n perdit la jambe gauche à Wagram
protecteurs naturels des captifs de Vincennes. Plusieurs de ces courageux citoyens avaient signé une pétition contre la peine de mort. Quelques-uns d'entr'eux étaient venus à la Chambre appuyer par leur présence la proposition de M. de Tracy, et on avait remarqué avec attendrissement l'intérêt qu'ils semblaient prendre à la discussion.
Le gouvernement s'était donc applaudi d'avance du résultat de son habileté. Hais le vice de toute politique tortueuse est de conduire en éludant quelques petits obstacles, à des complications sans issue. La plupart des écrivains de la bourgeoisie eurent beau s'étendre sur l'éclat dont une politique clémente allait entourer la révolution, le peuple ne prit point le change. Le bruit s' étant répandu qu'il était question d'abolir ta peine de mort, et que les ministres captifs seraient jugés par la Cour des pairs, de toutes parts les âmes s'émurent. Les discours les plus menaçants circulaient dans les ateliers:
Voilà donc oiion envoûtait venir! L'échafaud pour les crimes obscurs : pour les crimes illustres l'impunité ! Qu'un malheureux soit poussé au meurtre par l'excès de l'a misère, qu'il cède aux affreux conseils du désespoir, nul ne viendra disputer sa tète au bourreau: on rougirait de la compassion qu'on accorderait à son crime, qui, avant d'être un crime, était un malheur. Mais que des nobles, que' des riches, que des hommes chargés du destin des empires, sacrifient des milliers d'êtres humains à leur orgueil, mettent une ville en feu, forcent des frères à s'entrégorger et des familles à gémir éternellement; quand l'heure do la vengeance sera venue, on ne parlera que de clémence, on glorifiera le pardon, et la loi perdra tout à coup sa rigueur! On veut, dit-on, que la révolution soit pure; qu'elle brille par la générosité comme elle a brillé par le désintéressement et le courage? Eh bien, que le soin déjuger les ministres de Charles X soit confié non pas à la Chambre des pairs où ils ont leurs parents, leurs amis, leurs alliés, leurs complices, peut-être, mais à un jury national spécialement formé pour cette fonction re-
HISTOIRE DE DIX ANS
doutable; et que ce jury les coudamae, les condamne à mourir, parce que s'ils ne méritent pas un pareil ch&timent, ils n'en méritenl aucun. Puis, quand cette condamnation sera prononcée, qu'on en appelle à la clémence du peuple, et qu'il exerce par pétition le droit de gr&ce. Il s'est montré, Dieu merci ! assez grand, lorsque, maître absolu de la place publique, il a su se contenir, et que les propriétés des riches ont eu pour protecteurs des hommes à qui on ne cède pas toujours pour leur sommeil les degrés d'une église ou le pavé des rues. Mais non. Cette générosité du peuple qu'on loue par des paroles vaines, en réalité on la calomnie, ou, plutôt, on la'redoute. On craint que le peuple ne fasse de sa victoire un usage trop glorieux ; que sa souveraineté ne se manifeste par la vertu après s'être manifestée par la force. Si c'est dans l'inlérët de la révolution qu'on veut sauver les ministres, qu'on s'adresse donc, pour leur pardonner, à ceux qui l'ont faîte, celte révolution, et non pas à ceux qui l'ont subie.
Ces discours semaient partout l'agitation. Le peuple se sentait insulté en quelque sorte dans sa dignité. En chargeant du soin de son honneur un pouvoir impopulaire et veilli, on paraissait lui témoigner une dé fiance dont il s'indignait, après tant de preuves de modération. Le sentiment de l'égalité n'était pas moins blessé chez lui par cet apparent concert de tous les pouvoirs en faveur d'hommes appartenant aux classes qui fournissent à ces pouvoirs des candidats ou des soutiens.
Cette fermentation croissait de jour en jour. Bientôt des placards séditieux sont aHichés dans divers quartiers; des menaces couvrent les paUssades du Luxembourg. Le 18 octobre, tandis que des bandes partent du Panthéon, et que d'autres parcourent k rue Saint-Honoré on chantant la Parisienne, une colonne se dirige sur le Palais-Royal, agitant un drapeau sur lequel on lit ce vœu : mort aux ministres! Les grilles du jardin sont auâsitât fermées; la gardo nationale accourt. Repoussée , la foule prend le che-
min de Vinccnnes : le cri de mort aux ministres! remplissait les airs. Le général Daumesnil sort du ch&teau pour arrêter ces bandes irritées; il les menace, si elles osent passer outre, de faire sauter le donjon. Elles se replient, mais reviennent sur le Palais- Royal, précédées par u« tambour et redoublant de clameurs. Le Conseil des ministres
Maréchal Gérard (Eagène- Maurice).
s'était assemblé. Le roi se promenait sur la terrasse avec M. Odilon Barrot. Vive Borrot ! criait-on de la place. Alors, se retournant vers le préfet de la Seine : « J'ai aussi en- (( tendu crier : vive PéLion ! autrefois, » dit le prince avec un sourire douteux.
La garde fît bonne contenance ; l'émeute se dissipa. Il en était resté, toutefois, dans la capitale, une vague inquiétude qui présageait de nouveaux orages.
Le lendemain, le roi, en uniforme de garde national, descendait, accompagné de son fils aîné, des généraux Lafayette et Gérard, dans la cour du Palais-Royal, pour y remercier de leur vigilance les bourgeois armés, qu'il appelait ses camarades. Ces
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démarches d'éclat associaient de plus en plus à la cause do la royauté celle de la bourgeoisie, mais le peuple en prenait ombrage : il s'accoutumait à confondre dans la même défiance tout ce qui est pouvoir et richesse. Les outrages, d'ailleurs, ne lui étaient pas épargnés par beaucoup de ces libéraux de la Restauration^ dont il avait si vaillamment soutenu la querelle. Ils appelaient la tentative sur Vincennes un deiix septembre commencé contre quatre hommes. Ils déclamaient sur Tivresse du sang plus irrésistible que celle du vin, et maudissaient les agitations, oubliant déjà celles qu'au mois de juillet ils avaient provoquées, encourar gées, applaudies. « Pendant trois ans, s'é- « criait le Journal des Débats^ la démocratie (( s'est repue de massacres; pendant trois « ans, elle a léché le sang de la guillotine. » Puis il rappelait comment cette même démocratie avait dû, pliant sous le pied d'un soldat, cuver dans l'esclavage les orgies de la liberté.
Ceux qui f^vaient perdu le sentiment de la reconnaissance, sans en avoir encore tout à fait perdu la pudeur, mettaient jBiu-dessus du plaisir d'insulter le peuple, l'avantage de le diviser. Par une tactique trop connue pour être habile, ils félicitaient les combattants de juillet, le véritable peuple, de ne garder que mépris aux agitateurs, supposant ainsi la distinction qu'ils voulaient créer.
D'autres rejetaient le mal sur les sociétés populaires, foyers ardents, disaient-ils, où venaient se tremper toutes les passions sans emploi. Mais, dans les troubles qu'excita le procès des ministres, les sociétés populaires ne jouèrent aucun rôle. Les hommes dont elles se composaient étaient eux-mêmes divisés sur la question de la peine de mort. Dans la Société des Amis du Peuple^ par exemple, un avocat ayant un jour invité l'assemblée à une démonstration menaçante pour les prisonniers de Vincennes, un des membres les plus influents du club, M. Roche, avait protesté contre de telles tendances avec une vivacité extrême , et l'assemblée s'était séparée sans rien conclure.
Quand l'anarchie est dans la nation, il est difficile qu'elle ne soit pas aussi dans le pouvoir. Le ministère effrayé avait annoncé par le Moniteur que l'abolition universelle et immédiate de la peine de mort ne lui paraissait pas possible, et que même pour la restreindre aux seuls cas où la nécessité la rendait légitime, il fallait du temps et un long travail. El, dans cet intervalle, le préfet de la Seine adressait au peuple une proclamation qui, tout en frappant d'un bl&me énergique les fauteurs de troubles, qualifiait d'inopportune l'adresse présentée au roi par la Chambre.
Cette proclamation produisit, à la Cour^ une irritation profonde. On y supportait depuis longtemps M. Odilon Barrot avec une impatience mal déguisée. Non que son libéralisme différât, par le fond des choses, de celui (de MM. de Broglie et Guizot; mais on ne lui pouvait pardonner sa probité dédaigneuse, ses prétentions à l'indépendance, surtout son mépris pour les courtisans. Sa destitution fut résolue.
M. Odilon Barrot avait pour ami le général Lafayette. M. Dupont (de l'Eure) le jugeait presque indispensable. M. Laffitte lui-même lui prêtait contre les doctrinaires un appui sincère et non timide. Lorsqu'on parla sérieusement, au Château, de remplacer le préfet de la Seine, le garde-dessceaux se montra prêt à offrir sa démission. Il en fut de même du général Lafayette.
La situation était critique. Il en coûtait au roi de fléchir. D'un autre côté, au plus fort du bouillonnement populaire, se séparer de deux hommes qui seuls pouvaient protéger moralement le trône nouveau, c'était courir de terribles hasards. M. Sébastiani intervint. Sa vie et sa pensée appartenaient également au roi : il offrit de s'employer auprès de M. Odilon Barrot pour l'amener & une démission volontaire. Mais Dupont (de l'Eure) et Lafayette se prononcèrent avec force contre le but de cette démarche et le résultat que M. Sébastiani en espérait. Le soir il y eut Conseil.
Entre le garde-des-sceaux et ses collègues
régnait déjà cette froideur qui annonce des divisions arrivées à leur extrême limite. Le roi était attendu. Il parait, et H. Dupont (de l'Eure) remarque avec surprise la satisfaction qui éclate sur son visage. Louis-Philippe annonce en effet que la retraite du préfet de la Seine est décidée, que M. de Lafayette y consent. «M. de Lafayette! sire, dit alors Dupont ff (de l'Eure). Votre majesté se trompe assu- « rément. — Je l'ai entendu, monsieur. — « Permettez-moi, sire, de croire à une er- (( reur de votre part. M. de Lafayette m'a « tenu à moi un langage différent, et je ne (c crois pas le général capable de se contre- « dire à ce point. » Le visage du roi était en feu. « Au reste , continue le garde - des - « sceaux d'un ton ferme, ne parlons que de « ce qui me concerne. Puisque M. Odilon « Barrot se retire, je réitère à votre majesté « la prière d'accepter ma démission. — Mais a vous m'avez dit ce matin tout le contraire. « — Moi, sire 1 j'affirme cette fois que vous (c êtes dans l'erreur*. — Quoi ! monsieur, « vous, me donnez un démenti? Tout le « monde saura que vous m'avez manqué. — « Sire, répondit M. Dupont (de l'Eure) avec « dignité, quand le roi aura dit oui et que « Dupont (de l'Eure) dira non, je ne sais au- « quel des deux la France croira. »
Cette scène étrange avait jeté les ministres dans un trouble inexprimable. L'émotion du roi était au comble. Le garde- des -sceaux s'était levé, il allait sortir. Le duc d'Orléans, présent au Conseil, s'avance aussitôt vers M. Dupont (de TEure), lui prend les mains, et le conduisant au roi : « M. Dupont est un « honnête homme, mon père. Il ne peut y (( avoir en tout ceci qu'un malentendu. » Le roi attendri embrassa son ministre, qui, touché à son tour, consentit à garder un pouvoir dont la possession n'était pas encore sans danger.
Quant à MM. de Broglie, Guizot, Mole, Casimir Périor, Dupin et Bignon, ils sentirent bien que l'exercice du pouvoir tel qu'ils Tentendaient, serait paralysé dans leurs mains aussi longtemps qu'ils auraient M. de Lafayette pour supérieur, M. Dupont (de
l'Eure) pour collègue, et M. Odilon Barrot pour subordonné. Us prirent donc la résolution d'abandonner momentanément les affaires.
Le roi aurait voulu conserver tous ses ministres : ceux-ci, parce que leur popularité lui permettait d'affronter un procès ; ceux-là, parce qu'ils entraient dans ses sentiments et prêtaient à ses vues un concours sans conditions. Il s'adressa, pour ramener l'harmonie dans le Conseil, au dévoûment de M. Laffitte, sur lequel il exerçait à cette époque un invincible empire. M. Laffitte, en effet, mit tout en œuvre pour réconcilier M. Dupont (de l'Eure) et les doctrinaires. Mais ses efforts échouèrent devant l'inflexibilité de l'un et la fierté jalouse des autres. Il fallut former un nouveau Cabinet.
Les difficultés étaient grandes. L'émeute grondait sourdement; il s'était répandu pour ainsi dire dans l'air cette agitation fébrile d'où sortent les révolutions ; nul n'osait prévoir à quel prix les événements allaient mettre le salut des captifs de Vincennes. Quand le pouvoir ne consiste plus que dans l'honneur de tomber de haut, les candidats sont rares. Les portefeuilles étaient refusés presqu'avant d'avoir été offerts. Il y eut un moment où Louis- Philippe put craindre que la solitude ne se fît autour de son trône.
De fait, ce trône paraissait alors suspendu sur un précipice. A la joie renaissante des vaincus on pouvait juger de la profondeur des calamités publiques. Leurs journaux avaient fait le compte des banqueroutes récentes avec une exactitude impitoyable. Us avaient demandé ironiquement pourquoi la plus forte maison de Bordeaux suspendait ses paiements ; pourquoi M. Vassal était réduit à une semblable extrémité, lui qui avait battu desmains à la révolution ; pourquoi le crédit de M. Laffitte lui-même commençait à chanceler.
Venaient ensuite les républicains, dont les accusations avaient bien plus de portée encore: Le premier besoin du peuple était de. vivre. Eh bien, au-dessus de ce peuple qui manquait de pain, que voyait-on? Des mi'-
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nistres occupés à dislribaer des places. H était temps de mettre un terme au scandale de cette indifférence. Et ils rappelaient que dans le département du Tarn, que dans celui de Seine-ei-Oise, des émeutes venaient d^édater, qu'au dernier mardié de Corbeil, les âmes avaient été agitées par la crainte de la disette ; que, dans près de cinquante départements, la perception des impôts indirects était nulle ou violente; qu'à Bordeaux il avait fallu braquer des canons pour contenir la multitude.
Étourdis de ces attaques qui empruntaient à de tristes réalités une force irrésistible, les partisans -de rétablissement nouveau n'osaient creuser la situation, dé peur d*y trouver les germes d'une révolution sociale. Us levaient alors les yeux vers le pouvoir et parlaient de changer les hommes, alors que, pour guérir les plaies de la nation, il aurait fallu vouloir avec courage, avec désintéressement, que les choses fussent changées.
Hais pins la nécessité d'un gouvernement vigoureux et doué d'initiative était flagrante, plus les ambitions hésitaient.
Ainsi, l'enthousiasme éteint, le peuple mécontent et insulté, le conunerce languissant, le travail, cette vie du pauvre, tari dans sa s^urce,les partis en délire se combattant sur des ruines, la garde nationale appelée garde prétorienne par tous ceux qu'elle avait exclus de son sein et qu'elle menaçait, la nation incertaine sur le parti qu'on devait tirer de Téchafaud, la Chambre morigénée en public par un magistrat que blâmait lui-même la majoritédes ministres, la hiérarchie détruite, le pouvoir flottant à l'aventure : voilà quelle situation singulière et formidable venaient de créer deux mois de règne : l'impuissance dans le chaos.
Ici encore, M. Laffitte offrit au roi l'appui d'un dévoûment à-toute épreuve. Il se chargea de combiner les éléments d'un ministère, et il était sincère dans les témoignages d'affection qu'il donnait au roi, car loin de fatiguer son zèle, la confiance avec laquelle on l'invoquait le touchait jusqu'aux larmes. Grâce à lui, le ministère devint possible. Le
2 novembre, la liste suivante fut airètée: MX. Laffitte, président du Conseil et ministre des finances; Maison, ministre des affaires étrangères; Dupont (de TEure), de la justice ; Montalivet, de Fintérieur; Gérard, de la guerre ; Sébastiani, de la marine ; Mérilhou, de l'instruction publique.
Le roi, qui, depuis deux jours, faisait de vains efforts pour cacher son trouble, partagé par sa famille, le roi laissa éclater toute sa joie. MM. Sébastiani et Montalivet étaient dévoués non-seulement à sa fortune, nonseulement à sa politique, mais à sa personne. Il pouvait tout sur les généraux Gérard et Maison parce que leur intelligence était bornée, et sur M. Mérilhou parce que son cœur était vulgaire. On sait sous quelle magique influence vivait alors M. Laffitte. Seul, M. Dupont (de TEure) était un surveiUant incommode ; mais, pour se débarrasser de sa vertu, lorsqu^il aurait cessé d'être nécessaire, la Cour comptait sur le dégoût que lui inspirait le pouvoir.
U s*était introduit depuis longtemps dans le langage politique un mot que chacun employait, bien que personne n'eût été en état de le définir, pas même ceux à qui on l'appliquait. On avait appelé doctrinaires M. de Broglie, H. Guizot, et leurs amis. Cette appellation, qui leur donnait Timpor tance d'une secte, avait flatté leur orgueil, et ils l'avaient adoptée, tandis que leurs ennemis s'en servaient^pour exciter contre eux les plus vives répugnances. Car c'est avec des mots vides de sens qu'on séduit ou qu'on irrite les honunes.
Au fond, les doctrinaires ne faisaient point école. Leur philosophie était ceUe que le 18* siècle avait prèchée. En économie politique, ils n'allaient pas au-delà de ces étroites et cruelles maximes de laissez-faire, de concurrence illimitée, de crédit individuel, dont Jean-Baptiste Say avait fait habilement prévaloir la formule. Leur politique était tout entière dans ce constitutioualisme anglais essayé par l'Assemblée constituante, appliqué dans la Charte de Louis XVIII, et popularisé par Benjamin Constant. Ls nV
9a Coppjra. Comte fUn di Ktrod*. Tu d«r Llnd».
L» aoafMUflnieiit proviaoÏK.
(D'aptAs le UblMU d« Pioqni da rB6l«l-d«-ViU« de Bruiellei.
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valent Jonc apporté dans la société rien de nouveau. Ils ne reconnaissaient d'autres principes que ceux qui avaient fondé en France la prépondérance de la bourgeoisie, principes qui leur étaient communs avec MM. Laffitte, Dupont (de TEure), Lafayette, et tous ceux dont on faisait leurs adversaires. . Il y avait bien entre eux et ces prétendus adversaires de leurs doctrines, une différence ; mais elle n^avait rien de fondamental, et les partis la grossissaient outre mesure, moins par calcul que par ignorance.. Avec une égale appréhension de tout ce qui eût été de nature à altérer les traditions de 1789, les uns, comme M Laffitte, les croyaient assez fortes pour qu'on pût sans danger s'abandonner au mouvement des esprits et des choses; les autres, au contraire, avaient la prétention de glacer ce mouvement. On différait dans l'appréciation des moyens; mais il n'y avait ni opposition danB le but, ni diversité dans les principes.
Il est même permis d'affirmer ^qu'en adoptant une politique de temporisation et de défiance, les doctrinaires répondaient beaucoup mieux à ce sentiment consei^vateur que la bourgeoisie allait pousser jusqu'à la frénésie. L'impopularité des doctrinaires dans 1^ classe moyenne,' dont ils représentaient si bien les intérêts et les passions, ne pouvait donc tenir à la nature de leur politique ; elle naquit de leurs défauts personnels, de leur morgue. C'était l'orgueil qui, chez eux, faisait écolo.
Aussi la nouvelle de leur défaite fut-elle accueillie avec faveur par la plupart des » journaux, la presse ne pouvant vivre que de mouvement et de liberté. 'Mais, à la Chambre, gardienne jalouse des intérêts de la i bourgeoisie, l'impression fut tout à fait inverse, et l'on y saisit avec empressement l'occasion de se déclarer.
La lutte commença presque le lendemain de l'avènement du nouveau ministère, au sujet d'une proposition de M. Bavoux, relative aux journaux et écrits périodiques.
M. de Tracy demandait que le cautionnement des journaux fût supprimé : M. Guizot
déclara que, selon lui, le cautionnement devait être maintenu, parce qu'il était « une « garantie destinée à prouver que les (( hommes qui entreprennent un journal « font partie d'une certaine classe de la « société. » Ce langage, inconcevable dans un moment où le souvenir du. rôle joué par le peuple en juillet palpitait encore, est applaudi par la majorité de la Chambre. L'amendement de M. de ïracy est rejeté. En vain M. Bavoux demande que le cautionnement soit réduit au quart; en vain M. Barthe propose à ses collègues de supprimer le droit de timbre établi par l'ordonnance de 1816 sur les journaux ; toutes ces propositions sont repoussées avec une sorte de colère systématique. La Chambre se déclarait en guerre ouverte avec la presse; et, pendant ce temps, ceux des membres du ministère qui venaient de succomber préparaient leur vengeance.
L'effet produit par cette discussion fut remarquable. La presse, attaquée directement, se déchaîna contre les députés, et, le 9 novembre, l'assemblée se réunit au milieu d'une agitation générale.
On s'attendait à des paroles ardentes.
Cette attente ne fut pas trompée. M. Guizot avait paru à la tribune : il commença en ces termes : « Messieurs, je viens repousser « quelques allégations générales qui s'a- « dressent, non pas à la question qui nous « occupe, mais à l'ensemble de la situation, « et encore à la conduite que j'ai été appelé « à tenir pendant que j'avais l'honneur de « siéger dans les conseils du roi. » Écoutez! écoutez ! murniure-t-on dans les diverses parties de la salle. Alors, avec tout le fiel de son âme blessée, M. Guizot accuse ses adversaires de n'avoir pas compris le sens de la révolution de juillet. « Quel est le carac-
< tère de cette révolution, dit-il? Elle a changé une dynastie. Elle en a cherché le
( remplaçant aussi près d'elle qu'il était
< possible, et c'est l'instinct public qui a
< poussé le pays à restreindre ce change- ( ment dans les plus étroites limites. » A ces mots, un mouvement d'indignation
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s'empare de Textrême gauche. Le reste de rassemblée est calme et semble approuver les paroles de l'orateur. Désignant, sans les nommer, ses collègues de la veille, M. Guizot leur reproche d'avoir voulu faire sortir de la révolution des institutions nouvelles. « Eh t< bien, mes amis et moi nous nous sommes « refusés à continuer la révolution de la « sorte. » A la sensation produite par ces paroles, l'orateur put juger qu'il exprimait les passions de l'assemblée. Aussi, lorsqu'il ajouta: « Nous croyons avoir été fidèles, « non seulement au caractère primitif de la « révolution, mais à l'opinion réelle et « sincère et aux intérêts de la France... » Oui, oui, s'écria- t-on de toutes parts.
« J'honore la république, messieurs, con- « tinue l'orateur, c'est une forme de « gouvernement qui repose sur de nobles (( principes, qui élève dans l'âme de nobles M sentiments, des pensées généreuses. Et « s'il m'était permis de le dire, je répéterais « ici les paroles que Tacite met dans la « bouche du vieux Galba : Si la république a potivait être rétablie, nous étions dignes « qu'elle commeiicât par nous. Mais la France « n'est pas républicaine; il faudrait faire « violence à ses convictions pour y intro-
(( duire cette forme de gouvernement
« Je respecte les théories, parce qu'elles sont « le travail de la raison humaine ; les pas- « sions, je les honore, parce qu'elles jouent c( un grand et beau rôle dans Thumanité; « mais ce n'est pas avec des forces de cotte <c nature que l'on fonde les gouverne- « ments »
Quand M. Guizot descendit de la tribune, l'émotion était profonde. Un grand nombre de députés arrêtaient l'orateur au passage pour le féliciter et lui presser les mains. Immobiles sur leurs bancs, les nouveaux ministres assistaient en silence à cette insultante ovation.
M. Odilon Barrot se leva. Il était nouveau à la Chambre. II déclara que, selon lui, le gouvernement devait s'appuyer sur la classe moyenne, parce que c'était « la classe M moyenne qui constituait vraiment la na-
« tion. » Ces doctrines différaient peu de celles que M. Guizot et ses amis voulaient faire triompher. Mais les antipathies personnelles et les ambitions sans portée trouvaient un aliment dans ces vaines disputes, pour lesquelles se passionnait ce nombreux public qui ne voîl, des choses humaines, que la couleur et la surface.
Le lendemain, 10 novembre, ]M[. Laffitte, président du Conseil, prononçait à la tribune les paroles suivantes : « Membre de l'an- « cienne et de la nouvelle administration, « nous avons à nous expliquer sur nos intense tions et notre conduite, nous serons court « etprécis....Toutlemonde, dans le Conseil, « savait et croyait que la liberté doit être ac- « compagnée de l'ordre, que l'exécution court tinue des lois jusqu'à leur réformation est w indispensable, sous peine de confusion. (( Tout le monde était plein des expériences « que la révolution de 1789 a léguées au « monde. Tout le monde savait que la révo- « lution de 1830 devait être maintenue dans « une certaine mesure, qu'il fallait lui court cilier l'Europe, en joignant à la dignité une « modération soutenue; il y avait accord sur rt tous ces points, parce qu'il n'y avait dans « le Conseil que des hommes de seni^ et de M prudence. Mais il y avait dissentiment sur « la manière d'apprécier et de diriger la ré- « volution de 1830 ; on ne croyait pas génért ralement qu'elle dût sitôt dégénérer en M anarchie, qu'il fallût sitôt se précautionner rt contre elle, lui montrer de la défiance et rt de l'hostilité; mais, sauf cette disposition « générale, aucune dissidence fondamentale rt de système ne séparait les membres du « dernier Cabinet. »
Cette déclaration était parfaitement gincère, plus sincère, peut-être, que ne le pensait M. Laffitte lui-même. Eh bien ! personne n'y crut. Les partisans les plus fougueux du nouveau Cabinet reprochèrent à M. Laffitte d'avoir trop ménagé ses anciens collègues, d'avoir établi entre leurs doctrines et les siennes une parenté évidemment impossible.
C'était dans ce cercle de malentendus que tournait la politique. La bourgeoisie victo-
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rieuse mettait un plaisir frivole à se diviser. On se battait avec des mots, comme pour mieux oublier que les semences d'une guerre sérieuse étaient au fond des choses. Quant au peuple, environné de ténèbres, il écoutait dans le lointain, sans en être irrité, mais sans le comprendre, tout ce bruit de batailles imaginaires. Que les ministres de Charles X n'obtinssent pas le privilège de l'impunité, voilà. ce qui absorbait toutes ses pensées.
On ne l'ignorait pas à la Cour ; et Dupont (de l'Eure) y était traité avec des ménagements infinis. On n'y avait pas oublié, cependant, qu'en prenant possession du ministère, il avait refusé les vingt mille francs de fraia d'installation que le baron Louis le pressait d'accepter. Refus bien naturel, puisque ce genre d'allocation n'ayant pas été voté par la Chambre, passer outre c'était se rendre concussionnaire. Mais les collègues de M. Dupont (de l'Eure) avaient regardé comme une offense ces scrupules qu'ils ne partageaient pas. Depuis, le patriotisme de l'intègre ministre était devenu de jour en jour plus ombrageux. Inexorable dan^ sa vertu, il avait imposé au roi des fonctionnaires que le roi ne connaissait que par des procès perdus contre eux. Inaccessible à toute considération personnelle, et même aux séductions de Famitié, on l'avait vu naguère, en pleine Chambre, se lever contre une mesure dont M. Laffitte venait de se déclarer partisan ^ Eh bien, malgré tout cela^ M. Dupont (de l'Eure) était comblé de prévenances. On déjouait sa rudesse à force de douceur, et l'on apportait le plus grand soin à tourner son puritanisme.
Pour gagner M. de Lafayette, il avait fallu moins d'efforts, sa vanité le faisant esclave de quiconque paraissait fléchir sous sa toutepuissance ou, seulement, la reconnaître.
Cette vanité, du reste, s'alliait si bien chez lui à de généreux instincts, qu'on était sûr
1. M. Laffitte demandait, dans nn intérêt purement financier, que rimpôt du timbre continuât à peser sur les journaux.
de le dominer lorsqu'au désir de lui pJaire on rapportait une action honorable. Aussi lui avait-on accordé avec empressement la grâce de plusieurs citoyens frappés par la politique de la Restauration. Ce fut un beau jour pour le vieux général que celui où il vit s'ouvrir, au Château, les portes de l'appartement du roi, après que l'huissier de service eût annoncé d'une voix solennelle : Messieurs les condamnés politiques ! On conçoit combien il était aisé de tirer parti de ces nobles enfantillages de M. de Lafayette. La part qu'il prendrait au salut des captifs de Yincennes ne fut pas un seul instant douteuse. Il avait, d'ailleurs, un motif particulier pour désirer que la vie des ministres de Charles X fût épargnée. M. de Polignac l'avait' proscrit ; et, par une ruse légitime de son amour-propre, il voulait se venger de son ennemi en le sauvant.
Ainsi assurée du concours de Dupont (de l'Eure) et de Lafayette, la Cour vit approcher avec moins d'effroi le moment fatal. On allait jusqu'à penser qu'il était bon peut-être qu'une occasion fût offerte aux passions populaires de s'épuiser en éclatant. La révolution de juillet avait donné à la multitude un vague besoin d'agitation qui ne pouvait s'éteindre de lui-même. N'était-il pas à craindre que le peuple ne portât son énergie sur des objets plus sérieux, au lieu de la mettre tout entière à demander quatre tètes, voeu sans puissance parce qu'il était sans générosité ?
Pour ce qui est de l'impression que des troubles de cette nature allaient produire en Europe, on pensait, à la Cour, que l'essentiel était moins de les prévenir que de les dompter. Plus la sédition serait violente, plus la répression devait être méritoire aux yeux des rois. Car on aurait fait acte de courage, de force. Et, comme on va le voir par la conduite qui fut tenue à l'égard de la Belgique, c'était au désir de se concilier la bienveillance des Anglais que se rapportaient toutes les pensées de la Cour.
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Râvolutiou de Bdgiqne. — Forte de Hall. (D'apria une lilbognpbie da temps.)
PoliKqae «itêrûure de la France ; son principe. — NouTeaa Congrèi de Vitnne. — M. Qendebien à Paria. — Interpellation de M. MauguÎD aux ministres; discanra de H, Bignon; ëmolion qu'il produit. — Congrès belge; la ph^onomie; iadépecdance de U Belgique proclamée. — Protocole du 30 décembre; prolestatiou de M. Falk; protestation dn roi Ooillaume. — Qneetion du Luiemboa^; rôle de M. de Talleyraud à Londres. — M. LafStte éprouve de l'éloignement pour la roi ; ft quelle occasion ; lettre singulière. — Communication ministérielle aux Chambres; détails caractéristique!. — La principe de non-intervention proclamé solennellement par le président du Conseil; sensation en Europe. — Cocjuralion en Pologne; Wjsoclu, Zaliwski et leurt corapagnons; le grandduc, son portrait, sa sécurité. -— Nuit du 29 novembre ft Varsovie. — Chlopicki au pouvoir; sa profonde incapacité. — Fuite de Conatantin. — Eulboualasme des Polonais : les Clubs. — Frayeurs de Chlopicki; sa violence dans la Tuiblesee ; U s'empare de la dictature. — Rojauté future de C2arlor;skL — Les doctrinaires de Varsorie.— Lobecki part pour Saint- Péter sbourg.— Ce que la France pouvait pour la Pologne, et ses sjmpathiee. — Entrevue étrange entre M. Biemaclû et le consul de France ft Varsovie, H. Durand. — La Pologne abandonnée.
Le 2 novembre, jour fixé pour l'installation de son nouveau parlement, le roi de la Grande-Bretagne, après s'être félicité du déooùment de la révolution de Paris, s'exprimait en ces termes sur la révolution de Bruxelles ; « J'ai appris avec un profond « regret la situation des affaires des Pays- (( Bas. Je déplore que l'administration
« éclairée du roi n'ait pu préserver ses do- « maines de la révolte. »
Deux jours après, M. Van de Weyer étant arrivé à Londres, avec une mission de ses collègues, lord Abredeen et lord Wellington lui déclarèrent successivement que l'Angleterre était bien résolue à ne souffrir ni directement ni indirectement l'accession de
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la Belgique à la France. En prenant ce ton impérieux et menaçant, les nobles lords n'ignoraient pas que leur pays, épuisé, était hors d'état de faire la guerre. Ils comptaient donc sur la pusillanimité de notre gouvernement, sur son ignorance des faits, et, principalement, sur le désir manifesté par Louis-Philippe de gagner les bonnes grâces de l'Europe monarchique. Ils ne se troinpaieut pas.
On a vu dans le chapitre précédent quelles causes avaient amené la formation du ministère du 2 novembre. M. Dupont (de l'Eure) en était le personnage, sinon le plus influent, au moins le plus nécessaire, et il avait une âme toute française. Malheureusement, il était absorbé, ainsi que M.Laffitte, par le soin des intérêts du dedans. On lui cachait, d'ailleurs, beaucoup de choses. Le maréchal Maison, ministre des affaires étrangères, prêtait son nom à des actes dont il comprenait peu la portée. De sorte que la politique extérieure était exclusivement dirigée par la Cour.
Le principe de non-intervention fut, dès les premiers jours du nouveau règne, adopté comme fondement de cette politique. C'était un principe étroit, peu généreux. L'empereur Alexandre avait été mieux inspiré lorsqu'il avait pris pour point de départ dans le traité de la Sainte-Alliance, la solidarité des peuples et celle des rois. Si l'intention était odieuse, si l'application fut oppressive, la pensée était grande. Mais prendre cette devise égoïste : Chacun chez soi, chacun pour soi, la France ne le pouvait sans faire violence à son génie, sans abdiquer .son rôle de haute tutelle à l'égard des peuples malheureux.
Cependant, à l'exception de M. Mole, qui n'aurait pas voulu que la France s'enchaîn&t à l'avance par l'adoption, hautement avouée, d'un principe invariable, tous les personnages importants dans le gouvernement nouveau se déclarèrent pour le principe de non-intervention. Sur ce point, MM. Dupont (de l'Eure) et Laffitte pensaient comme M. Sébastian!, et Lafayette comme Louis-Phi-
lippe. Seulement, les uns croyaient que, le principe une fois admis, on le ferait respecter dans toutes ses applications, et, par exemple, que si l'Italie se soulevait, on empêcherait les Autrichiens de fondre sur elle. Les autres y mettaient moins de scrupule, et se réservaient d'agir suivant les circonstances. De là la participation du Cabinet français aux actes de la conférence de Londres. Cette participation ne constituait-elle pas une flagrante violation du principe solennellement proclamé par la France? N'étaitce pas en vertu de la loi diplomatique inaugurée en 1813 que l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, s'arrogeaient le droit de disposer souverainement du sort de la Belgique ? Chose étrange ! On vivait alors en un tel tourbillon d'événements et d'idées> que ce fut à peine si on remartjua cet éclatant démenti donné par le Cabinet du Palais- Royal à ses propres déclarations !
Quoi qu'il en soit, la Conférence de Londres s'était mise à l'œuvre. Dans son premier protocole, en date du 4 novembre 1830, elle proposa la cessation des hostilités entre la Belgique et la Hollande, en assignant à ce dernier pays, comme ligne de F armistice ^ les limites qu'il avait avant le traité de Paris du 30 mai 1814. L'acte de la Conférence fut apporté à Bruxelles le 7 novembre par MM. Cartwright et Bresson. Il fallait que le gouvernement provisoire se décidât. La situation était délicate. Adhérer à ce premier protocole c'était reconnaître au nouveau congrès de Vienne une compétence qu'il ne serait plus ensuite possible de décliner; c'était rendre la Belgique vassale des cinq Puissances. Mais que pouvait faire le gouvernement belge ? Consulter les ministres français ? Ils répondaient : « Gardez-vous d'atta- « quer la Hollande, la Prusse accourrait pour « la secourir. Et alors quelle situation serait « la nôtre? Nous serions forcés ou de vous dé- (( savouer, ce qui nous serait pénible, ou de « tirer l'épée pour vous, avec vous, ce qui « n'entre pas dans nos desseins. » Effrayé par ce langage, le gouvernement belge adhéra au protocole n* 1 , subissant ainsi ^
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dans ce qu'elle avait de plus arrogant, cette dictature européenne dont les usurpations avaient la France pour victime et le gouvernement français pour complice.
Les Belges, amis de la France, n'étaient pourtant pas encore tout à fait découragés. M. Gendebien fut envoyé à Paris pour savoir si, dans le cas où les Belges adopteraient la forme monarchique, Louis-Philippe consentirait à leur donner pour roi le second de ses fils. L'Angleterre s'était prononcée : on répondit à M. Gendebien que la Belgique ne devait compter ni sur la réunion ni sur un prince français. En même temps on opposait toutes sortes d'entraves aux volontaires Parisiens armés pour la cause de la Belgique, et on envoyait à un négociant de Valenciennes l'ordre de refuser les fusils destinés au batailloîi des amis du peuple. Tout cela était trop bizarre pour ne point provoquer des explications. M. Mauguin annonça que le 13 novembre il interpellerait les ministres.
Le jour fixé arrive. Il était attendu avec impatience. M. Mauguin monté à la tribune, au milieu d'un silence universel. Il montre d'abord l'Europe partagée entre deux principes : la France toute seule d'un côté, mais traînant le monde à sa suite, lui communiquant son repos, ou l'agitant quand elle s'agite. Passant aiix choses du moment, il relève avec surprise et amertume ces mots du dernier discours prononcé par le roi d'Angleterre ; Je suis déterminé avec mes alliés à maintenir les traités généraux en vertu des-quels le système politique de l Europe a été établi. — « Quels sont ces traités? s'écrie « l'orateur. Ceux de 1814? Mais ils assurent (( la possession de la Belgique à la maison « d'Orange. Nous voilà conduits logiquement « à prendre le parti du Hollandais contre le (( Belge... Triste position où nous a placés « une politique imprévoyante : ou compro- .« mettre la paix de l'Europe, ou combattre « nos voisins les plus chers. » Après avoir fait allusion, avec une indignation contenue, à la conduite du gouvernement à l'égard des réfugiés espagnols, et manifesté quelques
craintes sur les vues de l'administration relativement à la conservation d'Alger, « som- « m^s-nous enchaînés par les traités de 1814, « dit M. Mauguin en se résumant? que fai- « sons, que ferons-nous dans la question « belge ? Quelle est notre position à l'égard « de l'Espagne ? Est-il vrai que les Français (( ne jouissent plus dans la péninsnle de la « protection qui leur est due? Est-il vrai que « l'armée espagnole ait violé notre terri- « toire? Enfin, que veut-on faire de la partie « de l'Afrique que notre jeune armée a conte quise? »
Une longue interruption succède à ces apostrophes hardies. Les députés se lèvent de leurs bancs. Deâ groupes tumultueux se forment dans l'hémicycle. Le maréchal Maison veut répondre : il s'embarrasse dans le vague de ses réticences et balbutie.
S'emparant à son tour de la tribune, avec l'autorité que lui donnent ses antécédents diplomatiques, M. Bignon se demande d'abord quelles sont les chances pour la guerre, quelles sont les chances pour la paix. « Au- (c rons-nous la guerre? immédiatement non. ce L'aurons-nous dans trois mois, dans six « mois? là est Tincertitude ; hâtons-nous de « dire qu'il dépend de nous en grande partie c( de ne l'avoir pas, ou, si elle est inévitable, (( de n'avoir pas à la craindre. » EInsuite, comme M. Mauguin, M. Bignon attaque le discours du roi d'Angleterre. Rappelant la qualification de révolte appliquée aux événements de la Belgique, « quel gouvernement « sait mieux que le gouvernement anglais, 'X qu'un mouvement traité d'abord de révolte « reçoit de la fortune, quand elle le seconde, « le titre do glorieuse révolution? Qui le sait « mieux que la maison d'Hanovre, dont Téléce vation au trône d'Angleterre n'a pas eu « d'autre origine ! » Parlant de la Conférence de Londres « de quel droit, continue l'ora- « teur, ose-t-on prétendre régler à Paris ou « à Londres ce qui convient au bon gouver- « nement d'une autre contrée? On se propose « de pourvoir à la sécurité des autres Etats? « Messieurs, n'est-ce pas cette sécurité des « autres États qu'on invoquait à Trqppau, à
par» 1,4 fjj'iT^. . Y^-iT'.y. it: yr-jv.T.-^ rf t«é*
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■ rHAts hasards ! maïs enfin la fortme coa-
< roQoe soarent l'audace : et qaî sait, si à
■ rheore où je parie, la France, poussée par
< on chef entnfkrenani dans la voie des cod-
< qaétes. et ressaisissant nn terrîtoin k sa « portée, qui eût été empressé de se réaoir à 1 elle, ne serait pas déjà en état, arec son « nom et ses millions de gardes nationalesT « de twarer les rains efforts de rEorape dor^
■ lîteesoa triple rempart daRbin, des Alpes « et des Prrénées. ■
L'assemblée était haletante, mais quand
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La Cour du Louvre pendant t« procèi dsa Minûtrea.
l'orateur pronoDça ces mots : « Si une guerre « défensive éUit nécessaire, toute notre jeu- « aesse studieuse aurait bientôt quitté les « livres pour le mousquet, et s'empresserait « de payer sa dette à la patrie. » Oui ! oui ! cna-trOQ des tribunes publiques; les applaudissements retentissaient avec violence : la France guerrière s'était un moment réveillée. Le caractère modéré de H. Bignon, son 4ge, les emplois élevés qu'il avait occupés,
sa position la veiUe encore officielle, son expérience des hommes et des affaires, tout contribuait à rendre imposant le viril enthousiasme de son discours. Les éloges obligés qu'il donnait au monarque n'étaient pas de nature à atténuer la portée des souvenirs de gloire réchauffés par sa parole. La France eut une heure de tressaillement, et pour la dernière fois l'Europe ressentit un grand trouble.
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Trois jours avant ces débats, le congrès belge s'était rassemblé. Jamais situation ne fut plus solennelle. Ces députés, réunis pour résoudre les plus graves questions qui puissent agiter le cœur des hommes, comment se sépareraient-ils? Peut-être au bruit d'une révolution; peut-être au milieu de quelque vaste embrasement du monde ! Car il suffisait du voisinage de la France pour assurer à la Belgique, royaume de quatre millions d*âmes, le pouvoir de tenir tous les rois attentifs au moindre de ses mouvements. La diversité des passions et des intérêts, les engagements pris ou les espérances secrètement conçues, le patriotisme exalté des uns, les calculs ambitieux des autres, donnaient à l'assemblée nouvellement élue une. physionomie tout à fait étrange. On y remarquait Tabbé de Haërn, prêtre républicain ; M. Séron , d'une honnêteté rude et singulière ; l'impétueux M. de Robaulx ; M. Vaii de Weyer, apprenti diplomate et parodiste de M. de Talleyrand ; M. Lebeau qu'attendaient des triomphes de tribune ; M. Nothomb, qui s'essayait aux affaires; M. Gendebien, que la France était (ière de compter au nombre de ses partisans. La première séance du congrès fut remplie par un discours de M. dePotter, dont les derniers mots étaient : « Au nom « du peuple belge, le congrès national est (( installé ! » Les députés applaudirent avec transport à cette déclaration de leur souveraineté toute révolutionnaire. Sur l'estrade où se trouvait autrefois le trône, il n'y avait qu'un modeste bureau. Deux drapeaux tricolores flottaient au-dessus, en signe de victoire. Les armes de l'ancien royaume des Pays-Bas avaient fait place au lion belge, portant la lance surmontée du chapeau de la liberté. Pour qui sait à quelles puissances puériles obéit le cœur humain, cet appareil était déjà une chance de succès promise aux partisans de l'indépendance.
En effet, le 18 novembre, le congrès, à l'unanimité, proclama l'indépendance delà Belgique, sauf les relations du Luxembourg avec la confédération germanique. Cette décision, pourtant, était loin d© répondre à
tous les intérêts, à toutes les sympathies. De tous les points des provinces wallonnes on avait envoyé au congrès des pétitions réclamant la réunion ; mais que pouvaient les partisans de la réunion à la France, lorsqu'ils avaient contre eux le gouvernement français lui-même?
A dater de ce jour, la Belgique passa sans retour sous le joug de la diplomatie. Son indépendance rendait son esclavage inévitable. Le congrès ayant déclaré qu'il continuait au gouvernement provisoire les hautes fonctions dont les circonstances l'avaient investi, M. de Potter donna sa démission, ne voulant tenir son autorité que du peuple, et sentant bien que le congrès allait subir les plus tristes influences. En même temps, on créait un comité diplomatique composé de MM. 'Van de Weyer, de Celles, Destriveaux et Nothomb, ce qui était livrer la Belgique en proie à M. de Talleyrand et aux Anglais. Vassale de la diplomatie, la Belgique no pouvait évidemment se constituer en république. Aussi avait-on prévu d'avance le résultat de la discussion relative à la forme du gouvernement. Et pourtant, l'abbé de Haërn disait un mot profond lorsque, dans cette discussion, il s'écriait : « Le roi est inviola- « ble, le peuple est inviolable aussi. Que « deviendront ces deux inviolabilités en prête scnce l'une de Tautiie? » Questiqn terrible, qu'une révolution venait de trancher à Paris dans le sang et les ruines ! mais rien n'est plus intolérant que les intérêts transformés en passions. L'abbé de Haërn fut écouté avec impatience. M. de Robaulx, plaidant après lui la cause de la république, excita dans l'assemblée des mouvements de fureur. Enfin, la république n'obtint que 43 voix, dans ce pays qui avait fait une si douloureuse et si longue expérience des vices de la monarchie.
Pendant que la Belgique proclamait son indépendance, la Conférence de Londres, dans son protocole du 20 décembre, déclarait le royaume des Pays-Bas dissous. Le protocole, signé par M. de Talleyrand, comme par les antres plénipotentiaires, se terminait par
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des mots où perçait une défiance injurieuse pour le peuple français : « La Conférence « s'occupera de discuter et de concerter les « nouveaux arrangements les plus propres à « combiner l'indépendance future de la Belce gique avec les stipulations des traités, avec « les intérêts et la sécurité des autres Puis- « sances, et avec l'équilibre européen. />
M. Falk protesta au nom du roi des Pays- Bas, qui ajouta une protestation personnelle à celle de son ambassadeur : « Le roi des « Pays-Bas, disait Guillaume, a appris avec « une douleur profonde la détermination prise « à l'égard de la Belgique par MM. les plénic( potentiaires d'Autriche, de France, de la « Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie,
« réunis en conférence à Londres Si le
« traité de Paris de 1814 mit la Belgique à la « disposition des hauts alliés, ceux-ci, du mo- « ment où ils eurent fixé le sort des provinces « belges, renoncèrent, d'aprës la loi des na- « tions, à la faculté de revenir sur leur ou- « vrage, et la dissolution des liens formés « entre la Hollande et la Belgique sous la <( souveraineté de la maison de Nassau se « trouva exclue de leurs attributions. L'ac- « croissement de territoire assigné aux pro- « vinces unies fut d'ailleurs acquis à titre « onéreux, moyennant le sacrifice de ijfln- « sieurs de leurs colonies, la dépense exigée « pour fortifier divers endroits des provinces « méridionales du royaume, et autres charges « pécuniaires. La Conférence se réunit, il est « vrai, sur le désir du roi, mais cette circon- « stance n'attribuait point à la Conférence le « droit de donner à ses protocoles une direc- « tion opposée à l'objet pour lequel son as- « sistance avait été demandée, et au lieu de « coopérer au rétablissement de l'ordre dans « les Pays-Bas, de les faire tendre au dé- « membrement du royaume. »
Au point de vue des traités de 1815 et de la Sainte-Alliance, qu'y avai-t-il à répondre à cette protestation de Guillaume ? Il était donc prouvé, à la face du monde, que les Puissances signataires au traité de Vienne manquaient à leurs propres principes, foulaient aux pieds leur œuvre propre, au gré des in-
térêts du moment, et n'aspiraient, en mettant en avant tous ces grands mots d'équilibre européen et de paix générale, qu'à exercer sur l'Europe une sorte de haut brigandage !
Tout défavorable qu'il était à Guillaume, le protocole du 20 décembre n'en fut pas mieux accueilli à Bruxelles, parce qu'il y était dit : « Ces arrangements ne peuvent « affecter en rien les droits que le roi des « Pays-Bas et la Confédération germanique « exercent sur le grand duché de Luxem- « bourg. » En enlevant à la Belgique la province du Luxembourg, qui se considérait comme belge, avait toujours été réputée partie intégrante des provinces méridio'nales des Pays-Bas, et n'avait été créée grand duché en 1815 que par suite d'un échange fictif, la Conférence réduisait la Belgique à un état d'impuissance absolue. Le Comité diplomatique dut se résigner à une acceptation conditionnelle. Vaine déférence ! Les diplomates de Londres répondirent par une note où il était dit : « Les Puissances ne sauraient re- « connaître à aucun Ltat un droit qu'elles se « refusent à elles-mêmes (le droit de s'agran- « dir). » C'était, en deux lignes, railler la France et dépouiller la Belgique. M. de Talleyrand signait tout cela.
Au reste, et malgré le mystère dont on s'étudiait à les envelopper, les manœuvres des Cours n'étaient pas si secrètes qu'il n'en transpirât quelque chose dans le public. On s'en alarmait à Paris, et les alarmes des patriotes étaient partagées, dans le sein même du Conseil, par MM. Dupont (de TEure) et Laffitte. Sentant bien qu'on se cachait d'eux, leurs appréhensions en étaient devenues plus vives. Déjà, d'ailleurs, M. Laffitte commençait à ressentir pour le roi un éloignement qui n'était plus combattu que par le souvenir d'une longue amitié, et nous en dirons la cause, parce qu'elle montre de quelle^ petites circonstances dépendent les destinées d'un peuple dans les pays monarchiques.
Le roi avait acheté la forêt de Breteuil à M. Laffitte, dont la révolution de juillet avait embarrassé les affaires. Mais il importait au crédit de M. Laffitte que le plus grand secret
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couvrit celte vente, qui, une fois ébruitée, pouvait éveiller les soupçons sur ses embar-
ras financiers, alanner les créanciers de sa maison, et l'exposer à des remboursements précipités. Il avait donc été convenu que l'acte de vente ne serait point enregistré.
Cependant, quelques banquiers dont l'élévation de M. Laffitte excitait l'envie, avaient formé le dessein de le perdre. Poussé par eux, un conseiller intime de Louis-Philippe lui représenta que, dans la situation menacée où se trouvait M. Laffitte, traiter avec lui sans précautions était une imprudence ; que M. Laffitte avait trop do justesse dans l'esprit pour exiger que son royal acheteur abandonn&t le soin de ses intérêts, en renonçant à la formalité protectrice de l'enregistrement.
Quoi qu'il en soit, le 18 novembre, M. Laffitte reçut de Louis-Philippe ta lettre suivant^:
■ Mon cher M. Lafaite,
■ D'apriB ce qaa m'a dit dd ami commaa, dont je ne • loua dit rien d« plua, voue devez bien tavoir pourquoi ■ j'ai pro^lé de 11 id^Îs Indice de M. Jamet, b qui le secret
I de l'acquisition a été conHé, non par moi, maii chei [ voua, pour faire enregistrer le aoua seing-privé le plus i secrètement posaible. o
A la lecture de cette lettre, la surprise et la douleur de M. Laffitte furent au comble. I| cherchait en vain quel pouvait être cet ami commun qui avait conseillé au roi de faire courir au plus fidèle de ses sujets, h. son ministre de prédilection, à un homme dont la main lui avait donné une couronne, les risques d'une ruine complète. Se rappelant les conditions auxquelles la vente s'était faite, il avait peine à s'expliquer leur violation subite. 11 y avait pour lui, banquier rompu à la pratique des affaires, quelque chose d'inintelligible dans cette conciliation que le roi jugeait possible entra l'enregistrement et le secret. Devait-il, en ami blessé qui se venge, abandonner le ministère ? Il repoussa cette pensée. Sa retraite, entraînant celle de Dupont (de l'Eure), qui aurait sans doute saisi cette occasion avec joie, lui parut une détermination trop grave pour qu'il lui fûtpernois de la prendre sous l'influence d'un sentiment personnel. Il poussa la délicatesse jusqu'à se taire sur cette blessure de son cœur. Mais, dès ce moment, son afl'ection pour le roi devint plus vigilante.
Aussi ne tarda-t-ïl pas à comprendre que l'excès de sa confiance le compromettait en compromettant son pays, et il résolut, d'accord eu cela avec M. Dupont {de l'Eure), de prendre enfin position vis-à-vis de la France par une démarche éclatante. M. Thiers fut chargé de rédiger un discours que le président du Conseil devait Ure à la Chambre et où serait clairement expliquée la politique du Cabinet. Ce discours fut lu en Conseil. On y faisait parler à la France un langage digne d'elle. Pendant la lecture, le roi, qui était présent, donnait les signes du plus ardent enthousiasme, se promenant à grands pas, et appuyant de la voix et du geste toi»s les passages belliqueux. Les deux dernières pages lui parurent seules trop passionnées. Au moment où le Conseil allait se séparer, le roi demanda le discours comme pour le relire, non sans répéter combien il en ap-
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prouvait l'esprit et la lettre. Le lendemain, l'étonnement de M. Laffitte fut extrême lors-
WyBOcki.
qu'on lui remit, de ta part du roi, le manuscrit chargé de ratures. H. Dupont (de l'Eure) en fut particulièrement affligé. Suivi de M. Thiers, il se rendit auprès du roi pour lui déclarer que, si les ratures n'étaient point annulées, il offrait sa démission. Le procès des ministres de CharlesXn'était pas encore arrivé à son dénoùment : le roi céda, et il fut convenu que le discours serait prononcé tel qu'on l'avait accepté dans le Conseil.
Le bruit s'était répandu qu'une communication miaistérielle allait être faite aux: Chambres. Le l" décembre , une grande EifQuence de spectateurs encombrait les avenues du Palais-Bourbon. Plusieurs membres du corps diplomatique s'étaient rendus à la Chambre. M. Laffîtle parut à la tribune. Après avoir parlé des craintes de guerre qui s'étaient propagées, des rapports d'amitié qui existaient depuis la révolution entre le Cabinet du Palais-Royal elles autres Cabinets; après avoir représenté le trône de Louis-Philippe élevé par la modépation puissante de la France et salué aussitôt par la modération
éclairée de l'Europe, "la France, dit le préai- « ' dent du Conseil, ne permettra pas que le <i principe de non-intervention soit violé. « Mais elle s'efforcera aussi d'empêcher que « l'on compromette une paix qui aurait pu « être conservée. Si la guerre devient inévi- « table, il faut qu'il soit prouvé, à la face du » monde, que nous ne l'avons pas voulue, et '< que nous ne l'avons faîte que parce qu'on << nous mettait entre la guerre et l'abandon de « nos principes. Nous n'en serons que plus K forts quand à la puissance de nos armes « nous joindrons la conviction de notre bon « droit. Nous continuerons donc à négocier, « et tout nous tait espérer que ces négocîa- « tionsserontheureuses. Mais, ennégociant, '( nous armerons. » Des cris d'approbation s'élevèrent. Alors, reprenant avec plus d'énergie : « Sous très peu de temps, continua u le ministre, nous aurons, outre nos places '< fortes approvisionnées et défendues, cinq « cent mille hommes en bataille, bien armés, « bien organisés, bien commandés. Un mil-
( lion de gardes nationaux les appuieront, : et le roi, s'il en était besoin, se mettrait à
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« la tète do ia nation. » Ici, les applaudissements couvrirent la voix de Torateur. « Nous (i marcherions serrés, forts de notre droit et « de la puissance de nos principes. Si les « tempêtes éclataient à la vue des trois cou- « leurs et se faisaient nos auxiliaires, nous « n'en serions pas comptables à l'univers. » L'enthousiasme excité par ce discours guerrier fut immense. Dans la tribune des diplomates étrangers, on crut remarquer des visages émus. M. Laffitte put se féliciter de sa popularité si noblement reconquise. Il avait dit à la Chambre : « Nous avons pour « faire la guerre un budget suffisant; car « nous pouvons disposer d'un revenu qui re- « présente un capital d'emprunt de 14 à « 1,500 millions. » Le parti national était au comble de la joie. Il ne savait pas qu'on tient faiblement compte, en diplomatie, des discours qui ne s'adressent qu'a la multitude. Quelques jours après cette séance mémorable, M. Laffitte reçut de M. de Talleyrand une lettre relative à des intérêts privés, mais dans laquelle le diplomate avait glissé ces mots d'une insolence polie : « On a beau- « coup aimé ici le discours prononcé par « M. Laffitte. Il m'a été utile. » C'était la première lettre que le président du Conseil recevait de notre ambassadeur à Londres, depuis leur commune entrée aux affaires. M. de Talleyrand ne correspondait qu'avec le roi.
Tel était Tétat des choses lorsqu'on apprit qu'une révolution embrasait Varsovie, révolution profonde, dont les détails méritent d'être connus, car elle tendait à renverser pour jamais les traités de 1815, et à faire passer définitivement aux mains de la France le sceptre de l'Occident.
Depuis longtemps une vive fermentation régnait en Pologne. La franc-maçonnerie politique, fondée par le généreux Dombrowiski, avait fait en quelques années des progrès rapides. A l'ombre des affiliations philosophiques et littéraires, elle avait gagné la bouillante jeunesse des universités; par la camaraderie militaire, elle avait envahi l'armée, et, par le compagnonnage, le peuple.
C'était surtout à Varsovie, et dans la corporation des savetiers de la vieille ville, que vivait l'esprit révolutionnaire. Or, après la révolution de juillet, cette agitation avait pris un caractère étrange, et s'était partout répandue. Bientôt, il se fit entre l'université de Cracovie et celle de Wilna un redoutable échange de sentiments courageux et d'espérances hardies. Dans toutç l'étendue des palatinats, les esprits obéissaient à l'empire d'une inquiétude vague, mystérieuse, et par cela même plus ardente. Les nobles ruinés, si nombreux en Pologne, s'armaient pour des luttes inconnues ; l'attente était universelle, profonde ; et des bords de la Vistule à ceux du Niémen, on taillait des bois de lances.
Mais au centre de ce vaste mouvement, s'était formée une conjuration dont le but était précis, dont les moyens étaient habilement combinés. Les conjurés appartenaient à l'école des porte-enseignes, comptaient parmi eux plusieurs officiers de la garnison de Varsovie, et avaient à leur tête deux jeunes sous-lieutenants,Wysocki et Zaliwski : le premier, puissant sur la jeunesse par la fermeté de son caractère, la pure té de son âme, la dignité de sa vie ; le second, par la fougue de ses allures, son activité, sa persévérance, son audace. Zaliwski, nageur renommé, dirigeait l'école de natation du Marymont, près de Varsovie : là se réunissaient les conjurés. Il fut convenu qu'on éclaterait vers la fin de février 1831. Tout à coup arrive un édit impérial qui ordonne que l'armée polonaise soit mise sur le pied de gueiTe. A cette nouvelle, la Pologne tout entière s'émut. Nul n'y avait oublié cette longue et glorieuse fraternité d'armes qui rendait une guerre à jamais impossible entre les compatriotes de Poniatowski et ceux de Napoléon. L'ordre donné aux Polonais de se tenir prêts à marcher contre la France comblait, à l'égard de la Russie, la mesure de leurs ressentiments. L'avant-garde, comme le dit plus tard M. de Lafayette, résolut de se retourner contre le corps de bataille. Les conjurés, sentant la nécessité do se hâter, décidèrent qu'on agi-
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rait dans la nuit du 29 novembre. Des émissaires furent envoyés dans chaque palatinat. On prépara prudemment les ouvriers de Varsovie à se soulever au premier signal. Enfin, Fappui des généraux patriotes pouvant être décisif, on sonda leurs dispositions. Mais ils ne répondirent qu'avec une extrême réserve : leur fortune était déjà faite. Les destins de la Pologne restèrent donc abandonnés au courage de quelques écoliers ayant à leur tète quelques sous-lieutenants.
Cependant, l'empereur Nicolas faisait contre rOccident des préparatifs formidables ; il entassait dans la place do Modlin des munitions de guerre qui semblaient annoncer une longue lutte ; et ses soldats, appelés sur le Bug, n'attendaient plus qu'un ordre parti de Saint-Pétersbourg pour fondre sur la France en poussant la Pologne devant eux. Les indiscrétions calculées du ministre des finances Lubecki, et les forfanteries du général Krasinski, ne prouvaient que trop la réalité des projets de la Cour de Saint-Pétersbourg.
Dès ce moment, Varsovie prit un aspect singulièrement sinistre. La police redoubla d'efforts. Le sombre génie de Rosniecki par qui elle était dirigée déploya des ressources inattendues. Tout fut inutile. De jeunes conspirateurs, arrêtés presque au hasard, furent enfin plongés dans les cachots des Carmes : ils surent y garder, au milieu des tortures, le secret de leurs compagnons. La fureur de Rosniecki était au comble; les courtisans du Czarewicz, saisis d'effroi, sentaient bien que le glaive d'ennemis invisibles était levé sur eux. Seul, Constantin se montrait inaccessible à la défiance, par une bizarre dérogation aux habitudes de son despotisme soupçonneux.
Au reste, le grand-duc était un de ces êtres inexplicables qui, déjouant l'observation, déconcertent également l'amour et la haine. Sa taille, admirablement dessinée d'ailleurs, était athlétique, sa figure effrayante; et pourtant, de ses yeux, enfoncés sous de longs sourcils fauves, jaillissaient des éclairs de bienveillance qui en tempéraient rexprcssion sauvage. Féroce par hu-
meur, sensible par excès, il avait étonné les hommes en renonçant au trône des Czars pour épouser une jeune polonaise qu'ilaimait, et dont il se mit à subir l'empire, soumis comme un enfant, respectueux comme un chevalier. Savant et lettré, il ne gardait que mépris aux gens de lettres et à la science, se servant de ses propres lumières pour les railler, et parlant dif génie de l'Occident, dont il semblait posséder les trésors, tantôt avec la légèreté d'un grand seigneur, tantôt avec le dédain brutal d'un barbare. Aussi se plaisait-il aux exercices militaires, aux manœuvres des camps, aux scènes de corps-degarde ; et, quoiqu'il s'emportât quelquefois jusqu'à frapper des officiers, jusqu'à leur cracher au visage, il aimait l'armée polonaise, dont il était fier, l'ayant lui-même façonnée à la discipline. Il avait surtout pour le 4* régiment de ligne une espèce de tendresse farouche, qui souvent se traduisit en bouffonneries soldatesques ou en caprices de basse familiarité. Quels motifs purent endormir la vigilante tyrannie d'un tel homme, au milieu des préparatifs d'un complot dont le secret se lisait sur tant de visages? Nul ne l'a deviné, nul ne l'a dit.
Le 29 novembre arriva. Il était convenu entre les conjurés que le signal de Tinsurrection serait donné : au midi, par Tincendie de la brasserie de Solec; et au nord, par celui de quelques maisons voisines de Tarsenal.
Les troupes russes se composaient d'un corps de Volhyniens, d'un corps de Lithuaniens, commandés par le général polonais Zymirski, et de trois régiments de cavalerie. Les gardes volhyniennes et lithuaniennes campaient au nord de Varsovie, dans le voisinage de l'arsenal. Les cavaliers occupaient, au midi, les casernes de Lazienki, voisines de l'école des porte-enseignes et du Belvéder, résidence de Constantin. Ce fut donc principalement sur l'arsenal et le Belvéder que dut se porter l'attention des conjurés.
En effet, vers six heures du soir, dix-huit jeunes gens sortent de l'école des porte-enseignes, fondent sur la demeure du grandduc, terrassent les sentinelles, et pénètrent.
la buonnette au bout du fusil, les uns dans les appartements, les autres dans les jardins. L'alarme se répand ; les valets effarés courent çà et là; le général Gendre et le viceprésident de police, Lubowiski, essaient de s'enfuir et tombent percés de coups. Le grand-duc, couché sur un lit de repos, n'a que le temps de jeter un manteau sur ses épaules nues, et se dérobe par miracle aux vengeances des assaillants, tandis qu*à genoux, dans une salle du rez-de-chaussée, la belle duchesse de Lowicz prie pour les jours du prince qui Va préférée à un empire. Furieux d'avoir manqué leur victime, les dixhuit conjurés courent réjoindre leurs camarades, et tous, sous la conduite de Wysocki, ils se dirigent vers les casernes de la cavalerie, qu'ils espèrent surprendre. Les cuirassiers russes étaient déjà rangés en bataille. L'aventureuse phalange se précipite alors vers la grsLndie rue d\i Nouveau-Monde , où l'attendent, à la tète de leurs compagnies, les sous-lieutenants engagés dans le complot. Mais, partout règne un profond silence. Solec, qui devait être en flammes, n'a jeté qu'une faible et passagère lueur. Les jeunes gens s'étonnent; ils craignent une trahison, et leurs angoisses redoublent à la vue d'un escadron de lanciers qui s'est mis à leur poursuite. Les écuries de Radziwill étaient sur leur passage : ils s'y retranchent, au nombre de 200, et après une lutte vigoureuse, parviennent à repousser les lanciers. Au même instant, les décharges de mousqueterie retentissent au loin; un incendie brille au nord. C'est le signal convenu entre Wysocki et Zaliwski. Pleins d'enthousiasme et d'espérance, les porte-enseignes poussent en avant, rencontrent à l'entrée du Nouveau- Monde un régiment de hussards, l'enfoncent; et, entonnant l'hymne national : Non, Pologne, tu n'es pas sans défenseurs^ ils s'élanoent vers le centre de la ville.
L'insurrection en avait gagné la partie septentrionale. Enlevé par deux sous-lieutenants, un bataillon du 4* de ligne se dirigeait vers l'arsenal, dont les avenues se trouvaient déjà occupées par les grenadiers du 5* qui.
à la Jvoix du jeune Lipowski^avaient prononcé le serment de mourir pour la cause de la Pologne indépendante. De son côté, l'infanterie russe s'était ébranlée; et pendant que le général Zymirski, se décidant pour la neutralité ,* conduisait les Lithuaniens au Ghamp-de-Mars, de manière à les isoler, deux bataillons volhyniens se précipitaient , en poussant d'horribles imprécations, l'un à la ' rencontre du 4' de ligne, l'autre à la rencontre des grenadiers de Lipowski. Il y eut là un double combat, un combat terrible, dont l'embrasement des maisons de Nowolipie éclairait les désastres. Mais, du fond de la vieille ville, la foule roulait en colonnes mugissantes, et les élèves de l'école d'artillerie, gagnés à la cause de l'indépendance, arrivaient sur le champ de bataille avec deux pièces de canon. Les Yolhyniens plièrent enfin et se retirèrent en désordre vers le Champ-de-Mars abandonnant l'arsenal, dont les portes furent aussitôt enfoncées^ et qui livra au peuple plus de cinquante mille fusils.
L'insurrection fut partout, alors. Le cri aux armes ! aux armes ! avait fait place à des chants de victoire. Les grenadiers jetaient au vent leurs plumets noirs. Les ouvriers, en armes, parcouraient les rues dans une exaltation qui tenait du délire. Les soldats russes abandonnaient leurs postes de toutes parts et cherchaient dans ce pêle-mêle immense à rejoindre leurs corps. Une invincible terreur s'était répandue dans les demeures des richeSy et surtout dans les boutiques- de la rue des Franciscains, quartier des juifs. La plupart des généraux se cachaient. Chlo^ picki, dont le nom était déjà dans toutes les bouches, et qui devait jouer si inglorieusement le plus glorieux des rôles, Chlopicki n'osait sortir du palais du primat, où il s'était retiré. Quant aux ministres du grandduc, rassemblés au palais de la Banque, ils y délibéraient dans la plus vive agitation.
Au centre de la ville, cependant, la garde à cheval polonaise, commandée par le général Eumatwski, s'était prononcée en faveur du grand-duc, et elle chassait le peuple devant elle, lorsque les sapeurs accourant à la hâte,
HISTOIRE DE DIX ANS
Ja refoulèrent au fond du faubourg de Oracovie. Lo gTand-duc n'avait plus qu'un
Cblu|,Icki.
parti à prendre : celui de fondre sur la ville à la tète de ses trois régiments de cavalerie, dont les soldats de Kurnatwski formaient l'avant-garde. Mais cette soudaine tempête semblait l'avoir frappé de vertige. Dans ce camp où il s'était rendu, fuyant son palais ensanglanté, il errait devant le front des troupes, en proie à un désespoir violent et stupide. C'en étaitfait de son règne. Le jour se leva sur Varsovie indépendante.
La nuit mémorable du 29 novembre venait de couvrir de son ombre des scènes héroïques, mais aussi de tristes massacres. Plusieurs généraux polonaisyfurent égorgés, et, entre autres, le vieux Stanislas Potocki. Il harauguait les grenadiers et cherchait à les détacher de la cause de l'insurrection, quand la multitude indignée se précipita sur lui, ie renversa de cheval, et ne le laissa aux mains des gendarmes que frappé mortellement. Le ministre Hauke fut tué d'un coup de pistolet. Les généraux Trembicki et Siemiontowski éprouvèrent un sort non
moins funeste. L'insurrection avait surpris ce dernierjouant aux cartes, dans sa maison, avec le général Skrzynecki, si célèbre depuis. Au bruit de la fusillade, il sortit, voulut rappeler avec insulte aux soldais leurs serments de fidélité, et alla tomber mort non loin delà statue deKopernik.
De tous ceux qui avaient préparé l'insurrection, un sont n'y put figurer. Au milieu de sa patrie en feu, Leiewel eut la douleur d'ëlre retenu au chevet de son père agonisant, dont cette nuit-là même il reçut le dernier soupir.
Le lendemain, 30 novembre, le cri de l'indépendance sortait de toutes les bouches; l'aigle-blancdisparaissaitpartout de la façade des monuments publics ; l'ancien conseil administratif s'adjoignit en toute hâte des citoyens populaires ; on foulait avec transport ces rues teintes de sang; on pleurait de joie et d'orgueil : Varsovie était libre ! Et pendant ce temps, rassemblée aux portes du palais des finances, une multitude innom-
Oënéral Pac (Lo nia-Michel).
brable criait : Chlopicki ! nous voulons Chlopicki 1 On*le cherchait partout, et en vain :
il se cachait. Le général Pac dut prendre, en attendant, le commandement des troupes.
Chlopicki était un général élevé à Técole de Napoléon ; il avait servi avec éclat en Espagne, sous le maréchal Suchet; plus tard, il avait opposé aux caprices du grand-duc Constantin une résistance altière : c'étaient ses seuls titres à tant de popularité. Mais les hommes du peuple sont aisément touchés par les apparences de la force, et Chlopicki leur plaisait par sa haute stature, son visage martial, la brusquerie impérieuse de son geste et son ton bref. Malheureusement, ces dehors cachaient l'esprit le plus médiocre, le moins propre aux révolutions. Soldat borné, Chlopicki ne croyait qu'à la puissance grossière du nombre combiné avec la discipline, il niait les victoires possibles de l'audace, et souriait avec mépris quand on lui parlait de ce que peuvent les croyances vives, l'ardeur des longs ressentiments, l'enthousiasme de la liberté, l'élan des masses. Aux premiers bruits de cette révolution qui le voulait pour chef, il prit un compas, et mesurant sur la carte l'étendue de l'empire des czars, il secoua la tète en disant : « Si la Pologne ose résister, elle est perdue ! »
Il accepta donc le commandement pour négocier, non pour combattre ; pour fléchir l'empereur, non pour délivrer la Pologne. Et il y. fut aidé par le prince Lubecki, homme sans foi, mais habile, qui n'eut pas de peine à dominer complètement le vieux général, et se servit de lui pour se maintenir pendant quelques jours entre deux trahisons.
Le grand-duc Constantin campait à peu de distance de Varsovie, à la tête d'un corps d'environ huit mille hommes. Anéantir ce corps était facile; l'attaquer était nécessaire, car toute révolution qui a peur d'aller trop loin est une révolution avortée. Chlopicki aima mieux parlementer. Faute énorme au début d'une révolte, faute irréparable ! Une députation <^omposée du comte Ladislas Ostrowski, des princes Lubecki et Czartoryskî, et du républicain Lelewel, se rendit au village de Wierzbna, où elle trouva* le grand-
duc entouré de ses. pi'incipaux officiers. Constantin était à côté de la duchesse de Lowicz. A l'aspect des députés, il se leva comme pour leur faire honneur, prompt à dissimuler sa colère. Mais, quoique polonaise et d'un caractère naturellement très-doux, la duchesse de Lowicz ne put contenir sa douleur, qui s'échappa en plaintes amères. Lubecki répondit avec le calme d'un sceptique qui subit la loi des faits sans amour et sans haine. Ostrowski fut digne, Lelewel ironique et inflexible. Quant aux résultats de l'entrevue, ils devaient être nuls. Le grand-duc, en consentant à la rentrée des gardes polonaises dans Varsovie, ne faisait que céder à la force des choses ; et il trahissait la vérité en donnant à entendre que, si on respectait sa retraite, les Polonais n'auraient pas à redouter les vengeances de son retour.
Ce fut à la suite de cette entrevue que les gardes polonaises, qui avaient suivi l'étendard du Czarewicz, rentrèrent dans Varsovie, ainsi que les patriotiques brigades des généraux Sla*zynecki et Szembeck. Ce spectacle avait quelque chose d'imposant et de terrible. Au milieu des Polonais, encore frémissants de leur glorieuse victoire, marchaient, tète baissée, ceux qu'un moment d'erreur avait enlevés à la défense de leur patrie. On remarquait parmi les généraux trop fidèles à la cause du grand-duc, Zymirski dont le sang versé plus tard sur le champ de bataille devait expier la faute, et Krasinski, l'un des plus orgueilleux suppôts de la tyrannie russe. Lorsque ce dernier parut sur la place de la Banque, une clameur menaçante retentit, et mille bras, prêts à frapper, se levèrent sur sa tète. Lui, tombant à genoux, il demandait grâce. Chlopicki accourut et le sauva.
Il ne restait plus à Constantin d'autre parti à prendre que celui d'une prompte fuite. II donna l'ordre de la retraite. Ses soldats, saisis de stupeur et d'effroi, marchaient en silence , tournant de temps en temps les yeux vers celte voluptueuse cité de Varsovie où plusieurs d'entre eux laissaient, pour ne plus les revoir peut-être, leurs femmes et leurs enfants.
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La fièvre héroïque qui, pendant les premiers jours, anima la capitale de la Pologne, n'a rien d'analogue dans l'histoire. En Lùhuanie ! aysiii'On dit. Et le peuple, avec son admirable instinct, le peuple répétait : En Lùkuanie'fVn club patriotique, que présidait Bronikowski, entretenait par des discours véhéments l*ardeur révolutionnaire.
Les plus hardis, et par cela même les plus intelligents, disaient que la révolution ne pouvait être sauvée qu'à force de vigueur; qu'il fallait attaquer pour n'avoir pas à se défendre ; que Chlopicki, en laissant échapper le grand-duc, s'était placé sur la pente des trahisons; que, pour faire trembler la Russie, dénuée de ressources financières^ affaiblie par ses dernières guerres contre les Turcs, et ravagée parla peste, il suffisait de lui ôter le temps de se reconnaître, en poussant droit au Niémen et en soufflant la propagande comme un vaste incendie dans toutes les provinces polonaises. Le peuple applaudissait à l'énergie de ces convictions, et, les regards fixés sur la Franco, il ne demandait qu'à tirer l'épée, sûr de vaincre. L'élan fut prodigieux. On fit d'incalculables sacrifices. Les moines venaient offrir aux greniers publics une partie de leurs rations. Les femmes donnaient au trésor leurs boucles d'oreilles et leurs bijoux. Les citoyens riches levaient à leurs frais des escadrons. Jamais pareils dangers n'enfantèrent pareilles ressources.
Témoins de ce mouvement, Lubecki crut un moment à la possibilité du succès, et voulant savoir ce dont pouvait être capable ce Chlopicki qu'il avait d'abord effrayé, il lui parla de porter la guerre en Lithuanie, si la guerre lui semblait inévitable. Mais, comme tous les esprits étroits, Chlopicki avait fini par prendre pour des inspirations qui lui étaient propres toutes les frayeurs qu'on avait su lui inspirer, et il apportait à taxer de folie toute mesure énergique l'inexorable violence de son caractère. Irrité de l'immense désordre qui éclatait autour de lui et dont le côté sublime lui échappait, il ne pouvait regarder sans colère cette mul-
titude armée qui roulait sous ses fenêtres en chantant des hymnes de guerre et de liberté. Les hommages mêmes dont on l'entourait, les cris où se mêlait le culte de son nom, lui causaient une impatience brutale. Il ne tarda pas à prendre son parti. Au gouvernement mixte formé dans la nuit du 29 novembre avait succédé un septemvirat dont le prince Czartoryski et le républicain Lelewel faisaient partie. Chlopicki ordonne un jour une revue des troupes au Champ-de- Mars, se rend au palais du gouvernement, entre tout à coup dans la salle des délibérations, annonce à ses collègues, d'une voix ferme et avec un geste dominateur, qu'il s'empare de la dictature, et court aussitôt se faire proclamer dictateur par les soldats. La fermeture des clubs, l'intimidation des patriotes sincères, le ralentissement des efforts patriotiques, le réveil de l'aristocratie et ses menées, telles furent les conséquences immédiates de cet autre 18 brumaire. Puis, pour donner Iq change à Topinion, détourner les esprits d'une guerre offensive, et employer, en l'absorbant, l'activité populaire dont il redoutait les manifestations, le dictateur fit travailler aux fortifications de la ville. Le zèle qu'on déploya dans ces travaux fut admirable ; mais on s'accoutumait de la sorte à voir la Pologne dans Varsovie. Or, elle ne pouvait se défendre qu'à la condition d'être partout où il y aurait place pour un champ de bataille et pour un camp.
Chose étrange ! la popularité du dictateur résista longtemps à ses fautes. Le peuple, avec une obstination de confiance sans exemple dans les fastes delà sottise humaine, ne cessait d'appeler Chlopicki le sauveur de la patrie. La Diète, convoquée dès les premiers jours de l'insurrection, s'étant rassemblée sur ces entrefaites, et Chlopicki ayant voulu, dans un accès d'humeur, déposer la dictature, il fallut presque le supplier de la reprendre. On se contentait de placer au-dessus de la dévorante autorité qu'on lui livrait une délégation de surveillance.
Le dictateur brûlait de faire sa paix avec
LOUIS BLANC
l'empereur de Russie. De son côté, le prince Lubecki avait compris que, faute de se précipiter, la révolution allait périr. Calculateur égoïste, impassible, il s'offrit pour négociateur, sans autre but que d'aller reprendre sa place dans la faveur du maître ; et, accompagné de M. Jezierski, il se mit en route pour Saint-Pétersbourg.
Son départ abandonnait Varsovie h l'empire delà médiocrité. Gomme il arrive toujours, les béros du 29 novembre, W^soclty, Zalîwski, avaient vu lînir leur rôle avec te danger; et l'efTervescence du peuple n'était pas encore calmée, que déjà l'aristocratie ' nouait ses intrigues, se disciplinait, envahissait les affaires par la diplomatie. Le prince Czartoryski se laissa porter à la tête de co mouvement par inertie autant que par vanité. Quelques hommes onireprenauts eurent pour lui de l'ambition ; ils lui créèrent une royauté dans leurs discours artificieux. On le nomma ministre des affaires étrangères ; mais lo véritable ministre fut le comte Mala-
1. Eu Pologne, aristocratie et nobletie Bout deni choses fort disllDCles : il ne faut pas l'oublier. Voir ce que nous aïoni dit t cet égard au !•' chapitre.
chowski, aristocrate actif, intelligent, résolu.
Ainsi, pendant que Chlopicki s'étudiait k glacer au dedans l'esprit révolutionnaire, la révolution allait être représentée, au dehors, par Czartorysky, prince honnête, loyal, maïs bercé dans les préjugés aristocratiques, et encore tout plein des souvenirs de l'amitié d'Alexandre. Et coounesi cen'était pas assez de tant d'ennemis, la démocratie polonaise avait encore à combattre le parti constitutionnel, guidé par Vincent Nemoiowski, traducteur des œuvres de Benjamin Constant, dont il avait popularisé en Pologne les stériles doctrines.
Le soulèvement de Varsovie connu à Paris y fut applaudi avec ivresse. L'héroïsme des Polonais fut célébré sur tous les théâtres; on s'abordait dans les rues avec ces mots : La Pologne est libre. Ce fut en France une fête nationale, une seconde révolution de Juillet. Appui à nos frères de Pologne ! disait-on de toutes parts.
De fait, si le sens des détails que nous venons de rapporter a été bien saisi, on comprendra combien la France pouvait aisément et efficacement aider ta révolution polonaise. Le gouvernement n'avait besoin ni de faire marcher une armée au secours de Varsovie, ni même de parler à l'empereur le langage de la menace ; il eût suffi, pour sauver la Pologne, d'y envoyer, en même temps que quelques généraux français, des agents chargés sous main d'appuyer, au nom de la France, le parti démocratique, seul capable de tenir tète aux circonstances par sa har> diesse et son élan. Ce parti, alors, reprenait le dessus; les intrigues do l'aristocratie étaient déjouées ; la Pologne soulevée s'armait de la propagande, arme des audacieux ; on s'étançait vers la Lithuanie, et Chlopicki tombait, à moins que se voyant encouragé par la France il n'eût changé de système, et déployé, pour fortifier, pour étendre la révolution, l'énergie sincère qu'il mit h en paralyser les ressources et à en comprimer la fougue.
Mais tels n'étaient pas les dessins du Palais-Royal. Si la Cour parut d'abord s'associer
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aux sympathies de la France, ce fut uniquement parce qu'il y aurait eu danger à les braver. L'attitude prise en public , on se h&la de la démentir dans les instructions secrètes adressées aux agents extérieurs.
Quelques temps après le 29 novembre, un membre de la diète eut une entrevue avec le consul français. « Que devons-nous atten- « dre des sympathies du gouvernement de « juillet ? demanda M. Biemacki. — Rien, « répondit froidement le consul. — Mais si (I la fortune nous secondait, si nos succès « venaient prouver à l'Europe tout ce qu'il « y a d'énergique dans notre vouloir et de << sérieux dans notre affranchissement ? — n Je vous répète, monsieur, que vous n'avez « à espérer du Cabinet que je représente ni « encouragement ni appui. — Vous chargez-
« vous, au moins, d'être notre intermédiaire « auprès de votre gouvernement? — Non, « monsieur. — De lui faire tenir nos dépè- « chea ? — Elles seront ouvertes et lues par n l'Autriche. — Que doit donc, selon vous, K faire la Pologne? — Se soumettre. » — M. Biernacki se retira plein de surprise et d'indignation.
Ainsi se vérifiait déjà, pour la Pologne, gr&ce à l'égoïsme des gouvernements, cette populaire et touchante formule de son désespoir : « Dieu est trop haut et la France K trop loin. »
Ce que les Polonais pouvaient, si tout appui, même indirect, ne leur eût manqué, on en jugera par les prodiges de leur longue lutte, éternel sujet d'admiration pour le monde, et, pour la France, étemel sujet de douleur !
La Cour des pairs constituée en cour de justice. — Essai d'omnipotence judiciaire. — Les ministres sont amenés à Paris; attitude calme du peuple; précautions injurieuses. — Mort de Benjamin Constant; ses funérailles; son extrême misère dans les derniers jours de sa vie; son portrait. — Interrogatoire des ex-ministres devant la Cour des pairs; leur attitude; dispositions formidables,— Scène émouvante jouée par M. de Sémonville. — Réquisitoire. — Discours touchant de M. de Martignac. — M. de Peyronnet devant ses juges. — Triomphe oratoire de M, Sauzet. — Indignation dans le peuple. — Audience du 20 décembre; le Luxembourg assiégé par la multitude, émoi à la Chambre des députés. — Eléments pour une révolution : bonapartistes, légitimistes, républicains. — Artillerie de la garde nationale; manœuvres pour la diviser. — Dispositions et aspect de la Cour. — Étranges défiances du Château; le préfet de police suspect. — Proclamation menaçante de M. Odilon Barrot, préfet de la Seine. — Mission de M. Madier de Montjau. — Le peuple soulevé; les accusés précipitamment ramenés à Vincennes; frayeur des juges : arrêt. — Nuit du 21 décembre dans la cour du Louvre. — Agitation du lendemain; promenade d'étudiants; Lafayette apaise la foule; il compromet sa popularité. — Destitution de Lafayette; Dupont (de l'Eure) se relire des affaires. — La révolution est close.
Xa Chambre des pairs s'était constituée en ^our de justice, et quatre pairs de France, MM. Pasquier, de Bastard, Séguier et Pontécoulant, avaient été chargés de Tinstruction de la procédure relative aux prisonniers de Vincennes.
Ce fut sur un de ses membres, le comte Florian de Kergorlay, que la Chambre haute fit Tessai de son omnipotence judiciaire. Traduit devant elle pour avoir publiquement reproché aux députés leur usurpation du pouvoir souverain, au roi nouveau Tillégîtimité de son avènement, à la pairie mutilée la violation de sa foi, ce fougueux gentilhomme fut condamné à 500 francs d'amende et à six mois d'emprisonnement.
Discuter la royauté, c'est la détruire ; dans l'affaire du comte de Kergorlay, M. Persil, procureur- général près la cour royale, n'avait eu à opposer à la légitimité prétendue de Charles X que la souveraineté d'un peuple qu'on n'avait pas même consulté. Tous les raisonnements du magistrat accusateur étaient venus aboutir à la théorie du consentement tacite. Or, on lui pouvait répondre que le consentement tacite vaut comme énonciation d'un fait, non comme fondement du droit qui dépendrait alors d'une hypothèse insolente; que ce consentement résulte presque toujours de l'impossibilité où
est le peuple de s'entendre pour protester; que c'est un vieux sophisme à l'usage de toutes les tyrannies ; que Tibère avait cour lui le consentement tacite des Romains, quand, au premier froncement de ses sourcils, les plus illustres personnages avalaient du poison ou s'ouvraient les veines, sans que le peuple cessât d'être indifférent et le sénat muet ; qu'enfin, et pour ne pas remonter si haut, la Restauration elle-mèine aurait pu, durant quinze années, faire de ce consentement tacite la consécration de ses fureurs.
Le procès de M. de Kergorlay posait, on le voit, des questions redoutables. Les partisans de la monarchie prirent l'épouvante. Le 23 novembre, un projet de loi fut présenté à la Chambre : il interdisait toute attaque contre tordre de successibilité au trône et contre les divits que le roi tient du vœu de la nation. On se hâta d'adopter ce projet, qui partait d'une supposition pour mettre à l'abri de l'examen la majesté d'un homme, dans un pays où on laissait en prise la majesté de Dieu. M. Guizot avait appuyé la proposition, chose étrange de la part d'un publiciste qui avait proclamé dans ses écrits la souveraineté de la raison, et qui était protestant!
Le 10 décembre, à huit heures du matin, les ex-ministres étaient t):ansférés du château
niSTOlRK DE DIX ANS
de Vincennes à la prison, du Petit-Luxembourg. Des précautions extraordinaires avaient été prises. Le bois de Vincennes était rempli de soldats. Sur Tordre qui leur fut communiqué, MM. de Polignac, de Peyronnet et de Guernon-Ran ville, montèrent sur-le-champ dans la voiture qui les attendait. Mais M. de Ghantelauze était au lit, en proie à de vives souffrances : quand on essaya de le soulever, il poussa des cris aigus ; sa translation ne put avoir lieu que dans la soirée. L'escorte des prisonniers se composait de deux piquets de la garde nationale à cheval amenés pendant la nuit par le général Carbonnel, d'un escadron de chasseurs commandé par le général Fabvier, et d'un détachement de canonniers fourni par la garnison de Vincennes. Le ministre de l'intérieur était à cheval. Après avoir suivi la rue du faubourg Saint-Antoine jusqu'à la Bastille, et après avoir traversé le pont d'Austerlilz, les boulevards Neufs, la rue d'Enfer, le cortège entra au Luxembourg par la grille de l'Observatoire. Du fond de leur voiture, les derniers ministres de la Restauration virent la place où avait coulé le sang du maréchal Ney .
Depuis quelque temps la colère du peuple semblait apaisée. On avait bien vu quelques groupes errer silencieusement autour du palais du Luxembourg, mais les murs de la capitale n'étaient plus couverts de placards vengeurs, et on n'entendait plus des cris de mort sortir du sein des carrefours. Comment expliquer en effet qu'un peuple qui, au mois de juillet, s'était montré si magnanime et si fier de sa magnanimité, eût mis à demander quatre têtes une obstination aussi cruelle ? Ce n'était pas contre lui, d'ailleurs, que les ordonnances avaient été dirigées. S'il l'avait cru lorsqu'il était descendu armé sur la place publique, on avdit assez fait pour le détromper. Aussi, le Jovmal des Débats disait-il au sujet de la translation des ex-ministres : « Durant ce long trajet à travers ?< un faubourg si populeux, et qui a pris « une part si active aux journées de juillet, T( aucun rassemblement ne s'est formé, au-
« cun cri ne s'est fait entendre : chacun « vaquait à ses travaux comme de coutume ; « on eut dit que la curiosité même avait fait « place à un sentiment profond des couvert nances. »
Mais tandis qu'on rendait ainsi justice au peuple en paroles, les défiances du pouvoir se trahissaient dans des mesures dont l'excessive prudence pouvait être considérée par la multitude ou comme un complot, ou comme une injure. On faisait exécuter des travaux militaires aux environs de la capitale. Au Château, disait- on, Tordre avait été donné de préparer des fourgons dans la prévision d'une fuite. Le général Lafayette, déjà commandant en chef des gardes nationales du rovaume, était investi du commandement des troupes de ligne. Son chef d'étatmajor avait mission de se concerter avec le général Fabvier. Enfin, par une proclamation du 8 décembre, il avait été défendu à tous les gardes nationaux de Paris et de la banlieue de quitter leur uniforme, à partir du 14, sous quelque prétexte que ce pût être.
Il dut arriver alors ce qui était arrivé déjà lors de la discussion de la peine de mort : la multitude se sentit provoquée, elle s'irrita ; et, comme elle souffrait, ses passions se portèrent sur le premier objet qui leur était offert, avec une impétuosité d'autant plus terrible qu'elle était irréfléchie.
C'est un grave et douloureux sujet de méditation que la folie des pensées qui agitent les hommes. Le peuple se livrait tout entier à des préoccupations stériles, et il laissait passer sans y prendre garde une discussion où ses intérêts les plus chers étaient engagés! Combien de fois, dans leur détresse, les ouvriers n'avaient-ils pas maudit rinique répartition des impôts ? Depuis l'établissement des droits-réunis, pas une famille indigente qui n'eût protesté avec l'accent du désespoir contre cette violence journalière faite à la pauvreté. Or, c'est à peine si on sut dans les faubourgs qu'un projet de loi autorisant la perception des contributions existantes venait d'être présenté à la Chambre ; que l'abolition des impôts indirect»
LOUIS BLANC
y avait trouvé fort peu de partisans et beaucoup d'adversaires; que M. Charles Dupiny avait parlé d'alléger les charges de la propriété, et de rejeter le poids principal de rimpôt sur les contributions indirectes, c'està-dire sur le vin et le tabac, seules jouissances du pauvre, sur le sel, seul assaisonnement de ses mets ; que ces doctrines allaient être celles du régime nouveau, comme elles avaient été celles de la Restauration, celles de TËmpire ; que le peuple, en tin mot, devait s'estimer très heureuxque la Chambre, en considération des résistances toutes récentes éprouvées par le fisc, voulut bien supprimer le droit d'entrée sur les boissons dans les villes au-dessous de 4,000 àmes^ et réduire le droit de la vente eu détail.
Ces choses n'intéressaient que le peuple : on en parla peu. La discussion n'avait pas même rempli une séance. La foule, si prompte à se passionner pour des chimères, allait reprendre sans murmure l'ancien fardeau.
Sur ces entrefaites, une grande nouvelle se répandit : Benjamin Constant venait de
mourir.
Pour accompagner au séjour suprême la dépouille mortelle d'un homme qui avait bien mérité du libéralisme, la ville entière fut debout. Ministres, généraux, députés, pairs de France, jeunes gens des écoles, tous avaient pris le deuil, tous étaient là faisant honneur à un souvenir. Le peuple aussi était accouru à cette fête funéraire, comme il accourt à toutes les fêtes. Un escadron de cavalerie ouvrait la marche. Les six premières légions de la garde nationale précédaient le cercueil, que chargaient des couronnes de laurier : les six dernières légions le suivaient. Des jeunes gens s'étaient attelés au corbillard. Autour marchaient en silence et la tête nue, M. Delaberge', qui conduisait le convoi, et les dignitaires du royaume. Les crêpes flottant au bout des drapeaux, les tambours voilés, des milliers de fronts découverts, les compatriotes du défunt portant écrit sur leurs bras le mot Alsace, qui semblait les associer au triomphe de cette poussière, la présence au milieu du cortège d'un
détachement de. vieux soldats mutilés, tout cela formait un spectacle plein de tristesse et de grandeur. JLe convoi s'étendit le long des boulevards avec une lenteur extrême. On eût dit de loin une mer immense, presque immobile. L^e harmonie sourde, dominée par le son lugubre du tam-tam, annonçait l'approche des restes vénérés. Des visages émus se montrèrent à toutes les fenêtres ; et on laissa glisser sur le cercueil des lauriers ou des fleui^s. Mais autour du mort s'agitaient les passions et les projets des vivants. Lorsque le corbillard sortit du temple où l'on s'était arrêté pour prier, il se fit un grand bruit et un grand tumulte. Au Panthéon ! au Panthéon ! crièrent des voix ardentes. Le préfet de la Seine intervint. « Force restera à la loi », dit-il. Formule terrible qui, plus tard, retentit sur un autre cercueil, d'où se leva la guen*e civile! On reprit la route du cimetière. Des étudiants coururent faire sur la place du Panthéon l'essai d'une apothéose. Le temps était humide et sombre, la nuit descendait sur la ville : on s'avança au milieu des tombeaux à la lueur des torches. Lafayette s'était détaché de la foule épaisse des assistants pour les paroles d'adieu. Ou le vit tout à coup chanceler sur le bord de la fosse qui venait de recevoir son ami, et où il fut sur le point de tomber lui-même. Tout fut dit alors, et cette multitude s'écoula dans les ténèbres.
Benjamin Constant était mort de misère, presque de faim.
C'était un homme d'une intelligenee singulièrement vigoureuse, d'un tempérament débile et d'un cœur froid. La rectitude de son jugement le conduisait à la haine de l'injustice, et par l'esprit il pouvait s'élever jusqu'à la passion; mais il déployait rarement de l'énergie, parce qu'elle ne lui était nécessaire ni pour flétrir un abus, ni pour frapper mortellement un ennemi. Habile à tourner les difficultés, possédant toutes les ressources du langage, familier avec les artifices les plus subtils de la pensée, il distillait sans elTort le venin caché dans sa bonhomie, se jouant avec une égale comptai-
An Luxembourg. \Page
sance de ses adversaires et des obstacles. Il avait montré dans Adolphe l'art du romancier; dans son livre sur la religion, la science de rhomme d'Htat; et la souplesse de son talent semblait l'avoir déterminé dans le choix de ses doctrines. Le régime constilulionnel ne vit que de fictions, de balancements, et, par les complications qu'il fait naître, il donne aux natures déliées l'avantage sur les ftmes fortes et simples. Il avait
dû par cela même séduire Benjamin Constant. Et en efl'et, par ses idées, par ses sentiments, par le tour de son esprit, par la légèreté de SCS mœurs, par son culte pour Toltaire, par ses habitudes frondeuses, il appartenait à cette écolo anglaise et protestante dont Mounier fut l'orateur, Necker le financier, madame de Staël l'héroïne, et dont l'empereur Alexandre, élevé par le général Laharpe, devint un adepte. Les doctrines de
LOUIS BLANC
cette école, Beajamin Constant sut les formuler avec une incomparable vigueur de style. Mais il y avait chez lui, en dépit de son professorat de libéralisme, un grand fonds d'indifférence, et une mobilité sceptique, souvent trahie par des contradictions éclatantes. Un régime violent Taurait annulé. Car, n'ayant ni l'ardeur qui avait rendu Danton populaire, ni les convictions qui avaient fait Robespierre tout puissant, il n'avait pas non plus cette déplorable sérénité que Barère puisait dans son aptitude à servir tous les partis. La place de Benjamin Constant était donc marquée dans le système représentatif, où il paraissait appelé à jouer toujours un rôle d'opposition, à cause de son goûtpourla popularité et de ses sympathies pour la jeunesse.
Tel était l'homme à qui Ton venait de rendre des honneurs si extraordinaires que M. Mirabeau, mort dans toute sa gloire, n'en avait pas obtenu de plus grands. Du reste, comme à Mirabeau, on put lui reprocher de n'avoir pas su repousser jusqu'au bout les largesses de la Cour. Mais il ne se vendit point: son âme eût été incapable d'une action vile. Seulement, un penchant trop vif pour le jeu, joint à cette ignorance des affaires, naturelle aux penseurs, l'avait précipité dans une détresse dont il dut subir toute l'amertume. Bien qu'il possédât à Paris plusieurs maisons et qu'il fût entouré des apparences de la richesse, tel était quelquefois son dénûment qu'un jour un ami le surprit déjeûnant avec un peu de pain durci qu'il trempait dans l'eau. Les détails de cette misère au sein de laquelle s'éteignit sa vieillesse, étaient si poignants, que nul de ses amis n'osa, quand il fut mort, en révéler le secret. On se contenta de parler des chagrins qui avaient assombri la fin de sa carrière ; on rappela les paroles mélancoliques qu'il avait prononcées à la tribune, le jour où il y avait paru pour la dernière fois.
Quoi qu'il en soit, dans ces pompeuses funérailles, le libéralisme venait de se célébrer lui-même. On étonne le peuple avec ces grands spectacles , étalage de force. Toute
solennité est un moyen de gouvernement.
Le jour du procès était arrivé. Interrogé sur le genre de châtiment que, suivant lui, on devait infliger aux accusés, M. Mauguîn avait répondu : la mort. Cette réponse fut bientôt connue à la Cour; et la Chambre, qui se défiait de la fougue tribunitienne de M. Mauguin, saisit cette occasion pour lui substituer M. Persil, lorsqu'il fut question de transformer les juges-instructeurs en accusateurs publics. Au reste, le rapport présenté le 29 novembre par M. de Bastard indiquait assez clairement les vues de la pairio. « Le code pénal est hors du procès, » avait dit le rapporteur, et il avait eu soin d'attribuer à la Cour des pairs une omnipolencu judiciaire qui, en la plaçant au-dessus des lois, lui permettait la clémence.
Ce fut le 15 décembre que les débats s'ouvrirent. Dès neuf heures du matin la foule avait envahi la salle d'audience. Un huissier parut tenant à la main une' petite baguette surmontée d'une boule d'ivoire, dont il frappa trois coups. Les juges entrèrent. On se montrait du doigt, du haut des tribunes, ceux d'entre eux qui avaient porté contre le maréchal Ney ce fameux arrêt de mort qui fut un assassinat. Le greffier de la Cour fut remarqué, lui aussi : c'était le même qui avait lu au prince de la Moskowa la fatale sentence. Michel Ney semblait ainsi se venger de ses juges et des Bourbons.
Les accusés furent introduits à leur tour. Leur contenance ne parut ni arrogante ni timide. M. de Chantelauze, qui était malade, avait le visage couvert de pâleur. A côté du prince de Polignac, qu'on distinguait à je ne sais quelle sérénité candide, M. de Peyronnet ne cessa pas un seul instant de se montrer maître de lui. Et, comme s'il eût été indifférent à ces derniers accidents d'une infortune à peu près épuisée, M. de Guernon- Ranville ouvrit une brochure qu'il se mît à lire attentivement.
Les interrogatoires furent tels qu'on devait s'y attendre. M. Pasquier, homme de Cour, combina ses questions de telle sorte qu'il fût possible aux accusés de se justifier
HISTOIRE DE DIX ANS
en rejetant sur Charles X la responsabilité de tous les désastres. Mais ils se gardèrent du piège tendu à leur honneur pour protéger leur vie; et les réponses qui sortirent de leur bouche furent comme un dernier témoignage de fidélité envers leur maître absent .et malheureux.
Aux interrogatoires succédèrent les dépo- .sitions. C'était la révolution qui allait passer vivante sous les veux des ministres de Charies X pour leur demander compte du sang versé. Il y eut là, pour eux, des moments (terribles. Les témoins étaientnombreux. L'un disait comment la lutte s'était engagée, et «combien de familles, dès le premier jour, .avaient été plongées dans le deuil. Un -autre rappelait des scènes étranges, formi- ^dables : le peuple ivre d'héroïsme et de coière^ les cavaliers courant éperdus par la ville, les soldats tombant çà et là sous les balles parties de chaque angle des rues, les ipavés pleuvant du haut des maisons sous l'effort des enfants et des femmes, la guerre partout enfin, et Paris s'agitant au sein du 4^haos. Un troisième décrivait en vives paroles le fanatisme tranquille du prince de Polignac au plus fort du carnage, et le criminel étourdissement de Marmont. Un père vint raconter comment, s.orti de sa demeure «où il laissait son fils plein de vie, il n'y était rentré que pour voir ce fils tout sanglant et le pleurer.
De tous ces témoignages accusateurs, le plus accablant fut celui de M. Arago, rapportant ce mot insensé de M. de Polignac : jSt la troupe se joint au peuple, eh bien! il faut tirer aussi sur la troupe. M. de Martignac, défenseur du prince, avait cherché à répandre sur ce fait quelques nuages ; M. Arago le prit à part et lui dit tout bas :. « Je vous « demande respect pour mon témoignage « et celui de M. Delarue, qui le confirme. M Au nom de votre client, ne me forcez pas « à faire connaître toute la vérité; elle (c serait un arrêt de mort. Savez- vous bien « que M. de Polignac disait le 28 à M. Blan- ^< chard, connu pour la beauté de sa voix, et « qui venait de faire tirer le canon sur la
« place de Grève : votre voix jamais ne m'a « e'té au cœur comme aujourdhui. — Est-il « possible ? s'écria M. de Martignac cons- « terne. — Et savez-vous que voyant la « douleur où tant de scènes affreuses je- « talent le général Tromelin, il lui dit : Que « craignez-vous ? Les révoltés une fois 7^éunis « sur la place VeufJâme, ils soiit pe7'dus. Je « les paierais pour faire ce quils font, » M. de Martignac cacha sa figure dans ses mains, et M. Arago, qui ne voulait point la mort des accusés, promit de ne pas ajouter à sa déposition ces redoutables confidences.
Depuis quelques jours le bruit s'était répandu que M. de Sémonville avait à révéler beaucoup de choses significatives et singulières. La curiosité était vivement excitée. Elle redoubla lorsqu'il fut appelé à la barre. Il s'avança d'un pas chancelant, affaissé sur lui-même, et comme écrasé sous le poids de ses souvenirs. Sa figure, qui portait les traces de la vieillesse, avait en ce moment une expression particulière d'exaltation et de souffrance. A demi - agenouillé sur la chaise qui devait lui servir d'appui, il fit entendre une voix languissante et faible. Il avait à raconter la démarche qui, dans la journée du 28, l'avait d'abord conduit au Conseil des ministres, ensuite à Saint-Cloud. Arrivé au moment où Charles X l'avait regu, il s'arrête tout à coup, invinciblement ému. L'assemblée était en suspens. « Je ne sais si je dois continuer, dit-il». Mais sur l'ordre du président, il reprend son récit. Il représente Charles X résistant d'abord à toute transaction, puis s'attendrissant au souvenir de la fille infortunée de Louis XYI, baissant la tête sur sa poitrine, se résignant avec angoisse à l'humiliation de rendre l'épée de la monarchie. La sensation produite parce tableau fut profonde, des larmes coulèrent; ceux qui connaissaient M. de Sémonville ne virent dans son récit et dans son attitude, qu'une scène habilement préparée.
La discussion allait s'engager entre l'accusation et la défense, mais on n'y apportait de part et d'autre ni dignité ni bonne foi.
LOUIS BLANC
En reprochant aux ministres do Charles X la violation de la Charte et en partant de là pour les maudire, les accusateurs manquaient déjàtWidemmeiit à la vérité, car c'était en vertu de l'article 14 de la Charte que le ministère Polignac avait suspendu la constitution du pays.
De leur côté, en invoquant cet article, les
Beujimm Coastint. — 1767-1830
accusés adoptaient un système do défense bien peu loyal, car, lorsque les lois cachent dans leur texte le renversement de toutes les libertés, le mépris du peuple, le despotisme, la guerre civile, ne pas loucher & ces lois devient un devoir, et les exécuter, c'est un crime.
Si donc il n'y avait eu dans l'enceinte où allait se dérouler ce grand spectacle que des &mes viriles, les accusateurs se seraient contentés de dire : « Voua avez voulu le despo- « tisme. Pour y arriver, vous avez tout osé. « Par vous, des milliers de citoyens ont péri. « Vous avez fait sortir du sein des institu- « tiens la haine, le carnage, tous les déchi- « remeots, tous les malheurs. Quelle loi « peut autoriser de tels forfaits? et s'il est
« une loi qui les autorise, qui vous absoudra (1 du crime de l'avoir appliquée? Vous avez a compté sur le glaive; vaincus, subissez la « loi du glaive : préparez-vous à mourir! »
Et à ce langage, les accusés avaient-ils autre chose à répondre que ceci : « Ce <i que nous avons fait, nous avons cru le « devoir faire pour le salut de la monar- « chie. C'était une partie dans laquelle ii « était tout simple que chacun de nous ap- « port&t aa tète comme enjeu. Vuus êtes i< vainqueurs ; et nous savons qu'il est puéril « de raisonner contre la force : si l'échafaud « nous attend, nous sommes prêts. »
Mais il est rare que, dans les pays monarchiques, les partis s'élèvent à ce degré de franchise et de courage. Ici les accusés ne comprirent pas que l'échafaud seul pouvait les amnistier en mêlant leur sang à celui qu'il avaient fait répandre. Et quant aux accusateurs, leur but étant de faire croire que la révqlution s'était opérée seulement pour le maintien de la Charte, ils s'attachèrent à ne parler que de la constitution violée.
Ce fut SUT cette violation prétendue que M. Persil fit reposer tout le système de l'accusation ; et il s'égara de la sorte dans un dédale de contradictions, de subtilités, de sophismes.
Pour prouver que les ministres de Charles X n'étaient pas sortis des termes de la Charte, on avait cilé l'article 14, qui donnait au roi le droit de faire les règlements et ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'b.tat. M. Persil refusa de reconnaître l'autorité de cet article, et il le combattit au moyen de l'article suivant, qui dispose que le pouvoir législatif s'exerce collectivement par le roi et les Chambres. L'argumentation était évidemment vicieuse, puisque l'article 14 se rapportait aux circonstances exceptionnelles, et l'article suivant aux cas ordinaires. On n'aurait donc pu reprocher aux ministres que d'avoir perfidement apprécié les nécessités du moment, d'en avoir exagéré les périls pour dominer à l'aise, d'avoir donné mensongèremeot pour prétexte à leur au-
HISTOIRE DE DIX AiNS
dace la sûreté de TÉtat, qui n'était point compromise, ou même, sans aller si loin, d*avoir commis une de ces erreurs qui, en politique, sont des crimes. Mais avec ce système on renonçait à la politique adoptée par la Cour depuis 1830.. Si on consentait à ne point considérer les ordonnances comme une violation du texte même de la Charte, on risquait d'enlever à la révolution ce faux caractère -de légalité qu'il était dans les vues de la politique nouvelle d'opposer aux élans généreux, aux espérances hardies, à tous les 'projets des novateurs. Toutefois, et par une inconséquence bien extraordinaire, M. Persil, après avoir nié d'une manière absolue la portée de Tarticle 14, ne craignit pas de s'écrier : « Ce n'est pas que nous allions « jusqu'à prétendre que, s'il se présentait « quelque grand danger, le roi n'eût pas le « droit de s'emparer momentanément de « tous les pouvoirs de l'Ltat ; mais nous di- (( sons que ce ne serait pas en vertu de Far- « ticle 14, qui suppose l'usage des moyens « légaux, mais en vertu de la nécessité, « qui ne reconnaît ni temps, ni lieux, ni « conditions. » Paroles remarquables qui révélaient dans les hommes du régime nouveau l'intention de mettre en réserve pour eux-mêmes cette dictature de circonstance dont ils accusaient leurs adversaires de s'être emparés !
On avait dit encore, pour prouver que la Charte couvrait les accusés : « D'après la « constitution, le roi est inviolable, et les « ministres sont responsables. » L'inviolabilité de Charles X a-t-elle été respectée? N'a-t-on pas frappé sa vieillesse d'un exil éternel? Ne l'a-t-on pas châtié jusque dans son petit-fils, qui était innocent? N'a-t-on pas à jamais proscrit sa race? La responsabilité des ministres a donc été détournée, rejetée sur la tête de leur maître, qui l'a par ses malheurs absorbée tout entière. A cela M. Persil répondit que, sans l'intervention des ministres, sans leur signature, l'impuissance du monarque eût fait taire sa volonté. « Qu'importe après cela, (( ajouta-il, le sort réservé au roi et à sa dy-
« nastie? Le droit est ici d'accord avec la « morale la plus vulgaire. L'un et l'autre ne « permettent pas de coufondre ce qui est « distinct, ni d'absoudre des coupables ou « des complices, parce que l'auteur principal « du fait imputé à crime aura subi la peine « due à sa témérité. » Au point de vue de la morale, M. Persil avait raison sans doute; mais il avait tort au point de vue de la Charte, qui déclare le roi et ses ministres inégalement responsables, lorsqu'ils ont été coupables également. Mais quoi ! cette Charte, M. Persil ne la dénonçait- il pas au monde comme une œuvre d'iniquité en affirmant, à la face de tous, que la communauté du crime entraîne celle du châtiment ?
Une autre difficulté se présentait. La Charte consacrait bien, à la vérité, la responsabilité des ministres pour fait de trahison ou de concussion ; mais elle remettait à des lois ultérieures, qui n'existaient pas encore en 1830, le soin de spécifier cette nature de délits et d'en déterminer la poursuite. Comment suppléer au silence de la constitution? Le rapporteur de la Chambre des pairs avait résolu la question en proposant de conférer à la pairie, devenue cour de justice, le double pouvoir de définir le crime et de créer la peine. Mais c'eût été pousser la révolution hors de la Charte, ce que redoutaient pardessus tout les plus clairvoyants défenseurs du Château. M. Persil s'éleva donc avec vivacité contre cette doctrine.
Toutefois, comprenant lui-même combien était fragile l'échafaudage de l'accusation, il prit soin de masquer sous la rudesse de son langage la pauvreté de sa logique. Les mots perfidie et lâcheté sortaient à chaque instant de sa bouche : il fut amer, provocateur, implacable. Orateur des rancunes de la bourgeoisie, il jouissait avec un emportement sauvage de la satisfaction d'écraser les représentants vaincus de cette aristocratie naguère si dédaigneuse et si arrogante.
Pendant le réquisitoire de M. Persil, M. de Polignac n'avait rien perdu de son calme. M. de Peyronnet, au contraire, lançait sur son accusateur des regards pleins de colère ;
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et les mouvements brusques qui souvent lui échappèrent trahissaient en lui la révolte de ror^eil blessé. Il se lève enfin à son tour, et il prouve qu'on a fait entrer dans l'acte d'accusation dressé contre lui une circulaire antérieure d'un mois à son entrée aux affaires. M. Persil se trouble, il balbutie des explications insuffisantes. Alors, d'une voix lente et solennelle : « Monsieur, lui dit l'accusé, « vous provoquez de grands châtiments : « la vérité est pour nous un droit, pour vous « un devoir. » Cet incident, peu sérieux en lui-même, fît néanmoins sur l'assemblée une vive impression. Les uns étaient surpris, les autres indignés des avantages qu'assurait aux coupables Tinconsistance des accusateurs.
Au sein de ces émotions diverses, M. de Martignac prit la parole pour la défense de Ml. de Polignac, son client. Il y avait quelque jhose de touchant dans la situation respective de M. de Martignac et d'un des accusés, M. de Peyronnet. Ainsi que l'orateur le dit en commençant, ils étaient nés dans la même ville, la même année. Au collège, au barreau, dans la magistrature, ils avaient suivi des destinées parallèles. « Eh bien ! ajouta le « défenseur, « après avoir passé au travers « des grandeurs humaines, nous nous re- M trouvons encore : moi, comme autrefois, « prêtant à un accusé le secours de ma pa- « rôle ; lui, captif, poursuivi, obligé de dé- « fendre sa vie et sa mémoire menacées. « Cette longue confraternité que tant d'évè- « nements avaient respectée, les tristes effets
« des dissentiments politiques l'interrompi- (( rent un moment. Cette enceinte où nous « sommes a vu quelquefois nos débats em- « preints d'amertume ; mais de tous ces « souvenirs, celui de l'ancienne amitié « s'est retrouvé seul au donjon de Vin- « cennes ! »
La plaidoirie de M. de Martignac fut, selon le caractère de son talent, remplie d'une éloquence persuasive et douce. Il s'attacha d'abord à démontrer que la dynastie de Charles X, en tombant, avait mis à l'abri de toute responsabilité les quatre ministres, vivants débris de ce naufrage. Il demanda où étaient
les garanties que la Charte leur avaient promises, où étaient les lois de sang applicables aux crimes qu'on leur imputait. Et quels étaient ces crimes? Ils avaient violé la Charte? Mais l'article 14 était-il tellement clair qu'on fût sans excuse pour l'avoir interprété au profit du trône ébranlé, au profit de cette antique monarchie des Bourbons encore une fois poussée dans les tempêtes ?
Passant ensuite au souvenir de la guerre civile si audacieusement provoquée, puis attisée, M. de Martignac en avoua d'uuo \n\K gémissante toute Thorreur ; mais, pour lavur son client de l'affreux reproche de Tavoir voulue, il rappela tout ce qui, dans la vie de M. de Polignac, appartenait aux inspirations de la bonté, montrant jusque dans ses plus grandes fautes la tendresse téméraire de son cœur. On demandait, pourtant, )a tête de cet homime. Pourquoi? qu'ajouter à cette vengeance qui avait mis entre la France et une dynastie qu'elle repoussait les vastes mers et les événements plus vastes que les mers ? Ces trois couronnes brisées dans trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure, n'était-ce point là des trophées suffisants? A quoi bon rendre la force cruelle? N'y aurait-il aucun danger à accoutumer les yeux à l'appareil des supplices? « Vous jetez « les fondements d'un trône nouveau, s'é- « cria M. de Martignac en terminant, ne lui « donnez pas pour appui une terre détrem- <( pée avec du sang et des larmes. Le coup « que vous frapperiez ouvrirait un abîme, « et ces quatre têtes ne le combleraient « pas! »
Le lendemain, 19 décembre, M. de Peyronnet ayant demandé la parole, un mouvement singulier se fit dans l'auditoire. On s'attendait à des paroles hautaines ; cette attente fut trompée ; le discours de M. -le Peyronnet était un appel à l'indulgence de l'oppinion publique et des juges. Il raconta sa vie avec une modeste approbation de lui-* même. Jeune, il avait employé l'ardeur des vives annéesàconsolerdes douleurs cuisantes et à protéger les malheureux. Mêlé plus tard
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aux affaires publiques, il y avait apporté, en même temps qu'une conviction ferme, une âme ouverte à la pitié. C'était par lui qu'avaient été provoquées et obtenues, sous la Restauration, les deux amnisties; c'était lui qui avait détourné de la tète du général Pailhès, d'Olanier, de Fradin, le glai\e, déjà levé, des vengeances royalistes. Aujourd'hui, placé par le sort à quelques pas de l'échafaud, il lui était permis de rappeler que plus de trois cents condamnés lui avaient dû la liberté ou la vie. Dans sa carrière politique, sa conscience ne lui montrait rien qu'il fût de son intérêt de taire ou de son devoir de désavouer. La loi du sacrilège, loi sanguinaire, il ne l'avait présentée qu'entraîné par le flot irrésistible des préjugés et des préoccupations de l'époque. La loi sur la presse, qui, sous le nom de loi d'amour, avait été flétrie, il ne l'avait livrée aux débats que défigurée, et son dévoûment seul lui avait fait affronter la responsabilité d'une conception qui n'était pas la sienne. S'était-il enrichi dans les affaires publiques ? Non : il en était sorti avec des dettes ; la munificence royale avait pourvu à l'établissement de ses enfants ; et il avait le droit de répéter après Runderland : « J'ai occupé un poste d'un « grand éclat, sans pouvoir et sans avanta- « ges, pendant que j'y étais, et pour ma ruine « à présent que j'en suis dehors. » M. de Pejnronnet lut ensuite un travail que, vers la fin du mois d'avril, il avait publié sur ce qui constitue l'illégitimité des coups d'Etat ; et, témoin des malheurs nés de celui auquel il avait concouru, il s'écria : « Le sang a « coulé : voilà le souvenir qui pèse à mon « cœur. Un malheureux, frappé comme moi, « n'a guère plus que des larmes, et l'on doit « peut être lui tenir compte de celles qu'il « ne garde pas pour lui-même. »
Ge^'discours rendait à peu près superflue la plaidoirie de M. Hennequin, qui ne fit, en effet, que reproduire, sous une forme nouvelle et ingénieuse, les considérations déjà développées par son collègue et par son client.
L'auditoire, d'ailleurs, était impatient
d'entendre le défenseur de M. de Chante-» lauze, jeune avocat du barreau de Lyon, qu'avait précédé à Paris une grande répiï^ tation de libéralisme et d'éloquence. Dès le début de M. de Sauzet, l'attention de tous fut captivée. La taille haute de l'orateur, sa figure paie et fatiguée, les paroles à la fois pathétiques et brillantes qui sortaient pressées de sa bouche et semblaient poussées par la conviction du triomphe, le continuel balancement de son corps, attribué à l'élan d'une émotion malaisément contenue, tout cela frappait cette partie frivole du public qu'on gouverne avec des mots et qu'on entraîne par les apparences.
Après avoir passé rapidement sur ce qu'il y avait de personnel à M. de Chantelauze dans cet important procès, M. Sauzet proclama sans détour le dogme de la nécessité humaine. Il dit que la nécessité était l'interprétation vivante des chartes : qu'une société ne pouvant jamais se commander à ellemême le suicide, il était des crises où il la fallait bouleverser, sous peine de la détruire; que l'article 14, par conséquent, régissait le monde, et se trouvait écrit dans la nature des choses, lorsqu'il ne l'était pas dans les constitutions; que les peuples, après tout, avaient leur article 14 comme les rois, les révolutions n'étant que la contre-partie des coups d'Ltat. II n'y avait donc qu'une question à examiner : les ordonnances avaient-elles été rédigées sous la loi de cette nécessité souveraine? Ici le doute était impossible. ^La dynastie des Bourbons aînés aurait pu se maintenir, sans doute, par des concessions habilement ménagées , si la source de ses périls n'avait été qu'à la surface de la société, si elle avait eu seulement à lutter contre l'hostilité des libéraux du parlement ou l'orgueil irrité des électeurs, si elle n'avait eu à se défendre que contre quelques trames obscures, si elle n'avait été forcée pour son salut qu'à faire un peu plus large la part de la liberté. Mais non : la dynastie de Charles X était fille de Tinva^ sion. Voilà ce qui l'environnait d'abîmes, voilà ce qui faisait pulluler autour d'elle des
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ennemis indomptables, et ne lui laissait d'alternative qu'entre le despotisme etle suicide. On ne pouvait nier que le lendemain de la révolution, la bourgeoisie n'eût tout à coup changé d'allures, passant du culte de la liberté à celui du pouvoir, entourant le trône avec amour et repoussant avec une sombre vigilance toutes les hardiesses de l'esprit. Ce n'était donc ni l'ordre ancien, ni le principe monarchique, ni les conséquences de ce principe qu'on avait entendu frapper dans Charles X, mais bien plutôt l'œuvre insolente des ennemis de la France, un moment vainqueurs. Dès lors, comment la dynastie de Charles X aurait-elle pu désarmer ce sentiment de nationalité si violemment soulevé contre elle, sentiment d'ailleurs bien fort dans notre pays , puisqu'il avait jadis vaincu jusqu'au fanatisme de la ligue et déjoué le machiavélisme de l'espagnol Philippe II ? De là l'orateur concluait qu'entre la royauté et la nation, la lutte, sous Charles X, avait eu tous les J[caractères de la fatalité. S'imposer devenait ainsi une nécessité : si ce fût un crime, ne le pas commettre était au-dessus des forces humaines. Et Charles X s'embarquant à Cherbourg, suivi de sa famille en pleurs, laissait-il quelque chose à ajouter à l'expiation ?
Tel fut, quant au fond des idées, le système de défense présenté par M. Sauzet. L'orateur avait dit vrai quand il avait représenté la révolution comme une revanche de Waterloo; mais il avait prêté aux chefs de la bourgeoisie des sentiments qui ne s'étaient guère trouvés en réalité que dans le peuple. Vive la Charte ! avait-on crié au-dessus des hommes en haillons, cri qu'ils avaient répété sans le bien comprendre ; mais c'était chez eux qu'elle avait éclaté, cette haine généreuse du drapeau blanc, devenue implacable. C'était de leur sein qu'étaient sortis, durant les trois jours, ceux qu'on avait vus tomber à genoux devant l'étendard tricolore ou en couvrir de baisers et de pleurs les lambeaux sacrés. Pour ce qui est du dogme de la fatalité, proclamé avec tant de succbs par l'orateur, il n'était certes pas nouveau, ce dogme.
car l'Europe tressaillait encore au souvenir de l'application héroïque et sanglante qu'il avait reçue sous le comité de salut public.
Quoi qu'il en soit, l'effet produit fut immense. Les pairs quittaient leurs places et se précipitaient au-devant de l'orateur pour le féliciter. Parmi les plus empressés était le duc de Fitz-James. Dans les tribunes, où l'on avait entendu à diverses reprises des applaudissements retentir, l'émotion était au comble.
Les journaux répandirent au-dehors les détails de ce triomphe, en y applaudissant. L'indignation, alors, ne connut plus de bornes chez tous ceux qui avaient pris la révolution au sérieux. Quoi ! ce procès devenait pour les défenseurs le sujet d'une joute oratoire, et, pour les accusés, une occasion d'apothéose ! Quoi ! la défense était transformée en panégyrique, et on n'avait remué tous ces souvenirs de deuil que pour faire du tombeau des victimes un piédestal aux hommes contre qui le sang versé criait vengeance ! Les esprits droits se révoltaient à l'idée d'une pareille insulte faite aux ressentiments les plus légitimes.
Si, comme l'avait affirmé M. Sauzet, Charles X se trouvait placé entre la nécessité d'abdiquer et celle de s'imposer, que n'avaitil su se décider pour l'abdication ? Au lieu de sacrifier le peuple à son orgueil, que n'avaitil sacrifié son orgueil au peuple ? La fatalité de sa situation pouvait bien le condamnes à déposer la couronne, mais non l'absoudre des moyens violents pris pour la conserver. Il n'avait donc pas fait seulement violence à la nation, il avait voulu faire violence au destin, double attentat dont maître et serviteurs avaient affronté volontairement les suites. La fatalité, d'ailleurs, n'excuse rien ou elle excuse tout. Les convictions ? Elles servent à l'homme devant Dieu; mais si la justice devait se désarmer devant elles, rimpunité serait assurée à tous les crimes, et le meurtrier, par exemple, n'aurait, pour établir son innocence, qu'à prouver la sincérité de sa haine. Voilà ce que l'instinct du peuple, supérieur à tous les raisonnements,
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HévolulioD de Pologne.
Le Grand Duc jeta qd niaDtean but aei épaule* nuei. (Paga SU.)
avait à opposer aux sophismes pompeux des rhéteurs.
M. Sauzet repril et acheva, dans l'audience du 29, sa plaidoirie que, la veille, la fatigue avait suspendue. M. Crémieux lui succéda, et laissa voir, en élevant le bras, l'uniforme du garde national caché sous la robe de l'avocat. L'inquiétude, au reste, était sur tous les visages, et les juges faisaient, pour cacher leur préoccupation, des efforts qui la rendaient plus alarmante. M. Crémieuxavait
commencé sa plaidoirie par ces mots : « Il « faut que je parle, et j'écoute encore. » Son discours, d'abord substantiel et logique, s'était insensiblement élevé à une poésie
touchante et vague Tout à coup sa voix
s'éteint : il chancelle : on le transporte évanoui dans la salle voisine. Toute l'assemblée est debout. On croit entendre un bruit si' nistre...., c'est le tambour qui annonce l'insurrection.
La foule, en effet, inonde les abords du
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palais, s'amoncelle aux grilles, et pousse des clameurs terribles. Sur ces entrefaites, un chariot de Timprimerie royale entre dans la principale cour du palais, et ouvre ainsi accès à la multitude qui se précipite en grondant. La garde du Luxembourg s'avance pour la contenir. Des cavaliers partent au galop, pour aller avertir le général Lafayette. Des menaces de pillage ont été habilement semées parmi les commerçants. Au son du tambour qui les appelle, des milliers d'hommes sortent des boutiques, le fusil à la main. Sur la rive gauche de la Seine, tout semble se préparer pour la guerre civile.
La confusion était dans Tintérieur du palais. M. Bérenger y avait repris contre les accusés le réquisitoire de M. Persil, mais sans sortir de la discussion froide et subtile des fictions constitutionnelles. L'assemblée était évidemment distraite. Du fond d'un cabinet où il s'était retiré pour rédiger quelques notes, un journaliste, M. Briiïault, faisait passer à ses camarades, sur de petits bulletins, les nouvelles qu'il recevait du dehors. Ces bulletins sont jetés dans le parquet de la cour. La frayeur exagérant le péril, les assistants se disent l'un à l'autre à voix basse que dix mille hommes vont escalader le palais. Les juges tremblent sur leurs sièges. La séance est un moment suspendue. C'est en vain que le commandant en second du Luxembourg, M. Lavocat, cherche à calmer cette terreur ; c'est en vain qu'il répond du maintien de l'ordre, et représente la garde nationale accourant de toutes parts ; M. Pasquier dans son trouble, entend tout le contraire de ce qu'on lui dit, et, rentrant dans la salle d'audience : (c Messieurs, '« la séance est levée; M. le commandant de « la garde me prévient qu'il ne serait pas « prudent de tenir une séance de nuit. »
La Chambre des députés s'est réunie de son côté, et l'inquiétude n'y est pas moins grande. M. Laffitte essaie d'y rassurer les esprits, en attribuant les mouvements de la capitale à des agitateurs peu nombreux; mais à peine est- il descendu de la tribune, que les députés l'entourent avec des signes
de douleur et d'effroi. M. Dupin aîné s'écrie que puisque la réprésentation nationale est menacée et qu'on parle d'envahir la demeure royale, il faut de la fermeté, et que céder une fois, c'est se résigner d'avance à céder toujours. « Séparons le peuple de ceux « qui veulent l'égarer », ajoute M. Odilon Barrot dans un discours vivement applaudi. Le président se lève à son tour pour inviter la Chambre à reprendre avec calme le cours de ses délibérations. Mais l'agitation était extrême, et nui n'osait arrêter sa pensée sur les orages prévus pour le lendemain.
Il- y avait à Paris, à cette époque, un bravo nommé Fieschi, espèce de scélérat bel esprit, âme basse, cruelle et audacieuse à l'excès. Cet homme, qui n'appartenait à aucun parti, et mêlait une exaltation grossière à une cupidité sans bornes, était cependant né en Corse, pays habité par une noble race, par une raee aussi loyale qu'intrépide. Il avait rassemblé autour de lui quelques misérables dignes de lui servir de soldats, et ils se tenaient prêts pour un coup de main.
Du reste, et en dehors de ces factieux de hasard, recrues de l'émeute, trois partis pouvaient descendre dans l'arène : les légitimistes, les bonapartistes et les républicains.
Les premiers étaient peu redoutables, à cause de leurs grandes richesses. Leur intérêt politique était 'que le gouvernement nouveau fût renversé ; mais leur intérêt social demandait qu'il ne s'écroulât point sous l'effort d'un peuple déchaîné. Exposés à voir leurs fortunes englouties dans la tempête s'ils avaient l'imprudence de l'exciter, ils étaient dans une position singulièrement fausse et contradictoire : conservateurs et factieux à la fois, amis du désordre pourvu qu'il consentit à expirer au seuil de leurs opulentes demeures, révolutionnaires tout pleins de la haine des révolutions, forcés, en un mot, de pousser à l'anarchie avec le désir de ne pas réussir trop complètement.
Quant au parti bonapartiste , composé d'hommes graves, il avait des racines partout^ dans le peuple, dans l'administration, dans l'armée, jusque dans la pairie. Mais il
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avaît ua drapeau plutôt qu'un principe.
C'était là l'invincible cause de son impuissance. Ceux, d'ailleurs, qui étaient naturellement appelés à le guider, avaient déjà une position faite, qu'il leur importait de ménager. C'étaient des généraux de l'Empire, vieux pour la plupart, plus propres aux batailles qu'aux insurrections, et en qui la passion de l'imprévu se trouvait amortie sinon épuisée. Ajoutez à cela que le gouvernement leur avait laissé peu de chose à désirer.
Le parti le plus redoutable était donc le parti républicain. Faible et presque imperceptible au mois de juillet, il s'était depuis rapidement accru. Ses chefs manquaient encore d'expérience ; mais ignorer les obstacles donne souvent la puissance de les vaincre. Si les républicains n'avaient pas toute la science qui se puise dans la pratique des affaires, ils avaient en revanche toute l'énergie et tout le dévoûment qu'on y perd. Il y avait aussi dans leur position cela de favorable qu'ils descendaient la pente de la révolution au lieu de la remonter. Ils agissaient sur le peuple par la générosité de leurs sentiments, et sur les écoles par l'impétuosité de leurs allures. Ils dominaient dans les associations patriotiques. Le goût de la popularité, dont ils étaient les dispensateurs, leur asservissait des personnages influents. Ils tenaient le pouvoir en échec par leur audace, et ils avaient su se créer dans la garde nationale elle-même une position forte. Sentant bien qu'ils s'annuleraient en se dispersant, ils s'étaient fait inscrire de préférence sur les cadres de l'artillerie nationale. Des quatre batteries qui la formaient, MM. Bastide et Thomas commandaient la troisième ; la deuxième, sous les ordres de MM. Guinard et Cavaignac, leur appartenait tout entière ; et ils s'étaient ménagé les moyens d'entraîner les deux autres, bien que, pour combattre leur influence, le duc d'Orléans fût entré dans la première.
Lors du procès des ministres, une association d'hommes tout à fait nouveaux, entreprenants toutefois et résolus, avait pris naissance au sein de l'école de médecine. Des
ouvertures furent faites à la Société des Amis du Peuple. Marcher sur le Palais- Bourbon, s'emparer de la personne des dé* pûtes, proclamer la dictature, tel était le plan proposé. C'était un dix-huit brumaire, moins Bonaparte et des noms connus. De telles propositions eussent été ridicules si l'anarchie, qui était partout, n'eût, rendu réalisables les projets en apparence les plus téméraires. Celui-ci ne trouva dans la Société des Amis du Peuple qu'un accueil ironique. Le fait est qu'aucun parti n'avait alors assez de consistance pour prendre l'initiative d'une seconde révolution. Cette initiative ne pouvait venir que du peuple, dans le cas ou l'irritation produite par le procès des ministres le pousserait à un soulèvement semblable à celui de juillet. Suivre le mouvement, le seconder; mettre à la disposition de la multitude, s'il le fallait, des armes et des canons;
surtout préparer le lendemain , les plus
hardis ne pouvaient sans extravagance oser davantage. Les républicains ne conspiraient donc pas, ils se tenaient prêts.
Quoi qu'il en soit, ils étaient devenus l'objet d'une surveillance active, qu'appuyait un système persévérant d'insinuations malveillantes et de calomnies. Comme leur influence était grande dans l'artillerie de la garde nationale, dissoudre ce corps était depuis quelque temps un des plus ardents désirs de la Cour. Et loin de combattre ce projet, le comte de Pernety, colonel de l'artillerie, ne songeait déjà qu'aux moyens de le réaliser promptement. Le 19 décembre, le général Lafayette, apprenant de M. de Montalivet, frère du ministre de l'intérieur, qu'un complot était formé dans le but d'enlever les pièces de canon, avait envoyé M. Francis de Corcelles en prévenir M. Godrefroy Cavaignac et ses amis. Ceux-ci, qui entendaient parler depuis quelques jours d'une conspiration bonapartiste, avaient promis de prendre leurs mesures ; et dans la journée même, M. Cavaignac, au Louvre, avait jeté sur une table d'écarté un paquet de cartouches, que les artilleurs de la 2* batterie s'étaient partagé. A cette nouvelle, les hommes du Châ-
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teau éprouvent ou feignent d'éprouver une frayeur extrême. On répand les suppositions les plus odieuses, les plus gratuites, parmi ceux des artilleurs qui n'ont pas des opinions républicaines; on les amène à convenir entre eux d'un signe particulier de reconnaissance ; des promesses d'argent sont faites ; de l'argent est distribué; enfin, un ancien militaire, nommé Bicheron, s'engage, dans un entretien avec le général Rumigny, à former une bande d'hommes déterminés pour enclouer les pièces au premier mouvement.
Le roi, au milieu de cette tourmente, conformait aux besoins de sa politique la manifestation de ses espérances ou de ses craintes. Il témoignait des appréhensions à ceux dont trop de sécurité aurait endormi le zèle, et montrait au contraire beaucoup d'assurance devant ceux qui, plus spécialement compromis, pouvaient redouter le dénoûment.
Ainsi, tandis qu'il écrivait lettres sur lettres à M. Laffitte, pour lui apprendre qu'un complot se formait dans l'artillerie ; qu'il s'agissait pour les conspirateurs de livrer les canons au peuple ; que la situation était grave ; il avait avec M. Madier de Montjau des conversations où il apportait un visage souriant et des paroles confiantes. L'effervescence populaire dont on lui parlait p<araissait lui causer peu de souci ; il affectait même de s'en réjouir, et, dans son langage qu'il aimait à faire descendre aux formes d'une familiarité pittoresque, il comparait les élans du peuple à certains mouvements auxquels les maquignons reconnaissent la vigueur d'un étalon.
Cela ne l'empêchait pas de tout préparer pour une répression prompte. Au fond, il était peut-être bien aise de se poser devant l'Europe comme un roi conservateur, lui qui jusque-là n'avait été, à l'égard des autres monarques, que le représentant couronné d'une révolte heureuse.
Une seule chose l'inquiétait : il se croyait mal secondé. Toute révolution éveille chez les subalternes l'esprit d'aventure, et crée par conséquent, chez les ambitieux que la fortune a salués, une certaine disposition à
ne voir partout que trahison et complots. Une défiance excessive régnait à la Cour de Louis-Philippe ; et le besoin de contrôle qui en résultait, avait fait naître plusieurs polices diverses dont les rapports se croisaient, se contredisaient les uns les autres, et rendaient tout incertain. C'étaient à chaque instant des récits absurdes ou mensongers et mille dénonciations n'ayant d'autre motif que la nécessité, pour les dénonciateurs, de gagner leur salaire en prouvant leur importance. C'est ainsi que le général Fabvier avait été désigné à la Cour comme un homme qui nourrissait des projet dangereux. On lui avait, cependant, confié le soin de veiller sur la vie des ministres de Charles X, peutêtre pour déconcerter, en lui imposant des obligations d'honneur, les pensées inquiètes qu'on lui supposait.
M. Taschereau , secrétaire général de la préfecture de la Seine, était aussi soupçonné de connivence avec les républicains. Il fut appelé au Château, demanda qu'on le confrontât avec ses accusateurs, et offrit sa dér mission. On la refusa : on attendait que la crise fût passée.
Mais nul n'inspirait plus de défiance que M. TreilKard, préfet de police. Et cette défiance allait si loin, qu'un jour, sans l'intervention officieuse de M. Laffitte, le préfet de police aurait été arrêté jusque sur les marches du Palais-Royal.
Il est vrai que M. Treilhard concourait, comme fonctionnaire, au succès d'une politique dont il ne pénétrait pas le sens caché. Dans la proclamation qu'il publia le 20 décembre, on remarquait ce passage : « Ci- « toyens,vous ne pouvez l'ignorer, nos ennei< mis ont, dès longtemps, marqué l'issue de « ce procès comme Técueil où l'ordre public (( viendrait se briser. Déjà ils avaient compté (( sur les rigueurs de Thiver ; mais votre pa- « tience a trompé leur coupable espoir, « comme votre courage les avait confondus « en juillet. » Rien n'était plus propre que ces paroles à retenir le peuple soulevé. Mais elles ne pouvaient guère obtenir l'approbation de la Cour, qui, toujours préoccupée
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des nécessités de la politique extérieure, tenait bien plus à remporter une victoire sur les républicains qu'à compléter celle qu'on avait remportée, en juillet, avec leur concours. Pour les hommes habiles du jégime nouveau, l'essentiel était dedompter ce qu'ils appelaient l'anarchie, ou plutôt, de paraître la dompter. Or, cette politique était ma) servie par des magistrats qui, comme M. Treilhard, rejetaient de préférence surles vaincus de juillet, c'est-à-dire sur les anciens conservateurs, ta responsabilité des troubles.
M. Odîlon Barrot, de son côté, avait, publié une proclamation, et elle contenait des menaces. « Je déclare, disait le préfet de la (I Seine, que le premier acte d'agression « serait considéré comme un crime ; s'il se u rencontrait au milieu de nous un homme n assez coupable pour attenter à la vie de « ses concitoyens, qu'il ne se considère pas « comme soumis aux chances d'un combat, •I il sera simplement un meurtrier, et jugé « comme tel par la cour d'assises, selon la (I rigueur des lois. » C'était invoquer contre les agresseurs, hommes du peuple, cette inflexible sévérité de la loi, dont, en ce moment même, 11 était question de préserver les agresseurs du mois de juillet, ministres et grands seigneurs. Un tel langage aurait donc pu trouver grftce auprès des courtisans ; mais ils ne pardonnaient pas h M. Odilon Barrot d'avoir dit dans la même proclamation : « Sorti de vos rangs, en parfaite '< sympathie d'opinions et de sentiments avec « vous, ce que vous éprouvez, je l'éprouve, te Je ne suis étranger ni à votre impatience i< de voir se réaliser, au milieu de nous, des <' institutions promises, ni à vos justes H ressentiments, ni au besoin populaire « d'une grande riparalioo, mais la répa- « ration que notre généreuse nation avuit « le droit d'exiger est -elle donc eeu- « lement dans le sang de quelques mal- « heureux?» M. Odilon Barrot parlait de promesses dont il attendait l'exécution. Celait assez pour qu'à la Cour on le considérât presque comme un factieux. Et pourtant, il résistait à la fougue de quelques-uns des
hommes qui l'entouraient. « Le moment est « favorable, lui disait-on, pour faire des " conditions et réclamer des garanties. La " royauté nouvelle a besoin de nous. Hett( tons un prixànotreconcours.La politique « le commande, et les intérêts de la liberté H l'exigent, h Ce langage était particulièrement celui de M. Taschereau, esprit net et pratique. Mais la loyauté de M. Odilon Barrot était excessivement timide. Novice dans les affaires, et tremblant de violer les lois
J. B. s. Oaye. vicomte de Marligoac.
de la discipline administrative, il chancelait entre ses devoirs de fonctionnaire public et ses convictions de citoyen.
Ainsi, l'anarchie était dans le pouvoir aussi bien que dans la société.
La garde municipale, dont les rangs s'étaient ouverts à un grand nombre de combattants de Juillet, paraissait peu disposée à s'aimer contre le peuple. On n'avait plus de gendarmes. Les soldats, on leur avait trop répété en juillet que tirer sur le peuple est un crime, pour qu'on pût compter sans
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réserve sur leur appui. La Cour devait donc attendre avec impatience le terme de la crise.
On y touchait. Il ne restait plus que quelques formalités à remplir. Quoique membre de la commission d'accusation, M. Madier de Montjau avait pris parti pour la clémence : on le savait. Quant aux pairs, leur décision n'était pas douteuse. Seulement, il fallait leur rendre facile l'accomplissement de leur rôle; il fallait, par des éloges habilement calculés, donner au jugement qu'on espérait l'éclat d'une décision souveraine, exceptionnelle, sans appel. C'est ce que M. Madier de Montjau comprit parfaitement. Devant la Cour des pairs, il représentait un des trois pouvoirs de TÉtat. 11 pensa que son langage pouvait avoir quelque influence sur l'opinion publique, et il résolut de faire en termes solennels l'apologie des juges, pour montrer quel respect était dû à l'arrêt qu'ils allaient rendre.
Le roi fut mis dans la confidence de ce projet, et il en ressentit une satisfaction inexprimable. Il prit les mains de M. Madier, les serra dans les siennes avec efl'usion, et lui prodigua, en paroles flatteuses, les marques de sa royale reconnaissance.
La journée du 21 décembre devait être décisive. Aussi le gouvernement avait-il pris des mesures formidables. La rue de ïournon, la rue de Seine, la rue des Fossés- Monsieur-le-Prince, étaient remplies d'hommes armés, ainsi que les places Saint-Michel, de rOdéon et de l'École- de-Médecine. Six cents hommes de la garde nationale de la banlieue et deux escadrons de lanciers avaient été placés à la porte du Luxembourg, du côté de l'Observatoire. Deux bataillons de ligne couvraient la grande avenue. Le jardin était occupé par la garde nationale. En un mot, tous les abords du palais avaient été rendus inaccessibles à la multitude, et plus de trente mille baïonnettes brillaient sur la rive gauche de la Seine. Autour de cette armée bourdonnait une foule immense.
L'audience ayant commencé, les accusés furent introduits. Les nombreux specta-
teurs qui remplissaient les tribunes étudiaient avec curiosité sur le visage des anciens ministres l'impression des scènes dont ils étaient l'occasion et le sujet. Ils ne parurent pas plus émus que les jours précédents. On remarqua même que M. de Chantelauze avait perdu de sa langueur. M. Madier de Montjau s'avança. Il était fort souffrant. Il refusa néanmoins de parler assis. Dans son discours, il sut masquer avec beaucoup d'art par la véhémence des attaques l'indulgence des conclusions. U reprocha énergiquement à la défense d'avoir été fiëre, provocatrice, agressive; d'avoir dénaturé le caractère des événements de juillet en les faisant considérer comme l'inévitable résultat des vices de la Charte et la preuve d'une incompatibilité absolue entre la dynastie de Charles X et la nation. A l'énumération des obstacles sans nombre qui, selon les défenseurs, n'avaient laissé à la royauté d'autre ressource qu'un coup d'Etat, il opposa le tableau animé des tentatives dont la Restauration s'était gratuitement rendue coupable envers la liberté. Il se déclara surpris et presque indigné que les défenseurs n'eussent témoigné, au nom de leurs clients, d'autre regret que celui de la bataille perdue. Quand il en vint à l'histoire des malheurs nés de la violation des lois, il raconlA cette histoire telle qu'elle était : tragique et sanglante. Mais, à mesure qu'il approchait des conclusions , son langage devenait moins sévère et sa pensée moins précise. Il termina par ces paroles significatives : « Ce n'est pas seulement par votre position, « messieurs, que vous êtes élevés au-dessus « de toutes les magistratures, c'est encore (( plus par cette sagesse et cette expérience « politique à laquelle rien ne peut suppléer « dans une telle cause et au milieu de si « vives passions. Aussi, messieurs, quel que « soit votre arrêt, il subjuguera notre con- « viction. Nous nous plaisons à vous ofi'rir M l'hommage solennel de cette respectueuse « confiance qui est le plus beau de vos « droits, et que nous avons regardé comme « le premier de nos devoirs. » M. de Mar-
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tignac répliqua d'une manière touchante, et retomba épuisé sur son siège. M. Sauzet garda le silence par fatigue. MM. Hennequin et Crémieux ajoutèrent quelques paroles à l'improvisation de M. de Martignac. Alors, M. Bérenger se levant au nom des trois commissaires, dit d'une voix grave : (( Pairs de France, notre mission est finie, « la vôtre commence. L'instruction est sous « vos yeux. Le livre.de la loi y est aussi. « Le pays attend, il espère, il obtiendra « bonne et sévère justice. » Aces mots, le président ordonne qu'il en sera délibéré. Les accusés se retirent, et le public s'écoule profondément préoccupé.
Une voiture attendait les ministres à la porte du guichet du petit Luxembourg. Elle les reçut tous les quatre, et s'avança d'abord lentement à travers la garde nationale. Mais parvenue à l'extrémité de la rue Madame, ou l'attendait une escorte de deux cents chevaux commandée par le général Fabvier, elle prit avec une extrême vitesse la route de Vincennes. M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, et le lieutenant-colonel Lavocat galopaient à la portière. Il était aisé de plonger dans cette voiture, simplement fermée de glaceâ, et l'on craignait tout de la colère du peuple. On n'eut garde de traverser Paris, et l'on gagna rapidement les boulevards extérieurs en évitant le faubourg Saint- Antoine.
La nouvelle de cette fuite, répandue dans Paris, y produisit une sensation extraordinaire. Le bruit avait couru d'abord que les ministres venaient d'être frappés d'une condamnation capitale, 'et l'on avait vu, sur la place Saint-Michel, la garde nationale en témoigner sa joie. Mais lorsqu'à l'annonce d'une condamnation a succédé celle d'une fuite, l'indignation s'empare de toutes les âmes. La foule, s'avançant en colonnes ser^ rées, cherche à se faire jour au travers de3 bataillons qui environnent le palais.
La garde nationale tient ferme, et les baïonnettes sont croisées. Le peuplé irrité crie de toutes parts : Mort aux ministres ! s'enivre de ses propres clameurs, et ne
voit plus dans ces soldats-citoyens qu'on lui oppose qu'une garde prétorienne. Euxmêmes, pour la plupart, ils sont en proie aux sentiments les plus divers. La protection accordée aux accusés les exaspère ; la crainte du pillage les possède. Un rassemblement d'hommes, armés de gourdins, s'est formé sur la place du Panthéon. M. François Arago accourt à la tête d'une compagnie. Il veut haranguer la foule, mais elle ne lui répond que par ces cris : Au Luxembourg ! Au Luxembourg ! Mort aux ministres ! M. Arago cherche à calmer les plus ardents. « Nous sommes de la même « opinion, leur dit-il. — Ceux-là, crie une ce voix, ne sont pas de la même opinion, « dont l'habit n'est pas de la même étoffe. » La querelle s'échauffe ; M. Arago reçoit un coup violent dans la poitrine, et no parvient qu'à force d'énergie et de patience à contenir les groupes de plus en plus menaçants. Sur un autre ppint, le général Lafayette se présente, plein de confiance dans l'autorité de son noion. Il engage les groupes à se dissiper : c'est en vain. « Je ne recon- « nais pas ici, dit-il, les combattants de « juillet. — Je le crois bien, lui répond un « homme du peuple, vous n'étiez pas parmi « eux.»
Cependant un coup de canon retentit. Il apprenait au roi que les captifs de Vincennes étaient en sûreté. Les républicains, réunis dans la rue Dauphine, croient entendre le signal, et ils se précipitent vers le quai, en criant: aux armes! Une grande masse de peuple les suivait, et ils comptaient sur les pièces de canon, dont leurs camarades disposaient dans la cour du Louvre. Mais les grilles en avaient été fermées, et toute communication était coupée entre les artilleurs et le peuple.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu. Seulement, des rixes avaient éclaté. Le comte de Sussy, colonel de la onzième légion, avait été frappé, au sortir du palais du Luxembourg, de deux coups de maillet dans la poitrine ; le sergent Dehay reçut un coup de couteau ; un garde national, dans la rue
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Tirechappe, fui frappé d'un stylet ; on tira un coup de pistolet entre le quai des Augu»lins et le Pont-Neuf, et des blessures furent faites avec des fleurets démouchetés. Mais là se bomèrenl les accidents de cette grande bataille & laquelle on s'attendait.
Ainsi, une foule innombrable venait de descendre sur la place publique; la colfere était dans les coeurs ; des cris de vengeance remplissaient les airs ; les partis s'agitaient, sinon pour diriger les passions de la multitude , au moins pour en mettre, à profit l'explosion ; et c'est à peine si, durant plusieurs heures d'attente mortelle , quelques gouttes de sang avaient coulé.
L'histoire n'offre peut-être pas de plus étonnant spectacle. Pour le comprendre , il faut se rappeler qu'en France les destinées du peuple avaient toujours été subordonnées à celles de la bourgeoisie. Toujours , si ce n'est en ) 793, époque exceptionnelle, époque sublime, etTroyable et sans nom, les hommes du peuple avaient combattu pour le compte de la bourgeoisie et à sa suite. La révolution de juillet elte-mème n'avait été que l'effet do cette alliance tacite et sans conditions. Ici, pour la première fois, les deux puissances se rencontraient face k face, et elles s'arrêtaient , étonnées de se trouver enae-
Cependant la nuit est venue. Des feux s'allument dans les rues et sur les places. La garde nationale bivouaque comme sur un champ de bataille. Soit crainte, soit prévoyance, la plupart des habitants de ce quartier, devenu un camp, placent des lampions à leurs fenêtres. Réunis dans la galerie de Rubens, les pairs délibèrent.
La délibération devrait durer plusieurs jours , si les formes ordinairesétaientsuivies ; mais le»
moments sont précieux ; les juges, du haut dea croisées du palais, peuvent voir briller de nombreux faisceaux d'armes: il faut absolument que l'arrêt soit prêt dans la soirée.
Soutenus par ce point d'honneur, hypocrisie de la crainte , ils ont tous été fidèles à l'appel; mais à mesure que le dénoùment approche, le courage les abandonne. Au moment où l'arrêt va être prononcé, ils se précipitent en tumulte vers la porte de la salle. «C'est indécent, s'écrie « M. Pasquier. Qu'on ferme les portes : l'au- « dience n'est que suspendue. » Inutile avertissement! l'effroi est parmi les juges. Ils prennent des déguisements divers et se dérobent par de secrètes issues. A dix heures, M. Pasquier entre dans la salle d'audience. Elle est presqu' entièrement déserte. Juges, accusés, spectateurs, tous ont disparu. Le lustre à demi éteint ne jette plus sur les
Henaeqi -1840.)
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L«a Uiaistree pmoDoiers au Petit-Luiem bourg.
(D'après une gravure du temps.)
banquettes vides qu'une clarté douteuse.
C'est au milieu de la solitude et des ténèbres que M. Pasquier prononce l'arrêt qui condamne tous les accusés à la prison perpé- - tuelle, et ù-appe le prince de PoHgnac de mort civile *.
En marge de cet arrêt, la main d'un baut personnage avait écrit au crayon : « Tâcher « d'indiquer d'une manière plus précise que i( le roi Charles X est le seul auteur des mal- V heurs qui^ pendant trois jours, ont désole' i( Paris *. »
Ce fut à Vincenoes que les accusés apprirent leur condamnation. Apres la lecture de l'arrêt, M. de Chantelauze dit à M. de Guer-