‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 13 sur 87 · Voir aux documents · texte numérisé non relu

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Dite de ses pertes. Des commissaires furent nommés, et, à l'appui des réclamations qu'ils devaient soumettre au gouvernement, on rédigea une note dont les lignes suivantes feront connaître l'esprit : « Le gouveme- « mebt ne voudra pas que le triomphe de « l'ordre coûte des larmes et des regrets. Il «c sait que le temps, qui efface insenstble- « ment la douleur que causent les pertes « personnelles les plus chères, est impuissant « à faire oublier les^rtes deforttme, les dé- « vastations matérielles. » Voilà ce qu'était devenue ta classe la plus importante de la société, sur une terre de chevaliers et de poètes I

Du reste, il était constaté, dans la note, que la garde nationale, & Lyon, se trouvant dissoute, la ville avait été placée, pour sa défense, sons une juridiction purement militaire; que l'isolement des citoyens y avait été complet, et la circulation rigoureusement interdite; qu'il avait été défendu, sous peine de mort, aux habitants, d'entr'ouvrir leurs portes ou leurs fenêtres; qu'en un mot, la garnison avait suppléé à sa force numérique, par la dévastation et l'incendie.

Pendant que le mouvement de Lyon s'éteignait, une insurrection militaire se préparait à Lunéville. Enlever les trois régiments de cuirassiers en garnison dans cette ville, courir le sabre à la main sur Nancy et sur Mel2, y soulever le peuple au cri de vive la république! et pousser droit à Paris en faisant rouler devant soi le flot sans cesse grossissant des populations et des troupes révoltées, tel était le dessein qu'avaient formé les sous-officiers Thomas, Bernard, Tricotel, de Régnier, Lapotaire, Birth, Caillé, Stiller, tous hommes de résolution et de courage. Le 12 avril (1834), jour où la guerre civile brûlait & Lyon ses dernières amorces, tout était disposé, à Lunéville, pour l'exécution du complot. Les sous-officiers correspondaient avec Epînal-, ils avaient des intelligences dans Nancy ; le comité des Droits de f Homme était prévenu de leurs projets; et Thomas avait usé avec succès de l'influence que lui assurait sur les

soldats l'étendue et la fermeté de son esprit, enflammant les uns de sa colère, ouvrant aux antres la perspective d'un avenir plein d'éclat, semant autour de lui l'enthousiasme républicain, parlant à tous enfln de patrie, de gloire et de liberté. Mais il était difficile que rien ne transpirât d'un pareil secret, et il paraît que, depuis quelque temps, la trace du complot était suivie. Le 13, Guary, ezmaréchal-des-logis au 7* de dragons, est

inopinément arrêté à Epinal. Des révélations importantes lui sont arrachées. L'autorité militaire, b Lunéville, en reçoit avis, et Thomas se voit mandé chez le général Gus- 1er. On connaissait sa fermeté, son ascendant sur ses camarades, et l'on doutait de la fidélité des régiments. On se contenta donc d'adresser à celui qu'on aurait pu faire arrêter comme conspirateur, des représentations dont on eut soin d'adoucir ja sévérité. Thomas répondit sans faiblesse, sans imprudence. Mais son parti était pris. Convaincu sans doute que tant de ménagements cachaient un piège, et qu'on n'attendait pour

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sévir, qu'une occasion moins défavorable, il résolut de précipiter le dénoûment. Le 16 au matin, le National et la Tribune ayant apporté à Lunéville la nouvelle erronée que la garnison de Belfort venait de proclamer la république, Thomas^ Bernard et Tricotel se réunissent. On décide qu'il faut agir; et Tricotel en tenue de casque et sabre, part sur-le-champ pour Nancy, où Stiller, son camarade, doit le mettre en rapport avec un des principaux chefs du parti républicain. Aussitôt, un mouvement inaccoutumé agite les quartiers des trois régiments ; le bruit se répand qu'on va se diriger sur Paris. Avertis de se tenir prêts à monter à cheval, les soldats font leurs porte-manteaux, placent les selles sur les lits, s'approvisionnent d'eaude-vie et achètent des pierres à feu. Déjà les conspirateurs ne se cachent plus de leur dessein. Rencontrant un cuirassier occupé à nettoyer la poignée de son sabre : « Mieux « vaut, lui dit de Régnier, en aiguiser la (( lame. » En même temps, par les soins de Thomas etde Bernard, tous les sous-officiers ont été invités à se rendre au Champ-de- Mars, après l'appel. A huit heures du soir, maréchaux-des-logis-chefs, maréchaux- deslogis, fourriers, s'acheminaient mystérieusement vers le rendez- vous convenu, marchant dans les rues par groupes de trois ou quatre. Bientôt, dans une grande carrière de sable située à l'extrémité du Champ- de- Mars, ils se trouvèrent réunis au nombre d'environ quatre-vingts. Thomas les fit ranger par régiments, et prenant la parole, il leur exposa les motifs du complot, le plan qu'il fallait suivre, les ressources dont on disposait, les chances de succès, la nécessité d'agir avec audace et promptitude. Vivement soutenue par Bernard, cette allocution excite dans l'assemblée un sombre enthousiasme. Le 10* régiment paraissant hésiter : « Nous metc( trons le feu au quartier du 1 0*, » crie une voix. Le sort en est jeté. On se sépare, en disant : A minuit !

Mais quelle est la surprise des sous-officiers, lorsqu'en rentrant dans leurs quartiers, ils aperçoivent les officiers en armes et des

piquets qui, de toutes parts, se rassemblent, commandés par des capitaines. Plus de doute : on est trahi. Un traître, en effet, était aUé raconter au général Gusler la scène du Champ-de-Mars, et les sous-officiers venaient d'être devancés. Plusieurs furent arrêtés et dirigés sur Nancy avec escorte de gendarmerie. Au moment où ils passaient devant le quartier du 4"" régiment : « A che- « val, s'écria le maréchal-des-logis Lapotai- « re. Laisserons-nous enlever nos camara- « des? » Mais l'occasion était perdue^ perdue sans retour. Cinquante cuirassiers, qui avaient pris la route de Nancy pour délivrer Bernard, se laissèrent ramener à Lunéville. et l'insurrection y fut de la sorte étouffée dans son berceau.

Nous passerons rapidement sur les agitations qui, dans diverses parties de la France, furent comme le contre-coup de la secousse immense imprimée au peuple de Lyon. Elles ne servirent qu'à montrer combien était encore incomplète l'organisation du parti républicain, et jusqu'à quel point le gouvernement l'avait gagné de vitesse. Des promenades menaçantes, des clameurs, des attroupements tumultueux, des sentinelles désarmées, de fausses nouvelles répandues, c'est à cela que se réduisirent les troubles de Saint-Etienne, de Grenoble, de Clermont- Ferrand, de Vienne, de Châlons-sur-Saône, de Marseille. Dans le département des Pyrénées-Orientales, un soulèvement terrible fut à la veille d'éclater et aurait éclaté certainement si la tempête qui grondait partout s'était moins promptement dissipée. Il y eut aussi quelque chose de fort alarmant pour le pouvoir dans l'attitude d'Arbois. Maîtres de la ville, les républicains se disposaient déjà à en défendre vigoureusement les approches, et leur résistance aurait eu des suites redoutables, pour peu qu'elle eût été soutenue. Il n'en fut rien, et le mouvement tomba de lui-même.

Il est temps de dire quelle était, au milieu de cet ébranlement universel, la situation de Paris. Suivant une vieille et déplorable habitude de mauvaise foi, chaque parti avait

Uassacre de la rue Tranenonain U Avril 1834

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donné aux événements de Lyon, avant qu'on en connût Tissue, la couleur de ses espérances ou de ses craintes ; et tandis que les ennemis du pouvoir exagéraient la gravité du péril pour encourager les esprits à la révolte, le Moniteur^ renchérissant sur les plus grossiers mensonges, le Moniteur o%B\i^ dans son numéro du 12, publier ce qui suit : « A quatre heures, mercredi » (mercredi, c'était le 9), « Taction était finie. Quelques c< coups de fusil retentissaient çà et là dans « les petites rues du centre de la ville. Les « troupes étaient au repos. »

Mais ce jour-là 12 avril (1834), M. Thiers courut démentir à la tribune les triomphantes assertions de la feuille officielle, et, soit imprudence, soit calcul, il s'écria que le lieutenant-général Aymar occupait à Lyon une position inexpugnable^ ce qui supposait que rinsurrection avait TofTensive. Si le mot fut dit pour épouvanter la classe bourgeoise et l'associer par la peur aux mesures sinistres qu'on méditait, il eut un succès incontestable. Jamais assemblée n'avait éprouvé un tel saisissement. Les efforts mêmes de M. Thiers pour en atténuer l'impression produite, ne firent, selon l'usage, que la rendre plus profonde. On s'interrogeait du regard; on échangeait de mutuelles angoisses : c'était Gatilina aux portes de Rome.

Bientôt le mot fatal vole au dehors de bouche en bouche, et quelques membres Ju comité des Droits de r Homme apprennent de M. Marchais le résultat de la séance. L'hésitation leur était-elle permise? Ne s'étaientils pas engagés à venir en aide aux Lyonnais par une diversion énergique. Et devaient-ils s*abstenir, alors qu'un concours inexorable de circonstances les sollicitait, les poussait à tenter la fortune des armes? Ils ne pensèrent pas qu'il fut de leur honneur de reculer. Une proclamation est rédigée à la hâte. Mais en supprimant avec violence la Tnbune, M. Thiers venait d'anéantir le Moniteur de l'insurrection; un arrêté brutal dépouillait de son brevet d'imprimeur M. Mie, déjà éprouvé par de courageux sacrifices à la cause républicaine; M. Marrast

était forcé de se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui; et, dans Paris, pas un imprimeur qui ne fût glacé d'effroi. Il fallut porter la proclamation au National'^ et elle y eut paru le lendemain, si Armand Garrel eût moins écouté les défiances qu^avait toujours nourries son âme aussi incertaine qu'héroïque. De sorte qu'on touchait à une crise, et la pensée insurrectionnelle manquait d'organe dans un pays où il n'est donné qu'à la presse de déchaîner les révolutions qui réussissent I

Autre cause d'impuissance pour le parti républicain; la direction de la Société des Droits de f Homme avait un caractère public, et c'était là, nous l'avons dit, un vice capi* tal, à la veille d'un combat. 11 est vrai que, dans la prévision du sort qui menaçait les chefs, on avait eu soin d'établir un comité secret ; mais son action eût-elle été mieux déterminée, son importance n'était pas suffisamment reconnue. Il arriva donc que, pour frapper l'insurrection à la tète, le gouvernement n'eut qu'à faire opérer à propos un certain nombre d'arrestations. Or, la témérité de ses ennemis servant sa politique, il atteignit presque tous ceux qu'il lui importait d'atteindre.

Cependant, l'ordre a été donné à plusieurs sectionnai res de descendre sur la place publique, d'y rester dans une attitude prudente, puis de disparaître. Il ne s'agit pas, leur a-ton dit, de commencer l'attaque ; il s'agit de répandre dans l'air une agitation qui indique quelles sont les dispositions du peuple. Cet ordre fut mal compris ou mal exécuté. Le dimanche 13, dans les rues Beaubourg, GeofTroy-Langevin, Aubry-le-Boucher, aux Ours, Maubuée, Transtonain, Grenier-Saint- Lazare, des barricades furent construites par une poignée d'hommes exaltés, dont il parait que des agents de police aiguillonnaient perfidement l'ardeun.

Du reste, partout le bruit et l'appareil des armes, le monotone retentissement du rap-

1. On verra plus bas, dans le procès cTavrily la preuve de cette assertion.

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pel, les promenades circoaspectes des patrouilles, et les cavaliers courant par la ville, porteurs de messages redoutés. Car le gouvernement avait cru devoir déployer toutes ses ressources; et c^était avec une armée de 40,000 hommes, c'était avec le secours de la garde nationale de la banlieue convoquée, c'était avec 36 pièces de canon braquées dans différents quartiers > que les généraux Tourton, Bugeaud, Rumigny et de Lascours^ se disposaient à soutenir le combat.

L'attaque commença vers sept heures du soir, et avec le deuil de plus d'une famille! Un officier d'état-major de la garde nationale, M. Baillot fils, portait des ordres à la mairie du 12* arrondissement, et quatre chasseurs l'accompagnaient : une balle le blessa mortellement. M. Chapuis, colonel de la quatrième légion, fut atteint au bras d'une grave blessure. Des soldats, des insurgés tombèrent pour ne plus se relever; toutefois la lutte fut courte. A neuf heures, le feu s'éteignait, et l'on remettait au jour suivant la prise, désormais inévitable, des barricades qui coupaient encore les rues Transnonain, Beaubourg et Montmorency.

Ajouterons-nous qu'en ce moment le comité des Droits de l'Homme n'existait plus de fait ; que, victime d'une violation de domicile inattendue, la plupart des chefs expiaient déjà dans les cachots leur trop aveugle confiance; que l'ordre du combat donné par ceux qui restaient libres ne put parvenir aux sections, les commissaires d'arrondissement qui devaient le transmettre se trouvant ou arrêtés ou dispersés? Ainsi, grâce aux malentendus, au défaut de discipline, à la suppression de la Tribune^ à l'indécision an National, àl'ardeur inconsidérée de quelques-uns, à l'audace exagérée qui en livra d'autres aux coups d'un arbitraire bien facile à prévoir, et gr&ce aussi à des\ manœuvres de police soutenues par de vraies mesures dictatoriales, une immense force s'était évanouie en un clind'œil, et il étai devenu impossible même de rassembler dans un commun elFort les membres de cette Soeiété des Droits de r Homme qui avajt cru

porter et avait porté, en effet, une révolution dans ses flancs !

On devine la suite. Le pouvoir vainquit aisément une armée abttente du champ de bataille. Le 14, dans la matinée, il eut la gloire de faire balayer en courant Tinutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la capitale. Et plût à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe I Mais non : il était dit que la maison n^ 12 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg deYaise ; il était dit qu*au 19* siècle, en plein Paris, au centre d'une ville qu'on nomme la capitale du monde civilisé, le ré* tablissement de l'ordre irait se perdre dans les horreurs d'une guerre de sauvages, et fournirait matière à une besogne d'assassins.

Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le le devoir en est si rigoureusement imposé ? Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain, le quatorze avril mil ^huit cent trente-quatre^ ces faits ont été recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes ; ils ont été consignés dans un. mémoire que M. Ledru-Rollin a revêtu de l'autorité de son nom, et qui n'est pas assez connu ; ils ont provoqué une enquête ; ils ont donné lieu à une instruction judiciaire : voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant : '

c M""* D*AuBiGNY. — A cinq heures la Iroupe est c arrivée par la rue de Montmorency; elle a fait un c feu nourri et s*est emparé de la barricade,

c Peu après, un autre peloton de voUigeursest sur- « venu par la rue Transnonain, sapeurs en avant; ils c cherchaient, mais vainement, à briser la porte de c notre maison, dont la solidité est extrême.

c C'est la ligne! s'est-on écrié dans la maison; ah! c voilà nos libérateurs, nous sommps sauvés/ >

c M. Guitard, mon mari et moi, nous descendons « en toute hâte pour ouvrir. Plus leste que ces deux « messieurs, je me jette à la loge de la portière, je c tire le cordon, la porte souvre. Les soldats se pré- « cipitent dans Tallee, font ut< demi tour à droite, c frappent mon mari et M. Guitard, au moment où c ceux-ci arrivaient à la dernière marche de Tescac lier. Ils tombent sous une grêle de balles, L'eiplo-

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tioa est lelle, que les vilres de la loge, d'où Je n'avais pas eu le temps de HOrlir, volent en éclats. J'eus alors un îaatant de verlige; il ne me quitta que pour me laisser voir le corps inanimé de mon mari étendu près de celui de H. Guilard, dont la lëte était presque séparée du cou par les nombreux coups de fusils qui l'avaient atteint. Rapides comme la foudre, des soldats, ua oIGcier en tële, franchissent le second étage. Une première porte pleine, à deux battants, a cédé à leurs efforts, une porte vil^^résiste tncore. Un vieillard se présente, qu| l'ouvre : c'est M. Breffort père. ■ Nous sommes, dit-il à l'ofUcier, des gens tranquilles, sans armes; ne nous assassinez pas. > Ces paroles expirent sur ses lèvres; il est percé de trois coups de baïonnettes; il pousse des cris. ■ Gredio, dit l'ofGcier, si tu ne le lais pas, je te Tais achever. ■ Ânnetle Besson s'élance d'une pièce voisine pour voler à sou secours. Un soldat fait volte-face vers elle, lui plonge SA baïonnette au-dessous de la mAchoire, et, dans celle position, lui lAchc un coup de Tusil dont l'eiplosion lance des fragments de la tète jusqu'aux parois du mur. Un jeune homme, Henri Loriviëre, la suivait. 11 est tiré de si près, lui, que le feu prend à ses vêtements, que le plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. H n'est cependant que blessé mortellement : alors un coup de balonnelle divise transversalement la peau du front et montre le cr&ne à découvert : alors aussi il est frappé en vingt places différentes. Et déjh la pièce n'était plus qu'une mare de saug; et H. Breffort père, qui, malgré ses blessures, avait eu la force de se réfugier dans une alc6ve, était poursuivi par des soldats; et H-* Boonevllle, le couvrant de son corps, les pieds dans ce sang, les mains vers le del, leur criait : * Toute ma famille est étendue k mes pieds; il n'jr a plus personne à tuer, H n'v a plus que moi I > et cinq coups de baïonnette perçaient ses mains. Au quatrième, les soldats qui venaient de tuer H. Lepère et H. Rot»iquet disaient à leurs femmes : ■ Hes pauvres pe- Utea femmes, voua êtes bien à plaiudre ainsi que vos maris. Hais nous sommes commandés, nous sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes aussi malheureux que vous. > Anhbttb Vaché. — k dix heures et demie du soir, Louis Breffort revint près de moi se coucher. Notre nuit fut agitée. A cinq heures du malin, H. de Larivière, qui avait passé la nuit au deuxième, chex H. Breffort père, monta nous souhaiter le bonjour; il nous dit qu'il avait très mal dormi, et qu'il avait entendu crier toute la nuit. Une voix appela Louis d'en bas : c'était aon père. H. de Larivière descendit dire qu'il tiloll venir. Louis était en train de s'habiller ; j'étais à peine vêtue moi-même, quand, entendant un grand bruit dans l'escalier, la curiosité m'attira jusqu'au quatrième. < Oil vas-tul ■ me' crient des

' soldats. Frappée de stupeur, je ne réponds pas. [ Ouvre ton ch&le. ■ J'ouvre mon chftle; on tire un

■ coup de fusil sur moi, on me manque. « Arrête ! > I mecrie-t-on encpre, et on tire un second coup de ' fusil sur moi; je pousse un cri perfaut, et arrive > avec peine jusqu'à la porte de Louis, c Es-tu

■ blessée? me dit-il en la fermant sur moi. — Je ne 1 crois pas ; ils m'ont tirée de ai près qu'ils ne m'au- ( raient pas manquée; Je pense qu'il n'japasde i balles dans leurs fusils, qu'il o'yaque delà poudre.

Le général Bogeaud de la PiconiMrie [1).

• — Comment, pas de balles! mais ton cbAle en eat

■ percé en plusieurs endroits. — Ah mou Dieu 1 ils ' vont nous tuer, Louis, Louis! eacboos-nous. Tiens, il liens, essayons de monter sur le toit : nous nous « aiderons l'un l'autre, — Non, dit Louis, ou ne tua ■: pas le monde comme (a; je vais leur parler. > < Déjà les soldats frappaient dans la porte, Louis la

• leur ouvre. ■ Messieurs, s'ècrle-t-il, que voulez-

> TOUS? Ne nous tuez pas : je suis avec ma femme,

> nous venons de nous lever. Faites perquisition,

• vous verrez que Je ne suis point un malfaiteur. >

• Un soldat l'ajuste. Louis tombe de son haut la face ( contre terre, il pousse un long crit « Ahl... > Le

■ soldat lui donne deux ou trois coups de erosse sur

■ la tète, du pied le retourne sur le dos pour s'assu-

■ rer qu'il était bleu mort. Je me jette sur le corps t. de mon aniai:.t. ■ Louis, Louis 1 ab! si lu m'on-

1. Nous donneroDs, daos ïlliitoire de huit an* ao portrait du mémt penosnage devenu narBchal d« Franoe.

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c tends!... » Un soldat me reaverse sur le carreau. « Quand je me relevai, les soldats avaient disparu, c Je prêtai Toreille : j'entendis de nouveaux pas, on c revenait dans la chambre. J*eus peur, je me fourrai oc sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne (E à tuer ici? disait une voix. Cherche donc sous les c matelas. — Non, répondait une autre, je viens d*exac miner; il n'y en avait qu'un, tu le sais, va, il est a bien mort. » M">* Hu. — Dés la veille, nous avions c été jusqu'à seize personnes, hommes et femmes, c dans le cabinet occupé par M"« Bouton. Nous nous c y étions retirés dès que les insurgés menacèrent c d'envahir la maison, car eux seuls nous inquiétaient, oc Nous ne pensions guère à avoir à redouter quelque c chose de la troupe. Nous étions absolument le^ uns K sur les autres. M. Bouton nous avait tant de fois « parlé de ses campagnes, des dangers qu'il avait <c courus, que nous nous croyions plus en sûreté vers « lui; cela était si naturel!.. Nous étions encore a treize, quand les troupes cherchent à briser la c porte. A ce moment, nous n'avions plus de sang oc .dans les veines. M>°« Godefroy était le plus près de oc la porte. Elle tenait un enfant de quinze mois sur oc ses bras; après elle venait M. Hû, mon mari, porte tant également notre enfant dans les siens. M'"<» Gooc defroy ne voulait pas ouvrir. « Ouvrez, ouvrez, dit <c mon mari, que ces messieurs voient (il présente un oc enfant en avant) : nous sommes, vous le voyez, oc avec notre famille, mes amis, mes frères! Nous c sommes ici tous pères et mères pacifiques. J'ai un oc frère qui est soldat aussi sous les drapeaux en Al- «c ger. 3> M»* Godefroy est poussée dans le corridor, c M. Hû, frappé à mort, tombe avec son fils sur le « côté droit. L'enfant a le bras fracassé d'une balle, oc Une inspiration de mère, ajouta M»* Hû, me le fit a arracher des bras de mon mari, et en me jetant en oc arrière, je tombai évanouie dans un grillage placé oc derrière moi. A ce moment, mon mari, déjà à lerre, «t est frappé' dans le dos de vingt-deux coups de fusil <c et de baïonnette. — On peut encore voir ses vèleflc menls, ils sont tellement déchirés qu'ils ne prête senlent plus que des lambeaux raidis par le sang, oc M. Thierry est tué; Loisiilon, fils de la porlière, oc succombe sous les coups. Plusieurs personnes tomoc bent blessées. Loisiilon pousse un cri d'agonie. ce Ah I gredjn, tu n'es pas encore fini 1 » disent les oc soldats. Ils se bfii^sent et Tachèvent. C'est alors (C qu'ils aperçoivent M. Bouton, accroupi sous une (C table. Comme ils n'avaient plus de fusils chargés, a ils le lardent à coups de baïonnette. Le train élait « tel que je crois encore l'entendre. Ensuile, il est « entré d'autres soldats qui ont tiré sur lui. »

Ilàtons-Dous dédire que, parmi les soldats employés à cette œuvre sans nom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer

la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans Fintime convictiun que d'une croisée de la maison n* 12 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait affreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur^ entasser au hasard meurtre sur meurtre, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là dû dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes... Ah ! je sens que l'indignation prend le dessus, et il faut s'arrêter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort l'amertume . intérieure qui déborde, et dont l'historienne saurait retracer gravement le souvenir qu'en étouffant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltes de son cœur !

Le 14 avril (1834), le carnage de la rue Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter le roi, et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là, des ennemis abattus. Le 15, M. Persil, garde des sceaux, présenta au vote de la Chambre des députés une loi draconienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la Chambre des pairs en Cour de justice ; et quatorze millions de crédits exlraoràinaires furent demandés pour maintenir l'effectif de l'armée à 560,000 hommes et 65,000 chevaux. Demande étrange assurément ! Un pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la volonté du peuple avaitil besoin de tant de soldats pour le contenir? Mais les ministres se pressaient de mettre à profit Télourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, Tenlretenaient dans le désir d*usurper la dictature, et lui

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donnaient, le cas échéant, la nation & fouler aux pieds.

LUmpuIsion une fois imprimée, laréaction devint furieuse, parles empressements même de ]a bassesse. DansTentralnement du succès et de leurs passions, les vainqueurs avaient résolu de lier à Tidée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril. Faute immense, et qui mettait parfaitement en relief la médiocrité des hommes placés à la tète des affaires I Car, en réunissant devant la Chambre des pairs constituée en Cour de justice, pour les faire juger solennellement, tant d'ennemis qui, disséminés dans les divers tribunaux du royaume, pouvaient être détruits à petit bruit, on leur donnait une importance sans égale ; et, des cendres de la guerre civile, remuées d'une main imprudente, on s'exposait à faire sortir des calamités nouvelles. Mais la colère conseiQe mal ceux qu'elle possède. On entassa donc poursuites sur poursuites ; et les prisons, bientôt, regorgèrent de républicains.

Le pouvoir, toutefois, ne s'emporta pas au point d'oublier que certains ménage* ments lui étaient commandés par la politique. M. Voyer d'Argenson, par exemple, dut à sa haute position et à ses brillantes alliances de n'être pas impliqué dans un complotdont on reje'taitla responsabilité sur un si grand nombre de ses amis. La condamnation aux frais devant être solidaire, on avait lieu de craindre qu'elle n'engloutît la fortune de M. Voyer d'Argenson. Or, il avait pour gendre M. de Lascours, pair de France, qu'on ne voulait pas frapper dans la fortune de son beau-père ! Ce fut aussi pour s'épargner l'embarras de faire descendre sur un banc d'accusés l'illustre Lafayette, qu'on s'empressa de mettre hors de cause les membres les plus compromis de Vassodation pour la liberté de la presse^ et, entre autres, MM. André Marchais et Etienne Arago.

La mort, du reste, ne[ tarda pas à délivrer

le pouvoir des terreurs que lui inspirait celui qui, le 31 juillet 1830, avait donné à Loui9- Philippe, sur le perron de l'hôtel-de-ville, l'investiture de la royauté. Le 20 mai (1834), Lafayette rendait le dernier soupir. Ses moments suprêmes furent remplis d'amertume ; et l'ingratitude dont on avait payé ses services .étant devenue le poison lent de sa vieillesse, des paroles de malédiction marquèrent ses adieux à la vie. On lui fit des funérailles, magnifiques par le deuil des âmes et l'abattement des visages. Le parti républicain perdait en M. de Lafayette ce qui lui eût été presqueplus utile qu'un chef: il perdait un nom.

Tout réussissait, on le voit, à la dynastie d'Orléans : Il ne manquait plus aux serviteurs de cette dynastie que de savoir se modérer : ils n'en eurent pas la force. Nous avons dit avec quel empressement ils avaient profité d'une heure de triomphe pour se faire autoriser à lever, en pleine paix, une armée suffisante pour la guerre. La pensée du règne était là.

Et la bourgeoisie, puissance rivale de la royauté, la bourgeoisie applaudissait avec une ardeur imbécile, ne voyant pas qu'elle contribuait à miner sa propre domination. Moins profondément aveuglée, elle aurait compris qu'au service d'un homme, des soldats deviennent tôt ou tard dés satellites ; que, si on les appelle aujourd'hui à préserver Tordre, on les appellera demain à protéger la tyrannie ; qu'il n'y a plus de liberté, plus de garanties, plus de distinction possible entre une résistance légitime et une rébellion coupable, partout où la répression frappe sans avoir le droit de raisonner; que le pouvoir parlementaire cesse d'être indépendant, lorsqu'à sa milice, qui est la garde nationale, le pouvoir exécutif substitue la sienne, qui est l'armée; qu'en un mot, rintervention des gens de guerre dans les débats intérieurs est inconciliable avec la prépondérance politique d'une classe appuyée sur l'industrie.

LOUIS BLANC

Situation de l'ambassade française à Saint-Pélersbourg. — Dédain de l'empereur Nicolas pour Louis-Philippe — Le maréchal Maison ; sa franchise militaire. — Gomment il fait sa position en Russie et obtient les bonnes grftces de l'empereur. ~ L'ambassade française à Madrid. — Portrait de M. Martinez de la Rosa; il succède à M. Zéa-Bermudes; son système. — Pourquoi il se déclare contre Don Miguel. — Origine et véritable caractère du traité de la guadruple-aîîianoe. — La négociation s'entame et se poursuit, en dehors de M. de Talleyrand, qui n'en est informé qu'au dernier moment et par hasard. — Articles supplémentaires. — Erreur singulière de l'opinion sur la signification du traité de la qt^adruple-alliance, sur sa portée, sur son auteur ; nouvelle preuve de l'infériorité diplomatique de M. de Talleyrand.

Dé.tournons les yeux de ce tableau lugubre, et vQyons comment la France était représentée au dehors, tandis que, de ses propres mains, elle se déchirait ainsi les entrailles.

Le représentant du cabinet des Tuileries à Saint-Pétersbourg était alors le maréchal Maison, qui, dès le commencement de Tannée 1833, avait été donné pour successeur au maréchal Mortier. L'ambassade du maréchal Mortier à Saint-Pétersbourg n'avait été qu'une suite de mystifications cruelles. Tout en comblant l'homme de guerre d'égards et de prévenances, l'empereur Nicolas s'était étudié à humilier le diplomate, affectant de l'entretenir en toute occasion de Napoléon, de ses projets, de ses batailles, et ne lui parlant pas plus de Louis-Philippe que s'il se fût agi d'un prince entièrement étranger à la vie politique de l'Europe et à la famille des souverains. Le maréchal Maison ne voulut pas de ce r6le. Avant d'accepter l'ambassade de Russie, il demanda si son titre serait respecté à l'égal de sa personne, et il ne partit pour Saint-Pétersbourg qu'après avoir obtenu à cet égard de M. Pozzo-di-Borgho les assurances les plus formelles. Son passage à Berlin fut marqué par diverses circonstances significatives ; il en est une qui mérite d'être rapportée. Le maréchal Maison , lorsqu'il était question d'un événement accompli, se vantait assez volontiers de l'avoir prévu : un jour qu'il avait cédé à l'empire de cette habitude devant les princes de Prusse : « Eh « bieni Monsieur le maréchal, lui dit en

« raillant le plus jeune d'entre eux, puisque « vous savez si bien les choses de l'avenir, * qu'arrivera-t-il dans cinq ans d'ici ? — Mon- « seigneur, répondit le maréchal en seredres- « sant et de l'air d'un vieux soldat qui s'adresse à un jeune homme, nous verrons dans cinq ans ce que nous avons déjà vu : « beaucoup de manifestations malveillantes, ce mais pas une action^ » Ce trait peint le maréchal. A Vienne, il s'était montré ferme, presque hautain, et, par un mélange convenable d'urbanité et de fierté, il avait déconcerté plus d'une fois la princesse de Metternich qui, ne l'aimant pas, s'était plu à lui déclarer une guerre de paroles. Rude et violent comme un soldat , mais doué de la finesse du paysan, il ne fut pas plutôt à Saint-Pétersbourg qu'il prit le parti d'y faire sa position par des allures indépendantes et un langage plein de rondeur. Sa première entrevue avec l'empereur se passa sous de favorables auspices. Nombre de seigneurs et d'officiers rus* ses attendaient dans une pièce voisine avec les deux aides-de-camp du maréchal, MM.Delarue et Ghasseloup-Laubat. Or, quoique le premier eût déjà fait un voyage en Russie, et qu'il s'y fût lié d'amitié avec plusieurs personnes de la Cour, aucune d'elles n'allait vers lui, aucune n'eût osé le reconnaître avant d'avoir interrogé les regards de Pempereur. Le maître parut, et il fit bon visage aux deux aides-de-camp, s'avança vers M. Delarue, qu'il avait connu aide-de-camp du duc de Raguse, et, l'attirant dans Tembrasure d'une

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Réception du msrécbal M&ison k Saiut-Fétenbourg.

croisée, l'entretint en particulier avec une bienveillance démonstrative. Quelques instants après, M. Delarue était l'objet des témoignages de sympathie les plus empressés ; chacun l'entourait, l'accablait de questions; on se souvenait de l'avoir vu, et qu'on l'avait pour ami. Ces scènes, dont la puérilité même est si féconde en réflexions, annonçaient que l'amJiaBsade française allait avoir, à Saint- Pélersbourg, une meilleure attitude. Et, en

effet, à dater de ce jour, le rftle du maréchal Maison ne fit plus que s'agrandir. Certaines particularités y contribuèrent qui semblaient devoir produire un résultat opposé. Un jour, dans un grand dîner donné par l'ambassadeur français, la conversation étant tombée sur les premières guerr«s de notre révolution, le maréchal trouva le moyen de rappeler incidemment et sans affectation qu'il était fils d"uo paysan d'Épinay. On devine

LOUIS BLANC

quel effet devaient produire sur une aristocratie nourrie de vanités futiles, de tels aveux faits avec une aisance parfaite et la fierté d'un plébéien sûr de lui-même. L'empereur ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé, et son estime pour le maréchal s'en accrut. Les défauts mêmes de notre ambassadeur le servirent. Il avait gardé de la vie des camps une liberté de mœurs qu'il n'avait nul souci de voiler, et l'âge n'avait pas éteint chez lui tous les feux de la jeunesse. A Saint-Pétersbourg, une passion de théâtre l'ayant vaincu, il dédaigna de s'en cacher. L'imprudence était grande ; car Nicolas, soigneux de sa dignité, affectait une austérité imposante. Cependant les façons du maréchal ne lui déplurent pas, et il lui sut gré de sa franchise toute militaire. Bientôt entre l'empereur et le maréchal Maison, il s'établit une intimité de propos hardis dont la faveur n'avait jamais été accordée à aucun courtisan russe, quelqu'eût été son crédit. Il est un châtiment de l'orgueil qui fait partie de l'orgueil même : Tennui ; et les plus fiers souverains sont à ce point esclaves de leur propre majesté que, pour se sentir un peu libres, ils sont quelquefois obligés de descendre. Soit tolérance exceptionnelle, soit fatigue du rang suprême, l'empereur en était venu à ouvrir aux témérités du maréchal Maison une oreille complaisante ; et celui-ci profita comme ambjassadeur de tout ce qu'il avait su se faire permettre comme soldat.

II y avait alors parmi les personnages les plus influents de la Cour de Russie, non pas précisément deux partis opposés, mais deux tendances diverses. Les uns, tels que le maréchal Paskewitch, le prince Wolkonski, le ministre de la guerre Tchernichef, apport taient dans leurs préoccupations nationales un esprit exclusif et violent : c'étaient de vrais Russes. Les autres, tels que MM. de Nesselrode, Orloff et Bekendorf, auraient désiré qu'en toute chose on tint compte de Tétat de l'Europe, et qu'on fit, autant que possible, cause commune avec elle. C'étaient les Russes adoucis et polis par le contact de la diplomatie des différentes Cour^. Nicolas

penchait du c6té des premiers : lès seconds trouvaient un auxiliaire dans l'ambassadeur français; et, comme son importance secondait leurs vues, loin de s'étudier à l'amoindrir, ils s'efforçaient de la rendre plus grande encore par une déférence calculée aux opinions du maréchal.

La situation de l'ambassade française à Madrid était beaucoup moins difficile à maintenir.

M. Zéa-Bermudez ne dirigeait plus les affaires d'Espagne : il était tombé devant la réprobation dont avaient publiquement frappé son système deux capitaines généraux, Llander et Quesada.

Lorsque cet événement eut liep, M. Martinez de la Rosa vivait à peu «de distance de Madrid, caché dans l'ombre d'une retraite studieuse, et, du soin de ses loisirs littéraires, suivant d'un œil inquiet les destinées Je sou pays. Poète, il n'était pas sans avoir marqué dans la politique, où il apporta cette élégance d'esprit, cette haine des brutalités de la force, que donne le culte honnête des muses. Admirable de .probité, mais timide ; amant de la liberté, pourvu qu'oq lui permît de la traiter avec ; défiances convaincu jusqu'au courage, mais non jusqu'à l'audace ; dépourvu enfin de ce degré de hardiesse qui, dans les temps d'orage, est de la clairvoyance aussi, le feu d'une imagination méridionale ne suppléait pas suffisamment chez lui à l'énergie absente des passions populaires, et la vivacité de ses sentiments ne servait qu'à colorer la trop grande modération de ses idées. C'était un de ces hommes qui ont tout juste la force nécessaire pour commencer les révolutions, qu'il est donné à d'autres, qui souvent valent mieux qu'eux, de gouverner, de précipiter ou de clore.

M. Martinez de la Rosa fut désigné à Christine comme le successeur naturel de M. Zéa. Mais on ignorait sa demeure : il fallut le chercher dans tout Madrid ; et ce fut seulement au bout de deux jours qu'on put le tirer de son obscurité volontaire pour le faire monter sur une des scènes les plus agitées de l'Europe. Les Espagnols s'atten-

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daient à T inauguration du régime constitutionnel : le nouveau ministre ne trompa point leur attente. Sous le titre de statut royal, il publia une espèce de contrefaçon laborieuse et forcée de cette charte française qui n'était elle-même qu'une copie maladroite de la constitution maladroite britannique. Chose bizarre ! La France, dont le sol est couvert des ruines de l'aristocratie, avait emprunté les bases fondamentales de sa constitution politique à l'Angleterre, que l'aristocratie possède et pénètre ; et voilà que le même emprunt était fait à la France, où la bourgeoisie industrielle n'est rien ! Pour condamner l'œuvre de M. Martinez de la Rosa, ce double rapprochement suffit. Aussi le statut royalue fut-il adopté qu'après avoir subi les plus rudes attaques. Une opposition non moins vive se déclara contre le décret qui organisait les milices. On reprocha au ministère espagnol d'avoir restreint aux communes de 700 feux le droit de posséder une milice ; on lui reprocha d'avoir fermé aux citoyens les plus pauvres les rangs de cette armée nationale, exclusion offensante pour le peuple, et qui semblait livrer la révolution sans défense au carlisme redoublant de vigueur et multipliant ses coups. Le reproche était juste, quoiqu'empreint d'exagération. Le gouvernement des tempêtes n'appartient pas à ceux qu'elles font pâlir. Les révolutions ne se sauvent que pai; l'emploi de toutes leurs ressources ; trop de circonspection les compromet, la défiance les perd. Quant aux accusations que M. Marliqez de la Rosa encourut pour avoir voulu mettre un frein à la licence des journaux, elles manquaient de bonne foi ou d'intelligence. La liberté de la presse est la force dans la paix ; c'est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le mouvement des sociétés au repos. {In temps de guerre civile et au milieu du choc des factions armées, la liberté absolue de la presse est le commencement de l'impuissance , parce' qu'elle est l'alimenl de l'anarchie. Quoi qu'il en soit, les tendances qui révélaient les mesures prises par le ministère espagnol étaient évidemment de nature à

créer entre lui et le cabinet des Tuileries une communauté d'intérêts de plus en plus étroite. Mais, quoique ami de la France, M. Martinez de la Rosa ne pouvait la savoir si près de lui sans prendre ombrage de sa force et sans redouter son ascendant. L'Angleterre, plus éloignée, l'attirait davantage, par cela seul qu'elle avait moins de prise sur l'indépendance espagnole. De là les. relation s qui devaient aboutir au traité de la quadruple alliance.

Que, dans la querelle qui troublait le Portugal, le droit fût du côté de dona Maria ou du côté de don Miguel, M. Martinez de la Roza s'en inquiétait peu. Il ne haïssait, il n'avait juré de combattre énergiquement, dans le fils puîné de la moderne Agrippine, que le protecteur de don Carlos, sujet félon et prince rebelle. Mais c'en était assez pour qu'il prit, contre don Miguel, les i]fie$ures les plus vigoureuses. Ainsi, la politique de l'Espagne à l'égard du Portugal s'était subitement transformée. Favorisé par M. Zéa, don Miguel allait être poursuivi sans relâche par le nouveau ministre d'Espagne. Et il y eut cela d'étrange dans le soudain revi* rement qui venait de s'opérer, que les mêmes instruments servirent à l'accomplissement des desseins les plus contraires. M. Zéa- Bermudez avait rassemblé une armée espa* gnole qu'il se proposait de pousser contre don Miguel ; et comme l'ambassadeur anglais l'y engageait avec insistance, à son tour il ilivoqua la coopération d'une armée anglaise . L'ambassadeur répondit que le x)abinet de Saint-James se trouvait dans l'impossibilité de prendre une détermination aussi grave ; que son influence sur le parlement était trop combattue, son existence trop incertaine, pour qu'il risquât une telle partie. « Eh bien, « dit M. Martinez de la Rosa, que l' Anglece terre au moins nous fournisse de l'argent; (( car nos caisses sont vides. — Gela même, « répondit l'ambassadeur anglais, mon gou- (( vernement le voudrait en vain. » Blessé, M. Martinez de la Rosa déclare alors que l'Espagne interviendra seule, mais quand elle voudra et comme elle voudra. La si-

tuation était pressante : Tordre de franchir la frontière fut expédié à Rodil, et le marquis de Miraflores eut mission d'en instruire le cabinet de Saint-James.

Les Anglais étaient trop jaloux de leur séculaire et dévorant patronage sur le Portugal, pour souiïrir que, sans eux, on mît la main dans les affaires de ce pays. De son côté, l'Espagne n'ignorait pas quelle force morale donnerait à son entreprise l'adhésion des Anglais, consacrée solennellement par un traité. Ce double intérêt fixa le point de départ d'une négociation diplomatique entre les deux Puissances, négociation dans laquelle fut naturellement admis l'envoyé extraordinaire de don Pedro, et qui aboutit à larédactiou d'un traité dit de la triple allimice. Il y était stipulé : 1"* que don Pedro emploierait tous les moyens en son pouvoir pour forcer l'infant don Carlos à se retirer des états du Portugal; 2^ que Christine ayant reçu de graves et justes motifs de plainte contre l'infant don Miguel, par f appui qu'il avait concordé au prétendant à la couronné dEspagne^ ferait entrer sur le territoire portugais un corps de troupes espagnoles dont le nombre serait déterminé plus tard, lesquelles seraient entretenues entièrement aux frais de l'Espagne, et rentreraient dans leurs foyers aussitôt après l'expulsion de don Miguel et don Carlos; 3* enfin, que TAngleterre assurerait aux opérations le concours d'une force navale ^

. Le caractère de ce traité était manifeste : l'Angleterre y conservait à l'égard du Portugal une attitude de protection dérivant d'une sorte de suzeraineté qu'elle n'avait garde de laisser prescrire ; et l'Espagne y poursuivait dans don Miguel, non pas l'usurpateur de la couronne du Portugal, mais l'allié de don Carlos. On avait donc éludé les questions de légitimité et de constitution aussi soigneusement que possible. Les négociateurs avaient même poussé la prévoyance jusqu'à stipuler, en faveur deadeux infants, aussitôt après leur retraite des états qu'ils troublaient,

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