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des sympathies aussi énergiques que généreuses, et uoe circonstance particulière y rendait plus vive la haine que portaient au gouvernement autrichien les partisans sincères de la révolution de juillet. Un jeune Italien, d'une figure douce et altérée par de cruelles souiTrances, était arrivé à Paris. Il se nommait Maroncelli. Les noirs cachots de Spielberg avaient longtemps pesé sur lui, et le récit des tortures qu'il avait endurées était aiïrenx. Victime innocente de la tyrannie d'un ' gouvernement soupçonneux, il s'était vu traîner dans un pays étranger où on lui avait donné pour prison une basse-fosse humide et sombre, pour nourriture du pain noir trempé dans de l'eau chaude, pour lit une planche nue, pour vêtement l'habit des galériens. Sa jambe gauche, engagée dans un anneau de fer auquel pendait une chaîne du poids de vingt livres, s'était gonflée au point qu'une amputation était devenue nécessaire, de sorte qu'il suffisait de sa présence pour dénoncer la barbarie de ses bourreaux. La publicité donnée à ces détails, dans un moment où tous les cœurs battaient pour l'Italie, produisit une impression universelle et profonde.
Or, le même jour, on apprenait à Paris que M. d'Appony venait d'annoncer au Cabinet du Palais-Royal une intervention des Autrichiens dans le duché de Modène. L'Autriche fondait sa prétention sur le droit de réversibilité que lui avait reconnu l'acte du congrès de Vienne ; vain prétexte ! un droit éventuel de réversibilité pouvait-il enlever au duché de Modène ce caractère d'État indépendant ({fiQ lui avaient donné les stipulations diT congrès de Vienne, et que le gouvernement français s'était engagé à faire respecter, lorsqu'il avait proclamé le principe de non* intervention? M. Laffitte déclara en plein Conseil qu'avec de telles prétentions, si l'Autriche persistait, il n'y avait qu'une réponse possible, la guerre. Tous les ministres applaudirent. M. Sébastiani lui-même, ministre des affaires étrangères, s'engagea à répondre en ce sens.
En eiïet, le maréchal Maison, ambassadeur
de France à Vienne, fut chargé de présenter à l'Autriche une déclaration qui lui interdisait, en termes formels, l'entrée des États- Romains. A cette espèce à' ultimatum au bout duquel était la guerre, l'Autriche répondit, non-seulement avec fermeté, mais avec insulte. Gardien de l'honneur de son gouvernement, et convaincu que la France ne pouvait sans s'avilir laisser fouler aux pieds un principe qu'il avait mission de faire respecter^ le maréchal fit sur le champ connaître au Cabinet du Palais- Royal la réponse du ministre autrichien. En même temps il écrivit au général Guilleminot, ambassadeur de France à Constantinople, que c'en était fait de la paix du monde: que la France était forcée décidément à tirer l'épée pour soutenir l'honneur d'une déclaration repoussée avec menace ; que les moments étaient précieux, et qu'il fallait se hâter de chercher des ennemis à la Russie.
Le général Guilleminotne pouvait hésiter. Depuis la Révolution de juillet, la situation de l'ambassade française à Constantinople était difficile. Au moment de la Révolution qui avait précipité Charles X de son trône^ la Russie avait pour ministre plénipotentiaire auprès de la Porte M. de Ribeaupierre. C'était un de ces Russes aux manières élégantes, et un homme de salon avant tout ; mais cela ne l'empêcha pas de laisser éclater contre le régime qui venait de prévaloir en France une haine dont la bienséance ne modéra pas toujours les emportements, ^umis à l'ascendant de la Russie, le Divan s'était d'abord opposé à la substitution du drapeau tricolore au drapeau blanc : le général Guilleminot envoya son gendre, le comte Roger, au plénipotentiaire pour demander des explications. Lorsque M. Roger entra, M. de Ribeaupierre était à table, entouré de ses officiers. Ne pouvant contenir l'explosion de ses répugnances, il se mit à attaquer violemment la révolution de France et sessuites. Homme de cœur ettoutdévoué à son pays, M. Roger répliqua avec vivacité^ comparant à ces mouvements séditieux qui,.
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en Russie, n'aboutissaient qu'à des assassinats, ce glorieux événement de juillet qui avait élevé la France dans Testime du monde.
Quoique foi't animée, cette scène n'eut pas de conséquences fâcheuses. Les obstacles qui s'opposaient au changement du pavillon français furent même écartés.
Mais une hostilité sourde n'avait pas cessé d'exister entre les deux ambassadeurs.
Le général Guilleminot ne fut donc ni surpris ni affligé de la dépèche du maréchal Maison.
Des négociations habilement conduites pouvaient créer, soit dans le Caucase, soit en Perse, des moyens efficaces de diversion, et sauver la Pologne ; mais l'essentiel était d'amener la Turquie à se déclarer contre les Russes, au premier coup de canon.
Dans ce but, des ouvertures furent faites au Divan, et tout fut secrètement préparé, dans la prévision d'une guerre imminente.
Pendant ce temps, la dépèche adressée au Palais-Royal parle maréchal Maison arrivait à Paris.
Elle était ainsi conçue :
« Jusqu'ici, m'a dit M. de Metternich, nous « avons laissé la France, mettre en avant le « principe de la non-intervention, mais il « est temps qu'elle sache que nous n'enten- « dons pas le reconnaître en ce qui con- « cerne l'Italie. Nous porterons nos armes « partout où s'étendra l'insurrection. Si « cette intervention doit amener la guerre, « eh bien, vienne la guerre! Nous aimons « mieux en courir les chances que d'être « exposés à périr au milieu des émeutes. »
Le maréchal Maison ajoutait que, pour prévenir les dangers' dont la France était menacée, il fallait sans retard prendre l'initiative de la guerre et jeter une armée dans le Piémont.
Cette dépèche, commentée dans le public avec une ardeur passionnée, avait été remise le 4 à M. Sébastiani.
Le président du Conseil, M. Laffitte, ne la connut que le 8, par hasard pour ainsi
dire, et en la lisant dans le NationcU.
On l'avait donc cachée pendant quatre jours au président du Conseil ! La surprise de M*. Laffitte fut grande. Il demanda des explications. M. Sébastiani ne sut alléguer pour sa justification que des motifs dont la puérilité était offensante, et M. Laffitte résolut de déposer un pouvoir dont on ne lui avait laissé que les périls. Pourtant, toujours dupe de lui-même, il ne put s'avouer qu'à la dernière extrémité une déception aussi amère. Il voulut une fois encore interroger la reconnaissance du prince auquel il avait donné la couronne, et il se plaignit à lui douloureusement de ce qui venait de se passer, mêlant à l'expression de ses griefs personnels la critique adoucie d'une politique qui l'avait eu pour instrument sans l'avoir tout à fait pour approbateur.
Le roi répondit à M. Laffitte avec cette familiarité naïve qui lui était ordinaire : il consola doucement l'ami, et parut pénétré du désir de conserver le ministre. Puis, comme s'il eût été entièrement étranger à cette politique dont M. Laffitte blâmait la direction, il l'engagea à s'en expliquer avec ses collègues. C'est ce que fit M. Laffitte dans une réunion qui eut lieu le 9 mars.
Mais déjà tout était préparé pour un changement de Cabinet. M. Casimir Périer jugeait que son heure était venue, et M. Bouvier-Dumolard avait sur ce point reçu ses confidences. M. Laffitte fut accueilli froidement par ses collègues. Il comprit bien alors tout ce qu'il avait livré en livrant son pays, et il se retira des affaires, le cœur à jamais blessé.
Ainsi tomba ce ministère qu'une révolution avait enfanté. La dépèche cachée au président du Conseil fut le prétexte et non la cause de sa retraite. M. Laffitte tomba parce que les services qu'il pouvait rendre à la nouvelle dynastie étaient épuisés.
Et comment se seraitTil maintenu? D'une part, si ses sentiments le portaient vers le peuple, ses opinions l'en éloignaient; de l'autre, l'amitié d'un roi était pour sa
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sensibilité une épreuve trop dangereuse.
H. Lafâtte avait une haute capacité financière, un esprit pénétrant, une facilité d'élocntion remarquable, une bienveillance remplie de grâce et d'élévation. Il joignait, chose rare, à la science des affaires des connaissances littéraires fort
par autrui alors qn'it fallait dompter en la sauvant, une société incertaine , tourmentée , et au sein de laquelle durait encore le frémissement des luttes de la veille. Le nom de M. Laffitlo était respecté : on le compromit. Son influence était décisive : on la Ql sen'ir au triomphe des plus regrettables
étendues. Dans un autre milieu et sous d'autres influences, il aurait pu rendre les plus grands services à son pays. Mais, partagé entre le soin de cultiver sa popularité et celui de ménager son crédit, il devait manquer également de vigueur et pour le bien et pour le mal. C'est ce qui arriva. 11 fut irrésolu dans un moment où les inlérêts avaient hAte de se classer et les passions de se produire. Il fut condamné à n'agir que
desseins. Et voilà comment son ministère marqua, dans l'histoire de son pays, comme une période malheureuse.
Ce fut, eu effet, durant cette période que s'établit, par l'abandon successif de toutes les nations opprimées, le système diplomatique qui tendait à faire descendre la France au rang des Puissances secondaires, pour faire accepter par les Puissances principales la dynastie de Louis-Philippe. Ce fut
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Bientôt parureul des dragons et poursuite.
aussi dans cet intervalle que la bourgeoisie se mit eu mesure de commander aux alTaires.
Par la loi sur les municipalités, elle paralysa du même coup dans les communes l'action du peuple et le règne des grandes iaûueQces locales.
Par la loi sur les élections, elle s'empara exclusivement du pouvoir.
Par la loi sur la jarde nationale, elle se réserva la domination de la place publique.
Dirigée par des meneurs sans entrailles, dont ses instincts servaient merveilleusement les calculs, elle s'arma contre l'insurrection, au 21 décembre, pour contenir les républicains, et elle encouragea l'émeute, au 14 février, pour effrayer les légitimistes : ennemie et amie de l'ordre tour à tour, selon les besoins du moment.
Ce que l'égoïsme d'une pareille conduite
des gendarmes envoyés à leur (Page 3S5,)
devaitavoirde fatal,et aux intérêts delaclasse asservie, età ceux delaclasse dominai^teellemème, on le verra par la suite de cette histoire. Mais d'aussi hardis envahissements n'eussent jamais été possibles, au sortir d'une révolution faite par le peuple, s'il n'y avait eu aux atfaires des hommes dont la réputation fût de nature à donner le change aux mécontents et à dérouter l'opinion. Ces hommes furent, à des titres divers et avec une part inégale de responsabilité , MM. de Lafayetle. Uupont (de l'Eure) et Laflitte. Grâce à leur honorable mais impuissant triumvirat, beaucoup prirent pour une transition nécessaire ce qui n'était au fond qu'un déplacement de tyrannie.
Les chefs du parti républicain ne s'y trompèrent pas ; mais ils n'avaient été jusque-là ni assez forts pour s'imposer, ni assez écoutés pour faire prévaloir la sagesse de leurs déliaaces.
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Seconde phase du gouvernement de la bourgeoisie. — Casimir Périer premier mmistre ; son ascendant sur la Chambre ; ses rapports avec le roi; son programme.— Séance du 18 mars. — L'Italie abandonnée; les réfugiés italiens persécutés à Lyon et à Marseille. — Les Autrichiens envahissent l'Italie. — Piège tendu au gouvernement de Bologne ; il fait désarmer les Modenais. — Mission confiée à M. Hubert; M. Hubert à Paris. — Les Autrichiens à Bologne. — Convention d'Aucône^ <— Vengeance et perfidie du Vatican. — Comment le gouvernement français est jugé en Italie. — Rappel du général Guilleminot; véritables motifs de ce rappel. — Violences de Casimir Périer. — Histoire des sociétés populaires; Société des Amis du Peuple, — Progrès du parti républicain; son but; sa physionomie; son premier procès. — Décoration de juillet : troubles. — Éloignement de Casimir Périer pour le roi. — Le roi s'absente de la capitale; son passage à Metz. — Menaces adressées au maréchal Soult par Casimir Périer. — Dissolution de la Chambre.
Continuer la politique de la ruse était désormais impossible. A quoi bon, d*ailleurs? Toute la force que peut contenir le mensonge des concessions nécessaires, le régime nouveau la possédait : il était fondé, il ne s'agissait plus que de le défendre. Le cours naturel des choses appelait donc au pouvoir un ministre violent. M. LafAtte se retirait de la scène : M. Casimir Périer y monta.
Il arrivait aux affaires avec une colère immense, un orgueil sans bornes et je ne sais quelle impatience farouche d'écraser ses ennemis. Banquier opulent et toujours en éveil, le bruit des factions lui avait causé de mortelles alarmes et il brûlait de s'en venger. Tant que la situation était re9tée incertaine, il avait épié le pouvoir avec anxiété, et ne s'était point senti la hardiesse d'y porter la main. Mais lorsqu'il crut voir que le peuple s'ignorait; que la puissance des partis ne répondait pas à leur fougue; que les ressources de l'esprit de révolte étaient incomplètes, éparses ; que la résistance ne serait ni efficace, ni durable, contre tous ces éléments réunis de domination, les capitaux, le crédit, l'organisation, les positions acquises, la discipline...., il prit son parti impétueusement, et ne songea plus qu'à prouver à la bourgeoisie tout ce qu'elle pouvait, par l'excès de ce qu'il allait tenter pour elle, en la traînant à sa suite ; car il manquait de courage, non de vigueur; et s'il tremblait
devant l'humiliation d'une défaite possible, devant les dangers d'une lutte inégale, il n'était pas homme, du moins, à perdre les avantages de la force par défaut de résolution 'et de nerf.
Bien convaincu, du reste, que dans les intérêts de la clause moyenne, c'étaient les siens propres qu'il venait sauver, il apportait dans le combat sa personnalité tout entière. Le trône, il le voulait sauver aussi, et il accourait pour le défendre, mais sans illusions, sans dévoùment, sans amour, et tout simplement parce qu'il couvait dans la royauté une institution protectrice de la banque.
Président de la Chambre, il avait déjà montré, en maintes occasions, combien intraitable était son égoïsme et sauvage son orgueil. Un jour, par exemple, tandis que l'émeute grondait, il arrive au Palais-Bourbon qu'il trouve entouré de soldats. Aussitôt son regard s'enflamme, il va droit aux questeurs, et d'une voix tonnante : /« Des soldats, mes- « sieurs ? Et en vertu de quels ordres ? — « C'est, répondent les questeurs, le minis-
« tre — Quel ministre? Vous n'avez
« d'ordres à recevoir ici que de moi. » Et M. de Bondy lui faisant observer que la police de la Chambre entrait dans les attributions delà questure : « la police de la Chambre ! « monsieur, s'écria- t-il avec insulte, dites « la police des corridors. » Voilà ce qu'était
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cet homme. Il fit croire à tous qu'il était né pour le commandement, à force de fierté, de brusquerie et de dédain. Il est juste d'ajouter qu'il atteignit quelquefois à la grandeur, et que, s'il lui arriva de prendre pour instruments des êtres méprisables, ce ne fut jamais sans les accabler de son mépris. Premier ministre, il mit le pied surlalégislature, comme il l'avait mis, président de la Chambre, sur le ministère ; et il en vint au point de ne plus vivre que dans son despotisme et dans ses rancunes, dur à ses seryiteurs autant qu'implacable pour ses adversaires, conspuant les hommes de Cour, parlant en maître à ses collègues, et n'accordant au roi lui-même qu'une coopération hautaine et un respect amer.
Le lendemain du jour où il avait saisi le pouvoir, s'étant rendu au Château,' il fut frappé de n'y rencontrer que des visages où se peignaient le mécontentement et la défiance. Les courtisans chuchotaient, sur son passage, d'une manière injurieuse; on le suivait avec des regards de haine. Il arrive dans le salon où l'attendait la famille royale. Le roi est souriant, la reine polie et grave ; mais madame Adélaïde aifecte un maintien glacé, et le duc d'Orléans laisse percer dans son attitude la répugnance que le nouveau ministre lui inspire. A cette vue, Casimir Périer frémit; et, le front pâle, les lèvres contractées par la fureur, il s'approche du monarque, et lui demande quelques moments d'entretien secret. Ils passent dans une pièce voisine; alors Casimir Périer, d'une voix brusque : « Sire, je vous donne ma démission. » Le roi se récrie, interdit et troublé. Mais Casimir Périer continuant : (( Des ennemis dans les clubs, des ennemis « à la Cour, c'est trop, sire, c'est trop. Faire a face à tant de haines à la fois est impossi- « ble. » Le roi l'écoutait avec anxiété. Il sentait bien qu'un pareil ministre serait un instrument indocile, si même il n'aspirait à l'empire. Et d'un autre côté, quel moyen de repousser les brûlants services de cet homme; comment affronter l'éclat de son inimitié, et le scandale de sa démission qu'on appren-
drait avec la nouvelle de son avènement? Le roi, se répandant en paroles bienveillantes, essaya d'adoucir Casimir Périer. Le trouvant inflexible, il appelle sa sœur et son fils, leur dit l'irritation de son ministre, ce qu'il est convenable de faire pour le calmer. Casimir Périer attendait, jouissant déjà de son triomphe. Il consentit à rester ministre; mais il ne quitta le palais que satisfait et vengé.
Les collègues de M. Casimir Périer furent : au ministère de la guenre, le maréchal Sôult; aux affaires étrangères, M. Sébastiani; aux finances, le baron Louis ; à la justice, M. Barthe; à Tinstruction publique et aux cultes, M. de Montalivet ; au commerce et aux travaux publics, M. d'Argout; à la marine, M. de Rigny. De ces ministres^ aucun n'était en état de lutter contre l'ascendant du président du Conseil. Seul le maréchal Soult avait assez d'importance pour l'oser impunément. Mais il paraissait disposé à renoncer à la suprématie dans le Cabinet, pourvu que, dans la sphère de son autorité, on le laiss&t librement exercer son adroit despotisme et accroître sa fortune. Car, à côté d'une science militaire incontestable et des plus hautes qualités de l'administrateur, il y avait dans ce soldat houreux tous les défauts des anciens
chef de barbares qui envahirent les Gaules : la rudesse, l'avidité, la ruse.
Assuré de son empire, Casimir Périer ne songea plus qu'à en faire l'épreuve sur la Chambre, où, depuis Témeute de février, le parti de la résistance ne montrait qu'indécision et frayeur. Casimir Périer se présenta au Palais-Bourbon le ISmars. Quand il parut à la Tribune, ému et impérieux, il y eut un moment d'attente solennelle. On sentait bien que le ministère d'un tel homme ne pouvant être qu'un long duel, son programme allait être un défi. On ne se trompait pas. II commença par nier avec une franchise pleine de fiel que le principe delà révolution de juillet fût un principe d'insurrection. Il annonça hautement sa résolution de briser les partis, de faire faire silence autour du pouvoir. Les peuples insurgés à notre exemple, il les
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abaDdonnait à leur deslioée. Ainsi, avec l'Europe monarcbique, une pais obstinée; avec la France démocratique, une guerre à mort, voilà ce qu'il venait promettre.
« Le sang français n'appartient qu'à la France ! » s'était-ii écrié au milieu de son discours. Parole impie ! blasphème de l'ignorance et de l'incapacitél le génie de la France ayant toujours été dans son cosmopolitisme, et le dévoùment lui ayant été imposé par
Vice-amiral de Rib-ny. (1783-1835.)
-Dieu comme un élément de sa puissance, comme une condition de sa vie.
Pourtant, la majorité de la Chambre applaudit avec transport. C'est en vain que le général Lafayette vient opposer à ce programme de l'égoïsme en délire, un touchant appel à tous les sentiments généreux; c'est en vuin qu'il commande au gouvernement le respect de ses promesses, la fidélité, l'honneur; c'est en vain qu'il montre les Italiens soulevés sur la foi de nos déclarations, et les Polonais armés pour notre querelle. La majorité reste immobile, froide, silencieuse. La Pologne, continue le vieux
général, c'est l'avant-garde qui s'est retournée contre le corps de bataille. Et il lit des lettres trouvées dans le portefeuille de Constantin, douloureux témoignages des dangers qui menaçaient l'Occident, lorsque la Pologne, se jetant au devant du Czar, s'était offerte en holocauste. Des applaudissements partent des. bancs de la gauche. Alors, laissant tomber sur les minisires un regard accusateur: «Est-il vrai, demande K Lafayette, que le gouvernement a déclaré « qu'il ne consentirait jamais à l'entrée des « Autrichiens dans les pays actuellement « insurgés de l'Italie?» A cette foudroyante apostrophe, tous les yeux se portent sur M. Sébastian). « Entre ne pas consentir et » faire la guerre, répond le ministre em- « barrasse, il y a une grande différence. — « Et moi, reprend l'orateur avec force, je « dis qu'après une déclaration officielle, lais- « ser violer l'honneur de cette déclaration « en se contentant de dire : " Non, je n'y « consens pas, m est incompatible avec la « dignité, avec l'honneur du peuple fran- « çais. » Une extrême agitation suivit cette lutte parlementaire, et elle eut un retentissement qui se prolongea longtemps dans toute l'Europe.
Casimir Périer ne pouvait plus douter de son ascendant sur la Chambre : il s'élança, la tète haute, dans la voie qu'il s'était tracée; mais il avait peu à s'inquiéter de la partie sudiplomatique de son système. Une volonté périeure à la sienne avait déjà tout réglé, et rabandonderitalie,parexemple, était résolu.
Dans les derniers jours de février, un grand nombre de réfugiés italiens s'étaient réunis à Lyon. Une expédition en Savoie fut concertée entre eux et activement préparée. Les uns devaient marcher sur Grenoble, où les attendaient avec impatience des patriotes français. Les autres devaient se rassembler à Tenay et pénétrer dans la Maurienne.
L'accueil qu'ils avaient reçu à Lyon avait singulièrement exalté leurs espérances. De toutes parts leur venaient des marques de sympathies et des excitations puissantes. Des compagnies de volontaires se formaient
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pour les escorter. Le préfet de Lyon luimême, M. Paulze d'Yvoi, leur prétait une noble assistance, croyant répondre en cela aux vues du gouvernement. Une dépêche ministérielle ne tarda pas à le détromper. On lui enjoignait de dissoudre les rassemblements d'Italiens, d'empêcher leur départ, de faire, en un mot, avorter leur projet, M'. Paulze d'Yvoi fut saisi de surprise et de douleur. Opposer une résistance brutale à l'accomplissement des desseins qu'il avait approuvés sans détour, persécuter des proscrits qu'il avait encouragés, il ne put s'y résoudre, et il partit précipitamment pour une tournée administrative, laissant à un conseiller de préfecture le triste honneur d'une mission dont sa générosité ne voulait pas. Cependant, les sympathies de la population lyonnaise pour les exilés devenaient de plus en plus vives dans leurs manifestations. On les pressait de partir, de partir en masse; et un courageux citoyen, M. Baune, offrait de mettre à leur disposition deux bataillons de la garde nationale. Ils ne crurent pas devoir profiter de ces ofTres. Leurs chefs, qui correspondaient à Paris avec plusieurs personnes considérables, et notamment avec la princesse Beijioioso, parurent craindre de se hâter et de donner trop d'éclat à leur tentative. Peut-être avaient-ils peur, en acceptant une coopération trop bruyante, de mécontenter le gouvernement, doat, aprës tant de promesses indirectes, il leur était malaisé de suspecter la bonne foi. Les réfugiés hésitèrent donc, et ue sortirent enfin de Lyon que par petites bandes. Un lieu de réunion avait été fixé d'avance. Uais au moment où quelques-uns d'entre eux allaient toucher la frontière, entre Haximieux et le pont de Ghazet, ils entendirent retentir derrière eux des pas de chevaux. Bientôt parurent des dragons et des gendarmes, envoyés à leur poursuite, et commandés par M. Carrelet, loyal offirâer qui n'épargna rien pour adoucir la rigueur de sa mission. Résister était impossible : les malheureux réfugiés rentrèreut à Lyon, le désespoir dans l'àme.
Quelques jours après, MM. Misley et Linati
arrivèrent à Marseille, prêts à s'embarquer pour l'Italie. Us avaient frété un navire, et possédaient douze cents fusils, deux pièces dé caaon, des munitions. A eux s'étaient joints plusieurs Italiens qu'appelait à son secours la patrie menacée : le comte Grilenzont (de Reggio), l'avocat Mantovani (de Pavie), le lieutenant Mori (de Faënza), le docteur Franceschini. Le jour de l'embarquement était arrivé, lorsqu'une dépèche
télégraphique vint tout à coup porter au préfet des Bouches-du-Rhâne , M. Thomas , l'ordre d'arrêter les proscrits. Aussitôt défense de mettre à la voile leur fut signifiée, et l'on mit sous le séquestre le b&timent qu'ils avaient frété. De semblables violences furent exercées h l'égard de M. Visconti (de Milan) et de l'illustre général Guillaume Pépé, qui, depuis son arrivée à Marseille, s'était vu sans cesse enveloppé d'espions, ainsi que les officiers attachés à sa fortune. Et pendant ce temps, les Autrichiens envahissaient insolemment l'Itafie ; une bande de jeunes patriotes, armés pour la plupart de fusils de chasse, courait à Novi se faire
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accabler par le nombre ; Marie-Louise était rétablie dans son duché ; le duc de Modëne, entouré de baïonnettes étrangères, entrait dans cette ville où, en témoignage de sa perfidie, allait couler le sang de Menotti, devenu sa victime pour n^avoir pas voulu devenir son meurtrier; enfin, les insurgés de Modëne se dirigeaient sur Bologne, apportant à leurs frères des légations, le secours de leurs armes et d'un ressentiment immortel.
Ce fut alors qu'apparut clairement le piège tendu aux Italiens par le principe de non-intervention. Après l'occupation de Ferrare par les Autrichiens, le gouvernement de Bologne avait envoyé le comte Bianchetti à Florence, avec mission d'y sonder, sur les dispositions de l'Angleterre et de la France, les représentants de ces deux pays. La réponse avait été favorable; les cœurs étaient remplis d'espérance et de joie. Convaincu que la parole donnée au monde par un ministre du roi des Français était inviolable, mais que, pour avoir droit à la protection du principe de non-intervention, les Italiens devaient le respecter les premiers, le gouvernement de Bologne ferma les yeux sur l'intervention de l'Autriche à Modène, et, quand les Modenais commandés par le noble général Zucchi se présentèrent, il les désarma. Il alla plus loin encore. Trompant la tendresse inquiète de leurs parents. Napoléon et Louis Bonaparte, fils du comte de Saint-Leu, s'étaient jetés vivement dans l'insurrection et avaient déployé aux avant-postes un brillant courage : ils furent rappelés en toute hâte par le général Armandi, tant on mettait de soin à conjurer le mauvais vouloir de la diplomatie et à délivrer le Palais-Royal de tout sujet d'alarmes !
On préparait, du reste, avec vigueur, les moyens de défense. Mais comment le gouvernement de Bologne, livré à lui-même, aurait-il résisté à l'Autriche? Sept mille hommes, dont un tiers seulement se composait de soldats de ligne, de gendarmes et de douaniers, voilà tout ce qu'avaient à op-
poser aux forces de l'invasion les chefs de l'insurrection italienne. Les armes manquaient, d'ailleurs. Il n'existait, dans toute l'étendue des provinces insurgées, que six mille cinq cents fusils. Les piques que le général Grabinski avait fait fabriquer ne pouvaient servir efficacement contre l'ennemi. La Toscane avait refusé de laisser passer quatre cents fusils et quatre centi sabres, achetés à Livourne. Le sort Ae ritalie flottait donc au gré de tous les hasards, ou, plutôt, il dépendait de la France. Le gouvernement de Bologne avait prié lord Normanby d'agir en faveur deft patriotes italiens auprès du Cabinet de Londres ; on confia la même mission auprès du Cabinet de Paris à M. Hubert, officier de l'étatmajor général de la confédération suisse. C'était un touchant spectacle que celui de la faiblesse appelant ainsi la force au secours du droit violé. Car .enfin, en vertu de quel principe l'Autriche envoyait-elle ses armées au-delà des Alpes terminer une querelle qui n'était pas la sienne ? Elle n'avait pas même ici, comme à Modène, un prétexte dont elle pût couvrir ses violences. Sa conduite, sauvage et inhumaine à l'égard de l'Italie, était en outre, à l'égard de la France, pleine d'orgueil et d'insulte, puisque le Cabinet de Vienne, en foulant aux pieds le principe de non-intervention, ne se donnait même plus la peine d'atténuer par le mensonge de ses prétentions l'insolence de ses dédains.
M. Hubert se rendit à Paris. Il y plaida la cause confiée à sa loyauté, avec beaucoup d'énergie et de noblesse. Le gouvernement français ne devait-il pas, au moins, s'offrir comme médiateur entre le Saint-Siège et les provinces insurgées ? L'insurrection italienne avait eu des motifs incontestablement légitimes. Éteindre l'embrasement de l'Italie, en y faisant triompher la justice et en la sauvant des ravages d'une invasion brutale, quel rôle plus digne d'un pays tel que la France? Une politique généreuse et fière était, d'ailleurs, de toutes les politiques la plus sûre, la plus prudente. Faire bénir le nom français par le midi de l'Europe ne
pouvait être d*ua médiocre avantage. Où sont les alliés naturels d'un peuple en révolution, si ce n'est dans les contrées où le souffle de Fesprit révolutionnaire a passé ? Maison avait hâte, au Palais-Royal, de faire tomber les agitationspVoduites par la grande secousse de 1830. L'intérêt dynastique dominait tous les calculs de la sagesse aussi bien qae tous les conseils du devoir. M. Hubert fut reçu poliment par MM. Casimir Périer et Sébastiani, et ne put rien obtenir. Non content d'empêcher les Italiens qui se trouvaient sur notre sol d'aller au secours de leur patrie, le gouvernement français laissait les Autrichiens fondre sur Bologne. C'était aider nos ennemis à violer contre nos amis le principe proclamé par nous-mêmes. Le 21 mars, les Autrichiens entrèrent à Bologne. Le gouvernement provisoire courut se réfugier à Ancône, dernier asile ouvert à la liberté italienne. Mais la place n'était pas tenable. Démantelée en iSiSpar les Autrichiens, qui avaient seulement conservé la vieille enceinte, après en avoir fait sauter les saillants, elle n'était protégée que par une citadelle étroite et à demi-ruinée. Le général Geppert, qui s'avançait pour la réduire, était le même qui en 1815 l'avait occupée. Elle était à la veille d'être attaquée par terre et par mer; et la nombreuse armée qui la menaçait traînait à sa suite, outre un matériel considérable, un équipage à la congrève. La garnison ne se composait que de huit cents hommes de troupes de ligne, d'une compagnie de canonniers et de quelques centaines de volontaires. Le général Arjnandi, ministre de la guerre, essaya néanmoins des préparatifs de défense. Le général Busi, qui commandait sous lui, donna ordre de monter à la pointe du môle une batterie qui donnait un double rang de feu sur rentrée du port. L'ennemi approchait : bientôt tout fut confusion dans la ville. Ici, c'étaient des commerçants furieux de leurs périls; là, c'étaient les patriotes enthousiastes qui demandaient à grands cris l'emploi des moyens décisifs. Les uns, avec cet emportement naturel aux partis dans le malheur, reprochaient
au gouvernement provisoire sa mollesse, ses illusions, et de n'avoir pas su compromettre la révolution pour la sauver, de n'avoir pas cru assez fermement au salut de l'Italie. Les autres parlaient de pousser les choses à l'extrême et de transporter la résistance dans les montagnes de l'Apennin, inaccessibles à des troupes régulières. Au milieu de ce mouvement, MM. Vicini, Armandi, Orioli, Silvani, Bianchetti, Sarti, Zonolini, Sturani, Mamiani, qui composaient le gouvernement provisoire, se décidèrent & résigner leur pouvoir et nommèrent un triumvirat. Mais ce triumvirat n'eut pas le temps d'entrer en fonctions. La nouvelle du traité conclu le 3 mars entre la cour de Rome et celle de Vienne étant venue dissiper Tespoirque les plus confiants avaient placé dans la loyauté du gouvernement de France, le général Armandi va trouver ses collègues, leur expose tout ce que la situation a d'inévitable, tout ce qu'une lutte inégale entraînerait de désastref<, et leur propose de traiter avec le Saint- Siège. Cette opinon prévaut. Une députation composée . de MM. Armandi, Bianchetli, Sturani et Silvani, se rend auprès du cardinal Benvenuti, prisonnier du gouvernement provisoire depuis les premiers jours de la révolution ; et c'est avec leur captif, devenu tout à coup le représentant diplomatique du Pape, que les chefs de l'insurrection arrêtent les bases du traité par qui l'insurrection était clause. Dans la convention d' Ancône, le cardinal Benvenuti accordait aux insurgés amnistie pleine et entière, il engageait à l'exécution fidèle de la convention sa parole sacrée, et il prenait le titre de légat à latere. Ces garanties parurent suffisantes à tous les membres du gouvernement provisoire, un seul excepté, le comte Mamiani : il refusa sa signature. Le lendemain 27 mars, Ancône appartenait à l'autorité du Pape.
La capitulation ne fut pas plutôt connue à Rome, qu'on y prit la résolution de la déclarer nulle. Mais on dissimula, pour mieux frapper les victimes désignées aux vengeances pontificales. Les patriotes, trompés.
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se livrèrent de toutes parts. La colonne commandée par le général Sercognani déposa les armes dans les forts de Spoleto et de Pérouse. Alors seulement éclata la perfidie des rancunes du Vatican. Le cardinal Benyenuti avait mis un honorable scrupule à tenir sa parole : les engagements pris par lui furent considérés comme non avenus.
De sanglants édits jetèrent la consternation dans les États du Pape. Les personnes, les biens, tout fut frappé avec une rage aveugle, avec un inconcevable mépris de la foi des traités. Et, comme si ce n'était pas assez de la part indirecte de responsabilité que ces horreurs faisaient peser sur le gouvernement français, le nom de son ambassadeur à Rome fut mêlé aux phrases cruelles des proclamations du cardinal Bernelti, sans qu'un démenti de cet ambassadeur vînt couvrir Thonneur de la France. Quant à T Autriche, elle sut rendre son triomphe plus sauvage encore que son agression n'avait été inique. Quatrevingt-dix-huit Italiens s'étaient embarqués sur un navire pontifical, avec le consentement formel du légat, et munis de papiers en règle visés par le consul de France. Ces infortunés furent capturés dans la mer Adriatique par les Autrichiens, et plonges comme des malfaiteurs dans les cachots de Venise. De quel crime s'étaient-ils rendus coupables envers l'Autriche ? faisaient-ils la guerre à cette Puissance? l'avaient-ils offensée? Voilà ce qu'on se demanda bientôt avec indignation, mais à voix basse, dans toute rétendue de l'Italie, redevenue silencieuse et morne. On pensait aussi au jeune Napoléon Bonapai'te, subitement enlevé par une maladie mystérieuse au moment où son apparition sur la scène politique était venue donner des ombrages à l'implacable diplomatie des Cabinets. De son côté, le duc .de Modène livrait Menotti au bourreau, et son ambition déçue se consolait par le sang versé. Le monde assistait avec étonnement à ce spectacle lugubre, et l'on regardait du côté delà France.
Mais le rôle providentiel do ce grand peuple semblait épuisé. Sa diplomatie, sembla-
ble à celle des plus faibles nations, s'usait en condescendances et n'osait pas même s'élever aux artifices. Nous avons laissé le général Guilleminot préparant tout à Constantinople pour une guerre prévue. Soldat, cet homme nourrissait un sentiment très vif de la dignité de son pays. L'embrasement de l'Europe si on le rendait nécessaire, ne lui paraissait pas une calamité beaucoup plus terrible que le déshonneur immortel d'un peuple dont l'inviolabilité importait à la liberté du monde. Le 19 mars, l'ambassadeur français avait remis au Divan une note dans laquelle il engageait la Turquie, non pas à se déclarer précipitamment en hostilité avec les Russes, mais à se tenir prête pour les combats. Le langage de la note était à la fois habile et noble. On faisait observer à la Turquie que, pour secouer un vasselage qui lui pesait, l'occasion était favorable; que dans une conflagration générale sa neutralité serait sa perte, et que prendre résolument un parti la sauverait du danger de fournir, au moyen de son territoire partagé, les indemnités de la guerre finie. Dans la situation où elle se trouvait, il fallait donc que la Turquie armât son escadre, fit trêve à son ressentiment contre le pacha de Bagdad, ordonnât au grand-visir d'en finir avec les Albanais et d'augmenter ses troupes.
Cette communication fut accueillie par le Divan avec faveur, mais non sans trouble. Ou lui proposait des résolutions hardies. Accoutumé à chercher auprès de rinternonce autrichien un appui ou des conseils, il se voyait poussé hors de toutes ses habitudes diplomatiques. Dans ses perplexités, il crut devoir s'adresser à lord Gordon, ambassadeur anglais, et il lui fit part des ouvertures du général Guilleminot. La démarche du Divan était justifiée par les marques de sympathie que se donnaient réciproquement à Cons tantinople, depuis la révolution de 1830, les Français et les Anglais. Naguère encore, une vaste tente avait été dressée, et, dans un repas somptueux, les deux peuples avaient fraternisé. Malheureusement, lord Gordon était tory et anglais dans Tâme. Son inten-
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don fut-elle detraliir la France ? Ou bien, ne fit-il qu'obéir aux habitudes de la diplo-
matie anglaise ? Quoi qu'il en soît, une dépèche adressée par lui à l'ambassadeur d'Angleterre k Vienne fui mise sous les yeux de M. de Melternich, qui écrivit à Paris pour se plaindre et menacer.
Les ambassadeurs étrangers se rassemblent aussitôt cbez M. Sébastiani. Le ministre, vivement interpellé par eux sur la conduite de notre ambassadeur, conduite si peu conforme aux assurances pacifiques qu'on leur donnait, le ministre déclare que lé général Guilleminot a désobéi aux instructions qu'on lui avait envoyées; il se joint aux ambassadeurs étrangers pour bl&mer l'ardeur jalouse avec laquelle un représentant de la France a servi les intérêts de son honneur; et, pour mieux prouver la sincérité de son indignation, il prend le parti de frapper le général Guilleminot d'une destitution éclatante et brutale.
La stupeur du général, quand il reçut son ordre de rappel, fut à peine égalée par sa colère. Une destitution ! et pourquoi ? S'il
avait cru le gouvernement français capable de faire respecter ses plus solennelles déclarations; s'iit'avait jugeasses soigneux de sa dignité pour ne pas revenir sur un ultimatum ; s'il avait ressenti, comme le maréchal Maison, l'injure dans laquelle le maréchal Maison avait vu l'imminence de la
guerre ; élaient-ce donc là des crimes
irrémissibles? C'est aux gouvernements nouveaux, surtout, qu'est imposé le devoir de ne point faiblir : un ambassadeur français était-il donc si coupable d'avoir compris que, souvent, la fermeté n'es que le cAté noble de la prudence ? Le général Guilleminot revint à Paris, le cœur ulcéré. Mais il ne sut ni obtenir justice ni tirer vengeance d'un gouvernement qui n'était fort que contre la France et contre lui-même.
Ces choses furent donc tenues dans l'ombre. Aussi bien, l'importance des négociations diplomatiques disparaissail au milieu des préoccupations que la politique intérieure du nouveau cabinet avait enfantées. Ca-
GénéMl G. Pépé. (n83-lS«.)
simir Périer tenait la France en haleine et ta remplissait du bruit de ses violences. U
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s'était absorbé, d'abord, dans le soin de raffermir le pouvoir. Jusqu'à lui, les fonctionnaires avaient ménagé l'opinion : il leur enseigna le mépris de la popularité et les rangea sous une discipline sévère. Des attroupements menaçaient la tranquillité de la capitale : il arracha aux frayeurs de la Chambre une loi qui, après trois sommations, prescrivait le feu (1). Une association nationale, dont les patriotes de Metz avaient fourni le plan et donné l'exemple, s'était formée à Paris, dans le but avoué de rendre à jamais impossible le retour des Bourbons, mais en réalité pour tenir la contre-révolution en échec; et cette association publiait des listes qui se couvraient de signatures, elle avait une caisse qu'alimentaient une foule de cotisations mensuelles, elle dominait dans la presse, elle élevait à côté du gouvernement un gouvernement rival : Casimir Périer courut au parlement la dénoncer comme factieuse, il la combattit par une circulaire véhémente, destitua les fonctionnaires dont elle avait obtenu l'adhésion, et lui opposa, d'après un projet financier exposé par M. Henri Rodrigues, une association de tous les citoyens amis du pouvoir^ ligue de préteurs dont il se déclarait en quelque sorte le chef. Appeler trente mille individus à réaliser un emprunt de cent vingt millions, en prenant chacun, et au pair, une inscription de deux cents francs de rente, tel était le système proposé par M. Henri Rodrigues. Il tendait manifestement à éloigner des emprunts l'intervention ruineuse des banquiers, à ébranler leur souveraineté avide, et, sous ce rapport, il devait déplaire à Casimir Périer. Mais c'était, dans la situation critique oh l'on se trouvait, un puissant moyen de lutte : à ce point de vue Casimir Périer l'adopta, se réservant d'y renoncer, quand serait produit l'elTet moral qu'il en attendait. L'emprunt de cent vingt millions ne tarda pas, en effet, à être adjugé à une compagnie de banquiers. Les souscriptions
i. Loi sur les attroupements adoptée par la Chambre des députés le 2 avril 1831, et par la Chambre des pairs le 9 avril de la même année.
n'avaient pas atteint le chiffre de vingt-un mille francs.
Circonstance heureuse pour cette oligarchie financière dont le président du Conseil était l'âme !
Au reste, Casimir Périer, à cette époque, vivait tout entier dans le désir d'abattre le parti républicain. Au fond, la puissance de ce parti était devenue formidable, et tout avait contribué à la servir. Dès le lendemain de la révolution de juillet, un grand nombre de sociétés politiques s'étaient formées. \J association des Écoles, dirigée par deux hommes d'un patriotisme énergique, MM. Eugène Lhéritier et Marc Dufraisse, demandait avec fougue la destruction de l'Université . Un étudiant, nommé Sambuc, avait fondé dans le quartier latin la Société de Vordre et des progrès, véritable complot ayant pour but de rendre au peuple l'exercice de sa souveraineté : chaque membre de cette association devait avoir chez lui un fusil en état et cinquante cartouches. Avec un caractère moins agressif, et à Tabri des formes légales, \ Union poursuivait à peu près le même but; tandis qu'à côté d'elle^ et sous la présidence de M. Cauchois-Lemaire , qui avait posé avec tant d'éclat devant la royauté mourante de Charles X la candidature du duc d'Orléans, la Société comtitutioimelle poussait à l'abolition de la pairie héréditaire, à la suppression des monopoles, à une meilleure répartition de l'impôt et à une réforme électorale prudemment limitée. La Société Aide-toi^ si célèbre sous la Restauration, subsistait encore et n'avait rien perdu de son empire sur l'opinion, gr&ce à l'activité merveilleuse de MM. André Marchais et Garnier-Pagès. Toutefois, l'esprit qui l'animait n'était plus tout à fait le même, et le parti républicain y dominait depuis qu'elle ne renfermait plus dans son sein, ni M. de Broglie, ni M. Guizot, ni aucun de ceux qui ne l'avaient traversée que pour arriver au succès.
Mais de toutes les sociétés populaires la plus active sans contredit et la plus importante était celle des Amis du peuple. Peu de
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temps après la révolution de juillet, on avait vu des membres de la Loge des Amis de la Venté ^ dont M. Cahaigne était alors vénéra^bky descendre sur la place publique, déployer leurs symboliques bannières, et entraîner une multitude émue , sur cette place de Grève où coula le sang précieux des quatre sergents de La Rochelle. Cette cérémonie fut solennelle et touchante. M. Bûchez y prononça un discours dont chaque mot était un ressouvenir. Mais la Loge des Amis de la Vérité venait de rendre pour la dernière fois témoignage d'elle-même. Embarrassée de SOS formes mystiques, qui répondaient peu aux sentiments de la plupart de ses mém« bres, elle alla bientôt se fondre dans la Société des Amis du Peuple^ société hardie, bruyante, que composaient tous ces héroïques jeunes gens qui avaient guidé, en juillet, les coups du peuple, et à laquelle il fut donné de faire revivre un instant les traditions du club des Jacobins. Dans les premiers mois de la révolution de juillet, les séances de la Société des Amis du Peuple avaient été publiques. Elles se tenaient au manège Pellier, dans une vaste salle où la foule toujours très-nombreuse des auditeurs, n'était séparée des membres de la société que par une mince balustrade. Là étaient accourus tout d'abord, pour s'essayer à la vie publique, et ceux qu'emportait l'élan d'une conviction sincère, et ceux qui, impatients de tout rôle obscur, brûlaient d'agrandir leurs destinée. Là, au milieu de beaucoup d'accusations déclamatoires et de propos frivoles, s'étaient produits des discours sérieux, des plaintes éloquentes, et quelquefois des projets d'une savante audace. MM. Guizot, de Broglie, en ce temps-là, siégeaient encore, dans le ministère, à côté de MM. Laffitte et Dupont (de l'Eure). Les doctrinaires prennent soudain l'alarme. M. Guizot propose contre les sociétés populaires des mesures de rigueur. M. Dupont (de l'Eure combat les inspirations de cette politique violente. Mais pendant ce temps des agents subalternes du pouvoir sont parvenus à ameuter contre la Société des Amis du
Peuple les marchands craintifs de la rue Montmartre. Le 25 septembre 1830, la société se trouvant réunie au manège Pellier, un grand bruit éclate au dehors. Un capitaine de la garde nationale est introduit, et, d'un ton respectueux : « Messieurs, dit-» a il, je n'ai aucun ordre à vous donner. Mais « votre séance est l'occasion d'un rassem- « blement de deux mille personnes dans la « rue Montmartre; peut-être feriez-vous « bien de l'ajourner. — J*appuie cette pro- « position , crie une voix. » Un officier d'état-major entrant alors dans l'assemblée, la conjure de se séparer. Il se présente, ditil, au nom du général Lafayette. hs. Société délibère. Il faut résister, disent les uns. Montrons-nous amis de l'ordre sans pourtant laisser prescrire nos droits, répondent les autres. Enfin, le second de ces deux avis l'emportant, la société décide que sa prochaine séance aura lieu sur convocation à domicile, et les membres se séparent en silence, au milieu d'une grande foule diversement agitée.
Il y avait donc longtemps que la Société des Amis du Peuple n'existait plus coinme assemblée publique^ lorsque Casimir Péricr monta au pouvoir ; mais elle était loin d'avoir perdu son influence. Nous avons dit dans un précédent chapitre qu'elle avait armé à ses frais un bataillon, et l'avait envoyé au secours de la Belgique. Un de ceux qui partirent alors comme chefs sous ce populaire drapeau ne devait plus revoir son pays I II se nommait Cannes, et avait rédigé à Paris un journal intitulé le Moniteur des faubourgs. L'indépendance de la Belgique le compta bientôt au nombre de ses martyrs. Fidèlement secondée par l'intelligence de M. Félix Avril, son secrétaire, et membre du comité, la Société des Amis du Peuple entretenait avec les départements des relations assidues, ralliait les combattants épars, soutenait les convictions chancelantes, et tenait sans cesse le gouvernement en échec par une série de vives publications; attaques d'autant plus redoutables qu'on ne savait y répondre que par les pamphlets impurs de
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la police, ou par des calomnies. Car le ministère public osait à peine provoquer à une lutte judiciaire, devant la magistrature de Chartes X, conservée, des hommes que la révolution de juillet avait entourés d'une sorte d'auréole et qui touchaient la multitude par leur courage, a Messieurs, avait dit '< un jour', en plein tribunal, le président « de la Société des Amis du Peuple, M. H Hubert, Iriiduil pour un placard où la
(1 Chambre était oiïcnsée, c'est un étrange « spectacle que de voir citer devant vous, :i deux mois après la révolution de juillet, n des hommes qui n'ont pas été étrangers « aux succès de nos grandes journées. Que « ceux qui n'ont pas reculé duvant cette " funeste anomalie en portent la peine! '< Quant à mot, je n'aurai pas l'inexcusable « faiblesse de vous accepter pour juges et
K de me défendre devant vous Juges de
[1 Charles X, récusez-vous: le peuple vous M a dépouillés de la toge en rendant la li- 1 bcrté à vos victimes, et vous-mêmes avez
l.AuUieDce Jui uctubre 1830.
« sanctionné sa sentence en fuyant lors- « qu'ils se battait. Voyez les rubans tricolo- « .res dont dous sommes parés : il y a deux « mois encore, vous les eussiez flétris com- « me des insignes de sédition. Comment i< osez-vous, avec la même confiance, juger « ceux qui les ont portés au mépris de vos n vengeances? Comment osez-vous affron- 11 ter, sur vos sièges, dont les fleurs de lys <• ont été arrachées, ceux qui ont chassé R l'idole à laquelle ont été sacrifiés tant de H proscrits ? » Tel était le langage de ces hommes audacieux. Les juges auraient tremblé d'avoir à leur infliger des condamnations sévères, -et le peuple applaudissait à leur fierté.
Les agitations, quand elles naissent d'un naturel ébranlement du peuple, tournent presque toujours au profit des partis extrêmes. Républicaines et constitutionnelles, toutes les sociétés populaires avaient également ajouté à la force du parti républicain, et il était déjà d'un grand poids dans la balance des destinées nationales, lorsque Casimir Périer jura sa ruine. Ce parti avait des représentants distingués et même illustres dans le Parlement, à l'Institut, dans la presse, dans l'armée, dans les sciences, dans les arts, dans l'industrie. Mais c'est surtout comme parti militant que le parti républicain mérite d'être envisagé dans cette période de notre histoire.
Une grande, unesérieuse pensée occupait les chefs de la milice républicaine et allait remplir leur vie. Ils voulaient renouer cette chaîne des idées modernes que l'Empire avait si brutalement brisée. Ils voulaient faire rentrer dans l'histoire cette merveilleuse époque de notre première révolution, sur laquelle étaient passés les coups d'Ëtatdu général Bonaparte. Leur gloire, on le verra, fut d'accomplir ce dessein profond par le sacrifice absolu de leurs personnes. Service incalculable, qui suffirait pour marquer à jamais leur place dans le récit des plus fécondes vicissitudes de la société française I
Du reste, c'étaient, pour la plupart, des hommes brillants, spirituels, d'une bravoure
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chevaleresque, et qui reproduisaient plus fidèlement que le parti légitimiste lui-même, l'ancieu type nalional. Parmi eux s'étaient réfugiés, dons une société que le mercantilisme avait envahie, ces traditioQsde légèreté moqueuse et de turbulence iotelligeute, ce goût des aventures, cette impétuosité dans le dévoûmenl, cette gatté dans le péril, ce besoin d'agir, ces vives façons de traiter les choses sérieuses, qui constituaient autrefois les caractères saillants de la nation. Ainsi, par un contraste bizarre, la préoccupation des choses de l'avenir se voyait précisément chez ceux dont les qualités personnelles rappelaient le mieux le cûté brillant du passé. Mais ces qualités, qui n'excluaient assurément aucun genre d'aptitude politique, étaient loin de répondre aux tendances grossières et matérialistes de la classe dominante. Le parti républicain, d'ailleurs, était difficile k conduire. S'il avait les vertus de tout co qui est fort el viril, il avait, en revanche, des vices graves : une exubérance d'ardeur, de l'étourderie dans le courage, une aveugle foi dans l'efficacité des coups de main, un secret penchant à se défier des hommes supérieurs, l'intolërance, l'indiscipline. Ces vices, une habile direction les eût fait sans peine servir à l'accomplissement des plus vastes desseins. Malheureusement les chefs du parti se trouvaient dans un milieu où tout leur était obstacle. Repousses par le gros de la bourgeoiaie qui les traitait de rêveurs dangereux, sans action sur l'ensemble des affaires, privés de la consistance que donnent les positions acquises, incessamment menacés par le pouvoir ou calomniés par la police, il ne leur fut loisible ni de régler leur marche, ni de combiner savamment leurs elTorts, ni d'enrégimenter l'armée frémissante qui s'offrait à eux, ni de choisir leurs alliés. Dans un parti qui a déclaré la guerre et au gouvernement établi et à toutes les tyrannies acceptées, les défections sont d'autant plus à craindre qu'elles sont bien moins souvent punies que récompensées. De là, pour tes chefs du parti républicain, la nécessité de ménager, dans chaque auxi-
liaire de la veille, l'ennemi possible du lendemain. Il fallait transiger avec des préjugés qu'on déplorait, se laisser porter trop loin par les passions de ta masse, pour ne pas les avoir contre soi ; il fallait être faible par calcul, et, devant des entraînements dont on était affligé, céder une portion du commandement sous peine de le perdre tout entier. Situation difficile dont naissaient naturellement tes embarras et les dangers ! 11
est certain que ce ne fut pas toujours sur la fraction la plus sûre du peuple que le parti républicain s'appuya. Il lui arriva même de voir se glisser dans ses rangs des citoyens indignes d'y figurer, et qui étendirent surlui une solidarité funeste.
Que le parti fût circonspect dans ses choix, réservédansses alliances, c'est ce qu'auraient voulu quelques hommes qui, comme MM. Charles Fortoul et Charles Teste, unissaient aux plus hautes vertus civiques un naturel soupçonneux et cette amère science de la perversité que donnent les longues luttes. Mais h tout système d'épuration
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s'opposaient, chez la plupart, et le désir de battre puissamment en brèche un pouvoir détesté, etrimpatience d'arriver au but.
• Quoi qu'il ensoît, et avant d'entrer d'une manière irrévocable dans l'ardente carrière ouverte à leur courage, ces hommes hardis résolurent de confesser hautement leur foi. L'occasion en fut bientôt fournie à quelquesuns d'entre eux. A la suite des troubles de décembre, dix-neuf citoyens avaient été arrêtés, parmi lesquels MM. Trélat, Cavaignac et Gulnard, tous trois jeunes encore, mais mûris par l'épreuve des persécutions. Lors du procès des ministres de Charles X, deux d'entre eux, MM. Guinard et Cavaignac, commandaient la deuxième batterie, dont M. Trélat faisait partie en qualité de simple artilleur. Et on les accusait d'avoir voulu substituer violemment la république à la monarchie. Sousle poids de cette accusation, seize citoyens ^ comparaissaient avec eux devant la cour d'assises dans les premiers jours d'avril. Des étudiants, des ouvriers, des hommes de toutes les conditions les attendaient aux portes do la salle d'audience. De nombreux détachements de gardes municipaux occupaient etTintérieur et les abords duPalais-de-Justice. Les cours situées sous les voûtes étaient remplies de cavaliers. Quand les accusés parurent, mille bras s'agitèrent pour les saluer au passage ; ils étaient accompagnés de leurs avocats, républicains comme eux : MM*^ Marie, Dupont, Boussy, Plocque, Boinvilliers, Rittiez, Michel (de Bourges) ; et on remarquait avec sympathie la sérénité empreinte sur ces visages à la fois si nobles et si ûers. Sur le bureau étaient déposées des carabines, des pistolets et quelques paquets de cartouches. Après une courte allocution du président, M. Hardoin, qui crut devoir recommander le calme aux acteurs du drame judiciaire qui allait se dérouler, les interrogatoires commencèrent. Mais il était aisé de juger à
1. Grêlaient MM. SambuCf Francfort, Âudry, Fënard, Rouhier, Chaparre. Gourdin, Gjiilley, Chauvin, Péclieux d*Herbiuville, Lebastard, Alexandre et Charles Garnier, Danton, Lenoble, Pointis.
l'attitude des prévenus combien ils comptaient sur l'ascendant de leur patriotisme et de leur intrépidité. Loin de songer à se défendre, ils attaquèrent, tour à tour amers et véhéments, ironiques et passionnés. Les débats durèrent plusieurs jours, et l'émotion du peuple allait croissant. On s'était armé contre les accusés d'un - prétendu projet de complot formé, disait-on, sous le Pont-des- Arts : le ridicule de cette accusation fut mis en relief avec beaucoup de bonheur par un des témoins, M. Degousée. M. de Lafayette fut appelé, lui aussi, à la barre comme témoin; et, à son aspect, toute l'assemblée se leva par un mouvement spontané de respect et d'affection. Le vieux général venait protéger de sa présence et de son témoignage les prévenus, qu'il connaissait presque tous et qui, tous, lui envoyaient de leurs places, des gestes et des regards amis.
Ce procès donna lieu à des sccnes d'un grand intérêt. Dans l'audience du 7 Avril, le président ayant reproché à un des accusés, M. Pécheux d'Herbinville, d'avoir eu des armes à sa disposition et d'en avoir distribué: «Oui, répondit-il avec chaleur, j'ai « eu des armes', beaucoup d'armes, et je « vais vous dire comment je les ai eues. » Alors, rappelant la part qu'il avait prise aux combats des trois journées, il dit comment, suivi de ses camarades, il avait désarmé des postes, soutenu de glorieuses luttes, et comment il avait, quoique peu riche, équipé à ses frais des gardes nationaux. Il restait encore au sein du peuple quelque chose do TarJeur que la révolution de juillet y avait excitée; on s'animait à de tels récits : les paroles du jeune homme furent accueillies avec exaltation. Lui-même, en terminant sa courte défense, il avait le visage rayonnant d'enthousiasme et les yeux pleins de larmes.
Tout cela rendait les plaidoiries presque superflues. Cependant, MM*" Bethmont, Rouen, Marie, Rittiez, Boussy, Plocque, Michel (de Bourges), prirent successivement la parole, et jamais cause n'avait été plaidée avec une éloquence plus mâle, plus altière.
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MM. Trélat, Gavaignac et Guiaard furent aussi entendus. Un talent grave, une admirable sévérité de mœurs, une conviction dont l'énergie se mêlait à beaucoup de tendresse et de charité, distinguaient M. Trélat dans le parti auquel il appartenait. Médecin, il avait plus d^une fois visité les réduits som* bres où languit le peuple des grandes villes ; plus d'une fois, il était allé s'asseoir au chevet du pauvre, gémissant et abandonné: il fit une pathétique peinture des souffrances dont il avait été le témoin; il rappela des promesses solennelles qu'on n'avait point tenues, de grands services qu'on avait oubliés.
Godefroy Gavaignac se leva ensuite.
Quoique doué d'une organisation d'artiste, qui se révélait par la grâce originale de ses manières, l'imprévu de ses écrits, et une conversation d'où jaillissaient mille étincelles, Godefroy Gavaignac se plaisait aux études approfondies et avait donné à sa vie une direction, avant tout, sérieuse. Fils du conventionnel de ce nom, il veillait avec un soin jaloux sur l'honneur de souvenirs si cruellement calomniés pendant la Restauration et l'Empii'e.
« Mon père, dit-il en commençant, fut un « de ceux qui, dans le sein de la Gonvention a nationale, proclamèrent la République, « à la face de l'Europe, alors victorieuse. Il « la défendit aux armées. G'est pour cela « qu'il est mort dans l'exil, après douze ce années de proscription ; et, tandis que la « Restauration elle-même était forcée de « laisser à la France les fruits de cette revoie lution qu'il avait servie, tandis qu'elle a comblait de ses faveurs les hommes que « la République avait créés, mon père et ses « collègues souffraient seuls pour la grande « cause que tant d'autres trahissaient. Der- « nier hommage de leur vieillesse impuis- « santé à la patrie que leur jeunesse avait si « vigoureusement défendue! Cette cause, (( Messieurs, se lie donc à tous mes senti- « ments conmie fils; les principes qu'elle « embrassait sont mon héritage. L'étude a « fortifié cette direction donnée naturelle-
ce ment à mes idées politiques; et aujource d'hui que l'occcasion s'offre enfin à moi ce de prononcer un mot que- tant d'autres ce proscrivent, je le déclare sans affectation ce comme sans crainte, de cœur et de convie-' ce tion: je suis républicain. »
Après ce noble début, Godefroy Gavaignac repoussa avec une singulière élévation de pensée tous les reproches adressés au parti républicain. On l'accusait de conspirer! Accusation futile ! Depuis qu'on faisait des révolutions, les conjurations étaient trop peu de chose. Le parti républicain était trop sûr de l'avenir pour manquer de patience et ne se point reposer sur la fortune des peuples. Il aimait bien mieux laisser la monarchie conspirer pour lui par un entassement d'inévitables fautes et d'iniquités fatales. Pourquoi le parti républicain se presserait-il? Lui était permis d'ignorer qu'il existait dans la société un dissolvant si énergique de tous les moyens de pouvoir, que le pouvoir était à refondre tout entier? Ne savait-il pas qu'en présence des besoins immenses et nouveaux qui tourmentaient le monde, un Dieu même trouverait plus difficile de le gouverner que de le refaire ? On évoquait contre les républicains les souvenirs sanglants de 93 ! Mais les gens sensés, ceux qui jugent Thistoire par ses résultats, n'a* valent pas oublié sans doute que la Gonvention avait défendu le sol, étendu la France jusqu'à ses limites naturelles, fécondé le germe de toutes les grandes pensées politiques^ et que, de tous les gouvernements tour à tour poussés sur la scène dans l'espace de trentesix ans, seul le gouvernement delà Gonvention s'était retiré parce qu'il l'avait voulu, triomphant, et abdiquant au bruit du canon de vendémiaire ! Des ambitieux déçus, disait-on en parlant des républicains ! G'étaient les a mbitieux repus qui disaient cela. Passante des considérations d'une autre nature, Gavaignac montra ce qu'il y avait de réfléchi, d e pratique, dans l'opinion républicaine, trop éclairée pour antidater son programme et pour vivre des réminiscences de Rome ou d'Athènes. Il combattit la monarchie, consi-
dérée dans son action nécessaire, non sur la France, mais sur les nations de second ordre. Grâce au Ciel ! La France portait en elle de quoi surmonter les plus déplorables épreuves; mais qu'allaient devenir les peuples naturellement placés sous son égide, et qu'il était dans les nécessités de la monarchie de sacrifier? « La révolution, cria Cavignac en « terminant, c'est la nation tout entière « moins ceux qui l'exploitent; c'est notre « patrie remplissant cette mission d'affran- <( chissement qui lui a été confiée par la pro- « vidence des peuples; c'est toute la France « qui a fait son devoir envers eux. Pour (( nous. Messieurs, nous avons fait notre « devoir envers elle, et elle nous trouvera « toutes les fois qu'elle aura besoin de nous : (( quoi qu'elle nous demande, elle l'ob- « tiendra. » Une explosion d'applaudissements couvrit ces dernières paroles. Et l'impression ne fut pas moindre après le discours de M. Guinard, un de ces jeunes gens à la taille élevée, au front noble, qui montraient réunies en eux les fortes vertus du républicain et l'élégance du gentilhomme.
Comme on l'espérait, les prévenus furent acquittés. Cène furent al ors qu'acclamations, pleurs d'enthousiasme et mouvements passionnés. Les spectateurs se mêlant aux accusés, on voulut reconduire ceux-ci en triomphe. MM. Guinard et Cavaignac et les élèves des écoles parvinrent à se soustraire à l'ovation qu'on leur préparait. L'adjudant Guilley fut reconnu et porté à bras jusqu'à sa demeure, malgré ses exhortations et ses efforts. Plus de trois mille personnes couvraient la place du Palais-de-Justice et le Quai-aux- Fleurs.
MM. Trélat et d'Herbinville étaient montés en voiture avec trois de leurs amis , MM. Achille Roche, Avril et Lhéritier. La voiture partit avec vitesse, mais une foule impatiente la suivait. Bientôt des fleurs pleuvent de tous côtés. On arrête les chevaux on les dételle. M. Trélat et ses amis essaient en vain de rappeler la multitude à ce sentiment de réserve qui convient à un peuple libre; on les traîne à la course jusqu'à la
porte de M. Trélat, à travers des applaudissements et des cris de joie. Le soir, un grand nombre de maisons furent illuminées dans Paris. Le triomphe était complet.
Le procès que les républicains venaient de gagner n'annonçait qu'une partie de l'œuvre qu'ils allaient entreprendre. Ils n'avaient touché, dans leur déclaration de principes, qu'aux questions purement politiques et nationales ; ils n'avaient point abordé celles qu'indique, en les résumant, ce mot redoutable et profond, le prolétariat. Mais il était facile de prévoir qu'ils ne resteraient étrangers à l'examen d'aucun des problèmes sociaux dont la solution importait au peuple. La suite de cette histoire montrera combien fut hardie et féconde l'intervention du parti républicain dans Télaboration des doctrines par qui devaient être à jamais discrédités les vices fondamentaux des sociétés modernes. En attendant, c'était une grande victoire que celle qu'ils venaient de remporter. Les destinées de la monarchie en France venaient d'être remises en question aux yeux des souverains étrangers, et la consternation fut grande au Château.
Le lendemain, 16 avril, Paris fut sur pied. D'une part, la population s'entassait sur tous les points; de l'autre, gardes nationaux , cavaliers et fantassins se mettaient en mou« vement. La lutte, toutefois, ne s'engagea point.
Casimir Périer avait espéré, par un fastueux déploiement de force, intimider du moins le parti républicain. Mais ce parti, conduit par des hommes dont l'audace grandissait par le péril même, redoubla de fougue et sut bientôt trouver l'occasion d'agiter puissamment les esprits. La décoration instituée par la loi du 13 décembre 1830 allait être remise aux plus valeureux combattants de juillet : il fut décidé, à la Cour, que la croix de juillet porterait pour légende : Donnée par le roi, et entraînerait la formalité du serment. A cette nouvelle, les républicains se réunissent, s'organisent pour la résistance, puis courent répandre partout la colère qui les anime. On osait donc faire
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e homiae vint h«urt«r le roi- (P»ge 33^-)
revivre l'ancien droit monarchique : tout par le roi, pour te roi ! La révolution de juillet n'existait donc plus que par le bon plaisir d'un prince, sans qui elle s'était faîte, que nul n'y avait vu fig^urer et qui n'aurait pu y figiireii> que comme le premier des rebelles ! À quoi songeait-OQ de transformer en hochet de cour ce qui ne devait être qu'un impérissable témoig;n8g;e de l'impuissance du despotisme et de la fragilité des trônes ?
Que signifiait ce serment qui associait des sentiments serviles au souvenir d'un événement par où avait éclaté la souveraineté du peuple, du peuple en armes? On s'excite ainsi mutuellement, on sleucourage à l'énergie. Des pétitions véhémentes circulent de main en main. Des protestations sont rédigées. On donne des banquets publics, joyeux essais de révolte. Plusieurs des citoyens qu'attend la décoration, se montrent hardi-
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ment un ruban bleu à la boutonnière, comparaissent devant le jury, sont acquittés. Réunis au passage du Saumon au nombre de près de douze cents, sous la présidence de M. Garnier-Pagès, les décorés jurent de n'admettre ni l'obligation du serment ni la légende. Bientôt tout Paris est en émoi. Le chant de la Marseillaise retentit le long des boulevards que parcourent des bandes d'hommes exaltés. La place Vendôme est au pouvoir du peuple, et, pour le disperser, on n'ose employer que des pompes à incendie, le meurtre pouvant donner aux troubles l'importance d'une insurrection.
Le lendemain, jour de l'Ascension, le calme était sur la place publique, mais non dans les cœurs. L'ébranlement de la veille recevait partout des commentaires moitié plaisants, moitié iftinistres. Les ridicules moyens de répression mis en œuvre par le maréchal Lobau pour dissiper la multitude, donnèrent lieu à un nombre infini de cariear tures où la majesté royale elle-même fut livrée en proie à la gaité française. La Cour s'effraie ; l'idée de la légende est abandon-* née ; les maires sont chargés de distribuer les médailles : le pouvoir s'avouait vaincu.
De tels faits avaient une signification profonde. Il était clair que, dans cette circoil6^ tance, les meneurs de la classe mo^yenne ' s'étaient abstenus. C'est qu'en effet la cause de la royauté ici ne se confondait pas avec celle de la bourgeoisie. Au fond, quoique le roi n'eût pris en juillet i830 aucunamitiative, quoique la fortune l'eût salué vainqueur sans l'avoir fait combattant, il était dans les conditions du régime monarchique, qu'on lui attribuât l'honneur de toutes les belles actions faites sans lui. Au point de vue de la monarchie, cela était non-seulement admissible, mais nécessaire. Si la bourgeoisie ne le comprit pas, c'est, je Tai dit, parce qu'elle n'avait cessé de poursuivre la réalisation de cette frivole utopie : une royauté en sousordre, une royauté qui fût un instrument plutôt qu'un principe.
Cette erreur était celle de Casimir Périer. Et par là s'explique la mollesse que, contrai-
rement aux habitudes de sa politique, il venait de montrer. Peut-être aussi ressentaitil une satisfaction secrète du coup qui atteignait la personne du roi. Car il avait pour ce prince une aversion qu'il ne prenait pas soin de dissimuler, parlant de lui en termes qui excluaient également toute modération et toute décence, et paraissant n'être son ministre que pour être plus à portée de se faire son détracteur.
Le roi, de son côté, regrettait chaque jour davantage M. Laffitte, dont il se rappelait, non sans quelques retours. amers, les manières affectueuses, la bonté d'&me, le langage persuasif et les services modestes.
Forcé de subir Casimir Périer, il apportait dans ses relations avec cet homme indomptable une contrainte que ne masquait pas toujours suffisamment sa prudence profonde. Casimir Périer., d'ailleurs, jetait plus d'éclat qu'il ne convient dans une monarchie où tout doit se rapporter au monarque. Il occupait trop dô place dans les haines.
Soit que le roi voulût ramener à lui l'attention publique, trop longtemps distraite, «oit qu'il fût bien aise d'interroger par luimême les sentiments de la France, il résolut tout à coup, de sléloigner de la capitale. Après avoir, dan^ un premier voyage, parcouru la Normandie, il se dirigea vers les départements de l'est. Il ne manqua pas d's^ller visiter le champ de bataille de Yalmy. Là il parut s'arrêter avec complaisance sur remiplacemeat des batteries qu'il avait jadis commandées en avant et à l'ouest du moulin. Arrivé au pied de la pyramide qui consacre la mémoire de Kellermann, il y trouva un vieux soldat qui, à la bataille de Yalmy, avait eu un bras emporté par un boulet de canon. Le roi détacha aussitôt le ruban qu'il portait à sa boutonnière et eu décora le soldat, comme avait coutume de faire Bonaparte. C'est la règle dans les monarchies d'accorder une importance capitale à ces imperceptibles épisodes d'un drame immense. Les feuilles de la Cour faisaient grand bruit des moindres détails du voyage entrepris par l'ancien compagnon d^armes
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de Dumouriez. On s'attachait beaucoup à occuper la France de son roi.
Au reste, le passage du cortège provoqua partout les manifestations de ce banal enthousiasme, enfantillage éternel éternellement pris au sérieux ! A Metz, cependant, la réception faite au roi fut presque impérieuse. C'était dans cette ville qu'avait été rédigé par le maire, M. Bouchotte, par M. Charpentier, président de la cour royale, par M. Voirhaye, avocat- général, et par M. Dornez, le premier plan d'association nationale. La destitution dont M. Casimir Périer avait frappé, à ce sujet, MM. Bouchotte et Voirhaye avait accru l'irritation des patriotes, parmi lesquels comptaient la plupart des conseillers municipaux, tous les officiers supérieurs de la garde nationale et plusieurs militaires de la garnison. Le roi répondit sèchement au corps municipal qui, dans son allocution, s'était élevé contre l'hérédité de la pairie. La garde nationale ayant voulu exprimer, par l'organe de M. Voirhaye, la même opinion, le roi interrompit avec impatience l'orateur, et lui arrachant l'adresse: « La garde nationale, dit-il, ne doit pas « s'occuper de questions politiques. Cela ne « la regarde pas. — Sire, reprit M. Voir- « haye, ce n'est pas un avis qu'elle donne, « c'est un vœu qu'elle exprime. — La garde « nationale n'a point de vœu à former ; les (( délibérations lui sont interdites ; je ne « veux pas en entendre davantage. »
Cette sortie imprévue produisit dans la ville de Metz la plus vive sensation. Les officiers supérieurs de la garde nationale ayant été invités à la table du roi, un seul se rendit à l'invitation. Louis-Philippe ne prolongea pas son séjour à Metz. Il en sortit à cheval, par une pluie battante. A quelque
distance de la ville, le cheval d'un jeune homme mêlé au cortège étant venu heurter violemment sa tète à la jambe du roi, il y eut un moment d'anxiété générale. On avait craint une tentative dirigée contre les jours de Louis-Philippe.
Ce fut pendant ce voyage que Casimir Périer, dont une circonstance particulière avait excité le mécontentement, écrivit au maréchal Soult, qui accompagnait le roi : « Si cela continue, je vous brise comme I verre. »
Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, le projet formé de planter un arbre de la liberté donna lieu, dans Paris, à des scènes tumultueuses. Un jeune homme, nommé Désirabode, s'était élancé un pistolet à la main à la rencontre du magistrat qui, suivi d'un détachement de gardes nationaux, voulait s'opposer à cette démonstration populaire. Ce jeune homme fut entouré par les gardes et tomba percé de plusieurs coups de baïonnettes. On n'eut pas à déplorer d'autre malheur, et les rassemblements se dissipèrent, après avoir fait redouter un moment quelque grande catastrophe.
La Chambre des députés avait été prororogée le 20 avril ; le 3 mai, elle* fut dissoute» On a vu sur quelles bases elle avait assis la domination de la bourgeoisie. Casimir Périeir lui imposait irrésistiblement la loi de so& orgueil, il avait obtenu d'elle près de treize cents millions par provisoire, et se tenait d'autant plus assuré de la conduire, qu'elle lui obéissait sans l'aimer. Mais on pensa que cela même la rendait importune au roi, quit d'ailleurs, couronné par elle, lui devait une reconnaisance dont il était, peut-être, secrètement offensé.
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Chambre nouvelle. — M. Odilon Barrot et M. Mauguin. — Préoccupations de la France : événements extérieurs. — Gomment la France pouvait intervenir en Pologne. — Victoire de Dwernicki. — Skrzynecki nommé généralissime : choix funeste.— Combat de Waver et de Dembewilkie ; bataille d*Iganie. -> Invasion du choléra; envoi de médecins français en Pologne. — L'Europe épouvantée. — L'Autriche viole le principe de non-intervention : Dwernicki désarmé. — Mouvements des armées russe et polonaise ; bataille d'Ostrolenka. — Arrivée d'Orloff au camp de Pultusk; mort subite de Diébitch. — Mort de Constantin. — Rumeurs. — La princesse de Lowicz. — Un couronnement à Moscou. — La France insultée par don Miguel ; expédition du Tage. — L*amiral Roussin. — Histoire de la Conférence de Londres.
Parmi les hommes nouveaux que semblait appeler à la tribune la session qui allait s'ouvrir, on remarquait : le général Lamarque , orateur méridional , dont la parole vive, abondante, colorée, se ressentait toujours du ressouvenir des batailles et des réminiscences de Fan tique , homme d'Etat d'une mince portée, mais représentant chaleureux de ce militarisme impérial dont le patriotisme était resté monarchique par rhabitude de la discipline ; M. François Arago, si célèbre dans les annales de la science, et dont le nom avait tant de retentissement en Europe ; M. Duvergier de Hauranne, appartenant à cette famille d'où était sorti le fondateur de Port-Royal janséniste ; M. Thiers enfin et M. Garnier-Pagës qu'attendaient des destinées si diverses, et qui, l'un et l'autre, devaient occuper une place importante dans l'histoire de leur pays.
L'Opposition se présentait sans chef réel et reconnu. M. Odilon Barrot, cependant, en était déjà le membre le plus influent. Loyauté, tenue, désintéressement, désir du bien, il avait toutes les vertus de l'homme privé. Mais son patriotisme avait quelque chose de languissant ; son honnêteté était timide, et sa sincérité ingénue. Ce qui aurait dû être sa volonté n'était que son désir. Ses inspirations étaient plutôt louables que magnanimes, et il ne se montrait capable ni d'audace, ni de passion. On le
disait peu instruit, peu versé dans la science des affaires. Et comme il n'avait ni la sécheresse des esprits pratiques, ni la fougue des âmes qu'emportent leurs élans ; traité de rêveur par les uns, de calculateur par les autres, il perdait à la fois tous ses avantages. Orateur, il résumait volontiers les discussions, et ne les précisait pas ; ou bien, il généralisait le débat sans l'agrandir. Mais son éloquence laissait une trace durable, parce qu'elle était toujours saine, élevée, et forte. D'ailleurs, malgré sa figure sombre, sa lèvre légèrement dédaigneuse, la raideur apparente de son maintien, il y avait chez lui une naïveté d'impressions , une ignorance du mal, une noblesse de cœur et de caractère , qui lui donnaient une grande puissance d'attraction sinon d'entraînement. On oubliait de lui porter envie.
M. Mauguin était, dans l'Opposition, le naturel émule do M. Odilon Barrot, et autant le second était circonspect, stérile en ressources et ami des ménagements, autant le premier était prompt à l'attaque, impé* tueux et inventif. Mais, avec plus d'initiative et plus de feu que son rival, M. Mauguin avait moins de consistance. Sa vigueur même devait tôt ou tard éloigner de lui la plupart des membres de l'Opposition qui tremblaient qu'on ne les conduisit trop loin ; car les plus énergiques, devant la Chambre, avaient besoin de croire que le régime constitutionnel pouvait être amélioré sans être
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affaibli. Genre d'illusion que. M. Odilon Barrot poussait plus loin que personne, non par insuffisance mais par candeur 1
Quoi qu'il en soit, ce fut à H. Hanguîn qu'appartint le premier rôle, tant que dura le mouvement révolutionnaire des peuples. Il se fît, à la Chambre, te centre du parti militaire ; et nous le verrons, soutenu par le général Lamarque, porter au pouvoir des coups terribles. Nul, d'ailleurs, ne suivait plus assidûment que M. Mauguin, sur la carte d'Europe, les expéditions lointaines et les marches savantes ; nul ne se plaisait davantage à pénétrer les intrigues des Cours, à dévoiler les artifices de la diplomatie; nul ne remuait plus le monde en pensée.
Or, à cette époque, la France vivait plus de la vie des autres nations que de la sienne propre. Les événements qui agitaient alors la Pologne, le Portugal, la Belgique, occupaient les esprits d'une manière à peu près exclusive, et sur ces événements allaient rouler tous les débats de la session qui était à la veille de s'ouvrir. Nous vivions surtout en Pologne. Glorieux privilège de ce noble pays de France, d'avoir pour bîstoire celle de tous les peuples qu'on opprime !
Depuis la bataille de Grochow, les débordements de la Vistule avaient suspendu la guerre ; mais, dans le courant de février, le général Dwemicki, commandant l'aile droite des Polonais, avait tenu la campagne à la tète d'un petit corps de 3.000 chevaux. Entouré des répubIicainsdBrarmée,cet homme héroïque fit des prodiges. Poussant l'audace jusqu'au génie et prompt comme la foudre, avec 3.000 soldats il sut en épouvanter et en disperser 20.000. Le 14 février, il avait battu Ceismar dans les vallons de Sieroczyn. Le 17, il avait passé la Vistule, il avait couru à la rencontre du général Kreutz dans le pala- Unat de Sandomir, et, l'atteignant sous la forêt de Nowawies, il l'avait mis en fuite. Le 2mars, il le rejoignit à Pulawy,et yécrasait les dragons du prince de Wurtemberg. Partout victorieux, il alla s'établir à Zamosc, où le réléguaient des ordres jaloux.
II était question à Varsovie de remplacer Radziwill, chef impuissant à qui personne n'osait plus faire un crime de son incapacité, depuis qu'il se l'était reprochée lui même avec une modestie qu'ennoblissait son malheur. Quel successeur allait-on lui donner ? Le comte Pac, ancien aide-de-camp de Napoléon, le grand mathématicien Prondzynski, Krukowiecki, tels étaient les rivaux opposés à Skrzynecki, encore tout rayonnant de sa
Joi«ph Dwemicki.
gloire récente. Les républicains présentaient Dwemicki ; mais, appuyé sur le parti des aristocrates de Varsovie, et recommandé à la Diète par Chlopicki, dont les blessures rachetaient les fautes, Skrzynecki l'emporta. Si le gouvernement français avait eu pour la Pologne les mêmes sympathies que la France, il aurait rendu à la cause polonaise un incalculable service, en soutenant de son influence le parti démocratique et en travaillant à faire échouer l'élection de Skrzynecki. Nul genre d'intervention ne pouvait valoir celui-là. Car, ce qu'il fallait, pour le triomphe de la Pologne, en de telles cir-
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constancôs, c'était un gouvernement de furieux. Il est des temps où la sagesse ordinaire perd les empires. Ce que Chlopicki avait commencé, Skrzynecki le continua*.
C'était un homme d'un esprit délié, rompu à toutes les roueries des cercles diplomatiques, ne prisant que les manières polies, les titres nobiliaires et les beaux dehors. Il étalait avec complaisance le luxe de sa charge, passait des revues en calèche, et s'entourait d'une jeunesse dorée qui avait adopté, pour lui plaire, des airs parisiens et le langage des hauts salons. Imbu de ce jésuitisme qui, sous la Restauration française, s'était glissé dans toutes les Cours de l'Eu» rope, Skrzynecki fréquentait les églises et affectait de parler du ciel dans tous ses discours, même dans ses proclamations à l'armée. Un tel homme, congréganiste en épaulettes, et négociateur obstiné, n'était pas évidemment le chef qui convenait à une révolution armée, quoiqu'il eût de la bravoure, du coup d'œil, la science militaire, et qu'il fût aiguillonné par l'ambition.
Après un mois de repos et des tentatives d'arrangement avec Diébitch, le généralissime résolut de reprendre les hostilités. Mais il garda le plus profond secret sur ses desseins. Dans la nuit du 30 mars, pendant que Varsovie estplongée dans le sommeil, Skrzynecki rassemble ses troupes en silence ; le pont de Praga était couvert de paille, on le passe sans bruit. La division du général Rybinski, soutenue par une brigade de cavalerie, marche sur Zomki, et arrive inaperçue à la pointe du jour sur les flancs de
1. Nous ne saurions trop insister sur ce point de vue. Quand l'Opposition, en 1831, reprochait si vivement au gouvernement français sa conduite à Tégard de la t»ologne, rOppositioQ plaidait une excellente cause; mais elle la- plaida par de mauvaises raisons, et cela parce qu'elle ignorait ce qui se passait à Varsovie, où nous avions un consul dévoué aux Russes. Soutenir, dès le prinipe, par ses agents, le parti des exaltés, voilà ce qu'aurait dû faire M. Sébastian! et ce qu'il était raisonnable d'exiger de lui. En demandant plus, on s'égara dans des déclamations, trop faciles à réfuter. Ca qui est certain , c'est que la Pologne a été perdue par son aristocratie, patriote sans doute, mais inintelligente. Quand une révolution pareille a éclaté, ceux-là seuls qui ne craignent pas de l'exagérer la sauvent.
Geismar, qui occupait dans la forêt de Waver une forte position. Un brouillard épais couvrait la montagne, et les Russes, croyant Fennemi éloigné, étaient endormis dans leur camp. Avant de commencer l'attaque, Rybinski détache le colonel Ramoniro avec une partie de sa division dans le bois. Celui-ci, par un détour, va se porter en arrière des retranchements russes, de manière à leur couper la retraite. Assailli à Timproviste de front et de flanc, Tennemi n'a pas le temps de se reconnaître, car à peine Tinfanterie de Rybinski a-t-elle commencé le feu que les lanciers débouchant des barrières de Grochow tombent sur les avant-postes de Geismar et les culbutent. Le désordre est dans ses rangs, et c'est en vain qu'il essaie de rallier ses bataillons. Les Russes veulent s'enfuir par la chaussée de Minsk, mais ils rencontrent Ramorino qui les charge à la baïonnette, surpris et épouvantés. Alors la déroute est complète, le corps de Geismar est à moitié détruit ou fait prisonnier, et le général russe, avec les débris de sa troupe, s'enfuit à travers le bois jusqu'à Dembewilkie.
Là se trouvait la division de Rosen, forte de 15,000 hommes, dans une position appuyée sur des bois, et protégée par un terrain bourbeux, impraticable à la cavalerie et aux canons. Mais il est encore jour, et bien qu'il ne puisse aborder Rosen que par le terrain étroit de la route, le généralissime donne ordre qu'on s'empare du village de Dembewilkie situé dans une clairière sur les flancs de la chaussée qu'il domine. Foudroyés par Tartilierie russe à laquelle ils ne peuvent répondre, le 4^ et le 8® de ligne s'avancent hardiment, essuyant un feu terrible et des charges qui ne les font pas reculer. Deux pièces sont enfin amenées à force de bras, et vers le soir, le 4* de ligne entre dans le village au pas de charge. Arrivent alors par le défilé la cavalerie du général Skarzynski et les escadrons de Posen, qui, dépassant le village, vont charger le centre de l'ennemi, et renversent son infanterie et ses hulans. Les Russes abandonnent
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le champ de bataille, laissent 2,000 hommes sur la place, douze pièces de canon, des armes innombrables et 6,000 prisonniers. Les Polonais n'avaient perdu que 300 hommes. Le lendemain, Lubienski poursuivit Rosen au grand trot, à travers les villes de Minsk et de Kaluszyn, et porta jusqu'à onze mille le nombre des prisonni ers. Inhabile à profiter de ses avantages, et ne sachant pas suppléer au nombre par Faudace des entreprises, Skrzynecki fut accusé d'indécision, et, en effet, il ne coiûprit pas le parti qu'il pouvait tirer de Tenthousiasme des Polonais victorieux et du découragement des Russes, que semblait lui livrer l'incapacité de Diébitch. Les troupes russes étaient tellement démoralisées par les revers imprévus qu'elles avaient essuyés, que le 10 avril, ayant été attaquées au village d'Iganie par le général Prondzynski, elles se débandèrent; et l'on vit l'élite Je l'infanterie russe, ceux que l'empereur appelait les lions de Wdf^i^i depuis la guerre de Turquie, mettre bas les armes et jeter les aigles qu'ils arrachaient de leurs schakos, pour s'enfuir ou se rendre,
La victoire d'Iganie, où l'on prit aux Russes 2,800 hommes et quelques pièces de canon, n'eut pas le résultat qu'on en pouvait espérer, à cause des lenteurs que mit le généralissime à exécuter le mouvement convenu. A chaque instant, Prondzynski s'attendait à le voir arriver de Siedlce par Bohimie, d'après le plan qu'avaient arrêté entre eux les deux généraux. C'en était fait du corps de Rosen, si, au lieu de perdre un temps précieux à réparer les ponts du Kostrzyn, Skrzynecki eût débouché plus tôt de la forêt : il eût coupé la retraite des Russes et détruit tout un corps d'armée.
Mais déjà un fléau plus terrible que la guerre allait fondre sur les Polonais. Venu des Grandes-Indes, le choléra-morbus s'était mis en marche pour dévaster le monde. Au nord, il s'était avancé dans la Sibérie ; au sud, il avait étendu ses ravages jusque sur les côtes de la Nouvelle-Hollande; à l'est, il avait franchi la grande muraille de
la Chine pour aller se déclarer à Pékin ; à Touest, traversante mer Caspienne, il avait infecté Tiflis et la Nouvelle-Géorgie, passé le Caucase, envahit l'empire russe, éclaté à Moskou; et Tarmée de Diébitch le portait dans son sein. Ce fut à la bataille d'Iganie que les Polonais contractèrent cette maladie épouvantable ; elle commença par les régiments le plus engagés, et bientôt elle se communiqua au reste des troupes. On eût dit que la mort des champs de bataille ne suffisait plus à l'animosité de ces combats. ' Informé de la contagion qui s'avançait, notre gouvernement s'en émut ; il semblait que la peur du fléau le fit sortir de cette indifférence où le laissaient les dangers de la Pologne. Le 19 mai, sur la demande de M. d'Argout, ministre du commerce, une commission de médecins français fut désignée par l'Académie royale de médecine pour aller étudier en Pologne le choléramorbus ^ . Cette commission, présidée par M. Londe, arriva au mois de Juin à Varsovie. Elle y trouva ce qu'on nomme la basse classe, entassée, comme partout, dans les quartiers de la vieille ville, quartiers sales, mais pavés, couverts d'eau croupissante; le peuple y vivait dans un air humide et insa^ lubre, se nourrissant de pain noir, de viandes malsaines, de fruits acides et non mûrs. Ce fut sur cette classe, la plus malheureuse, que le choléra sévit d'abord, et sévit le plus longtemps, car la fortune s'attaque de préférence à ceux qu*elle a déjà frappés. Le reste de la Pologne présentait le même spectacle. C'était dans les lieux où règne la misère, où rhygiène est impossible, où sont agglomérées les familles, toujours nombreuses, des pauvres, que la maladie était le plus terrible. Le paysan polonais la voyait pourtant sans frayeur et la supportait sans se plaindre. L'éducation du despotisme l'a endurci à toutes les fatigues de la vie, et rendu insoucieux de ses maux ; vêtu d'une espèce de blouse bleue, serrée par une ceinture, les
1. Ëile se composait de MM. Charles Loode, Casimir Alibert, Boudard, Dalmas, Dubled et Sandras.
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pieds nus dans des chaussures déchirées, il s'en va aux champs, dès l'aurore, muni d'une pipe et d'un peu d'eau-de-vie de grain ; et il vit ainsi, misérable et résigné.
Le premier soin des médecins français fut de rechercher si le choléra était contagieux, c'est-à-dire s'il tenait à un virus commuui' cable. Pour cela, ils essayèrent de s'inoculer la maladie, et avec ce courage qui a de tout temps honoré la science, ils s'imprégnèrent du sang des cholériques, ou des autres fluides émanés de leurs cadavres; mais aucun d'eux n'en souffrit. Et comme le choléra n'atteignait ni les médecins qui assistaient les malades, ni les inlirmîers qui les soignaient, ni aucun de ceux que la charité conduisait dans les hôpitaux, ils conclurent de ces faits que le fléau n'était pas contagieux.
L'opinion contraire prévalut cependant parmi le peuple. On disait que le choléra avait été importé k Dantzig par des navires venant de Russie ; on faisait remarquer que l'armée polonaise l'avait gagné en se mêlant à l'ennemi, et que le choléra se déclarait dans les villes précisément aussitôt après le passage des Russes. Les médecins français furent obligés eux-mêmes de reconnaître que les mouvements de troupes, la présence sur un point d'une grande masse d'hoinmes traînant avec eux une atmosphère spéciale, pouvaient avoir une influence que n'avait point un cholérique isolé. Ces hardies hypothèses, dont s'emparait la passion, avaient augmenté la foreur des Polonais, qui accusaient les Russes d'avoir pris pour allié un mal inconnu.
Vraie ou fausse, cette opinion se répandit en Europe, et la France l'accueillit avidement. On réclama, au nom de l'humanité, la fin d'une guerre impie, entreprise par l'orgueil d'un seul homme. On s'indignait de l'appui que la Prnsse avait prêté à l'armée russe, tandis que l'Autriche paraissait observer du moins une neutralité honorable. Les journaux du gouvernement français demandaient avec ironie si les Puissances voulaient répondre à la propagande des
principes par la propagande des contagions ; et le Journal des Débats s'écriait: u Qui se (( rapellera que le roi de Prusse est le beau- « père de l'empereur Nicolas, le jour où le K tléau marchera sur Berlin, comme il mar- '< che déjà sur Vienne 1 Ce sont là des liens « de famille qui coûtent trop cher aux « peuples. I)
Mais les Puissances fermaient l'oreille à ces cris arrachés par la peur. Déjà l'Autri-
Mathias RybiDski.
Deraifit commandaDt en chef de l'armée polonaiie.
che, comme si elle eût voulu démentir les sympathies qu'on lui supposait pour la Pologne, avait saisi l'occasion que lui offraient les événements que nous allons raconter.
Depuis que Dwernicki occupait Zamosc, la noblesse de la Volhynie, de la Podolie et de l'Ukraine, encouragée par son voisinage, préparait une vaste insurrection, dont la pensée généreuse allait jusqu'à l'afFranchissement des serfs. Pousser à ce grand mouvement, le régulariser, soutenir le patriotisme do ces contrées couvertes de forêts et habitées par de rudes chasseurs, c'était là
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ce qnè DweToicki devait accomplir avec sa petite troupe, si faible, qu'oo paraissait, en
lui donnant de pareils ordres, avoir conjuré sa perte.
Quoi qu'il en soit, résolu de passer à travers les trois armées qui le menaçaient, Dwernicki sort de Zamosc le 3 avril , et arrive le 16 k Boremel, où l'atteint bientdt le corps de Rudiger. Là se livre un de ces combats que la furie polonaise rend seule explicable. Laissant son infanterie dans le village, Dwernicki, h la tète de deux mille lanciers républicains , fond sur les 9,000 hommes de Rudiger; en deux charges il le met en déroute et lui prend huit pièces de canon. Le lendemain, Dwernicki se dirigeait vers la Podolie, poursuivi par Rudiger qui venait d'opérer sa jonction avec Kaysaroff. Au midi, le général Roth s'avançait pour lui barrer le passage. A Koloduo, te général polonais apprit qu'on voulait le couper des frontières de Galicie. Il pousse à Lulince, mais, dans la nuit du 25 avril, Rudiger violant le territoire autrichien, ordonne à un détachement de se porter en arrière des
Polonais. Le 27 au matin, quand fut dissipé te brouillard qui avait masqué les manœuvres des Russes, Dwernicki se vit enveloppé par 25,000 hommes. Alors, il franchit la frontière, mais les troupes autrichiennes, qui avaient toléré la violation de leur territoire par les Russes, l'environnèrent et le forcèrent de mettre bas les armes. Les populations que traversa ce petit corps, quand on l'emmena prisonnier, l'aocueillirent avec enthousiasme ; les dames de Presbourg arrachant les boutoas de l'uniforme de Dwernicki, les portaient suspendus à leur cou par des chaînes d'or.
Le désastre de Dwernicki fit manquer l'insurrection des provinces méridiondes.
Celle des Lithuaniens attira dès lors toute l'attention des Polonais.
Après la bataille d'Iganie, Shrzynecki perdit un temps précieux. II pouvait, avec toutes ses forces réunies, se porter successivement sur chacun des grands corps de
l'armée russe, qui étaient toujours fort éloignés l'un de l'autre, et les battre séparé-
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ment, grâce à la double supériorité de la valeur et du nombre.
La garde russe était cantonnée entre le Bug et la Narew, à vingt lieues au nord du quartier- général de Diébitch. Elle occupait le terrain qui s'étend de Lomza à Zambrow, et Diébitch ne pouvait la joindre qu'en passant le Bug. Cette garde, forte de 20,000 hommes, était commandée par le grand-duc Michel et renfermait toute la noblesse russe. La détruire, c'eût été frapper au cœur l'empereur de Russie, et l'exposer à la haine des grandes familles , déjà mécontentes. Ce corps était donc celui que le généralissime polonais devait attaquer de préférence, d'autant plus qu'en allant lui livrer bataille, on pouvait jeter des secours dans la Lithuanie insurgée.
Skrzynecki avait perdu un mois en tergiversations : il résolut enfin d'agir. Le 12 mai, il quitta son camp de Kaluszyn et marcha sur Sérock, ville située au confluent du Bug et de la Narew. Il avait avec lui 46,000 hommes et cent pièces de canon ^. Pour masquer à Diébitch ce grand mouvement, il laissa le général Uminski à Kaluszyn avec un rideau de troupes.
Arrivé à Sérokc le 14, sans que rien eût transpiré de ses desseins, ni dans l'armée russe, ni dans Varsovie même, Skrzynecki divisa son armée en deux colonnes, et se jetant dans le terrain compris entre les deux ileuvos, il marcha sur les gardes, ayant le Bug à sa droite et la Narew à sa gauche. L'une de ces colonnes, sous les ordres de Lubienski, se dirigea du côté de Nur, pour observer Diébitch et l'empêcher de passer le Bug. L'autre colonne, sous les ordres de Skrzynecki lui-même, marchait sur Lomza pour y surprendre les gardes, menaçant à sa gauche Ostrolenka, petite ville située sur la rive gauche de la Narew, et environnée de dunes et de marécages.
Cette ville était occupée par une division de 7,000 hommes, sous le commandement
1. Ses forces s'étaient beaucoup accrues depuis le commencement de la guerre. Elles s'élevaient en tout, dans ce moment, à 86,000 hommes environ.
de Sacken, qui était ainsi séparé de la garde russe par toute la distance d'Ostrolenka à Lomza.
Au lieu de dépasser le corps de Sacken, qu'on aurait écrasé plus tard dans son isolement et que maintenait une division polonaise précédemment envoyée sur la rive droite, Skrzynecki fit la faute de détacher contre Sacken le général Gielgud, ce qui était du même coup affaiblir l'armée polonaise et forcer les Russes de Sacken à rejoindre les gardes en se repliant sur Lomza. Déjà, du reste, les gardes, profitant de la lenteur de Skrzynecki, avaient gagné une marche et mis le fleuve entre elles et l'ennemi.
L'expédition contre les gardes était donc mânquée par défaut de vigueur et d'audace. De son côté, Diébitch est enfin averti de ces grands mouvements. Il pourrait, par une diversion formidable, marcher sur Varsovie : il aime mieux aller secourir les gardes. Il sort brusquement de son camp de Siedlce, et aussi prompt cette fois qu'il était lent d'ordinaire, il s'avance verg le Bug, passe le fleuve au-dessus de Nur, et court attaquer Lubienski dans la plaine. Lubienski, à la tête de ses 10,000 hommes, soutient bravement le choc jusqu'au soir. Enveloppé par la cavalerie du comte Witt, il refuse de se rendre, il ouvre les colonnes ennemies à la baïonnette, pendant que les faucheurs abattent les cuirassiers russes, et, se sauvant au milieu des ténèbres, il va rejoindre le généralissime. Celui-ci entendant le canon du côté de Nur, se retirait déjà sur Ostrolenka; et, dans la nuit du 23 mai, il passait la Nare^' sur les deux ponts de cette ville, avec le gros de son armée et toute son artillerie, évitant une bataille, mais laissant, par une préoccupation inexpliquée, le corps de Lubienski isolé sur la rive gauche.
Cependant, revenus de leur frayeur et trouvant libre le terrain compris entre les deux fleuves, les gardes avaient opéré leur jonction avec Diébitch : et, le 26 mars au matin, toute l'armée russe s'avançait sur Ostrolenka.
En avant de la ville s'étend une plaine où
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se trouvent, comme nous Tavons dit, des dunes^ des marécages et quelques mamelons boisés. C'est dans cette plaine que se déployait, en attendant les Russes, la cavalerie de Lubienski, derrière la division d'infanterie du général Kaminski.
A neuf heures du matin, la grande armée russe arrivait en masse dans la plaine, déroulée en éventail et flanquée par des nuées de Cosaques. L'affaire fut engagée par les troupes du général Berg, que Tinfanterie de Kaminski reçut vigoureusement. Mais les Russes menaçant de tout envelopper par leur nombre, ii fallut céder le terrain. La cavalerie se replia la première sur Ostrolenka et le général Pac lui ordonna de passer sur la rive droite. Suivait Tinfanterie de Haminski. Placé à Tarrière-garde, le 4* de ligne reculait lentement, et, s'arrètant par intervalles pour repousser la cavalerie russe qui rinondaît, il faisait feu de tous ses fronts et regagnait Ostrolenka, tandis que les troupes dont ii protégeait la retraite, se précipitaient à travers la ville vers les deux ponts, pour aller rejoindre le gros de Tannée polonaise qui campait, dans la plus parfaite sécurité, sur la rive droite.
Mais les Russes entraient par divers points sur les traces de Tarrière-garde. Le désordre commençait. Des barricades inachevées obstruaient les rues; des obus éclataient de toutes parts, et les maisoas d'Ostrolenka étaient en flammes : on se battait au milieu de rincendie. Pendant qu'on débouche par toutes les issues vers les ponts, les grenadiers d'Astrakan, déjà logés dans les maisons voisines du fleuve, tirent à bout portant sur les bataillons en retraite. Mêlés aux Polonais, les Russes encombrent les avenues, et dressent leurs batteries sur la rive.
Resté seul dans la ville, le 4* de ligne avait à se faire jour à travers cettç foule amoncelée. Il épaissit ses rangs, et poussant des hourras y il charge cette masse d'hommes à la baïonnette, en fait une boucherie sans nom et se fraie un passage. Le pont est couvert de morts. La Narew, ensanglantée, ne charrie plus que des cadavres ou des mourants.
Il est onze heures du matin. A la suite du 4« de ligne, les grenadiers d'Astrakan et de Souwaroff se jettent pêle-mêle sur les ponts fléchis et délabrés. Les canonniers polonais, qui ont plusieurs fois balayé le passage, ont été tués un par un par des tirailleurs, et sont étendus morts à leurs places\ C'est autour de leurs pièces que s'engage le combat sur la rive droite. Les Russes sont protégés par le feu de quatre-vingts pièces de canon qu'ils ont rangées en fer à cheval sur la rive gauche, grâce à la concavité du fleuve. Tout à coup arrive au milieu des Polonais le généralissime éperdu. Tranquille tout à l'heure dans son quartier-général, il croyait entendre le bruit d'un simple engagement. Les troupes assises autour de leurs bivouacs n'avaient pas mangé depuis trente heures. En apprenant que l'armée russe envahit la rive droite, on s'assemble en tumulte ; les bataillons se précipitent au-devant de l'ennemi sans ordre, sans ensemble. Désespéré, Skrzynecki courait ventre à terre d'une colonne à l'autre en criant : A moi Rybinski! à moi Malachowski! En ava?ît l en avant tous I,,, Lui-même, son habit troué de balles, il s'élance vers le pont par où débouchent à chaque instant de nouvelles masses, et prenant successivement ses bataillons, il les engouffre un à un dans la mêlée. Les généraux donnent l'exemple ; Langermann, Pac^ Muchowski, Prondzynski exécutent des charges furieuses, mais inutiles : l'artillerie polonaise n'a bientôt plus de munitions ; la seule batterie du colonel Bem porte la mort dans les rangs ennemis. On se bat corps à corps, à coups de sabre et de faulx. Une sorte de délire s'empare des Polonais ; on voit des centaines d'officiers se ruer au premier rang, Tépée à la main, en chantant la Varsovientie . Les lanciers veulent charger à leur tour, et le généralissime les pousse à bride abattue; mais leurs chevaux vont s'enfoncer jusqu'au poitrail dans un terrain vaseux, et ils sont exterminés sans combattre.
La nuit tombait, le champ de bataille n'était plus qu'un immense cimetière. Skrzynecki était parvenu à empêcher l'armée russe
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de passer lout enlière sur la rive droite. Il restiùt maître da terrain. Mais il lui ea avait coûté 7,000 hommes. Les généraux Kicki et Kaminski étaient morte, 270 officiers avaient péri. .Les Russes repassèrent la Narow dans la nuit, ayant perdu plus de 10,000 hommes. Le généralissime polonais ordonna la retraite sur Varsovie, et, montant en voiture avec Prondzynski, il répétait d'un air
sombre ces fameuses paroles de Kosciusko : Finis Poloniœ !
Retiré dans le camp de Pultusk, où le choléra l'avait suivi, et accablé de ses pertes, Diébilchétait tombé dans une mélancolie profonde. Ne doutant plus que la faveur du maître ne se fùl retirée de lui, il cherchait dans l'ivresse l'oubli de ses anxiétés, de ses humiliations. Tout à coup on apprit que le comte Orlolf était arrivé au camp. L'envoyé del'empereur portait un nom sinisti'e. OrlolT comptait deux assassinats de princes dans ses traditions de famille. Chacun vit dans l'apparition soudaine de cet homme l'annonce d'un mystérieux arrêt de mort.
Le comte et le feld-marécbal eurent une entrevue, s'assirent à la même table, et le 11 juin, le général ToU prenait le commandement de l'armée russe. Diébitch venait de mourir au milieu d'horribles soulTrances. Succombait-il à la peste, ou h cette haine des grands .de la terre, ûéau redoutable aussi? Los peuples crurent à un empoisonnement.
De Pultusk, le comte Orloiî se rendit à Minsk où se trouvait le grand-duc. Ils eurent une entrevue, s'assirent k la même table, et Constantin mourut.
La princesse de Lowicz aimait son époux, tigre qu'elle avait dompté. Ne lui voyant partout que des ennemis, elle l'avait entouré d'une tendresse vigilante et courageuse, avec cette admirable puissance de dévouement qui rend précieux aux femmes ee qui est fragile ou menacé. Coustantin mort, elle ne se sentit ni la force ni le désir de lui survivre; et comme elle perdait le but de son existence, elle s'éteignit dans une douleur pieuse, muette et calme.
Il y eut bien des larmes versées sur le tombeau de cette Polonaise si belle et si tendre. La noblesse de ses amours et leur bienfaisante influencen'étaientun secret pour personne. Quant à Constantin, la malédictionpublique, qui n'avait cessé de peser sur sa vie, n'épargna point sa mémoire. Malédiction si terrible qu'elle étouiîa jusqu'à cet intérêt qu'inspirent les hautes victimes ! Car, comme celle de Diébitch, la mort du grand-duc fut attribuée à quelque noir forfait. Et, ce forfait, il faut le dire, un étrange concours de circonstances le rendait vraisemblable aux yeux de la masse qui croit volontiers à l'exr cès du ma).
Nicolas, cependant, et le comte OrlolT, son favori, étaient des hommes que ceux qui les connaissaient bien jugeaient incapables d'une perfidie. On avait peine, d'ailleurs, à concilier l'aiïreuse idée d'un fraticide avec les souvenirs qui se rattachaient au couronnement de l'empereur, souvenirs auxquels on nous pardonnera de remonter ici; parce qu'ils peuvent servir & l'éclaircissement d'un pro- '
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bIèineqai,eDl831,u occupé Loulel'Ëurope '.
Quoique Constantin eût renoncé à la couronne des czars du vivant m£me d'Alexandre, Nicolas n'avait point osé, quand il apprit que l'alné de la famille venait d'expirer, monter sur un trdne dont la route ne lai était ouverte que par une renonciation douteuse. Constantin, à cette époque, était en Pologne. Nicolas lui envoya un aide-decamp, nommé Sabourofl*, avec mission de lui apporter la nouvelle de la mort d'Alexandre, et de le saluer empereur. En s'eatendant traiter de majesté par l'envoyé de Nicolas, Constantin entra dans une fureur épouvantable. Partagé entre le désir de régner et celui de ne point trahir sa promesse, il ordonna qu'on le laissai seul. La princesse de Lonicz elle-même ne put lui parler dans ce moment solennel, ni l'approcher; mais, de loin, elle lui fit signe et joignit ses mains d'une façon suppliante. Renfermé dans son appartement, Constantin en sortit deux heures après. Les meubles brisés, les glaces en pièces, attestaient la manière dont s'étaient épuisés les transports de cette àme sauvage. Maintenant il montrait un visage tranquille. Il marcha vers la princesse de Lowicz, tout entière à ses perplexités, et lui dit : R Rassurez-vous, madame ; vous ne régnerez pas » .
SabourofT revint dans la capitale des czars. Sûr de l'assentiment de son frère, et vainqueur d'une conspiration qui mit la famille des RomanofT à deux doigts de sa perte, Nicolas se voyait décidément empereur. Il ordonna les préparatifs de son couronnement. Mais, pour qu'il nerest&t aucun doute sur sa légitimité dans l'esprit des vieux Russes dont son frère reproduisait plus fidèlement que lui fa physionomie et le caractère, il aurait fallu que Constantin vtat à Moscou répondre par sa présence h tous les soupçons. Nicolas l'attendit pendant longtemps avec anxiété. Enfin, la veille du jour d'abord fixé pour le couronnement de l'empereur.
1. Les (télails qne dous allona donner lui ineDt de l'empereur Nicolas noai oa( élé fourni» par a Umoia oculaire ttlachd on corpt diplomatique.
Constantin descendait de voiture, accompagnéd'un seul aide-de-camp. Nicolass'avança radieux et attendri ; mais sa surprise fui extréme,lorsqu'îl entendit legrand-duc déclarer d'un ton sec qu'il venait uniquement pour assister à la cérémonie et que le soir mËme il retournerait en Pologne. Pour comble d'embarras, Nicolas dut apprendre à son frère que les préparatifs n'étant pas achevés le couronnement n'aurait lieu qu'au bout de
Le Ornoil Doc C'^nstantin. — IT;î»-i831.
huit OU dix jours. A cette nouvelle, Constantin laissa éclater son mécontentement avec une franchise grossière, mais en assurant toutefois qu'il se résignerait. Pendant ce temps, le bruit de l'arrivée de Constantin s'était répandu dans Moscou; et les vieux Russes, les hommes à barbe, accourant sur les places, faisaient retentir son nom avec un sombre enthousiasme Dévoré de soucis, Nicolas ne savait comment adoucir l'humeur farouche de ce frère, qui l'outrageut touten lui donnant une couronne.
Pour charmer les loisirs de Constantin, il ordonna de grandes manœuvres militaires qui, chaque jour, les conduisaient l'un et
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l'autre hors de Moscou. Mais à peine élaientiis sortis de la ville, que Constantin se séparait brutalement de l'empereur, entraînant à sa suite le flot de la population, et ne laissant au czar, ému et humilié, d'autre escorte que celle du corps diplomatique. Les choses en étaient là, lorsque Constantin apprit par hasard que, dans l'église où la cérémonie se préparait, Nicolas avait ordonné qu'yen face de son tr0ne et à côté de celui del'impératrice-mère, on en élevât unpour son frère aîné. Dès ce lîioment, on crut remarquer une altération profonde sur le visage et dans les manières de Constantin. La veille du couronnement, l'empereur était descendu sur la place du Kremlin pour voir, comme à l'ordinaire, défiler la parade ; il arriva que le bataillon qui devait être passé en revue faisait partie du régiment dont Constantin était le chef. Le titre de chef d'un régiment en Russie étant purement honoraire et pouvant être donné même à des princesses, il n'y avait pas d'obligation pour le grand-duc d'aller prendre rang. L'émotion fut donc universelle, quand on le vit se placer derrière le maréchal Sacken et à la droite du premier grenadier de la seconde ligne. Le bataillon s'ébranla. Sur les gradins disposés pour la prochaine cérémonie s'agitait une foule inquiète de spectateurs. A l'extrémité de la place du Kremlin, l'empereur attendait, immobile, veillant sur luimême, mais le cœur plein de trouble.
Constantin traversa toute la place, conservant son rang et emboîtant le pas. Arrivé devant celui qu'il faisait empereur, il élevait respectueusement la main pour le salut militaire : Nicolas lui saisit le bras, et Constantin se courbant pour baiser la main de son frère, devenu son maître, l'empereur l'attira vivement sur sa poitrine : ils confondirent leurs embrassements. Alors, beaucoup se mirent à verser des larmes, et le peuple, touché de la grandeur de ce spectacle, poussa des acclamations qui se prolongèrent longtemps dans la place du Kremlin. Le lendemain, dans l'église, le grand-duc laissait vide le trône préparé pour lui, et allait se ranger
modestement à côté du grand*duc Michel.
Jamais investiture n'avait été plus touchante et plus héroïque.
On conçoit quel démenti devait donner à rh3T)othèse d'un lâche assassinat le souvenir de semblables scènes, chez ceux qui en avaient gardé l'impression. D'un autre côté, il y avait plusieurs années déjà que ces choses s'étaient passées, et, depuis, les relations des deux frères n'avaient pas été sans nuages. Il importe d'ajouter que, dans la guerre de Pologne, la conduite de Constantin avait présenté quelque chose d'inexplicable. On raconte que, loin de contribuer aux succès des Russes, il se réjouissait de leurs revers, et ne s'en cachait pas, soit que le rôle subalterne qu'on lui avait assigné dans cette campagne eût irrité son orgueil outre mesure, soit qu'il fût bien aise de montrer ce que pouvaient . dans les combats ces guerriers polonais qu'il se vantait d'avoir formés à l'art de la guerre, et qu'il continuait à appeler ses enfants.
Quelqu'éloigné que fût de la France le théâtre de ces événements, la nation française les suivait avec une attention passionnée, dont elle se laissait à peine distraire par le ressentiment de ses propres injures. Des faits graves, cependant, et qui la touchaient de près, avaient lieu en Portugal. Don Miguel y régnait, adoré parles mendiants que nourrissaient ses largesses, mais abhorré par tout le reste de la nation, jouet de ses caprices sanguinaires. Don Pedro, son frère, abdiquant devant des troubles factices, par lui-même excités, quittait le Brésil pour venir défendre en Europe la cause de Dona Maria contre l'usurpateur de la couronne de Portugal-. Ainsi menacé, et ne pouvant parvenir à se faire reconnaître ni par l'Angleterre ni par la France, Don Miguel vivait dans unétat continuel de fureur, étendantde plus en plus sa tyrannie, et se vengeant, sur les étrangers, de la haine universelle qu'il inspirait. Déjà, plusieurs fois, des Français, établis à Lisbonne, avaient eu à gémir des persécutions de ce prince féroce. Un étudiant de runiveraâté de Goïmbre, M. Bonhomme,
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et un négociant, M. Sauvinet, sujets tous deux de la France, furent plus particulièrement victimes d'une oppression qui ne connaissait pas de bornes à ses excès. Livrés à des commissions spéciales, où le bourreau se cachait dans. le juge^ le premier fut condamné, pour un délit imaginaire, à être ttagellé sur la place publique à Lisbonne ; et le second, accusé parce que, dans un jour d'émeute, une fusée volante était partie de son jardin, ouvert à tout le monde, fut condamné à la déportation sur les plages brûlantes de l'Afrique. Le consul de France se plaignit : on dédaigna ses plaintes, et il dut s'embarquer.
Le capitaine de vaisseau français Rabaudy reçut ordre aussitôt de conduire devant le Tage une division légère de quelques frégates. Il était chargé de demander pour les Français de Lisbonne, réparation et indemnité, et, sur le refus du gouvernement portugais, de bloquer l'entrée du Tage.
Mais la colère de Don Miguel grandissant avec ses périlâ, la sentence rendue contre M. Bonhomme fut insolemment exécutée.
Toute hésitation était interdite au gouvernement français. L'Angleterre, d'ailleurs, outragée à son tour par Don Miguel, laissait libre la route qui conduisait jusqu'à lui. M. de Rabaudy se mit en devoir de poursuivre la croisière portugaise qui bloquait Terceira, occupée par quelques partisans de Don Pedro. En même temps, le contreamiral Roussin partait de Brest sur le vaisseau le Suffren^ pour aller se mettre à la tête d'une escadre qui, de Toulon, devait le rejoindre au cap de Sainte-Marie. Le 24 juin, Tamiral Roussin arrivait en vue du cap la Roque; le lendemain, il communiquait avec M. de Rabaudy, qui venait d'expédier à Brest sa seizième prise portugaise ; et le 6 juillet, il avait connaissance de l'escadre qu'on lui amenait de Toulon. Cette escadre se composait de cinq vaisseaux, de deux frégates et de deux corvettes avisos. Elle était sous le pavillon du contre-amiral Hugon, ayant sous ses ordres les capitaines de vaisseau Maillard-Liscourt^ Forsans, Moulac,
de La Susse, Le Blanc, de Ghateauville ; Gasy, et les capitaines de frégate Jonglas et Delofre. Ralliée avec le vaisseau le Suffren et la Melpomène, commandés par les capitaines de vaisseau Trotel et de Rabaudy, et avec les avisos r^y/e, le Hussard, VEndymiorij sous le commandement de MM. RaiTy, Thoulon, Nonay, elle présentait un aspect magnifique et témoignait hautement de la puissance maritime de la France.
Le 7 juillet, l'amiral Roussin appela l'escadre au mouillage, entretint les capitaines des détails de l'exécution, leur remit les notes de Franzini sur l'entrée du Tage, et prépara tout pour frapper un coup décisif. Mais avant de s'engager dans une entreprise qui pouvait aboutir à la destruction d'une ville de 280,1)00 âmes, il crut devoir tenter pour la paix un dernier effort, et il écrivit en ce sens au vicomte de Santarem, ministre des affaires étrangères. Le vicomte ayant répondu que le gouvernement portugais rejetait les demandes de la France, l'amiral Roussin prit définitivement le parti de forcer l'entrée du Tage.
Les vents étaient peu favorables, et les pêcheurs qu'on avait engagés à suivre l'escadre, les déclaraient trop courts. D'un autre côté, l'entreprise était hasardeuse. Une escadre portugaise, forte de huit bâtiments, était embossée en travers du fleuve; des corps de troupes étaient, ^epuis Bélem, échelonnés le long du rivage; et des forts nombreux, bien approvisionnés, menaçaient les assaillants. Mais, dans l'escadre française, soldats et matelots étaient transportés d'enthousiasme. L'Europe avait depuis longtemps adopté cette opinion que le Tage était inexpugnable du côté de la mer ; et c'était pour nos intrépides marins un motif de plus d'impatience. Le 11 juillet, les vents se levèrent à huit heures ; à dix heures, l'escadre appareilla ; et, à une heure et demie après midi, elle donnait à pleine voile dans le Tage, en gouvernant entre les forts Saint- Julien et Bugio.
Les corvettes, placées à la droite de la ligne, devaient combattre exclusivement la
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tour de Bugio; et celte de Saint-Julien devait supporter le feu des vaisseaux. L'amii-al Roussin avait craint qu'en franchissant ces deux forts, les vaisseaux n'éprouvassent assez d'avaries pour qu'il ieur fût impossible de continuer leur route; dans ce cas, l'escadre devait mouiller par le travers du Paco ctArcos ; dans, le cas contraire, elle devait aller s'embosser devant l'escadre por tugaise et les quais de Lisbonne.
Les deux premiers forts de l'entrée ayant ouvert leur feu, l'escadre franijaise continua sa roule pendant dix minutes sans riposter. Arrivés k environ SOO toises de Saint-Julien, les vaisseaux tirèrent, et aussitôt un nuage de sable et de pierre attesta la précision do leurs coups. En même temps, les frégates et les corvettes éteignaient la tour de Bugio. 11 en fut do même pour tous ies autres forts. ' Leurs feux, mal dirigés, ne causèrent presque pas de dommage à l'escadre française, dont les équipages, k mesure qu'ils passaient devant l'ennemi, faisaient retentir l'air de leurs acclamations.
A quatre heures, le Suffren, chef de file, rangeait le fort de Bélem à 60 toises. Bientôt, le Trident, V Alger, YAlgésiras, se portèrent, ainsi que les corvettes et les firégates, sur l'escadre portugaise embossée entre la ville et la pointe du Pontal. Primant de vitesse la plupart de ces b&timents, la Palias tira les premières volées. Le pavillon portugais disparut.
A cinq heures, toute l'escadre française était mouillée à 300 toises des quais de Liabonne, où régnait le plus profond silence.
L'amiral Roussin écrivit aussitôt au vicomte de Santarem la lettre suivante, qu'il remit au capitaine de corvette Olivier :
" Monsieur te minUlre,
ce Vous Tojeï si je tieas mes promesBes : je tour ai tait • pressentir hier que Je forcerais les passages du Ta^e. 1 Ha voici devant Lisbonne. Tons vos forts sont derrière « moi, et je n'ai plus en face qae le palais du gouveroa- 1 ment. Ne provoquons pas de scandale. La France, touaus offre les mAmes conditions qu'âme réserve seulement, eu en recueily ajouter d«« iademnités pour les
jours géaéi vsnt la victon lant les fruil E delà
- J'ai
irde V
us demander itne réponse imm le ministre, l'expression de i
* Bajion RoUSâlN.
Le vicomte de Santarem ayant répondu qu'il adhérait aux propositions formulées dans la lettre du 8, adhésion équivoque qui tendait à esquiver les conditions nouvelles contenues dans la lettre du il, l'amiral Roussin adressa au ministre portugais la liste complète des propositions de la France. Elles consistaient dans l'annulation des sentences rendues contre les citoyens français; dans la fixation d'une indemnité pour chacun de ceux d'entre eux qui avaient k se plaindre du gouvernement portugais; dans la destitution du chef de la police du royaume; dans une indemnité de huit cent mille francs au gouverment français pour les frais de l'expédition; dans l'affiche de ces faits sur les murs de toutes les rues où l'étudiant de l'université de Coïmbre avait été ignomi nieusemcnt promené. A ces conditions,
HISTOIRE DE DIX ANS
l'amiral Roussin ajoutait celle d'une indem- Dite à fixer conlradictoirement pour dommages occasionnés au commerce français, et il déclarait propriété française les bâtiments portugais qui avaient amené leur pavillon sous le feu de son escadre.
Le vicomte de Santarem essayant de traîner les choses ea longueur, et paraissant
désirer que les négociations eussent lien non sur le vaisseau de l'amiral, comme celui-ci l'exigeait, mais au palais de Bélem, l'amiral Roussin écrivit le 13 juillet au vicomte:
■ Moiiu«nr le mmlstn, • Vous me poussai à bout, at j'ai l'honnaur de tous [iri- - Tenir que cala qb peut tou* réustjr. Je m'en téîir» k ■ ma lettre de ee jour, et je toui coDSnna l'aMurâDca fui
Chtteau-fort île Bélea;. (183t)-
I M, demain à midi, je n'ai paa larmiad la conveutioa dont
• vous avez accepte les bases, je reprendrai les hoslilitéa
■ contre Lisboane J'alteads votre Eicellence, ou la
> persoaoe auCorÏBàe qu'elle déiigaera, aujourd'hui ou de-
■ maÏD jusqu'à midL Je U recevrai k mou bord et noa
■ aille un.
• J'ai rhoanaUT de voua eiprimer l'asiuranM de ma
• haute considération,
■ La cautra-amira], commandant l'eicadre Irancaite da 'Tage,
■ B*BON BOUSSIM.
Le 14, les négociations étaient terminées h bord du vaisseau de l'amiral ; la France était vengée; et, quelque temps après, la Qotle portugaise, que don Miguel n'avait pas voulu racbeloi au prix d'un certain nombre
de prisonniers politiques portugais, dont l'amiral Roussin demandait généreusement la délivrance, la flotte portugais» était envoyée prisonnière à Brest.
Cette éclatante expédition n'eut en France qu'un médiocre retentissement. Presque toujours aveuglée jjar les haines de parti sur la nationalité, l'Opposition mesura ses éloges avec une prudence avare, et ie gouvernement lui-même ne parla qu'avec une sa- .tisfaction contenue d'un succès qui semblait honorer sa fermeté, mais dont il craignait que l'Angleterre no prit ombrage. Elle s'en émut
LOUIS BLANC
en effet. Des discours injustes, des discours jaloux furent prononcés dans le parlement. Pitt, en mourant, avait légué à ses successeurs tout le fiel de son génie.
L'Angleterre, pourtant, était alors assez puissante par nos fautes pour ne pas nous envier un moment d'orgueil. Car le triomphe de notre marine devant Lisbonne était cruellement compensé, à Londres et à Bruxelles, par les défaites de notre diplomatie.
Mais, pour bien comprendre jusqu'à quel point elle fut vaincue et humiliée, il est indispensable de récapituler, en les rapprochant, les actes successifs de la Conférence de Londres, actes protégés, d'ailleurs, par une déplorable obscurité, et dont l'enchaînement forme ce qu'on pourrait appeler la haute comédie de l'histoire.
Dans son protocole n"* 1, celui du 4 novembre 1830 , la Conférence de Londres s'était bornée à proposer la cessation des hostilités entre la Hollande et la Belgique. Ce protocole était rédigé avec modération. Les cinq grandes Puissances semblaient n'y assigner à leur intervention que le caractère d'une mission toute philanthropique ; elles ne s'y réservaient d'autre droit que celui de « faciliter la solution des questions politiques. »
La Belgique n'aurait pu refuser son adhésion à un acte ,de cette nature, sans se montrer résolue à procéder, à Tégard de la Hollande, par voie de violence et de conquête. Aussi le protocole du 4 novembre futil accepté par tous les membres du gouvernement provisoire de Belgique, sans en excepter M. de Potter.
Cependant, comme ce protocole contenait, sur la ligne de l'armistice, une phrase ambiguë et d'où pouvaient sortir les plus terribles orages, le gouvernement eut soin de déclarer dans son acte d'adhésion que « par la ligne proposée il entendait les limites qui, conformément à F article 2 de la loi fondamentale des Pays-Bas, séparaient les provinces septentrionales des provinces méridio--^ nales, y compins la rive gauche de l'Escaut. » Cette réserve était fort claire ; elle prouvait
que les Belges ne donnaient au protocole qu'une adhésion conditionnelle, et qu'ils ne reconnaissaient pas à la Conférence le droit de régler à sa guise sur quelles bases reposerait le système de délimitation des deux pays qu'une révolution venait de séparer.
Mais la diplomatie a des ressources qui lui sont propres. De retour à Londres, les deux commissaires de la Conférence, MM.
Cartwright et Bresson, déclarèrent que l'importante réserve mentionnée plus haut n'avait été acceptée par eux que comme une simple observation. Ils donnèrent même à entendre que cette réserve n'était que l'expression d'une manière de voir particulière à M. Tielemans, chargé par le gouveifnement provisoire de conférer avec eux.
Dans une négociation où il ne parlait qu'en qualité de mandataire, M. Tielemans pouvait-il avoir présenté comme son opinion personnelle une clause d'où dépendait l'avenir de son pays? Le supposer était ridicule. Ce fut pourtant de cette supposition que la Conférence partit pour annoncer dans son protocole du 17 novembre, qu'il y avait eu, de la part de la Belgique, adhésion pure et simple au protocole n* 1. D'où les cinq Puissances tiraient cette conclusion étrange, qu'à elles seules appartenait désormais le droit de régler le sort de la Belgique, et qu'en consentant à la suspension d'armes, ce dernier pays s'était engagé non-seulement envers la Hollande, mais envers les cinq grandes Cours.
De sorte qu'il avait suffi d'une allégation sans preuves, d'une puérile équivoque, pour élever ce qui n'était d'abord qu'une médiation philanthropique à l'importance d'un arbitrage n'admettant ni résistance ni appel. Voilà pourtant à quelles petites ruses d'écolier se réduit l'habileté de tous ces grands esprits dont. le commun des honmies salue avec ébahissement la profondeur et la portée !
Quoi qu'il en soit, l'usurpation était proclamée : il ne restait plus qu'à la mettre en action. C'est ce que fit la Conférence dans son protocole du 20 décembre, qui déclara
l'aRUÉE française sous le règne de LOUlS-PHlLlPPE (D'aprèt la Galerie militaire d'Atibry, 16%)