Voir aui documenta hialorïqneE
2. Ce fait singulier ■ été révélé par M. Briffault, qui a tenu entre ses maias la minute de l'arrêt, immédiatement aprèi 1« pronouoé.
Don-ftanville : « £h bien, -mon cher, nous « aurons le temps de faire des parties d'écbecs. » M. de Chantelauze avait trop d'esprit pour prendre à la lettre sa condamnation et celle de ses collègues. Plus naïf dans sa loyauté, M. de Polignac parut vivement aifecté. Loin de savoir gré à la Cour des pairs de tant d'indulgence, il se considérait comme une victime innocente de la fureur des haines de parti.
L'arrêt ne fut pas plutôt connu à Paris, que tout s'y agita d'une manière terrible. La Cour était au comble de la joie. Elle ne connaissait pas tous ses dangers. L'indignation était passée du peuple à la garde nationale, qui se voyait jouée. Nous nous sommes armés, disait-on dans les rangs, pour maintenir l'ordre, pour faire respecter la loi ; mais non pour protéger des coupables et faciliter
LOUIS BLANC
à la paîrie le moyen de condamner la révolution de juillet en épargnant à ceux qui Tout provoquée un châtiment trop mérité. Et en disant ces mots, les uns jetaient leurs fusils, les autres brisaient leurs sabres jusque sur les bornes du palais. Les gardes rentrèrent dans leurs foyers, sous l'impression des plus sinistres pressentiments. La ville était illuminée, et les familles passèrent la nuit dans d'horribles angoisses, car on prévoyait la guerre civile pour le lendemain.
L'intérieur du Louvre avait, surtout, un aspect menaçant. Pour contenir les artilleurs de la 2' batterie que les gens du roi soupçonnaient de vouloir livrer les pièces au peuple, on avait fait entrer dans la cour, par la rue du Coq-Sain t-Honoré, des troupes qui furent placées dans la partie latérale gauche, et qui étaient munies de cartouches. Ces précautions ayant paru insuffisantes, on fit aussi venir dans la cour du Louvre des compagnies de la garde nationale, et M. de Rumigny, aide-de-camp du roi, envoya des caisses de cartouches au commandant du Louvre, M. Carrel. De leur côté, les artilleurs i4publicains avaient leurs mousquetons chargv^s. Pleins de colère, de bravoure et de généro* site, ils se tenaient prêts à faire le sacrifice de leur vie. Mais la division n'existait pas seulement entre ht garde nationale et l'artillerie, elle existait au sein de l'artillerie ellemême. La deuxième batterie était républicaine, ainsi qu'une 'partie de la troisième : quant à la première et à la quatrième, elles étaient en général dévouées au gouvernement et à la dynastie . La veille , le commandant Barré était allé prendre les ordres du colonel. « L'on sait, lui avait dit M. de Pernety, « que le peuple doit marcher sur nos pièces, « pour tenter de les enlever. Il faut les ger- « ber, les enclouer, en ôter les S, si le pence pie pénètre dans le Louvre. — Gerber les « pièces, les enclouer, avait répondu M.^Bar- « ré, ce serait insulter Tartillerie; mais on « peut enlever les S.» Et il s'était chargé de cette mission. Il l'accomplit, en effet, dans la soirée du 21. Tout à coup le capitaine Bastide arrive dans la cour, et s'avançant vers
la 3* batterie, il lui ordonne de sortir du carré. Elle s'ébranle à cet ordre. Alors, le commandant Barré s'approche du capitaine, et lui jdit vivement : c( Qui commande ici ? « Est-ce vous ou moi ? — Je ne vous connais « pas, répond M. Bastide avec énergie; et, « si vous ne remettez à Tinstant les S que « vous avez fait enlever, je me porte à « quelque extrémité. » La situation était critique : quelques mots de plus et le sang allait couler. Déjà des canonniers de la 4* batterie menaçaient M. Bastide ; ceux de la 3*, le sabre à la main, se disposaient à le défendre : le commandant Barré fit rapporter les S, et courut remettre son commandement au colonel, qui refusa de le recevoir. A tout instant, la lutte pouvait s'engager. Une proclamation républicaine, rédigée par le maréchal-des-logis-chef de la 2* batterie, et lue sur une table du corps-de-garde par un artilleur, fut déchirée par un autre : on pensa en venir aux mains. Les propos les plus étranges circulaient. Les allées et venues de quelques officiers recevaient une interprétation inquiétante. Le soupçon était dans les esprits ; et, à la lueur des feux, brillant dans la cour, sur la neige amoncelée, on lisait la défiance sur tous les visages. Des hommes couverts de manteaux parurent vers le mi-* lieu de la nuit ; ils traversèrent en silence les rangs de la garde nationale, et allèrent se mêler aux artilleurs. C'était le fils aîné du roi, suivi de quelques courtisans. Il était venu sans doute juger par lui-même de la disposition des esprits et animer par sa présence ceux qu'il croyait fidèles à la fortune de son père.
Le 22 décembre, les journaux ayant pro* page dans tous les quartiers de la capitale l'arrêt rendu par la Cour des pairs, l'agita^ tion recommença, et avec un caractère bien plus alarmant encore que la veille. Un drapeau noir fut déployé sur la place du Panthéon. Autour du Palais-Royal, autour du palais du Luxembourg, la foule s'entassait en poussant des clameurs confuses. Le tam^ bour appelait partout la garde nationale sous les armes. Mais elle était épuisée de veilles^
HISTOIRE DE DIX ANS
de fatigues, et mécontente. Dans ce danger, on eut recours aux écoles. Leur popularité était fort grande depuis le mois de juillet, et, en cette occasion, le gouvernement pouvait compter sur leur appui. Imbus des doctrines peu savantes du libéralisme, et animés d'une générosité de sentiments, qui ne laissait guère place aux calculs d'une politique profonde, les étudiants n'avaient vu, pour la plupart, que le côté chevaleresque de la question soumise à la France. D'ailleurs, on avait parlé de pillage, et ils pensaient qu'il serait beau, de leur part, après avoir en juillet défendu la liberté, de se précipiter de nouveau dans la rue pour défendre Tordre! On conçoit tout ce que devait avoir d'attrayant pour de jeunes hommes ce rôle modérateur qui semblait ajouter à leur importance et attribuer à leur jeunesse les vertus de l'âge mûr. Ils se réunirent donc, firent une adresse qu'ils publièrent avec l'autorisation expresse du préfet de la Seine, se formèrent en bataillons civils, et, mêlés à la 12' légion, se mirent à parcourir la ville, demandant respect pour la loi, prêchant le calme, et invitant la multitude à rentrer dans ses foyers. Les élèves de l'École polytechnique avaient revêtu ce magnifique uniforme que, cinq mois auparavant, les hommes du peuple couraient saluer avec enthousiasme. Les élèves des autres écoles, pour se faire reconnaître, portaient leurs cartes à leurs chapeaux. Suivaient dix ou douze mille ouvriers qui, comprenant à peine les intentions des jeunes gens qui leur servaient d'avantgarde, faisaient retentir l'air de provocations et de menaces. Ainsi avaient reparu dans le Paris moderne ces processions de puissants écoliers par où s'était jadis manifestée l'anarchie du moyen âge. Car, jusque dans cette mission de paix adoptée par les étudiants, il y avait \in principe de désordre.
La Cour le sentait bien sans doute ; mais sa politique étant alors une politique d'expédients, elle ne repoussait rien de ce qui pouvait lui faire gagner du temps, et conduire sa destinée jusqu'au lendemain.
Aussi, lorsque la députation des écoles
vint au Palais-Royal, le roi l'accueillit avec beaucoup de grâce, et la renvoya charmée de la simplicité affectueuse de ses manières.
Dans toute civilisation fausse ou imparfaite, le peuple, pour marcher au combat, a besoin d'avoir des chefs qui ne soient pas sortis de ses rangs. Les positions supérieures ont beau peser sur lui, il est dans sa nature, après en .avoir envié Téclat, d'en subir volontiers l'empire. Au mois de décembre, la foule n'attendait peut-être que des chefs en habit bourgeois. Gomme il ne s'en présentait point, et qu'elle trouvait au contraire pour contradicteurs tous ceux qui portaient un costume différent du sien, elle fut aussitôt déconcertée et se dissipa, son plus sérieux embarras étant de n'avoir à compter que sur elle-même.
Le soir, tout était rentré dans l'ordre, selon le langage des dominateurs du jour. La ville était illuminée comme la veille ; mais, chez les heureux, les sombres préoccupations avaient fait place à une sorte de joie fanfaronne et grossière.
Entre le péril qui cesse et la sécurité qui commence, il est un court moment où l'on peut se donner le mérite du courage sans en courir les mauvaises chances. Le roi avait, pour saisir ce moment, un tact admirable. Dans la soirée du 22 décembre, accompagné de six laquais portant des flambeaux et d'un grand nombre de courtisans, il descendit dans la cour de son palais, où se pressaient quelques centaines de curieux. Et le Journal des Débats ne manqua pas de dire, en racontant cette démarche : « Son peuple le voyait, le touchait, et sem- « blait lui demander pardon de tous les « excès commis en son nom. » Avant la ré* volution de 1830, les formules de l'adulation n'étaient certainement pas plus serviles; mais les hommes qui, comme MM. de Lafayette, Odilon Barrot, Dupont (de l'Eure), s'indignaient du langage des nouveaux courtisans, comprenaient mal les nécessités de la monarchie qu'ils avaient voulue.
Le lendemain, 23 décembre, M. Dupin aîné proposait à la Chambre des députés de
LOUIS BLANC
voter de< remerclments à la garàe nationale de Paris ; et M. LafGtte, président du Conseil, demandait qu'on vot&t aussi des remerclments à la jeunesse des écoles. Mais on avait publié, au nom des étudiants, des proclamations qui exprimaient le vœu de voir la liberté garantie quand l'ordre aurait été rétabli. Les députés du centre laissèrent percer le mécontentement queleurinspiraient ces conditions mises par la jennesse k son concours. La proposition de M. L^ftitte fut
QéDëriil Georges Monton, con (1770-18380
accueillie, cependant. Mais les étudiants, irrités, réclamèrent hautement la responsabilité des proclamations blftmées par le centre; et rappelant ce qu'ils avaient fait au mois de juillet pour cette liberté qu'on leur marchandait, disaient-ils, et qu'ils avaient payée argent comptant, ils repoussèrent avec dédain les remerclments de la Chambre.
La Cour s'émut faiblement de cette opposition tardive, et donna ordre à ses journaux de traiter en écoliers mutins ceux dont, la veille, elle avait artidcieusement glorifié la sagesse.
Pour ce qui est de M. de Lafayette, que dire de son r6Ie dans ces récentes commotions ? Candide comme un enfant, quoique vieilli au milieu des luttes politiques, nul n'avait autant que lui contribué à un dénouement qui devait être le tombeau de ses plus chères espérances. Vainement quelques-uns de ses amis l'avaient-iU supplié de regarder au fond des choses, de se défier de la Cour, de ne pas attendre, pour dicter des conditions, que le trftne pût se passer de son appui; à ces exhortations et à ces prières il n'avait cessé de répondre que son plus pressant devoir était d'empêcher la révolution de juillet de se déshonorer; qu'il serait toujours temps pour lui de venir en aide à la liberté en péril, et qu'il répugnait à sa loyauté d'abuser, k l'égard de la Cour, du besoin qu'elle avait de lui. Jamais l'aveuglement ne fut poussé si loin, mais il est juste de reconnaître qu'il s'y mêla une pensée généreuse. M. de Lafayette n'ignorait pas le coup qu'il allait porter de ses propres mains à sa popularité, et pour un homme tel que lui, le sacrifice était immense. Ce sacrifice, cependant, il le fit sans hésitation et avec une sérénité touchante. Dans son ordre du jour du 19 décembre, il avait dit que ses frères d'armes le retrouveraient ce qu'il fut à dixneuf ans : « l'homme de la liberté et de « l'ordre public, aimant sa popularité « beaucoup plus que sa vie, mais décidé à « sacrifier l'une et l'autre plutftt que de « manquer à un devoir ou de sonlfrir un « crime. » Avec une intelligence plus élevée, U. de Lafayette aurait compris qu'un homme politique n'a pas le droit de renoncer légèrement à sa popularité ; que c'est une force dont il est tenu de rendre compte à son pays; qu'il se doit de la ménager, dans l'intérêt public ; et que, s'il y a bassesse d'àme à se la proposer pour but, il y a faiblesse d'esprit, quand on la possède, à ne la point considérer comme un instrument.
L'imprudence de M. de Lafayette était donc inexcusable; il en fut cruellement puni. Le 24 décembre, alors que la ville
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encore émue, quoique calmée, attestait la grandeur du service qu'il venait de rendre à la royauté, le titre de commandant général des gardes nationales du royaume fut aboli par la Chambre des députés. On destituait Lafayette. Plusieurs amendements avaient été présentés pour faire consacrer en sa faveur une exception à la règle : ils furent tous rejetés Tun après l'autre. Le ministère vint à son tour proposer qu'on laissât le roi libre de conférer à M. de Lafayette, par une ordonnance nouvelle, le commandement honoraire. Proposition dérisoire par laquelle le gouvernement semblait, en la voulant justifier, confesser son ingratitude !
Il est certain que l'autorité dont on dépouillait M. de Lafayette était exorbitante. Son ami, M. Eusèbe Salverte, l'avait hautement déclaré à la tribune. Lui-même, il avait avoué autrefois que le commandement irresponsable de toute la bourgeoisie armée du royaume ne pouvait être confié à un simple citoyen, sans danger pour les libertés publiques. Mais il était singulier qu'on ne se fût aperçu des inconvénients de son pouvoir que le lendemain du jour où il venait d'en faire, à ses risques et périls, un usage aussi profitable aux Chambres, au ministère, à la royauté.
Il y avait dans ce rapprochement quelque chose de bizarre à la fois et d'odieux. Pourquoi, d'ailleurs, pendant tout le cours du procès des ministres, avait-on laissé croire à Lafayette que son commandement ne finirait qu'avec sa vie ? Pourquoi avait-on mis tant de soin à résoudre la question de cette sorte, et dans la première commission nommée pour Texamen du projet de loi sur la garde* nationale, et dans le Conseil du roi auquel fut porté le projet que cette commission venait d'élaborer? On avait donc trompé le vieux général ? On n'avait donc si longtemps caressé son amour-propre, que pour le compromettre au service d'une politique qui n'était pas la sienne, sauf à le destituer après l'avoir compromis ! Voilà ce que pensèrent, ce que dirent à haute voix
tous les amis de* M. de Lafayette, et ce qu'on répéta bientôt partout dans le public.
M. de Lafayette était absent de la Chambre au moment du vote dont il avait été l'objet. Pour le frapper, on ne l'avait ni averti ni attendu. Quand il apprit la résolution de ses collègues, il se sentit blessé jusqu'au fond du cœur, et, comme la destitution qui l'atteignait n'était pas directe et littérale, il envoya sur-le-champ au roi sa démission. Gentilhomme même dans son dépit, il n'eut garde de laisser percer dans sa lettre au monarque la profondeur de ses ressentiments. Peut-être aussi était-il bien aise de mettre à une dernière épreuve l'affection que lui devait Louis-Philippe.
Voici la réponse que le roi lui adressa le lendemain, 25 :
« Je reçois à l'instant, mon cher général, « votre lettre qui m'a peiné autant que « surpris par la décision que vous prenez. Je (( n'ai pas encore eu le temps de lire les a journaux. Le conseil des ministres s'as- « semble à une heure : alors je serai libre, « c'est-à-dire entre quatre et cinq que « j'espère vous voir et vous faire revenir « sur votre détermination. »
Cette. lettre parut inexplicable à M. de Lafayette. Il savait que le roi prenait une part active aux affaires publiques ; qu'aucune mesure importante n'était adoptée par ses ministres, sans qu'il l'eût connue et approuvée. Que signifiait donc cette phrase : Je n ai pas encore en le temps de lire lesjottr^ naux? Le roi se disait surpris de la décision du général ! Mais cette décision, de sa part, n'avait rien de spontané : elle n'était que le résultat nécessaire de sa soumission aux volontés de la Chambre. A cause de ces obscurités, la lettre de Louis-Philippe, au lieu de calmer M. de Lafayette, ne fit qu'ajouter à son irritation.
Aussi bien, il était entouré d'hommes qui cherchafent à aigrir en lui le sentiment de son injure : les uns par dévouement à sa personne, les autres par ilatterie, quelques-uns par patriotisme et pour l'engager irrévocablement dans la cause du peuple.
LOUIS BLANC
Il se rendit, pourtant^ au Palais-Royal. Louis-Philippe le reçut avec les plus vifs témoignages d'affection, marqua son regret des défiances de la Chambre, et blâma la maladresse de ses ministres. Mais, écartant de Tentretién tout ce qui lui était personnel, le général parla de la liberté menacée, de la révolution mal comprise, du gouvernement égaré dans de fausses voies. C'était rompre définitivement avec la Cour.
L'atlitude de M. de Lafayette prouvait assez qu'il avait pris son parti, et qu'il résisterait d'autant plus qu'on ferait plus d*eiforts pour le ramener. Le président du Conseil, le ministre de l'intérieur, un aide-de^camp du roi, M. de Laborde, M. de Schonen, allèrent successivement le presser de garder, non le commandemant des gardes nationales du royaume, mais celui de la garde nationale de Paris. « Songez-y-bien ! lui dit (( M. Laffitte, aujourd'hui, et en uniforme, « vous êtes le premier citoyen du royaume. <( Demain, confondu avec la foule, vous ne « seriez plus, en combattant le pouvoir, que « le premier des anarchistes. »
Ainsi qu'on l'avait dû prévoir, ces tentatives furent vaines; mais elles semblaient rejeter tous les torts de la rupture sur l'obstination et l'orgueil de Lafayette. Ses ennemis en profitèrent pour le calomnier ; sa destitution ne fut plus qu'une démission toute volontaire, fruit d'une humeur chagrine, et on triompha doublement, à la Cour, et de sa retraite et de la couleur qu'on était parvenu à lui donner.
Le 26 décembre la proclamation suivante fut publiée :
« Braves gardes nationaux, mes chers c< compatriotes,
« Vous partagerez mes regrets, en apprête nant que le général Lafayette a cru de- « voir donner sa démission. Je me flattais « de le voir plus longtemps à votre tête, ani- « mant votre zèle par son exemple et par le « souvenir des grands services qu'il a renc< dus à la cause de la liberté. Sa retraite « m'est d'autant plus sensible, qu'il y a
« quelques jours encore, ce digne général « prenait une part glorieuse au maintien de (< l'ordre public, que vous avez si noblement « et si efficacement protégé pendant les « dernières agitations. Aussi ai-je la conso- « lation de penser que je n'ai rien négligé « pour épargner à la garde nationale ce qui « sera pour elle un sujet de vifs regrets, « et pour moi-même une véritable peine. »
« Louis-Philippe. »
L'effet moral que produisit sur l'opinion la retraite de Lafayette trompa les espérances de la Cour. La surprise fut universelle.
M. Dupont (de l'Eure), indigné, se démit aussitôt de ses fonctions de ministre de la justice. On désirait cette démission : elle fut acceptée avec empressement, M. Dupont (de l'Eure] n'étant plus nécessaire.
Le coup qui venait d'être frappé était le signal d'un mouvement contre-révolutionnaire qu'on se proposait de pousser aux extrêmes.
Au reste, les' services de M. de Lafayette étaient trop connus pour qu'on les lui pardonnât. Tel est le vice des monarchies que, si on les sert d'une manière éclatante, on les menace. Le reproche d'ingratitude est frivole, adressé à la personne des rois : c'est au principe même de la royauté qu'il convient de Tadresser. Tout roi qui se montrerait reconnaissant à l'égard d'un sujet, citoyen illustre, créerait par là au trône une position subalterne.
Le commandement de la garde nationale de Paris fut conféré au général Lobau.
M. Treilhard fut remplacé à la préfecture de police par M. Baude. On accepta la démission de M. Taschereau qui, offerte déjà par lui, avait été refusée. Seul de* tous les hommes dont on redoutait le caractère indépendant, M. Odilon Barrot fut conservé. On avait dit de lui au Ch&teau : « Il ne sera plus à crain- « dre lorsqu'il n'aura plus au-dessus de lui « M. de Lafayette, et au-dessous de lui « M. Taschereau. »
Ainsi se dénoua ce procès qui avait si
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fortement tenu en éveil toutes les passions et fait courir à la monarchie nouvelle de si grands risques. Il servit à mettre en relief la fougue et la puissance des intérêts bourgeois. U prouvait clairement deux choses : la première, que le peuple n'était encore ni assez éclairé, ni assez sûr de lui-même pour avoir une volonté; la seconde, qu'on pouvait tout obtenir delà bourgeoisie, en s'adressant à ses instincts de conservation et en lui faisant peur. L'épreuve était donc complète, et d'autant plus heureuse pour la Cour, qu'on allait dire désormais aux ambassadeurs étrangers : « Ecrivez à vos souverains que « l'esprit révolutionnaire est vaincu. »
Ce résultat fut vanté comme le fruit d'une politique habile. Il n'avait rien pourtant dont le pouvoir fût en droit de se faire honneur. Pour paraître en armes dans les rues et contenir le peuple, la bourgeoisie n'avait eu qu'à suivre l'impulsion de ses craintes. Et quant à la multitude^ il était naturel qu'abandonnée à elle-même, elle se retirât du champ de bataille par ignorance, étonnement et lassitude.
C'est une politique assurément très vulgaire et à la portée des intelligences les plus médiocres, que celle qui consiste à flatter la force et à se mettre à sa suite : c'est ce que
le pouvoir venait de faire en s'effaçant derrière les baïonnettes de la bourgeoisie. La situation de Paris avait été violente sans doute ; mais, à cause de sa violence même, il était impossible qu'elle fût de longue durée ; et les passions de la foule, alors même qu'elles n'auraient pas trouvé dans ceUes de la classe moyenne une résistance aussi vive, se seraient éteintes faute d'aliment, faute de direction, surtout. De quoi le gouvernement pouvait-il tirer vanité ? Manier les entraînements populaires avec vigueur, s'en servir en les dominant, les diriger sans les affaiblir, voilà ce qui est difficile et glorieux, voilà où se reconnaît l'art de gouverner les hommes. Mais tout pouvoir qui ne s'étudie qu'à amortir les élans du peuple, prouve qu'il se sent incapable de les féconder : il avoue de la sorte son impuissance; et dans sa conservation matérielle je ne vois plus que la honte de son abdication morale.
Après la révolution de juillet qui laissait tant de problèmes à résoudre et fournissait tant de passions à employer, quelle gloire pour celui qui, poussé au pouvoir par la tempête, aurait saisi, au sortir de la crise, cette société frémissante, et, loin de l'arrêter, l'aurait guidée en l'apaisant !
Belgique : candidatures du duc de Nemours et du duc de Leuchtemberg. — Démeati donné à M. Sébastian! dans le congrès belge. — La Belgique protestant contre la politique de la France; enthousiasme des Belges pour le duc de Leuchtemberg. — M. Bresson et lord Ponsomby à Bruxelles. — Envoi de M. de Lœvestine en Belgique; il promet Tacceptation de la couronne pour le duc de Nemours, et engage sa parole d'honneur. — Le duc de Nemours est élu par le congrès et la candidature du duc de Leuchtemberg écartée. — Le roi des Français refuse la couronne offerte à son fils. — Joie des Anglais ; situation critique de l'Angleterre à cette époque. — La Belgique à jamais irritée. — Pologne : manifeste polonais. — M. de Mortemart nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg; étranges circonstances de cette nomination; lettres de MM. de Nesselrode et Pozzo di Borgo. — Ghlopicki dépose la dictature, à Varsovie; RadziviU nommé généralissime de l'armée polonaise; la diète prononce la déchéance de la maison de Romanoff ; sensation produite en France par ces nouvelles. — Accablement de Vempereur Nicolas ; il craint la guerre; il craint son irère. — Entrée de Diébitch en Pologne. — Bataille de Qrochow.
Il n^y avait alors en Belgique que deux candidatures sérieuses : celle du duc de Nemours et celle du duc de Leuchtemberg.
L'un et Tautre convenaient à la France. Roi des Belges, le duc de Nemours était un lien naturel entre les deux pays. Le duc de Leuchtemberg, fils d'Eugëne Beauharnais, était d'un sang cher à la nation française : roi des Belges, il pouvait un jour demander à la France une plus brillante couronne, et lui offrir en échange un beau royaume.
Mais rintérèt de la France ici ne se combinait pas avec celui de la dynastie de Louis-Philippe. Consentir au couronnement du duc de Nemours, c'était offenser l'Angleterre, qu'on désirait avant tout ménager. Consentir au couronnement du duc de Leuchtemberg, c'était courir les risques du voisinage d'un Bonaparte.
Aussi M. Sébastiani n'hésita-t-il pas à déclarer à M. Firmin Rogier, au nom de Louis-Philippe, 1" que la réunion était impossible, parce qu'elle était contraire à la volonté des Anglais ; 2"" que le prince Othon de Bavière était le roi qui convenait le mieux à la Belgique ; 3° que le roi des Français n'accorderait jamais une de ses filles au fils d'Eugène Beauharnais, et que les Belges, en couronnant ce prince, s'exposaient à être privés de la puissante amitié de la France.
M. Firmin* Rogier fit connaître cette réponse au comité diplomatique par deux lettres adressées au comte de Celles, lettres confidentielles, mais dont le congrès exigea la lecture. La seconde de ces lettres contenait le passage suivant :
« Je crus devoir demander à M. Sébastiani si ses paro- « les avaient un caractère officiel qui me permit de les tt rapporter. « Oui, sans doute, reprit-il, et vous allez en « juger. » Alors, faisant appeler son secrétaire, il lui dicta, tt pour M. Bresson, une lettre que j'expédie avec cette dé- « pèche, et dans laquelle les intentions du gouvernement tt français relativement au projet de réunion, à la candi- « dature du duc de Nemours, et à celle du duc de Leuchtt temberg, sont clairement et formellemeat exprimées. « M. Bresson est, je crois, autorisé à vous communiquer « cette lettre, qui, d'ailleurs, ne renferme pas autre chose « que ce que je vous écris aujourd'hui. C'est sans doute c avec intention que M. Sébastiani l'a dictée devant moi « à voix haute. »
La publicité inattendue donnée à ces étranges détails jeta le trouble au Palais- Royal. M. Sébastiani se vit réduit à contester dans le Moniteur la fidélité du récit de M. Firmin Rogier, qui, à son tour, opposa un démenti formel au démenti de M. Sébastiani. Devant le scandale de ces affirmations contraires l'opinion publique hésitait, lorsque tous les doutes furent éclaircis, en faveur de M. Rogier, par la lettre suivante adressée au comte d'Aërschot, président du comité diplomatique :
« M. le comte, le congrès national ayant, dans sa pru- « dence, jugé convenable de consulter le gouvernement de
HISTOIRE DE DIX ANS
DlTerte àioD âls. (Page SS4.)
• S. H. le Toi des Froarais, dont le» gentinieDts d'intérêt •■ et de bieaTeiUvice earen la Belgique lui sont connus,
■ je m'ampreue de tous donner communication d'une dé-
■ piche que je TÎena de recevoir de M. le comte Sébat-
• tiani. Agréez, etc.
- Bnuelles, 23 janvier 1831.
• Signé : BnEsaoN. v
La dépêche adressée par U. Sébastiaai à H. Bresson était datée du 11 janvier 1831, et commençait ainsi :
s examen de toutes les queeliona |>oliliqnea qui «'; ratla- I chenl, j'ai été cbargé de voui faire coonaitre d'une ma-
• nière préciie les intentions du gouvernement du roi.Uoa i consentira point A la reunion de la Belgique à la France; •I il n'acceptera poiul U couronne pour M. la duc de N«>
• mours, alors même qu'elle lui serait ofTerte par le Cod-
• grès. Le gouvernement de S. M. verrait dans le choix
• de U. le duc de Leuchtemberg nue combinaison de na-
■ ture à troubler la tranipiillité de la France. Noui D'a~
■ Tons point le projet de porter la plus légère atteinle k
■ la bberié des Belges dans l'élection de leur souverain;
■ mais Dons osont aussi de notre droit en déclarant, de la « manière la plus formelle, que nous ne reconnai Irions « point l'élection de M. Lenchtemberg. Sans doute, de H leur cdté, les Puissances seraient peu disposées à celle
LOUIS BLANC
« reconnaissance. Quant à nous, nous ne serions déter- '( terminés dans notre refus que par la raison d'Etat, à « laquelle tout doit céder lorsqu'elle ne blesse les droits « de personne, etc.
Cette dépêche qui, comtue les lettres précédentes, fut lue au Congrès, était celle dont M. Firmin Rogîer avait parlé et que M. Sébastianî avait dictée devant lui à voix haute. Tous les membres du Congrès furent frappés de stupeur. Ils se demandaient avec indignation s'il était permis de se jouer à ce point d'un peuple ami. Se rappelant les dénégations hautaines de M. Sébastiani, les uns en admiraient Taudace, les autres cherchaient à les expliquer par ce genre d'abnégation absolue, propre aux courtisans. Tous se soulevaient contre les prétentions d'un gouvernement qui, né de la liberté, voulait la détruire chez les autres peuples. « Je dece mande, s'écria M. Deveaux, je demande « l'impression de la pièce que vous venez « d'entendre, pour que l'Europe entière, et a surtout la nation française, sachent com- « ment le gouvernement français entend la « liberté des peuples. Je demande l'impres- « sion, afin que M. Sébastiani, qui a osé nier « les communications officieuses faites à
« notre envoyé, ne puisse pas nier les com- « munications officielles. »
Comme il arrive presque toujours, en commettant une injustice, le gouvernement français venait de commettre une faute. Son penchant, bien connu pour la paix, rendait ses menaces vaines, sans les rendre moins irritantes. La forco du parti de Leuchtemberg s'en accrut. Ce qui n'avait été jusquelà pour la Belgique qu'une affaire de calcul devenait une question d'honneur, et les injonctions blessantes du cabinet du Palais- Royal faisaient naturellement passer du côté des Leuchtembergistes toute l'autorité des sentiments généreux, toute la puissance des entraînements patriotiques. Déjà le protocole du 9 janvier, par lequel la Conférence enjoignait aux Belges de renoncer à leur entreprise sur Maëstricht, et au roi de Hollande de rétablir la libre navigation de TËscaut, avait excité dans le Congrès le plus terrible orage, et n'avait été accepté qu'au
milieu d'un frémissement universel, comme on accepte les lois de la violence. Or, si les Belges s'indignaient des prétentions de la diplomatie, avec quel surcroît de douleur et de colère ne devaient-ils pas voir ces prétentions dépassées par celles de la France, dont ils n'avaient attendu qu'amitié, secours et protection ! Bientôt l'éloge du fils d'Eugène vola de bouche en bouche. Son buste fut couronné au spectacle, en présence de tout un peuple qui faisait retentir l'air de ses acclamations, tandis que les partisans de la France n'osaient plus élever la voix, honteux qu'ils étaient du rôle impopulaire que venait de leur imposer le gouvernement français.
Ce résultat, si facile à prévoir, jeta la consternation au Palais-Royal ; on y mande M. de Lœvestine. C'était un homme loyal; de mœurs militaires; et on le savait très estimé en Belgique où il avait longtemps vécu. M. de Lœvestine reçut des instructions secrètes, et partit pour Bruxelles.
M. Bresson, qui y avait été envoyé par la Conférence de Londres, y était sans influence. Lord Ponsomby, au contraire, y jouissait, comme représentant de la Grande- Bretagne, d'une autorité fort grande, et dont il faisait le plus triste usage. Lord Ponsomby était un diplomate très versé dans la science des petits moyens et des roueries vulgaires. Ajoutant ses propres passions à celles de son pays, et animé contre la France d'une haine qu'il affichait avec une légèreté arrogante, il avait embrassé la cause du prince d'Orange, dont il se disait parent par sa femme. Et cette cause, il la servait avec autant de puérilité que d'ardeur, lançant ses domestiques dans tous les lieux publics pour y semer des propos factieux, etne dédaignant pas lui-même d'aller de boutique en boutique faire l'apologie du fils aîné de Guillaume, ou exciter contre le nouvel état de choses et ses désordres, l'&me sordide des marchands. Mais les membres les plus notables du Congrès n'en couraient pas moins chaque jour adorer, dans lord Ponsomby, le victorieux ascendant de l'Angleterre. Il était entouré, surtout, x)ar ceux des Belges qui.
HISTOIRE DE DIX ANS
se piquant d'être des hommes politiques, comptaient, pour leur fortune, sur les bonnes grâces de la diplomatie. Plus d'une fois il fit fermer sa porte à MM. Van de Weyer et Nothomb, dont il goûtait fort peu l'érudition diplomatique, relativement au grand duché de Luxembourg, et que, dans les épanchements de l'intimité, il appelait des pédants.
M. de Lœvestine vint en aide k l'influence expirante de M. Bresson, et tout ce qu^ils purent imaginer pour ruiner la candidature du duo de Leuchtemberg, ils le mirent en œuvre, aidés, du reste, en cela par lord Ponsomby ; car l'Angleterre ne voulait pas pour roi [des Belges d'un prince qui aurait pu devenir roi des Français.
En dépit de tous ces efforts, le parti du duc de Leuchtemberg allait se fortifiant chaque jour, parce que les habiles refusaient de compromettre leur avenir en se prononçant contre un candidat sans concurrent.
M. de Lœvestine écrivit donc au Palais- Royal que Uélection du fils d'Eugëne était assurée, si on ne lui opposait pas formellement le duc de Nemours.
Cette lettre fut envoyée aussitôt à M. de Tallejrrand. Il répondit que l'Angleterre ne voulait à aucun prix du duc de Nemours. Il fallait se décider pourtant.Les minutes étaient précieuses. Sur l'invitation de M. de Lœvestine, M. Bresson fit un voyage à Paris, et en rapporta l'autorisation expresse de promettre que la couronne, si elle était offerte au duc de Nemours, serait acceptée pour lui par son père.
Dès ce moment, les difficultés s'aplanirent devant M. de Lœvestine. L'acceptation, présentée comme certaine, attirait les ambitions par l'appât d'un succès facile. Les amis de la France reprirent courage , et une fraction du parti orangiste se réunit à eux en haine des patriotes. Il restait, toutefois, dans beaucoup d'esprits une défiance invincible. « Prenez garde, disaient les partisans « du duc de Leuchtemberg et les républi- « cains, on vous trompe. M. de Lœvestine « est un honnête homme sans doute ; mais « ne serait-il pas l'instrument aveugle de
« quelque intrigue ? Il affirme officieuse- « ment que le duc de Nemours nous serait « accordé, mais les dépêches officielles de « M. Sébastiani n annoncent-elles pas le « contraire? Et n'est-ce pas le comble de « rimprudehce que d'ajouter aux déclara* « tiens d'un particulier plus de foi qu'à des « documents diplomatiques ? » Cette objecjection avait été prévue. On fit écrire, de Paris, à tous les membres du Congrès, des lettres signées par les plus hauts personnages, et qui toutes avaient pour but de confirmer le témoignage de M. de Lœvestine. Lui-même, dans sa candeur, il n'hésita pas à déclarer, devant les membres du gouvernement provisoire, que sa mission était autorisée ; et, comme on balançait encore, il engagea sa parole, sa pavole d'honneur.
Ce fut sous rinfluence de ces menées que s'ouvrit la discussion relative au choix d'un souverain. Elle fut vive et jpassionnée. La crainte et l'espoir agitaient les âmes tour à tour. On savait que, de cette urne placée devant l'assemblée, pouvaient sortir, nonseulement la prospérité ou le malheur de la Belgique, mais un changement profond dans les destinées de l'Europe. Les orateurs qui appuyèrent le plus vivement la candidature du duc de Nemours, furent MM. de Mérode, Charles Rogier, Charles de Brouckère. On remarqua parmi eux M. Van de Weyer qui, devenu le représentant de la diplomatie en Belgique, semblait devoir garder le silence. Le duc de Leuchtemberg eut pour lui MM. de Stassart, Jottrand, de Gerlache, de Rhodes et M. Lebeau, dont la parole remua puissamment rassemblée.
Pendant ces débats, lord Ponsomby continuait à miner, au profit du prince d'Orange l'influence du parti français, un moment ressuscitée, soit qu'il ignorât le isecret de la politique dont ce parti était lé jouet, soit que, dans l'exagération de ses haines, il enviât à la France l'honneur d'un vote favorable, quoique stérile. Un mouvement orangiste qui éclata dans la ville de Gand fut attribué à l'ambassadeur anglais, et aussitôt ' réprimé.
LOUIS BLANC
Ce qui est certain, c'est que le jour m6me où le Congrès allait se décider, lord Ponsomby faisait traduire p$r un de ses secrétaires, M. Oury, un mémorandum dirigé contre l'élection du duo de Nemours, et qu'il se disposait à aller lire à l'assemblé.
M. Bresson, de sou côté, pour faire pencher la balance en faveur du prince français,
Duc d« Nemoura.
donnait communication au Congrès d'une lettre de M. Sébastiani. Il était dit que le gouvernement de Louis-Philippe n'adhérait pas au protocole du 20 janvier, et qu'il considérait le consentement libre des deux États comme nécessaire pour la solution de toutes les difficultés entre la Hollande, et la Belgique. Cette déclaration était trompeuse, ainsi que la suite le prouva ; mais l'effet n'en fut pas moins décisif. On crut encore une fois aux sympathies du gouvernement français.
Des messagers allaient et venaient sans cesse du palais des représentants à l'hdtel de lord Ponsomby, qui brûlait d'impatience et se plaignait amèrement des retards de son traducteur. Enfin, le travail était près
d'être terminé, et la voiture de l'ambassadeur anglais l'attendait, lorsqu'on vint lui apprendre que c'en était fait, et qu'à nn second tour de scrutin, l'assemblée, à la majorité d'une voix, venait de proclamer le duc de Nemours, roi des Belges.
Cette décision fut accueillie avec le plus vif enthousiasme. Elle arrachait la Belgique aux convulsions de l'anarchie. La ville fut illuminée. Des acclamations joyeuses se mêlèrent, dans tous les quartiers, au bruit du canon. Les partisans du duc de Leuchtemberg s'associèrent àla joie de ce triomphe, les uns par désintéressement et par loyauté, les autres parce qu'ils avaient à se faire pardonner un vote hostile au candidat victorieux.
Les Belges ne se doutaient pas que, dans le temps même où, par ces démonstrations touchantes, ils témoignaient de leurs sympathies pour la France, -M. de Talleyrand signait, à Londres, le protocole du 7 février, protocole où se trouvaient démenties les dernières assertions de M. Sébastiani sur la liberté de la Belgique, protocole qui excluait du trêne de Belgique tout prince français.
La Conférence fut obéie. L'opinion dos ministres à Paris était pour l'acceptation, et cette opinion trouvait dans le fils aîné de Louis-Philippe un appui énergique. Mais une volonté plus forte planait sur la France. A l'élection du duc de Nemours, M. Sébastiani fut chargé de répondre par un refus. Et telle était la dépêche, que le jeune homme qui servait de secrétaire au ministre, refusa de la transcrire, par un courageux sentiment d'orgueil et de pudeur.
La députation, qui devait olTrir la couronne au duc de Nemours, était déjà en route pour Paris. Le roi des Français la reçut avec affabilité, et refusa formellement la couronne offerte à son fils. Il motivait son refus sur son peu d'ambition, sur la nécessité de conserver la paix.
Toute la partie saine de la nation française fut consternée. Les Anglais furent transportés de joie.
Pour comprendre combien le refus de Louis-Philippe dut être agréable à l'Angle-
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terre, il sufRt de considérer quelle était alors la situation de ce royaume. Ses finances étaient si obérées, qu'une suppression de deux cent dix places dans la trésorerie avait été résolue, et que, dans ce pays tout monarchique, on se préparait & faire subir à la liste civile une réduction ofTensante pour la royauté. La misère des classes ouvrières avait atteint cette limite funeste où commence le désespoir. La récolte des pommes de terre venait de manquer en Irlande, où le peuple ne mange pas de pain, et les propriétaires tremblaient au sein de leur opulence oppressive ; car on ne voyait plus dans les campagnes qu'une errante et pâle multitude de pauvres. Puis, O'Connel s'était levé, du milieu de tant de ruines, orateur violent, cœur indomptabe et orageux, homme tout puissant par l'excès de ses haines, par l'excès de son audace, demi-dieu d'un peuple d'affamés. « Le rappel de l'union ! » avait-il crié, d'une voix qui faisait tressaillir tous les Irlandais ; et ce cri semblait présager les horreurs d'une espèce de guerre civile. A cette agitation d'esclaves & jamais irrités répondait, en Angleterre, celle des partis se débattant dans une mêlée furieuse. Le ministère de lord Wellington, renversé, triomphait déj& de l'épuisement convulsif qu'il léguait au ministère de lord Grey. Ici les tories, ardents à la vengeance ; là les whigs, absorbés par le soin de se faire absoudre de leur bonheur; au-dessous, les radicaux insultant à la défaite des premiers, menaçant les seconds de leur appui, entraînant le peuple & leur suite ; et pour prétexte à ces déchirements, la réforme électorale, fatal problème, sacrifice fait à l'inconnu, première atteinte portée par le génie des innovations modernes à cette aristocratie anglaise par qui vivait l'Angleterre.
De \k pour les Anglais impossibilité abso* lue de faire la guerre, d'y songer même. De sorte qu'en attirant à elle ia Belgique, la France leur eAt infligé la double humiliation de leur impuissance constatée et de leurs menaces punies. Aussi s'empressèrent-ils de bénir la fortune. Plus que jamais M. de TaU
leyrEind put se croire un homme de génie : il était populaire à Londres.
Quant aux Belges, menacés par H. Bresson, trompés par M. Sébastiani, trompés au moyen deH. deLœvestine, humiliés, rebutés, ils accusèrent la France de tous les maux où ils se voyaient replongés, et séparant peu,
Eugène de Betuharùais.
Prince de Leiichtemberg.
comme il arrive souvent, la nation française du gouvernement qui la représentait, ils lui jurèrent dès ce moment la même haine qui animait déjà contre elle l'ftme de tout fidèle Espagnol.
Pendant ce temps, une horrible tempête se formait au nord et menaçait la Pologne éperdue. Investi du souverain pouvoir, Chlopicki ne l'avait exercé, comme onl'avu, que pour arrêter la marche ascendante de la révolution. Plein de respect pour la majesté du Gzar, il continuait à se considérer comme son lieutenant, et c'était dans la crainte de rendre les négociations impossibles qu'il retardait l'organisation de l'année . Les chauds patriotes murmuraient de cette obstination k temporiser, et la popularité du dictateur en
LOUIS BLANC
souffrait. II multiplia ses enuemis en faisant arrêter momentanément le républicain Lelewel et en refusant de sanctionner la rédaction du manifeste polonais. Ce manifeste, depuis si fameux, était pourtant rédigé avec beaucoup de dignité et de modération. Les droits et les malheurs de la Pologne y étaient exposés sur un ton de tristesse magnanime dont tous les peuples de TEurope furent touchés. Mais le dictateur était une âme sans poésie et un esprit sans portée. Il défendit rimpression du manifeste : on fut réduit à le lithographier clandestinement. Il se terminait par ces mots :
« Convaincus que notre liberté et notre indépendance, a loin d*ayoir jamais été hostiles vis-à-vis des Etats limi- « trophes, ont, au contraire servi, dans tous les temps, u d^éqpiilibre et de bouclier à TËurope, et peuvent lui être « plus utiles que jamais, nous comparaissons devant les sou- « verains et les nations, avec la certitude que la voix de la « politique et de Thumanité se feront également entendre
« en notre faveur Si la providence a destiné cette terre
« à un asservissement perpétuel, et si, dans cette dernière « lutte, la liberté de U Pologne doit succomber sous les tt ruines de ses villes et tes cadavres d^ ses défenseurs, tt notre ennemi ne régnera que sur des déserts; et tout « bon Polonais emport-era en mourant cette consolation tt qu'il a, du moins, par ce combat à mort, mis à couvert (( pour un moment la liberté de TEuropé menacée. >i
Ce grand et mélancolique appel s^adressait particulièrement à la France. Tournée du côté de l'Occident, la Pologne invoquait le génie tutélaire de ce peuple français qui jadis était allé sauver les chrétiens de Terre- Sainte ; qui avait rempli de la valeur de ses chevaliers toute Fhistoire du moyen âge; qui, à la veille d'une révolution profonde et mémorable^ avait envoyé les plus nobles d'entré ses enfants au secours de la jeune liberté du Nouveau-Monde; qui, sur la fin duxvni' siècle, avait, pour propager une doctrine de fraternité, inondé de son sang les champs de bataille et les échafauds; qui, sous l'Empire, enfin, s'était consumé en efforts mortels, pour ouvrir aux nations les plus faibles les libres routes de l'Océan. Peuple d'ardents soldats et d'aventuriers généreux ! Mais, par un bizarre concours de fatalités historiques, sur ces soldats et ces aventuriers pesait un gouvernement de froids calculateurs. Dans le moment même
où, des bords de la Yistule, tous les bras étaient tendus vers nous, le Cabinet du Palais-Royal laissait mettre à sa réconciliation avec la Cour de Russie les conditions les plus humiliantes et les plus dures.
Dans sa haine pour la maison d'Orléans, Tempereur Nicolas avait envoyé un ordre de rappel à son ambassadeur en France, M. Pozzo di Borgo. Cette nouvelle consterna le Château. Mais on y était instruit de l'estime et de l'affection que l'empereur de Russie portait au duc de Mortemart. Nul doute que la paix ne fût obtenue, si on employait un semblable intermédiaire. Nicolas le désignait comme le seul qu'il fût disposé à recevoir favorablement. On sonda les dispositions du duc de Mortemart. Il ne voulait point partir pour Saint-Pétersbourg, et on dut employer, pour l'y déterminer, les sollicitations les plus pressantes. Il s'obsr tinait dans son refus, lorsqu'une lettre du comte de Nesselrode vint lui apprendre que son acceptation serait agréable à Tempereur. M. Pozzo di Borgo, de son côté, lui écrivait : <c Après votre nomination et son insertion au « Moniteur, je présenterai immédiatement « mes lettres de créance ^. »
1 . Nous avons sons les yeux les originaux des lettres de MM. Nesselrode et Pozzo di Borgo» lettres précieuses et •inédites que M. de Mortemart veut bien nous communiquer, et que voici :
« L'empereur me cbarge, mon cher due, de vous témoigner de sa part combien la mission qui doit vous ramener en Russie lui est personnellement agréable. Dans cette circonstance il a daigné se rappeler, qu'en prenant congé, vous lui avez donné Tassurance que si jamais Toccasion se présentait de rendre un service spécial à Tunion entre la Russie et la France, vous seriez prêt à revenir auprès de sa Majesté, afin de consacrer tous vos efforts pour obtenir un résultat aussi conforme aux intérêts des deux Empires, qu'il sera d'accord avec les intentions et les vœux de Tempereur.
<( Vous venez de prouver, mon cher duc, que vous tenez à remplir votre promesse. Sa Majesté se plaît à vous le dire, Elle aimera encore davantage à vous le répéter de vive voix. Je n'ajouterai rien de plus aujourd'hui, car vous connaissez trop bien les sentiments de l'empereur à votre égard, pour ne pas être sûr de la satisfaction avec laquelle sa Majesté verra de nouveau auprès d'elle un compagnon d'armes delà guerre de Turquie, qu'elle se plaît à honorer de son estime et de sa confiance.
« Permettez-moi, en mon particulier, de vous exprimer le plaisir bien sincère que j'aurais à renouer avec vous, mon cher duc, des relations auxquelles j'ai toujours attaché tant de prix.
HISTOIRE DE DIX ANS
La crainte de voir une guerre s'allumer entre la Russie et la France, si on n'obtempérait pas au désir de l'Empereur, vainquit les répugnances du duc de Mortemart.
Nommé ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg par le gouvernement français, après l'avoir été en quelque sorte par le gouvernement russe, il se mit en route. Ses instructions étaient de nouer aussi étroitement que possible l'alliance des deux Cabinets, sur les bases posées par les traités de Vienne, et, à l'égard de la Pologne, d'implorer la clémence de l'empereur.
M. Sébastian! feignait de croire que la Pologne n'attendait que pitié de celui qui avait été si longtemps son maître. Il savait, cependant, par Wolycki, agent polonais, que la mission pacifique de Lubecki et de Jezierski auprès du Czar n'était due qu'aux hésitations personnelles du dictateur de Varsovie. Quant à la Pologne, Wolycki n'avait pas caché au ministre qu'elle n'attendait rieii que de son épée.
A son passage par Berlin^ le duc de Mortemart rencontra un agent diplomatique de la Pologne, qui lui fit part d'une proposition soumise à la Diète et relative à la déchéance de la maison de Romanoff. Tremblant à la vue des dangers que la Pologne appelait sur elle, et persuadé que, le gouvernement français l'abandonnant, elle allait s'abîmer dans une impossible résis-
A ReceTez-*ea rassurance, ainsi que celle de ma haute oonsidëratioa et de ma sincère amitié.
« Signé : Kessblrode.
R Saiût-Pétersbourg, ce 11 décembre 1830.»
u Mon cher duc,
tt Un courrier qui m'est arrivé cette nuit apporte la nouvelle que l'empereur vous recevra avec la plus vive satifaction, vous en trouverez une preuve de plus dans la lettre ci-jointe pour vous du comte de Nesselrode. Je viens de communiquer ces heureux renseignements au général Sébastiani qui est allé en rendre compte au roi. Après votre nomination et son insertion au Moniteur^ je présenterai immédiatement mes lettres de créance. Gardez en attendant tout cela pour vous seul. Parlez-en cependant avec le roi et le ministre, et hâtez ce qui doit précéder votre départ.
tt Agréez mes compliments bien sincères et tous mes sentiments.
« Votre très-dévoué,
tt Signé : Pozzo di Boroo.
a Jeudi 7 janvier.
tance, M. de Mortemart s'attacha vivement à déconseiller toute mesure violente. Il était trop tard : la Pologne en était déjà venue au point de ne plus écouter que son désespoir.
D'ailleurs, la réponse de Nicolas, si longtemps attendue, était arrivée à Varsovie le 15 janvier 1831.
Le Czar y encourageait la fidélité du dictateur par d'adroites flatteries, mais il entendait que la Pologne se rendît k discrétion. Chlopicki paraissait disposé à obéir; la Diète, au contraire, voulait courir les chances d'une guerre à mort. Une rupture éclata donc, le 19 janvier, entre la Diète et Chlopicki; et celui-ci déposa la dictature, après une scène terrible où il s'était emporté jusqu'à frapper les portes de la botte et du poing. Gzartoryski essaya vainement de Tapaiser ; vainement il le supplia d'accepter, du moins, le commandement de l'armée. « Non, non, s'écria-t-il, je serais un i< gredin si j'acceptais. » A cette nouvelle, les soldatsmontrèrent une affliction profonde; les hommes du mouvement cherchèrent à ameuter le peuple contre l'ex-dictateur, et quelques-uns allèrent jusqu'à l'accuser de trahison. Lui, sûr de sa vertu, il affichait son mépris pour de tels soupçons, et il se promenait sans uniforme dans les rues de Varsovie, tranquiUe et respecté.
Il fallait un généralissime ; on jeta les yeux sur le prince Michel Radziwill, excellent Polonais, mais timide par modestie, et incapable par irrésolution. On le choisit à cause de sa parenté avec la maison de Prusse et du bon effet que produirait sur les Puissances un aussi grand nom. Chlopicki, d'ailleurs, en le désignant au choix de la Diète, s'engageait à Taider de ses conseils. Cela fait, on s'occupa, dans la séance du 25 janvier, de la proposition du nonce Roman Soltyk, tendant à ce que la Pologne fût déclarée indépendante, et la maison de Romanoff à jamais exclue du trône. Czartoryski avait tout mis en œuvre pour faire retirer cette motion qui l'épouvantait. Il avait vu Soltyk ; il lui avait représenté les chances
de la guerre, et que tout espoir d'accommodement serait fermé sans retour; il avait voulu le toucher par des considérations de famille ou le séduire en caressant sa vanité. Soltyk était resté inébranlable.
Cependant la Diète est incertaine ; elle hésite devant ce grand acte qui ne lui laissera plus d'autre force que l'héroïsme. L'un des négociateurs envoyés à Saint-Pétersbourg, Jesierski, parle de son entrevue avec le Czar, puis il lit à la Diète le mémoire qu'il avait remis k Nicolas, et que l'empereur lui avait fait rendre chargé de notes écrites do sa main. Une do ces notes était ainsi conçue : « Je suis roi de Pologne, ye la roulerai. Le « premier coup de canon tiré par les Pola- « nais anéantira la Pologne. » La lecture de cette note fait courir un frémissement dans l'assemblée : on en lit d'autres où les auteurs de la révolution sont injuriés, traités de misérables, etc. Alors un membre se présente à la tribune, et frappant sur la poignée de son sabre, il demande s*il est permis à un souverain d'insulter des gens de cœur. L'assemblée est immobile : elle regarde l'orateur en silence. Antoine Ostrowski se lève pour soutenir la motion, et il rappelle vivement les paroles de son père à Alexandre, en lui remettant la Charte : « Ce pacte est sacré. « Malheur à qui le violera I » Wolowski veut parler à son tour ; mais déjàrémotion]a gagné tous les cœurs ; au silence a succédé une agitation formidable. Tout à coup on entend la voix tonnante de Ledochowski qui s'écrie : // n'y a plus de Nicolas I En ce moment tous les nonces sont debout, et tous répètent ce cri terrible : Plus de Nicolas ! Plus dempereur 1 A cette nouvelle que les nonces coururent répandre dans la ville, une clameur immense s'éleva du sein du peuple. Le soir Varsovie fut illuminée. U y régnait un enthousiasme lugubre et cette grande ardeur mêlée d'un grand trouble qui s'empare d'une nation, quand elle a le pressentiment de sa fin.
De tels événements étaient du plus haut intérêt pour la France ; elle s'en montra fière à la fois et inquiète. De toutes parts s'élevaient
des accents de sympathie pour nos anciens compagnons d'armes ; chaque jour de nouvelles luttes s'engageaient pour eux à la Chambre. M. Mauguin interpellait vivement le ministère; il lui demandait s'il voulait soutenir ou abandonner la Pologne, si la France pouvait concevoir quelque espérance pour ce peuple qu'elle avait toujours aimé.
« La Pologne a des droits à l'amitié de la « France, répondait M. Sébastiani ; seule, (c elle nous est restée fidèle aux jours do « l'adversité. Ses douleurs retentissent au « fond de nos âmes ; mais que pouvons-nous « pour elle ? Quatre cents lieues nous sépa- « rent de ce peuple infortuné. Faut-il tenter, « les armes à la main, la conquête de tout « le nord de l'Europe ? Ce sont les*, campa- (( gnes de Napoléon qu'on nous propose. » Mais Lamarque, Bignon, répondaient avec, beaucoup de chaleur et d'éloquence. Ils rappelaient, indignés, ce partage de la Pologne qui fut le plus grand attentat du xvui* siècle. Tous deux soutenaient que les droits de la Pologne découlaient des traités de 18iS, qui avaient promis à ce peuple une organisation distincte, une nationalité^ et dans lesquels Alexandre s'était engagé à le gouverner comme État uni. Ils prouvaient que le Czar n'était que le roi constitutionnel de la Pologne. c< Irons-nous braver le colosse du « nord, s'écriait le général Lamarque ? mais « ce colosse redoutable chez lui, où les fiî- « mas le protègent, ne saurait longtemps se « mouvoir sans le secours des Anglais. Aban- « donné à lui-même, il connaît ses points (( vulnérables. Un langage ferme, d'habiles « négociations pourraient le ramener à la « justice, à la modération. Ces vertus ne « sont pas étrangères au jeune conquérant « qui a franchi les Balkans. Il sait, d'ail- « leurs , que la Suède songe encore à la « Finlande; que la Turquie est toujours « prête à repasser le Danube ; que la Perse « reviendrait bientôt sur l'Araxe; que les « Circassiens, les peuplades belliqueuses du « Caucase, les Tartares qui frémissent sous « le joug, invoquent le moment de courir « aux armes; et que si l'Angleterre et la
HISTOIRE DE DIX ANS
< France voulaient intervenir ensemble, ( quelques vaisseaux de ligne, quelques
Sknjaecki.
<i frégates, franchissant les Dai'danoUes et M le Bosphore pourentrcrdanslamer-Noire, n porteraient la terreur aur ses rivages, et « détruiraient Sébastopol et son escadre, « Odessa et ses magasins. »
Ces discours étaient applaudis avec enthousiasme. Ils entretenaient, ils enflammaient l'opinion, et à force de désirer le salut de la Pologne, on finissait parl'espérer. Mais avoir de son côté la justice, n'est, pour les peuples comme pour les individus, qu'une médiocre chance de ti'iomphe !
Et pourtant, la puissance de la Russie était en réalité beaucoup moins formidable qu'en apparence ; et les orateurs de l'Opposîtiou,lels que MM. Lamarque,Bignon,Mauguin, ignoraient eux-mêmes jusqu'à quel point la généreuse politique conseillée par eux étùt une politique savante, une politique d'aiïaires. Le Czar connaissait trop bien les ressources de son empire pour n'avoir pas conçu, des choses qui se passaient eu Pologne, une immense effroi. Tant qu'il avait vu
la Pologne s'agenouiller devant sa colère dans la personne de Chlopicki, il avait déployé cet orgueil démesuré propre aux despotes, et c'était alors qu'il avait écrit ces mots sauvages : « Je la roulerai, n Mais quand il apprit que les Polonais en appelaient à Dieu et à leur épée ; que la dictature de Chlopicki ne pouvait l'emporter sur la révolution, et que la déchéance de la maison de RomanofT était prononcée, il tomba tout à coup dans le plus étrange abattement. M. de Uortemart, dont la voilure avait été arrêtée par les neiges entre Kœnigaberg et Memel, et qui n'était arrivé à Saint-Pétersbourg qu'après les résolutions énergiques prises par Ja Diète de Varsovie, M. de Mortemart fut surpris de la tristesse de l'empereur. Nicolas s'ouvrit à l'ambassadeur français des concessions qu'il eût été dans son désir de foire à la Pologne insurgée. Ëntr'autres avantages, il lui aurait assuré celui de n'être gouvernée à l'avenir que par un Polonais, que lui, Czar, aurait choisi sur une liste de
Malftchowski.
trois candidats présentés par la Diète. Quel bonheur pour la Pologne, si, par une média-
tion énergique et même menaçante, le Cabinet du Palais-Royal eût tiré parti de ce qu'il y avait, en de pareilles dispositions, de favorable pour les Polonais !
Aussi bien, l'empereur Nicolas était le moins guerrier de tous les princes de son temps. Manœuvres, revues, parades, il aimait tout cela, et pouvait être vanté comme le premier caporal de TEurope. Mais la vue d'un champ de bataille l'accablait. Il craignait aussi l'issue que les bouleversements de l'Europe auraient ouverte aux ambitions haineuses qui veillaient dans sa propre famille. Car Constantin, par l'insolence de son attitude, et, quelquefois, par la hauteur de ses refus, semblait reprocher au Czar le bienfait d'une couronne cédée. Une vive dissidence était venue, lors de la guerre de Turquie, ajouter à l'aigreur des rapports qui existaient entre les deux frères : le grand-duc n'avait pas voulu détacher de l'armée polonaise des régiments qu'on lui demandait, mais dont il avait besoin, dans l'excès de sa bizarrerie, pour son amusement et ses parades.
Ce fut dans les premiers jours de février que le feld-maréchal Diébitch Sabalkanski entra en Pologne avec 120,000 Russes et 400 pièces de canon. La révolution polonaise n'avait à opposer à cette invasion formidable que 35,000 hommes d'infanterie, 10,000 cavaliers et 136 bouches à feu. Le reste de ses forces, s'élevant à 15,000 hommes, était dispersé dans les garnisons de Praga, de Modlin et de Zamosc.
'L'armée de Diébitch avait passé sur la glace les marais de la haute Narew, et elle se trouvait resserrée entre la Narew et lé Bug, marchant vers le confluent de ces deux fleuves ; mais une nuit de dégel ayant tout à coup amolli les terres et entr'ouveVt les glaces, le feld-maréchal changea brusquement son plan de campagne et résolut de transporter sa ligne d'opération sur la rive gauche du Bug, laissant en arrière toute son aile droite, composée de 25,000 grenadiers sous les ordres du prince Szachoskoï. Chlopiki a deviné ce grand mouvement. Il propose
d'aller passer le Bug et de tomber sur les colonnes russes à mesure qu'elles arriveront, ou bien de se tenir sur la rive gauche, de culbuter l'ennemi dans la débâcle du fleuve, et d'en défendre le passage de manière à renfermer Diébitch entre deux larges courants qui allaient devenir infranchissables. D'autres pensaient à brûler Varsovie ; on aurait déplacé le théâtre de la guerre; on serait allé joindre les Lithuaniens en révolte; on aurait poussé, au besoin, jusqu'à Constantinople, et de là, soulevant la Turquie, on aurait tenu en échec ce grand empire du Czar, embarrassé de son étendue. Hardiment exécuté, ce plan pouvait sauver la Pologne; mais Radziwill ne songea qu'à ramasser toutes ses troupes autour de la capitale et à livrer sous Praga une bataille décisive. Intelligence timide, il ne savait pas que les peuples en révolution se sauvent par les moyens qui feraient périr les peuples régulièrement gouvernés.
Le 19 février, l'armée polonaise se déployait sur toute la ligne qui s'étend des marais de Zastaw à Kavenczyn. Chlopicki, généralissime de fait, comptait choisir son champ de bataile entre Grochow et le bois d'aunes ; mais à peine le comte Pahlen a-t-il débouché à la tète de 30,000 hommes, de la forêt de Milosna, que le général Szembec fond sur lui, à la hauteur de Wawer, suivi de près par la division Zimirski. Au lieu d'un simple engagement, c'est un combat acharné qui se livre sur la lisière de la forêt. Attaqués à l'arme blanche, les Russes sont repoussés dans le bois et n'en sortent que pour y être refoulés encore, jusqu'à ce que, Rosen arrivant à leur secours avec trente pièces de canon, les agresseurs sont forcés de se replier sur Grochow, favorisés dans leur retraite par le général Krukowiecki.
Le lendemain, 20 février, l'armée polonaise, qui n'avait perdu qu'un quart de mille de terrain, s'appuyait à droite sur la Vistule, à gauche sur le bois d'aunes. Derrière elle était Varsovie qui lui ofl'rait un asile ; mais il était effrayant de penser qu'en cas de re^vers, une armée de 45,000 hommes n'aurait
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qu*un seul pont pour opérer sa retraite. La victoire était pour la Pologne une nécessité.
Diébitch veut emporter le bois d*aunes qui est la clef du champ de bataille. Là se trouvent Skrynecki et la brigade de Gielgud qui occupe la lisière du bois. Rosen s'y porte avec six régiments d'infanterie, soutenus par trente-six pièces de canon qui couronnent les mamelons de Dombrowa-Gora. La lutte s'engage corps à corps, à la baïonnette. Les grenadiers de Rosen entrés dans le bois en sont trois fois repoussés et la lisière se couvre de morts. Arrive pour les soutenir la cavalerie du comte Witt, mais Tartillerie polonaise se développe en croissant, l'écrase de son double feu, la met en fuite, et la sépare par une ligne de sang des grenadiers russes qui ne peuvent plus ni reculer ni avancer.
Surpris, furieux de voir ses troupes décimées par un ennemi aussi inférieur en nombre, Diébitch mit fin au combat, et résolut d'attendre l'arrivée du prince Szachoskoï qu'il avait laissé en arrière. La plaine était jonchée de cadavres ; il y avait des régiments russes que la mitraille avait réduits au chiffre d'un bataillon ; les deux armées conclurent une trêve de trois heures pour enterrer leurs morts; mais, épuisées de fatigue, après un carnage de trente-six heures, elles prolongèrent la trêve pendant trois jours. Le prince Szachoskoï, dont le généralissime n'avait pas su arrêter la marche, arriva le 23 février à Nieporent, après avoir passé la Narew sans obstacle.
Le 25 au matin, le soleil trouva les deux armées rangées en bataille. Quarante-cinq mille Polonais faisaient face à plus de cent mille Russes. Le silence régnait dans les deux camps. Rassemblés dans une masure, les généraux polonais tiennent conseil ; mais la partie est trop inégale, et le découragement est dans leurs cœurs. Ghiopicki, désesrant du salut de son pays, pleure de rage. Cependant, les divisionnaires sont à leurs postes. Skrzynecki occupe le centre avec sa division renforcée parles faucheurs. Szem-
bec est à la droite, tenant Groohow el s'ap-* puyant sur les marais de la Vistule. A l'aile gauche, Zimirski est en possession du bois d'aunes.
A neuf heures du matin, la bataille s'engage sur toute la ligne. Diébitch veut s'emparer à tout prix du bois d'aunes, qui est la clef de la position. Ghiopicki envoie l'ordre de le défendre jusqu'à la dernière extrémité. La division de Zimirski s'y bat à outrance et lui-même y est frappé mortellement.
Alors, à force de soldats, à force de canons, le feld-maréchal se rend maître du bois, y loge son artillerie, et attaque la seconde ligne des Polonais, commandée pai Skrzynecki. Ge général reçoit l'ordre de repousser les Russes et de reprendre le bois d'aunes. Ghiopicki lui vient en aide et tous deux se mettant à la tète des grenadiers, s'avancent au pas de charge, la baïonnette haut, fondent sur la droite du bois, et en chassent les Lithuaniens qui se replient en désordre, communiquant leur frayeur à toute l'armée.
G'est le moment de lancer sur eux la cavalerie. Ghiopicki envoie dire au général Lubienskî de charger, mais celui-ci refuse d'obéir. Désespéré, Ghiopicki se jette dans les rangs ennemis, et répond aux aides-decamp qui viennent prendre ses ordres :
« Allez: en demander à Radziwill ; pour moi, « je ne cherche que la mort. » Bientôt il est renversé de cheval par un éclat d'obus, et on l'emporte mystérieusement du champ de bataille : mais la nouvelle de sa blessure se propage dans l'armée et y répand la consternation.
Gepenâant, le feld-maréchal met en mouvement toutes ses réserves ; le prince Szachoskoï, qui a été battu toute la matinée à Bialolenka, a trompé la vieille expérience de Kruckowiecki, lui a masqué ses manœuvres, et, lui laissant son arrière-garde pour occuper ses triomphes, il a enfin opéré sa jonction avec Diébitch. Entouré, foudroyé par une batterie de 40 pièces qui le prend en écharpe, Skrzynecki bat en retraite et abandonne le bois. Diébitch appelle alors ses 15,000 hommes de cavalerie qui s'élan-
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cent dans la plaine, poussant devant eux 58 pièces volantes. On distingue dans la masse les fameux cuirassiers du prince Albert, les mêmes qui, en 1814, étaient entrés dans Paris en tète des alliés. LMnfanterie polonaise s'est reformée et présente un nouveau front qui demeure impénétrable aux hulans ; mais chargée par une nuée de hussards, la division Szembec fléchit et se replie en bon ordre sur Praga, pendant qu*un bataillon de recrues s'enfuit lâchement sur les glaces de la Vistule, et va porter la terreur dans Varsovie. En ce moment tous les yeux se tournent vers le nord, d'où on s'attend à voir venir la division de Krukowiecki victorieuseàBialolenka : Erukowiecki reste immobile, comme Grouchy à Waterloo! Pour comble de malheur, les avenues de Praga sont encombrées ; les paysans effarés s'y pressent en foule; les morts et les mourants sont entassés pèle-môle; toutes les issues sont obstruées par des équipages de luxe qui ont servi aU transport des blessés et qu'inonde le sang plébéien. Le désordre est immense, la nuit est venue, Fair est plein de fumée et retentit de gémissements. Pour démasquer les batteries de la tète du pont, Malachowski met le feu aux édifices de Praga, et les flammes de Tincendie viennent éclairer cette scène de désastre, cette Béré* sina de la Pologne. Les femmes et les enfants de Varsovie poussent des cris de désespoir; mais du fond de la vieille ville accourent
des ouvriers armés de haches ; en un instant ils renversent les obstacles, enlèvent les décombres, et les barrières sont libres. Alors l'infanterie se remet en ligne et arrête les cavaliers russes par un feu nourri. Les cuirassiers d'Albert, franchissant les intervalles des carrés, ont poussé imprudemment jusqu'à la seconde ligne des Polonais. Engagés dans la boue, leurs pesants escadrons sont bientôt cernés de toutes parts. Sillonnée par les fusées à la congrève, chargée avec furie par les lanciers blancs, toute cette fière cavalerie du prince Albert est anéantie, et l'on entend les hourras des faucheurs qui viennent abattre tout ce qui a échappé aux lances et aux baïonnettes. Ainsi la France est vengée, et c'est de la main des Polonais que périt écrasée l'ancienne avant-garde de l'invasion. Terrible journée où périrent cinq mille Polonais et qui coûta aux Russes l'élite de leurs officiers et plus de dix mille hommes mis hors de combat !
La nuit est close, la canonnade a cessé. Ski*zynecki et Szembec veulent poursuivre la victoire un instant ressaisie. Ils proposent au généralissime de tomber sur les Russes, à la faveur des ténèbres. Radziwill craint que l'unique pont de Praga ne soit emporté par les glaces : il ordonne la retraite et passe sur la rive gauche de la Vistule, tandis que Diébitch fait rentrer son armée dans la forêt.
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D^nnilioD du «^tème politique de 1s France. — Budget de 1831. — Situation intellectuella et morale de la «ociété : Saint-Simouieug; républiciins-dâmocratei; ÉgUla françaiBe. — M. do Lamenoais; son caractère; ses doctrines; procès de l'Avenir. — Travaux légiilalirs : loi sur le jury ; loi municipale ; condition» du pouvoir mal comprise». — Agitations. — Service Tunébre fe Saiot-Oermain-l'Auierroi»; l'église envahie; inertie singulière du pouvoir; au véritables eauies; mol du roi. — Pillage de l'archevêché. — La cathédrale sauvée. — Aspect de Paris dans Isa aatornales du mardi-gras. — Scènes législatires. — La Bourse complice de l'émeute; ordre d'arrestation lauei contre M. Ouvrard. — Fleura de Ij» effacées ; eroii abattue.— Le roi sacrifie ses armoirie». -~ Troubli* dans Psrit, Portrait de M. Dupin. — Loi éleclorala; ses vices. — Loi sur la garde nationale. — Révolution d'Italie; son importance; son caractère. — Le fits aine du roi confident des conspirateur» italiens. — Le duc de Modène comptica douleui de UenollI. — Nuit du 3 février k Modène. — L'ioiurrection se propage dans tonte l'Italie. — Rom* menacée ; une lettre du Pahis-Rojal ; on abandonne les insurgés après les avoir enoonragé», — Retraite de U. Lk& Btl« ; causes réelles de celle retraite. — Jugement sur le ministère de U. Laffltle.
Aa milieu de ces événements qui tonaienl l'Europe attentive, le roi des Français s'occupait de consolider sa dynastie et poursuivait avec sérénité l'accomplissement de ses desseins. Voyant les chefs de la bourgeoisie se presser autour de son trAae, par frayeur, ignorance et petitesse do vues, il avait cessé de leur rendre flatterie pour flatterie. Il apportait moins de réserve dans ses manières ; son langage devenait de jour en jour plus conforme à ses sentiments. La popularité qu'on avait si ardemment cherchée d'abord, Qou par goût comme Lafayette, mais par calcul, on paraissait maintenant ta compter pour peu de chose. On commençait même à laisser volontiers percer dans les discours les principes d'une politique jusqu'alors à demi-cachée dans les actes.
À cette époque, des députatioaa étaient envoyées au roi, de tous les points du royaume. Celle de la ville de Gaillac ayant dit à Louis- Philippe : «Au dehors, la A France veut être indépendante de l'étran- « ger ; au dedans, elle veut l'être des fac- « tiens », il répondit : « Si les besoins de la « patrie me mettaient dans le cas d'appeler « les gardes nationaux et tous les citoyens à « défendre notre indépendance contre une « agression étrangère , je ferais cet appel « avec une entière confiance, mais j'espère « que cette nécessité n'existera pas. Nous ne « devons pas seulement chérir la paix, nous
;< devons encore éviter tout ce qui pourrait ( provoquer la guerre. Quant ji la politique ( intérieure, nous chercherons, ajouta-t-il,
« à nous tenir dans un juste milieu. » Le mot du système venait d'être prononcé.
Ces paroles du roi retentirent dans la France entière. Quelques-uns pensèrent que le monarque n'était pas f&ché de se faire honneur auprès des Cabinets étrangers de
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gon courage à braver les entraînements populaires. Tous remarquèrent la précision inaccoutumée de son langage.
Restait à savoir de quelle manière on refoulerait les passions actives qui demandaient à la révolution un aliment et une issue. Dans la situation violente où se trouvait la société française, il lui fallait, à défaut d'un gouvernement guerrier, un gouvernement novateur. Or, le pouvoir enfanté au hasard par les trois journées ne vivait que de la haine des innovations et de la crainte d'une guerre. On devait donc s'attendre à quelque explosion terrible ; et dans l'impuissance de la prévenir, on prépara les moyens de la réprimer. On parla d'acheter des armes, d'approvisionner les places fortes, de lever des troupes, de renforcer les garnisons. Les préparatifs de guerre ne s'étaient jamais faits avec tant d'ardeur que depuis qu'il y avait parti pris de laisser dans le fourreau l'épée de la France. Le gouvernement^ en effet, avait besoin, ou de soldats contre l'Europe, ou de soldats contre l'émeute. La garde nationale elle-même ne suffisait plus aux défiances du pouvoir et à l'impunité de ses fautes.
Mais les armements devaient entraîner des dépenses considérables. Le budget de 1831, présenté par M. Laffitte, vint tout à coup montrer la profondeur de l'abîme. Ce budget ne s'élevait pas à moins de un milliard cent soixante-sept millions.
C'étaient trois cents millions ajoutés au fardeau que, sous la Restauration, avait porté le pays.
Au fond, il n'y avait là rien d'effrayant. Car ce qui importo, dans les impôts, c'est moins leur quotité que leur emploi ; et puisqu'on concentrant les capitaux on centuple leur puissance, entre les mains d'un pouvoir intelligent et probe, les impôts les plus forts sont les plus féconds. Mais, pendant quinze ans, le libéralisme avait combattu sans relâche le principe d'autorité, et les doctrines libérales avaient germé dans les esprits, ap« puyées qu'elles étaient par le spectacle d'un pouvoir follement prodigue. Le chiffre du
budget fut en conséquence accueilli avec crainte, avec mécontentement. Les égoïstes regrettaient la chimère du gouvernement à bon marché. Les jeunes gens se plaignaient d'une paix aussi coûteuse qu'une guerre, et que pour l'inaction les charges fussent les mêmes que pour la gloire.
Les légitimistes, de leur côté, insistaient sur le ridicule de tant de déceptions. Ils gémissaient triomphalement : d'une part, sur les dépenses devenues plus considérables ; de l'autre, sur les recettes diminuées. Ils rappelaient avec un orgueil mêlé de pitié que, dans les sept premiers mois de 1830, les recettes avaient offert un excédant ; que dans les cinq derniers mois, au contraire^ le déficit avait été : en août de S,651,000 f. ; en septembre, de 6,881,000 ; en octobre, de 5,454,000 ; en novembre, de 1,041,000 ; en décembre, de 12,377,000. Puis, ajoutant au chiffre de tous ces déficits celui des 30,000,000 prêtés au commerce, et celui de 54,000,000, surcroît présumé des dépenses de 1830, ils sommaient le génie révolutionnaire de pré« senter son bilan, et montraient au seuil même de l'année qui s'ouvrait un déficit de plus de cent millions, gouffre immense que, suivant eux, la révolution seule avait creusé. Les intérêts moraux de la société paraissaient encore plus compromis que ses intérêts matériels^ Tout n'était plus que trouble et confusion dans le domaine des intelligences. L'esprit d'examen ne connaissait plus de bornes à ses envahissements, et mettait à s'égarer je ne sais quel étrange raffinement d'audace. Mêlant à des vérités hardies des erreurs cyniques, les Saint-Simoniens ébranlaient, dans le Globe^ toutes les vieilles bases de l'ordre social. Que l'industrie fût réglementée au gré d'un pouvoir issu en quelque sorte de lui-même et juge de sa propre légitimité ; que la production fût concentrée à l'excès et que ses bénéfices fussent répartis proportionnellement aux mérites ; que là transmission des biens fût anéantie comme celle des emplois ; que le mariage, légalisation de l'adultère, fît place à la souveraineté des penchants et à l'éman-
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cipationdu plaisir; que Tempire de la société fût substitué à celui de la famille : voilà les doctrines qu'élaboraient alors des jeunes gens mystiques et sensuels, mais pleins de talent, de verve et d'ardeur. Leur morale, ils la résumaient dans ces mots : « A chacun « suivant sa capacité, à chaque capacité « suivant ses œuvres ; » et témoins indignés des vices d'un ordre social où les récompenses étaient presqu'en raison inverse des services, ils se félicitaient de l'apparente sagesse de leur formule, en attendant qu'une école plus exaltée vint proclamer les lois d'une morale supérieure, et faire aboutir la diversité des aptitudes, non pas à l'inégalité des droits, mais à l'inégalité des devoirs.
Ces brûlantes investigations se poursuivaient, du reste, au milieu de mille anxiétés stériles et de combats furieux quoique singulièrement frivoles. Les libéraux, vainqueurs, s'étaient divisés en deux camps, celui du mouvement et celui de la résistance, mots sonores qui ne répondaient guère qu'à des instincts, mots vagues au moyen desquels les combattants se faisaient illusion sur l'incertitude de leur but et le vide de leurs croyances.
Puis venaient, à côté d'un petit nombre de républicains-démocrates prenant déjà pour devise l'abolition du prolétariat, les républicains-bourgeois, logiciens du libéralisme, et qui se contentaient de crier à leur amis de la veille : l'œuvre de destruction n'est pas complète ; pourquoi la royauté debout quand tout le reste est par terre? Enfin, et pour que rien ne manquât à cette guerre pleine de bruit et de ténèbres, on avait vu descendre dans la lice des hommes qui invoquaient l'Empire au nom de la liberté.
Dans ce vaste tourbillon où roulaient les intérêts et les idées, il était difficile que la religion ne fût pas emportée, elle aussi. Des réformes religieuses étaient tentées : les unes futiles, les autres sérieuses. Un prêtre, nommé Châtel, s'était avisé d'indroduire la langue usuelle dans la liturgie, schisme sans portée, sans intelligence, parce qu'il dépouillait de tout mystère, c'est-à-dire de
toute poésie, la prière qui, du fond des âmes simples, monte jusqu'à Dieu.
Mais, parmi les réformateurs religieux de l'époque, il y en avait un qui remplissait le siècle de son nom. Tandis que, dans le Globe ^ les Saint-Simoniens parlaient de régénérer la société, M. de Lamennais, avec bien plus d'autorité, de science, et non moins d'éclat, parlait dans Y Avenir de régénérer l'Église. Déplorant les écarts de l'illustre Bossuet, et attaquant dans le Gallicanisme une doctrine qui n'avait jamais donné qu'à la tyrannie des rois ce qu'elle prétendait enlever à la haute tutelle des papes, M. de Lamennais et son disciple l'abbé Lacordaire demandaient que l'Église devint indépendante de l'État ; que l'influence du pouvoir cessât de peser sur la juridiction etl'enseignement ecclésiastiques ; que le clergé relevât plus directement du Saint-Siège ; que les prêtres fussent payés par les fidèles ; mais en même temps ils déclaraient exécrable cette maxime des Gallicans qu'un prince une fois établi peut tout se permettre impunément, comme si la tyrannie ne devait avoir d'autre remède que la volonté du tyran même ; ils applaudissaient d'avance à toutes les révolutions nées d'une juste résistance à la force brutale ; en un mot, ils s'avouaient partisans de la souveraineté du peuple, s'appuyant en cela de l'autorité de saint Thomas, et sans s'inquiéter si la souveaineté du peuple en politique ne conduisait point à la souveraineté des fidèles en religion. On voit tout ce qu'il y avait d'heureuse témérité en ces prédications. C'était l'ultramontanisme appelé au secours de la liberté ; c'était le despotisme des rois immolé, par l'ordre de Dieu, à ces deux grandes puissances, le pape et le peuple. h' Avenir fut saisi, défendu avec éloquence par M. Janvier, approuvé dans ses doctrines par le ministère public, et acquitté. Triomphe qui ne faisait qu'ouvrir à M. de Lamennais la carrière des persécutions !
Mais que pouvait la persécution sur un homme de cette trempe? Pour savoir ce qu'il était capable de souffrir par l'âme et par la pensée, il suffisait de voir combien
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son corps était débile, combien sa voix était faible, combien était malade et sillonné son visage, où une fermeté indomptable se révélait, pourtant, dans l'énergique dessin de la bouche et la flamme du regard. Doué d'une sensibilité composée en quelque sorte de violence et de tendresse, plein de fougue et de charité tout à la fois, ardent et résigné
tour à tour, chez lui le tribun s'élevait jusqu'à l'apôtre, et le soldat jusqu'au martyr. Variable, d'ailleurs, dans ses convictions, à force de dévoûment et de sincérité, il apportait dans sa passion pour le vrai ce genre de despotisme que donne l'habitude des méditations solitaires, et, sans ménagements pour les erreurs, y compris les siennes, il était prêt à tout oser contre les autres et contre lui-même.
Au sein de cette agitation et en présence de tels adversaires, le pouvoir se rapetissait de jour en jour. Au lieu de se mettre & la tète du mouvement qui emportait les esprits, pour le régler et pour le diriger, seul moyen d'en prévenir les dangers sans en étouffer la
sève, il n'opposait aux idées naissantes que des taquineries ou de l'iadiiïérence. Le ministère de l'intérieur, occupé par M. de Montalivet, était absorbé tout entier par des intrigues de Cour, des détails d'adminis* tration ou de petite police. Nulle direction venue d'en haut, nulle initiative vigoureuse. L'autorité ne comptait plus que comme obstacle, et de ik son discrédit. Car c'est le sort des gouvernements nés d'une révolution de n'être respectés qu'à la condition do prouver leur importance et de suppléer par l'éclat de leurs services au prestige d'une origine indépendante.
Les Chambres, cependant, poursuivaient leurs travaux. Une loi fut portée ', qui disposait qu'à l'avenir le nombre des conseillers ou juges dans les cours d'assises, serait réduit de cinq à trois; que la décision du jury se formerait contre l'accusé à la majorité do plus de sept voix, et que certains articles du code d'instruction criminelle seraient abrogés comme attentatoires à la souveraineté du jury. Suivant l'esprit de l'institution du jury, les jurés, on le sait, sont appelés à déclarer si le délit existe, et c'est aux juges d'appliquer la peine. Eh bien, d'après le code d'instruction criminelle, les juges du droit devaient participer, dans un cas déterminé, à la déclaration du fait. £t ainsi se trouvait altérée, sinon détruite, entre les juges du droit et les juges du fait, une distinction fondamentale. En la faisant revivre, les Chambres opéraient une réforme utile quoique partielle.
Déjà, grlco aux actives- et persévérantes sollicitations de M. Patorni, avocat, uuo ordonnance du 12 novembre 1830, contresignée Dupont (de l'Eure), avait rétabli le jury en Corse, où il avait été suspendu par Bonaparte.
C'était trop peu de ces concessions pour relever le pouvoir de son impopularité. Elle s'accrut, lorsqu'on vit les Chambres adopter
1. Loi relatif^ ft la ompositioa des couri d'aisises et aux déolarstiona du Jur;. — Adoptée proTÙoireiaeiit par la Cbambre des députés, le 11 janvier 1B31 ; «meodee par la Chambre des pairs le 11 février 1831, et déâuitiTemeiit adoptée le SeféTrier lS3t.
PUlage de l'arahartcU. (Page 304.) D'aprèa Victor Adam.
avec empressement une loi ' qui transformait en impdt de quotité la contribution personnelle, jusque-là rangée au nombre de» impôts de répartition *. Sans doute le temps avait introduit dans la répartition des contingents de graves abus, de choquantes inégalités et on pouvait citer à l'appui de la
mare tS3l.
2. L'impât de répartition est c«lui dont l'autorité légiBlativs Qxe d'avance la chiffre, et qu'elle repartit entra le« départementa. L'autorité déparleinenlale repartit à son tour le coDtingent qui lui etit ëcbu, entra les arrondiasemeots; l'autorité d'à rroudiseement eotra I«s commuoes, et les communes entre les individus.
Pour rimpAt de quotité, pas da conlingenls lliéi d'avance; chaque individu ee trouve immédiatement en contact avec le Use, qui l^ve snr lui l'ioipût couformâmeat aux coDditiona établies par la loi.
Dans l'impôt de répartilioa, qui eat un véritable abonnement avec les localités, le âsc ne peut pas louclier plus que la somme Hiée, mais il ne peut pas toucher moina.
Dans l'impôt de quotité, au contraire, il a les embarras delà perception, et il en court, boouea ou mauvaises, toutes les chances.
loi nouvelle, tel département ricbe ou la contribution personnelle était seulement dans le rapport de 94 centimes par tèle d'individu, tandis qu'elle était, pour un département beaucoup plus pauvre, dans le rapport de 1 fr. 87 c. Mais substituer, dans l'assiette et le recouvrement de l'impôt personnel, l'intervention directe, inexorable, des agents du fisc, aux arrangements fraternels des coiitribuables associés, n'était-ce pas enlever aux malheureux le bénéfice d'une protection nécessaire, rendre ia perception dure, difficile, aléatoire surtout ? Et s'il était vrai que les départements fussent trop chargés relativement, pourquoi ne pas procéder à une répartition plus équitable, et modifier l'application du système sans en ruiner brusquement le principe? Voilù ce qu'on opposait à la loi ; et, comme son but avoué était d'augmenter les recettes, ou maudissait dans cette innovation la tyrannie
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déguisée du fisc et une attaque à l'existence du pauvre.
De plus hautes discussions occupèrent bientôt l'attention publique.
La centralisation, établie par la Convention et portée par Napoléon à ses plus extrêmes limites, avait fait pendant un quart de siècle la force et la gloire delà France. A Tunité les Montagnards avaient dû d'épouvanter et de vaincre l'Europe. De l'unité venaient tous les prodiges de la grande aventure impériale. Et pourtant, le jour où il avait cessé d'être nécessaire que la France fût un soldat, l'excès de la centralisation était devenu pour la nation une cause d'énervement. A l'époque dont nous écrivons l'histoire, la plupart des communes de France végétaient dans un état, à peine croyable, d'ignorance, d'égoïsme, de misère et de langueur. Plus d'esprit de corps, plus de passions collectives, plus de traditions. Le sang s'était retiré de toutes les parties du corps social pour refluer vers le cœur, où il bouillonnait. Et qu'en était-il résulté ? Une ardeur merveilleuse aboutissant à Timpuissance et au scepticisme ; la concentration de toutes les forces devenue celle de toutes les ambitions; le désir de briller poussé jusqu'à l'effronterie; pour un peu de rayonnement une absorption immense, et les intelligences les plus originales perverties par la manie de l'imitation, l'amour du gain, le despotisme de la mode ou l'impatience du succès : la concurrence et ses fraudes, le charlatanisme et ses opprobres, des excitations sans nombre, mais pour le mal plus que pour le bien ; des ressources incalculables, mais plus propres à entretenir des illusions folles qu'à satisfaire de légitimes espérances ; la civilisation, enfin, épuisant ses mensonges et ses miracles pour rendre l'homme coupable et malheureux, telle était, sous l'influence d'une centralisation mal comprise, la vie de la capitale. La France autour de Paris, c'était le vide autour du chaos.
Quant aux causes de cette situation, elles dataient déjà de loin. Environnée de complots, d'embûches et de trahisons, n'aper-
cevant qu'ennemis au dedans, au dehors, autour d'elle, à ses pieds, la Convention avait dû tout connaître et tout régler. Aussi l'avait-on vue supprimer la Commune, pénétrer dans les familles par ses agents, et, s'emparant de la vie des citoyens, leur donner son propre souffle à respirer. Non contente de faire aboutir à elle les intérêts généraux, ce qui constitue la centralisation politique, régime de force, elle avait concentré en ses mains la direction de tous les intérêts locaux, ce qui constitue la centralisation administrative, régime d'étoufl'ement.
Puis était venu Napoléon ; et il n'avait eu garde de séparer les deux systèmes, parce qu'il avait besoin, comme la Convention, d'une dictature dévorante, les hommes n'étant plus que des chiffres dans les calculs de son génie.
Napoléon enchaîné, la France, qui se mouvait dans lui, avait soudain perdu tout mouvement, considérée dans son ensemble. Mais, comme Paris restait le centre de toutes les afl^aires, même des plus petites, il avait gardé du passage de l'empire une agitation désordonnée. Ainsi, la centralisation politique, qui est un bien, était morte ; la centralisation administrative, qui est un mal, survivait. On avait eu, par conséquent, au lieu du despotisme en grand, le despotisme en petit. Une autorité féconde en ses excès avait fait place à une tyrannie paperassière, stérile, et un gouvernement d'hommes d'Etat se trouvait avoir légué la première nation du monde à un gouvernement de commis.
Le problème à résoudre consistait donc à établir la centralisation politique sur de larges bases et à détruire, au contraire, la centralisation administrative. En d'autres termes, il fallait: r conférer à l'État le droit d'agir souverainement dans toutes les grandes choses; de diriger moralement les esprits par le culte, par l'éducation, par les fêtes, par les spectacles ; de se mettre à la tête de l'industrie, et de lui imposer des lois; d'établir le crédit public par la suppression des banques individuelles; d'entreprendre, exclusivement à toute compagnie particulière,
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le creusement des canaux, la construction des chemins de fer, l'exploitation des mines, etc. ; 2*" conférer à la commune le droit de pourvoir sinon en dehors de toute surveillance, du moins par elle-même, à la réparation de l'église et de Thôtel-de- ville, à l'entretien du cimetière, à l'embellissement de la cité : en un mot, à tous les intérêts d'une nature spéciale.
Malheureusement, les Chambres qui abordaient cet important problème étaient incapables non-seulement de le résoudre, mais de le bien poser. Déjà, en décrétant dans la Charte Tégalité des cultes, la liberté de l'enseignement, la concurrence industrielle, elles avaient anéanti la véritable centralisation politique et dépouillé l'État de ses plus naturelles, de ses plus hautes, 'de ses plus nécessaires prérogatives. Pour achever cette œuvre de folie, il ne leur restait plus qu'à fortifier la centralisation administrative, en ôtantà la commune toute liberté d'action, tout principe de vie. C'est ce qu'elles firent dans la loi sur l'organisation municipale.
Dans la Chambre des députés, la discussion fut laborieuse, confuse. Les uns, et c'était le plus grand nombre, voulaient qu'à l'égard du pouvoir central la commune fut placée dans une dépendance complète. Us demandaient, en conséquence, que le maire et les adjoints fussent nommés par le roi dans les villes considérables, et, dans les villes de moindre importance, par le préfet. Quant à la formation du conseil municipal, ils n'osaient trop ouvertement repousser le principe électif, mais ils n'en admettaient qu'une application très restreinte. Les autres soutenaient que la commune ne serait fortement organisée que lorsque tous les habitants seraient appelés à élire le maire, les adjoints et les conseillers municipaux.
L'opinion de ces derniers était évidemment conforme aux vrais principes de gouvernement ; mais ils posaient mal la question. Au lieu de représenter la commune dans ses rapports avec la société tout entière, ils la défendirent au point de vue du droit individuel. Au lieu de prouver qu'il suffisait de
la constituer vigoureusement, pour qu'en faisant ses propres affaires elle fit celles de l'État, ils partirent, comme leurs adversaires, de cette supposition qu'entre la commune et l'État il existait une hostilité naturelle. Supposition gratuite et absurde dans la bouche des orateurs de la minorité ! Car prévoir une lutte et demander que la commune fut mise en mesure de la soutenir énergiquement, c'était se donner le tort de vouloir l'organisation de l'anarchie.
Comme on devait s'y attendre, un vote déplorable sortit des ténèbres de cette longue discussion. Voici ce qui fut décidé (1) : Les conseillers municipaux devaient être élus par une assemblée d'électeurs, composée des citoyens les plus imposés aux rôles des contributions directes de la commune, en nombre égal au dixième de la population dans les communes de mille âmes et audessous. Ce. nombre devait s'accroître : de cinq par cent habitants, en sus de mille jusqu'à cinq mille; de quatre par cent habitants, en sus de cinq mille jusqu'à quinze mille; de trois par cent habitants, au-dessus de quinze mille. On adjoignait à cette assemblée d'électeurs, uniquement recommandés par leur fortune, certains citoyens censés plus capables que les autres, tels que médecins, avocats, notaires, juges, avoués, officiers de la garde nationale, fonctionnaires jouissant d'une pension de retraite, etc. , lesquels, néanmoins, ne pourraient exercer leurs droits d'électeurs qu'en vertu de leur domicile réel établi dans la commune depuis un laps de temps déterminé. Élus pour six ans, et composés de membres ne pouvant avoir moins de 25 ans accomplis, les conseils municipaux devaient être, tous Jes trois ans, renouvelés par moitié. Pour ce qui est du maire et des adjoints, ils devaient être choisis parmi les conseillers municipaux ; mais leur nomination était attribuée : au roi, dans les chefslieux d'arrondissement et dans les communes
i. Loi 8ur rorganisation muDicipald rotëe par la Chambre des députés, le 17 février 1831, adoptée sans modification par la Chambre des pairs le !•' mars 1$31, et définitivement adoptée le 4.
LOUIS BLANC
de trois mille habitants et an-dessus; an préfet, dansles communes moins considérables. Nommés pour trois ans, les maires et les adjoints pouvaient être suspendus par arrêté du préfet et révoqués par ordonnance du roi. Enfin, c'était au préfet et an sous-prétet qu'était confié le droit de prescrire toute convocation extraordinaire du conseil municipal, qui était réduit, dans ce cas, à ne
De Mortemart.
s'occuper que de objets pour lesquels on le convoquait spécialement.
Cette loi, hérissée de détails dont je supprime l'inutile et fastidieuse énumératioo, souleva d'universelles clameurs. Une assemblée de notables élue par une autre assemblée de notables et dirigée par des agents ministériels, voilà quelle était l'économie de la nouvelle loi ; c'est-à-dire qu'elle appuyait le pouvoir ministériel snrprës de trente-quatre mille petites oligarchies bourgeoises. Tous les démocrates s'émurent : Quoi ! s'écriaientils, ce sont là les voies dans lesquelles on ose engager la révolution ! La France va donc passer sous le joug des notabilités
d'imp6ts et des notabilités de places ! Que signifient ces capacités municipales qui se révèlent par la cote des contributions ou par un diplôme de licencié? Un avoué sait mieux qu'un laboureur dépouiller un dossier ; mais sait-il mieux qu'un laboureur ce qui concerne le partage des communaux, par exemple, on les coupes de bois ? Quel insolent arbitraire dans toutes ces classifications ! On est déclaré notable quand on connaît le code de procédure ou qu'on a étudié la médecine ; on ne l'est pas quand on possède l'architecture, ou la botanique, ou l'astronomie ! Quelles seront, d'ailleurs, les attributions des conseils municipaux 7 Puisqu'on s'avise de classer arbitrairement les capacités, au moins devraiton noua appreudre sur quels objets leur activité s'exercera. Mais non. Les attributions seront réglées plus tard. De sorte qu'au lieu de créer le pouvoir pour la fonction, on crée la fonction pour le pouvoir I Aussi bien, faire du droit électoral un monopole, c'est forger un instrumentdetyrannie. Mieux vaut briser le principe électif que le corrompre. Si les riches dominent dans les conseils municipaux, on aura organisé une protection pour les intérêts qui ont le moins besoin d'être protégés. L'absurdité est manifeste, l'iniquité flagrante.
Les réclamations des légitimistes n'étaient pas moins vives. Sur cette liste de notabilités présumées où le législateur venait de mettre des sous-lieutenants en retraite, ils cherchaient en vain le curé, et s'étonnaient que, dans leur aristocratique dédain pour la canaille, les libéraux eussent frappé de la même exclusion le pasteur du village et le maréchal-ferrant. Invoquant les souvenirs de l'ancien régime, ils montraient les vignerons, les perruquiers, les laboureurs, appelés pari'édit de mai 1766 à prendre part aux afl'aires do la commune ; et le libéralisme des législateurs du jour leur faisait regretter celui du contrôleur-général Laverdy, mort pourtant dans la tempête révolutionnaire.
A ces critiques dont chaque parti faisait tourner la logique au profit de ses espéran-
HISTOIRE DE DIX ANS
ces ou de ses haines, se joignaient celles de quelques hommes graves qui, portant leurs regards au delà du présent, voyaient dans cette ardeur aveugle de la bourgeoisie à tout envahir, le germe de sa ruine et le signai des plus affligeants désordres. La loi qui venait d'être votée préparait, en effet, l'anéantissement de la commune, et cet anéantissement fut consommé, comme on le verra plus tard, par la toi sur les attributions municipales.
Ainsi, dfesses premiers pas dans la carrière législative, le gouvernement de la bourgeoisie était convaincu d'égoïsme et d'imprévoyance. Car, chose étrange I pendant qu'on s'ingéniait si péniblement pour régulariser les fléaux de la centralisation administrai ive, les derniers vestiges de la centralisation politique avaient disparu.
L'impulsion odieuse, mais hardie et persé- ' vérante, que les congrégani8tes,sous la Restauration, avaient donnée à la société, faisait place à des oscillations infinies. Les libéraux, à peine vainqueurs, avaient eu h&te de réaliser leur fameuse théorie de l'athéisme dans la loi, sans songer que tout ce qu'on retranche, dans l'État, à la souveraineté de Dieu, on l'ajoute à la souveraineté du bourreau. L'égalité des cultes (1), consécration nécessaire des plus grossiers charlatanis' mes, faisait insensiblement passer, des esprits dans les consciences, le trouble qui natt de toute commotion violente ; et la liberté de l'enseignement, proclamée avec faste, préparait aux générations à venir le triste héritage des divisions et des haines dont la vie de la génération présente était* tourmentée. Aux pompes du catholicisme, si puissantes sur le peuple qu'on gouverne par l'&me et par les sens, nulles fêtes n'avaient été substituées. Le théAlre restait
1. Il De raulpanconroadre lo liberté de l'égalité des cultes. La conscience «Ht lAi sanctuaire que nul pouToir humain n'a le droit de violer; maia il j a loin de ce respect pour le culte individuel et domestique i la suppression de toute lUUgion de VElat. L'Klot se doit de diriger les intérêts Dioraui de. la société comme il dirige ses inleréU. malériels. S'il se déclara indifféreut, il ab-
exploité par des particuliers. Le chant des processions ne dominait plus, même aux jours solennels, le bruit de la rue ; et rien ne remplaçait cet appel mystique aux émo* tions populaires, énergique moyen de gouvernement. La société, en un mot, ne vivait plus que sur les ruines qu'elle venait de faire.
Au reste, le mal n'avait pas sa source
seulement dans les débordements de la controverse et dans la sceptique indifférence des pouvoirs nouveaus. La Restauration avait si témérairement invoqué les choses saintes à l'appui des misérables vanités de ce monde, elle avait tellement compromis dans sa querelle la majesté divine, et tellement accoutumé le peuple à maudire Dieu dans le prêtre, que l'impiété avait revêtu le caractère d'une résistance légitime à l'oppression. L'orgueil des hauts dignitaires de l'Église, rarrogance et l'astuce desjésuitos, le fanatisme calculé de la congrégation, les intrigues de sacristie, n'avaient fait qu'exal-
LOUIS BLANC
ter ce sentiment d'indépendance que le siècle de Voltaire nous avait légué.
Un événement inattendu vint mettre en relief ce qu*une situation semblable recelait de désordres. Depuis quelque temps les légitimistes semblaient renaître à la confiance. Leur langage devenait de jour en jour plus hautain. Ils parlaient déjà du retour d'Henri Vavec une assurance pleine d'insulte, et le changement qu'on remarquait dans l'attitude de Louis-Philippe recevait de leurs présompteux désirs lïnterprétation la plus singulière. L'empereur de Russie ayant demandé^ comme on l'a vu, qu'on lui envoyât M. de Mortemart pour ambassadeur, et le Palais-Royal n'ayant pas osé désobéir, les légitimistes répandirent le bruit que Louis-Philippe se proposait de rendre la couronne à Henri V, et que le duc de Mortemart était «nvoyé à Nicolas pour l'instruire de ce dessein. En même temps, des démonstrations factieuses avaient lieu sur divers points. A Rodez, on arrachait pendant la nuit un arbre de liberté; à Collioure, on déployait le drapeau blanc; il était question de gardes nationaux sur qui s'était levée, àNimes, lacanne de quelques verdets ressuscites. Ces faits peu importants par eux-mêmes puisaient dans les allures générales du parti vaincu je ne sais quelle signification alarmante. Le clergé, d'ailleurs, commençait à se montrer remuant, et il était clair pour tous que les carlistes allaient faire, à la première occasion, quelque audacieux essai de leurs forces.
On touchait au 14 février, anniversaire de la mort du duc de Berri. La Gazette de
France et la Qotidienne annoncèrent que, ce jour-là, un service funèbre serait célébré à l'église Saint-Roch. Le ministre de l'intérieur en écrivit au préfet de police. Le ministre des cultes, à son tour, fit savoir à l'archevêque de Paris que la cérémonie projetée pouvait devenir une provocation à l'émeute. Le curé de Saint-Roch crut donc devoir s'abstenir. Il n'en fut pas de même du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, vieillard qui avait accompagné à l'échafaud
Marie-Antoinette. Le 14 février, des hommes, placés sur les marches de l'église Saint- Roch, distribuaient aux arrivants des cartes destinées à leur apprendre que le rendezvous était à Saint-Germain-l'Auxerrois. D'un autre côté, un grand nombre de brillants équipages encombraient déjà les avenues de cette église. Couvrant sous la solennité d'un deuil public la satisfaction d'une vengeance essayée, une foule élégante envahit le temiple, et le service funèbre commença. A quelques pas de là dormaient dans leurs tombeaux ceux qui, au mois de juillet, étaient tombés devant le Louvre. On fit une quête dans l'église au profit des soldats de la garde royale blessés dans les trois jours. La cérémonie s'achevait en silence lorsque, s'avançant vers le catafalque qui s'élevait au milieu de l'église, un jeune homme y attacha une lithographie représentant le duc de Bordeaux. Une couronne d'immortelles fut placée au-dessus de ce portrait, et des militaires y vinrent fixer leurs décorations.
Cependant, des divers quartiers de Paris étaient accourus sur la place Saint-Germainl'Auxerrois des agitateurs qu'attirait la nouvelle d'un complot de sacristie, et qu'avait suivis la foule, toujours avide de bruit. On apprend ce qui se passe dans l'église ; le récit en vole de bouche en bouche, commenté d'une manière injurieuse, ou habilement exagéré. Bientôt des imprécations retentissent; la multitude devient de minute en minute plus animée et plus épaisse. Averti, le préfet de police accourt sur la place, il trouve la cérémonie achevée et les fidèles dispersés ; mais le tumulte croissait : M. Baude fait ranger des gardes municipaux devant le portail et fermer la grille. Un pâle jeune homme, vêtu de noir et aux cheveux flottants, était en ce moment sur la place, muet, immobile, et paraissait contempler avec ironie le spectacle de cette multitude. Au jésuite J crie une voix. Aussitôt un hourra terrible s'élève. On entoure le jeune homme, on le saisit, on l'enlève : il va être précipité dans la Seine, et déjà il se débat avec angoisse sur le parapet du fleuve. Le
HISTOIRE DE DIX ANS
préfet de police s'élance pour le sauver, suivi de quelques hommes. Une lutte s'engage.
Elle dura plus d'une heure, et Paris resta sans préfet de police pendant que la foule, roulant le long des quais comme une avalanche, et débouchant de toutes les rues, venait se heurter, avec mille cris confus, contre les portes, les grilles et les murs de la vieille église.
C'était le gouvernement de la bourgeoisie que les carlistes venaient de menacer. Aussi cette émeute n'avait-elle pas la physionomie exclusivement populaire du mouvement insurrectionnel de décembre. Des bourgeois en habit noir et en gants jaunes y figuraient à l'avant-garde. L'impiété rieuse de la. jeunesse des écoles s'y mariait à la rude licence du peuple. Les autorités elles-mêmes encourageaient au mal par l'aiTectation de leur indifférence et le scandale de leur apathie. Ce fut sur l'ordre d'un magistrat de la cité qu'on abattit la croix qui surmontait l'église. Les troupes semblaient se cacher. Tout pouvoir était absent. La garde nationale, si ardente à protéger la boutique, laissait libre la route qui allait conduire la multitude à la dévastation d'un temple.
Il ne tarda pas à être envahi, ce temple, et de honteuses saturnales y révélèrent le désordre moral qu'avait jeté dans les esprits le long combat soutenu, pendant quinze ans, par l'incrédulité contre l'hypocrisie. Abattre l'autel, briser la chaire, mettre en pièces balustrades et confessionnaux, renverser chaque saint de son piédestal, déchirer les tableaux pieux, fouler aux pieds les riches tentures, tout cela fut l'œuvre d'un moment. On riait, on hurlait, on se provoquait mutuellement à des hardiesses cyniques.
Quelques-uns blasphémaient Dieu : tous lançaient anathème aux prêtres. La sacristie, prise d'assaut, avait livré à des vandales bouffons ses plus opulentes dépouilles, et des hommes furent vus dansant en habits sacerdotaux. Une petite troupe de gardes nationaux, commandée par deux citoyens nommés Clavaux et Boissière, représentait seule, dans un aussi triste et bruyant pêle-
mêle, ce principe d'ordre si brutalement violé, cette fois, par la bourgeoisie. Du reste, pas un vol ne fut commis, pas un acte d'improbité ne fut remarqué. Une aigle dorée fut trouvée dans les débris et fidèlement portée au gouverneur des Tuileries.
Au milieu d'une société cupide et sans foi, le désintéressement n'avait pas cessé d'être la vertu des pauvres.
Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois avait été précédé par l'invasion du presbytère. On le dévasta, mais le peuple s'arrêta, plein de respect, sur le seuil d'un appartement situé au même étage que celui du curé. Cet appartement était habité par l'abbé Paravey, le même qui, au mois de juillet, avait béni le cimetière du Louvre et prié pour ceux qui étaient morts en combattant.
Sur ces entrefaites, le préfet de police, après avoir sauvé le faux jésuite, s'était rendu au Palais-Royal, le cœur plein d'émotion et les vêtements en désordre. Il trouva le roi parfaitement calme. De fait, les événements de la journée ne pouvaient qu'être favorables au maintien de la nouvelle dynastie. Ils montraient aux carlistes combien vaines étaient leurs espérances ; et au clergé, de combien de périls le menaçait son alliance obstinée avec un trône abattu. D'autre part, la violence impunie de ce mouvement était une indication donnée aux Cabinets étrangers des difficultés insurmontables que rencontrerait en France le rétablissement de la monarchie légitime.
Toutefois, le roi crut devoir retenir à dîner le préfet de police et se fit adresser ainsi directement tous les rapports de la soirée. Parmi ces rapports, les uns annonçaient que le lendemain l'archevêché serait envahi; les autres, qu'une attaque serait tentée sur le Palais-Royal, d'après des instructions parties du sein des sociétés secrètes. «Il faut a faire la part du feu, dit le roi à M. Baude; « ne songez qu'au Palais- Royal. » En conséquence^ le préfet de police, à peine de retour à son hôtel, écrivit au commandant de la place de disposer autour de la demeure du prince toutes les
LOUIS BLANC
troupes de la garnison, et de n'ordonner aucun mouvement, quoi qu'il pût advenir.
Pendant la nuit du 14, quelques coups de fusil furent tirés ; on désarma deux ou trois postes, et une bande d'hommes violents fit, sur la maison de M. Dupin aine, une tentative que la force publique eut à peine le temps de venir réprimer. Tout présageait donc un orage pour le lendemain.
Et en effet, dès que le jour parut, des groupes menaçants se formèrent aux environs du Palais-Royal; mais toutes les avenues en étaient soigneusement gardées. Aucune mesure, au contraire, n'avait été prise pour protéger la demeure de l'archevêque. Des agitateurs mystérieux se mêlent au peuple. Habiles à manier ses ressentiments, ils le détournent du Palais-Royal, et l'entraînent à l'archevêché. Le rappel avait été battu mollement dans la matinée, et la garde nationale, ses chefs absents, ne s'était point rassemblée. Cependant, un détachement de la 12* légion, commandé par M. François Arago, descendait du Panthéon à la Cité. Au petit pont, l'adjudant du bataillon, le comte de Clonard, atteignit, par un mouvement involontaire, en agitant son sabre, un homme du peuple. Le malheureux tombe mortellement blessé. On s'empresse autour de lui ; on le porte sanglant au milieu de la foule répandue sur la place du parvis, et tous de s'écrier : « Vengeance I vengeance sur l'assassin ! » Le comte de Clonard avait disparu dans le tumulte. M. Arago fit porter le mourant à l'Hôtel-Dieu, où il l'accompagna; mais à peine eut-il reparu qu'on l'entoura, en l'accusant du meurtre. Entraîné vers le fleuve où on le voulait précipiter, il ne dut son salut qu'à son esprit d'à-propos et à sa fermeté. La colère du peuple, un moment apaisée, pouvait se rallumer à la plus légère provocation. Quand M. Arago et ses compagnons d'armes .arrivèrent à l'entrée du jardin, là où se trouvaient les écuries, les assaillants étaient déjà en pleine possession de l'archevêché, dont ils achevaient la démolition avec une sorte de frénésie. Une masse d'hommes robustes, s'attachant à la grille,
l'avait pliée en deux par un soudain et puissant effort. En un clin d'œil les appartements avaient été envahis, les lustres mis en pièces, les portraits déchirés, les marbres brisés, les tables et les fauteuils rompus, les boiseries arrachées ; de vastes pana de murs s'écroulaient tout à coup comme poussés par une force magique; les glaces volaient en éclat; on voyait tournoyer en l'air et tomber dans le jardin, lancés de toutes les fenêtres, livres rares, manuscrits précieux, riches crucifix, missels, chasubles^ soutanes, ornements de toute espèce. Piller, personne n'y songeait ; mais l'ardeur de détruire s'était, ainsi qu'une fatale ivresse, emparée de tous les esprits. Plusieurs compagnies de la 9* légion, commandées par M. de Schonen, avaient pénétré dans l'archevêché ; mais, isolés les uns des autres par le flot irrésistible des démolisseurs, les gardes nationaux erraient cà et là, par petits groupes, au milieu des décombres, et ne faisaient qu'assister l'arme au bras à cette immense destruction. Du reste, là, comme la veille à Saint-Germain-l'Auxerrois, c'étaient les bourgeois qui avaient imprimé le mouvement et qui donnaient l'exemple. Ce qui fut perdu pour l'art et pour la science, dans ce jour de folie, est incalculable. Jamais dévastation n'avait été plus extraordinaire, plus complète, plus rapide, plus joyeusement insensée ; car toutes ces choses s'accomplissaient au milieu d'une effroyable tempête de bravos, de rires, d'exclamations burlesques ou de cris furieux.
Trop faible pour lutter contre les démolisseurs, M. Arago envoya le frère de M. de Montalivet demander du renfort au commandant-général de la garde nationale de Paris. L'envoyé ne reparut pas'; il écrivit que les secours allaient arriver : ils furent vainement attendus. La surprise de M. Arago était extrême : il s'expliquait malaisément que le pouvoir se fît complice de l'émeute. Des ouvriers étaient occupés à abattre la croix de la cathédrale ; il voulut les en empêcher : ils répondirent qu'ils ne faisaient qu'obéir à l'autorité, et montrèrent un ordre signé du maire de l'arrondissement.
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Du sac de l'arclievéché à celui de la catbé> drale il n'y avait qu'un pas. Le peuple menaçait de forcer les portes de Notre-Dame, où s'étaient réfugiés quelques gardes nationaux commaudéspar H. de Schonen. M. Arago laisse sa compagnie dans la rue de l'Archevêché, s'avance vers le parvis de Notre-Dame, à travers la foule, qu'il dominait de toute la tête, et, élevant la main : « Vous voyez cette « crois qui s'ébranle sous les coups répétés
doauer ordre à son bataillon d'avancer, décidé à tout plutôt qu'à une résignation grossière, lorsqu'on vint l'avertir que quelques personnages marquants, mêlés aux gardes nationaux, les engageaient & laisser faire. On lui cita particulièrement M. Thiers, soussecrétaire d'État au ministère des finances. Il l'aperçut en effet se promenant devant ces ruines avec un visage satisfait et le sourire sur les lèvres.
« des démotisseurs ;
Vers trois heures,
« l'éloignement la
une légion de la
« fait paraître po-
garde nationale pa-
e. tite : en réalité,
rut, mais pour para-
« elle est énorme.
der seulement au-
« Altendrez-vous
tour de l'édifice ; et
H qu'elle tombe, et
comme M. Ai-ago
H avec elle, colle
invitait le comman-
«lourde balustrade
dant, M. Talabot,
« en fer, qu'entraî'-
à entrer dans l'ar-
« nera certainement
chevêché pour que
n le poids de sa
l'émeute fût du
« chute ï Retirez-
moins chassée du
«vous donc, ou, je
théâtre de ses dévas-
« vous le jure, ce
tations:» J'ai ordre.
« soir plus d'un fils
« répondit M. Tala-
u pleurera son père
bot, de paraître ici
a et plus d'une
et de m'en retour-
« femme son mari. »
ner. »
Elu disant ces mots,
Rien de plus
M. Arago prend la
étrange que l'aspect
fuite comme frappé
de Paris duranlcette
d'épouvante. La
journée. Partout les
foule, effrayée, se
croix chancelaient
précipite, tandis
au ddme des égli-
que, prévenus de ce qu'ils avaient à
Adoiphe Thiert.
D'après une lithographie du tempe.
ses; partout les fleurs de lys étaient
faire, les gardes na-
effacées. La Seine
tionaux s'élancent sur la place et s'établissent à toutes les issues. La cathédrale était sauvée.
Mais, à l'archevêché, les démolisseurs poursuivaient leur œuvre avec une fureur croissante. Témoin de cette lugubre comédie, M. Arago frémissait de son impuissance, et comme savant et comme citoyen. Convaincu enfin qu'il y avait parti pris, de la pari du pouvoir, de favoriser l'émeute, il allait
charriait des monceaux de papiers, des étoles, des matelas, des linges blancs figurant des hommes qui se noient. Penchés sur leurs bateaux, des pécheurs recueillaieul ça et là les débris du catholicisme insulté; et de tous cdtés on se pressait vers les ponts pour jouir de ce spectacle. Le peuple avait envahi, au Palais de Justice, la Salle des Pas- Perdus, et il allait renverser la statue de Malesherhes, la prenant pour la statue d'un
LOUIS BLANC
Saiot. u C'«st uii ami du peuple ! » s'écria en a' élançant avec courage au-devant de la foute un jeune magistrat, S|. Hortenaius Saint-Albin. Et l'image du vénérable Malesherbes fut respectée. On était en plein carnaval : aux émotions de l'émeute se mêlaient toutes les extravagances du mardi-gras ', le pavé des quartiers opulents résonnait sous la roue des équipages ; les masques couraient tumultueusement par la ville. Le soir, tout Paris fut illuminé. Sur le point od l'archevêché s'élevait la veille, il n'y avaitplus quedes ruines.
Quelques jours après, et quand l'étourdisfiement public fut passé, les partis, avec leur mauvaise foi ordinaire, commencèrent à s'accuser réciproquement. Les [égitimistes reprochaient au pouvoir d'avoir lui-même présidé au soulèvement, dont, aies entendre, une cérémonie toute pieuse avait été le préteste hypocrite. Les libéraux de l'Opposition dénonçaient, non pas la complicité du pouvoir, mais sa faiblesse, fruil de ses divisions. Les hommes du Château, de leur cdté, honteux de la nature de leur triomphe, alToctaient contre les carlistes une indignation douloureuse, sur laquelle renchérissaient mensongèrement ceux qui étaient le plus intimement initiés à la politique occulte de la Cour. « Vous n'êtes pas seulement coupables de nos folies, s'écriait le Journal des Débats avec une feinte colère et en s'adressant aux légitimistes, vous êtes coupables des folies des autres. Quand Guillaume monta sur le trône d'Angleterre, le parlement écossais s'assembla en convention à Edimbourg.
Voyant l'assemblée décidée k couronner Guillaume, le comte de Dundee sortit de la salle. Un de ses amis courut après lui : H Où allez-vous t » lui dit-il. Le comte alors ôtant son chapeau et levant les yeux au ciel : « Où me conduira l'ombre de Montrose. » Voilà do la franchise etde l'honneur!.... Et vous aussi, vous avez, pour vous conduire, des ombres généreuses; allez où vous conduiront les H mânes des CathelineHu et des La Rochejac-
n quelein; faites-la guerre civile ! cela vaut « mieux que de machiner d'obscurs comi( plots, n
A ces déclamations stériles de la presse se joignirent celles de la tribune, plus stériles encore et plus haineuses. Violemment interpellé sur sa conduite, M. Bande ne répondit que par de longues divagations, aimant mieux sans doute se sacrifier que révéler des secrets qui eussent rejeté sur d'autres tètes une responsabilité pleine de scandale et de péril. Les interpellations n'avaient point épargné le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet : il se défendit en imputant tout le mal à la négligence du préfet de la Seine, qui, à son tour, se plaignit de n'avoir été ni consulté ni prévenu, et d'avoir été si complètement misa l'écart par M. do Montalivet, que les journaux seuls lui avaient appris les instructions adressées anxmairespendanU'émeute.
Alors fut joué devant la Chambre attentive un drame triste et singulier. Pendant qu'à la tribune où ils'étaitélancépourla seconde fois, M. de Montalivet, le corps fré missant et l'œil en feu, insultait avec arrogance Qtibilités ^étiquette qui armaient i son inférieur, M. Odillon Barrot, ice, jetait en quelque sorte sa au ministre, d'un air à la fois IX et irrité. Durant plusieurs jours, ; continuèrent entre les meneurs :gcoisio sur^ un ton d'aigreur où éclatait l'anarchie que portaient dans leurs lianes toutes les puissances nouvelles.
M. Dupin aine et M. de Lafayette, M. Guizot ctM. Laffilte, vinrent successivement se reprocher les uns aux autres les malheurs d'une situation qu'ils s'accordaient tous également à représenter sombre, incertaine et terrible.
L'arbitraire n'est qu'une forme de l'anarchie. Pour donner le change au public le pouvoir déploya une violence étourdie. Il At arrêter, sans cause sérieuse, des républicains, des légitimistes, et fournit de la sorte à ses ennemis l'occasion de se dire persécutés. Conduite téméraire! car rien ne
Dupin, l'aîné 1783- 1865
(Report ijpognphiqiic d'une grtvnre e
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révolte plus que la faiblesse qui s'emporte au-delà des droits mêmes de la force ! L'arrestation de M. Ouvrard eût probablement soulevé des récriminations moins vives. On racontait que ce financier célèbre jouait à la Bourse pour son compte et pour celui de M. de Talleyrand, qui, de Londres, assurait-on, lui faisait secrètement passer toutes les nouvelles. Il poussait fortement à la baisse depuis 1830^ et on lui supposait un intérêt direct dans toutes les agitations. A ceux auprès de qui cette opinion s'était accréditée, la coopération d'un joueur aux troubles de février paraissait chose fort naturelle, la haine du crucifix et l'outrage à Dieu pouvant être, selon les temps, une très-heureuse spéculation à la baisse ! Ce qui est certain, c'est que, sur un rapport du préfet de police, un ordre d'arrestation fut lancé contre M. Ouvrard. Mais il sut •échapper aux poursuites.
Cependant, les croix étaient partout abattues sous les yeux de l'autorité. Et elle laissait faire, méconnaissant ce qu'il y a de philosophique dans cette majesté d'un gibet -que le monde avait adoré comme un sublime «t touchant symbole du dévoùment.
Il est vrai que, dans la pensée des démolisseurs, la proscription des croix se liait à celle des fleurs de lys. Mais si, de la part •^des novat€|urs audacieux, la guerre aux fleurs de lys était concevable, elle l'était beaucoup moins de la part des hommes qui
.avaient la prétention d'opposer aux envahissements de l'esprit moderne le prestige
• des traditions monarchiques. La Cour n'en
•consentit pas moins à renier cet emblème. Doublement infidèle à des souvenirs de famille et à des souvenirs de monarchie, elle
^soufl'rit que l'émeute vint injurieusement vérifier l'armure de Condé et raturer le
.bouclier de Dugucsclin. Une ordonnance parut au Moniteur^ qui donnait au sceau de
.l'Etat une physionomie plus bourgeoise. Les voitures du roi sortirent du palais avec des armoiries grattées, et le successeur des Capets fit disparaître les fleurs de lys qui
«ornaient les balcons en fer de sa demeure.
Ces actes de condescendance avaient pour but de plaire à la bourgeoisie, qui en parut réellement flattée; mais ils furent désapprouvés par ceux des meneurs qui, dans une politique d'expédients, ne voyaient qu'une politique sans dignité. M. Chambolle, secrétaire de la présidence à la Chambre des députés, étant all.é «voir sur ces entrefaites M. Casimir Périer : « Eli bien, « lui dit M. Périer, avec un emporte- « ment dont les convenances nous forcent « de modérer l'expression, le roi sacrifie ses c armoiries? C'était le lendemain de la « révolution qu'il fallait s'y résoudre, et je « le lui conseillais, moi! Mais non. Il ne « voulait pas alors qu'on les effaçât, ces <c fleurs de lys auxquelles il tient plus encore « que les aînés. Maintenant, l'émeute passe « ses fenêtres, et le voilà qui jette son « écusson dans le ruisseau ! »
Depuis le 15 février, Paris vivait d'une vie brûlante, dont plusieurs mouvements tumultueux révélèrent l'ardeur sans l'épuiser. Dans un de ces mouvements, excité par la fausse nouvelle que les Polonais venaient d'être battus, l'ambassadeur de Russie fut insulté et les vitres de son hôtel furent brisées à coup de pierres. Mais des démonstrations plus dignes 'de la France témoignèrent de ses sympathies pour la Pologne : un grand nombre d'étudiants, sur l'appel de M. Allier, parcoururent la ville, tristes, silencieux et recueillis : ils portaient un drapeau tricolore entouré d'un crêpe, et l'allèrent déposer sur les fosses creusées au pied du Louvre. Vers le même temps, de pauvres ouvriers se rassemblèrent aux environs du Palais-Royal. Ils ne descendaient dans la rue, ceux-là, ni pour abattre les croix et dégrader des monuments, ni pour faire asseoir le carnaval sur l'autel; ils criaient seulement : de l'ouvrage et du pain ! On marcha sur eux la baïonnette au bout du fusil.
Quant au roi, il ne manquait jamais, le lendemain des émotions populaires, de se montrer sur les places publiques, accompagné de ses enfants : il accoutumait ainsi les esprits à confondre le rétablissement do
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l'ordre avec la conservation de sa personne et de sa race.
Au reste, la Cour avait, pour détourner d'elle les colères de l'Opposition, non-seulement l'obscurité qui couvrait encore une partie de sa politique, mais l'impopularité croissante de la Chambre, et surtout l'impopularité des hommes qui la dirigeaient.
De ces hommes, le plus influent était
M. Dupin aîné. Composée de bourgeois peu délicats par l'esprit et par les mœurs, la majorité de la Chambre aimait dans M. Dupin atné un geste impatient, des mouvements brusques, une rusticité pleine de fiel, une figure expressive et dure, une éloquence dont rien ne modérait l'&preté, une certaine façon aussi étroite que pittoresque de présenter les questions, un heureux bou sens, l'art enfin de relever par une saillie décisive ou un tour vif des idées triviales et des sentiments vulgaires. M. Dupin avait les qualités et les défauts qui réussissent dans une assemblée d'hommes de robe et de marchands.
Car son goût pour l'argent se traduisait en principes d'économie; il parlait avec turbulence de protéger l'ordre, et professait avec colère une fausse théorie de modération. Dévoué au roi sans scrupule, il apportait dans son rôle de courtisan une rudesse qui en masquait l'humilité. Les esprits superficiels prenaient aisément pour de l'indépendance les accès de ce dévoûment boudeur, et les services que M. Dupin rendait & la Cour n'en étaient que plus précieux. C'était l'orateur qui convenait le mieux à la politique du Ch&teau, parce qu'il en suivait à merveille les phases changeantes, grâce à une mobilité d'opinion excessive et à des aptitudes d'avocat. A la Chambre, M. Dupin soutenait les prérogatives de la représenta ti on avec une hauteur, une susceptibilité de zèle, qui rappelaient la fougue des anciens parlementaires. Hais, au lieu de défendre, comme eux, les privilèges du parlement contre le roi, M. Dupin les défendait contre le peuple. Au sui-plus, il semblait avoir hérité de toute la haine des vieilles magistratures pour la noblesse d'épée et le sacerdoce. A part la rigidité de la conscience et l'esprit do suite, M. Dupin était un janséniste en politique.
Une assemblée, personnifiée par un tel homme, était l'expression vraie du gros de la bourgeoisie: et l'on conçoit combien elle devait être odieuse k tous ceux dont la révolution de juillet avait exalté le cœur et agrandi les désirs. Aussi tonnait-on contre elle de toutes parts. On lui reprochait d'être restée à la tète des affaires au nom d'un principe qui la rendait illégitime; d'avoir fait survivre sou importance aux circonstances qu'elle donnait pour prétexte à son usurpation. On lui reprochait sa répugnance pour les véritables artisans d'une révolution dont elle profitait, son égoïsme, sou orgueil, peu justifié par sa capacité, son dédain pour le peuple, dont elle négligeait les intérêts et refusait d'interroger la volonté. Bientôt la dissolution de la Chambre devint le sujet de toutes les conversations et le ciiamp de bataille de tous les partis.
IIISTOIHE DE DIX ANS
Plus que personne te président du Conseil, M. Laffitto, était intéressé à ce que la Chambre îùl promptement dissoute. Isolé dans le ministère depuis la retraite de M.Dupont (de l'Eure), entouré de collègues qui parlaient de résistance quand il parlait de mouvement, sans influence sur les aiïaires de l'intérieur que M. deMontalivet lui-même ne réglait qu'en sous ordre, sans influence sur les affaires de l'extérieur qui obéissaient k une impulsion si aveuglément secondée par M. Sébastian!, sans autre consolation que les éclairs d'une popularité prête à s'éteindre, M. LafTitte assistait avec une mélancolie secrète à la ruine de ses espérances. Les témoignages d'une auguste amitié ne suffisaient plus à son flme devenue soupçonneuse, et il serait volontiers rentré dans la vie privée où le rappelait le soin de sa fortune, s'il n'eût été retenu par cette croyance que son pays avait encore besoin de lui, dernière et touchante illusion d'un patriotisme trop facile !
Mais cette illusionmème allaitpourjamais s'évanouir. M. Laffltte, je l'ai dît, ne différait pas essentiellement par ses opinions de la majorité de la Chambre. Cependant, il avait de plus qu'elle un honorable penchant à se rapprocher du peuple, à servir timidement sa cause, à mériter son estime. Voilà ce qu'on ne lui pardonnait pas. Beaucoup, d'ailleurs, croyaient flatter le roi, en combattant un homme auquel le roi devait tant de reconnaissance.
la Chambre et le ministère se trouvaient donc également menacés dans leur esisteuce, et il fallait pourvoir d'avance aux nécessités de ta crise prévue. Dans les salons, dans tes journaux, à la Bourse, dans tous les lieux publics, on ne parlait plus que de la Chambre à dissoudre et du mode suivant lequel une Chambre nouvelle serait formée. La question était solcunelle : on n'en pouvait soulever de plus grave. Entre la domination du peupto par le suffrage universel cl le règne du la bûiiig.îoisio par un monopole électoral basé sur la forluno, il s'agissait de décider. Les partis comprirent qu'ils louchfwent & un
moment suprême, et de toutes parts ce cri fut poussé : la réforme électorale !
Logiciens rigoureux et interprètes fidèles du principe de la souveraineté du peuple, les républicains demandaient pour tout citoyenle droit de suffrage : ils représentaient quelle force et que! éclat puiserait dans son origine même une assemblée dont la légi limité résuU teraitcldavolontéde tout un peuple; la loi devant être faite pour tous, ils avaient peine à
concevoir qu'elle ne fût pas faite par tous ; ils montraient l'autorité tégislalivc devenant, si on la concentrait aux mains des riches, une massue avec laquelle ils écraseraient les pauvres, et ils adjuraient la nation de prendre garde à ta tyrannie de' la loi, plus dangereuse que celle do l'homme, parce qu'elle dure davantage et qu'elle étend son joug sur plus de tètes à la fois. La tyrannie de l'homme, en effet, est capricieuse comme toute passion individuelle; elle a des moments d'intermittence, quelquefois de prudents retours. Sa dui-ée, d'ailleurs, se peut
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mesurer et définir. Où fiait Vitellius, Vespasien commence. La tyrannie de la Loi, au contraire, emprunte à la solennité de certaines formes sacramentelles un caractère de force, de fixité, qui la rend plus imposante, moins facile à détruire, et fait dépendre sa disparition non d'un accident particulier, mats d'une secousse sociale.
Plaidée vivement par les républicains, la cause du suirrag;e universel l'était avec non moins d'ardeur par les légitimistes. Mais comme les vues étaient différentes, les modes d'à is n'étaient pas les mêmes voulaient l'élection à deux ivaincus qu'elle livrerait de la société aux grande: les, le peuple des campagnes étant soumis à l'ascendant de la fortune par ses besoins, et à celui du clergé par son ignorance.
La bourgeoisie, dans ce qui constituait sa puissance politique, se défendit avec moins de sincérité que de passion. Les écrivains voués au triomphe déCnitif de ses intérêts n'hésitèrent pas à refuser au peuple cette aptitude électorale que lui avait pourtant reconnue Montesquieu, le premier publlciste de la monarchie constitutionnelle ; ils exagérèrent les difficultés matérielles que présenterait l'application du suffrage universel, et, faisant revivre les plus sinistres souvenirs de la terreur, sans tenir compte des circonstances exceptionnelles qui en avaient fait tantôt un moyen de salut, tantôt un encouragement à l'héroïsme, ils insistèrent sur ce que la domination de la multitude a de tumultueux, de sauvage et, presque toujours, de sanglant.
Ainsi apparaissait dans tout son jour l'énorme malentendu qui, au mois do juillet 1830, avait réuni dans de communes colères la bourgeoisie et le peuple. Plus on avançait, plus il devenait manifeste qu'en 1830 la bourgeoisie n'avait cherché qu'à maintenir ses propres privilèges contre la ligue du trône, de la noblesse et du clergé ; de sorte que la révolution récente n'avait même pas été un déplacement d'oppression.
Sous la Restauration, il avait fallu payer 300 fr. de contributions directes pour être électeur et 1,000 fr. pour être éligible : c'était ce système que les libéraux voulaient encore faire prévaloir. Seulement, les libéraux du motivement demandaient que le cens fût abaissé un peu plus ; ceux de la résistance qu'il le fût un peu moins. Débat d'une évidente frivolité !
Le projet de loi, si impatiemment attendu, fut enfin présenté. Le ministre vint proposer à la Chambre : T d'abaisser de 1,000 k 500 fr. le cens de l'éligibilité ; 2° de doubler le nombre des électeurs en accordant un nombre invariable d'électeurs à chaque département, nombre que les plus imposés seraient appelés à former. Un semblable système ne portait aucune atteinte aux privilèges politiques de la bourgeoisie, tels que la Charte de 1814 les avait consacrés ; il ne faisait que les mettre en rapport avec le changement apporté, depuis lors, dans la distribution des fortunes territoriales par le morcellement non interrompu des héritages. Cependant la majorité de la Chambre en prit alarme. Avec l'aveuglement naturel aux intérêts égoïstes, elle se crut menacée dans la libre jouissance du monopole, et une commission nommée par elle conclut au maintien de l'ancienne loi électorale, à cela près que le cens d'éligibilité serait réduit de 1,000 à TfiO, elle cens électoral, de 300 à 240 fr.
Ce projet de réforme répondait aux sentiments de la majorité de la Chambre, précisément parce qu'il était dérisoire. Mais n'y avait-il point péril à l'adopter? car la controverse provoquée par ta loi d'élection était devenue extrêmement aigre et violente. En parlant du travail de la commission, la Gazette de France disait : « Avant la révolution, 300 fr.; après, 240. Différence en faveur de la révolution, 60 fr. » — Et les légitimistes, commentant ce mot avec d'amères railleries, insultaient à la stérilité des insurrections populaires. Plus sincères que les légitimistes, les républicains ne montraient pas moins d'ardeur, et la doctrine du suf-
HISTOIRE DE DIX ANS
frage universel, qu'ils prêchaient, gagnait les esprits rigoureux tout en émouvant les âmes désintéressées, parce que c^était une doctrine simple, décisive, logique, sans ambages, sans réticences, et propre à exalter la plus active passion de Thomme : Tamour de l'égalité. Braver celte passion était chanceux : il y avait à transiger avec elle, à la flatter par d'apparentes concessions, prudence et habileté. L'opinion qui fixait à 200 fr. le cens électoral avait donc prévalu dans la presse : elle ne tarda pas à prévaloir dans la Chambre. M. de Lafayette lui donna publiquement son adhésion, sans dissimuler ses sympathies pour un système beaucoup plus large, et M. de Sade la formula en amendement, dans la séance du 25 février. Ce jour-là plusieurs membres de la majorité étaient absents. La minorité, gagnée à la proposition de M. de Sade, voulait en conséquence clore la discussion pour brusquer le vote. Alors, par un de ces petits subterfuges dont l'histoire parlementaire de la bourgeoisie ne devait fournir que trop d'exemples, M. Benjamin Delessert, qui occupait le fauteuil du président, se couvrit et leva arbitrairement la séance. Mais les ruses de ce genre tournent d'ordinaire contre qui les emploie. L'Opposition n'en devint que plus animée; les journaux du mouvement redoublèrent d'énergie, et, le lendemaia, le chiffre de 200 fr. fut voté par une majorité formée de la gauche de l'assemblée, de la droite, et d'une fraction du centre intimidée par la presse. La réduction du cens d'éligibilité à 500 fr. fut une seconde victoire des libéraux du mouvement s\iT ceux de la résistance. Mais là se bornèrent les concessions de la majorité. Le ministère avait demandé qu'on adjoignît aux censitaires un certain nombre de citoyens dont la profession semblait prouver la capacité. Non contente de restreindre outre mesure le cercle de ces adjonctions et de frapper d'une exclusion injurieuse les professeurs titulaires des facultés de droit, de médecine, des sciences, des lettres, les notaires, les avocats, les avoués, les juges, etc., elle n'admit au nombre des électeurs
les officiers jouissant de 1200 fr. de retraite, les membres et les correspondants de l'Institut, qu'à la condition qu'ils paieraient 100 fr. de contributions directes, c'est-à-dire le demi-cens. Cette dernière disposition, adoptée sur la proposition de M. J. de La Rochefoucauld, paraissait ridicule et fut jugée telle par l'opinion publique ; mais elle avait une signification claire, sérieuse, profonde. La France désormais ne pouvait plus se faire illusion sur la nature du joug qu'on lui préparait. Condamner l'intelligence à céder le pas à la fortune, et placer dans la possession de quelques arpents de terre acquis souvent ou par succession, ou par fraude, ou par procès injustes, ou par agiotage, les garanties de moralité, de lumières, qu'on réclamait pour l'exercice de la souveraineté, c'était dire assez ouvertement sur quelle pente on allait pousser la nation. L'amour de l'argent était dans les mœurs : la tyrannie de l'argent passait dans les institutions, et la transformation de la société en devenait la décadence. Les esprits honnêtes durent avoir de tristes pressentiments, car une domination d'un genre tout nouveau allait peser sur le peuple sans le consoler en Téblouissant. Or, pour une grande nation, un despotisme qui l'écrase Vaut mieux qu'un despotisme qui l'humilie.
Du reste, les législateurs de la bourgeoisie avaient oublié qu'ils vivaient dans un pays où la concurrence allait abaissant de plus en plus le niveau des fortunes immobilières, et où le code civil consacrait le morcellement indéfini des héritages. Ils n'avaient pas compris que plus le sol serait divisé, moijjs il y aurai t« de propriétaires en état de payer le cens de 200 fr. Quoi de plus chimérique que de vouloir immobiliser la puissance politique en lui donnant pour base la propriété, là où la propriété était devenue excessivement mobile? Telle qu'on venait de l'adopter, la loi électorale (1) établissait donc entre les institutions politiques de la France et ses institutions civiles une contradiction cho-
1. Adoptée par la Chambre des députés le 9 mars 1831, et par la Chambre des pairs le 15 avril suivant.
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quante, et de véritables hommes d'État auraient prévu que le cens détruirait le code, si, tôt ou tard, le code ne détruisait pas le
cens.
Quoi qu'il en soit, la puissance politique de la bourgeoisie était fondée, au moins pour un certain temps. Quant à sa puissance matérielle, la loi sur la garde nationale y avait déjà pourvu (1). Cette loi commençait par des mots caractéristiques. « La garde na- « tionale est instituée pour défendre la « royauté constitutionnelle. » Elle permettait de placer dans le cadre de réserve ceux auxquels le service ordinaire serait onéreux, et elle mettait à la charge du garde national l'équipement, qu'une ordonnance ultérieure devait régler. Combinaisons habiles, et dont l'ensemble tendait à exclure des rangs de Tarmée civile la nombreuse classe des prolétaires, qui faisaient peur aux heureux.
Après des précautions semblables, la Chambre n'opposa plus qu'une faible résistance aux partis divers qui poussaient à une dissolution. A peu près certaine d'être réélue, le désintéressement lui était facile. Mais, avant de se séparer, elle eut la joie d'assister à la chute du ministère Laffitte, chute dont les circonstances méritent d'être rapportées en détail.
Nous avons dit quelle secousse en 1830 avait été donnée au monde. Nulle part l'impression n'avait été plus vive qu'en Italie. De tous côtés les patriotes italiens s'agitèrent. L'un d'eux, le célèbre et infortuné Menotti, était depuis longtemps l'ami de François YI, duc de Modène, et ils avaient formé ensemble des projets dont le but était, pour celui-ci, l'acquisition d'une couronne^ pour celui-là, rindépendance de l'Italie. On a cru que leurs communes espérances s'appuyaient sur des engagements secrets pris en France par de hauts personnages.
Une conversation que, par l'entremise de M. Misley, le duc de Modène eut avec M. Camillo Manzini au mois d'octobre, dans un secret réduit du palais ducal,
i. G janvier 1831.
pourra donner une idée des sentiments de ce prince. Le duc accueillit le conspirateur avec une affabilité extrême. « Vous pouvez, « lui dit-il, m'ouvrir toute votre àme : ma « parole d'honneur, que je vous donne ici, « vous met à l'abri de tout danger. » M. Manzini répondit que sa confiance était entière ; que la facilité avec laquelle il s'était prêté à une semblable entrevue en était la preuve, puisque nul n'ignorait que ses principes étaient républicains. « C'est à cause de ces « principes et de la manière dont vous les « avez soutenus, interrompit le prince, que « vous possédez toute mon estime. » Et l'entretien l'amenant à parler des libéraux italiens en général, il déclara que le rôle qu'il avait été forcé de pre^idre en Italie lui interdisait l'espoir de voir se rallier à lui les libéraux, ceux de la Romagne, surtout, qui, bien injustement, lui attribuaient tous leurs maux. M. Manzini s'efforça de persuader au duc que, dans les comités formés en France et en Angleterre pour la réalisation du projet, et même parmi les chefs romagnols, on n'attendait plus que des preuves de la loyauté de ses intentions. Mais le duc de Modène paraissait craindre qu'après s'être servi de lui comme d'un instrument, les patriotes ita- ^ens, au lieu de le couronner roi constitutionnel, ne fissent tourner la révolution à la république. Il termina l'entretien en chargeant M. Manzini de ses remerclments pour tous les braves patriotes qui l'avaient investi de leur confiance. Il leur souhaitait bonne chance dans leur entreprise hasardeuse, et désirait « qu'une occasion s'offrit à lui de « montrer qu'il était, lui aussi, bon Italien, « et prêt à tout sacrifice pourle véritable bien « de son pays. Agissez avec prudence, dit-il « à M. Manzini en le congédiant, et venez « me voir avant votre départ pour Paris. »
Ainsi le duc de Modène encourageait secrètement l'insurrection, sans néanmoins s'engager, et de façon à se ménager toutes les chances, selon l'usage des princes.
Menotti n'était pas tout-à-fait dupe de cette tactique ; mais le nom du duc lui était utile soit pour donner plus d'importat ce à
HlSTOinE DE DIX AXS
MeDDlti! répOQdil un homme qui se laiâïuil couler le long du a
ses projets, soit pour séduire par l'appât d'une haute complicité les patriotes douteux. 11 entretenait donc avec le duc de Modëne des relations fréquentes, exagérait à dessein le profit d'une telle amitié politique, et donnait ainsi une sorte do caractère officiel k ce recrutement de conspirateurs qui était alors la grande occupation de sa vie '.