celle de la Gharbonnerie n'allaient pas tout-à-fait de conserve. La Société des Droits de fEomme avait dans le vieux Buonarroti un juge bien plus sévère qu'Armand Garrel, et bien plus imposant. Directeur suprême des mouvements mystérieux de la Gharbonnerie, Buonarroti n'avait nulle confiance dans une conspiration qui déroulait sa trame en plein jour, qui publiait chaque matin le nom de ses chefs, qui se recrutait à la face du soleil. Il avait raison, au point de vue du combat. Une association hostile au pouvoir ne saurait réussir dans ses projets.

même quand elle n'est pas secrète, qu'à la condition d'être conduite par un gouvernement inconnu. Le fait est que la Société des Droits de VEomme avait tous les inconvénients des sociétés secrètes sans en avoir les avantages. Bonne pour une œuvre de propagande, il était imposssible qu'à la veille d'une bataille elle ne fût pas désorganisée par te seul fait de l'arrestation des chefs. Geux qui la fondèrent avaient donc commis, en isolant leur action de celle de la Gharbonnerie, une faute qui allait être expiée cruellement. Gar c'était du fond d'un cachot que la plupart des chefs allaient entendre le premier appel aux armes.

Aspect militaire de Lyon; progrès du parti républicain dans cette ville. — Banquet de six mille couverts préparé; la Glaneuse défendue par M. Dupont; voyage de M. Qodefrol Gavaignao à Lyon; formation du Comité invisible; la Gharbonnerie désorganisée; Société du Progrès; établissement de la Société lyonnaise des Droits de V Homme; son développement. — Le Mutuellisme; lutte des mutuellistes contre les fabricants; suspension des travaux; la ville de Lyon consternée. — Les fabricants et le pouvoir intéressés à offrir la bataille, les ouvriers et les républicains à Tajourner. — Situation des mtltue^istes à l'égard du parti républicain. — Le comité lyonnais se sent entraîné.

— H. Albert part^ pour Paris avec une mission secrète. — Débats violents dans Tintérieur de la Société lyonnaise des Droits de V Homme; le comité résiste aux exagérés et l'emporte. — M. Albert à Paris; ses rapports avec MM. Gavaignac et Guinard, avec M. Garnier-Pagès, avec M. Gabet; MM. Armand Garrel et Gavaignac sur le point de partir pour Lyon ; offres de Lafayette malade ; les républicains poussent les mutuelUstes à la reprise des travaux. — Loi contre les associations connue à Lyon. — Protestation des ouvriers. -^ Formation du Comité â^ ensemble. — Tout se prépare pour une lutte terrible. — Journée du 7 avril. — Le pouvoir s'attend à une insurrection, il ne fait rien pour la prévenir. — Journée du 9 avril ; occupation militaire de la ville; les sections séparées les unes des autres et cherchant en vain des armes. — Gombats, incendies, assassinats. — La ville de Lyon pleine de terreur et dévastée. — Physionomie de ces affreux événements; leur véritable caractère. — > Massacres dans le faubourg de Valse. — Suites violentes de la guerre civile. — Massacres dans la rue Transnonain à Paris.

— Les vaincus et les vainqueurs. -^ Préléminaîres du monstrueux procès d'avril. — Gonclusion.

Notre récit nous amène au 9 avril 1834; mais, pour avoir la clef des événements dont cette date sanglante marque la place dans l'histoire de Lyon, il faut reprendre les choses d*un peu plus haut.

A Lyon, depuis longtemps, l'effervescence était extrême, et tout concourait à y faire renallre,^ plus vaste et plus terrible, ceUe

tempête de novembre dont la France sentait encore le frémissement.

L'insurrection de novembre avait pris le gouvernement au dépourvu. Aussi n'avait-il rien négligé, après sa défaite, pour en effacer la honte. Le chiffre de la garnison fut enflé outre mesure ; des troupes, répandues dans toutes les villes environnantes, se tinrent

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prèles à marcher au premier signal ; la garde nationale fut brusquement désarmée; des fortifications s'élevèrent autour de la cité, et les canons qui devaient la contenir ou la détruire) ne se trouvaient séparés de FHôtelde- Ville, situé dans le quartier le plus central et le plus riche, que par une distance de 1,500 à 2,000 mètres; l'administration de la guerre acheta par surprise et restaura une grande muraille qui devait servir à isoler la Croix-Rousse, berceau de Tinsurrection de novembre ; le pouvoir se ménagea des points fortifiés jusque dans Tintérieur; en un mot, Lyon devint un champ de bataille préparé pour des combats prévus et inévitables. En même temps, Tautorité militaire semblait se complaire dans un étalage de forces aussi menaçant que fastueux. Souvent, il arriva aux Lyonnais de trouver, en s'éveillant, les places couvertes de soldats en armes. Il n*y avait dans toutes les &mes que trouble, terreur ou colère.

De son côté, le parti républicain, à Lyon, s'était accru et constitué. Il y marchait la tète haute et y prenait possession de la popularité, avec sa fougue ordinaire. A cAté du Précurseur, feuille républicaine rédigée avec beaucoup de talent par M. Petetin, mais dans des idées de décentralisation et dépourvues de hardiesse, on avait vu s'établir la G/anet/5«, journal audacieux, dont l'existence financière pesait sur M. Albert, qui mettait à la disposition du parti ses relations et sa fortune.

Au mois d'avril 1833, deux procès intentés à la fois à la Glaneuse devinrent l'occasion d'une revue solennelle des forces de la démocratie. Un avocat du barreau de Paris, M. Dupont, est appelé à Lyon pour y prêter à la feuille attaquée l'appui de sa parole puissante. M. Garni er- Pages, auquel les républicains lyonnais avaient déjà donné, l'année précédente, un banquet de 2,000 couverts, M. Garnier-Pagès va se mettre en route. M. Philippon, gérant d'un journal satirique fort célèbre, M. Saint-Romme, avocat renommé dans le département de llsère, M. Trélat, représentant des républicains de

l'Auvergne, accoururent au rendez-vous.

Quinze députations sont envoyées par les départements voisins. On s'occupe activement des préparatifs d'un banquet pour lequel on a compté sur deux mille souscripteurs : il s'en présente six mille. Le banquet est fixé au 5 mai (1833), et Ton ne néglige rien de ce qui doit donner à celte manifestation un caractère imposant.

Le pouvoir s'alarma. Les hommes qui, sous la Restauration, avaient décerné à Lafayette, au nom du libéralisme persécuté, une ovation toute révolutionnaire, ces mêmes hommes jurèrent que le banquet projeté n'aurait pas lieu, dût la guerre civile reprendre l'œuvre de destruction commencée en novembre I L'interdiction se formula dans un arrêté qui ne s'appuyait sur aucun texte de loi. Les commissaires du banquet déclarèrent l'arrêté illégal et poursuivirent leurs préparatifs. Mais tout à coup une agitation d'une nature mystérieuse éclate. Des visages inconnus et sinistres paraissent sur les places, des clameurs imbéciles retentissent, et la ville est inondée de fausses circulaires, les unes calomniant la faiblesse de la commission dul)anquet, les autres calomniant son audace, La police avait-elle excité ce mouvement? Les commissaires en restèrent convaincus; et bien décidés jSi ne pas franchir les limites de la loi, ils ajournèrent le banquet au 12 mai, après avoir fait rédiger, par quatre avocats du barreau lyonnais, une consultation dans laquelle Tillégalité de l'arrêté préfectoral était démontrée. On veut la signifier au préfet par huissier : pas d'officier ministériel qui ose se charger de la signification. On se pourvoit auprès du procureur du roi, M. Chegaray : il répond que tout huissier qui signera l'exploit sera destitué. Les voies légales étaient épuisées ; la police avait fait prévenir le propriétaire du jardin désigné pour le banquet, que sa propriété serait militairement occupée ; des milliers de soldats allaient être mis sur pied ; il ne restait donc plus aux commissaires que l'appel aux armes I Ils reculèrent devant l'eiTusion du sang.

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Atelier de canuU. (I-JOd)

Haia i l'attilude des républicaios, à l'énergie de leurs prolestations, à leur orgueil indompté, à l'importance des ressources qu'il avait fallu déployer contre eux, on pouvait juger déjà de leur empire.

Quelques jours après, le gérant de la Glaneuse élail appe\é devant le jury. Lyon garde encore le souvenir des plaidoieriesde H. Dupont. Toat ce que la raison a de plus élevé, la logique de plus pressant, l'ironie de plus incisif, l'éloquence du cœur de plus passionné, M. Dupont le déploya dans cette cause célèbre. Hais ce qui était au fond du débat, c'était la guerre, toujours la guerre. Acquittée par le premier verdict, la Glaneuse avait été condamnée par le second. La peine fut terrible : quinze mois d'emprisonnement et cinq mille francs d'amende ! Et comme si c'eût été trop peu d'une pareille condamna-

tion, on l'aggrava en appliquant au condamné un règlement de prison fait pour la lie des criminels. Des gendarmes saisirent l'écrivain ; et, de brigade en brigade, il fut traîné à Clairvaux, au milieu de dix-huit cents voleurs. Elles hommes qui présidaient à l'accomplissement de telles vengeances étaient les mêmes qui avaient crié anathème à la Restauration, pour sa conduite à l'égard de MBl. MagaloQ et Fonlan I

Ainsi s'accumulaient les causes d'irritation et de révolte. Hifais la désunion s'était glissée parmi les démocrates lyonnais. La Charbonnerie, k Lyon, manquait d'une organisation solide. Plusieurs Charbonniers, par une singulière ignorance de ce qui constitue la force des sociétés secrètes, se plaignaient du mystère dont les membres de la haute-vente nationale restaient enveloppés.

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et ils ne dissimulaient pas leur répugnance à suivre aveuglément une impulsion dont on leur dérobait avec tant de soin Torigine. Deux Lyonnais, MM. Martin et Bertholon, ayant été élus pftsidenls de vente, on demanda au dicastère de les initier au secret de la constitution de la vente nationale : il parut promettre et ne voulut ou ne sut pas se décider. De fâcheux tiraillements s^en suivirent. Les dissidents nomment des commissaires, on prépare un règlement nouveau, une reconstitution est imminente.

Ceci se passait au mois de juillet (1833). M. Cavaignac, qui était d'avis qu'il fallait lutter contre le pouvoir, au grand jour, à la face du soleil, M. Cavaignac arriva inopinément à Lyon. Il s'aboucha aussitôt avec les démocrates les plus influents, s'enquit de Tétat de l'opinion ; et une assemblée se tint, en sa présence, dans les bureaux du Précurseur^ sous la présidence de M. Jules Séguin. Après un examen approfondi des ressources dont le parti disposait, on reconnut qu'il n'y avait pas lieu, pour le moment, à une levée de boucliers; qu'on devait se borner à une propagande énergique; que, même en admettant le cas d'une insurrection commencée à Paris, Lyon ne pourrait efficacement s'y associer qu'avec Tadhésion volontaire et spontanée des ouvriers; qu'il importait, par conséquent, de prendre racine dans, le peuple; qu'en attendant, et dans la prévision d'une crise, il était bon de créer un pouvoir représentant toutes les forces vives de la cité destiné à centraliser l'action du parti, soit qu'il fut conduit à soutenir la lutte, soit qu'il fallût assurer au peuple les avantages de la victoire. C'était donc tout à la fois un comité de résistance et une municipalité provisoire qu'il s'agissait d'instituer. Mais, pour investir ce comité d'une puissance suffisante, on convint d'un mode d'élection propre à enlever autant que possible aux électeurs la connaissance des membres élus. Chacun fit son bulletin, et, l'assemblée s'étant séparée, le président dépouilla seul le scrutin, dont il ne communiqua le résultat qu'aux élus. On sut leurs noms plus tard. C'étaient MM. Jules

Séguin, Lortet, Bertholon, Baune, Charassin, Poujol, Jules Favre, Michel-Ange Perler, Antide Martin, Rivière cadet.

M. Cc^vaignac choisit pour correspondants MM. Bertholon et Martin, leur donna les noms de tous les affiliés de province avec lesquels des relations actives devaient être publiquement entretenues, et reprit la route de Paris.

L'heure semblait approcher où les républicains domineraient dans Lyon. Eii vain leur ascendant y élaît-il combattu avec énergie: ils tendaient de plus en plus à s'imposer par leur courage. Le 29 juillet (1833J, dans une revue des troupes de la garnison, des gardes nationaux ayant protesté haute*ment contre les bastilles, et une voix partie du cortège du lieutenant-général Aymar ayant crié : « Il y a ici des Autrichiens, » deux républicains, MM. Jules Séguin et Baune, courent chez le lieutenant-général Aymar, qu'entourait son état-major, lui demandent des explications, et obtiennent un désaveu public.

La force du parti avait, toutefois, besoin de direction. Le comité formé par suite du voyage de M. Cavaignac, et qu'on appelait le Comité invisible y n'agissait pas et paraissait vouloir s'abstenir. Quant à la Charbonnerie dissidente dont nous avons déjà parlé, elle s'était mise à l'œuvre; mais certaines divisions produites par des antipathies personnelles, la lassitude, la difficulté d'organiser une société secrète sans en resserrer le cadre, tout avait concouru à rendre stériles les efforts tentés. Des principaux débris de la Charbonnerie il se forma, sous le nom de Société du Progrès^ une association qui eut une existence semi-publique d'abord, puis tout à fait publique, et dont M. Lagrange fut Tâme.

La Société des Droits de CHomme vint ensuite, et elle se modela sur celle de Paris. Née au mois d'octobre (1833), elle commença par élire un comité composé de cinq membres : MM. Martin, Bertholon, Baune, Hugon et Poujol. Le 25 décembre (1833), une réunion générale des sectionnaires ayant eu lieu, le

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règlement fut adopté ; on nomma deux nouveaux chefs, MM. Albert et Sylvain Court; et la Société se trouva définitivement constituée.

A dater de ce moment, Tinfluence du parti républicain s'étendit avec une rapidité extraordinaire. Dans les derniers mois de l'année 1833, la Société des Droits de F Homme enveloppait la ville de Lyon ; et, rayonnant sur les départements voisins , elle avait créé des centres correspondants partout où elle avait fait Fessai de sa redoutable et irrésistible propagande, c'est-à-dire dans les villes les plus importantes de l'Isère, de la Dr6me, de l'Ardèche, delà Loire, du Jura, de Saôneet-Loire. Là, sa domination était si absolue et la parole de ses représentants si respectueusement obéie, qu'à Romans, par exemple, M. Baune couvrit de sa protection et sauva de la colère du peuple le préfet de la Dr6me, accouru avec des gendarmes pour l'arrêter. On se ferait malaisément une idée de la vie brûlante que menait, à cette époque, la ville de Lyon. A certains jours, des clameurs étranges y montaient dans les airs, et Ton voyait alors s'entasser sur les places publiques une population menaçante et hâve, espèce de marée montante qui semblait prête à tout engloutir. Les soldats étaient épuisés de corvées et de veilles, les cavaliers toujours sur le point de monter à cheval. Tantôt c'étaient des chanteurs dont il fallait étouifer la voix, parce que Paccent en avait paru terrible, dans ces jours de trouble universel; tantôt c'étaient, comme à Paris, les crieurs publics qu'on essayait d'arrêter, au milieu d'une foule en délire. Dans le mois de janvier, Tautorité engagea contre les crieurs une lutte ardente, et fut vaincue. Entre le préfet et le maire de Lyon, entre M. Gasparin et M. Pru* nelle, l'animosité était au comble: un arrêté du second déjoua les mesures despotiques conseillées par le premier. Protégés par le pouvoir municipal et par la loi, les crieurs publics purent distribuer librement tous les écrits dont la saisie n'avait pas été judiciairement proscrite, et les publications politiques inondèrent la ville.

Tel était, au commencement de l'année 1834, l'état des choses à Lyon et dans les contrées qui l'avoisinent. Le mutuellisme alors entra dans l'arène et compliqua la situation.

Le mutuellisme* était l'association des ouvriers en soie, chefs d'atelier; elle était purement industrielle, et son origine remontait à 1828. Ses statuts excluaient de la manière la plus formelle toute discussion des choses religieuses et politiques. Fondé d'abord dans un but de mutuelle assistance entre ouvriers, le mutuellisme se divisait en loges de moins de vingt personnes. Onze loges nommant chacune deux délégués formaient ainsi une loge c^n/ra/^; et c'était à un conseil composé des présidents des centrales qu'appartenait la direction. Le pouvoir des pré^ sidents des centrales s'était maintenu jusqu'à la fin.de 1833; à cette époque il fut ébranlé. L'association voulait agrandir son action ; elle voulait faire servirlaforce qu'elle puisait dans l'union de ses membres à empêcher la décroissance du salaire ; elle voulait créer un contre-poids à Thypocrite tyrannie que, dans la lutte du pauvre contre le riche, on ose appeler la liberté des transactions. Mais à l'aocomplissement de ces vues nouvelles il fallait un pouvoir nouveau. Les présidents des centrales furent destitués, et leur autorité passa aux mains d'un conseil exécutif, qui n'était lui-même, du reste, que l'instrument de l'association, constituée démocratiquement et décidant de tout par voie élective. ,

Cependant, la situation de l'ouvrier empirait. Par un funeste et trop fréquent effet de la^îoncurrence, les commandes avaient diminué. Le mouvement delà fabrique lyonnaise, dans les premiers mois de l'anné^ 1834, se trouvait notablement ralenti. Et jamais, contraste déplorable 1 la joie du riche n'avait plus bruyamment éclaté. Les bals se succédaient avec une rapidité où entrait unç sorte d'étalage provocateur. Lyon retentissait du bruit des fêtes. Le pauvre en tres-

1. Voir aux documents historiques, le Règlement dn Mutuellisme.

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saillit, et dans son cœur la colëre prit sourdement place à c6té du désespoir. La crise était donc devenue imminente : une réduction de vingt-cinq centimes par aune sur le prix des peluches ]a précipita. Réduction peu considérable en elle-même, mais qui portait sur un salaire déjà insuffisant, et qui, ouvrant carrière à des empiétements plus funestes, n'était qu'une première application de la loi du plus fort! Les ouvriers en peluches invoquèrent Tappui de leurs frères des autres catégories ; et alors, obéissant au principe de solidarité, la société mutuelliste mit en question la suspension générale des métiers.

Envisagée dans ses résultats matériels, la mesure était désastreuse; considérée dans son principe moral, elle avait quelque chose de singulièrement élevé. Quoi de plus touchant que de voir cinquante mille ouvriers suspendre tout à coup les travaux qui les faisaient vivre et se résigner aux privations les plus dures, pour garantir de toute atteinte douze cents de leurs frères les plus malheureux ! Aussi bien, une détermination semblable, s'il eût été possible aux ouvriers de la soutenir, avait une incalculable portée. Par rapport à la classe ouvrière, c'était la théorie de l'association appliquée sur une grande échelle et au prix de sacrifices qui en rendaient reffct plus imposant. Par rapport à la bourgeoisie, c'était une démonstration terrible, mais péremptoire, des vices d'un régime industriel qui, fondé sur un antagonisme dé tous les instants, ne vit que par le perpétuel triomphe du fort sur le faible, et entretient une hostilité flagrante entre ces deux éléments de la production: le capital et le travail.

Voilà ce que comprirent parfaitement les chefs de la majorité. 1,297 voix, sur 2,341, votèrent la suspension des travaux. Et, comme un grand nombre d'ouvriers ne faisaient point partie de l'association, elle envoya dans les divers quartiers de la ville des émissaires chargés de soumettre toute la fabrique lyonnaise au niveau de la loi commune. Quelques ouvriers voulurent ré-

sister: on les menaça. Violence blâmable, et qui donnait à une cause juste les couleurs de l'injustice ! L'interdit avait été prononcé dans la journée du 12 février: deux jours après, vingt mille métiers à Lyon avaient cessé de battre !

Gomment peindre la consternation qui, à cette nouvelle, régna dans la ville! On eût dit que, devant les imaginations frappées d'épouvante, le fantôme sanglant de novembre venait tout à coup de se dresser. Ce n'étaient plus partout que visages inquiets ou menaçants. On s'interrogeait du regard avec anxiété. Sur toutes les poitrines pesait cet air lourd qui annonce l'approche d'un orage. Chaque jour, la place des Terreaux et les environs se couvraient de rassemblements dont l'aspect était moins animé que sombre ; chaque jour, les rues étaient sillonnées d'émigrants. Car, la frayeur les ayant gagnés, plusieurs fabricants avaient coupé court à leurs affaires, fermé leurs maisons, et se hâtaient vers la campagne pour y chercher un asile.

D'autres restèrent; et ceux-là, loin de prendre l'alarme, commencèrent à s'exciter réciproquement à de sauvages ardeurs, disant que l'heure d'en finir était venue pour eux ; qu'ils avaient, depuis novembre, une revanche à prendre ; que c'était dans le souvenir d'une déplorable victoire qu'était le germe de l'insolence déployée par les mutuellistes , et qu'il était urgent de leur donner enfin une vigoureuse leçon. Tels furent les propres termes dont se servit le Courrier de Lyorij organe passionné de l'aristocratie industrielle de la ville.

Et ces dispositions ne s'accordaient que trop bien avec celles de l'autorité. Le gouvernement n'ignorait pas que le parti républicain se livrait alors à un immense travail d'organisation. Il voyait la Société des Droits de f Homme s'étendre, s'enhardir, se discipliner, jeter son inévitable réseau jusque sur les villes de second et de troisième ordre ; il prévoyait que la promulgation de la loi contre les associations deviendrait le signal d'une résistance qui, se produisant sur tous

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les points du royaume à la fois, avec ensemble, et sur Tordre parti de la capitale, mettrait le royaume en feu et la monarchie à deux doigts de sa perte. De là son empressement à courir au devant d'une crise qui avait tous les caractères de la fatalité. Puisqu'éviter la bataille était impossible, mieux valait la livrer lorsqu'on avait encore le choix des circonstances, du moment, des armes, du terrain. Puisqu'il fallait ou terrasser le parti républicain ou périr sous ses coups, mieux valait l'attaquer au milieu des embarras d'une organisation inachevée et avant qu'il eût pris son mot d'ordre dans toute la France et terminé ses préparatifs. Comme champ de bataille, Lyon convenait beaucoup mieux que Paris au gouvernement, la centralisation ayant donné à Paris le privilège de remporter seul, en temps de révolution, des victoires décisives.

Ainsi, les fabricants et le pouvoir avaient également intérêt à accélérer le dénouement : les premiers, pour asseoir d'une manière définitive leur situation et venger leur orgueil humilié ; le second, pour ôter à ses ennemis le temps de faire leurs dispositions et de régler leur ordre de bataille.

Mais ce que le pouvoir et les fabricants étaient intéressés à vouloir, les mutuellistes et les républicains devaient le craindre.

Les mutuellistes n'étaient, en général, ni assez instruits, ni assez pénétrés de l'importance des formes politiques, pour appeler de leurs vœux une lutte où ils auraient eu le gouvernement pour ennemi. Que la question du salaire fût résolue en leur faveur, ils ne désiraient rien de plus.

Pour ce qui est de la Société des Droits de rHommey lès membres dont elle était composée brûlaient de combattre, et ils ne s'en cachaient pas; mais les plus intelligents tremblaient qu'on ne les forgàt à accepter trop tôt le combat, et ils voulaient attendre, pour s'armer, d'abord que l'organisation départementale fût achevée, et ensuite que la promulgation de la loi contre les associa* tions vint généraliser l'attaque.

Les faits prouvèrent que telle était la si-

tuation morale des esprits en présence. Les mutuellistes firent des ouvertures d'accommodement : elles furent repoussées avec un froid dédain. « Tenez bon, avait-on dit aux « fabricants, il faudra bien que les ouvriers « cèdent quand la faim les pressera; et s'ils « en viennent à une révolte ce sera la der- « nière. Car nous avons sous Is main des « canons et des milliers de baïonnettes. « Repoussés par les maîtres, les mutuellistes invoquèrent la médiation de l'autorité : M. Gasparin répondit que le pouvoir n'avait pas charge d'intervenir dans les querelles du monde industriel, les transactions entre le capitaliste et le travailleur devant rester libres. De sorte qu'on osait parler de la liberté des transactions, au moment même ou l'on se reposais, pour la soumission de l'ouvrier, sur le despotisme de la faim !

Alors se passèrent des scènes lamentables. Parmi les ouvriers en soie, il y en eut qui, quoiqu'en état de supporter le chômage, se lassèrent d'une situation dont ils n'apercevaient que la stérilité présente; il y en eut qui, trop pauvres pour résister à l'oisiveté, ne purent se résigner à voir autour d'eux leurs femmes éplorées et leurs , enfants pri vés de pain. La division s'introduisit dans la société mutueUiste : les uns demandant qu'on reprtt les travaux, les autres s'y opposant; des rixes s'en suivirent. Et, sous le regard triomphant des maîtres, les ouvriers allaient épuisant leurs forces dans leurs débats.

Si les chefs du parti républicain, à Lyon, eussent voulu réellement descendre sur la place publique, ils l'eussent fait alors. L'occasion paraissait si favorable ! La Société des Droits de l'Homme y qui comptait daîis ses rangs un assez grand nombre de mutuellistes, n'aurait-elle pas amené l'explosion en poussant au maintien de la suspension des métiers? Or, elle fit précisément le contraire, et ce fut l'occasion des plus violents orages dans l'intérieur des sections. Excités perfidement par des agents de police déguisés en sectionnaires, quelques républicains emportés s'étonnent de l'inaction des chefs, dans

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un moment qui semble si propice. Qu'attendent-ils? Et quoi ! pour attirer au parti la masse des ouvriers en soie, pour marcher avec elle en avant, on ne profite pas de la détresse de ces ouvriers, de leur désespoir ! Ces discours se répandent bientôt partout; des gens suspects les enveniment ; on égare la crédulité de certains sectionnaires plus ardents qu'éclairés, et les membres du comité, accusés tout haut de trahison, sont placés Sous la menace du poignard.

Mais ys avaient, pour résister au torrent, des motifs invincibles. Devancer à Lyon le mouvement de Paris et celui des provinces, c'était tout compromettre. Puis les armes manquaient, le montant des cotisations mensuelles imposées aux sectionnaires ne suffisant pas même à couvrir les frais des publications innombrables sorties, depuis plusieurs mois, des presses de la Société. Au moins aurait-il fdlu pouvoir compter avec certitude sur l'appui insurrectionnel des ouvriers en soie, qui formaient à Lyon le fond de la population ouvrière. Et cet appui, jusqu'alors, n'avait jamais été ni offert ni promis.

Nous avons dit qu'un assez grand nombre de mutuellistes étaient entrés dans la Société des droits de F Homme; mais ils n'y étaient entrés que comme individus. Car, quant à la société mutuelliste prise dans son ensemble et dans sa direction, il est certain qu'à l'époque dont il s'agit, elle était dominée par un étroit esprit de corporation. Avant tout, elle tenait à conserver sa physionomie industrielle, son originalité, et ce qui lui faisait, dans la classe ouvrière, une situation à part. Nul doute qu'il n'y eût dans son sein des hommes élevés au-dessus des intérêts de corps par la force de leur intelligence et la générosité de leurs désirs ; mais ces hommes ne constituaient pas la majorité, dont on aurait pu résumer ainsi les espérances : augmentation du salaire des ouvriers en soie. C'était tout simple, hélas! Qui s'était chargé d'instruire cette partie du peuple, de lui donner des notions de morale, de le nourrir des préceptes de la charité, de lui enseigner

les immortels rudiments de l'évangile? Et, d'un autre côté, comment se serait-elle livrée avec une entière confiance à une asso« ciation politique dans laquelle à des citoyens intelligents et courageux se trouvaient mêlés tant d'ambitieux impatients, de démagogues pleins d'ignorance, de gens sans aveu et d'agitateurs sans but? A Lyon, d'ailleurs, l'influence du clergé sur une portion de la classe des ouvriers en soie avait toujours été assez grande. Or, voici dans quel sens était dirigée cette influence, qui s'exerçait sourdement et à petit bruit par les femmes. Ne voyant dans les fabricants que des libéraux et des sceptiques, le clergé n'avait eu garde d'attiédir le sentiment de révolte qui armait contre eux les ouvriers; mais en même temps il poussait ceux-ci à se défier du parti républicain tout en profitant de ses sympathies. Et c'était bien là, en effet, à l'égard àelâ Société des droits de t Homme y l'attitude des meneurs du mutuellisme. Car, tandis qu'ils se laissaient taxer de républicanisme, et s'aidaient, contre les fabricants, des prédications populaires de la Glaneuse^ ils n'épargnaient rien pour amortir dans les loges la propagande républicaine, et, dans leurs ordres du jour, ils ne cessaient de recommander aux leurs l'observation des articles règlementafres qui portaient interdiction de la politique.

Ajoutez à cela que les Sociétés pullulaient dans la ville : ici la Société du Progrès^ dirigée par MM. Lagrange et Léon Favre, là celle de la liberté de la Pf^esse, plus loin celle des Indépendants et celle des Hommes libres. Il est vrai que ces diverses associa* tions se composaient en partie des mêmes hommes, ce qui en atténuait la divergencov Mais^ si elles tendaient à un but commun^ elles y marchaient à pas inégaux. Le comité rencontrait aussi un obstacle sérieux dans le penchant des Lyonnais pour les idées da décentralisation, idées qui étaient celles dit rédacteur du Précurseur, M. Petetin, et que partageait, du moins sous le rapport philosophique, un des membres les plus respectés etlespïusrecommandables du parti, M. Lor-

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tel. Que faire donc? en un tel chaos d'incertitudes, de quel côté diriger le gouvernail? L'écueil était partout, partout la lempète.

Et cependant, s'arrêter était impossible. La fermentation devenait d'heure en heure plus impérieuse. Mille étincelles jaillissaient chaque jour du choc de tant.de passions en contact. L'on entendait rugir déjà la foule des impatients, qu'échauffaient, qu'enflam* maient les véritables traîtres... Le comité ne se sentit pas assez fort pour porter 1^ poids d'une situation semblable. Les r^nes lui échappaient : il résolut de se faire appuyer directement par la capitale, et M. Albert, partit.

M. Albert avait pour mission d'eixposer l'état des choses au comité parisien, de prendre en quelque sorte le mot d'ordre, e). de ramener à Lyon M. Godefroi Gavaignac ou M. Guinard, que leur énergie rendaient très populaires, et que le comité lyonnais jugeait seuls capables, soit de contenir avec autorité, s'il en était besoin, ceux qui se laissaient emporter par une ardeur aveugle et sauvage, soit, si la fatalité l'emportait, de donner au mouvement une impulsion assez vigoureuse pour le pousser jusqu'au succès. On avait recommandé à M. Albert de n'aller trouver ni Armai^d Carrel ni Garnier Pages : le premier, parce qu'il ne faisait point partie de la Société des droits de r Homme ; le second, parce qu'il paraissait trop modéré.

Ce ne fut pas sans difficulté que le comité des Droits de l'Homme parvint, en attendant le retour de M. Albert, à dominer l'effervescence. Un jour, M. Martin apprend que plusieurs chefs de section tiennent, dans la rue Tupîn, un conciliabule tumultueux; que la prudence des chefs y est traitée hautement de trahison, et qu'on y parle de secouer leur autorité. Aussitôt M. Martin se réunit à M. Hugon, et ils se rendent en toute hftte au lieu désigné. Quarante sectionnaires environ s'y étaient donné rendez-vous, et leur fureur éclatait sur leur visage. Au milieu d'eux, un chef de section, nommé Marcet, se faisait remarquer par l'exaltation de ses discours.

Les membres du comité demandent qu'on se forme en assemblée. Une salle de concert reçoit tous les assistants , on ferme les portes, et M. Martin monte sur une espèce de tribune, pour haranguer les plus fou^ gueux d'entre les sectionnaires. Il leur représente que rien n'est prêt pour un combat sérieux ; que provoquer la lutte serait précipiter la ruine du parti; que la patience aussi est du courage ; qu'il faut craindre de briser par une impatience brutale les relations déjà nouées entre le comité de Lyon et ceux des villes voisines. Il leur apprend ensuite le voyage de M. Albert, et leur donne lecture de plusieurs lettres arrivées la veille, dont une signée Maximilien, Elle était admirable d'énergie et de sagesse. La prudence et la modération y étaient recommandées comme les vertus les plus nécessaires aux républicains. M. Martin n'eut garde d'en faire connaître l'auteur, c'était Buonarroti. Le même esprit régnait dans^ une chaleureuse adhésion de M. Ménand, ancien procureur du roi à Gbâlons-sur-Saône, et dans les autres lettres, qui toutes promettaient, pour les circonstances ordinaires, un concours actif mais réfléchi. Un pareil langage ne répondait guère aux passions de rassemblée. MM. Bertholon et Baune surviennent. Et, comme le mécontentement des plus indociles s'exhalait en menaces, M. Baune prend la parole à son tour. 11 déclare que le comité ne fléchira pas ; que les chefs de section en révolte seront cassés ; et qu'on saura leur répondre, s'il le faut, selon l'usage des gens de cœur lorsqu'ils sont offensés. L'énerr gie du comité le sauva ; et la plupart des chefs de section se laissèrent ramener. Poussés par Mercet, qui plus tard fut reconnu pour un agent de police, quelques-uns persistèrent dans leurs aveugles projets, et parvinrent à ameuter, dans la soirée, cinq ou six cents hommes qu'ils traînèrent par la ville en chantant la Marseille. Heureusement, l'autorité s'abstint de sévir, et ils so dispersèrent.

Cependant, M. Albert était arrivé à Paris. Se conformant aux instructions qu'il avait

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leçues, il se rendit d'abord au comité de la Société des Droits de FHomme, et fit part aux membres qui le composaient de l'objet de son voyage. MaisMH. Cavaignac et Guinard étaient retenus à Paris par des devoirs pressants et ne voulaient point se séparer l'un de l'autre. M. Albert demanda conseil à M. Cabet, qui avait beaucoup d'ascendant sur le peuple des faubourgs. L'entretien eut lieu pendant la nuit dans les bureaux du

Alev^ndre Marlia dit Albert (1815).

H. Cabet s'y montra partisan d'une résistance exclusivement légale; il n'hésita pas à affirmer que tenter la fortune des armes serait une insigne, une irréparable folie ; et, pour mieux exprimer combien profonde était sur ce point sa conviction, il s'écria : « Il faut plutôt se battre « pour qu'on ne se batte pas. » M. Garnier- Pagès que, sur une invitation de lui très pressante, M. Albert s'était décidé k aller voir, M. Garnier-Pagès tenait le même langage. Mais ce que M. Albert venait chercher à Paris, ce n'était pas seulement la condamnation du mouvement, c'était un homme assez vigoureux et assez populaire pour en

comprimer la fougue. L'anxiété de l'envoyé lyonnais fut donc exti-éme; et il se disposait à repartir, lorsque, par l'intermédiaire de M. Uarebais, Armand Carre! lui fit demander une entrevue. « Si personne, dît Garrel, ne « consent à vous accompagner à Lyon, moi <( je m'offre. — Y pensez-vous, répondit M. « Albert, étonné de cette proposition inat- « tendue 7 Quel accueil espérez-voos qu'on '< vous fasse dans notre ville? Savez-vous « bien que je n'ai pu accepter un entretien « avec vous qu'en dépassant mes instruo- K tiens? — Et si j'allais à Lyon, reprit Arn mand Carre), avec Godefroi Cavaignac I « — A la bonne heure; et veuille Dieu qu'il « en soit ainsi ! » *

Quelques nuages avaient passé sur l'amitié de MH. Cavaignac et Carrel. Ds se virent néanmoins; et, comme ils étaient animés tous deux des sentiments les plus élevés, ils n'eurent pas de peine à s'entendre. Le voyage fut résolu. On désirait que H. de Lafayette en fit partie, à cause de son nom et des souvenirs qu'il avait laissés dans la population lyonnaise; mais il était alors gravement malade. « J'éprouve, dit-il, « un vif regret de ne pouvoir m'associer en H personne aux dangers d'une aussi coura- :> geuse et honorable entreprise; mais je « donnerai à ces messieurs des lettres qui n leur seront utiles, et je les autorise à se n présenter comme mes lieutenants. »

Tout était convenu, M. Albert devait devancer ses amis, et déjà une chaise de poste l'attendait, quand tout à coup l'on apprit à Paris que la ville de Lyon s'était calmée et que le conseil exécutif des mutnellisles venait d'ordonner la reprise des travaux. Cette nouvelle enlevai t au voyage, sinon son utilité, au moins son urgence : on y renonça, et H. Albert se contenta d'une lettre qui portait en substance : a Absfenez-vous de toute provocation. Paris n'a pas besoin, comme Lyon, d'être contenu, il aurait plutôt besoin d'être excité. Cependant, si le pouvoir vous attaquait et vous réduisait à ta nécessité de vous défendre, Paris vous soutiendrait. »

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Ljon était en pleine guerre civile. (Page 717, coL 1.}

La situation morale des chefs du parti républicaÏQ se révèle tout entière dans ces détails. S'ils n'entendaient pas permettre que le gouvernement porl&t la main sur des libertés qu'en 1830on avait crues pour jamais conquises, ils ne prétendaient pas qo3 plus tirer le glaive sans nécessité et au gré de passions folles ou coupables. Et rien, du reste, ne le prouve mieux que ce qui s'était passé & Lyon pendant le voyage de M. Al-

bert h Paris. Plusieurs républicains lyonnais, jouissant parmi leurs concitoyens d'une considération méritée, avaient été les premiers à intervenir comme médiateurs entre les fabricants et les muluellistes. Une lettre qui invitait ces derniers, en termes nobles et pressants, h reprendre les travaux interrompus, fut signée par HH. d'Épouilly,

LéonFavre, Lortet, Michel-Ange Périer

De leur côté, MU. Baune et Jules Séguin

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coururent d'atelier en atelier, pour y prêcher la résignation et le calme. Le conseil exécutif des mutuellistes y était déjà disposé; mais, simple instrument de transmission, il n'avait aucun ^ordre à donner. Grâce aux suggestions des républicains, il passa outre, ordonna la reprise des travaux, fut obéi. Le 22 février (1834), tous les métiers battaient à Lyon comme à l'ordinaire.

Ainsi le calme était rentré dans la ville. Mais on y apprit bientôt la loi contre les associations, et le peuple fut violemment rejeté dans la révolte. Une clameur terrible s'élève du sein de tous les coi-ps d'état; les mutuellistes se voient directement menacés, ils s'assemblent en tumulte. Une protestation est publiée par VEcho de la Fabrique. Elle portait deux mille cinq cent quarante signatures, et se terminait par ces mots : « Les « mutuellistes déclarent qu'ils ne courbe- « ront jamais la tête sous un joug aussi « abrutissant; ils déclarent que leurs réu- « nions ne seront point suspendues. S'ap- « puyant sur le droit le plus inviolable, « celui de vivre en travaillant, ils sauront « résister, avec toute l'énergie qui carac- « térise des hommes libres, à toute tentative « brutale, et ne reculeront devant aucun « sacrifice pour la défense d'un droit qu'au- « cune puissance humaine ne saurait leur

H ravir. »

De son côté, le pouvoir semblait appeler sur Lyon la guerre civile. Tant (Ju'avait duré le chômage, aucun ouvrier n'avait été arrêté. Après la reprise des travaux, et au moment où l'on s'y attendait le moins, six mutuellistes sont emprisonnés comme chefs de la coalition. Aussitôt, à la Croix-Rousse, à Saint-Just, à Saint Georges, on s'indigne, on s'encourage àla résistance. « Nous aussi, H écrivent au procureur du roi vingt chefs « d'atelier, nous aussi nous étions membres « du conseil exécutif. Nous demandons à « partager le sort de nos camarades, »

La loi contre les associations pesait sur les sociétés industrielles aussi bien que sur les sociétés politiques : le projet de résistance est universel. Mutuellistes, tailleurs,

cordonniers, chapeliers, ouvriers de toute espèce, membres de la Société des Droits de l'Homme^ tous sont devenus soldats de la même cause. Plus d'hésitation, plus de défiance. On poussera le cri de Vive la Réptiblique! et l'on combattra. C'est Girard, un des meneurs du conseil exécutif des mutuellistes, qui a pris l'initiative. Les divers corps d'état délèguent plusieurs de leurs membres pour donner à de communs ressentiments une direction commune^ et l'on forme un comité d'ensemble,

La Société des Droits de l'Homme ne pouvait y être représentée qu'en s'y absorbant ; c'est ce qui arriva. Car, rien ne saurait peindre l'enthousiasme farouche dont les corps d'état étaient animés. Accusant leur comité central de mollesse et de langueur, ils brûlaient d'en venir aux mains. « Pre- « nez garde! disaient à MM. Baune, Martin « et Albert, des mutuellistes influents : si « vos sections ne descendent pas dans la « rue, nous y descendrons sans elles. » Et lorsqu'une voix disait : « Mais les armes « nous manquent ; « mille voix répondaient : « Les soldats en ont. Et cornue en juillet, ic comme en novembre, les soldats refuse- « ront de tuer leurs frères. » Lancé dans cet irrésistible tourbillon, le comité des Droits de FHomme ne savait s'il fallait pousser le char ou le retenir. Dévoré tout à la fois de colère et d'inquiétude, l'inexorable rapidité des événements l'accablait. Il portait d'ailleurs en lui-même un principe de faiblesse. Entre MM. Albert, Martin et Hugon, il existait une parenté d'idées et de sentiments^dans laquelle n'entrait pas entièrement M. Baune. Quant à M. Bertholon, entraîné dans un court voyage, son retour à Lyon devait être devancé par la lutte; et M. Poujol était mourant. Aussi le comité aurait-il envisagé la situation avec plus d'effroi que d'espoir, sans la confiance que lui inspirait l'attitude des troupes. Et il est certain que l'esprit de révolte leur avait été soufflé avec une efficacité redoutable. Le comité des Droits de F Homme entretenait des intelligences dans presque tous les régiments,

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dans le corps d^artillerie surtout ; et les relations étaient si étroites, que H. Baune en était venu à savoir, heure par heure, la direction et le but des mouvements militaires.

Tel était l'état des choses et des esprits lorsqu*arriva le 5 avril, jour du jugement des mutuellistes arrêtés. Pour glorifier la conduite de leurs chefs et peut-être effrayer les juges, un grand nombre de mutuellistes se sont rendus sur la place Saint- Jean, où est situé le tribunal correctionnel. Du reste, ce n'est encore qu'une démonstration, et il est convenu qu'on se gardera soigneusement des agents provocateurs. Mais la présence d'un témoin accusé de mensonge et l'insolence d'un gendarme imprudent ont suffi pour soulever la multitude. Le procureur du roi accourt : on l'insulte, on le heurte ; le gendarme est poursuivi avec menace, et des soldats paraissant, a A bas les baïonnettes ! » s'écrient les ouvriers. Les soldats se rendirent à cette sommation, et quelques-uns allèrent jusqu'à fraterniser avec le peuple sur la place Saint-Jean et dans la cour du palais.

Ce jour-là même, un mutuelliste était mort; et, le lendemain, huit mille ouvriers, accompagnant la dépouille mortelle de l'inconnu, traversèrent lentement la ville, que leur deuil épouvanta.

Dès ce moment, la menace brille dans tous les regards, le mot combat est dans toutes les bouches. Exaltés par les résultats de la journée du 5 et par le déploiement de leurs forces dans celle du 6, les ouvriers se croient déjà maîtres de la ville. La cause des mutuellistes a été renvoyée au mercredi, 9 avril : c'est le 9 que la bataille s'engagera; et, dans Lyon, personne n'en doute. Le comité d'ensemble s'est réuni, pendant la nuit, pour agiter la question fatale, et l'on y a conclu à la résistance ; on n'attaquera pas, mais on se tiendra prêt à repousser l'attaque. Les sections seront en permanence. On adopte pour mot d'ordre : Association^ résistance et courage. M. Lagrange, qui a jugé la lutte intempestive, est appelé cependant à la diriger au besoin, et on lui donne, ainsi

qu'à M. Baune et à quelques autres, le commandement d'une insurrection moins préparée que prévue. Aussi, nul plan bien arrêté, nul ordre de bataille. Sur la manière dont le choc sera soutenu, sur l'occupation des points militaires^ sur les communications entre les divers postes, sur la partie stratégique do l'insuiTcction enfin, si provoquée elle éclate, incertitude complète. Daus un moment aussi critique, il était permis aux membres du comité de faire l'essai de leur influence : ils en appellent à une élection nouvelle, et, réélus à l'unanimité, ils se trouvent définitivement chargés do la responsabilité capitale d'un complot. Ce fut alors que M. Martin rédigea une proclamation qui devait être lue le lendemain. Elle respirait la colère, et pourtant ce n'était pas un appel aux armes. Malheureusement, Teffervescence des esprits croissait d'heure en heure... Hélas! à l'entrée de cette route environnée de ténèbres et dans laquelle on va se heurter, peut-être, à tant de cadavres, combien voudraient s'arrêter! Combien se sentent troublés, troublés jusqu'au fond du cœur! Mais règle-t-on les tempêtes, quand elles vous portent dans leurs flancs?

Seul, le pouvoir aurait étoulTé ou, du moins, éloigné la crise, s'il l'avait voulu : tout concourt à prouver qu'il ne le voulut pas! En vain le président du tribunal, M. Pic, demande-t-il que l'affaire des mutuellistes soit transférée à un autre tribunal, droit que la loi a mis en réserve pour certaines circonstances graves; la demande de M. Pic est repoussée. Pour frapper un grand coup à Lyon, pour y terrasser la république^ l'occasion n'avait jamais été plus favorable et l'on s'était mis en état d'en profiter. Quinze bataillons, quatre compagnies, sept escadrons, dix batteries d'artillerie, deux compagnies du génie, c'est-à-dire près de dix mille hommes, voilà sur quelles force» le pouvoir était appuyé, sans compter les secours que devaient envoyer, durant le combat, les garnisons les plus voisines. Dans la journé du 8 avril, le rédacteur en chef du Précurseur^ M. Petelin, était allé trouver le

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préfet, pour apprendre ce qu^annonçaient de sinistre des préparatifs dont toute son âme était émue. M. Petetin avait constamment repoussé Fidée d'une insurrection, même éloignée : on y touchait, et son anxiété était immense. M. Gasparin le reçut avec politesse, et ne se cacha nullement à lui des ressources militaires sur lesquelles reposait la confiance du pouvoir.

A quelques heures de là, dans la soirée, MM. Gasparin, Duplan, Ghégaray, le lieutenant-général Aymar et quelques officiers de Tétat-major se réunirent. Le général Aymar était d'avis qu'on fit occuper la place Saint- Jean par les troupes, de manière à interdire les approches du tribunal. Et que de sang épargné si cette sage opinion eût prévalu ! Mais M. Ghégaray s'empressa de la combattre et l'emporta. Or, il est à remarquer que, dans le cours des événements, l'autorité militaire se montra constamment portée aux mesures les moins violentes, et constamment dominée par l'autorité civile, dont MM. Gasparin et Ghégaray personnifiaient l'implacable vouloir.

Quoi qu'il en soit, dans la nuit du 8 au 9, les derniers ordres furent portés aux différents corps répandus dans la ville, et le jour se leva sur une cité devenue un camp.

Les troupes ont été disposées de manière à couper la révolte dès le commencement de l'action ; et, pour que tout déserteur puisse être fusillé sur place, on leur a fait prendre leurs drapeaux. Le lieutenant-général est sur la place de Bellecour, le général Fleury à la Groix-Rousse, le général Buchet à l'archevêché, le colonel Dietmann à l'hôtel-deville. Ghaque soldat a reçu trois paquets de cartouches, et les armes sont chargées. Le 7« léger (c'est une compagnie de ce régiment qui a figuré dans les fraternelles scènes du 5 avril), le 7« léger est en grande tenue et stationne du côté de la place Saint-Jean. La cathédrale, qui confine à cette place, regorge de troupes, et des baïonnettes brillent entre les gothiques moulures de l'édifice sacré. Ainsi gardée, la ville présente une horrible physionomie. L'agitation y règne, mais une

agitation muette, indéfinissable. Dans le même lieu se succèdent, d'un moment à l'autre, d'étranges mouvements de foule et la solitude.

Dès la pointe du jour, trois hommes s'étaient rencontrés sur le quai Saint-Antoine. G'étaient MM. Baune, Albert et Limage. Le premier, quoique malade, allait visiter les quartiers du centre. Le second se rendait au lieu où le comité avait coutume de tenir ses séances. Le troisième se préparait à obéir. Ils n'avaient eu qu'à regarder autour d'eux pour comprendre que le sort en était jeté. Ils se séparèrent en se serrant la main avec une émotion couvulsive. « Nous « ne nous reverrons sans doute plus, dirent- « ils. » Avant la fin de la journée, l'un d'eux, M. Limage, était mort.

U est dix heures et demie environ. Un moment couverte de monde, la place Saint- Jean est subitement devenue déserte. Le peuple reflue dans les rues circonvoisines, et quelques enfants s'y essaient à former des barricades, sous l'œil de la foule qui les regarde en silence. Dans l'intérieur du tribunal, en face des mutuellistes arrêtés, les juges sont sur leurs sièges, s'efforçant de composer leur attitude, luttant contre leur préocupation, et ne prêtant qu'une oreille distraite à la plaidoirie de M. Jules Favre. Tout- à- coup, une détonation retentit.

M. Jules Favre s'arrête. Avocats, juges, accusés, assistants, tous ont pâli, tous sont debout. Bientôt, dans la cour du tribunal on apporte un homme couvert de sang. « G'est, a disent ceux qui l'accompagnent, c'est un « insurgé qu'un gendarme vient de tuer fai* « sant une barricade. » Et ils s'empressent autour du blessé. Mais quelle est leur surprise, lorsque, sous ses vêtements entr'ouverts, ils aperçoivent la ceinture de l'agent de police I Ge malheureux se nommait Faivre, et il ne tarda pas à rendre l'âme. Ainsi, c'était du sein des troupes qu'était parti le premier coup de feu, et c'était la police qui fournissait la première victime !

Le signal venait d'être donné. Les soldats du 7« s'élancent sur la place. Refoulés dans

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les rues adjacentes, les ouvriers s'y entassent en fuyant ; ceux -ri cherchent à regagner leurs quarUers ; ceux-là s'arrêtent au détour des rues pour les fermer par des barricades ; d'autres, dans l'indécision de leur colère, courent çk et là, éperdus et muets. Dans la maison oh se sont réunis MM. Martin, Albert, Hugon et Sylvaincourt, un chef de section est accouru, disant : k Nous ne pouvons plus • retenir nos hommes. Us s'agitent furieux ; « ils veulent combattre. » Une voix s'écrie alors : « Eh bien, qu'ils descendent sur la « place publique. » Au point où en étaient les choses, l'importance d'un pareil ordre était nulle. Loin d'avoir donné le signal du mouvement, le comité s'était vu emporté par lui. Hais enfin, si le pouvoir eût voulu et cru prévenir l'insurrection par l'arrestation de&membres du comité, rieu ne lui eût été plus facile que de les faire arrêter. Car il avait été prévenu, dès le matin, de leur réunion, il en connaissait le Heu, et le chemin était libre jusqu'à eux. Quels motifs mystérieux porûrent M. Gasparin à s'abstenir?

Faut-il croire qu'il fut retenu par la crainte de commettre un acte arbitraire, alors qu'il s'agissait d'une guerre civile à conjurer dans une ville qu'on inondait de soldats?

Une consigne, d'ailleurs, avait été donnée qui n'indiquait pas de grands scrupules de légalité : « Feu sur quiconque paraîtra dans « les rues, » avait-on dit aux soldats. Consigne terrible, qui ne fut pas générale, il est vrai, mais qui, là où elle ,fut observée, pro* dnisit d'inconcevables scènes d'épouvante et d'horreur 1 Qui le croirait? Pour que des juges et des avocats pussent sortir, même eu robes, du tribunal où les avait appelés l'affaire des mutueltistes, et cela sans s'exposer à devenir victimes de TalTreuse consigne, il fallut qu'un officiersupérîeur vint les avertir, et qu'un ordre tout spécial prolége&t leur retraite I

Déjà, eu effet, Lyon étut en pleine g;uerre civile. Stationnées sur les principaux quais, sur tes principales places, et comme animées par un courant électrique, les loupes faisaient feu de toutes parts. Le canon grondait

sur la place Louis>le-Grand. La mitraillade avait commencé, renversant sur le pavé hommes, femmes, enfants.

Comment résister à une attaque aussi violente? Car les communications ont été coupées par les soldats, et le plus grand nombre des sectionnaires, des ouvriers, se trouvent isolés, parqués dans leurs quartiers respectifs, sans pouvoir ni se concerter ni se réunir. Quant à ceux des insurgés auxquels

est parvenu l'ordre du combat et qui sont descendus sur la place publique, ils sont sans armes pour la plupart. Ils ont compté sur des dépôts de fusils : pore illusion I Us ont espéré que l'insurrection entraînerait l'armée : et toutes les mesures ont été prises pour que le soldat échappe au contact du citoyen; et c'est de loin, c'est à coups de canons que la révolte est combattue. Us ont cm à une organisation; et ils n'aperçoivent autour d'eux qu'un effroyable désordre. Ils cherchent des yeux les chefs; et beaucoup de chefs sont absents. Alors presque tous se retirent découragés et la malédiction sur les lèvres; les plus déespérés se décident à res-

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1er à leur poste pour y mourir, la défaîte ayant précédé le combat.

Et toutefois, dans cette confusion immense, on est parvenu à former à la hâte six centres d'action, mais sans rapport entre eux: un dans les quartiers Saint-Jean, Saint-Paul et Saint-Georges ; un dans le quartier des Cordeliers; un dans la rue Neyret et les rues adjacentes; un dans le clos Casaty, compris entre la grande côte et la côte Saint- Sébastien; un à la Croix-Rousse; un autre enfin à la Guillotiëre.

La fusillade continuant, des engagements avaient eu lieu sur divers points. Quelques insurgés barricadent le pont du Change, et quatre compagnies envoyées de ce côté sont forcées à la retraite. Dans la rue de Saint- Pierre-le-Vieux, on tirait sur les troupes du haut d'une maison: un pétard la fait sauter. La préfecture, menacée par un petit groupe d'insurgés, est dégagée rapidement, et les soldats refoulent l'insurrection jusqu'à l'entrée de la rue Mercière et du passage de l'Argue. Là, les républicains font volte face. Maîtres du passage, ils y soutiennent le choc pendant quelque temps. Mais une pièce de canon chargée à mitraille s'avance. Le coup part. Les vitraux sont criblés, les lustres réduits en poussière, les magasins enfoncés. Le passage ainsi rendu libre, les soldats s'y élancent. Au bout de la galerie, une barricade a été élevée : elle est défendue avec acharnement. Enfin, les insurgés sont repoussés. Ils étaient six! Pendant ce temps, les troupes gagnent les deux rues Mercière, et elles établissent une communication permanente entre la place Bellecour et la place des Terreaux, après avoir fait sauter une maison dans la rue de l'Hôpital, où s'allume, chassé par le vent du nord, un violent incendie.

La journée touche à sa fin. Le silence est descendu sur la ville ; silence morne et presque plus effrayant que le tumulte. Emprisonnés dans leurs maisons, les habitants des quartiers exposés au feu vivent dans une douloureuse ignorance et de ce qui les entoure et de ce qui les attend. La nuit vint:

elle n'était qu'une halte dans la guerre civile.

Le lendemain, 10 avril (1834), les premières heures du jour furent assez calmes, mais, une fois commencée, la lutte devint furieuse. Quelle journée ! Les soldats occupaient les grandes lignes, ils remplissaient les forts, ils couvraient presque toutes les places, ils se pressaient sur tous les ponts; et de leurs canons, de leurs fusils, tournés vers les rues qui conduisent à l'un et l'autre fleuve, ils défendaient invinciblement au peuple l'approche de ces quais où ne régnait plus qu'une solitude funèbre et où le passage du peuple n'était plus marqué, depuis la veille, que par de longues traînées de sang. L'artillerie grondait sur Lyon comme sur un champ de bataille ; les obus volaient sur divers points, lançant au hasard l'incendie.

Et ce jour là, néanmoins, l'insurrection gagna du terrain. Serpentant sur les hauteurs dont la Saône baigne le penchant, elle les couronna, et bientôt, éclatant partout à la fois, elle enveloppa la ville. Le faubourg de Yaise s'était ébranlé déjà, et des soldats disciplinaires, se soulevant, agrandissaient la révolte commencée. La caserne des Bernardines opposait son front menaçant, inébranlable, aux fortifications mouvantes dont la Croix-Rousse se hérissait de toutes parts. De son côté, la Guillotière était parcourue et tenue en haleine par des bandes d'insurgés. Le tocsin sonnait aux Cordeliers et à Saint- Nizier. Le drapeau noir flottait sur l'église de Saint-Polycarpe et sur l'hôpital des fous. Alors, ce fut un affreux spectacle. Des pétards font sauter les maisons dont les fenêtres sont garnies d'insurgés. C'est à coups de canon qu'on attaque les barricades, qu'on les renverse. Les bombes pleuvent sur le faubourg de la Guillotière; et dans le quartier livré à leurs ravages, on voit des malheureux se hâter le long des toits^ fuyant, éperdus, et la fusillade qui s'approche et leurs demeures embrasées. Au cœur de la ville, même désolation. Ici, le collège prend feu, et deux fois éteint par les écoliers, l'incendie

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se rallume dans le combat. Là, aux environs de l'H6tel-de- Ville, soldats et insurgés se poursuivent à coups de fusil sur le faite glissant des maisons. Plus loin, les deux pavillons du pont Lafayette, un moment au pouvoir de l'insurrection, vont s'écrouler sous les boulets, tandis qu'atteint par un obus, un bateau de foin descend tout en flammes du haut de la Sa6ne et va se heurter au pont de Chazourne, dont il consume trois arches dans son passage brûlant.

Et toutefois, l'armée se montre aussi prudente qu'implacable. L'ordre a été donné aux soldats d'éviter les quartiers sinueux, de ne s'avancer que pas à pas, en laissant toujours entre eux et les insurgés la longueur d'une rue et en opposant barricade à barricade ; soit qu'on voulût, comme queFques-uns l'ont pensé, faire durer le combat pour enfler le triomphe, soit que les chefs militaires se fussent exagéré la force matérielle de l'insurrection.

Dans cette dernière hypothèse, leur erreur fut profonde ; car le nombre était petit des républicains en armes! Disséminés par petits groupes de dix, de vingt ou trente hommes, sur une immense étendue, commandés par des chefs de passage, sans communication entre eux, sans plan an*êté, pris à l'improviste enfin, et n'ayant la plupart, pour combattre, que le sabre ou le pistolet, ils devaient puiser leur force dans leur audace, et leur audace dans la grandeur même du péril. Sur un point seulement l'insurrection occupait une position favorable : c'était au centre de la ville, sur la place des Gordeliers. Les républicains s'étaient emparés de l'église, ils en avaient fait leur quartier-général, et l'environnant de barricades, ils en rendaient les approches mortelles. Rien de plus émouvant et de plus étrange que l'aspect de ce temple devenu le siège d'une révolte désespérée.

Dans une des nefs, des ouvriers fabriquaient de la poudre, pendant que, rangés autour d'un grand feu, d'autres s'occupaient à fondre des balles. Une chapelle avait été transformée en ambulance. On y apportait les blessés, dont des prêtres pieux venaient

adoucir ou encourager la souffrance, et qu'entourait de soins charitables une jeune fille conduite au milieu de ces scènes de deuil par le plus fort de tous les dévoûments, celui de l'amour. Là commandait un homme à la taille élevée, à l'œil noir, au visage plein d'énergie et de fierté. Son nom était Lagirange. Et jamais chef n'exerça plus souverainement son empire. Prompt à parer à tous les dangers, il courait de barricade en barricade, animait ses compagnons de la voix et du geste, posait et faisait relever les sentinelles, envoyait des renforts sur les points menacés, et couvrait d'une protection magnanime le quartier même où la guerre civile lui avait fatalement assigné son poste. Un agent de police, nommé Corleys, s'était glissé parmi les insurgés. On le découvrit, et on allait le fusiller : Lagrange s'y oppose; et comme des paroles de soupçon retentissaient, lui, pour toute réponse,, il dépasse les limites du camp, se promène tranquille devant le front des troupes, essuie une décharge qui ne l'atteint pas, et revient absous de sa générosité par son courage. Tel était l'esprit qui animait l'insurrection : Carrier et Gauthier à la Croix-Rousse, Réverchon à Yaise, Despinasse à la Guillotière, tous surent, par leur modération et leur humanité^ honorer la cause qu'ils défendaient au péril de leur vie.

Cependant la lutte continue, laissant la victoire incertaine et multipliant, d'heure eu heure^ les désastres. Uhe interruption si prolongée des relations de chaque jour est venue ajouter des angoisses nouvelles à la détresse permanente du peuple; et, dans quelques quartiers reculés, des citoyens s'en vont faisant des quêtes et criant d'une voix lamentable : « Du pain pour les pauvres ouvriers ! » Mais ailleurs, dans le voisinage des troupes, tout est désert; et si la fusillade s'arrête tout à coup, si l'appel lointain des cloches vient à s'interrompre, si les caissons cessent un instant de rouler sur le pavé, ce qui succède à ces bruits de destruction, c'est un silence de mort, un efl'royable silence! Pas un cri ne s'échappe du fond des mai-

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8ons, fermées et muettes comme des tombeaux; car, par toute croisée qui s'ouvre, la mort pénètre. La circulation a été interdite d'une manière absolue, mesure extrême qui fait de chaque passant un rebelle; et quiconque franchit le seuil de sa porte devient un point de mire pour les soldats. Des femmes, des enfants, des vieillards, furent tués sans pitié au détour des rues. Un frère fut renversé par une balle sur le cadavre de son frère qu'il avait vu tomber et qu'il relevait en pleurant. Aussi l'intérieur de beaucoup de maisons présenta-t-il bientôt un spectacle presque aussi triste que celui du dehors. Dans les unes, le pain manquait; dans d'autres, on tremblait pour les jours d'un père ou d'un époux absent, tué peutêtre, et qu'on n'avait pas même le pouvoir d'aller chercher au milieu des victimes; dans d'autres enfin, c'étaient' des malades condamnés à gémir sans secours, ou bien des morts qui attendaient la sépulture.

La terreur était sans bornes, et, dans certains quartiers, la colère du soldat inexorable. £t même, ainsi qu'il arrive toujours, ceux-là combattaient l'insurrection avee le plus d'emportement qui , dans l'armée , avaient entretenu avec les insurgés des relations dangereuses.

Du côté de la place Sathonay, à l'entrée de la rue Saint-Marcel, une barricade avait été construite, et les soldats envoyés pour l'enlever paraissaient hésiter. Le colonel Mounier se jette en avant, tombe mort, et la barricade est franchie. Mais aussitôt la troupe monte dans des maisons qu'on vient de désigner à sa vengeance, et elle se répand de toutes parts, saisie d'une rage aveugle. Un honorable citoyen, H. Joseph Rémond, était assis paisiblement à son foyer : on le tue. Non loin de là, l'appartement de M. Baune est envahi. La veille, M. Baune s'était traîné malade par la ville ; puis, l'excès de la souffrance l'ayant ramené dans sa demeure, il y était resté enchaîné à son lit par une paralysie aiguë. Il avait auprès de lui sa femme et le plus jeune de ses enfants, quand les soldats parurent. Et, comme ils couraient

l'égorger, lui, se redressant à demi et rassemblant ses forces, il s^écria : « Répu- <c blicain, c'est sur la place publique que je « dois être fusillé. Vous ne m'égorgerez pas » devant ma femme et mon fils ! » Déjà, en effet, pour le protéger, Tofficier s'avançait, le cœur atteAdri et l'œil humide. Mais qu'aurait pu sa voix sur des hommes que leur fureur égarait? Heureusement, on attendait de M. Baune des révélations importantes : l'ordre de le garder prisonnier arriva, et l'on se contenta de le conduire à l'Hôtel-de- Yille, les soldats l'accablant d'injures, et lui leur opposant des paroles hautaines ou un froid dédain.

Le sang enivre, qui l'ignore? et il n'est pas d'atrocités auxquelles ne se puissent porter des natures incultes, partout où s'élève la vapeur du sang. Il y en eut, dans cette journée du 10 avril, d*épouvantabIes exemples. Sur le pont Tilsitt, des grenadiers furent vus entraînant un prisonnier qu'ils avaient résolu de précipiter dans la Saône. Mais la victime avait saisi un des meurtriers par le corps et elle le tenait étroitemeift embrassé. Un coup part. Le malheureux roule sur le pavé. Alors, s'éloignant de quelques pas, tous les soldats font feu à la fois sur son agonie. Us soulèvent ensuite le cadavre, le balancent, avec des rires affreux, au-dessus du parapet, et le lancent dans l'eau. Des baliveaux qui sortaient de la rivière accrochèrent le corps, et les grenadiers continuèrent à le cribler de balles, s'en servant comme cT une cible.

Ce ne fut pas, du reste, le crime de tous que cette exécrable férocité. Il y eut des points où, retenues prisonnières par les troupes qui bivouaquaient dans les rues, des femmes d'insurgés furent traitées nonseulement avec égard, mais avec générosité, et partagèrent le pain du soldat. Un insurgé venait de tirer à bout portant sur un officier; il le maaqi«e, se découvre la poitrine et dit : « A ton tour ! » Alors, par une admirable inspiration de générosité : « Je n'ai pas couce tume de tirer dé si près sur un homme « sans défense, répond l'officier. Va-t-

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La conspiration de LunéTille. {P«g« 126, col. 1.)

en'.» L'histoire des guerres civiles est pleine de pareils contrastes.

Pendant ce temps, la dévastation de Lyon suivait aon cours; l'armée foudroyaitla ville

1. Noua empnmtona cette anecdote ï une brochure publia par M. Sala, boub ce litre ; La OuvHeri it/onnaia tn IScli, brochure dans laquelle l'auteur, homme ili; talent, a fait preuve à l'égard des républicains, quoique lui-même légitipiiate, d un esprit de justice tout à fait digne d'éloges.

M. Sala fut arrête le 12 avril, à Ljon. pm même («mps que M. de BounnoDt SU ; mais ils ne tardèrent pas k Atre relàchét l'un «t l'antre.

comme si chaque maison eût été une forteresse occupée par des milliers d'ennemis. Or, les insurgés en armes étaient à peine trois cents, ei, trop convaincus de leur impuissaoce, ils étaient les premiers k s'étonner de la prolongation de la lutte. Les plus ardenti parmi ius ouvriers étaient descendus dans l'intérieur de Lyon, attirés par le procès des mutuellistes, et ils n'avaient pu, regagnant leurs faubourgs, y donner le signal du combat! Â la Croix-Rousse, que décon-

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certait son isolement, M. Carrier ne commandait qu'à un fort petit nombre d'hommes. Au faubourg de Vaise, M. Reverchon avait fait de vains efforts pour rassembler les éléments d'une résistance suffisante, et s'était retiré dans l'espoir de soulever les campagnes. Dans le faubourg de la Guillotière, l'insurrection allait céder aux prières et aux larmes des habitants. Des hommes hardis étaient allés parcourir les communes voisines, y cherchant des fusils, et n'avaient pu réussir à s'en procurer, même à force d'audace. Des insurrections qui devaient éclater à Saint- Etienne, à Grenoble, à Vienne, point de nouvelles. Enfin, il n'était pas jusqu'à la modération des insurgés qui ne tournât contre eux. Si, pénétrant dans les maisons à leur merci, ils eussent exigé qu'on leur livrât des armes, on leur en eût livré : ils demandaient sans menace, et n'éprouvaient que des refus. L'insurrection, d'ailleurs, ilottak au gré du hasard, la direction ayant échappé aux mains de ceux qui étaient naturellement appelés à en supporter le fardeau, et la dispersion du comité des Droits de V Homme étant complète ; car MM. Hugon, Martin et Sylvaincourt s'étaient trouvés, dès l'origine, éloignés des divers centres d'action, et M« Baune attendait dans les cachots de l'hôtel-de-ville ce qu'il plairait à ses ennemis de décider de son sort. Quant à M. Albert, séparé des siens lui aussi, et trop connu pour se montrer à Lyon impunément, il avait d'abord cherché refuge chez un de ses amis, dans la maison même que M. Chégaray habitait; puis, déguisé en prêtre, et des pistolets sous sa robe d'emprunt, il s'était risqué dans la ville, poussé par une inquiétude, hélas I trop légitime.

Ainsi, pour éteindre l'insurrection, le soir du 10 avril, il suffisait en quelque sorte de souffler sur elle. Et cependant, chose remarquable! l'autorité militaire mit en délibération et résolut l'évacuation de la cité. Mais l'autorité civile connaissait trop bien par ses agents le secret de la situation, pour ne pas faire révoquer l'ordre, déjà donné, de la retraite ; et il fut décidé que l'armée conti-

nuerait à camper dans les ruines sanglantes qu'elle venait de faire.

Pour la seconde fois depuis le commencement des troubles, la nuit venait de suspendre les hostilités. Le temps était triste et chargé de neige. Autour de grands feux, les soldats veillaient, la flamme éclairant de ses reflets leurs regards empreints de défiance et leurs visages pâlis par la fatigue. On voyait çà et là, couchés sur la paille et bivouaquant aussi, des enfants et des femmes qu'on avait arrêtés au passage, prisonniers dont tout le crime était d'avoir dépassé le seuil de leurs demeures. Lyon était plongé dans un silence sans repos et qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, quelques coups de fusils tirés dans le lointain. Tout-à-coup, parmi les troupes postées dans le quartier Saint- Jean, le bruit circule qu'on va passer de l'autre côté de la Saône, et que les chefs jugent indispensable la concentration de leurs forces. Le quartier Saint- Jean était habité par plusieurs fonctionnaires, et, entr'autres, par M. Duplan, homme modéré, qui, dans l'extercice d'un ministère rigoureux, avait su s'attirer jusqu'à l'estime de ses adversaires, et qui, à cause de cela sans doute, n'avait pas été initié aussi complètement que M. Chégaray, son inférieur, aux instructions mystérieuses reçues de Paris. Averti, pendant la nuit, qu'on allait abandonner le quartier Saint-Jean et que l'heure était venue de se mettre en sûreté, il courut à la préfecture, moins effrayé que surpris. Il y trouve, étendu tout habillé sur un matelas, le général Buchet, et lui témoigne son étonnement. Quel irréparable échec avaient donc éprouvé les troupes, qu'il fallût sitôt les concentrer entre les deux fleuves, et laisser en proie à l'insurrection la rive occidentale de la Saône? Pourquoi encourager les insurgés do Saint-Just et de Saint Georges par un mouvement de recul? Eh quoi! n'y avait-il aucun danger à permettre aux factieux de s'emparer de la cathédrale, de s'y fortifier, de la transformer en citadelle? Une fois qu'ils y seraient établis, emploierait-on Tartillerie pour les en chas-

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ser, et ruinerait^on de fond en comble ce magnifique monument de Tart catholique!

M. Duplan insistait parliculiërement sur la nécessité de sauver les archives du tribunal. II demande enfin à être introduit auprès de H. Aymar. Mais le général Buchet : « Je vais « le trouver e llui faire part de vos observa- « tiens. Attendez-moi. » Quelques instants après, le général reparut. L'ordre était révoqué.

On a dit, — et c'est moins contre le lieutenant-général Aymar que contre M. Gasparin que Tinculpation a été dirigée, — on a dit que, pour ajouter à Timpor tance de sa victoire, le pouvoir avait prolongé volontairement le combat; que, résolu à terrifier Lyon et la France, il n'avait point empêché, le pouvant, des calamités superflues; que c'était pour rendre les républicains odieux aux propriétaires, qu'il avait déclaré la guerre aux maisons, abusé de l'incendie, imposé aux soldats une prudence féconde en désastres, et donné aux moyens de défense les proportions de sa haine plutôt que celles du péril. Quelque invraisemblables que soient, par leur gravité même, de pareilles accusations, qu'il n'est presque jamais possible d'appuyer sur une démonstration officielle, les faits, on doit le reconnaître, ne sont pas de nature à les démentir. Il est certain que la Croix-Rousse eût été bien plus promptement apaisée sans les excitations perfides d'un nommé Picot, fourbe qui se cherchait des complices pour les aller trahir et dont l'impunité fit scandale. Il est également certain que, dans la caserne du Bon-Pasteur^ abandonnée par les troupes sans aucun motif apparent, les insurgés trouvèrent une cinquantaine de fusils, dont il semblait qu'on leur eût ménagé la conquête. Mais quoi! dans la nuit du 10 au 1 1 , le fort Saint-Irénée, que l'insurrection ne menaçait pas, fut évacué comme l'avait été, dans la journée, la caserne du Bon-Pasteur^ et l'on y laissa deux pièces de canons si mal enclouées, que, le lendemain, les insurgés purent, après un travail de quelques minutes, les transporter à Fourvières, d'où ils se mirent à tirer sur

la place Bellecour.... avec des morceaux de fer et de la poudre séchée au soleil !

Quoi qu'il en soit, la lutte s'était ranimée le 11,' avec les mêmes circonstances et le même caractère. Mais le 12, il devint tout-àfait manifeste que, pour dominer la ville, l'armée n'avait plus qu'à le vouloir. Alors seulement, on se décide à un vigoureux effort ; et tandis qu'on occupe la Guillotière, qui n'était pas défendue, le faubourg de Yaise, qui ne l'était guère davantage, est impétueusement envahi. Là furent commis des actes de barbarie dont notre plume hésite à retracer l'image. Un coup de fusil ayant été tiré, rue Projetée, devant la maison du cabaretier Chagner, les soldats s'élancent dans cette maison, décidés à faire main-basse sur tous ceux qui l'habitent. Un vieillard de 74 ans, nommé Meunier, était au lit; on lui tire dessus, et de si près, que le feu prend aux couvertures; il respirait encore, on l'achève d'un coup de hache. Claude Combe, qui veillait au chevet de son frère mourant, est traîné dans la rue et fusillé. Jean-Claude Passinge précipité par la fenêtre, est assommé sur le pavé à coups de crosse. Les soldats égorgent Prost et Lauvergnat, après les avoir liés dos à dos, en souvenir sans doute des hideux mariages d'une autre époque. Un homme paisible, nommé Dieudonné, fut trouvé dans sa chambre, tenant dans ses bras son fils âgé de cinq ans. A l'aspect des soldats furieux, le pauvre enfant criait : « Ne tuez point papa! » Mais le père, violemment séparé de son fils, est poussé au pied de l'escalier. L'officier donnant le signal du meurtre : « Laissez, lui dit un soldat, « laissez cet homme pour élever son enfant. » Il achevait à peine, que déjà l'officier avait plongé son épée dans la poitrine du malheureux père de famille. Abrégeons, abrégeons cette énumération lamentable, et n'épuisons pas le courage qu'il nous faut pour parcourir la route sanglante qui commence à Lyon dans le faubourg de Vaise et doit finir à Paris dans la rue Transnonain. Seize victimes innocentes faites dans l'espace de quelques minutes, seize assassinats, tels furent les ef-

fets de la direction imprimée au mouvement répressif.

Il ne restait plus qu'à emporter le quartier des Cordeliers. Deux compagnies, soutenues par du canon, attaquent les barricades, et, après une lutte acharnée, les enlèvent. Les insurgés occupaient eacore Téglise des Cordeliers: les portes s'ébranlent, elles sont enfoncées... Quel spectacle I un sergent, noir de poudre, est là qui anime les siens au carnage et commande le feu. Une décharge terrible fait résonner ces voûtes accoutumées au bruit des cantiques pieux. C'est en vain ' que des prêtres^ ministres d'un Dieu de miséricorde, demandent grâce pour les vaincus; il n'y a pas de pitié dans les guerres civiles. Parmi les insurgés, ceux-ci s'abritent derrière les colonnes, ceux-là s'enfoncent dans l'ombre des chapelles latérales; d'autres font monter vers le ciel des hymnes de liberté, des chants lugubres, et semblent vouloir se bercer dans les bras de la mort. Il y en eut un qui, debout sur les marches les plus élevées de l'autel, les bras croisés sur sa poitrine, le visage rayonnant et le regard plein d*un amer délire, s'écria:

« Voici le moment de mourir pour la pa- « trie ! » L'âme de ce jeune homme avait déjà pris son vol éternel, quand, percé de coups, son corps tomba au pied de l'autel du sacrifice. Bientôt des flaques de sang couvrirent les dalles du temple, et Tony compta onze cadavres.

Le jour suivant, les derniers débris de l'insurrection disparurent des hauteurs, et une proclamatio n en informa les habitants. La ville de Lyon était pacifiée I

Ainsi, le faubourg de Vaise venait d'avoir ses journés de s eptembre ! Que dis-je?rhorreur venait presque d'en être surpassée ; car enfin, lorsqu'au mois de septembre l'ordre fut donné de massacrer les prisonniers, Paris entendait gronder à ses portes le canon des envahisseurs de la France, Paris se croyait perdu s'il ne se compromettait sans retour, Paris était fou de désespoir, et des voix puissantes avaient fait retentir à son oreille ces mots qui contiennent toutes les

vertus et tous les excès : « La patrie est en danger! » Mais ici quel pouvait être, — je ne dis pas l'excuse, il n'en est point pour de tels forfaits, — quel pouvait être le prétexte de tant de lâches assassinats? Est-ce que l'insurrection dans le faubourg de Yaise, n'était pas domptée? Est-ce que le danger n'était pas évanoui ? Est-ce que la mesure des maux n'avait pas été comblée? Est-ce qu'il était possible de faire croire, même aux plus fanatiques, que, pour illustrer le triomphe, pour le féconder, on avait eu besoin de tout ce sang innocent? Ah! sans doute, ce n'était pas des autorités, soit civile, soit militaire, qu'émanait l'ordre de le répandre. Mais pourquoi l'autorité, avertie depuis par la clameur publique, se montrât-elle immobile, muette et comme indifférente ? Pourquoi ne mit-elle pas au nombre de ses devoirs les plus sacrés celui de commander une enquête ? Heureusement, Dieu n'a pas permis que des événements aussi horribles fussent dérobés au jugement do l'histoire. Des certificats ont été dressés avec un soin scrupuleux, ils ont été légalisés, et ils forment un réquisitoire impérissable * .

Pour ce qui est des insurgés, il est une justice que ne sauraient leur refuser même les passions de leurs ennemis; c'est qu'ils furent tous d'une modération et d'une générosité rares, couvrant d'un égal respect les personnes et les propriétés, protégeant les faibles, épargnant la vie des vaincus, et se gardant bien de mettre la dévastation au nombre de leurs moyens de défense et d'attaque. Au moment d'incendier la caserne des Minimes, ils s'en abstinrent, un habitant leur ayant dit, ce qui était faux d'ailleurs, qu'ils allaient détruire une propriété particulière. Les représentants du pouvoir, on l'a vu, ne s'étaient pas laissé arrêter par des scrupules de ce genre?

Aussi, le sang qui rougissait les pavés de Lyon n'était pas encore lavé, que déjà la propriété y demandait à grands cris Tindem-

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