‹ Révolution françaiseChapitre 22 sur 38 · KI · texte numérisé non relu

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au parti démocratique, seul cnpable de porter aux Russes les grauds coups et de demander le triomphe au désespoir ! Mais non : quatre généraux français, MM. Excelmans, Hulot, Lallemand , Grouchy , se présentaient : ils durent renoncer à ieurprojet, la Prusse ne laissant point passer de volontaires, et ta France n'osant pas ce que la Prusse avait osé / Les avertissements indirects de M. Sébastiani. les lettres de notre miniittre à Berlin, M. de Fiahaut qui, comme M. Sébastîani, poussait à la temporisation, les menées infatigables du parti qui, en Pologne , redoutait le principe révolutionnaire plus encore que les Russes, telles sont les circonstances qui expliquent l'indécision de Skrzynecki sans l'absoudre.

Car les suites furent terribles.

Un pouvoir démocratique et Dembioski, fort manquant à Varsovie , cette

ville était tombée dans tous les excès d'une démagogie sans frein. La proposition faite par le généralissime de confier le pouvoir à un seul n'avait servi' qu'à enfanter des discussions brûlantes. L'insuccès de l'expédition de Jankowski dans le palatinat de Lublin, attribué h de I&ches perfidies, rendit nécessaires des arrestations précipitées. Les passions inoccupées, en face du péril et au milieu du trouble, s'employaient naturellement à augmenter le trouble et le

péril. Ici, c'étaient des bandes irritées qui parcouraient la ville en demandant la mort des traîtres; là, c'étaient des agitateurs qu'enflammait sourdement pour le compte de son ambition, le vieux Krukowiecki, habile àjouer la grossièreté et l'audace. Pour empêcher le peuple de massacrer le général Hurtig, il fallut que le père de Roman Soltyk, vieilli dans les cachots du czar, se tratnâtpresque mourant sur un balcon du haut du- . quel il exhorta la multitude à la clémence. Mais ces journées de deuil eurentaussi leur grandeur.

S'élevant tout à coup dans cet orage qui grondait autour d'elle la Diète déclara la patrie en danger. La proclamation qu'elle adressa au peuple avait quelque chose de sublime : « Au nom « de Dieu et de <i la liberté, au << nom de lu na- « tion placée (iTOi-isw.) « entre la vie

« et la mort, au « nom des rois n et des héros vos ancêtres qui sont tombés H sur les champs de bataille pour la foi et « l'indépendance de l'Europe, au nom des a générations futures, qui demanderont « compte à vos ombres de leur servitude, « prêtres du Christ, bourgeois, cultivan teurs, vous tous, levez-vous en masse I » Et à cette évocation, tous, en efl'et, se levèrent en masse. Un cri de désespoir, solennel, formidable, retentit dans toutes les campagnes. Les prêtres arborèrent le crucifix;

LOUIS BLANC

les enfants, les vieillards s* armèrent, et les paysans accoururent, brandissant leurs faux et oubliant leurs moissons.

Ce fut au milieu de cette exaltation universelle que parut Dembinski, ramenant du fond de la Lithuanie où il était allé semer rinsurrection, les débris de sa petite armée. L'expédition commandée par Gielgud avait été malheureuse ; soupçonné de trahison, Gielgud y avait été tué d'un coup de pistolet par son aide-de-camp ; mais là, comme partout, les Polonais avaient fait des prodiges ; on y avait vu une jeune fille de vingt ans, la comtesse Plater, se mettre à la tête d'un détachement d'insurgés, et le conduire à l'ennemi. Quant à Dembinski, forcé de céder au nombre, il avait, immortalisant sa retraite, passé onze rivières, fait deux cents dix lieues de France en vingt jours, ti'aversé de vastes forêts désertes, et il ramenait, pour un dernier combat, ses escadrons épuisés et en guenilles. L'accueil qu'il reçut ne se peut décrire. On entourait son cheval ; on lui baisait les pieds et les mains ; on déchirait son uniforme dont la foule, les yeux en pleurs, se partageait les lambeaux. Paskéwitch avançait toujours. Sur les injonctions formelles de la Diète, Skrzynecki avait promis de combattre et ne tenait point sa promesse : Dembinski lui fut donné provisoirement pour successeur par une commission envoyée au camp; mais, ami de Skrzynecki et, comme lui, entouré par le parti des diplomates, il déclara qu'il marcherait sur les traces de son prédécesseur. Il n'en fallut pas davantage pour le perdre dans les esprits ardents. Tant d'agitations aboutirent à la nuit du 15 août. La journée que suivit cette nuit sanglante avait été consacrée tout entière à la mémoire de Napoléon, dont on célébrait la fête. Le buste de l'empereur y fut promené en triomphe par des enfants du peuple. Des hommes qu'on n'avait jamais vus y parurent revêtus d'uniformes impériaux. Un éclair de joie avait brillé dans Varsovie. Mais soudain la nouvelle se répand que les Russes sont aux portes de la ville ; on assure même que Dembinski s'avance

pour la réduire; le canon retentit du côté du faubourg de Jérusalem. Le soir, le club de la Redoute s'assemblait en tumulte, et la nuit n'était pas plutôt descendue sur la ville que des groupes sinistres, harangués à la lueur des réverbères, couraient à la prison d'Etat et y massacraient les généraux accusés de trahison. On égorgea aussi d'autres prisonniers enfermés à Wola, mais dont la plupart étaient des malheureux oubliés par la jus^ tice, pourvoyeurs d'infâmes débauches et couverts de crimes que la plume se refuse à retracer ! Krukowiecki, auteur présumé de ces meurtres * , crime d'un petit nombre, s'en servit pour saisir le pouvoir. Il courut au palais du gouvernement, et nommé gouverneur de la ville, il dissipa les attroupements d'un signe de sa cravache. Tout rentra dans le silence, il ne restait plus à la Pologne qu'un malheur à subir !

Le lendemain, les quintumvirs, humiliés, accablés de leur impuissance, donnèrent leur démission. La Diète, changeant la forme du gouvernement, décréta que le pouvoir serait confié à un président qui se choisirait six ministres et aurait le droit de nommer le généralissime. Krukowiecki fut élu à une grande majorité. Le premier soin du nouveau dictateur fut de destituer Dembinski et de nommer en sa place le général Mal achowski, vieillard octogénaire et plein de patriotisme, qui avait déjà refusé le commandement en montrant sa tète blanchie.

Pendant ce temps, Paskéwitch avançait toujours. L'armée polonaise était ramassée sous les remparts de Varsovie, etlefeld-ma* réchal n'était plus qu'à un mille de la ca«^ pitale. Rudiger venait de passer la Vistule avec 13,000 hommes et 40 pièces de canon et

1. Le général a publié uae explication de aa conduite. Toutefois, MM. Roman Soltyk et Louis Miéroslawski, qui ont écrit Fun et Tautre, avec des qualités et des opiniona diverses, mais tous deux avec beaucoup de cœur et detalent, rbistoire de la révolution de Pologne, s'accordent à représenter Krukowiecki comme Fauteur de la nuit du 15 août. Cette opinion paraît être aussi celle de M. Marie Brzozowski, exact et loyal historien des opérations militaires, et elle concorde avec les renseignements particuliers que nous avons recueillis.

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il allait compléter Fiuvestissement de Varsovie par sa jouctioD avec Paskéwitch.

Le 19 août, Krukowiecki assembla un conseil de guerre, et de tous les partis que Ton pouvait prendre, on négligea celui qui était à la fois le plus hardi et le seul praticable, celui que le dictateur lui-même conseillait, qui était de livrer bataille sous les murs de Varsovie avec Tensemble des forces dont le gouvernement disposait. Uminski proposa de détacher une moitié de Tarmée sur la rive droite de la Vistule, dans la Podiachie, pour approvisionner la capitale et la rendre capable d'une longue défense. Dembinski voulait que toute Tarmée abandonnât Varsovie pour se transporter en Lithuanie en écrasant sur son passage les petits corps de Rosen et de Golowin. Ces deux derniers plans n'étaient évidemment admissibles qu'après la mise à exécution du premier. Car lorsqu'on aurait livré bataille, il serait temps, en cas de défaite, de se retrancher dans la ville, de l'approvisionner par la rive droite, d'armer le peuple, de barricader les rues et de recommencer l'immormortelle défense de Saragosse. Quant à la proposition de Dembinski, elle n'était bonne qu'en dernière analyse et comme parti extrême. Ce fut le plan d'Uminski qu'on adopta, plan funeste, car il divisait une armée déjà trop faible, pour aviser quinze jours trop tAtau ravitaillement d'une ville dont le plus grand danger pour le moment n'était pas la famine, mais l'assaut.

On envoya donc Ramorino avec 20,000 hommes et 42 pièces de canon, dans la Podiachie, Lubienski avec un détachement de 4,000 hommes, dans le palatinat de Plock, et il ne resta pour défendre la capitale que 35,000 hommes. £n apprenant que l'armée polonaise se divisait, Paskéwitch se décida à tenter l'assaut et il en fixa le jour au 6 septembre. Ses forces venaient de s'accroître d'une nouvelle armée de 30,000 hommes que le général Kreutz avait amenée. Ainsi la capitale de la Pologne était menacée sur divers points par une masse totale de 120,000 hommes et de 386 pièces de canon.

L'effectif de l'armée polonaise était de 80,000 hommes environ et de 144 pièces de canon, mais il n'y avait dans Varsovie que 35,000 hommes et 136 bouches à feu. La ville était défendue sur la rive gauche par trois lignes de fortifications demi-circulaires dont la plus grande étendue n'occupait pas moins de cinq lieues. Les saillies principales étaient Wola, Pariz et Marymont, reliées ensemble par des lunettes.. Cet immense développement eût exigé une armée triple de celle des Polonais ; certains points trop peu garnis devaient facilement tomber aux mains de Paskéwitch, de sorte qu'on avait bâti des forts pour l'ennemi, et que les ouvrages qui auraient dû arrêter l'assiégeant, devenaient pour lui une chance de plus de succès. Pour comble de malheur, les points les mieux fortifiés étaient précisément ceux que les Russes ne pouvaient attaquer. Krukowiecki avait songé à mobiliser le peuple des faubourgs, et Zaliwski était parvenu à organiser une garde urbaine de plus de 20,000 hommes dont les cadres avaient été formés avec les officiers sans emploi ;mais Chrzanowski, en faisant peur d'une autre nuit du 15 août, obtint la dissolution de cette redoutable milice. Tout se réunissait donc pour entraîner la chute de Varsovie, et chaque pas que faisait la Pologne vers sa ruine, coitcspondait à l'affaiblissement de l'élément démocratique.

Avant de commencer l'attaque, Paskéwitch voulut tenter un arrangement, et le général Berg se présenta aux avantpostes où il eut une entrevue avec Prondzynski ; mais le conseil des ministres et Krukowiecki lui-même ayant déclaré qu'on ne traiterait que sur les bases du manifeste, •ce qui équivalait à une rupture, le feld-maréchal ordonna l'attaque pour le lendemain 6 septembre, et il y prépara ses troupes en leur faisant distribuer d'énormes rations d'eau-de-vie. Car les Russes sont de bons soldats, durs à la fatigue et obéissants jusqu'à la mort ; mais ils manquent de cet élan nécessaire à un aussi terrible assaut.

A la pointe du jour, les Russes ouvrent un

LOUIS BLANC

feu de deux cents pièces de canon. Au moment où, à leur droile, Murawief et Strantmann attaquent Uminski, les colonnes de Kreutz et de Luders débouchent du centre, se jettent sur les retranchements à gauche de Wola et enlèvent deux redoutes ; mais comme elles s'emparent de la batterie 54, le lieutenant Gordon met le feu aux poudres et se fait sauter avec Tennemi. Wola est alors attaqué de revers par les troupes victorieuses et de front par les généraux du corps de Pahlen qui précipitent à l'assaut leurs soldats ivres, après avoir battu les remparts avec cent quinze pièces de gros calibre. Assaillie sur tous les points à la fois, la garnison de Wola, trop faible, se ramasse et se retranche dans Téglise, où son vieux commandant, Sowinski, lui fait jurer sur le crucifix de ne pas se rendre. Bientôt ils sont forcés, mis à mort, et Sowinski tombe percé de coups sur Tautel.

Maîtres de Wola, les Russes y logent de Tartillerie, et ils en sortent vers midi, sous le feu de cent pièces qui les protègent, pour attaquer la seconde ligne. Cette ligne, appuyée sur le faubourg de Czyste, était couverte en cet endroit par 40 pièces de canon sous les ordres du nonce Roman-Sol tyk ^, et du général Bem, cet artilleur incomparable qui avait été si fatal à Diébitch dans la journée d'Ostrolenka. En voyant les Russes déboucher du fort, le général Bem aligne ses pièces de campagne, fait un feu terrible, renverse infanterie et cavalerie et nettoie tout le terrain jusqu'aux retranchements de Wola, que Soltyck inonde d'obus et de projectiles. Le généralissime Malachowski saisit ce moment, pousse deux bataillons du 4' de ligne pour reprendre Wola, et une lutte acharnée s'engage aux pieds de ce fort hérissé de canons, défendu par une infanterie double en nombre. Quatre bataillons de grenadiers viennent la renforcer encore.. Trois fois ces masses fondent sur les deux batail- . Ions polonais ; chaque fois elles sont rame-

1. Le même qui a écrit Fhistoire de la Révolution de Pologne.

nées sur le fort par une de ces charges à la baïonnette qui ont immortalisé le 4* de ligne. L'ennemi se voit forcé d'envoyer contre eux les escadrons de ChilkofT, et les. deux bataillons, n'étant pas soutenus, se replient en bon ordre sur le faubourg de Czyste. Les Russes étaient maîtres de la première ligne dont ils occupaient les points culminants.

A minuit, le dictateur Krukowiecki s'enferma avec quelques intimes, et sans en faire part à ses ministres, il écrivit au feldmaréchal pour lui demander un entrelien. Sur la réponse affirmative de Paskéwitcb, il se rendit secrètement à Wola avec le général Prondzynski. Là eurent lieu de longues négociations. Un armistice de huit heures fut conclu.

Le 7 septembre, les ministres, en apprenant la démarche de Krukowiecki, donnèrent leur démission. A dix heures du matin, la Diète se réunit. Le général Prondzynski s'y présenta, et après avoir obtenu du maréchal des nonces la permission de parler, il rendit compte de l'entrevue que le dictateur et lui venaient d'avoir, dans le camp russe, avec Paskéwitch et le grand-duc Michel. Ses explications furent écoutées à huis-clos * . Il commença par faire un tableau sinistre de la situation : « Ce matin, dit-il, j'ai vu l'armée « russe en bataille aux pieds de nos murs, « à une demi-portée de canon : elle est dans « un état parfait et plus nombreuse que « nous ne le supposions. En ce moment « notre position est telle que, par la perte de « Wola et des redoutes extérieures, nous « pouvons à peine soutenir pendant quelle ques heuresl'attaque de l'ennemi. » Après ce début, Prondzynski, comme s'il eût voulu porter la terreur dans l'assemblée, parla du

1. Nous avons entre les mains le manuscrit d'une traduction faite en Allemagne des procès verbaux inédits des séances de la Diète dans la journée de Tassaut de Varsovie. Ce manuscrit précieux nous a mis à même de bien connaître la physionomie de ces mémorables scènes. Ces procès- verbaux ayant été imprimés, étaient sur le point d'être mis au jour, lorsque des agents russes achetèrent à Téditeur allemand tous les exemplaires et les détruisirent jusqu'au dernier. C'est sur un exemplaire d'épreuves, sauvé par bonheur, qu'a été faite la traduction dont nous possédons le manuscrit.

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Sowiiulu tomba percé de coup* siir l'aulel. (Page 3!

prochain assaut et peignit avec de sombres couleurs toutes les horreurs d'une invasion armée dans Varsovie : te herceau de la nationalité mis à feu et à saagf.les propriétés livrées en proie à un peuple déchaîné, et à des soldats en déixiute. Les, nonces l'écoutaient avec stupeur, et paraissaient surpris de la singularité de ce discours. « Les con- « ditioQS que nous offre Paskéwitch, pour-

« suivit le général, no sont pas telles que « nous les^eussioDS proposées nous-mêmes. « Le maréchal est d'un caractère bouillant ; « ToU est avec lui : tous les deux sont de (( vrais Russes, ils s'impatientent à la moin- « dre opposition du général Krukowiecki. « Ils insistent sur leurs conditions , qui e n'ont pas l'entier assentiment du grand- « duc Michel. J'ai beaucoup parlé au duc

LOCiS BLANC

• pendant que le président s'entretenait

• avec Paskéwitch et ToU : le lan^ase dn

• général Kmkowiecki a été digne de la

• nation, pent-étre même on peo plus fier c que ne le comportait la circonstance. * H expose, enfin, tes conditions de la capitulation, qui étaient le retour du royaume de Pologue sous le sceptre de Tempereur Nicolas, moyennant une amnistie pleine et entière, sur laquelle il restait à s'entendre. Le maré^ chai de la Diète demande à Prondzvnski

jusqu'à quelle heure doit durer l'armistice ? — Jusqu'à une heure après-midi, répond le général. — L'assemblée conserve une allitude calme. Le nonce Worcell se lève et dit : ' La patrie a été déjà plusieurs fois sauvée, cela peut arriver encore. Nous seuls pouvons signer sa sentence de mort. Quiconque veut la signer, doit sortir de cette ' enceinte. > Precizewski lui succède; il invoque le Dieu tout-puissant, et montrant son sabre : <c Jamais, dit-il, ma main ne « s'est sentie plus habile à le manier. — 1 Rassemblons les généraux, dit Niemo- " jowski, chargeons du commandement ce- ' lui qui aura le plus de foi dans notre ' cause, et ne donnons pas par un trait de « plume un démenti solennel à nos protes- « talions. » Sje palatin Ostrowski appuie cette motion, et il ajoute : « Il faut armer f les habitants de Varsovie, et nous présenc ter avec eux sur les remparts. Nous tien- •* drons l'ennemi en respect jusqu'à ce que

< nous ayons entouré la ville de retranche-

< ments, ce qui pourra se faire cette nuit

** même. »

Le général Prondzynski demande alors la parole ; mais on refuse de l'entendre, et le maréchal de la Diète, Ostrowski, déclare qu'il lèvera plutAt la séance et quittera le ^tenil. SzanieckJ s'écrie aussitôt : c Sort tons de Varsovie, quand les Russes y en* -« treront. Allons chercher dans notre pays « une autre capitale, et si toutes nos villes c sont occupées par l'ennemi, dispersonsu nous dans le monde plutôt que de nous «r déshonorer, b Un vieillard se présente à la tribune : c C*est la dernière fois, dit-il.

-' que je prends la parole, et je finirai sans ' doute en Sibérie ; mais j'ai l'espoir que ' toutes les provinces de l'empire russe se •* soulèveront. Moi, vieillard, je ne verrai •f pas ce temps : vous, messieurs, qui êtes •< encore jeunes, gravez bien dans votre ■' cœur que la Pologne ne doit avoir d'an- ' très limites que le Dnieper et la D^ina. • IJodebski, Zienkowicz et Leiewel combattent avec énergie toute transaction. L'n aidede-camp de Kmkowiecki entre dans la salle et vient rappeler à l'assemblée qu'il est une heure. La Diète continue sa délibération. Wolowski presse, conjure ses collègues de quitter la capitale pour le salut de la Pologne, et d'accorder aux présidents des deni Chambres le droit de convoquer la Diète dans tel lieu de l'Europe qu'ils jugeront convenable. Pendant ce temps, Godebskf a rédigé des proclamations brûlantes qu'il lit à l'assemblée, la priant d'ajourner les délibérations et de marcher à Tennemi. Tout à coup le bruit du canon d'alarme fait trembler les vitres du palais. C'est le signal de Tassaut. Tous les nonces se lèvent et poussent ensemble ce cri terrible : .4i/jr rrmparts ! aux remparts !

Sje combat venait de s'engager par une canonnade où les Russes apportaient la snpéiiorité numérique de leurs canons, et les Polonais la supériorité de leurs pointeurs. 330 pièces tonnaient à la fois. Pour faciliter la principale attaque dirigée par les corps de Kreutz et de Pâhlen contre le fauboor; de Czyste, Muravieff reçut ordre de marcher sur Uminski qui tenait la gauche des Polo* naisy du côté des barrières de Jérusalem. La batterie 73 du colonel Przedpelski, placée sur une lunette saillante, prenait d'écharpe Tartillerie russe qui battait Czyste, démontait les pièces ennemies et emportait tout dans ses volées. Muravieff veut forcer celle artillerie d'ab.andonner sa position. Deoi colonnes d'infanterie, que le général WiU commande en personne, s*avaiicent sur 1^ ] deux flancs de la chaussée de Raszyn qui mène à la porte de Jérusalem. Les grena* diers polonais, sans attendre l'ennemi, se

Lelewel 1786-1861

(D«<i<îi> \ \» i^umc par DesioDn).

précipitent sur les colonnes déjà rompues par la mitraille et en font un grand carnage. Gomme elles se rallient, Uminski les fait charger de ilanc par les lanciers bleus et les escadrons de Sandomir, qui les rejettent sur leurs batteries. Mais une brigade de cavalerie de la garde russe accourt !es dégager et repousse les Polonais jusqu'à leurs lignes, où elle se laisse emporter imprudemment. Les feux polonais Técrasent, et il ne reste de deux régiments russes que 30 chevaux. De nouvelles masses de cuirassiers veulent enlever la batterie 73 le canon les décime et ils se replient au galop.

Tandis que cette redoutable batterie est occupée de sa propre défense, Kreutz etPahlen remplacent leurs pièces démontées, et recommencent l'attaque de Czyste, qui était le point saillant de la seconde ligne. Leurs colonnes marchent résolument sur le terrain que leur artillerie a balayé, et elles enlèvent deux batteries. Assaillie de tous côtés par les troupes de Pahlen qui se glissent le long des maisons et des clôtures de jardins, la 23" batterie, commandée par le colonel Romanski, soutient une lutte désespérée. Romanskise fait tuer. C'était, avec Bem, le plus habile artilleur des deux armées.

Il était cinq heures du soir. Une grêle d'obus avait mis le feu au faubourg de Czystc, et les flammes de l'incendie éclairaient des rues jonchées de morts. Les jardins et les enclos devenaient le théâtre de combats partiels, où l'on se battait presque d'homme à homme. Le 4« de ligne, retranché dans le cimetière, s'y défend avec fureur, mais il est bientôt refoulé sous le mur d'octroi par l'incendie qui le gagne. Le général Nabakoffet les grenadiers que Szachoskoï conduit luimême, s'avancent jusqu'à la barrière de Wola^ cherchent un passage à travers les flammes, et s'engagent dans un dédale de ruelles, de fossés et de parapets. Arrivés au carrefour, ils sont à trois reprises balayés par quatre pièces de canon braquées au fond de l'allée.

Ce combat meurtrier se prolongea bien avant dans la nuit. Ce jour-là, le peuple de

Varsovie fut désarmé et l'on dissipa les attroupements ! Les rues de la ville étaient silencieuses et désertes : tous les regards se tournaient vers Praga d'où l'on espérait, à chaque instant, voir revenir les 20,000 hommes de Ramorino, si cruellement en retard. A neuf heures du soir, l'armée reçut la nouvelle delà capitulation, avec l'ordre de se retirer sur Praga.

Voici comment s'était opérée cette capitulation mémorable de Varsovie. La Diète avait tenu à quatre heures une seconde séance. Krukowiecki lui avait envoyé sa démission, mais tant qu'elle n'était pas accep tée, il se croyait maître de négocier. Après une discussion violente, l'assemblée, privée de ses plus énergiques membres, présents aux remparts, refuse la démission du président et l'autorise à traiter. A cinq heures, Prondzynski, envoyé pour la troisième fois dans le camp russe, en ramenait le général Berg à travers l'incendie et le combat. Enfenné avec ce général, Krukowiecki opposa, dit-on, de la fermeté à ses exigences. On l'entendit qui disait en frappant sur la table : « S'il en est ainsi, je rappelle Ramorino, « j'arme les faubourgs, et je m'enterre sous « les ruines de Varsovie. » Le rusé Moscovite laissa passer l'orage et ne sortit qu'en emportant la lettre suivante :

« Sire,

M Chargé dans ce moment même de parler à V. M. I. et R.f au nom de la nation polonaise, je m*adres8e, par son Ëxc. Mgr. le comte Paskëwitch d'Érivan, à votre cœur paternel.

« En se soumettant sans aucune condition à V. M. notre roi, la nation polonaise sait qu'elle seule est à même de faire oublier le passé et de guérir les plaies profondes qui ont lacéré ma patrie.

M Varsovie, le 7 septembre, à six heures du soir.

« Signé : le Comte Krukowieckj, président du

gouvernement. »

Tout à coup, au milieu des nonces réunis au palais du gouvernement, apparaît le généralissime Malachowski, haletant et noir de poudre. Le vieillard les harangue, les conjure avec l'accent du désespoir de rompre toute transaction et de mourir. Les nonces se précipitent vers la grille du palais.

LOUIS BLANC

Krukowiecki avait donné ordre de !a fermer. Le maréchal Ostrowski se fait reconnaître des soldats, marche au dictateur, le somme d'abdiquer de nouveau et rapporte sa démission au sein de la Diète, qui nomme par acclamations Bonaventure Nïemojowski, président du gouvernement.

A onze heures du soir, les généraux Berg et Prondzynski reviennent demander k Krukowiecki les ratifications. Ou leur ap-

Oalrovrsld.

Maréchil de U Diète.

prend que le gouvernement est changé. Introduit au Palais, Berg trouve les nonces en frac et armés de sabres. Il déclare ne vouloir traiter qu'avec le général Kruckowiechî. On va le chercher dans Praga el on l'amène à trois heures du matin. A la vue du général Berg, Krukowiecki jette son bonnet par terre en criant : « Je ne suis plus « rien; je ne suis qu'un simple porti- « culier. » Puis il se répand en injures contre Ostrowski. « Voilà le maréchal des « Chambres entre nos mains, dit-il, trem- « blant de rage, au général Berg; c'est lui « qui par son eialtation insensée anourri le

« coupable orgueil de la nation. Vous res- « terezici, Monsieur! » Mais le maréchal avec calme : « Je ne réponds pas h de vaines a menaces; elles n'ont aucune influence H sur moi ; je suis ici en sûreté, puisque j'y « vois des Polonais. » Et il ajoute : « Vous « n'avez pas de mandat pour traiter an nom « de la nation. » Le général Berg ayant dit alors qu'il demandaitla permission d'ajouter foi aux déclarations de l'honorable générai Krukowiecki, Dembinski s'écria avec emportement que le maréchal de la Difele avait la confiance de la nation, et que personne ne souffrirait qu'il fût offensé. « Qu'il signe » donc avec moi, répliqua l 'ex-président, et « qu'il m'autorise à conclure au nom de la « Diète. — H Non, non, » répondit Ostrowski ; et il repoussait un écrit en langue française qu'on lui présentait k signer. Alors Krukowiecki , entrant en fureur :

« Vous êtes arrêté. Monsieur le maré- « chai ! — Arrêté, reprit froidement Os- « trowski!... Crois-tu obtenir de moi par « la force une signature honteuse? Quand <( il y aurait ici cent mille baïonnettes mosi> covites, je ne m'écarterais pas de mes de- « voirs. » Et il se retira tranquillement avec les plus hardis patriotes. Pressé par les généraux qui l'entouraient et entraîné par le découragement de tous, Malachowski signa k contre-cœur la capitulation qui livrait Varsovie ainsi que le pont et la tète de [Ktnt de Praga. Les Russes accordèrent en échange aux Polonais un armistice de 48 heures pour évacuer Varsovie avec armes, munitions et effets d'habillement. Mais tandis que l'armée se retirait sur Modiin, emmenant avec elle la Diète, dont la plupart des nonces étaient à pied, les Russes, une fois en possession de Praga, violèrent audacieusement la capitulation en s'opposantà la sortie des effets militaires. Au lieu de rejoindre l'armée principale, Ramorino crut devoir prendre une autre route : il dut entrer en Gallicie, etydéposa les armes. Le dernier généralissime desl'olonais, Rybinski marcha sur la Basse- Vis tule, et se vit forcé de se réfugier en Prusse ! Au moment de mettre

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les pieds sur celte frontière, Dembinskî &t tout à coup volte-face avec l'arrière-garde,

fiouaveature NîéinojowBki.

et il eut la gloire de brûler contre les Russes la dernière cartouche delà Pologne.

Le iS septembre, la nouvelle de ce désastre fut annoncée à la France par quelques lignes, cruellement concises, du Moniteur. Ce ne fut d'abord, comme il arrive dans les grandes douleurs, qu'une sorte de surprise morne, et il y eut un accablement universel. Des mille préoccupations de la veille, pas une ne survivait ; les débats sur les grades des Ceot-Jours, l'abolition de la pairie héréditaire, le rapport de M. Bérenger sur cette question importante, les admirables pamphlets qu'elle avait inspirés à U. de Cormenin, tout avait été oublié; une seule pensée remplissait les esprit? : la Pologne ! un seul mot sortait de toutes les bouches : la Pologne ! Les affaires furent suspendues; le soir, les théâtres furent fermés. La population, et ce sera dans les siècles k venir l'éternel honneur de ce pays, la population s'en allait par les rues, consternée, silen-

cieuse et comme affaissée sous le poids d'une irréparable humiliation. Nous avions tous cessé de gémir sur nos propres malheurs, en songeant à ce peuple de vaillants hommes, qui périssait à quatre cents lieues de nous ; et tous, nous nous étonnions de cet acharnement inouï de lafortunequi, même après J830 et ses prodiges, envoyait à la Franco une autre journée de Waterloo!

Le lendemain, l'abattement s'était changé enrage. Sur tous les points de Paris se formaient des groupes d'où la fureur publique s'exhalait en imprécations et en menaces. Des boutiques d'armuriers pillées, des barricades essayées, donnèrent, durant quelques jours, à la capitale, l'aspect d'une villej en révolution. Ce n'étaient, sur les places, le long des quais, le long des boulevards, que fantassins et cavaliers attendant un signal funeste. Au rappel qu'on battait dans tous les quartiers se mêlait la voix perçante des crieurs publics, moniteurs ambulants que suivait le peuple ému. La foule s'était hfttée

Vincent Niémojowaki.

vers ce jardin du Palais-Royal qui, depuis 1789, se trouvait sur le chemin de toutes les

LOUIS BLANC

révolutions, et la famille d'Orléans, du haut de sa demeure, eût pu voir repasser sous ses yeux les scènes qui, à son profit, perdirent la branche ainée. Mais les soldats, cette fois, n'arrivèrent pas trop tard : on dispersa la multitude, on ferma les grilles précipitamment, et des malheureux allèrent tomber sur la place frappés au hasard par Fépée des sergents de ville. Pendant ce temps, une voiture, vivement poursuivie, traversait avec vitesse la place Vendôme. Cette voiture s'arrêta tout à coup, et deux hommes en descendirent ; c'étaient MM. Sébastiani et Casimir Périer. On les avait reconnus au sortir de Thôtel des affaires étrangères, et le peuple était très animé contre eux : la fermeté de leur contenance le désarma. Ainsi croissaient les colères, les périls, les alarmes; et cette explosion du sentiment public, même en ce qu'elle avait d'exagéré et de juvénile, accusait l'insuffisance de ces ministres à petites vues, qui se font passer pour des hommes pratiques, en négligeant dans leurs calculs tout le côté sjnnpathique de la nature humaine ; esprits étroits, incapables de comprendre que dans les élans du cœur se trouve le plus puissant levier de la politique.

Aussi accueillait-on avec empressement tous les écrits provocateurs qu'on répandait à profusion. La douleur était devenue révolte, et l'on récitait partout, avec l'enthousiasme de l'indignation, ce dithyrambe de la Némésis, feuille hebdomadaire écrite en vers :

Noble cœur! Varsovie ! elle est morte pour nous,

Morte un fusil en main, sans fléchir le genoux,

Morte en nous maudissant à son heui*e dernière,

Morte en baignant de pleurs Taigle de sa bannière,

Sans avoir entendu notre cri de pitié.

Sans un mot de la France, un adieu d'amitié I

Gachonà-nous, cachons-nous; nous sommes des infâmes ;

Que tardons-nous? prenons la quenouille des femmes ;

Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux,

Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux.

Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades.

Ne parlons plus de gloire et de nos barricades ;

Que le teint de la honte embrase notre front.

Vous voulez voir venir les Russes... Ils viendront l

Ce fut au milieu de cette effervescence

que s'ouvrit la séance du 19 septembre- Dans celle du 16, M. Mauguin, quoique malade, avait annoncé qu'il interpellerait le ministère, et il accourait pour accomplir sa menace. Impétueux et pressant, il accabla les ministres de questions posées avec netteté. Pourquoi avait-on souffert la scandaleuse et barbare intervention delà Prusse en faveur de la Russie? Pourquoi, du moins, n'avait-on pas agi pour sauver la Pologne, de la même manière que les Prussiens pour la perdre? Pourquoi M. Sébastiani avait-il enlevé à la France, par le rappel du général Guilleminot, l'appui de la Turauie, et le moyen d'envoyer une flotte dans la mer Noire? Pourquoi s'était-on hâté de donner aux affaires belges une solution anti-française, au lieu de tenir, ainsi que l'avait dit M. Bignon, la Belgique en disponibilité et de la faire servir de rançon à la Pologne? Comment, malgré les déclarations formelles du ministre de la guerre, notre armée avaitelle sitôt évacué la Belgique? Etait-il vrai que, sans égard pour la dignité de la France, un courrier envoyé à Varsovie par le gouvernement français eût été, sous de futiles prétextes, arrêté dans le duché de Posen? Était-il vrai, et M. de Lafayette croyait en avoir la preuve, qu'on eût enchaîné les Polonais dans une inaction à jamais funeste, en leur laissant faussement espérer qu'on négociait pour eux et que, dans deux mois, ils rentreraient, grâce à la diplomatie, dans la grande famille des peuples libres? Et M. Mauguin sommait les ministres de fournir sur tout cela des explications précises, de produire des pièces, de prouver autrement que par des allégations vagues, sinon le mérite, au moins la loyauté de leur politique.

M. Sébastiani répondit que la Prusse s'étant bornée à fournir aux Russes des secours d'argent, de vivres et de munitions, une intervention pareille n'était pas un cas de guerre; que le général Guilleminot avait été rappelé parce qu'en cherchant à exciter la Turquie contre les Russes, il avait eu le triple tort de compromettre le système de

la paix, de désobéir à ses instructions S et de parler à un cadavre; que, par la Belgique déclarée neutre, les intérêts de la France étaient suffisamment garantis, cetteneutralité ne pouvant être violée qu'à notre profit, à cause du voisinage ; que l'évacuation de ces contrées par nos troupes avait été, à Tégard de la Conférence, une question de bonûe foi* ; que le courrier arrêté dans le duché de Posen, ne l'avait été que par mesure sanitaire ; qu'enfin, en ce qui touchait les prétendus conseils donnés par le gouvernement français à la Pologne, pour qu'elle abandonnât tout système de guerre offensive, avec l'espoir d'être reconnue dans deux mois, « le gouvernement n'avait jamais « rien dit de semblable. ^ »

Cette réponse dans laquelle, d'ailleurs, on présentait les faits d'une manière inexacte, était d'une faiblesse déplorable. Dire que.

1. Le général Guilleminot n*avait pu désobéir à ses instructions, n*en ayant pas reçu. La vérité est, et ceci fut démontré plus tard, que ces instructions dont parle ici M. Sébastiani, ne furent envoyées à M. Guilleminot qu'avec son ordre de rappel, et en duplicata. Or, le primatay chose étrange, n'était point parvenu à Constantinople!

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