Voir kU doonmaal* hiitonquM
Or, la veille m£me du jour où la Dîële oubliait à ce point ce que réclame la dignité d'une république, voici ce que racontait, avec une arrière-pensée d'insulte sans doute, la Gazette d'Augsbourg, organe censuré des chancelleries : « La' petite république de <i Saiut-Uuriu, qui fait si peu de bruit dans <• le monde politique, avait écrit à Louîs- « Philippe une lettre de félicitation à l'occa- « sion de l'attentat d'Alibaud. Le monarque « répondit en termes très-gracieux que la « continuation de sa bienveillance était acu quise à la r^ublique de Saint-Hario, « mais que, pour la mériter, elle ferait bien <• d'éloiger de sOn territoire huit réfugiés » qui y avaient été accueillis. Laletire menti tionnait, entre autresindividusàezpulser, « le docteur Bergonzi, de. Modène. Le gon- « falonier répondit, au nom de la république,
LOUIS BLANC
« qu'il ne pouvait être donné suite à la de- (( mande du roi des Français, et que les ré- « fugiés désignés avaient si bien su acqué- « rir Testime des citoyens de la république, « que ceux-ci n'hésiteraient pas à s'opposer, « même par la force, à l'expulsion des pros- « crits. Il est à observer que la France a « pris l'initiative de cette demande d'expul- « sion, et que jusqu'ici aucune insinuation « semblable de la part d'une autre Puissance « n'est arrivée à Saint-Marin. »
Le gouvernement français ayant fait savoir à la Suisse qu'il se tenait pour satisfait, la querelle se trouva ainsi apaisée. Mais il en resta dans le cœur des Suisses un ressentiment légitime. Et l'Autriche eut cette double satisfaction d'avoir créé des en'aemis nouveaux à la royauté de juillet, et de l'avoir humiliée, à la face du monde, jusqu'à Tarmer contre le principe démocratique , au nom des intérêts, des haines et des défiances du vieux despotisme.
Cependant, un complot se tramait qui allait causer en -France beaucoup de surprise et d'agitation. Des deux fils de l'ancien roi de Hollande, frère de Napeléon, l'aîné, on l'a vu, avait succombé, dans les troubles d'Italie, à une mort aussi mystérieuse que pré- ' maturée. Et quant au plus jeune, retiré en Suisse, il s'y était appliqué sans rélâche à préparer de loin des projets qui souriaient à son orgueil et répondaient aux plus vives aspirations de son âme. Neveu de celui que la France appelait l'Empereur, l'Empereur par excellence (Imperator), et condamné au tourment d'une jeunesse obscure, ayant à venger ses parents proscrits, exilé lui-même par une loi injuste d'un pays qu'il aimait et dont on pouvait dire sans exagération que Napoléon le couvrait encore de son ombre, Louis Bonaparte se croyait destiné tout à la fois à soutenir l'honneur de son nom, à punir les persécuteurs de sa famille, à ouvrir à son pays abaissé quelque issue vers la gloire.
Du reste, et bien qu'il se posât en prétendant, la démocratie lui paraissait une puissance trop redoutable pour qu'il se crût dis-
pensé de compter avec elle. Son dessein était donc d'essayer du prestige de son nom pour renverser la dynastie d'Orléans, sauf à convoquer ensuite le peuple pour le consulter et lui obéir.
Que ce respect pour le principe de la souveraineté populaire fût^ de la par^t du jeune prince, parfaitement sincère et loyal, rien de plus certain ; mais la part que, dans son désir, il faisait à son ambition, n'en était point pour cela moins grande. Héritier de la tradition impériale, pourrait-il n'être pas désigné par le peuple, surtout lorsqu'il lui apparaîtrait entouré de l'éclat d'une révolte heureuse? Yoilà ce que Louis Bonaparte ne mettait pas en doute, bien convaincu que toute révolution, dans des temps d'ignorance et d'incertitude, s'accomplit suivant le programme, adopte le drapeau avec lequel on l'a commencée, et fourne aisément au profit du gouvernement provisoire qui se présente le lendemain.
Mieux inspiré, plus magnanime, il eût cherché la gloire dans un désintéressement absolu^ et peut-être y eût-il trouvé le succès. Mais l'éducation que reçoivent les princes ne les porte pas à d'aussi hautes pensées I
Quoi qu'il en soit, l'entreprise était hasardeuse, et le prince qui L'avait conçue n'avait pas encore tout ce que devaient lui donner plus tard 1ns enseignements de la mauvaise fortune.
Savoir commander à son cœur, être insensible et patient, n'aimer que son but, dismuler; ne pas dépenser sou audace dans les projets et la réserver tout entière pour l'action; pousser au dévouement sans trop y croire, traiter avec la bassesse en la devinant^ mépriser les hommes; pour devenir fort, le paraître ; et se donner des créatures, moins par la reconnaissance, qui fatigue le zèle, que par l'espérance, qui le stimule... : là est, dans le sens égoïste et vulgaire du mot, le génie des ambitieux. Or, le prince Louis Bonaparte n-avait, soit en qualités, soit en vices, presque rien de ce qui le compose. Sa sensibilité, facile à émouvoir, le livrait désarmé aux faux empressements des
subalteraea. Il lui arrivait quelquefois de mal juger ies hommes, par précipitation ou par bonté. La fougue de ses désirs le trompait et Feotralnait. Doué d'une droiture nuisible à ses desseins, il avait, par un rare assemblage, et Télévation d'âme qui fait aimer la^ vérité, et la faiblesse, dont profitent les flatteurs. Pour augmenter Je nombre de ses partisans, il se prodiguait. Il ne possédait, en un mot, ni Tart de ménager ses ressources ni celui d'en exagérer habilement l'importance. Mais, en revanche, il était généreux, entreprenant, prompt aux exercices militaires, élégant et fier sous l'uniforme. Pas d'officier plus brave, de plus hardi cavalier. Quoique sa physionomie fût douce plutôt qu'énergique et dominatrice, quoiqu'il y eût une sorte de langueur habituelle dans son regard, où passait la rêverie, nul doute que les fioldats ne l'eussent aimé pour ses allures franches, pour la loyauté de son langage, pour sa taille, petite comme celle de son oncle, et pour l'éclair impérial que la passion du moment allumait dans son œil bleu. Quel nom, d'ailleurs, que le sien I
Aussi aurait-il voulu prendre son point d'appui dans Tarmée ; et c'était pour se révéler à elle qu'il avait publié, sous le titre de Manuel d'artillerie^ un ouvrage où le résultat .des plus savantes études était exposé dans un style ferme, clair et précis.
Hais comment vaincre, sans le concours du peuple? Et, une fois vainqueur, comment se maintenir, sans l'assentiment dé la bourgeoisie? Ekvé dans l'exil et ne, connaissant pas son pays, Louis Bonaparte se persuada que la bourgeoisie n'avait gardé; de l'Empire, d'autres souvenirs que ceux de la révolution tenue en laisse, de l'ordre rétabli, du Code civil fondé. Le peuple, il crut que pour l'entraîner il suffirait de la vue de l'aigle sur les étendards et du bruit des clairons. Double erreur ! ce que la bourgeoisie, adonnée aux arts de la paix, se rappelait le mieux, dans l'histoire de Napoléon, c'était son despotisme coloré par la guerre ; et, parmi le peuple, les plus intelligents, ceux qi^i donnent le signal, savaient bien quo si Napoléon, par
la conquête, avait semé etii Europe les ger^ mes de la démocratie, il n'avait rien négligé pour les étouffer en France.
Continuer l'Empereur ! Mais c'était parce que son œuvre était finie, sa mission épjaisée, qu'on l'avait laissé mourir sur ce rocher où, selon le mot de Chateaubriand, on l'aperce^ vait de toute la teri'e.
Et puis, Louis Bonaparte, s'il voulait plaire en France à la classe bourgeoise,, était irrésistiblement conduit à abandonner ses idées guerrières. Et dès lors, qu'eut-il apporté à Tarmée? qu'eût-^il apporté au peu-, pleî La continuation de l'o&uvre de Napo*^ léon, moins la guerre ; c'eût été -^ il était permis de le craindre — le despotisme moins les iricmiphes^ les courtisans sur noa têtes moins rEurope à nos pieds, un grand nom moins un grand homme, l'Empire enfin moins l'empereur.
Louis Bonaparte, cependant, était pce^sé^ d'agir. Par des agents dévoués, il sonde les. dispositions des troupes, interroge le zèlades officiers^ entre en relation avec des personnages importants, se fait rendre compte de la situation des partis. Le résultat des informations prises ne fut ni tout^à-fait favorable ni tout-à-fait décourageant : des germe^ de fermentation existaient dans l'armée; nul dpute que, parle souvenir, elle n'appar-' tint à Napoléon ; parmi les chefs de corps, quelques-uns promettaient leur ^pée, mais, seulement pour le lendemain .d'un premier succès; et les personnages marquants auxquels des ouvertures avaient été faites se montraient plutôt bienveillants qu'hostilesv Quant au parti* républicain, le seul que Louis -Bonapaxle craignît et fût résolu à. ménager, n'était-il pas réduit à ajourner ses. espérances, faute d'un nom, faute d'un chef?* C'est ce que le jeune prince, crut complaisamment, sur .la : foi de quelques paroles d' Armand Carrel qu'on lui rapporta, et dont ses illusions exagérèrent la portée.
Il quitta donc le chftteau d'Arenenberg, et, libre des trop doux liens dont l'entourait^ dans sa vigilance armée, la tendresse maternelle, il se rendit aux eaux de Baden-
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Baden, où l'ailiraitie voisinage de T Alsace, et où le plaisir devait masquer les projets de son ambition.
Ce fut là que se nouèrent les principaux fils da complot. Ce fut là aussi que le prince gagna le colonel Vaudrey, qui commandait à Strasbourg le 4* régiment d'artillerie : conquête précieuse pour Louis Bonaparte , puisque Strasbourg figurait en première ligne dans le plan qu'il s'était tracé.
Ce plan était hardi et bien entendu. On devait d'abord obtenir l'adhésion des démocrates alsaciens .par la perspective du peuple loyalement convoqué, enlever la garnison de Strasbourg au cri de Vive l'Empereur^ appeler les citoyens à la liberté et la jeunesse des écoles aux armes, confier les remparts à la garde nationale, puis, à la tète des soldats soulevés, marcher sur Paris. Et alors ce qui se peignait naturellement à Tesprit de Louis Bonaparte, c'étaient les villes surprises, les garnisons enlevées, les jeunes gens poussés sur la trace d'une telle aventure, les vieux soldats quittant de toutes parts la charrue pour venir saluer le passage de Taigle, au bruit des acclamations prolongées le long des routes d'échos en échos, et le ressentiment de Tinvasion, le souvenir des grandes guerres, se réveillant sur chaque point des Vosges, de la Lorraine, de la Champagne.
• Que pourrait alors le gouvernement?
S'enfermeraîtril dans la capitale, au milieu de l'agitation croissante des faubourgs? Ou bien, avec les troupes qui servent d'ordîliaire à la contenir, s'avancerait-il en rase campagne, appuyé sur leur*fidêlilé douteuse et laissant derrière lui Paris embrasé ? Dans l'un et l'autre cas^ la situation pour lui était terrible. . .
Mais il fallait l'emporter à Strasbourg. Louis Bonaparte s'y était ménagé des intelligences: il s'y rend en secret pour juger par lui-même de l'état des choses, convoque ses amis, les consulte. La réponse trompa son désir. Il trouva des hommes incertains quoique très-dévoués à la mémoife de son oncle, et ne croyant qu'à demi au succès. Il repassa
le Rhin, l'&me ouverte aux -inquiétudes. Hais on ne renonce pas si vite à des espérances si chères. D'ailleurs, le prince avait autour de lui dès hommes qui l'excitaient, parce qu'ils jouaient sur les hasards de sa fortune.
Le département du Bas-Rhin était commandé, à cette époque, par un vieux soldat de TEmpire, le lieutenant-général Voirol. Louis Bonaparte avait compté sur lui, et lui avait demandé un rendez-vous dans une lettre aussi affectueuse que' pressante. Le général Voirol s'abstint d'une démarche qui ne pouvait que le compromettre, et même il crut devoir parler à M. Choppin d'Amou ville, préfet de Strasbourg, des projets qu'on semblait nourrir aux portes de la France. Le préfet répondit, — d'après ce que le général Voirol a déclaré plus tard, — qu'il avait un agent auprès du jeune prince. D'un autre côté, l'éveil était donné au gouvernement. Un capitaine, nomm'é Raindre, avait reçu de Louis Bonaparte des ouvertures qu'il ne s'é*^ tait pas contenté de repousser et dont il donna communication à U. de Franqueville, son commandant, qui en référa au général Voirol. Celui-ci, qui n'avait pas envoyé au ministre la lettre de Louis Bonaparte, n'hésita plus à le faire; et le capitaine partit, avec cette lettre, pour Paris. Mais, soit qu'on ne vit aux tentatives dénoncées aucun caractère sérieux, soit qu'on ne fût pas fâché délaisser se développer jusqu'à un certain point un complot qu'on se croyait sûr d'étouffer sans peine, nul obstacle ne fut mis aux menées des conspirateurs, .et le dénoùment devint inévitable.
L'ardeur des conjurés allait croissant; et s'ils n'avaient pas été capables de puiser dans leur propre sein la résolution et l'audace, une femme était là qui leur en eût donné l'exemple. Fille d'un capitaine de la garde impériale et élevée dans le culte de Napoléon, jifiue Gordon avait été initiée, à Lille, aux projets de Louis Bonaparte, à l'insu duprince lui-même ; et se jetant aussitôt dans la conspiration avec cette impétuosité qui caractérise le dévoûment des femmes, elle était accourue à Strasbourg. Cantatrice, elle parut à
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Bade, y donna des concerté; et un jour Louis Bonaparte apprit^ avec un étonnement mêlé d'abord d'inquiétude, qu'il n'y avait pas à se cacher de l'artiste dont il applaudissait le talent, et qu'elle savait tout. A dater de ce jour, i^me Gordon n'eut plus qu'une pensée, celle du succès; ël, comme elle avait beaucoup d'intelligence et de passion, elle ne tarda pas à acquérir une influence qu'elle mit tout entière au service du complot.
Le 25 octobre 1836, Louis Bonaparte, qui était revenu de Bade à Arenenberg, quittait de nouveau l'asile maternel, après avoir prétexté une partie de chasse dans la principauté d'Héching:en.'Un rendez- vous avait été assigné dans le grand duché de Bade à quelques personnages importants sur lesquels on comptait. Le prince n'y trouva personne, attendit pendant trois jours, et se décida enfin à partir pour Strasbourg, où il arriva, le 28 octobre^ à dix* heures du soir. Le lendemain, il eut avec le colonel Yaudrey un entretien qui aurait fait hésiter une Ame plus patiente que la sienne. Le colonel objectait la témérité de l'enlreprise, le nombre des chances contraires, l'extrême incertitude du succès au milieu de tant d'intérêts prompts à s'alarmer et de tant de passions ennemies, l'inconvénient d'exposer le neveu de l'Empereur à de si grands périls. Et ces conseils de la prudence avaient d'autant plus d'autorité qu'ils venaient d'un homme plein de bravoure et longtemps éprouvé par les combats. Mafs Louis Bonaparte se jugeait trop engagé pour reculer: le colonel céda. Alors, le prince lui ayant montré un papier par lequel il assurait 10,000 francs de rente à chacun de ses deux enfants, lé loyal militaire déchira le papier et répondit: « Je donne mon sang, je ne le « vends pas ».
Louis Bonaparte avait eu beaucoup moins de peine à décider le commandant Parquin, officier en qui revivaient, et les traditions de la vieille garde, et cet enthousiasme superstitieux que Napoléon avait su imprimer à la vie des camps.
Le 27 octobre 1836, à huit heures du soir, le prince appela auprès de lui ses prin-
cipaux partisans, et la délibération s'ouvrit.
Trois régiments d'infanterie, un bataillon d'ouvriers du génie, et trois régiments d'artillerie composaient la garnison de Strasbourg. Mais c'était principalement sur les artilleurs qu'il était permis de compter. La marche à suivre semblait dès lors toute tracée. Le 3^ d'artillerie étant le seul des régiments de cette ib^rme qui eût sous la main ses chevaux et son parc, on se serait d'abord adressé à lui, et Fenlever suffisait au succès : le 4* d'artillerie n'aurait pas hésité à obéir à la voix de son colonel, qui était du complot ; on avait des intelligences dans le corps des pontonniers, et leur adhésion n'était pas douteuse ; enfin le colonel Vaudrey possédait les clésdeTarsenal. Il n'y avait donc plus, Tartillerie soulevée, qu'à se porter sur la placé d'armes et à y braquer les pièces de canon dont on était maître. L'infanterie, alors même qu'elle n'eûtpas été entraînée, ne pouvait rien contre un semblable appareil de forces. Et la ville obéissait. Il est vrai que l'insurrection ainsi conçue n'eût été qu'un soulèvement de soldats. Mais quand on essaie d'un complot militaire, il ne fout pas l'exécuter à demi. Puisqu'on mettait en mouvement des hommes d'épée, l'essentiel était de con* quérir le pouvoir, et on eût toujours été à temps de rassurer le peuple sur l'usage qu'on en voulait faire.
Un autre avis prévalut, et c'était le pire. Il fut arrêté qu'on irait d'abord au quartier d'Austerlitz, occupé par le 4* d'artillerie, et que, si Ton y était favorablement accueilli, on pousserait droit au 46* de ligne, c'est-àdire à la caserne Finkmatt, située à l'extrémité djine ligne de remparts le Jong de laquelle se trouvaient riiêtel-de-ville, la préfecture, la division militaire, la subdivision, postes dont on devait s'emparer chemin faisant. Ainsi, Ton faisait tout dépendre d'une démarche hasardée avec des forces * insuffisantés auprès d'un régiment dont on n'était pas sûr, et Ton renonçait à ce qu'il y aurait eu de décisif dans l'aspect des rues se remplissant de cavaliers et déplaces hérissées de canons !
LOUIS BLANC
Mais Louis Bonaparte avait confié son secret à des citoyens aimés du peuple > il comptait sur leur appui, il aurait voulu donner au mouvement une couleur démocratique et il lui répugnait de prendre au début même de Tentreprise, une attitude de nature à porter ombrage à la liberté. Inspiration plus honorable que réfléchie I car le mouvement devait commencer de grand matin, à une heure où il n'y avait pas lieu de compter surTaffluence du peuple et son concours.
Le conseil s'était séparé, la nuit fut employée à rassembler dans une maison voisine du quartier d'Austerlitz, le reste des conjurés, à rédiger des proclamations, à régler les détails du plan convenu, à distribuer les rôles.
Cependant, le 30 octobre, à cinq heures du matin, un signal redoutable a retenti. Au quartier d'Austerlitz, le colonel Yaudrey fait sonner rassemblée. Le temps est triste. Les toits se couvrent de neige. Réveillés ar les éclats de la trompette, les soldats se èvent précipitamment, saisissent leurs armes, et, surpris, ils descendent dans la cour. Cette occasion tant cherchée par Louis Bonaparte, elle est enfin venue, elle le sollicite, le presse. Lui, tout entier alors jà sa mère absente, il lui écrit deux lettres, la première de triomphe, la seconde d'adieu éternel ; il les remet Tune et l'autre à son aide-de-camp, d^une main tremblante et Tœil humide; puis, ramenant vers son but toutes ses pensées, il va, suivi dé ses compagnons, où il croit que le destin l'appelle.
Les soldats du 4* attendaient, formés sur deux lignes se faisant face, et les regards fixés sur le colonel Yaudrey, seul au^centre de la cour. Tout à coup le prince paraît en uuiforme d'officier d'artillerie. II s'avance d'un pas rapide vers le colonel , et celui-ci le présentant aux troupes : « Soldats, s'écrie- <( t-il, une grande révolution commence en « ce moment. Le neveu dé rËmpereur est « devant vous. Il vient se mettre à votre « tète. Il arrive sur le sol français pour « rendre à la France sa gloire et sa liberté. « Il s'agit de vaincre ou de mourir pour une
« grande cause, la cause du peuple. Soldats « du4«régimentd'arlillerie, leneveudel'Ëm* « pereur peut-il compter sur vous ?» A ces mots, un indescriptible transport s'empare des. soldats. Vive l'Empereur 1 orie chacun d'eux; et ils agitent }eurs armes, et une clameur immense, prolongée, ^non te vers le ciel. Profondément ému, Louis Bonaparte fait signe qu'il veut parler : « C'est dans « votre régiment que l'Empereur Napoléon, « mon oncle, a. fait seS' premières armes; (( avec vous il s'est illustré au siège de « Toulon; et c'est votre brave régiment « qui, au retour de l'Ile d'Elbe, lui ouvrit « les portes de Grenoble. Soldats, de nou- (( velles destinées vous sont réservées. » Et, prenant Kaigle que portait un officier : « Yoici le symbole de la vraie gloire fran- « çaise, qui doit devenir aussi désormais « l'emblème de la liberté.» Les acclamations redoublèrent, mêlées au bruit des ins* truments guerriers ; et le régiment se mit en marche.
Mais une partie de la ville était encore endormie. Aucun aliment ne s'oifr^ait à l'enthousiasme, dans les rues, toutes remplies de silence et solitaires. Seulement, des portes s'ouvraient, de loin en loin, montrant sur le seuil des maisons quelques habitants au village étonné; et si, parmi les rares passants qu'on rencontrait, il y en avait qui, enflammés par la vue del'aigle, se joignaient impétueusement au cortège, d'autres le suivaient d'un mouvement machinal, ou s'arrêtaient, interdits, pour les voir passer.
Au quartier général, le poste présenta les armes en criant Vive l'Empereur j et la colonne s'étantarrêtée, Louis Bonaparte monta chez le général Yoirol. Quelques-uns ont pensé que le général Yoirol tenait au chef des conjurés par des sympathies très vives quoique secrètes, et que, s'il ne consentit pas à s'associer activement au complot, il se laissa du moins volontiers réduire à l'impuissance de le combattre. Mais cette hypothèse, démentie par Tensemble des faits, l'est aussi par les témoignages les plus dignes de foi. Il est sûr que, sommé par le
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prince d'entrer dans le mouvement, le général s'y refusa en termes énergiques et qu'il "fut retenu prisonnier dans son propre h6(el par des canonniers sous les ordres du commandant Parquin.
Pendant ce tctaps, tout semblait concourir au succès de* l'entreprise. Avec un cri, avec un geste, le lieutenant Laity .enlevait le bataillon de pontonniers: les officiers Dupenhoêt, Gros, Pétri, de Schaller, Couard, Poggî, Lombard, s'étaient heureusement acquittés des missions diverses confiées à leur audace; le télégraphe appartenait à l'insurrection ; commandés par M. de Per* signy, des canonniers venaient d'arrêter le préfet ; les proclamations s'imprimaient rapidement; le 3« d'artillerie montait à cheval; la ville se réveillait au sein d'une rumeur devenue formidable, et la colonne qui suivait Louis Bonaparte touchait à la caserne Finkmatt. Mais les choses ne tardèrent pas à changer de face.
La caserne Finkmatt est située entre le faubourg de Pierre et le rempart, sur une ligne qui leur est parallèle. Liée au faubourg par une ruelle extrêmement étroite qui aboutit à TenU^ée principale du quartier, elle n'est séparée du reftnpart que par une cour allongée qui s'ouvre à l'une de ses extrémités au moyen d'une grille en fer. Or, il avait été convenu qu'on prendrait le chemin du rempart, seul itinéraire qui permît ua déploiement de forces imposant, et, en cas d'insuccès, la retraite. Mais, par une fatalité inexplicable, la tête de colonne s'égare, elle pénètre dans la ruelle, laissant dans le faubourg de Pierre le gros de la troupe, et Louis Bonaparte se trouve ainsi engagé, avec une faible escorte, dans une cour qui, la fortune venant à manquer à son appel, lui pouvait servir de prison ou de tombeau.
Toutefois, à ce nom magique de l'Empe^ reur qu'ils entendent prononcer, les fantassins accourent de toutes pnrts, un vieux sergent s'écrie qu'il a servi dans la garde impénale, et il s'incline pour saisir les mains du prince, qu'il embrasse en pleurant. Ace spectacle, les soldats s'émeuvent; et
déjà ils entourent 'Louis Bonaparte avec des témoignages de sympathie, déjà le cri de Vive f Empereur s'élève, quand tout à coup un bruit étrange se répand : On assure que c'est lo neveu du colonel Vaudrey qui se présente sous le nom de Louis Bonaparte^ odieusement usurpé, et un lieutenant nommé Pleignier s'élance vers le prince pour Tarrêter. Arrêté lui-même par les artilleurs, il se débat courageusement, tandis que ses soldats s'avancent pour le dégager. La situation était décisive. Pour en conjurer le péril, lin coup de pistolet suffisait peut* être: Louis Bonaparte ne put se résoudre à le tirer. Il fit même relâcher le lieutenant, qui, en revenant à la charge, provoqua une lutte nouvelle. Sur ces entrefaites, le lieutenantcolonel Taillandier était arrivé, et à sa voix la défiance s'était changée en colère.. La cour retentissait de menaces, les sabres étincelaient. Avertis, de leur côté, des dangers du prince, les artilleurs restés dans le faubourg de Pierre, s'étaient ébranlés. Soudain on les aperçoit qui se précipitent en foule dans le quartier, et avec eux entrent pélo*mèle soixante canonniers à cheval. Vio^ lemment refoulée aux deux extrémités de la cour, rit^fanterie alors pousse des cns de rage, se reforme, et revient d'un air fa-r rouche, sur les partisans du prince^ acculés, pressés, renversés par les chevaux contre la courtine du rempart. Ce fut un spectacle, ce fut un moment terrible. Ici les fantassins abaissant leurs baïonnettes ; là les artilleurs penchés sur leurs mousquetons et prêts à faire feu ; au-dessus, et le long des remparts, le peuple se répandant en vœux pour le prince etaccablantl'infanteried'une grêle de pierres, au milieu de clameurs confuses, du roulement des tambours, du cliquetis des armes et du piétinement des chevaux.
Mais tout cela fut de courte durée. C'est être vaincu, dans une insurrection, que do tarder à vaincre. Quelques coups de fusil tirés en l'air, sur l'ordre du lieuteuant-colonel' Taillandier, intimidèrent le peuple. MM. de Gricourt et de Querelles avaient proposé à Louis-Bonaparte de lui frayer un
LOUIS BLANC
. passage Tépée à la main : • il repoussa Toffre et fut arrêté. « Rendez-vous ! » criaît-oa en même temps au colpnel Vaudrey. Et lui de refuser. Mais M. Taillandier s'étant approché et lui ayant dit à voix basse que la révolte passait dans la ville pour un mouvement légitimiste, il ordonna enfin à ses canonniers de se retirer et il se rendit.
C'en est fait: le général Voirol s*est échappé. Le comtbandant Parquin se présente à la caserne t^^inckmatt en uniforme de maréchal de camp : on le saisit, on Tentralue, et il a la douleur de se voir arracher une de ses épaulettes sans pouvoir se venger . d'un tel outrage. Le 3« d'artillerie était en marche : la nouvelle de l'arrestation du prince le dis-
- perse. A leur tour, les pontonniers conduits par Laity se dé)>andent, et leur chef, dans un acc^s de noble désespoir, court partager le malheur du prince dont il n'a pu sauver la fortune. M"" Gordon est surprise livrant aux flammes des papiers remplis d'importants secrets : on Tarrète ; mais, par sa présence d'esprit, elle occupe la surveillance des gardes, et M. de Persigny en profite pour s'évader. Bientôt^ ce ne sont, par la ville, que mouvements qui témoignent de la colère et de l'inquiétude des vainqueurs. Puis, le calme renaît, et il ne reste plus de la révolte que cette agitation sourde qui suit toute forte commotion.
Le même jom\ et par une singulière coïncidence, quelques soldats d'un régiment de hussards formaient à Vendôme le plan d'un soulèvement militaire qui avait pour but de
' proclamer la république. Dénoncé avant rheure fixée pour l'exécution, le complot fut étDÎilTé sans peine. Il avait été conçu par un brigadier nommé B,ruyant, homme résolu et d'une trempe peu ordinaire. Arrêté, il parvint à se débarrasser de ses gardes, tua d'un coup de pistolet un sous-officier qui lui barrait le chemin, et traversa la Loire à la nage. Mais ses complices n'ayant pu l'imiter, il ne voulut pas se soustraire au sort qui les attendait, et, après avoir erré pendant 'quelque temps dans la campagne, il revint se constituer prisonnier.
Le Château fut consterné. Dans une si longue série de conspirations, d'émeutes, de secousses, l'influence du gouvernement éclatait d'une manière sinistre. Pour couvrir la gravité des événements, tout fut mis en œuvre. Les feuilles ministérielles n'insistèrent que sur la puérilité de l'entreprise, qu'elles apj>elèrent une échaufTourée ; les agents du pouvoir reçurent ordre de fermer les yeux sur un grand nombre de coupables ; on n'eût pas honte d'afffrmer, dans les reiationa officielles, que le 4* régiment d'artillerie avait seul pris part au mouvement, et Ton se contenta de destituer sans bruit deux officiers du 3* d'artillerie ; en^réponse aux soupçons dont quelques esprits défiants poursuivaient le général Yoirol, on l'éleva à la dignité de pair de France, et des remerciments furent adressés à la garnison de Strasbourg pour sa fidélité à la dynastie d'Orléans !
Quant à Louis Bonaparte, il fut décidé qu'on ne le Jugerait pas, plusieurs pairs de France, anciens serviteurs de l'Empire, s'étant récusés d'avance, et le jury paraissant à des hommes qui s'essayaient à la monarchie, une magistrature trop subalterne pour prononcer sur le sort d'un prince. Le dogme de l'égalité devant la loi avait été, cependant, inscrit dans la Charte ; mais le Conseil des ministres fut d'avis. qu'ilétait d'un mauvais exemple de traiter comme un simple citoyen un neveu d'empereur. Innocent, on l'avait condamné à un exil éternel ; coupable, on le plaçait au-dessus des lois. Privilège monstrueux donné pour corollaire à une monstrueuse iniquité !
Le 9 novembre (1836), Louis Bonaparte vit entrer dans sa prison le préfet et le général Yoirol. Une voiture attendait à la porte : on l'y fit monter sans répondre à ses questions, sans écouter ses plaintes ; et les chevaux prirent rapidement la route de Paris. Se voyant alors entraîné loin de ses compagnons d'infortune, Louis Bonaparte eut des pressentiments funestes. Trop rassuré sur ses propres périls, la tristesse le gagna, et l'on assure qu'il ne put retenir ses
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iarmes. Il craignul, d'ailleurs, qu'on ne se bom&t à le renvoyer en Suisse, ce qui eût fait de lui un conspirateur sans importance, dont il n'y avait lieu ni de punir lestémérités ni de redouter les entreprises. Hais l'incapacité de ses ennemis te sauva de cette humiliation : ils décidèrent que leur prisonnier serait immédiatement transporté en Amérique sur un b&timent d'État.
Louis Bonaparte, en elTHl, ne passa que deux lieuriis à Paris. Il y fut reçu avec les égards convenables par M. tiabriul Delesaert, {tréfet de police ; il y entendit des paroles qui adoucirent un peu l'amertume de son cœur; et, dans sa loyaulé trop confiante, il écrivit au roi une leltre où il intercédait pour ses amis captifs, ajoutant, pour ce qui le concernait lui-même, quelques expressions de gratitude. Il n'avait pas prévu que, familiarisés avec le mensonge, les courtisans dé-
natureraient cette démarche d'une manière odieuse et la transformeraient en une'solennel le promesse faite par lui de rester en Amérique pendant dix ans !
Ce fut le 21 novembre (1836) que le neveu de Napoléon s'éloigna de cette terre sacrée de France où l'avait poussé tout ce qui peut éveiller les puissances de l'&me: orgueil du nom, pensées de gloire, ressentiment légitime, amour de la patrie mêlé à l'ardeur des désirs ambitieux. Vaincu, il laissait derrière lui le dénigrement et le sarcasme. Hais les républicains, qui l'auraient poursuivi et abattu peut-être au sein de sa victoire, protégèrent noblement sa défaite et demandèrent respect pour son malheur.
Or, pendant qu'une dynastie née des révolutions et des combats tombait ainsi frappée dans la personne de son plus jeane représentant, le vieux Charles X touchait au tom-
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beau et allait emporter avec lui les débris de cette monarchie capétienne vainement consacrée par la succession des âges.
Accueilli dans le château de Prague, aprës un séjour douloureux sur le sol anglais, Charles X s'était décidé, vers la fin, à quitter la Bohème. Goritz Tattirait par la salubrité de ses eaux, la douceur de son climat, et aussi par le voisinage du chaud soleil de l'Italie : la famille se mit en route. A travers les vicissitudes de Texil, atteindrait-on le but désiré? On raconte qu'en jetant un regard sur la Moldau, sur le pont qui la traverse, sur Prague et ses flèches gothiques, le roi fugitif fut pris de mélancolie et dit : « Nous quit- « tons ce château sans bien savoir où nous « allons, à peu près comme les patriarches, « qui ignoraient où ils planteraient leurs « tentes. » Il gagna Tœplitz, et il commençait à y goûter quelque repos, lorsqu'il apprit que, dans la maison qu'il occupait, le roi de Prusse était attendu. Il fallut pousser plus loin, et, comme le choléra s'avançait, on dut s'arrêter à Bùdweiss, dans une petite et misérable auberge. Leduc de Bordeaux y tomba malade, et de ses souffrances, qui furent cruelles, il lui resta longtemps une grande pâleur: car celui qui naquit dans le palais des rois de France avait failli mourir au fond d'une obscure hôtellerie de Bohème, dans le silence et l'abandon. Du château de Kirchberg, où il avait cherché refuge en quittant Bùdweiss, Charles X fut chassé par la rigueur du climat, que rendaient plus sensible les approches de l'hiver : et, dans les derniers jours du mois d'octobre 1836, tous les membres de la famille se trouvaient réunis à Goritz, en Styrie.
Ils y étaient à peine, que la température se glaça tout à coup : un vent d'une violence extrême, le Boraj s'était levé ; la neige s'étendit sur toutes les montagnes environnantes: le vieux roi n'eut bientôt autour de lui que les plus sinistres images de la désolation et de la douleur. Sa santé, pourtant^ n'avait jamais paru meilleure, et il faisait à pied de longues promenades. Mais ce qui était atteint chez lui, c'était le cœur. L'idée de la mort re-
venait souvent dans ses entretiens. « Il ne <c s'écoutera pas longtemps, disait -il, d'ici au « jour où Ton fera les funérailles du pauvre « vieillard. » Et l'on remarqua qu'il s'abandonnait chaque jour davantage au regret de la patrie perdue.
. Dans la matinée du 4 novembre (1836)^ jour de la Saint-Charles, il avait éprouvé durant la messe un saisissement de froid: il ne put assister au dîner, suivant ce qu'a raconté un des compagnons de son exil, M. de Montbel; et lorsque, le soir, il entra dans le salon, où se trouvaient, avec quelques courtisans de leur infortune, les membres de sa famille, son aspect leur fut un sujet d'épouvante. Ses traits étaient contractés d'une manière étrange, sa voix avait une lugubre sonorité, en quelques heures il avait vieilli de plusieurs années, et l'on ne pouvait déjà plus douter que la mort ne fût avec lui. Dans la nuit, la crise se déclara. Les docteurs Bougon et Marcolini furent appelés, et le cardinal de Latil vint donner l'extrème-onction au roi mourant. La messe fut ensuite célébrée près de son lit. Accablé par le choléra, Charles X priait encore. L'évêque d'Hermopolis étant venu le consoler et l'encourager dans ces heures d'angoisse, il se montra calme^ résigné au départ, et s'entretint sans trouble des choses de l'éternité. Quelques instants après, on lui amena, pour qu'il les béntt, le duc de Bordeaux et sa sœur. Alors, étendant sur leurs tètes ses mains tremblantes : « Que « Dieu vous protège, mes enfants, dit-il ! (( marchez dans les voies de la justice....
« Ne m'oubliez pas Priez quelquefois
<c pour moi. » Dans la nuit du S novembre, il tomba dans un anéantissement profond. Il n'appartenait plus au monde extérieur que parun léger mouvement des lèvres. On commença de réciter autour de lui les prières des agonisants. Enfin, le 6 novembre (1836), à une heure et quart du matin, sur un signe du docteur Bougon, chacun se mit à geuoux, des gémissements étouiïés se firent entendre, et le Dauphin s'avança pour fermer les yeux de son père.
Le 1 1 , les portés du Graffenberg s'ouvraient
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pour les funérailles. Le char, entouré de serviteurs tenant des torches, était précédé par le prince-archevêque de Goritz. Les ducs d'Angoulème et de Bordeaux suivaient, vêtus de manteaux noirs, Tun sous le titre de comte de Marnes, Tautre sous celui de comte de Ghambord: et, parmi beaucoup d'étraugers, quelques Français. Des pauvres marchaient en avant avec des flambeaux. Le corps fut porté au couvent des Franciscains, situé sur une hauteur, à peu de distance de la ville. Ce fut là, dans un sépulcre vulgaire, à la lueur d^une lampe près de s'éteindre, que les amis du monarque déchu furent admis à contempler pour la dernière fois sa figure, blanche et grave sous le suaire. Le corps avait été d'abord déposé dans une bière provisoire: il en fut retiré pour être couché dans un cercueil de plomb, qui reçut l'inscription suivante :
CL-GIT TRÈS HAUT, TRÈS PUISSANT ET TRÈS EXCELLENT PRINCE CHARLES, X* DU NOM PAR LA GRACE DE DIEU ÈOI DB FRANGE ET DE NAVARRE MORT A GORITZ LE 6 NOVEMBRE 1836 ÂGÉ DE 79 ANS ET 28 JOURS
Toutes les maisons régnantes de l'Europe prirent le deuil d'étiquette, une seule exceptée: la maison d'Orléans.
Telle fut la fin de Charles X, de ce prince si diversement éprouvé. En songeant de quelle source étaient venues ses fautes et à quelle expiation Dieu l'avait condamné, les âmes généreuses s'abstinrent de rappeler combien funeste avait été son royal passage à travers la France. Dans l'humiliation de ses cheveux blancs, dans les misères de sa
vieillesse en peine d'un abri tranquille, dans ce qu'avaient eu de morne et de poignant ses adieux à la terre, quelques-uns ne virent que les suites naturelles de la victoire remportée par la révolution sur les rois ; et ceux-là mêmes furent touchés d'une si grande infortune.
Pourtant, qu'est-ce que cela en comparaison de la longue agonie des peuples, perpétuée de siècle en siècle? Et quels autres trésors de compassion l'histoire ne devrait-elle pas amasser pour ce qu'il fa*ut de pleurs aux querelles où l'on se dispute un trône, et pour tant de nations broyées sous la roue des rois qui vieunent ou' des rois qui s'en vont, et pourtant de races incessamment sacrifiées à un petit nombre d'hommes, à leurs débats personnels, à leurs caprices, à leurs cruels plaisirs, à leur orgueil qui ne connaît point la pitié? Après tout, l'émotion passée, il faut que la leçon reste. Et c'est une puissante, une mélancolique démonstration du déclin des monarchies, que la série des tragiques vicissitudes qui ont rempli soixante ans : la prison du Temple et Louis XVI sur un échafàud; la mort de Louis XYII, étrange, inexpliquée ; tous ces fils, frères ou neveux de rois, courant effarés sur les chemins de l'Europe et allant mendier à la porte des républiques ; les Cosaques venant renverser l'Empire sur des chevaux marqués aux flancs de l'N impériale.; l'Ue d'Elbe, Sainte -Hélène; le fils de la d^ichesse de Berri élevé en exil ; le fils de Napoléon enseveli par des mains autrichiennes; Louis Bonaparte voguant vers l'Amérique sous le poids d'une défaite ; et, au fond d'une contrée lointaine, dans je ne sais quelle église sans nom, le Requiem chanté autour du cercueil de Charles X par des moines étrangers.
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Coup-d'œil général sur les affaires d'Afrique. — Mission historique de la France à Alger. -^ Système du maréchal Glauzel. — Le général Berthezène. — Le duc de Rovigo. — Abdel-Kader. — Système pacifique du général Desmichels ; traité du 26 février 1834 ; ses conséquences. — Le comte -Drouet d'Erlon remplace le lieutenant-général Voirol. — Incertitudes du gouvernement. — Affaire de la Macta. — Le maréchal Glauzel est envoyé de nouveau en Afrique. — Expédition de Mascara et de Tlemsen. — Influence du séjour de l'Afrique sur les Français. — Camp de la Tafna. — Victoire de la Sickak. — Le maréchal Glauzel à Paris. -^ Opinion du parti doctrinaire sur Alger î opinion du roi ; vues de M. Thiers. — Première expédition de Gonstantine.
La fin de Tannée 1836 fut marquée par un événement douloureux, inattendu, et qui nous amène à jeter un coup d'œil rapide sur Tétât de nos affaires en Afrique, en remontant au jour de la conquête.
Tant que TEurope s'était vue en proie au tumulte et à Tagitation des batailles, il était ^out simple que les pirates algériens eussent impunément promené leurs brigandages sur la Méditerranée. Il était arrivé,sousT£mpire, qu'un savant illustre, M. Arago, avaitétépris par des corsaires et conduit en captivité. Le bruit de cet événement s'était perdu dans une époque de tempêtes ; mais, de nos jours, quel n'eûtpas été le retentissement d'une semblable nouvelle, au milieu du silence de TEurope? Délivrer la Méditerranée était donc une nécessité glorieuse. Et quel peuple était plus digne, plus capable que le peuple de France, de veiller sur la mer ? En forçant la piraterie dans son dernier asile, la France se montrait fidèle à son rôle historique; elle reprenait, avec plus de lumières et moins de fanatisme, la grande tradition des croisades ; elle abritait une fois encore la civilisation. Le coup d'éventail eut quelque chose de providentiel. II ne fut pas une cause, il fut un signal.
Qui qu'il en soit, arrivés à Alger, les Français se trouvèrent dans une situation pleine d'obstacles et de périls. Sur leurs têtes un ciel ardent. Devant eux, dans une plaine comprise entre la mer et une première chaîne de niontagnes, tout un peuple de cultivateurs guerriers, fractionné en tribus.
Dans cette partie septentrionale de l'Algérie appelée le Tell,- les villes étaient rares et habitées par un mélange de Maures et de Juifs portant sur le front l'empreinte de la domination turque. Hais là n'était point le vrai peuple de l'Algérie, TArabe des tribus. Refoulé loin des villes, repaires d'un gouvernement spoliateur, TArabe, dans le Tell, occupait un territoire dont il ne franchissait pas les limites, mais auquel il n'était enchaîné par aucun de ces liens dont notre système de propriété enlace les hommes d'Europe. La propriété, TArabe du Tell ne la connaissait, dans ce qu'elle a de personnel et de jaloux, que relativement à ses troupeaux, à sa charrue, à ses armes, à son cheval. Pour ce qui est du sol, il ne le jugeait pas transmissible par vente ou par héritage ; c'était comme membre de la tribu, sur la désignation du cheick, et sans autre droit que celui du travail, qu'il cultivait la terre. Car, d'après le Koran, la terre n'appartient qu'à Dieu ou à son vicaire ici-bas, le Sultan, et elle est à qui la féconde. Ainsi^ pour TArabe du Tell, pas d'habitation stable ; mais des tentes qui protégeaient la moisson et des silos où allaient s'enfouir les grains.
Autre était Texistence des trîbûs répandues au sud des dernières chaînes de montagnes, dans le pays des Palmes, limité par le désert. Composées de pasteurs, ces tribus obéissaient à un régime de pérégrination annuel, régulier, prescrit par le climat et la nature des productions. Après avoir passé dans leurs landes Thiver et le printemps, époques
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favorables aux pâturages, les ambulantes cités du Sahara s'avançaient vers le nord, à la fin du printemps, suivies de chameaux chargés d'étoffes de laine et de dattes, et elles allaient échanger ces produits de l'Algérie du sud contre les céréales des cultivateurs du TeU.
De là pour les Français, conquérants du littoral, une indication de la plus haute importance. Puisque, chaque année, un mouvement nécessaire et pacifique entraînait vers le nord TAlgérie méridionale, l'attirer etTattendre valait mieux que l'aller chercher en la menaçant. Gomment, d'ailleurs, pénétrer par les armes dans l'intérieur? Comment franchir, sans les inonder de sang, les montagnes, remparts naurels et redoutables, défendus par des Kabyles en qui revivaient l'audace et l'agilité des anciens Numides?
Les Turcs, cependant, avaient pu étendre jusque sur les tribus du Sahara le joug de leur aristocratie militaire : ils y étaient parvenus par une savante combinaison delà violence et de la ruse. Habiles à profiter de l'ascendant que leur donnait sur une population musulmane le titre de chef suprême des croyants accordé à l'empereur de Gonstantinople, ils avaient su obtenir des indigènes une obéissance fondée sur l'opinion, et telle que le fatalisme la comporte. D'un autre côté, trouvant des tribus profondément divisées entres elles, ils s'étaient imposés par le besoin d'une sorte d'unité protectrice, avaient enflammé les haines locales au lieu de les éteindre et s'étaient rendus de la sorte aussi nécessaires qu'odieux.
Mais des moyens de ce genre ne convenaient pas aux Français, représentants de l'idée chrétienne. Le succès pour eux, était au prix de la justice, et, grâce au ciel, ils ne pouvaient déshonorer leur conquête sans risquer de la perdre. Les Turcs avaient divisé les Arabes pour les opprimer ; la France se devait de les gouverner en les rapprochant: mission noble, et d'autant plus facile, que le premier besoin des Arabes était celui d'un gouvernement tutélaire, vigoureux et
juste 1 II était donc permis d'espérer qu'au lieu d'entreprendre contre les indigènes une guerre d'extermination, la France essaierait de les soumettre à l'empire moral de son génie; qu'elle songerait à coloniser l'Afrique sans toutefois négliger les moyens de l'occuper militairement; et qu'à la suite de ses soldats après une démonstration puissante et décisive, elle enverrait dans l'Algérie des associations de cultivateurs formées par l'État, dirigées par lui, et destinées à agrandir, non pas la domination française, mais la patrie française.
Le nord de l'Afrique une fois gagné, le midi venait de lui-même à nous, grâce au mouvement d'échange qui appelait, chaque année, dans la zone des terres de labour les pasteurs des landes du Sahara.
Ainsi, la Méditerranée à rendre française, un sol fertile à exploiter, les relations commerciales de l'Algérie du sud avec le Maroc, avec Tunis, à féconder et à étendre, une issue au débordement de cette marée de pauvres qui menace d'une prochaine et mortelle inondation nos sociétés d'Europe, voilà ce qu'en 1830 la fortune était venue nous offrir. Il ne nous restait plus qu'à savoir tirer partie de notre force et à justifier l'investiture que nous tenions de lavictoii^e.
Or, si nous apportions aux Arabes/ en même temps que le pouvoir et l'unité, nos lumières, nos arts, une notion plus haute de l'humanité, des mœurs plus douces, un sentiment délicat des choses, peut-être à leur tour nous pouvaient-ils induire à modifier quelques-unes de nos idées, surtout celles qui se rapportent à cet individualisme ombrageux d'où naît, dans nos villes et nos villages, une guerre sourde mais implacable et permanente.
Toujours est-il que c'était trop peu d'avoir étouffé, dans AIgerconquis,UQ foyer de piraterie, et décamper sur la côte africaine, pour assurer le parcours de la Méditerranée: il était digue de la France de vouloir et oser davantage. Elle avait à découvrir le lien qui doit unir la civilisation de l'Orient à celle de l'Occident.
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Et envisagée sous cet aspect, quelles ma* gnifiques proportions ne prenait pas notre conquête ! quelle perspective n'ouvrait-elle pas devant nous I Les idées qui germent depuis le commencement du siècle dans l'esprit des penseurs généreux et que salue de loin rinstinct du peuple, allaient trouver un vaste champ d'application; l'Afrique devenait le terrain précieux où pouvaient être sans danger mis à l'épreuve ces essais de 'rénovation sociale que font paraître si menaçants les habitudes, les préjugés, les complications politiques et industrielles de notre vieille Europe ; la France armée prenait l'initiative de la paix future qu'établira un jour entre les hommes le dogme de la fraternité ; et nos conquêtes, même guerrières, n'étaient plus que celles de l'esprit humain.
Malheureusement, la révolution de juillet avait porté aux affaires des hommes sans génie. L'Afrique ne leur apparaissant que comme un champ de bataille à parcourir, ils ne se préoccupèrent que du soin d'en borner l'étendue avec une prudence avare. La première faute du gouvernement français fut dans rinsuffisance des ressources déployées pour l'occupation, alors qu'il fallait frapper par un imposant appareil Timagination d'un peuple qui ne respecte que la force.
Il est vrai que ce fut au maréchal Glauzel qu'il confia, dès le principe, le gouvernement de l'Afrique ; et, sous le rapport militaire, on ne pouvait mieux choisir. Le maréchal Glauzel avait reçu cette forte éducation que l'Empire donnait au soldat. Il avait la conception hardie, le coup-d'ceil prompt; rien de médiocre ne lui plaisait : c'était un homme des grandes guerres.
Toutefois, il ne devait pas entièrement compter, pour vaincre en Afrique, sur les combinaisons de la tactique européenne; car les Arabes ont une manière de combattre qui leur est propre. Montés sur des chevaux agiles, pleins de feu, ils les manient avec une dextérité merveilleuse. Us y sont encadrés sur des selles à pommeau et à palette très- élevés; et, grâce à la largeur, au rapprochement des étriers sur lesquels
ils s'appuient et s'affermissent en se soulevant, ils peuvent, à cheval, faire un aussi libre usage de leurs fusils que s'ils étaient à pied. Leurs armes consistent dans des fusils beaucoup plus longs que les nôtres, des pistolets, et une espèce de coutelas, nommé yatagan. A en juger par les apparences, rien de plus incommode que leur costume, composé d'un burnous et, sous le burnous, d'un vêtement qui, serré au corps par une cein* ture, se continue de manière à envelopper la tête, où il est maintenu par plusieurs tours de corde en poil de chameau formant turban. Et néanmoins, les Arabes portent ce costume avec beaucoup d'aisance. Intrépides à l'attaque, prompts à la retraite, i(s sont d'une bravoure impétueuse, mais n'attachent à la fui te aucune idée de déshonneur, assez semblables en cela aux anciens Parthes. On les voit charger confusément, se disperser, disparaître, revenir tout-à-coup pour disparaître encore, harceler les colonnes en marche, couper la tête aux blessés gisant sur le chemin : ce sont leurs batailles et leurs triomphes.
Le maréchal Glauzel n'eut pas plus tôt mis pied sur la terre d'Afrique, qu'il déclara la France héritière légitime du dey dont elle avait su châtier l'insolence. Puis, il conçut le projet de porter le drapeau français jusqu'aux limites atteintes par les Turcs. Son système était de jeter garnison dans certaines villes importantes, de les lier l'une à l'autre par des camps retranchés, et d'opposer aux beys ennemis qu'il nous serait impossible de supplanter directement, des beys indigènes relevant de nous.
La dernière partie de ce système était, on le voit, empruntée aux Turcs, et elle présentait des inconvénients graves. La gloire était petite, en effet, qui consistait à chercher dans la propagation du trouble et de l'anarchie des moyens de gouvernement. Et ne devaiton pas prévoir qu'aux yeux des Arabes, toute investiture par des chrétiens, c'est-à-dire par des infidèles^ serait un objet d'horreur ou de mépris ; que les beys de création française passeraient pour des traîtres^ pour des
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apostats; que la nécessité de les soutenir nous entraînerait à des expéditions fatales, et qu'obligés, à leur tour, de s'imposer violemment, ils engageraient peut-être F honneur de la France dans la responsabilité des actes les plus iniques et les plus honteux ? Renoncer à faire sentir la main de la France sur chaque point du territoire, c'était compromettre la conquête. Se montrer partout à la fois... il aurait fallu pour cela un déploiement de troupes considérable; et l'effectif était loin de répondre aux idées du gouverneur. Vaste plan, faible armée : là fut le mal. Et les événements ne le prouvèrent que trop.
Le passage du maréchal * Glauzel en Afrique, depuis le mois de septembre 1830 jusqu'au mois de février 1831, avait été signalé par deux faits qui caractérisaient parfaitement son système. Bou-Mezrag, bey de la province de Titery, ayant prêché contre les chrétiens la guerre sainte^ le gouverneur avait pris pied à Médéah et remplacé Bou-Mezrag par un Maure algérien nommé Mustapha Ben Omar. Peu de temps après, appelé par Hassan, bey d'Oran, que menaçait une armée marocaine, il avait occupé la ville d'Oran et livré le beylick à Kaïr-Eddin, prince de Tunis. Or, d'une part, Mustapha Ben Omar ne tarda pas à voir se former autour de lui une ligue formidable; et, de l'autre, les Tunisiens se créèrent d'implacables ennemis parleur domination aussi avide que cruelle. Si bien que, lorsqu'au commencement de 1831, le général Berthezène fut donné pour successeur au maréchal Glauzel, les avantages mêmes remportés par les Français n'avaient abouti qu'à multiplier les embarras.
Le général Berthezène arrivait, d'ailleurs, avec des idées administratives entièrement opposées à celles du maréchal Glauzel.
Celui-ci avait désigné aux efforts des colons la plaine de la Métidja : son successeur aurait voulu qu'on se bornât à cultiver les environs d'Algei.
Pour ce qui est du côté militaire de la question, le gouvernement, qui chancelait
alors au milieu de l'Europe agitée, avait rappelé à la hâte une partie des troupes expéditionnaires, et l'armée d'Afrique se trouvait réduite . à un effectif de 9,300 hommes.
Ainsi, l'heure semblait passée de prendre vigoureusement l'offensive. Mais si la prudence a ses lois, l'honneur a ses devoirs. Le fils du bey de Titery, de ce bey dépossédé par nous, venait de reparaître, suivi de partisans nombreux et favorisé'par le souvenir de son père; Turcs et Koulouglis se soulevaient ; la France était bravée, insultée; le bey qu'elle avait institué tremblait assiégé dans sa propre maison: le général Berthezène dut ordonner la marche sur Médéah, et 4,500 hommes franchirent les. montagnes pour aller dégager Mustapha Ben Omar. Il fut ramené sain et sauf. Mais le résultat de l'expédition n'en compensait pas les pertes. Resserré, étouffé dans un étroit passage, et de toutes parts assailli du haut des montagnes, le corps expéditionnaire avait eu 63 hommes tués ou égarés et 192 blessés. La confiance des Arabes s'en accrut à un point extraordinaire. Des émissaires se répandent dans les campagnes; des voix fanatiques appellent à la guerre sacrée les tribus éparses; une confédération est formée par un Maure algérien nommé Sidi-Sadi, auquel se joignent Ben-Aissa et Ben-Zamoun, chefs priocipaux des tribus de l'Est ; le fils de Bou- Mezrag accourt plein de haine : le signal d'une conflagration générale vient d'être donné. Vaines tentatives ! Le courage des Français fit face à tout : ' trop lentes à se concerter, les tribus furent successivement prévenues par le général Berthezène, «t la coalition fut dissoute.
Pendant ce temps, le traité qui avait donné Oran aux Tunisiens était tombé, faute de ratification ; poursuivi par des malédictions unanimes, le lieutenant des princes de Tunis avait abandonné la ville; leâ Français y entraient pour la seconde fois, et le général Boyer, homme implacable par système, était élevé au commandement, indépendant, des troupes de la province.
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De ce que le maréchal Glauzel avail établi, aucun vestige n'avait subsisté sous son successeur. Et Tannée 1831 finissait à peine, que déjà le général Berthezène cédait la place au duc de Rovigo.
Du reste, le duc de Rovigo n'était investi que du commandement de l'armée et du pays. Quant à l'autorité civile, on venait de décider qu'elle serait indépendante et résiderait dans la personne d*un intendant civil : essai malheureux qui n'eut d'autre résultat que de faire vaciller l'autorité entre àenx pouvoirs rivaux et bientôt ennemis !
Ainsi, rien de fixe dans l'administration de la colonie, rien de suivi, rien de stable. Les périls devenaient-ils plus pressants au pied de l'Atlas ? à Paris on décrétait au hasard la réduction des troupes expéditionnaires. Le général en chef conmiençait-il à connaître le pays, ses ressources, les moyens de le dominer? on lui envoyait tout-à-coup un successeur. Déplorable légèreté qui paralysait notre action en Afrique, décriait notre puissance dans l'opinion de TEurope, et prodiguait sans but l'héroïsme de l'armée !
Cependant, et en dépit des fautes accumulées, la France se maintenait à Alger. Sous le commandement du duc de Rovigo, le génie de l'Europe commença de pénétrer l'Afrique, la population civile s'accrut, on se mit à construire et à planter en vue d'un long avenir. Ce n'est pas que la conquête n'eût son écume. D'impurs spéculateurs avaient rampé jusque-là, et ils se livrèrent à des trafics dont l'opprobre, heureusement, devait disparaître dans la gloire de nos combats. Mais la guerre naissait delà guerre, et le duc de Rovigo avait pour système de se montrer à l'égard des Arabes, aussi dur, aussi impitoyable, que le général Berthezène s'était montré clément. Coupable envers nous de trahison, la tribu d'El-Ouffia fut détruite.
A la suite de cette exécution terrible, une coalition nouvelle s'était formée : elle fut anéantie. A l'est, 3,000 hommes partis de Toulon sous les ordres du général Monkd'Uzer vinrent prendre possession de la ville
de Bone, que Hajy-Ahmet, bey de Constantine et un de nos plus redoutables ennemis, avait déjà envahie et saccagée. Ceci se passait au mois de mai 1832; et au mois de mars 1833, le duc de Rovigo reprenait le chemin de la France, atteint d'un maladie mortelle.
Voici dans quel état il laissait l'occupation française :
Dans la province d'Alger, nous possédions la ville, la banlieue ; et notre souveraineté était reconnue dans le territoire compris entre TArrach, la Métidja, le Mazafran et la mer.
Du côté de Test, nous avions à Bone un établissement qui, à la vérité, ne s'étendait pas au delà des murailles de la ville, mais qui marquait notre ]point de départ pour la conquête de Constantine.
Du côté de l'ouest enfin, dans la province d'Oran, nous occupions la ville d'Oran et une lieue de rayon autour de la place ; le fort de Mers-el-Kébir était en notre pouvoir ; nous étions d'intelligence avec les Turcs de Mostaganem; et, àTlemsen, si les Hadars, qui tenaient la ville, nous étaient hostiles, nous avions pour alliés les Koulouglis^ leurs riveaux, qui tenaient la citadelle.
Mais, du fond de cette province d'Oran, allait se lever un homme qu'attendait la plus éclatante destinée et dont nous devions fonder nous-mêmes la puissance ennemie. Le commandement, qui a un caractère purement politique chez les Arabes de l'est de l'Algérie, et un caractère féodal chez ceux du sud, le commandement n'est guère, chez les Arabes de l'ouest, qu'une sorte de théocratie, et le pouvoir s'y perpétue dans les familles des marabouts. Fils d'un marabout renommé parmi les Arabes pour sa piété, Abd-el-Kader avait été de bonne heure présenté aux tribus du pays de Mascara comme le libérateur futur de la terre d'Afrique, comme le vengeur de l'islamisme insulté. Et il ne manqua pas à ce rôle. Il était ambitieux avec prudence, plein de décision, intrépide et rusé ; il avait des passions profondes et le fanatisme pour auxiliaire, : il fut soldat^ il fut prophète. A
L ARMÉE FRANÇAISE SOUS LE HËGNE DE LOUIS-PHILIPI'E (D'aiiria la Oalsrie mîliUin d'Aiibr;, ISfi)