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Séance du 8 décembre

HISTOIRE DE DIX ANS

M. Mîsley que le principe de non-intervention serait courageusement maintenu, et qu'à la Cour il en avait reçu Tassurance. Enfin, le fils aîné du roi des Français, le duc d'Orléans, paraissait si bien disposé pour les conspirateurs italiens, qu'il était initié à leurs secrets, et que, dès le mois de novembre 1830, il avait désigné à M. Viardot le jour où l'insurrection de Modène devait éclater (I).

C'était une révolution profonde et propre à changer la face du catholicisme, que. cette révolution d'Italie qui tendait à rayer le pape de la liste des souverains temporels, tout en lui laissant le titre de chef suprême et inviolable de l'Église. Car la décadence du catholicisme, l'allération de son principe, la chute de ses traditions, l'alliance adultère de la Cour de Rome avec les tyrannies originairement combattues par elle, tout cela était le fruit de cette puissance temporelle des papes, définitivement consacrée par Alexandre YI, agrandie par l'épée de Jules II, et maintenue, depuis, à force d'intrigues, d'iniquités, de scandales. Devenus princes au même titre et de la même sorte que les princes de la terre, les papes avaient dû naturellement subir le joug des intérêts mondains. Et c'est ainsi que la papauté, jadis tutrice des peuples, s'était peu à peu rendue complice de leurs tyrans. Enlever son pouvoir temporel au Saint-Siège, c'était fortifier, en l'épurant, son pouvoir spirituel; c'était le forcer à reprendre la tutelle du monde.

Sous ce rapport, l'insurrection de la Romagne contre le pape avait un caractère essentiellement démocratique et universel, un caractère français par conséquent. L'appuyer était donc pour la France et un devoir de sympathie et une affaire de haute politique.

Mais le Cabinet du Palais-Royal avait des

1. Le 19 janvier 1831, Menotti écrivait à M. Misley : tt Avanl-hier, j'ai vu Tarai par son entremise j'espère un crédit de 9,000 francs qui est garanti sur hypothèque. — C'est très bien que d'Orléans nous protège, et c'est aussi avec le plus grand plaisir que j'apprends la bonne intelligence qui existe entre toi et Lafayelte, etc. »

vues moins élevées, et nourrissait des projets dont les patriotes italiens ne pouvaient pénétrer le sens caché. Ils résolurent d'agir.

Il fut décidé que le signal de la révolution partirait de Modène, qu'il serait donné dans la maison même de Menetti. Le complot devait éclater le 7 février ; mais des indices trop certains étaient venus prouver aux cons pirateurs qu'on était sur la trace de leurs projets. Il y avait parmi eux un citoyen nommé Ricci, bon Italien, mais servant dans les gardes du duc de Modène, et fils d'un homme désigné d'avance aux ressentiments des conspirateurs. On raconte que, tremblant pour la vie de son père, Ricci l'alla trouver quelques jours avant l'explosion du complot, pour le supplier de s'absenter de Modène dans la journée du 7 février. Surpris des instances de son fils, cet homme conçut des soupçons qu'il s'empressa de communiquer au prince. Ricci fut mandé au palais, accablé de menaces; et on croit que, si les aveux ne trahirent le nom d'aucun de ses amis, ils compromirent du moins le succès du hardi projet qu'ils avaient formé. Plus tard, du reste, les rancunes mal éteintes du duc fournirent au malheureux jeune homme l'honneur d'une noble expiation.

Quoi qu'il en soit, jugeant que le complot était éventé, à certaines mesures inusitées et notamment à celle qui ordonnait au brave général Zucchi de quitter Modène, Menotti et ses compagnons résolurent de précipiter le dénoûment.

Le 3 février, une agitation inaccoutumée régnait à Modène. Tandis que, d'une part, les conjurés faisaient leurs préparatifs en toute hâte et avec une héroïque témérité, de l'autre, le duc de Modène donnait des ordres empressés, fortifiait son palais et consignait les troupes dans les casernes. A huit heures, les conjurés se trouvaient réunis dans la maison de Menotti, au nombre de quarante environ. Parmi les complices, il y en avait beaucoup, ceux de la campagne surtout, qu'on n'avait pas eu le temps de prévenir. Mais, confiants dans leur courage et dans la fortune de leur pays, ces généreux Italiens

LOUIS BLAiNC

se disposaient, Les uns à envahir le palais ducal, les autres à marcher aux quatre portes de ia ville, pour s'en emparer, lorsque les rues qui entouraient la maison de Menolti se i-empUrent de soldais. Les conjurés n'occupant que le premier étage, et le rez-dechaussée étant habité par une paisible famille, composée en grande partie de femmes et d'enfants, la porte principale de la maison deMenottiiUait resiée ouverte. Des dragonsct

Marie-Louise. (119MSi7.)

des pionniers pénètrent dans la cour, moutentau premier étage, et essaient d'enfoncer la porto de l'appartement qui renferme les conjurés. « Que faire? s'éciie l'un deux. » Menolti prend un pistolet et le décharge. En un instant la porte est, des deux c6tés, cribléo do halles. Courant aux fenêtres, quelques-uns des conjurés font feu sur les troupes poslécs dans la rue, et le combat s'engage. C'était un drame terrible et singulier. Au bruit de la fusillade se mêlaient, partant k la fois el du rez-de-chaussée et du deuxième éLagc,dos cris aiïrcux poussés par des femmes, pur des enfants. Les dragons jugeant à la résistance opiniAlro qu'on leur

opposait qu'ils avaient affaire à de nombreux ennemis, reculèrent enfin, et descendirent eu désordre l'escalier taché de leur sang.

Soudain, te bruit de la fusillade s'éteignît; les soldats se glissèrent dans l'ombre des portiques : autour de la maison tout fit silence. Alors, dans l'exaltation de cette victoire étrange, les conjurés se mirent à table, joyeux et mélancoliques tour à tour, et ils burent k la délivrance de leur pays, en attendant la mort. Un moment l'espoir se ranima dans leur &me. Ayant entendu au loin de vagues clameurs, ils crurent que les portes de la ville étaient forcées par les gens de la campagne, leurs complices, et ils montèrent tous au haut de la maison, pour voir venir leurs libérateurs. Ils se trompaient : ces clameurs lointaines étaient poussées par quelques soldats du tyran, et célébraient d'avanceut son facile triomphe. Tout-à-coup une voix retentit dans la rue : « Qui vive ! (( crie une sentinelle. — Menolti ! répondit H un homme qui se laissait couler le long a du mur, suspendu à une corde; je vais « parler au duc. » A ces paroles succède un coup de feu, et Menolti est ramassé sanglant sur le pavé. Pendant ce temps, une scène touchante se passait dans le palais ducal. Ou avait conseillé au prince de faire sauter l'asile des conjurés; mais le ministre Scozia, dont la famille habitait la maison menacée, s'était jetée au pied du prince, et il le conjurait avec larmes de ne pas envelopper dans la même vengeance les coupables el les innocents. Le duc envoya pourtant du canon contre les conjurés; et ceux-ci, pour ne pas compromettre plus longtemps la vie des familles qui, étrangères k leurs desseins, se trouvaient associées à leurs périls, coururent se remettre aux maius des soldats. On les traîna au palais on les accablant d'injures el de mauvais traitements. Plusieurs d'entr'eux furent grièvement blessés. M. Kuffinl (1) reçut deux coups de baïonnotle.

La journée du 4 février fut pour la ville de Modèuy une journée de deuil. Mais le len-

s leaona quel-

demain on y apprenait qu'une insurrection venait d'éclater à Bologne, et le duc de Modène, après avoir fait brûler ses papiers secrets, prenait tout tremblant la route de Mantoue, suivi de l'infortuné Menotti : il devait plus tard s'assurer de la discrétion du conspirateur en le livrant au bourreau.

De Bologne, la révolution s'étendit rapidement dans toute la Romagne. Quelques jours s'étaient à peine écoulés que déjà le drapeau tricolore était arboré à Pérouse, à Spoleti, à Foligno, à Terni; l'insurrection embrassait la province de l'Ombrie, celle de Tracimène; le cardinal Benvenuti, légat à latercy tombait à Cosimo au pouvoir des insurgés; Ancône se rendait sans coup-férir aux braves colonels Sercognani et Armandi; enfin, Marie-Louise fuyait ses états que l'incendie avait gagnés. Bientôt l'étendard glorieux de la jeunesse italienne flotta sur les hauteurs d'Ottricoli, à quinze lieues de Rome, et la terreur fut au Vatican.

Malheureusement, le peuple applaudissait à la révolution sans se passionner pour elle. A demi satisfait de sa destinée dont la honte n'était pas de nature à frapper ses regards, il était plus disposé à saluer au passage ses libérateurs qu'à se faire parmi eux un rôle actif et violent. Les chefs manquaient, d'ailleurs. Pas d'unité, nulle direction. A Bologne, à Modène, à Parme, à Reggio, on avait vu s'improviser autant de gouvernements, non rivaux, mais divers, et auxquels un respect fatal du principe de non-intervention enlevait jusqu'à la pensée de combiner leurs efforts. Propager l'insurrection en Toscane, il n'y fallait pas songer, le peuple étant gouverné dans ce pays avec une sagesse paternelle et jouissant d'une prospérité sans égale.

Dans un tel état de choses et au milieu de tant d'obstacles, l'audace restait aux patriotes italiens comme chance de succès. Il y avait péril et non pas folie à marcher sur Rome : c'est ce que plusieurs proposèrent. Mais le gouvernement de Bologne hésitait : il consulta le colonel Armandiqui se trouvait

alors à Ancône, et n'avait pas encore été nommé ministre de la guerre. Le colonel répondit avec l'autorité qu'il puisait dans sa vieille expérience militaire, que les dispositions du peuple, qui vit à Rome sous l'entière dépendance de la cour pontificale, défendaient une expédition de ce genre; qu'il était impossible de la tenter heureusement avec une poignée d'hommes inhabiles à la guerre et mal armés ; que c'était nuire à la révolution italienne que de courir aussi aveuglément les risques d'un premier revers, alors qu'il s'agissait de hasarder une petite troupe dans une plaine immense, où la nature du terrain ne permettait ni de marcher de poste en poste ni de camper avec sûreté. Cette opinion prévalut.

Au reste, Rome venait subitement de changer d'aspect. Dans les premiers jours de l'insurrection, le Vatican s'était montré en proie aux plus vives alarmes, et on y avait fait des préparatifs de fuite. Soudain des nouvelles arrivent, venant de France, et aussitôt la cour pontificale renaît à l'espoir, à l'orgueil; des proclamations menaçantes partent de la ville éternelle; les Transtéverins sont en armes. « Bonnes nou- « velles! écrit le colonel Ravinetti dans « une proclamation adressée aux troupes « papales. Le roi de France, par un cource rier exprès, donne au Saint-Père l'assu- « rance de sa protection et de son interven- « tion pour maintenir les États-Pontificaux « sous le gouvernement du Saint-Siège. » En effets Louis-Philippe, à la première nouvelle de l'insurrection de Bologne, s'était empressé d'écrire au Saint-Père pour lui témoigner sou intérêt et sa sollicitude. Fidèle de son côté à la politique de son maître, M. Sébastiani avait donné en France des ordres pressants pour empêcher le départ de tous les réfugiés italiens qu'appelaient 'en Italie les espérances et les dangers de leurs frères.

A cette époque, pourtant, la cause de l'indépendance italienne éveillait en France

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