‹ Révolution françaiseChapitre 20 sur 38 · Circulaire en date du 9 juillet · texte numérisé non relu

Circulaire en date du 9 juillet

HISTOIRE. DE DIX ANS

(c tirer Tépée pour défendre ces trophées. » Le jeune homme répondit d'une manière convenable. Mais cette scène ne put trouver grâce aux yeux d'un peuple intelligent et moqueur. On fit ressortir ce qu'avait de puéril et même de ridicule cette démons tration épique rapprochée de tant de faits d'où jaillissait la preuve que la France allait s'amoindrissant de jour en jour.

L'Opposition préludait ainsi aux prochains combats de tribune, lorsqu'arriva l'anniversaire de la révolution de juillet. Ce fut tine fête touchante par l'enthousiasme mêlé de tristesse et d'inquiétude qui sembla, d'abord, devoir la caractériser. Mais, dans la journée du 29, le bruit s'étant répandu, bruit menteur, que les Polonais avaient remporté une victoire signalée^ il y eut tout à coup dans Paris une explosion de joie qui n'a peut-être pas d'exemple dans les annales des fêtes humaines. Ce peuple, que ses propres succès devant Lisbonne avaient à peine ému, se livra, lorsqu'il crut la Pologne victorieuse, à d'indescriptibles transports. On courait par les rues en agitant des drapeaux tricolores et en pleurant ; il y en eut que l'on vit dansant sur les places comme des insensés ; sublime folie! D'autres chantaient en chœur : « La victoire est à nous! »

Ce réveil de l'esprit révolutionnaire devait naturellement influer sur les premières décisions delà Chambre. M. Girod(de l'Ain), que le ministère avait opposé & M. Laffitte, ne l'emporta que de cinq voix sur le candidat de l'Opposition. C'était un bien faible avantage pour le ministère ; mais M. Laffitte était un si grand nom, les services par lui rendus à la royauté étaient si notables, son concurrent était si obscur, que l'Opposition s'étonna et s'indigna de n'avoir pu que balancer la victoire. M. ChamboUe, secrétaire de la présidence, donna sur-le-champ sa démission, par un honorable scrupule de patriotisme. La popularité de M. Laffitte avait repris tout son éclat; on dénonça comme ennemis de la révolution de juillet tous ceux qui se déclaraient contre lui, et M. Dupont (de l'Eure), à une majorité de

dix voix, fut élevé à la vice-présidence. Irrité de cet échec imprévu, Casimir Périer courut remettre au roi son portefeuille. MM. Sébastiani, Louis etMontalivet l'imitèrent. Le Cabinet était dissous.

Mais le 4 août, vers deux heures, un supplément au Moniteur fut tout à coup publié* Il annonçait que, se décidant à tirer l'épée contre la Belgique, le roi de Hollande avait repris les hostilités sur toute la ligne. Le ministère se reconstitua aussitôt.

A lapremière nouvelle de l'orage qui allait fondre sur lui, Léopold avait écrit au roi des Français pour lui demander du secours : le Cabinet du Palais-Royal arrêta qu'une armée de 50,000 hommes marcherait vers la frontière sous les ordres du maréchal Gérard. Cette décision fut annoncée au public dans les termes suivants : « Le roi ayant reconnu « l'indépendance du royaume de Belgique (c et sa neutralité, de concert avec TAngle- « terre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, « et, les circonstances étant pressantes, « obtempère à la demande du roi des Belges. «Il fera respecter les engagements pris « d'un commun accord avec les grandes « Puissances. »

Le gouvernement français, après avoir laissé violer partout le principe de non-intervention, en était venu de la sorte à le violer directement lui-même. Et il avait soin de déclarer que, s'il intervenait en Belgique, ce n'était point pour y soutenir le principe révolutionnaire, mais bien pour faire respecter les volontés du conseil amphyctionique séant à Londres. Puis, craignant que ce ne fût pas assez de cette humilité éclatante, il donna ordre sans retard à M. de Talleyrand de -demander l'agrément de la Conférence, en faisant valoir le motif d'urgence qui avait forcé le Cabinet du Palais- Royal à devancer l'autorisation des quatre grandes Course

1. Protocole n* 31 : « Dans la réunion du 6 août, lord « Palmertton informa la Conférence que le gouvernement « britannique avait donné à une division de la flotte Tor- « dre de se rassembler aux Dunes. Le prince de Talley- « rand annonça que, ^sur la demande du roi des Belges,

LOUIS BLANC

L'indignation fut profonde dans toute la Hollande, quand on y apprit que les Français intervenaient dans la querelle, au nom delà Conférence. Car cette couleur donnée à l'intervention la rendait manifestement inique. La conduite de Guillaume, en cette circonstance, avait été peu loyale à l'égard de la Belgique, sans doute, puisqu'il procédait contre elle par voie de surprise; mais, au- point de vue de ta diplomatie, il était

dans son droit. Aucun traité ne le liait aux Belges, qui, pour lui, n'étaient que des rebelles. Et envers la Conférence quelles étaient ses obligations? Il n'avait consenti k une suspension d'armes que comme k une mesure préliminaire, devant conduire à un armistice qui n'avait pas été conclu, à des arrangements qui ne s'étaient pas effec-

• le gouvememeat françù l'était décidé a faire marcher ■ une armée au secour* de la Belgique. La ConféreDce

• déclara que l'entra des troupes fk'ançaitea ea Belgique

• tarait regardée comme «ïaul ea lieu, non dam une in-

• ttntion particulière â la France, mata pour un objet ' veri Uquel let dilibirationt

rigii. •

tués. Son adhésion aux protocoles du 20 et du 27 janvier aurait pu seule l'engager, si les cinq Puissances, après avoir déclaré ce pacte irrévocable, ne l'avfûent anéanti ellesmêmes pour le remplacer par le traité des ISarticles. Or, Guillaume avait hautement protesté contre les 18 articles, et c'était lui qui pouvait avec raison reprocher k la Conférence une violation d'engagements précis et formels- Les Hollandais étaient donc fondés à trouver l'intervention française empreinte de violence et d'injustice, dès que notre armée, au lieu de s'avancer au nom du principe révolutionnaire attaqué ou d'un intérêt français compromis, ne se présentait plus que comme la gendarmerie de la Sainte-Alliance.

Quant aux Belges, devenus nos ennemis depuis que leurs avances avaient été repousséea, et qu'en les flattant de l'espoir d'une indépendance absolue on leur avait créé des intérêts opposés aux nêtres, ils ne virent dans le secours que leur apportaient les Français qu'un outrage à leur honneur. Sommes-Dous donc, disaient-ils, si méprisables aux yeux des Français qu'ils nous jugent incapables de nous défendre sans leur appui? Bientât il n'y eut plus, sur ce point, qu'une voix k Bruxelles. L'opinion y somma impérieusement le pouvoir de respecter l'article 12i delà constitution belge, portant : « Aucune troupe étrangère ne peut a occuper ou traverser le territoire qu'en « vertu d'une loi, » Le gouvernement belge dut céder et le maréchal Gérard suspendre sa marche.

Ainsi, par une inconcevable accumulation de fautes, le Cabinet du Palais-Royal démentait directement sa politique avouée, se confessait vassal de la Conférence, exposait l'armée à un rAle ridicule, faisait maudire la France enfin, et par la Hollande k laquelle il déclarait une guerre injuste, et par la Belgique dont il irritait imprudemment la jalousie.

Les Hollandais, cependant, avaient envahi la Belgique, divisés en trois corps qui s'avançaient avec lapidité en s'allongeant de

HISTOIRE DE DIX ANS

Maastricht à Bréda. À cette invasion la Belgique avait à opposer deux petites armées, celle de la Meuse et celle de l'Escaut, dont il importait d'opérer au plus vite la jonction. Le 8 août, Léopold se réunit à l'armée de l'Escaut, prfes d'Arschol, où il attendait l'armée de la Meuse. Là, fermant l'oreille à des conseils dictéspar une jalousie mesquine et téméraire, il écrivit au maréchal Gérard de se h&ler. Le JO, il donnait le signal de l'attaque de Montaigu, lorsqu'on vintl'avertir que l'armée de la Meuse, attaquée sur la route de Hasselt à Tongres, s'était débandée sans combattre, que la déroute était complète, et qu'il était lui-même exposé à être coupé. Il rétrogada aussitôt sur Louvaio . Les Hollandais l'ayant attaqué le 22 en avant de cette ville, le forcèrent à la retraite et bloquèrent Louvain, qui ne tarda pas à se rendre.

La Belgique était à deux doigts de sa perte. Mais déjà les Français entraient à Bruxelles, et, sur un ordre de son père, le prince d'Orange ramenait en Hollande ses troupes victorieuses. Guillaume n'avait pas encore fait tous les préparatifs nécessaires, et il lui sufSsait, pour le moment, d'avoir montré k la Conférence ce qu'il était capable de tenter et d'accomplir.

Bien supérieur en intelligence à ceux qui dirigeaient alors la politique française, Guillaume avait parfaitement compris que l'accord apparent des grandes Puissances cachait des dissidences profondes ; que , réuoies , elles affichaient des prétentions dictatoriales auxquelles leurs forces étaient loin de répondre; qu'il n'y avait, pour les faire fléchir, qu'à les braver, et qu'il était facile de leur faire la loi, pour peu qu'on les menaç&t de mettre le feu à la mine creusée sous l'Europe entière. La justesse de ces vues fut prouvée par l'événement. Pour soutenir l'honneur de sa devise : Je maintiendrai, le roi.de Hollande s'était prescrit une persévérance et une audace dont le succès devait égaler la grandeur, et il lui fut donné, comme on le verra, non-seulement de tenir a lui soûl en échec les cinq grandes Cours,

mais de les forcer à se départir encore une fois de leur volonté hautement exprimée.

Eh bien, ce système d'intimidation que sut employer avec tant de bonheur, et sans exposer la paix générale, le souverain d'un petit peuple de deux millions d'&mes, le gouvernement français, composé d'hommes sans portée, ne songea pas même à l'essayer, quoiqu'il eût sous la main une nation de trente-trois millioas d'hommes , une

OuilUuine de HolUade.

Hoi des Pays-Bas. (1T72-1843.)

jeunesse exubérante et une irrésistible masse de soldats tout pleins des souvenirs de la Révolution et de l'Empire.

Le 13 août, le maréchal Soult, ministre de la guerre, annonçait à la Chambre des députés « que l'armée française attendrait, >< pour évacuer la Belgique, que les ques- « tions pour lesquelles elle s'était mise en « mouvement fussent décidées. » Mais la Conférence en avait ordonné autrement <,

1. Protocole n* 31 : ■ La Conféreace déclan que l'ex- ' lensioD à donner aux opérations des tronpes fraDcaUes 1 el la dorée dt> leur léjour eo Belgique seraient fliées r d'uD comznnu accerd. qu^ellea ne frauchiraieût pas les , anciennes frontières de la Uollanda, que Uura opéra- ' tiou B« borneraient JkU riie gauche de ia Meuse, qui,

LOUIS BLANC

Et Tarmée française revint de sa promenade militaire sans avoir même joui de la satisfaction d^ abattre , en passant , le lion de Waterloo.

Cependant, l'adresse en réponse au discours du trône avait été soumise aux délibérations de ia Chambre des députés, et, le 9 août, les débats avaient commencé.

Attaqué sur tout Tensemble de sa politique, le ministère plaida sa cause beaucoup mieux qu'on ne s'y était attendu. Quels étaient, dit-il, les griefs de l'Opposition? Né d'une tempête qui semblait devoir pousser les nations vers le chaos, le gouvernement français avait cherché à tout apaiser autour de lui et en lui : n'y avait-il donc aucune grandeur dans cette haute modération ? Au farouche plaisir de bouleverser l'univers, était-il donc si coupable d'avoir préféré la gloire de le sauver du double fléau de la démocratie et de la conquête? On reprochait au gouvernement d'avoir abandonné l'Italie aux Autrichiens, la Belgique aux Anglais, la Pologne aux Russes? Reproches déclamatoires et frivoles ! Ce qu'il était raisonnablement permis de tenter en faveur de l'Ralie, est-ce qu'on ne l'avait paô tenté ? Les ministres du 13 mars, en arrivant aux affaires, n'avaient-ils pas trouvé l'invasion autrichienne dans l'héritage des embarras que leur avait légué le cabinet précédent? Ils avaient demandé , ils avaient obtenu l'évacuation des Etats-Romains : pouvait-on vouloir davantage ?

Si nos frontières n'avaient pas été reculées jusqu'au Rhin, si la Belgique n'avait pas été réunie à la France, si le roi, faisant violence à ses affections de famille, n'avait point accepté la couronne offerte à son fils, c'est que des considérations majeures s'étaient opposées à tout cela. Fallait-il, sans autre but que de s'agrandir, s'exposer à

« dans aucune hypothèse,' elles n'arriveraient ni à Maês- « tricht ni À Venloo.

Protocole n«« 32, 33 et 34 : « La Conférence s'est appro- « prié la mesure prise spontanément par la France. 11 lui « a été rendu compte de la marche et de la retraite de « Tannée française. »

allumer en Europe un immense incendie?

Fallait-il, dans l'espoir d'une conquête douteuse, armer contre nous le peuple anglais, seul allié puissant que la révolution de juillet nous eût donné? Fallait-il, menaçant du réveil de notre ambition tant de peuples sur qui pesait encore le souvenir de Napoléon et de ses batailles, leur laisser croire qu'elle allait recommencer, cette longue humiliation de l'Europe qui dura quinze ans ? La France se trouverait-elle amoindrie lorsqu'elle se montrerait à la fois désintéressée et formidable ? Il y avait de la naïveté, après tout, à s'imaginer que les Belges devinssent Anglais, parce qu'un prince anglais leur avait été proposé pour roi ; comme si les intérêts des peuples , leurs affections , leur existence matérielle et morale, pouvaient dépendre du lieu où il avait plu à la fortune de placer la patrie de leurs souverains !

Quant à la Pologne, son courage était admirable sans doute et ses malheurs étaient dignes d'une éternelle pitié; mais enfin, comment lui venir en aide ? Séparée de nous par toute la largeur du continent, par quatre cents lieues, sa position géographique nous condamnait à des douleurs stériles, à des vœux sans autorité ! Faire marcher une armée à son secours, c'eût été reprendre au point où elles étaient venues fatalement échouer, les gigantesqees entreprises de Napoléon. Et pourqoui? Pour forcer l'Autriche et la Prusse à conclure aussitôt avec les Russes une mortelle alliance, de manière à ce que nos soldats ne trouvassent plus à Varsovie, en y arrivant, qu'un emplacement désert et des tombeaux ! Reconstituer la Pologne? Napoléon lui-même, àTilsitt, n'y avait pas suffi, tout Napoléon qu'il était, et quoiqu'il eût sous lui cinq cent mille soldats invincibles. Or, ce que n'avait pu cet homme prodigieux qui avait coutume, en se jouant, de partager l'Europe avec son épée, les ministres de 1831 l'auraient-ils impunément essayé avec une armée incomplète, mal organisée encore, et composée de conscrits? Recoimattre la nationalité polonaise n'eût été qu'une forfanterie imprudente, dès que les

HISTOIRE DE DIX ANS

moyens de soutenir cette déclaration manquaient.

Le gauvernement avait donc fait tout ce qu'il était possible de faire, en offrant sa naédiation et en provoquant celle des autres Puissances. Aussi bien, il était temps que l'Opposition s'expliquât. Une guerre universelle, une guerre à mort, était-ce là le but de ses désirs? Dans ce cas, il était bon qu'on l'avertit que la question n'était plus entre la guerre et la paix, mais entre la guerre et la liberté, car il n'est pas loisible à un peuple lancé en de telles entreprises de s'arrêter et de se régler. Les combats et le tumulte au dehors appellent au dedans un repos absolu et le silence. Le despotisme est la nécessaire contre-partie de la victoire. Napoléon le prouva, et, avant lui, la Convention l'avait prouvé par des actes qui ne s'effaceront jamais de la mémoire des hommes. « Avez- « vous fait un pacte avec la victoire? demana dait-onun jour dans la terrible assemblée? « — Non, répondit Bazire, le Montagnard, « mais nous avons fait un pacte avec la « mort. » La mort bientôt le vint sommer de tenir sa promesse : un an s'était à peine écoulé, que la tète de Bazire bondissait du haut d'un échafaud. Que si l'Opposition ne pâlissait pas devant l'emploi de semblables ressources et au seul souvenir de ces exemples fameux, qu*elle eût donc le courage de l'avouer !

Telles furent, en substance, les raisons que développèrent avec beaucoup ^e talent MM. Casimir Périer, Thiers et Sébastiani, orateurs déjà connus, auxquels deux hommes nouveaux, MM. Duvergier de Hauranne fils et Charles de Rémusat, prêtèrent, dans cette occasion, une assistance pleine d'éclat et de vigueur.

Mais à cette apologie du ministère, l'Opposition répondait par des arguments redoutables. Oui, disait-elle, nous vous accusons d'avoir compromis l'intérêt de la France, qui est dans son honneur, et l'avenir de la civilisation, qui est dans la grandeur de la France. Rappelez- vous ce que nous étions il y a un an, et voyez ce que nous sommes !

De quel prestige, en 1830, n'étions-nous pas entourés ? Aux yeux des nations étonnées et des rois frappés d'épouvante, nous avions bien véritablement ressaisi, et pour de plus vastes dessins encore, le sceptre échappé des mains de Napoléon. Jamais situation plus éblouissante ne fut faite à un peuple par le destin ; et nous n'avions nul besoin de bouleverser l'univers pour le changer, car il était livré à notre merci. Aujourd'hui, que pouvons-nous en Europe et qu'y faisonsnous? Savoir être juste quand on est fort, est d'une haute modération ; mais, quand on est fort, tolérer l'injustice est une marque de pusillanimité. Or, les Autrichiens foulant aux pieds l'Italie sans autre droit que celui du despotisme qui ne veut pas qu'on l'inquiète ; la Conférence découpant les nationalités, sans égard pour les traditions, les intérêts, les affections . des peuples, et tout simplement selon la convenance de quatre rois ; les Russes courant exterminer un peuple généreux, pour le punir de n'avoir pu

trouver leur domination tolérable Voilà

ce que vous avez permis. Vous avez laissé le régime grossier de la force s'établir partout, autour de vous, pour le malheur éternel de ceux qui avaient compté sur notre appui et qui nous aimaient. Vous prétehdez qu'en arrivant aux affaires, vous avez trouvé l'invasion autrichienne déjà commencée?

Qui ne sait que le ministère Laffitte est tombé en menaçant l'Autriche; et que vous, au contraire, vous n'êtes montés au pouvoir que dédaignés et menacés par elle ? L'évacuation des États-Romains, vous l'avez demandée au mois de Mars, et obtenue au mois de Juillet; c'est-à-dire après le supplice de Menotti et de ses compagnons, après le rétablissement de Marie-Louise à Parme, après l'occupation brutale de Ferrare, après la convention d'Ancône, après les confiscations, les proscriptions, les emprisonnements, lorsque l'Autriche en un mot n'avait plus rien à faire en Italie ! Vous avez ainsi, et sans parler du côté odieux de cette tolérance, consacré vous-mêmes la domination de l'Autriche sur la péninsule italique, do-

LOUIS BLANC

mination jug^ée de tout temps si contraire aux intérêts français, domination que durant trois cents ans nos pères ont combattue, et qui, en 1629, faisait courir ans armes jusqu'au faible Louis XIIL FauUil TOUS suivre en Belgique ? H ne s'agissait pas de la conquérir; il s'agissait dç l'accepter. Et certes, notre folie a été g;rande de faire violence aux Belges pour les empêcher de disposer d'eux-mêmes en notre

Le prioce d'Orange.

faveur. Mais, dites-vous, l'Angleterre nous aurait retiré son amitié. Si elle met un tel prix à soB amitié, sa haine nous serait moins funeste. Vous, cependant, vous avez abandonné la Belgique, et vous l'avez abandonnée en l'irritant. Que le prince Léopold soit sujet de l'Angleterre, ce n'est pas ce qui nous afflige. Mais son élection a eu cela d'incontestablement funeste qu'elle a démontré la supériorité de la diplomatie britannique, et forcé les Belges à ne plus croire ni à notre habileté ni à noire prépondérance. Voilà le mal. Les suites, on les peut déjà prédire.

Les Anglais viennent d'acquérir au nord de nos frontières une tête de pont pour la guerre ; et puis, Birmingham, Habchester sont à nos portes. On nous promet, il est vrai, que les forteresses jadis élevées contre nous seront démolies. Démolies? quand il nous était si avantageux de les laisser debout en les faisant nôtres! Au surplus, le comte Gray a réfuté, sur ce point, le discours de la couronne : réfutez donc les explications offensantes du comte Grey. Pour ce qui est de la Pologne, était-il possible, ouï ou non, de la secourir autrement que les ar mes à la main? Vous avez offert votre méditation : a-t-elle été acceptée ? Voilà ce qu'il fallait nous apprendre. Chose étrange ! vous avez consenti à faire partie d'un congrès pour terminer un conflit resserré entre ia Belgique et la Hollande, et vous n'avez pas su provoquer un congrès pour substituer les négociations à une guerre affreuse.

Pourquoi une Conférence, après l'insurreclion de Bruxelles? Pourquoi pas une Conférence après l'insurrection de Varsovie? Serait-ce que, dans le premier cas, la ligue se formait contre nous, tandis que, dans le second, elle se serait formée contre la Russie ? Encore si vous aviez reconnu la nationalité polonaise 1 Car, à moins que la France, gouvernée par vous, ne soit tout à coup devenue la risée des nations, nous devons admettre qu'il y a quelque autorité dans son vouloir, énergiquement manifesté. Quel effet n'auraient pas produit dans la Lithuanie, dans la Vo- Ihynie, dans la Podolie, dans la Gallicie, dans la Hongrie, ces mots solennellement prononcés par la France : nous reconnaissons la nationalité polonaise? Il n'était donc pas nécessaire, pour sauver un peuple ami, de donner quatre cents lieues à parcourir à nos armées. Et quant à la crainte de pousser dans la mêlée l'Autriche et la Prusse, celte crainte eût été sans fondement, si le gouvernement français avait eu le courage d'embrasser, au point de vue français, tout l'ensemble du système européen. Car alors l'Autriche aurait eu sa Pologne en lia-

HISTOIRE DE DIX ANS

lie, etla Prusse sa Pologne sur la rive gauche du Rtiïn. Qu'importe, aprfestoat.l'iDterveotioD armée de la Prusse et de l'Autriche? Ces deux Puissances n'interviennent-elles pas aujourd'hui d'une manière, hélas i pres-

' qu'aussi décisive ? La Prusse ne fournit-elle pas aux Moscovites des armes, des vivres, des munitions, tandis que la Pologne n'a, pour se défendre contre ses innombrables ennemis, que son courage et les vœux, méprisés, de la France ?

De toutes ces attaques dirigées contre le

• pouvoir avec ensemble, avec éloquence, mais non sans quelques déclamations, par le général Lamarque, par le maréchal Clauzel, par MU. Uanguin, Bignon, Larabil, aucune assurément ne portait à faux; et l'Opposition prouvait fort bien que la conduite du ministère avait été contraire aux

intérètsde la France. Mais lorsque les ministres lui demandaient: « Qu'auriez-voua a fait à notre place ? Souscrivez-vous à un « embrasement universel? Quels sont vos « plans?», l'Opposition hésitait, se troublait, répondait vaguement, ou ne répondait pas.

Et il y avait à cela plusieurs causes, dont la principale était dans le caractère incertain des doctrines de l'Opposition parlementaire. Monarchique et bourgeoise, libérale plutôt que révolutionnaire, elle n'aurait pas voulu voir le trâne disparaître dans une soudaine tempête, la bourgeoisie se mettre de nouveau à l'écart, et le peuple s'emparer encore une fois du premier rôle. Or, elle sentait bien, au fond, quoiqu'elle n'osât guère se l'avouer, qu'une démocratie fortement constituée était seule capable de déchirer les

LOUIS BLANC

traités de 1815 et de refaire l'Europe; qu'il y avait impossibilité de suffire à une telle besogne, sans une volonté de fer, sans des passions vigoureuses ; et que la question ne serait jamais résolue dans le sens de notre orgueil, tant qu'elle resterait compliquée d'un intérêt dynastique. Sans doute on aurait pu dire aux rois : « Dans l'espace de moins de cinquante ans, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, se sont agrandies d'une manière démesurée. Seule, la France s'est amoindrie; et aujourd'hui, après ces trois témoignages solennels de puissance, la Convention. L'Empereur, la Révolution de juillet, la France se trouve plus petite qu'elle ne l'était sous Louis XV. Il nous est bien permis de nous en étonner dans un moment où il est prouvé qu'il suffit à la France d'un effort de troisjours pour donner une secousse au monde. D'ailleurs, le désintéressement d'un peuple tel que le nôtre consiste, non pas à renoncer à la force, mais à l'employer avec dé voû ment ; et il nous est commandé de veiller sur notre puissance, parce qu'elle ne nous appartient pas et qu'elle appartient à l'humanité. » Mais pour soutenir ce langage, il devenait indispensable de se préparer à une lutte sérieuse; et en supposant que les peuples fussent précipités en armes dans une mêlée universelle, comment maintenir en France cet équilibre des pouvoirs, ces fictions, toutes ces puérilités systématiques qui ôtent à l'État l'unité, c'est-à-dire la force ? Il aurait donc fallu en revenir à ce mélange d'impétuosité et de discipline, à cet enthousiasme réglé, d'où sortirent les triomphes de notre première révolution. Et c'était là ce que redoutaient par-dessus tout des hommes élevés à l'école du libéralisme, école tout à la fois anarchique et timide.

Avec une connaissance plus exacte des faits, l'Opposition n'aurait pas été arrêtée par cette crainte des nécessités héroïques. Car les Puissances tremblaient à l'idée d'un bouleversement, parce qu'elles avaient peu de ressources contre beaucoup d'obstacles. Et que pouvaient-elles gagnera uneguerre?

Elles avaient tout à y perdre ! D'ailleurs, le temps des coalitions militaires était passé. Le cours des événements avait amené entre l'Autriche et la Prusse, entre la Russie et l'Angleterre, une hostilité de position et des divergences d'intérêt qui eussent fait d'une ligue armée le plus grand embarras de l'Europe. Tout était donc possible pour la France, avec elle et par elle. Voilà ce que l'Opposition aurait dû démontrer. Malheureusement, elle jugeait mal, faute de renseignements, la situation des divers Etats. Croyant la guerre possible, probable même, et la craignant, elle n'en prononçait pas moins des discours belliqueux. La contradiction était manifeste, et il était naturel que le ministère en tirât avantage !

Do tous les systèmes, le pire était sans contredit celui des ministres, et plus encore au point de vue de la pratique qu'au point de vue de la théorie. Mais, du moins, il •était suivi, précis et complet, ce qui lui donnait les apparences d'une politique d'affaires, tandis que le système de l'Opposition n'avait que celles d'une politique de sentiment. Inévitable effet de toute doctrine vacillante! Le régime constitutionnel et bourgeois condamnait la France^ par sa nature même, à n'avoir en Europe qu'une position subalterne et petite. Le gouvernement le comprit et s'y résigna. L'Opposition refusa obstinément de le comprendre, ne voulant point s*y résigner.

La discussion durait déjà depuis plusieurs jours, lorsqu'une proposition de M. Bignon vint tout à coup imprimer aux débats la plus étrange violence. M. Bignon demandait que le paragraphe de l'adresse relatif à la Pologne fût rédigé en ces termes : « Dans les t( paroles touchantes de votre majesté sur « les malheurs de la Pologne, la Chambre « aime à trouver une certitude qui lui est a chère : la nationalité polonaise ne périra « pas. » M. Bodin voulait qu'au mot c^rtitt(dQ on substituât cette expression bien moins hardie : ferme espérance^ et les ministres, prétendant que l'adoption du mot certitude était une déclaration de guerre à

HISTOIRE DE DIX ANS

TEurope, se montraient prêts à déposer leurs portefeuilles sur la tribune. Dans la séance du IS août, la proposition de M. Bignon est soumise aux délibérations de la Chambre. Attaquée faiblement par M. Dupin, elle est soutenue avec énergie par son auteur, par le général Lamarque et par M. de Tracy. M. Girod (de TAin), président do la Chambre, la met aux voix. Mais les dispositions do la Chambre ne paraissent pas douteuses. « Sauvons la Pologne ! » Ce mot est dans toutes les bouches. Soudain, s'élançant de sa place, Casimir Périer court à la tribune. Mais la discussion est fermée, et le règlement n'accorde au ministre que le droit déparier sur la position de la question. De tous côtés on le lui reppelle avec dés cris. Lui, furieux, il affirme qu'il parlera, sans s'expliquer davantage. Alors s'élève de tous les points de la salle le plus violent tumulte. L'émotion a gagné toute l'assemblée. Députés, spectateurs, tous sont debout. Le président agite en vain sa sonnette, dont le bruit est couvert par de confuses clameurs. La Gauche et la Droite poussent incessamment à la tribune des orateurs qui la disputent au ministre, toujours impérieux, toujours menaçant. Le président se couvre enfin, et l'assemblée se sépare au milieu d'un désordre sans dignité, et, jusque-là, sans exemple.

Le lendemain, l'aspect de la Chambre était morne. On eût dit qu'elle se sentait épuisée. La conduite de Casimir Périer y fut expliquée par ses amis et par lui-même dans un sens peu favorable à son orgueil; mais les ministres avaient fait pour changer la majorité, dans l'intervalle des deux séances, des efforts extraordinaires, et la chance avait évidemment tourné ; M. Bignon ayant consenti, par une concession malheureuse, à substituer le mot assurance au mot certitude, l'Opposition se divisa, et la première de ces deux expressions prévalut, quoique le ministère eût déclaré qu'il ne se croirait pas engagé. La question était résolue. Le système du gouvernement l'emportait.

Dans le cours de la discussion, M. Guizot

avait trouvé moyen de parler avec insulte du parti républicain, et il avait été applaudi. M. Odilon Barrot, de son côté, n'avait pu parvenir à faire consacrer dans l'adresse une distinction qui séparait de la cause de l'émeute celle de la république. Le ministère sortait donc vainqueur de cette longue lutte parlementaire. L'opinion publique, il est vrai, se prononça contre lui, mais pas avec assez d'autorité pour l'abattre.

Toutefois, et au milieu de la joie de ce triomphe, un coup terrible venait d'être porté à Casimir Périer; et ses ennemis en l'accusant de concussion, allaient faire naître l'occasion d'un scandale immense. Heureux l'historien si, dans le tableau qu'il trace de la vie des peuples, il lui était donné de pouvoir toujours se maintenir dans les hautes régions de la pensée! Mais, pour qui veut connaître les mœurs d'une époque et avoir le triste secret des sociétés en décadence, il y a souvent dans de vulgaires détails quelque chose de plus caractéristique que dans le récit des batailles, des intrigues diplomatiques et des grands débats.

On se rappelle que, le lendemain de la révolution de juillet, toute la nation réclamait des armes. Aussi le premier soin du ministère Laffitte avait-il été de rechercher les moyens les plus prompts et les plus efficaces de pourvoir à l'armement du pays. C'était aussi l'objet de toutes les préoccupalions de Lafayette, qui déclarait sans détour que, si l'on nepouvait pas trouver en France un nombre assez considérable de fusils, il fallait s'adresser aux fabriques étrangères. Des offres particulières étaient faites au gouvernement par des manufacturiers français. Mais ces offres, quoique nombreuses, ne paraissaient pas suffisantes, et l'on avait, d'ailleurs, à se défier de l'impulsion déréglée que l'ébranlement inattendu de l'Europe avait pu donner à l'audace des spéculateurs.

Dans cette situation, un seul parti était à prendre. La révolution venait d'enlever à une foule d'ouvriers tout moyen de travail et, par conséquent, d'existence ; il fallait former, pour la fabrication des armes, au

LOUIS BLANC

nom et sous la direction du gouvernement , de grands ateliers propres à employer vingt-cinq ou trente mille ouvriers. C'est ce qu'avaient proposé des hommes d'un patriotisme aussi éclairé que sincère, et le projet fut vivement appuyé par M. Dupont (de TËure), alors ministre.

La pensée était à la fois sage et hardie. En occupant des hommes qui manquaient de pain, on les arrachait à des tentations dangereuses; on ôtait à la révolution de juillet ce douloureux caractère de déception qu'elle avait naturellement revêtu aux yeux du peuple. On coupait court à l'esprit de spéculation et à ses essais de rapine ; enfin, on attribuait hautement à l'État, et dans les circonstances les plus favorables à une semblable innovation, ce droit d'initiative industrielle sans lequel iln*y a plus, au fond de la société, que tiraillements anarchiques, tyrannies partielles, délaissement du pauvre, spoliations légales et impunies.

Mais les chefs de la bourgeoisie victorieuse étaient des banquiers, de grands capitalistes, des hommes d'affaires, des coureurs d'aventures commerciales. On craignit d'entrer dans un système dont le principe menaçait tant de prétentions individuelles, et qui visait à la ruine de ce lâche despotisme : la liberté de l'industrie. Le projet proposé fut donc repoussé en toute hâte ; on exagéra les difficultés matérielles de l'application ; il aurait fallu former des ouvriers! c'était impossible. En un mot, la spéculation resta maîtresse du terrain.

De tous ceux sur qui pesait l'amitié du premier ministre, nul n'en subissait plus humblement l'empire que M. Gisquet, homme d'esprit, plein d'activité, et qui, dans la révolution de juillet, avait déployé une fermeté honorable. Juge au tribunal de commerce, M. Gisquet avait coopéré, au sein de Paris en feu, à la rédaction d'un jugement courageux que M. Ganneron prononça le 27 juillet contre les ordonnances et pour la Charte. Recommandé par ce souvenir et appuyé par Casimir Périer, M. Gisquet reçut mission, le 2 octobre 1830, d'aller négo-

cier à Londres, pour le compte du département de la guerre, l'achat de trois cent mille fusils. Il partit comme agent du gouvernement, et la lettre qui l'autorisait portait ces mots : « Il vous sera alloué une commission sur le prix de cette acquisition, et vos frais de voyagea » Ainsi M. Gisquet était un mandataire salarié du gouvernement; il partait investi d'un caractère public.

Cependant, arrivé en Angleterre, il se crut en droit de passer avec MM. Wheeler, Iron et Fairfax, fabricants de fusils à Birmingham, un marché provisoire dans lequel il stipulait en son propre et privé nom.

La Tour de Londres contenait un grand nombre de vieux fusils. Les fabricants de Birmingham proposèrent à M. Gisquet de les acheter, pour son compte, au gouvernement anglais, en se réservant à eux-mêmes un tiers des bénéfices nets réalisés sur l'opération.

Cette dernière clause était inadmissible. M. Gisquet, n'étant qu'un mandataire, n'avait ni bénéfices à faire dans l'opération, ni bénéfices à partager. Il consentit, néanmoins, à traiter sur ces bases. Il fut même convenu que, si le tiers réservé aux fabricants de Birmingham ne produisait pas une somme de cent cinquante mille francs, le partage du gain aurait lieu par moitié.

M. Gisquet ne demandait, pour une acceptation définitive, qu'un délai de quinze jours; et, dans cet acte singulier, il avait eu soin de faire insérer une clause qui interdisait à MM. Wheeler, Iron et Fairfax, la faculté de faire, sans son autorisation spéciale, aucun marché semblable avec quelque Puissance étrangère que ce pût être ; soit qu'il fût animé en cela d'une intention patriotique, soit qu'il voulût se ménager le moyen d'imposer ses plans au gouvernement français.

Par suite des arrangements convenus, les manufacturiers de Birmingham s'adressè-

1. On lit dans les MémoireB de M. OUquet (tome I, « p. 176) : « Aucune commission, aucun avantage ne m'éil taient promis. Je remplissais là une mission gratuite et « toute de dévoûment 1 1 »

HISTOIRE DE DIX ANS

rent au ministère britannique. Ils lui offrirent de remplacer, au bout d'un certain temps, par des fusils neufs qu'ils s'engageaient à confectioDoer avec les matériaux existants dans les arsenaux, les vieux fusils contenus dans la Tour de Londres. Le ministère anglais accueillit cette requête avec empressement. Il j trouvait le double avantage d'échanger contre des armes neuves des armes en mauvais état, et de rendre quelque activité à des ateliers devenus, depuis la fin des guerres de l'Empire, pauvres et languissants.

Le 17 octobre 1830, M. Gisquet était de retour à Paris. La veille, sa maison avait été obligée de suspendre ses paiements; le lendemain, elle se releva.

Le maréchal Gérard, ministre de la guerre à celte époque, lut le marché et refusa de le ratifier. Son successeur, le maréchal Soult, montra aussi beaucoup d'hésitation ; et l'affaire resta sans conclusion pendant près d'un mois.

Dans cet intervalle, M. Gisquet n'avait cessé de presser le ministre de la guerre. Mais, interrogé sur le prix des fusils qu'il devait livrer, il l'avait Bxé à 34 francs 94 centimes, y compris l'emballage et le transport. Or, ce chiffre paraissait exorbitant d'une part ; et d'autre part, beaucoup de négociants soumissionnaient à des conditions moins onéreuses pour le trésor. Le 27 novembre 1830, un négociant nommé Vandermeck fît au gouvernement français, par l'entremise du maréchal Gérard, la proposition écrite de lui fournir la quantité voulue de fusils au prix de 26 francs, y compris l'emballage et le transport. Il offrait desfusils de modèleanglais et de première qualité. M. Gisquet,avertile8décembredecette proposition, enfutextrèmementtroublé. Il avait associé & ses espérances M. Rothschild. Un billet qu'il reçut de ce banquier mit lin à ses inquiétudes en lui annonçant un rendez- vous pour le lendemain chez le ministre de la guerre. Ce fut dans cette audience que M. Gisquet, spéculateur maintenant et non plus mandataire, conclut avec le maréchal Soult un

marché dont les prix, rapprochés de ceux de H. Yandermeck, constituaient pour le trésor une perte d'& peu près deux millions cinq cent mille francs.

De f&cheuses rumeurs ne tardèrent pas & se répandre. Les soumissionnaires repoussés se plaignirent. Pourquoi cette préférence accordée k M. Gisquet, et si ruineuse pour le trésorî M. Gisquet avait-il, pour fixer le chois du ministre, des connaissances spé-

Bignon. (mi-lS*!.}

ciales? Étaît-il, avait-il été officier d'artillerie? Présentait-il, du moins, comme négociant, les garanties convenables? Quel motif mystérieux avait pu faire confier k un homme d'affaires, dont la maison paraissait en déconfiture, une opération qui exigeait et des connaissances particulières et une solvabilité incontestable? Bientôt les plus graves soupçons se mêlèrent à ces discours pour les envenimer. On fit remarquer que H. Casimir Périer était lié commercialement à M. Gisquet par une commandite de 2S0 mille francs, remontant k 1825, et par une autre commandite de 9S0 mille Irancs, da-

LOUIS BLANC

tant du 2 juillet 1830. On supposa que M. Casimir Périer avait voulu sauver ses intérêts compromis dans les chances d'une faillite prévue. On ne manqua pas de rappeler, à ce sujet, que la maison de M. Gisquet venait de suspendre ses paiements, lorsqu'elle les reprit tout à coup, M. Gisquet ayant rapporté de Londres un projet de marché qui semblait devoir relever sa fortune. Mais les rumeurs devinrent bien plus menaçantes encore, quand on apprit que les fusils achetés si cher étaient de mauvaise qualité; qu'ils étaient d'un usage fort incommode, et très-lourds; enfin, que le travail des pièces accessoires y était moins perfectionné que dans les fusils de nos fabriques*.

Le ministre de la guerre avait, il est vrai, institué une commission composée de douze officiers d'artillerie pour vérifier, à Calais, les armes venues d'Angleterre, et cette commission remplit ses devoirs avec une loyale sévérité. Mais, sur les deux cent mille fusils livrés par M. Gisquet, cent dix mille avaient été fournis par les fabricants, et quatrevingt-dix mille provenaient de la lourde Londres. Or, diverses circonstances faisaient penser que les fusils de la dernière espèce, et c'étaient les plus mauvais, n'avaient été soumis à aucun examen ^.

Il y avait dans tout cela un ensemble de présomptions graves, et il n'était pas sans importance d'éclaircir un tel mystère, lorsque tout semblait annoncer déjà l'altération du caractère national et les progrès du mercantilisme en France. Il fut question de porter l'affaire au Parlement; mais les soupçons

1. M. Gisquet recounait lui-même ceci dans ses Mémoires (tome I, p. 180).

2. On lit en marge d'un rapport adressé au maréchal Soult par les officiers d'artillerie : « 11 sera nécessaire « d'éprouver tous les canons des fusils, sans exceplioo, « qui ne proviendront pas de la Tour de Londres. «

Et M. Gisquet, voulaut prouver dans ses Mémoires que la vérification s'est faite avec sévérité, dit (tome I, p. 185): » En définitive, sur les cent dix mille fusils fournis par les « fabricants, trente-cinq mille avaient été mis à Técart M pour des réparations ou améliorations jugées néces- « saires. »

Pourquoi M. Gisquet ne parle-t-il ici que des cent dix iniéle futibt fournii par les fabricants? Les quati^evingt-dix mille provenant de la Tour de Londres ontils été examiné'' ?

grossissant de jour en jour, une feuille républicaine, la Tribime , résolut de donner le signal de l'attaque, et le 9 juillet 1831, elle publia un article où se trouvaient ces mots : « N'est-il pas vrai que, pour les mar- « chés de fusils et de draps, M. Casimir a Périer et le maréchal Soult ont reçu cha- « cun un pot-de-vin qui serait de plus d'un « million ? »

M. Armand Marrast était l'auteur de cet article. Ecrivain plein de sève, J'esprit et de vigueur, il avait déployé dans cette énergique accusation toutes les qualités de son talent. La sensation fut grande ; et des poursuites dirigées contre le journal aboutirent à un procès fameux. Les personnages les plus considérables de l'État: MM. de Lafayette, Dupont (de l'Eure), Lamarque, Guizot, de Corcelles, Laffitte, de Bricqueville, y comparurent comme témoins. MM. Casimir Périer et Gisquet y furent défendus avec beaucoup de souplesse et d'habileté par MM. Dupin jeune et Lavaux, mais ils eurent à soutenir les puissantes attaques du défenseur de la Tribune^ M. Michel (de Bourges), orateur irrésistible et sauvage, dont une seconde révolution de 92 aurait fait un autre Danton. M. Armand Marrast prit aussi la parole dans cette lutte célèbre, et y défendit avec une éloquence entraînante les droits de la presse. « Quoi ! s'écria-t-il, en parlant de « ces dépositaires du pouvoir qui en vou- « draient goûter les douceurs sans en sup- « porter la responsabilité, quoi ! ils auront à « leur disposition l'armée, l'argent, toutes (f les forces nationales; d'un signe ils fe- « ront mouvoir tous les fonctionnaires ; ils « agiront sur les destinées du pays par des « moyens si puissants ; au moindre mouve* « ment de leur pensée ils auront, pourécra- « ser ceux qui les combattent, et les par-r « quets, et les huissiers, et les gendarmes, « et cet immese fléau delà police ! Et quand « ils se présentent à nous avec tout ce cor« « tége, nous n'aurions pas, nous, simples « écrivains, le droit de les questionner, de « nous déQer d'un pouvoir si menaçant, de « croire à des abus si faciles ? Nous ne pour-

HISTOIRE DE DIX ANS

« rions pas répéter ces rumeurs de Topinion,

« qui a un instinct si droit et si sûr?

K Notre devoir est plus élevé. La liberté vit '< de défiances. Prenez le pouvoir, si vous « voulez ; mais sachez que, dès ce moment, « vous tombez sous l'empire de la publicité, « vous, votre présent, votre passé, tous vos « actes connus, tous vos actes même proje-

« tés Et honte à Técrivain timide qui

« déserte ses devoirs, parce que quelque « danger s'y attache ! »

Dans sa vive et chaleureuse improvisation, M. Armand Marrast avait donné au système des garanties publiques un développement que M. Dupin jeune se hâta de déclarer dangereux. Selon lui, la diffamation, même à l'égard d'un fonctionnaire, n'était pas permise, lorsqu'elle ne s'appuyait que sur des présomptions, fussent-elles fortes, que sur des témoignages, fussent-ils honorables. Et, dans ce cas, il ne devait pas plus être loisible aux écrivains d'accuser sous forme dubitative que sous forme affirmative, le premier mode n'étant qu'un artifice de langage.

Dans le cours de ces débats, M. Bascans, gérant de la Tribune, produisit une' lettre d'un des premiers fabricants d'armes de Londres, M. Beckwith , celui précisément auquel M. Gisquet avait confié l'inspection des fusils. L'incident était curieux. M. Bascans, quelques jours avant le procès, s'était rendu à Londres ; il s'était présenté à Beckwith comme chargé de faire un armement considérable, et avait prié le fabricant de lui faire connaître ses prix par une lettre qui pût être communiquée aux personnes intér ressées dans l'entreprise. C'était cette lettre que M. Bascans mettait sous les yeux du tribunal, et on y lisait : « Un fusil avec sa « baïonnette, et de la même qualité sous « tous les rapports que les fusils fournis à « M. Gisquet par le gouvernement britanni- « que, vous coûtera 26 fr. 50 c. *. » On ne tint nul compte de cette lettre, quelque signi-

Page 1