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M. Sébastiani ajoutait en propres termes

« Que vous avait dit le ministre de la guerre? Que l'armée française ne sortirait de la Belgique qu'après que l'assurance de l'indépendance de la Belgique nous serait donnée. Nous Pavons obtenue. »

(Voir le Moniteur du 20 septembre 1831.)

Or, voici en quels termes s'était exprimé le maréchal Soult : ~

« L'armée hollandaise a reçu l'ordre de se replier devant u nos troupes. Cependant, nos troupes ne rentrent point <( pour cela. Car il faut que l'exécution ait répondu à la « disposition et que nous ayons la certitude qu'il n'y aura « pas de retour, avant que nos troupes rentrent en « France. »

{Moniteui* du 14 août 1831.)

Il s'agissait donc non pas de l'assurance de l'indépendance belge, mais de la certitude que les Hollandais ne retourneraient point en Belgique. Car, quant à l'indépendance de la Belgique, est-ce que M. Sébastiani ignorait, lui, ministre des âlTaires étrangères, que. cette indépendance avait été reconnue bien avant l'invasion des Hollandais?

3. Le général Lafayette ayant, sur ce point, demandé des explications à la légation polonaise, voici la réponse qu'il reçut :

H Nous nous empressons de vous assurer :

« Que c'est M. le ministre des affaires étrangères qui « nous a engagés, le 7 juillet, à envoyer un messager à « Varsovie, auquel il a donné les frais de route ; que le « but de cet envoi était, comme nous Ta dit S. Exe. M le « comte Sébastiani, de porter notre gouvernement à tenir M encore deux mois, parce que c'était le temps nécessaire « pour les négociations. »

par amour pour la paix, on avait permis à la Prusse une intervention indirecte, qu'on s'interdisait à soi-même à Constantinople, c'était avouer hautement Tinfériorité de notre politique, et encourager les ennemis de la France à tout oser contre elle. Quant à la neutralité des Belges, il était au moins singulier de prétendre qu'on avait bien fait de la déclarer inviolable, parce que nous pourrions plus aisément que les autres la violer. Au point où en était la discussion, et après les longs débats de l'adresse, tous les arguments semblaient épuisés ; et le général Lamarque ne put, eu effet, que donner à des redites la forme pompeuse de son éloquence. Mais M. Thiers trouva moyen de rajeunir la discussion en développant des considérations inattendues. S'adressant d'abord à ceux qui, pour demander la guerre, partaient de ce point de vue qu'elle était inévitable, il prouva, ce qui était vrai, qu'il n'y avait chez les Puissances ni désir d'entreprendre la guerre, ni pouvoir de la faire. Répondant ensuite à ceux qui, comme M. Bignon, ciuraient voulu voir le salut de Ja Pologne résulter de nos négociations habilement conduites, il examina si la reconstitution de la Pologne était possible. La Pologne, selon lui, n'étant qu'une vaste plaine, dépourvue de frontières solides, songer à la refaire eût été chimérique. La République avait-elle pu rien de semblable, avec ses quatorze armées? Le Cabinet de Versailles, qui avait fait une Amérique, avait-il fait une Pologne? Napoléon lui-même ne s'était-il pas arrêté devant cette impossibilité douloureuse, mais fatale ? Le grand Frédéric n'aurait jamais songé à ce fameux partage pour lequel il s'associa si habilement la politique intéressée de Catherine et de Kaunitz, s'il n'eut reconnu l'impuissance de la Pologne à couvrir r Europe.

. Ce discours fit une impression profonde sur rassemblée. M. de Lafayette y répondit avec beaucoup de grâce et d*esprit, mariant dans une juste mesure l'urbanité à l'ironie et opposant à Térudition un peu étourdie du jeune orateur qui l'avait précédé à la tri-

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bune, ses souvenirs personnels et son expérience de vieillard.

Mais la partie importante du discours de M. Thiers était à peine abordée dans celui de M. de Lafayette, bien que cet arrêt prononcé contre la nationalité polonaise fût une donnée politique sans fondement et sans grandeur. En montrant la Pologne dépourvue de frontières, M. Thiers n'avait pas pris garde qu'il la montrait, non point telle que Tavait voulue la nature, mais telle que Tavaient faite des combinaisons perfides et le sacrilège abus de la force. Est-ce que, de la mer Noire au golfe de Livonie, de Kherson à Riga, le Dnieper, continué par la Dmna, ne tracerait pas une ligne de frontières capable de protéger la Pologne ressuscitée ? Nul doute que la Pologne, constituée comme elle aurait dû Tètre, avec deux grands fleuves pour limites, et s'appuyant au littoral de la Baltique, ne fût une barrière contre la Russie, et ne Tempèchât de déborder sur TOccident. Napoléon Tavait bien compris ; et ne s'arrètant pas à cette petite idée que la Pologne ne serait jamais, à Tégard de la France, qu*une avant-garde trop éloignée du corps de bataille, il avait mis au nombre des projets les plus chers à son ambition celui de créer une autre France sur les bords de la Yistule, France assez forte pour résister par elle-même et pour attendre. Et s'il n'avait pas réalisé ce plan à Tilsitt, c'est qu'il nourrissait déjà au fond de sa grande âme le dessein de l'aller réaliser à Moscou. Quant à la république, elle n'avait pas eu trop de »es quatorze armées pour vivre malgré l'Europe. Le crime de Frédéric, de Catherine et de Kaunitz n'avait été, après tout, qu'un crime stupide. La dernière guerre de Pologne le disait assez; et les flots de sang répandus par suite de ce partage, la terreur profonde avec laquelle il avait fallu en surveiller les abominables résultats, rincertir tude qu'il jetait dans l'avenir des trois Puissances co-partageantes, tout cela prouvait suffisamment qu'il ne saurait y avoir de forfaits impunis et de brigandages intelligents ; que lo succès oliations les plus savan-

tes disparaît, considéré dans le temps et dans l'espace ; que toujours, enfin, le crime est puéril. Et puis, Taudace était peu commune de déclarer impossible une nationalité qui deux fois avait sauvé la chrétienté, et qu'il eût élé plus juste assurément de déclarer immortelle? A combien d'épreuves, en effet, n'avait-elle pas résisté? Combien de fois, se relevant alors qu'on la croyait anéantie, n'avait-elle pas convaincu d'impuissance, et la guerre, et les égorgements, et les trahisons, et les ruses infernsdes de la diplomatie? Que fallait-il donc pour démontrer la vitalité de la Pologne, si on ne comptait pour rien les efforts que la cinquième partie de cette Pologne venait de faire, leur durée et leur énergie véritablement prodigieuse ?

Le discours de M. Thiers n'était donc, en réalité, qu'un brillant jeu d'esprit, sans parler de l'énorme contradiction qu'il contenait et que personne alors, dans la Chambre, ne se mit en devoir de relever. Car il y avait une singulière imprudence à soutenir, d'une part, que la guerre, vu les dispositions et les ressources des diverses Puissances, n'était nullement à craindre ; et, de l'autre, que le gouvernement avait eu raison de sacrifier tout au désir de l'éviter.

L'émeute continuait à gronder dans Paris, et la polémique, dans les journaux, prenait un ton d'aigreur extraordinaire. En annonçant à la Chambre, dans la séance du 16 septembre, que Varsovie était au pouvoir des Russes, M. Sébastiani s'était servi de cette expression malheureuse : F ordre règne à Varsovie ; dans la séance du 19, il lui était échappé de dire que 1815 ne revivrait pas si la France était sage : ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, commentés par la haine. D'un autre côté, tout concourait à augmenter la fatigue et l'irritation des troupes, forcées depuis plusieurs jours de bivouaquer sur les places. Deux députés, MM. Audry de Pujrraveau et Laboissière, ne purent, au sortir d'une séance , franchir la ligne des soldats répandus autour du Palais- Bourbon, et, même après avoir fait connaître leur qualité, ils se virent en butte à des

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menaces grossières. Il était difficile quQ la Chambre ne ressentit pas le contre-coup de cesanimosités. «M.Mauguinveut une émeute ! n avaient dit les partisans du ministère ; et lui, avec son audace accoutumée, il avait renvoyé cette accusation au Pouvoir. Les deux partis manquaient de preuves positives, et s'exposaient avec une égale témérité au danger d'être injustes ; mais les grandes passions se contentent des apparences.

Le 21 septembre, Casimir Périer se mon-

tre tout à coup à la tribune. H cherche des yeux dans la salte M. Mauguin qu'il voudrait accabler de sa colère, et, ne l'apercevant point, il se plaint de son absence. Il Engage le combat, pourtant, et repousse avec indignation le reproche d'avoir favorisé l'émeute, reproche qu'il traite de Iftche ca^ lomnie. M. Hauguin était entré au moment où finissaient ces vives récriminations. Il monte à la tribune à son lour, et, s'emparant du rdle agressif, il dit ce qu'ont fait les

ministres pour exciter les révolutions que maintenant ils désavouent. Étalant sur le marbre passeports et feuilles déroute: «Voilà, s'écrie-t-il, voilà les preuves écrites de l'appui que prêtait à la révolution espagnole, il y a quelques mois, un des plus fervents soutiens du ministère, M. Guizot.»Puis, prenant un à un les membres du Cabinet, il demande avec emportement ce qu'ils représentent au pouvoir. L'un, M. d'Argout, était négociateur ostensible de Charles X à l'Hôtel-de- Ville, pendant les trois jours; l'autre, M. Casimir Périer, avait obstinément refusé sa signature à l'acte de déchéance; tous enfin avaient, en juillet, défendu la légalité, tandis que le peuple se battait. Et quel était, au dehors, le représentant de ce Cabinet? M. de Talleyrand, le même qui avait servi de parrain à la légitimité; le même qui, en 1814, avait signé l'abaissement et la ruine de son pays. C'est donc la Restauration, la Restauration tout entière, qui est au Pouvoir, continue M. Mauçuin : là est le mal, là est le danger, et l'on vient nous faire peur de la République !

Pendant cet implacable réquisitoire, interrompu à chaque instant par des acclamations, des applaudissements, des murmures, de brusques démentfs, Casimir Périer se livrait sur son banc à des mouvements de rage. En lui reprochant certaines visites mystérieuses qu'il avait faites à l'hôtel de Hollande, rue de la Paix, M. Mauguin lui avait imprudemment offert l'occasion de se faire honneur à lui-même de sa générosité. n raconta donc, avec une éloquente vivacité, qu'une malheureuse femme qui portait un nom glorieux entre tous dans l'histoire de notre pays, était venue en France avec 45on fils malade, fuyant l'Italie et bravant les lois cruelles qui la bannissaient du sol où Napoléon avait régné. Il raconta que cette femme s'était adressée au Palais-Royal ; qu'elle lui avait demandé, pour quelques jours, une hospitalité qui ne fût pas un danger. Et il avoua que le ministère n'avait pas eu le courage de se montrer inflexible ; que c'était là son crime. L'aveu était noble et toucha l'as-

semblée. Mais l'orateur était incapable de se modérer. Il voulut s'armer de l'invective contre son ennemi ; et alors commença entre ces deux hommes le long duel parlementaire qui dévora la vie de Casimir Périer et le précipita au tombeau. Car M. Mauguin avait sur CasimirPérier la supériorité du dédain sur la violence. Aux fureurs de son adversaire il répondait tantôt avec une politesse ironique, tantôt par un sourire glacé, toujours accusateur, mais toujours méprisant etmaitre de lui.

Ces luttes produisirent dans Paris une . forte sensation. Le soir de la séance du 21 et le lendemain, il ne fut bruit que des attaques de M. Mauguin. Mais cette popularité même offusqua, dans la Chambre, ceux de ses collègues que leurs opinions rapprochaient de lui. Il avait réclamé une enquête; le ministère demandait l'ordre du jour : l'ordre du jour fut voté. Dans un discours grave et mesuré que prononça à ce sujet M. Odillon Barrot, on crut apercevoir quelques allusions sévères, et l'intention de détourner la Gauche des voies où semblait vouloir l'entrainer la fougue de M. Mauguin. M. Laurence avait aussi interpellé les ministres sur les affaires intérieures : ces interpellations aboutirent à un nouvel ordre du jour. Il n'avait fallu qu'une semaine pour faire succéder la fatigue à l'exaltation, et dans le Parlement et au dehors.

La chute de la Pologne et la stérile effervescence de Paris achevaient la ruine du principe révolutionnaire en Europe. Il y parut par l'attitude nouvelle que prit la Conférence dans les démêlés de la Belgique et de la Ilollande. Guillaume avait bravé ouvertement les diplomates de Londres : au mépris de leurs ordres, il avait envahi la Belgique, et ne s'était retiré que devant les baïonnettes françaises ; plus tard, inteiTOgé sur ses desseins par les émissaires de la Conférence, il répondait avec hauteur qu'il n'avait point à faire connaître ses intentions. Il était , . donc naturel que la Conférence se range&t, contre lui, du parti de ses adversaires. Ce fut le contraire qui arriva : d'abord, cooune

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je Tai dit, parce que le meilleur moyen de faire fléchir les Puissances était de leur tenir tête, ensuite parce que les derniers événements faisaient passer, du principe révolutionnaire au principe opposé, toute Tautorité morale. De là le traité connu sous le nom de traité des 24 articles.

Par cet acte, la Conférence défaisait encore son œuvre, et, cette fois, au profit de la Hollande. Mais il faut remarquer que, dans ce nouveau revirement, dans cette scandaleuse annulation du traite des 48 articles, les choses furent combinées de manière à ce que rintérêt- français restât sacrifié. Voici» eu effet, quelles furent les bases du traité des 24 articles, signé le 45 octobre 4834.

Quant au partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, la Conférence décida que celles qui avaient été contractées pendant la communauté, et elles s'élevaient à 40,400,000 florins, seraient divisées en deux portions égales, de telle sorte que la part de la Belgique fût de 5,030,000 florins. La Conférence mit aussi à là charge de ce dernier pays les dettes belges antérieures à la réunion , et qui formaient une somme de 2,750,000 florins • somme à laquelle elle ajouta 600,000 florins , comme indemnité des sacrifices imposés à la Hollande par la séparation. Cette décision était assez équitable ; car si, d'un côté, les Belges pouvaient contester l'origine des dettes antérieures à la réunion, et, par exemple, celle de la dette austro-belge^ née d'une extension arbitraire donnée par Guillaume aux traités de Paris et de Lunéville, d'un autre côté, il est clair qu'on ne traitait pas la Belgique avec défaveur en suivant la proportion des impôts et non celle de la population, dans le partage des dettes contractées en commun. Restait l'indemnité de 600 mille florins. Or, ce n'était pas trop pour des avantages de commerce, tels que le transit libre vers l'Allemagne à travers le Limbourg, la liberté de l'Escaut, et la navigation des eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin.

La question commerciale et financière n'était donc pas résolue, à tout prendre, au

détriment de la Belgique. Il en fut autrement de la question territoriale, parce qu'ici la Conférence avait pour principal but de faire revivre, contre la France, la pensée qui, au Congrès de Vienne, avait déterminé la formation du royaume des Pays-Bas.

Pour cela, il y avait trois choses à faire, la séparation des deux pays étant maintenue : 4^ déclarer la Belgique neutre, et lui donner la partie septentrionale du Luxembourg, de manière à ce que la frontière française, depuis Longwi jusqu'à Givet, fut emprisonnée par la neutralité belge ; 2* assurer au roi de Hollande une partie assez considérable du Luxembourg, pour qu'il restât membre de la confédération germanique ; 3° donner à la Hollande, non-seulement ce qu'elle possédait, en 4790, dans le Limbourg, c'est-à-dire la moitié de Maëstricht, Venloo et 53 villages; mais encore tout le territoire qui pouvait lui permettre, en s'étendant le long de la Meuse, d'acquérir une consistance continentale et de former contre la France une forte barrière.

Eh bien, tout cela fut décidé par le traité des 24 articles^ et la décision fut prise à l'unanimité ! La signature de M. de Talleyrand, depuis le commencement de ce siècle, n'avait manqué à aucun des actes funestes à notre pays.

Ici se termine, dans ce qu'il avait eu de plus important, de plus héroïque et de plus orageux, le mouvement européen que la révolution de 4830 avait enfanté. Au plus vaste bouillonnement dont il soit faitmen* tion dans l'histoire des agitations humaines, succédaient le calme de Tépuisement et un silence universel.

Victime de son propre gouvernement, la France ii'avait plus d'autre spectacle que celui de la joie qu'inspiraient aux Puissances ennemies de sa gloire leurs succès inattendus.

La Prusse, en efi'et, voyait rentrer paisiblement sous l'empire de ses lois les provinces rhénanes où le nom de la France n'évci!làitplus d'écho.

L'Autriche était rassurée et satisfaite. En

provoquant les insurrections de Modène, de Parme, de Bologne, la révolution de juillet n'avait servi qu'à fournir au Cabinet de Vienne l'occasion de faire consacrer d'une m«inière éclatante ses prétentions sur l'Italie.

L'Angleterre avait tenu, durant toute Tannée, le sceptre de la diplomatie et avait fait tourner à son profit cette révolution belge que la fortune semblait avoir envoyée à la France comme un dédommagement des revers de 1815. Le bill de réforme, adopté par la Chambre des communes, venait d'être rejeté par la Chambre des lords; mais l'indignation que ce rejet avait excitée dans toute l'Angleterre assurait une prochaine victoire à l'aristocratie des Whigs, aristocratie non moins hostile que celle des Tories au peuple, à la France et à la liberté du monde, mais plus habile à voiler ses haines et à colorer les calculs de son égoïsme.

La Russie venait de perdre, dans la dernière campagne, un nombre considérable de soldats ; mais ell^ ne portait plus dans son sein, comme un foyer de rébellion, la Pologne vivante. D'ailleurs , sa domination à Constantinople, loin de s'être affaiblie, s'était fortifiée par le concours de nos fautes et des circonstances. Car, dépeuplée par la peste, troublée par une sorte de guerre religieuse, menacée par les révoltes des pachas de Bagdad et de Scutari, la Turquie penchait de plus en plus vers sa ruine. Aux réformes de Mahmoud, les vrais croyants répondaient par des incendies ; naguère encore, l'embrasement du faubourg de Péra avait attesté la haine qui animait contre les Giaouri^ les adorateurs du prophète. Et pendant ce temps, le réformateur de l'Egypte, Méhémet-Ali, premier sujet du Sultan, son émule, son ennemi secret, Méhémet-Ali équipait une flotte de 22 bâtiments, levait une armée de trente mille hommes, et, couvrant de ses rancunes contre le pacha d'Acre, les projets de son ambition, se préparait à fondre sur la Syrie, avec ou sans l'autorisation de la Porte, que bravait son orgueil. Jamais la Turquie n'avait élé plus impérieusement soumise au joug d'une protection étran-

gère. Or, le rappel du général Guilleminot lui avait montré combien était inévitable pour elle le protectorat des Russes, et Constantinople était à leur merci.

Telles étaient pour les grandes Puissances, ennemies de notre pays, les conséquences de la révolution de juillet, et elles jouissaient avec étonnement de leur inconcevable prospérité.

Pour ce qui est des peuples que devait protéger la France, ils étaient rayés de la carte ou réduits en servitude. La patrie des Polonais n'existait plus que sur la terre étrangère. On ne parlait plus de l'Italie. Le parti apostolique, en Espagne, l'emportait sur la reine, aiguillonnait la férocité de Ferdinand, et se vengeait des tentatives de Torrijos par des cruautés sans nom. Une insurrection, étouffée dans le sang, et les succès du comte de Yillaflor, heureux champion de dona Maria, avaient mis le comble, en exaspérant don Miguel, aux infortunes de la nation portugaise. La Belgique, enfin, la Belgique elle-même désormais languissante et mutilée, se courbait sous la dictature de la Conférence, tandis que le roi de Hollande prononçait des discours remplis de menaces et semblait appeler une seconde fois son peuple aux armes.

Et pour tout cela, il avait suffi d'une année; tout cela était l'œuvre de quelques hommes sans génie, sans grandeur, sans prestige, sans habilelé, n'ayant d'autre prévoyance que la peur du lendemain et d'autre profondeur que celle du mal voulu avec persévérance. Ainsi, Tégoïsme restait triomphant ; en face des monarchies promptes à se concerter, les peuples soulevés n'avaient pu ni se rapprocher ni s'unir; et le problème de la solidarité humaine, posé devant le monde sous deux formes dilîérentes, venait d'être résolu dans un sens misérable. Pour surcroît de douleur, le choléra s'était étendu sur l'Europe et la dévastait.

Quant à la France, coupable d'avoir manqué à sa mission et d'avoir souffert qu'on fît violence à son génie, elle allait être plus rudement frappée qu'aucune autre nation.

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Dans leur amour pour la pais , qui répondait aux sentiments de la classe dominante et à ses intérêts, compris d'une manière étroite et frivole , les ministres français avaient violé les notions les plus élémentaires de la science politique et les règles de la plus vulgaire prudence. Au lieu de conserver la paix, en inspirant aux puissances la peur de Ja guerre, ils avaient donné lieu à nos ennemis de nous imposer leurs volontés en nous faisant peur à nous-mêmes. Le vice de cette politique venait d'èlre clairement démontré par Guillaume qui, nous l'avons déjà dit, eut la gloire de dicter presque les conditions de la paix, en se montrant résolu à ne les point subir. De la conduite du gouvernement français il devait résulter et il résulta que la voix de la France perdit toute autorité dans les conseils de l'Europe, et que notre diplo-

matie tomba sous le joug de cette inexorable fatalité d'abaissement que créent des concessions inhabiles. Il n'était pas jusqu'à nos conquêtes en Afrique qui ne dussent être pour nous, comme la suite de cette faistoire le montrera, une source de fautes et de calamités.

Il y avait, du reste, une singulière petitesse de vues à croire qu'on obtiendrait, au prix des faiblesses, le repos intérieur. Qunnd les passions d'un peuple sont fortement éveillées, il faut, si on ne sait pas les employer, se résigner à les combattre. Aussi allaiton voir la France seule agitée au milieu des peuples redevenus immobiles. Par une juste et mémorable expiation, elle était condamnée & troubler, pendant longtemps encore, ce morne silence qil'cUe avait laissé s'établir autour d'elle ; et les passions généreuses,

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qui partout étaient refoulées , allaient en quelque sorte refluer sur elle, pour se convertir en tumulte et en guerre civile. Je raconterai ces malheurs, ces désordres ; et j*ai le désir sincère de ne pas mêler une

amertume trop grande à ce récit des souffrances et des humiliations de mon pays ; car les devoirs de Thistorien sont austères, et Ton exige de lui qu'il commande le calme à son cœur.

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Le parti légitimiste. — Causes de la faiblesse de ce parti. — M. de GhateauBriand. — M. Berryer. — Complots de salons. — La Vendée; aspect de ce pays; ses dispositions. — Fautes de Tadministration. — Les réfractai res vendéens; germes de guerre civile. -~*La duchesse de Berri ; son caractère; ses espérances ; ses projets; elle quitte rÉcosse. ^- Situation des principales villes du Midi. ^ Divisions dans le parti royaliste. — La bourgeoisie cherche à compléter sa victoire ; l'hérédité de la pairie est mise en question; elle est abolie. — Anarchie universelle. — Loi sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons. — Atteinte irréparable portée en France au principe monarchique.

Le gouvernement français avait, au-dehors, accompli son œuvre, et la France n'avait plus qu'à subir les péripéties du rôle obscur qui venait de lui être assigné dans le monde. Mais par l'abaissement systématique de leur diplomatie, les ministres avaient préparé, à l'intérieur, les éléments d'une lutte terrible. D'ailleurs, la constituticHi, encore incomplète, avait à traverser leà orages d'un débat public ; et chacun sentait que le plus sérieux embarras du gouvernement allait être de se constituer et de vivre.

Les légitimistes avaient mis toute une année à revenir de leur stupeur. Mais les incertitudes du Pouvoir, ses faux ménagements, ses fureurs étourdies, les douleurs croissantes du peuple, et son mécontentement, exalté par l'orgueil d'une récente victoire, la France plus que jamais humiliée, l'Europe enfin rendue intraitable par l'excès même des concessions, tout semblait encourager le parti vaincu à ressaisir le gouvernement de la société, de nouveau livrée aux hasards. Ce parti était riche d'ailleurs, et soutenu par les prêtres, sans parler de l'appui que promettaient à son audace les fanatiques du Midi, i'épée des gentilshommes de l'Ouest, et les paysans de la Vendée, race indomptable et fidèle.

Mais les légitimistes n'avaient pas de chefs.

M. de Chateaubriand était tombé dans un dégoût mortel des hommes et de son siècle. En proie à cette exaltation fébrile et à ce

vide éternel du cœur, maladie des organisations d'élite, il en était venu à trouver pesant le fardeau de sa destinée^ si enviée pourtant et si glorieuse. Il nous a été donné souvent de le voir dans cette dernière phase de sa vie, et nous avons été frappé, surtout, de ce qu'il y avait en lui de mélancolique et de souffrant. Son regard était d'une bienveillance amère. Il souriait avec peine et avait le sourire triste. Sa voix émue et profonde annonçait une âme troublée, et ses discours étaient pleins de découragement. Rien n'existait plus, en effets de ce qui avait été pour lui un désir, un espoir ou une croyance ; et, après le grand naufrage auquel il avait survécu, il cherchait en vain dans ce qui n'avait pas encore succombé, un aliment à son enthousiasme ou des inspirations pour son génie. La noblesse détruite, la monarchie abaissée, la religion flétrie, la liberté perdue, ne laissaient que désenchantement dans son existence de chevalier, de gentilhomme et de poète. Des spectacles éclatants, des affections illustres, ou, du moins, des inimitiés qui élèvent, voilà ce qu'il aurait fallu à ce cœur tourmenté ; et tout cela lui manquait. De tant de scènes, terribles ou héroïques, auxquelles on avait traîné, devant lui, le monde saisi d'étonnement et d'épouvante, que restait-il? quelques souvenirs insultés. Il est des époques où l'orgueil des hommes forts trouve à se satisfaire au sein même de la douleur, où l'on éprouve une sorte de joie frémissante à courir après le

danger, où Ton peut enfin se sauver du désespoir par la haine. Pour M. de Chaleaubriand, ces époques avaient été la Révolution et l'Empire. Mais, depuis, le siècle était devenu étroit et grossier ; de froides combinaisons y succédaient aux élans généreux ; les graves soucis du commandement s'y perdaient en un stérile tracas d'affaires; les sympathies y étaient soumises au calcul, les répugnances condamnées à la fourberie ; et tout se trouvait à tel point rapetissé, qu'il n'y avait même plus moyen d'éprouver de ces haines dont on s'honore. Après la victoire remportée en juillet sur la monarchie et sur la noblesse, quel rôle pouvait être réservé à M. de Chateaubriand? Celui d'homme de parti? Il y était impropre, appartenant à cette classe de natures délicates, que rebutent les minces détails, qu'une activité banale fatigue, qui ne sont portées qu'aux grands sacrifices, ne consentent à combattre que les grands obstacles, et ne savent se résigner ni à employer des instruments vils, ni & ruser avec les passions humaines. Ce genre d'incapacité, les amis de M. de Chateaubriand le reconnaissaient en lui. Ses ennemis allaient plus loin : ils lui refusaient toutes les qualités de l'homme politique, et ils rappelaient quelles avaient été les manifestations de sa vie active : son faste et ses préoccupations littéraires dans l'exercice du pouvoir, son indolence, un peu hautaine, au milieu des intrigues de Cour; les ambassades rêvées par lui comme autant de pieux pèlerinages ; son dédain pour les soins vulgaires; son goût excessif pour les choses d'éclat; ses prodigalités; sa fortune même jetée au vent avec la philosophie d'un barde et la magnifique insouciance d'un grand seigneur. Il est certain que M. de Chateaubriand aurait envisagé volontiers le commandement par son côté poétique. Il aurait voulu monter au faite de la société, pour y jouir d'une perspective plus étendue et plus lumineuse, pour y charmer les hommes en associant à leurs agitations les efforts de sa pensée, pour y composer, en quelque sorte, de vivants poèmes. Eh qu'impone ? Ceux-là

seuls agissent fortement sur les peuples, qui portent en eux de quoi s'élever au-dessus des pensées communes. Napoléon ne l'ignorait pas, lui dont la lecture d'Ossian avait toujours enchanté les loisirs rapides, et qui avait dû à la poésie de ses conceptions, de ses actes, de son langage, une si grande partie de cet ascendant prodigieux qui, mieux que ses victoires, témoigna de la grandeur de sa mission terrestre. Ce n'étaient donc pas les qualités de l'homme politique qui faisaient faute à M. de Chateaubriand ; c'étaient celles de l'homme de parti. Car rien n'égale l'égoîsme des partis, si ce n^est leur ingratitude. Ceux que leurs passions choisissent pour chefs, il les veulent pour esclaves ; et quand on croit qu'ils se donnent, ils s'imposent. Les partisans les plus obstinés de l'ancienne monarchie ne pouvaient pardonner à M. de Chateaubriand d'avoir été un moment ébloui par la gloire de Bonaparte, et d'avoir attendu, pour s'armer contre lui d'un ressentiment immortel, le meurtre du duc d'Enghien; ils ne pouvaient lui pardonner la presse défendue et la révolution de juillet admirée. Ainsi, on reprochait à un homme dont l'imagination était portée au merveilleux, dont la nature était riche et complexe, dont l'àme s'ouvrait aisément à toutes les nobles impressions, de n'être pas resté insensible aux fascinations de la gloire et aux pompes de la liberté ! Mais, encore une fois, les partis ont leur despotisme qu'on ne brave pas impunément ; il faut, pour les conduire, au défaut d'une ambition servile, un fanatisme ignorant et aveugle. Si on cherche à les éclairer, on les éloigne ; si on leur demande d'être justes, on leur devient suspect ; si on les sert malgré eux, on les irrite. Telles étaient les causes générales qui reléguaient M. de Chateaubriand, dans une oisiveté nécessaire.

Triste siècle que celui où l'on est forcé d'expliquer le silence du génie et l'impuissance de la force !

Quant àM. Berryer, quel parti ne se serait glorifié de ravoir pour chef? Une nature à la fois expansive et attirante; une activité

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L«B chefs l^tiinùtes 9e>«amranl à U Fêl^tr«. (Pa^ 408.)

infatigable ; uoe pénétration sans pareille ; une facilité singulière à se plier aux situations les plus embarrassantes; un esprit pléiade ressources et d'expédients; une séduction de langage et de manières qui désarmait les iaiaùtiéa les plus violentes.... que d'éléments de succès! Jamais, d'ailleurs, il n'était arrivé à un homme de commander à ce point aux émotions d'une assemblée et d'exercer plus complètement la magie delà parole. Orateur, H. fierryer rappela plus d'une fois Mirabeau. Et pourtant, M. Ber-

ryer ne pouvait rien pour le parti légitimiste auquel appartenait son talent : d'abord, parce que sa foi dans l'avenir des monarchies n'était pas bien vive ; ensuite parce que c'était à un sentiment et à une organisation d'artiste que tenaient ses facultés tes plus précieuses. Plébéien par l'origine et par l'éducation, il s'était révélé dans un moment où Taristocratie en France ressaisissait le Pouvoir. Il s'était montré à elle comme un soutien presque nécessaire, et elle l'avait adopté, bien résolue à ne se livrer à lui qu'en

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l'absorbant. Humilité intelligente, propre à toutes les aristocraties, et qui, en Angleterre, a placé une race. née pour l'orgueil sous les ordres de sir Robert Peel, fils d'un fabricant de coton, créé baronnet par Pitt ; sous les ordres de lord Ljnidurst, fils d'un peintre; sous les ordres de lord Wellington, représentant de la race irlandaise et bourgeoise des Welleslay ! Une fois admis et recherché dans un monde où tout n'était que grâce, parfums, harmonie, visages souriants, douces paroles, vie élégante. et passionnée, M. Berryer s'était sans doute laissé prendre à d'invincibles amorces. Il avait couru après l'éclat d'une opinion qui était celle des salons somptueux. Cette opinion avait fourni de brillantes inspirations à son éloquence, elle lui avait valu le succès, elle lui avait promis le plaisir, et il s'était insensiblement engagé d'une manière irrévocable, charmé de pouvoir ainsi mêler à l'entraînement des affaires le goût des dissipations. Car c'était un de ces hommes qui ont hâte do se dépenser. Voilà, du moin^, de quelle sorte M. Berryer était jugé par ses adversaires. Et comment expliquer autrement qu'un enfant du peuple, clairvoyant et hardi, aux mâles allures, aux instincts démocratiques, se fût enchaîné au service d'une monarchie dont il déplorait en vain les fautes, et d'une noblesse dont il* lui était impossible de partager les préjugés opiniâtres ? Aussi M. Berryer s'^tait-il créé dans son parti une situation à part, faisant ouvertement 4)rofession de tolérance, apcueillant avec une prévenance délicate les républicains, dont quelques-uns se félicitaient de l'avoir pour ami, se rendant accessible, agréable ou utile à tous, et ne craignant pas, lorsqu'il paraissait à la tribune, de rendre hommage à tout ce qui avait eu de la grandeur, soit que son éloquence fût tentée par le souvenir des luttes de la nationalité, soit que rimage de la république sauvant la France vînt tout à coup arracher à son enthousiasme un de ces cris puissants qui font frissonner les assemblées. Et il n'était jamais plus beau que lorsque, secouant les chaînes

de son parti et parlant en tribun, de la nationalité trahie ou du peuple humilié, il se livrait, éperdu, au démon qui le dominait. Il était admirable alors : son œil s'enflammait ; sa tète, rejetée en arrière, lui donnait un air audacieux et superbe ; sa voix sonore trouvait des accents inattendus; son geste dessinait merveilleusement sa parole, tour à tour majestueuse et terrible.... Il y avait un moment où l'assemblée se levait avec transport. Et le lendemain, le parti sur qui rejaillissait la gloire de l'orateur, osait à peine blâmer tout bas son imprudence et ses écarts.

Mais le rôle de M. Berryer n'allait pas au delà de ces triomphes éphémères. Quand il était monté sur la scène on n'accourait que pour l'écouter, que pour être ému. Orateur étrange qui n'exerçait aucune influence décisive, quoiqu'environné de prestige, et qui, dans sa stérile omnipotence, agitait autour de lui les passions des hommes, sans les conduire !

M. de Villèle semblait se tenir à l'écart, MM. de Fi tz- James, Hyde de Neuville, de Martignac, de Noailles, jouissaient d'une considération inutile, et laissaient flotter, pour ainsi dire, à l'aventure, les destinées de leur parti. Mais il y avait à la faiblesse de ce parti une cause' encore plus profonde : il manquait de passions. La victoire lui était d'avance refusée, parce qu'une révolution ne lui était point nécessaire et parce qu'elle eût été, dans tous les cas, peu désirable pour les chefs. Qu'avaient-ils à espérer de mieux que ce qu'ils possédaient, eux dont le régime nouveau protégeait l'opulence, respectait les titres, ménageait les souvenirs, et tendait par égoïsme à s'approprier les traditions? Pour des hommes qui, comme M. Berryer, avaient trouvé jusque dans la défaite tant de biens qui attachent à la vie : les jouissances du luxe, le crédit, la renommée, les

applaudissements la possession même du

Pouvoir, Pouvoir toujours orageux et toujours maudit, valait-elle qu'on affrontât, pour l'obtenir, tout ce que contient de hasards ce mot effrayant : l'inconnu? Les ré-

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volutions se font avec des haines fortes et de violents désirs; les légitimistes n'avaient guère que des haines.

Il y avait parmi eux, toutefois, des jeunes gens qu'animait un ressentiment fougueux. (( Où étiez-vous pendant les trois « journées? » leur avait-on crié avec ironie, et ils brûlaient de protester, l'épée à la main , contre une victoire dont la portée les irritait moins que Finjure. Leurs dispositions belliqueuses étaient du reste encouragées par les femmes de l'ancienne Cour, femmes charmantes et vaines qui auraient voulu gouverner l'État avec un éventail, et qui se plaignaient avec dépit d'avoir été détrônées par des bourgeoises. Ce fut dans ce jeu de passions factices, ce fut dans je ne sais quel tourbillon de propos frivoles qu'on prépara l'embrasement de la France. Beaucoup ne voyaient qu'un roman de chevalerie dans ce qui allait être la guerre civile. Car tel est l'orgueil cruel des grands, qu'il faut que les malheurs mêmes du peuple servent à leurs amusemen ts sacrilèges !

On connaît l'histoire de la Vendée sous la République; on sait de quels prodiges furent capables, soutenus par la foi etTamour, les soldats-paysans de Cathelineau, de la Rochejacquelein et de Lescure. C'était naturellement vers cette contrée, si célèbre dans Jes fastes des dévoûments royalistes, que devaient se tourner les regards de ceux qui s'apprêtaient à tenter le sort des armes.

Les départements de l'Ouest, Bretagne et Vendée, réunissent en effet toutes les conditions géographiques de la guerre civile. Le pays est coupé de chemins de traverse et de sentiers où des soldats ne sauraient s'égarer sans périr. Les routes sont encaissées entré des talus couronnés de haies derrière lesquelles accourent aux jours de trouble, une foule d'ennemis invisibles, silencieux, inévitables. Le sol, inégal et agreste, y ménage à une bande de partisans déterminés des ressources innombrables. Ici, ce sont des bois ; là, plus près de la mer, des canaux et des marécages dissimulés par d*épaisses touffes d'ajoncs ; ailleurs, d'immenses plaines

couvertes de genêts presque à hauteur d'homme. Les clôtures qui, à des distances rapprochées, séparent les métairies, ne présentent qu'une issue masquée soigneusement, et dont les habitants connaissent seuls la place ; ce qui leur offre un moyen facile de fondre à l'improviste sur leurs ennemis, de les accabler et de disparaître.

Voilà quel pays la Convention avait eu à soumettre. Il était habité alors par des hommes simples, énergiques et pieux, vivant du produit de leurs troupeaux. Ce produit, qu'ils partageaient avec leurs seigneurs, dont ils avaient toujours chéri l'autorité paternelle, suffisait à leurs besoins comme à leurs désirs. La parole du prêtre charmait leur ignorance, un peu superstitieuse et naïve. Au milieu de leurs genêts et de leurs bruyères, ils ne savaient rien de tout le bruit qu'avait fait autour d'eux un siècle moqueur; et le culte des traditions, entretenu par l'esprit de famille et les récits des veillées, n'avait encore reçu parmi eux aucune atteinte, que déjà tout n*était plus que ruinesdans le reste delà France, secouée fortement et transformée. La révolution, obéissant à la fatalité de son rôle, résolut de faire entrer la Vendée dans ce grand travail d'unité dont nous ne connaissons que les violences, et dont l'avenir montrera les bienfaits. Ce qu'il advint alors, on s'en souvient. Ces paysans, à qui l'obligation du service militaire faisait horreur, déployèrent pour la défense de leurs coutumes un héroïsme guerrier qui n'eut d'égal que celui des bleus, qu'ils avaient à combattre. Ils coururent chez des gentilshommes qu'ils arrachèrent de leurs châteaux et mirent àleur tête, tandis que, de leur c6té, ceux-ci partageaient le commandement avec un gardechasse et prenaient pour chef suprême un voiturier ! Puis la guerre commença : guerre sans exemple, où Ton vit des paysans rassemblés en tumulte faire face à des armées nombreuses» vaillantes, disciplinées, et remplies de ce sombre enthousiasme qui fut si longtemps la terreur de l'Europe. Ainsi, la puissance des traditions devait éclater au

sein d'une époque à jamais illustrée par les témoignages d'une puissance contraire ; et ce ne Ait pas certainement un des spectacles les moins touchants et les moins philosophiques de ce siècle, que celui de tant de pauvres métayers courant sur les canons républicains en faisant le signe de la croix,

ou, après quelque victoire bien disputée, tombant à genoux sur le champ de bataille, au milieu de leurs frères morts, pour rendre grftce au Dieu que leurs pères avaient adoré. Mais ceux-là jugèrent mal la Vendée qui, pour savoir ce qu'on pouvait attendre d'elle en 1631, se bornèrent à interrogn* son passé.

Château d'Holf-Rood.

i Dacki, d'iprÈs une pièce a

C'est trop peu de quelque trente ans d'intervalle pour le renouvellement d'une lutte aussi fabuleuse que celle qui commença par Cathelinean et Unit par Georges Cadoudal. Ce Georges, fils d'un meunier, si brave, si dévot et si loyal, mais si inflexible dans son vouloir et si terrible dans ses vengeances, ce Georges avait exténué l'Ouest par la chouannerie, dont ilfut le héros elle martyr. Lui mort, Napoléon sut désarmer la Vendée à force de bienfaits, et il la soumit irrésistiblement à l'ascendant de son génie. Dispersés dans le monde par les victoires de l'Empire, ceux des Vendéens qu'épargnèrent tant de meurtrièresbatailles, étaient revenus dans leurs foyers comme missionnaires des idées nouvelles. La Vendée avait été aussi sollicitée au changement parles progrès du commerce et la vente des biens nationaux,

qui avaient introduit dans ces contrées une classe d'hommes n'ayant d'autre passion que celle du repos et d'autre religion que l'intérêt. Quant à la Restauration, son ingratitude continua l'œuvre commencée par le système cosmopolite et conquérant de Bonaparte. Méconnus, outragés, en butte à des calomnies ardemment propagées par les gens de Cour, les fils de tant de royalistes, morts pour les Bourbons, purent apprendre durant quinze ans dans les angoisses de la misère, ce que valent tous ces rois et tous ces princes, égoïstes impitoyables, pour qui le dévoùment d'un sujet n'est que le revenu d'un domaine.

Cependant, et à tout prendre, une insurrection était encore possible en Vendée.

L'esprit mercantile n'y régnait que dans les villes et le long des grandes routes; il n'avait

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que faiblement pénétré dans les campagnes, où s^était maintenue la double influence de la noblesse et du clergé. Et cette influence, un genre de mécontentement particulier à la province la rendait très-dangereuse. Les réfractaires, fort nombreux dans l'Ouest, s'étaient vus poursuivis depuis 1830 avec une rigueur légitime sans doute, mais qu'on ne pardonne qu'aux gouvernements vigoureux. De là des ferments de haine et de révolte. Les jeunes paysans désignés par le sort s'enfuyaient dans les bois, s'imposaient une vie dure et vagabonde, mettaient en commun leurs ressentiments, et s'accoutumaient à devenir implacables.

' Une tolérance habilement calculée aurait pu conjurer tout danger. Mais les agents du gouvernement n'envoyaient à Paris que des rapports empreints d'une exagération ridicule. Accueillis dans l'Ouest avec un froid dédain par le parti légitimiste, qui laissait leurs salons déserts, et raillait leur importance bourgeoise, ils couvraient du prétexte du bien public les blessures de leur amour-propre, s'abaissaient à des persécutions mesquines, provoquaient de la part du pouvoir des mesures brutales, et attisaient de leurs mains l'incendie qu'ils auraient dû éteindre. Lés visites domiciliaires, en chassant les gentilshommes de leurs châteaux, fournirent des chefs à une insurrection à laquelle avaient déjà fourni de nombreux soldats les perquisitions qui chassaient les paysans de leurs chaumières. Ainsi se formèrent les bandes.

Alors se levèrent les Delaunay, les Diot, les Mathurin Mandar, aventuriers sans peur qui, armés d'un fusil, munis d'une gourde et suivis de quelques compagnons lestes et braves, se mirent à affronter soldats, gendarmes, gardes civiques, et à battre la campagne, tantôt se glissant sur la lisière des bois, tantôt disparaissant derrière les hauts genêts, redoutés dans les villes, mais recueillis fraternellement dans les métairies isolées.

Le brigandage était au bout de ces soulèvements partiels. Des hommes pervers ne

tardèrent pas à se mêler aux bandes royalii^ tes, qu'ils compromirent par leurs excès et enveloppèrent dans leur déshonneur. Le gouvernement, de son côté, avait soin de confondre dans un même anathème et les chouans véritables et les hideux auxiliaires que, plus d'une fois cependant, il leur était arrivé non-seulement de désavouer, mais de punir. Bientôt, la renommée grossissant le mal et multipliant les désordres, on répand partout des nouvelles sinistres ; les récits les plus lamentables volent de bouche en bouche : au cri de vengeance, parti de tous les grands centres de population , les gardes nationaux se rassemblent, prennent les armes ; les patriotes eux - mêmes , quoique ennemis du gouvernement, se rapprochent de lui, par le besoin d'être protégés. « Mort aux brigands! » tel est le mot d'ordre de tous les bourgeois, saisis d'épouvante et de colère ; et en effet, tous les chouans qu'on peut surprendre, on les égorge : sanglantes exécutions, dont les représailles, plus sanglantes encore, viennent augmenter l'horreur ! C'en est fait : les passions sont de toutes parts déchaînées, on entre dans la guerre civile.

Ce fut dans ces circonstances funestes que la duchesse de fierri résolut de quitter l'Ecosse et de venir animer par sa présence les partisans de son fils. Il y avait là certidnement une pensée impie. Car enfin, ce n'était ni pour accomplir quelque vaste projet de rénovation sociale, ni même pour améliorer par quelques réformes le sort des peuples, que Marie- Caroline s'élançait dans la carrière des conspirations ; et elle aurait pu se demander s'il était bien juste d'aller plonger la France dans un long deuil, sans autre but que de la rendre au duc de Bordeaux, comme on ferait d'un champ à son propriétaire dépossédé. Mais avec les préjugés dont on avait bercé son enfance, il était difficile que la duchesse de Berri comprit ce qu'il y avait de criminel en son dessein. D'ailleurs, le. rôle de Jeanne d'Albert souriait à son imagination napolitaine. Traverser les mers» à la tête de paladins fidèles ; arriver sur une

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terre de chevaliers, à travers les périls et les aventures d'un voyage inattendu ; passer , à la faveur de mille déguisements divers, au milieu de tant d'ennemis en éveil; errer, mère courageuse et reine proscrite, de village en village et de château en château ; connaître ainsi par leur côté romanesque toutes les extrémités des choses humaines ; et, à la suite d'une conspiration victorieuse, relever en France le vieil étendard de la monarchie: tout cela était bien propre & séduire une femme jeune et. vive, hardie par ignorance des obstacles, héroïque au besoin par légèreté, capable de tout supporter hors Tennui, et prompte à s'absoudre, par les sophismes de Tamour maternel, des entraînements d'une nature inquiète.

A Lulworth, où il avait séjourné pendant quelque temps avant de se rendre à Holy- Rood, Charles X avait rédigé et signé un acte qui confirmait les abdications de Rambouillet. Mais, trop rudement éprouvé pour s'abandonner désormais sans prudence à l'empire des illusions, il n'approuvait qu'à demi les projets belliqueux de sa bru^ devenue, aux yeux de la famille, la mère d'un roi mineur. Il tremblait à la vue de cette frêle princesse courant jouer la partie dernière de la royauté contre ce génie des révolutions modernes dont lui, vieillard échappé à tant de naufrages, il avait subi si complètement l'écrasante fatalité. Il ne refusa pas néanmoins son autorisation à l'entreprise de cette audacieuse mère de Henri Y, et même il la nomma régente ; mais, dans sa sollicitude plus craintive qu'éclairée, il plaça auprès de Marie-Caroline le duc de Blacas, auquel il remit des papiers mystérieux contenant des ordres relatifs à l'exercice de la régence.

Était-ce par l'Ouest ou par le Midi que la duchesse de Berri aborderait la France î Cette question fut bien vite résolue. Les royalistes que la Vendée avait envoyés à Holy-Rood, n'y avaient apporté qu'un dévoûment calme et réservé ; les envoyés du Midi, au contraire, se prononçaient avec une ardeur passionnée : il fut conséquemment

décidé que la duchesse irait d'abord s'établir en Italie pour y combiner en sûreté toutes ses mesures, et la ville de Marseille fut choisie d'avance comme point de débarquement.

Marie-Caroline partit donc, se dirigeant vers la Hollande ; le Rhin la conduisit jusqu'à Mayence, et elle gagna Gênes, après avoir traversé le Tyrol et Milan. Elle voyageait sous le nom de comtesse de Sagana. L'hospitalité que lui accorda le roi de Sardaigne, Charles Albert, fut timide^ prudente, telle enfin que la prescrivaient les exigences de la politique. Il feignit d'être trompé par Vincognito de la princesse, et attendit, pour la prier de quitter ses États, les plaintes du Palais-Royal, averti par le consul français*. Mais il adoucit ce que cette injonction avait de blessant, par de secrètes prévenances et les plus vifs témoignages de sympathie. Il fit mieux encore ; et pour aider à la réalisation d'une entreprise dont tous ses vœux appelaient le succès, bien qu'il n'os&t pas l'avouer, il mit à la disposition de la duchesse un "million qu'il dut emprunter à un seigneur de sa cour, sous prétexte de payer des dettes de jeunesse.

La duchesse de Berri se rendit, de Gênes, dans les États du duc de Modène, qui la reçut avec beaucoup de grâce, et lui offrit pour résidence son palais de Massa, situé à une lieue de la mer. Là vinrent se nouer tous les fils de la conspiration légitimiste qui menaçait la France.

Mais ces menées ne pouvaient être si obscures qu*il n'en transpirât quelque chose. Casimir Périer en prit alarme, et an émissaire fut envoyé par lui dans les provinces méridionales, pour sonder leurs dispositions.

Or, voici quelle était, à cette époque, la situation des principales villes du Midi.

Bordeaux comptait près de vingt-deux mille ouvriers sans travail, que la faim met* tait au service de la révolte. Les soies grèges et ouvrées de Nîmes avaient subi une énorme dépréciation ; et, dans cette ville plus que dans toute autre, les crises industrielles sont dangereuses, parce que les passions y ont une ardeur entretenue par les

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longues rivalités des protestants et des catholiques. Avignon souffrait d'une baisse considérable dans le prix de la garance, et les légitimistes pouvaient y fonder, sur les habitudes vénales d'une certaine partie de la population, les plus sérieuses espérances. Montpellier, cité pour ainsi dire agricole et qui fait une grande consommation de vin, Montpellier se plaignait amèrement du chiffre élevé des octrois; les souvenirs de la restauration n'y avaient, en général, aucun caractère odieux ; et le peuple, que le libéralisme n'y avait pas converti à ses doctrines, se demandait quelle modiik>ation heureuse avait apportée à son sort cette révolution faite au nom des idées libérales. Lyon était alors en proie à des souffrances intolérables. Les passions politiques avaient peu d'empire dans cette capitale du Midi ; mais les nombreux ouvriers en soie qu'elle contient étaient tombés dans une détresse d'où devait sortir quelque effroyable catastrophe. Il n'en était pas ainsi de Marseille, où le peuple jouissait d'une prospérité que le voisinage d'Alger, fécondé par la paix, semblait sur le point d'accroître ; toutefois, la multitude y était sourdement sollicitée à l'insurrection, et par le clergé, dont les fautes n'avaient pas détruit l'ascendant, et par la noblesse qui , quoique déchue , n'avait pas encore perdu toute son influence sur les bords de la Méditerranée.

Dans un tel état de choses, l'entreprise de la duchesse de Berri était plutôt hasardeuse que folle. Lorsqu'on un pays sur lequel ont passé les révolutions, le peuple est malheureux et désabusé, la carrière est naturellement ouverte aux préteqdants ; et là où le Pouvoir ne se montre pas tutélaire, il est tout simple qu'il soit au concours.

Mais les chances du parti légitimiste eussent-elles été plus grandes, il n'aurait pu en tirer profit, parce qu*il portait la division dans son sein.

Qu'attendons-nous, disaientles chevaliers de la duchesse de Berri, qu'attendons-nous pour jeter le gant à cette révolution qui nous a frappés et qui nous insulte? La France

souffre, l'Europe menace. Entre les passions républicaines qui grondent au pied de son trône usurpé, et les Puissances qui le veulent pour vassal ou le tiennent pour ennemi, le chef de la maison d'Orléans ne s'appuie que sur l'assentiment d'une bourgeoisie sceptique, jalouse à l'excès de sa prépondérance , bourgeoisie que ne rattachent à son roi de hasard, ni le lien sacré des traditions^ni celui des dévoûments héréditaires et qui nous saluera comme ses maîtres le jour où, devenus vainqueurs, nous lui promettrons le repos, la sécurité, et des garanties contre toute secousse nouvelle. Pour livrer bataille, le moment pourrait-il être plus favorable? Les divers partis, nés de la révolution, se mesurent des yeux et sont prêts à s'entre-dévorer; les ambitions se précipitent: les intérêts se heurtent l'un et l'autre dans qne confusion croissante; le commerce, si prospère il y a trois ou quatre ans, n'est plus qu'une immense banqueroute ; la fin nous répond du concours des ouvriers; l'invasion, si elle touche à nos frontières, nous donne la patrie tout à la fois à gouverner et à défendre; qu'attendons-nous?

D'autres pensaient, au contraire, dans le parti légitimiste, que se hâter, c'était tout perdre; qu'il valait mieux laisser les embarras se multiplier autour du trône nouveau, et l'usurpation abuser de ses apparentes victoires, victoires de Pyrrhus par où elle devait inévitablement périr. Us représentaient que les gouvernements se font à eux-mêmes leurs destinées, qu'on ne les tue pas, et que, lorsqu'ils méritent de mourir, ils se suicident; que, pour arriver au succès, la voie des luttes parlementaires était la plus courte et la plus sûre; qu'en tirant Tépée, on risquait de rallier, par le sentiment d'un danger commun, tous les ennemis, maintenant divisés, de l'ancienne dynastie ; que de la guerre civile naîtraient des ressentiments terribles, et qu'il était d'une politique imprudente de relever dans le sang le trône de Henri V; qu'au surplus, les chances heureuses n'étaient pas ce qu'elles paraissaient à de jeunes imaginations; que le

Midi flottait entre des inspirations diverses ; que la Vendée tenue en échec par cinquante mille soldats^ n'avait plus, pour se soulever, les mêmes motifs qu'en 1792; qu'enfin, il ne fallait pas jouer sur un coup de dé Tavenir de la monarchie.

Ce langage était, en général, celui des hommes qui, comme M. de Pastoret, jouissaient d'une grande fortune ou qui avaient à ménager, comme MSI. de Chateaubriand et Hyde de Neuville, une considération depuis longtemps acquise; ou qui craignaient, comme M. Berryer, de compromettre un rôle brillant. L'attitude qu'ils voulaient faire prendre au parti était évidemment conseillée par la prudence, et la loyauté de la plupart d'entre eux -était incontestable; mais il y a toujours dans la sagesse humaine un certain fonds d'égoïsme, et nous portons tous au dedans . de nous une tyrannie mystérieuse qui, à notre insu, dicte notre langage et gouverne nos actions. Il s'était donc formé à Paris des comités royalistes ayant pour but spécial de maîtriser la fougue des royalistes de la province, comités composés des personnages les plus marquants du parti, et dont la Gazette de France, dirigée par MH. de Genoude et de Lourdoueix, appuyait avec talent la politique expectante.

Cependant, M. de Charette était arrivé dans la Vendée, pour s'y mettre à la tète de l'insurrection, en vertu des pouvoirs que lui avait donnés la duchesse de Berri. Son premier soin fut de convoquer à la Fételliëre, près de Rémouillé, les chefs dont le con* cours lui était nécessaire.

La réunion eut lieu le 12 septembre 1831. Quatorze chefs composaient cette assemblée, et elle avait invité à ses délibérations la comtesse Auguste delaRochejacquelein. La discussion fut longue et animée. M. de Charette fit d'abord connaître l'ordre qu'il avait reçu de Massa, ordre conçu en termes contradictoires, ou du moins controversables ; car, d'une part, il n'appelait la Vendée à prendre les armes qu'en cas de succès dans le Midi, de république proclamée ou d'inva

sion étrangère; et, de l'autre, il laissait les officiers généraux juges de l'opportunité du soulèvement. M. de Charette aurait désiré que la Vendée n'attendit point, pour lever l'étendard de la guerre, les succès de Madame dans le Midi. Il opina pour que le inouvementeùt lieu simultanément dans le Midi et dans l'Ouest. C'était aussi l'avis de la comtesse Auguste de La Rochejacquelein, et elle s'en expliqua avec cette éloquence de sentiment particulière aux femmes. Mais ce fut l'opinion la moins audacieuse qui prévalut: une majorité de neuf contre cinq décida que l'Ouest ne se déclarerait qu'après la soumission des provinces méridionales, à moins que la France ne fut envahie ou que que Paris ne proclamât la république.

Mais, pendant que la noblesse débattait ainsi les moyens de ramener l'ancien régime, la bourgeoisie se préparait à compléter sa victoire par l'abolition de la pairie héréditaire et la proscription légale de la race des Bourbons aînés.

La situation était critique. Les forces qui devaient servir à la dominer étaient mal réglées, mal définies. La Chambre des députés n'avait, aux yeux de la nation, ni le prestiged'uneautoriléglorieusementusurpée ni le poids d'une autorité incontestablement légitime. La Chambre des pairs était décriée, impuissante; et il n'était plus question par- . tout que de lui enlever le seul mode d'existence qui pût la rendre possible, l'hérédité.

La royauté enfin, solitaire et inquiète au sommet d'une société mouvante, manquait de splendeur aussi bien que d'entourage et de point d'appui.

Ce fut l'erreur do Louis XI, et, plus encore, celle de Louis XIV, de croire que la royauté se peut maintenir lorsqu'elle n'a point pour base une aristocratie puissante. A une royauté qui ne fait point partie d'un corps aristocratique il faut, ou un glaive pour frapper toujours, ou de l'or pour corrompre sans cesse : oppressive si elle est absolue, corruptrice si elle est tempérée. Mais en de tels moyens de gouvernement il n'y a aucune chance de durée, parce que celui qui

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les emploie dégrade son autorité en la défendant, et ne peut l'agrandir sans l'épuiser.

Le régime constitutionnel que des sophistes ignorants avaient fait prévaloir en France, renfermait donc un problème insoluble. Car vouloir une royauté vivante à c6té d'une aristocratie morte, c'était vouloir que la tète vécut séparée du corps, o'eat-à> dire l'impossible. Voilà pourtant ce que la bourgeoisie- demandait, et son illusion était sif^ompIèle, qu'elle prenait ombrage même d'une pairie héréditaire, et qu'après avoir anéanti la féodalité, elle en poursuivait jusqu'au fantôme.

A.-J. Ënsèb« Bacoimiàra de Salrerta..

Il est vru que, parmi t^s meneurs de la bourgeoisie, quelques-uns, et notamment MM. Casimir Périer, Royer-Collard, Guizot, Thiers, n'adoptaient pas, au sujet de l'hérédité de la pairie, l'opinion générale, mais leurs répugnances étaient trop inconséquentes pour avoir du crédit. Us avouaient qu'on avait détruit avec raison le régime féodal : comment auraient-ils prouvé la nécessité de conserver le signe, eux qui souscrivaient à la destruction de la chose représentée t

Quoi qu'il en soit, la révision de l'article 23 de la Charte, relatif à la constitution de ta pairie, était de toutes parts* réclamée

avec empire, et l'anxiété était universelle. Le gouvernement dut seprononcer enfin, et Casimir Périer communiqua au Parlement un projet de loi où, après avoir beaucoup insisté sur les avantages de l'hérédité, sur sa nécessité même, il concluait, en ces termes ; « Nous vous proposons de déclarer « que la pairie cesse d'être héréditaire. »

Cette conclusion, précédée de coasidérations qui avaient pour but avoué de la combattre, ne faisait pas honnenr au caractère de Casimir Périer ; elle montrait combien peu de courage véritable il y avait chez cet homme "si hautain. Dédaigner les ovations populaires, lorsqu'on a pour, dédommagement les flatteries de la classe la plus riche, la plus éclairée, la plus importante dans l'État, ce n'est là qu'un mince sacrifice, et dont se montrent capables les natures les plus vulgaires ; mais le propre des &mes fortes est de résister, par amour pour le vrai, aux attraits de la popularité, quand c'est l'élite supposée du peuple qui la dispense. Assez orgueilleux pour braver les lointaines rumeurs de la place publique, Casimir Périer n'avait pas le cœur assez haut pour affronter les ressentiments de la boui^eoisie.

La Chambre des députés ayant nommé une commission pour examiner le projet qui lui était soumis, H. Bérenger présenta le 19 septembre un rapport où la question était savamment discutée ; et, le 30 septembre, les débats s'ouvrirent.

Hais le premier problème à résoudre était celui-ci : la Chambre des députés, en décidant du sort de la pairie, agissait-elle comme pouvoir constituant et souverain? ou bien, là pairie serait-elle appelée à ratifier la haute sentence dont elle allait être l'objet î

La difficulté était inextricable au point de vue du droit et de la logique, parce qu'après la révolution de juillet, le Pouvoir nouveau s'était constitué en violationde tous les principes. Demander àla pairie elle-même si elle consentait à perdre la plus précieuse de ses prérogatives, c'était faire naître entre les trois Pouvoirs l'occasion d'un effroyable con-

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Ait et exposer TËlat à une secousse. Se passer de Tassentiment de la Chambre des pairs, c'était attribuer à la Chambre des députés le caractère d'assemblée constituante : le pouvait-on ? M. de CoHoienin prouva le contraire avec une singulière vigueur de style et de pensée, dans un pamphlet fameux. On y lisait : « Les constitutions doivent précéder « les lois : donc les congrès doivent précé- « der les Chambres. Qui nomme les con- « grès? Le peuple. Qui nomme les Chambres? « Les électeurs. Yoilà les vrais principes : « passons à leur application. Le peuple, en « France, a-t-il nommé un congrès? Non. « Un congrès a-t-il fait la Charte? Non. Qui « donc Ta faite? Quelques députés. Qui leur (( en avait donné mandat? Quelques élec- « teurs. Et les électeurs, qui les avait eux- « mêmes nommés? Le peuple? Non. Et qui € représentaient-ils ? Le peuple? Non. Si un « congrès national était nécessaire pour or- M ganiser la Charte, un congrès national (( n'est-il pas nécessaire pour organiser une « fraction de la Charte ? Si la Chambre de « 1830 a excusé son usurpation sur la soua veraineté du peuple par la nécessité des « circonstances, la Chambre de 1831 peuta elle alléguer la même nécessité? Et si elle (( ne le peut pas, nous ne demanderons « point quel droit lui reste, mais quel préce texte. En vain dirait-on que les électeurs a lui ont donné mandat. Un mandat législa- « tif? oui; mais un mandat constituant? « non. Peut-on donner ce qu'on n'a p'as? « Les électeurs sont-ils le peuple? Cent (( mille; citoyens sont- ils 33 millions a d'hommes? »

Publié dans le Courrier Français et dans le National^ ce pamphlet remua puissamment les esprits, et en répondant à M. de Cormenin, dans le Journal des Débats^ MM. Devaux et Kératry ne firent que provoquer de la part d'un aussi redoutable athlète des répliques par qui l'opinion publique fut profondément ébranlée.

Les orateurs qui se déclaraient adversaires de l'hérédité de la pairie étaient MM. Thouvenel, Lherbette, Audry do Puy-

raveau, Marchai, de Brigode, Tardieu, Dauno.u, Bignon, Yiennet, Eusébe de Salverte, le maréchal Clauzel, les généraux Lafayette etThiard, Odilon Barrot, de Rémusat. Ceux qui se présentaient pour défendre la pairie héréditaire étaient MM. Thiers, Guizot, Bei^ ryer, Kératry, Jars, Royer-Collard. La discussion dura plusieurs jours; elle fut animée, brillante, et pourtant au-dessous du sujet, le plus vaste qui puisse occuper l'attention des hommes.

De quelle façon qu'on veuille envisager la pairie, disaient les adversaires de l'hérédité, on verra que l'hérédité est inutile, dangereuse, funeste. Considèrerons-nous, en effet, la pairie comme une Chambre législative? Dans ce cas, gardons qu'elle ne soit envahie par des hommes sans élévation de caractère, ou sans patriotisme^ ou sans talent. Il n'est pas de fonction plus haute que celle de faire des lois, il n'en est pas de plus difficile, de plus importante. Quelle serait notre folie de nous fier au hasard du soin de nous donner des législateurs? Par quelle criminelle et puérile imprudence irions-nous, repoussant d'avance les citoyens qui n'auraient d'autre recommandation que leur mérite, confier à une assemblée de premiers-venus le droit de régler nos destinées? Une royauté héréditaire se conçoit, parce qu'auprès du roi le plus idiot, veillera toujours Tintelligence d'un ministre responsable. L'Angleterre n'a jamais été gouvernée avec plus de force et de grandeur que soiis l'administration de Pitt, ministre d'un monarque atteint de folie ; mais quel remède à l'insuffisance d'une assemblée que les circonstances viendraient prendre au dépourvu? Considèrerons-nous la pairie comme Pouvoir modérateur? Hàtons-nous, s'il en est ainsi, d'abolir l'hérédité qui, en assurant à la pairie une existence originale, en lui donnant à défendre un intérêt spécial» lui soufflera les passions les plus dangereuses. L'orgueil de l'homme trouve une plus grande jouissance dans la faculté d'imprimer le mouvement que dans ^elle de l'arrêter ; car l'action suppose la liberté, c'est-à-dire la force, tandis

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que la résistance suppose la nécessité, c'està-dire la faiblesse. Or, ce qui est vrai d'^un individu Test à plus forte raison d'une assembfée ; et il est dans la nature de tout Pouvoir modérateur de sortir de ses attributions, d'employer, pour agir, les armes qu'il a reçues pour résister. Tenons pour certain qu'un Pouvoir réduit au rôle de modérateur dédaigne toujours sa mission. Fort, il s'empare du mouvement; faible, il le suit. Qu'a-* jouter, sur ce point, aux leçons que nous donne le Long-Parlement ? La Chambre des lords putr-elle ralentir la course de^ Communes ? Elle voulait sauver Strafford, elle ?e condamna; elle voulait garder au milieu d'elle les évêques-législateurs, elle vota leur exclusion ; elle désirait la paix, elle vota la guerre civile. Que prétendent ceux qui, pour modérer le mouvement qui emporte les sociétés, imaginent de placer face à face une Chambre héréditaire et une Chambre élective ? Mais c'est mettre en quelque sorte une aristocratie au sein d'une république. Ahl rappelons-nous plutôt l'ancien combat entre les patriciens et les plébéiens, entre les sénatus-consultes qui rédigeaient en forme de loi l'usurpation, et les plébiscites qui rédigeaient en ferme de loi la violence, combat qui mit si longtemps en feu l'empire romain. Et vainement serait-on rassuré contre l'imminence d'un tel désastre par l'existence d'une royauté médiatrice. Entre une royauté héréditaire et une pairie héréditaire l'intérêt est commun devant une assemblée élective. Ce ne sera, tout au plus, que la guerre de deux contre un, et nous n'aurons abouti qu'à une complication du désordre. Que si, au contraire, on suppose à la pairie héréditaire une volonté qui lui soit propre, quel moyen de faire fléchir cette volonté, lorsque, bravant à la fois, et la Chambre élective et le trône, elle se montrera obstinément rebelle à des innovations jugées nécessaires? Aurat-on recours à une promotion de pairs ? Alors plus de considération, plus d'indépendance pour elle. Elle ne modère rien, elle obéit. Considërerons-nous enfin la pairie comme corps représentatif? Mais à quel ordre d'in-

térêts peut correspondre aujourd'hui, dans la société telle que les révolutions l'ont faite, le principe de l'hérédité politique? Est-ce que les fiefs n'ont pas été abolis? Estce que la féodalité n'est pas morte ? Est-ce que la noblesse, qui consiste, non pas même dans la transmission des fonctions , mais seulement dans celle du titre, est-ce que la noblesse n'est pas à jamais discréditée? Où chercher, en France, les vestiges d'une classe supérieure qui, comme en Angleterre, se soit unie au peuple contre l'oppression du trône, et ait acquis de la sorte un titre à la reconnaissance des générations avenir? Où trouver, en France, quelque chose qui ressemble aux rapports de patron à client, de propriétaire à tenancier? L'hérédité de la pairie a donc le tort, et de ne représenter dans le pays aucun intérêt, et d'y rappeler cet odieux ensemble de privilèges contre lequel on a vu en 1789 la nation se lever en masse. Dans ce moment même , n'est-ce rien que cette immense réprobation qui frappe la pairie héréditaire ? Et que veut-on de plus pour prouver qu'elle est en désaccord manifeste avec les tendances, les progrès, les mœurs de la société? Si la pairie héréditaire avait eu ses racines dans la nation, aurait-elle si souvent donné le spectacle de son impuissance ? Qu'a-t-elle fait pour Napoléon vaincu à Waterloo ? Qu'a-t-elle fait pour Louis XVIII menacé par l'exilé de l'Ile d'Elbe? Qu'a-t-elle fait le 29 juillet, pour Charles X? Qu'a-t-elle pu pour la liberté ? Qu'at-elle pu, le lendemain du 9 août, pour sa dignité et pour elle-même?

Nous reconnaissons, répondaient les partisans de l'hérédité, que, comme Chambre législative et judiciaire, la pairie doit renfermer dans son sein des hommes éclairés. Mais comment ne voit-on pas que destiner les plus hautes fonctions du pays à un certain nombre de grandes familles^ c'est fonder une véritable éct)le d'hommes d'État? Fils de lord Chatam, Pitt à quinze ans suivait les séances du Parlement pour se mettre en état de remplacer son père, et, à vingt-trois ans, Pitt gouvernait son pays. Il n'est pas

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nécessaire, d'ailleurs, qu'une Chambre àes pairs se compose toute entière d'hommes éminents ; et Tavantage en est bien moindre que le danger^ parce qu'alors chacun prétend à tout faire et à tout conduire. Les Chambres vraiment agissantes sont celles qui se composent de quelques hommes supérieurs et d'un grand nombre d'hommes sensés. Et pour ce qui est de la puissance d'une assemblée, elle résulte, non du mérite personnel de ses membres, mais de la valeur de son principe. Le principe de l'hérédité est-il fécond en résultats utiles ou funestes ? C'est là., tout ce qu'il importe d'examiner. Eh bien, l'hérédité a d'abord cela d'utile qu'elle assigne à un des Pouvoirs de l'État un rôle nécessairement modérateur. La tentation d'usurper ne vient guère qu'à ceux qui ont beaucoup à désirer, et elle viendrait à une pairie non héréditaire, parce que celle-ci aurait précisément l'hérédité à conquérir; mais quel autre désir que celui de conserver peut avoir une pairie que l'hérédité élève au-dessus de toute ambition? On demande si, ayant la volonté de défendre les idées conservatrices, elle en aura la force? Oui, car elle aura pour elle le prestige d'une position indépendante, l'autorité morale des traditions dont elle sera gardienne, l'esprit de corps, toujours si puissant, et surtout, l'esprit de famille. On la montre menaçante si elle se dérobe au contact de la royauté, ou asservie si les ministres peuvent, par une promotion de pairs, briser sa majorité devenue systématiquement hostile ? Mais le droit des promotions n'est un danger que lorsqu'il devient un abus, et on a pour garantie contre cet abus l'intérêt bien entendu de la royauté elle-même. Que la pairie héréditaire soit maudite par l'opinion publique comme un débris des anciens privilèges, c'est possible : ce que nous soutenons, c'est qu'ici l'opinion publique est victime d'un entraînement irréfléchi, que nous, législateurs, nous serions coupables ou de flatter ou de suivre. Qu'est-ce que le privilège? une violation permanente du droit. Et le droit? l'utilité publique reconnue et consacrée. Définir au-

trement le droit, ce serait en faire une vaine abstraction métaphysique, un mot vide de sens. Or, non-seulement il est utile que l'hérédité de la pairie soit maintenue, înais cela est nécessaire, car ainsi le veulent les conditions vitales de toute société. Il y a dans le monde mille intérêts divers. Us .peuvent tous se réduire à deux, qui sont: le mouvement et la durée. Si le premier règne sans contre-poids, la société se précipite ; si le second domine solitairemont, la société languit et s'use par son existence même. De là la nécessité d'un Pouvoir multiple. Aussi bien, chaque forme de gouvernement a des avantages qui lui sont inhérents et qu'il ost bon de lui emprunter. Les monarchies se distinguent par lénergie de la volonté, les aristocraties par l'esprit de suite, les démocraties par la grandeur des passions. Séparées, ces trois formes ne sont que des ébauches, dont chacune est destinée à périr par ce qui lui manque. Réunies et combinées, elles constituent un gouvernement à la fois sage et vigoureux, un gouvernement complet.

Telles étaient les raisons données de part et d'autre. Mais, adversaires et partisans de l'hérédité de la pairie, tous avaient également tort : les uns, parce qu'ils méconnaissaient une des conditions essentielles du régime constitutionnel; les autres, parce qu'ils n'apercevaient pas le vice radical du régime constitutionnel lui-même.

Aux premiers l'on pouvait répondre :

« Vous êtes-vous bien rendu compte du sens et de la portée de votre doctrine ? L'hérédité de la pairie détruite, que deviendra l'hérédité du trône? Quoi! vous ne comprenez pas que la royauté a besoin, pour vivre, d'avoir autour d'elle une classe qui ait le même intérêt, ou^ si vous voulez» le même privilège à défendre ? Ce que vous aurez déclaré odieux dans une assemblée» le paraltra-t-il moins dans un homme? Ce que vous aurez refusé à ceux, qui font la loi, l'accordera- t-on longtemps à celui qui la fait et qui l'exécute ? Qu'importe la responsabilité des ministres? Cette responsabilité,

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OD le sait bien, n'est qu'une chimère. Quand la lutte est engagée, vainqueur, le roi sauve ses minislros; vaincu, il est entraîné dans leur chute. Charles X, monarque inviolable, vit aujourd'hui dans l'exil, et le châtiment de ses ministres n'a pu suffire aux ven- ^ances du peuple soulevé? Laissons donc là ces fictions vaines, bonnes tout au plus à amuser la crédulité d'une foute ignorante : elles ne protègent un Pouvoir qu'autant qu'il n'a que faire d'être protégé! Au surplus, l'inviolabilité royale, en supposant

Bdoiurd de FiU Jamst. (1T76-1838-)

qu'on la respecte, n'est-elle pas un privilège, et le plus bizarre de tous, le moins facile à justifier par les règles ordinaires de ia lo- ^que? Lorsque vous aurez admis en principe que la transmission des fonctions politiques est une atteinte brutale à la justice, à l'égalité, à la raison, ne sentez-vous pas que la royauté sera surlesbordsd'un abime, puisque vous l'aurez réduite à n'être plus qu'une exceptioD au principe par vous reconnu sacré, suprême, fondamental?

« Sachez-le bien : la république est au

bout de voire système. Et ce n'est pas tout: cette pairie que vous ne voulez pas héréditaire, où en cherche rez-vou s la source î Dans l'élection? Vos pairs ne seraient plus que des doublures de députés. Dans la nomination royale? Vos pairs ne seraient plus que des chambolluns. Dans le chois du monarque rcsti'cintpar une liste de notabilités? Vous auriez alors, non plus seulement l'aristqcralic des fonctions, mais, ce qui est bien plus juste et bien pliis désastreux, celle des fonctionnaires. Dans une combinaison de l'élection et de la nomination royale au moyen d'un systèmede candidatures? Votre Chambre des pairs, rendue de la sorte hermaphrodite, réfiéchirait précisément les passions rivales entre lesquelles son rôle est d'intervenir; elle présenterait le vivant résumé~desdeux éléments delutte dont il s'agit de comprimer le développement funeste.

Ainsi, sans hérédité, pas de pairie possible. La république est une seule Chambre, voilà, logiquement, les résultats de votre système: c'est la destruction de tout le régime constitutionnel. B

Aux seconds et particulièrement à H.

Thîers, l'on pouvait répoudre : « Vous êtes conséquents, vous, mais uniquement dans vos erreurs. Vous dites qu'il y a dans le monde deux intérêts opposés : le mouvement et la durée. Mais si, au lieu d'être un fait purement transitoire, un fait accusateur de l'enfance des peuples, ce dualisme devait être considéré comme une donnée essentielle et permanente de l'existence des sociétés, qu'en faudrait-il conclure ? Que toute société porterait dans ses flancs le germe d'une lutte immortelle et dévorante ; que la guerre, et une guerre sans trêve, serait la loi du monde; que, condamnés à subir alternativement le triomphe de l'un des deux intérêts opposés, les peuples se verraient tour à tour ou frappés de stupeur ou emportés dans un tourbillon de feu, victimes d'une fatalité également ennemie et de toute sécurité complète et de tout progrès assuré! Vous avez beau, pour concilier ces deux intérêts, faire intervenir un Pouvoir que vous

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appelez la royauté, ce Pouvoir, d'après la loi par vous même indiquée, ne saurait avoir un intérêt qui ne rentie dans Tun des deux autres. L'intervention de la royauté ne saurait qu'accroître, en la rendant plus odieuse, la force de l'intérêt conservateur. Ce n'est pas là une médiation, c'est une complication de la lutte. Et maintenant, si de l'existence des deux intérêts quô vous croyez voir se disputant, on vertu des lois de la nature humaine, l'empire de la société, vous concluez à là nécessité de deux principes se disputant la possession du Pouvoir, que faites-vous ? Vous transportez de l'ordre social dans l'ordre politique tous les fléaux contre lesquels doit s'armer le législateur. La vérité est, que les sociétés n'ont, aux yeux du philosophe et de l'homme d'Etat, qu'un intérêt qui se peutdéfinir ainsi : la durée dans le mouvement. C'est nier le progrès, c'est blasphémer Dieu, c'est livrer d'avance le monde au gouvernement imbécile du hasard que de transformer en loi de l'humanité ce qui n'est qu'un phénomène résultant des vices d'une civilisation encore imparfaite. L'existence simultanée, au sein des nations, de deux intérêts en lutte, c'est un fait, mais c'est un mal : observez-le, mais que ce ne soit pas pour le régulariser, que ce soit pour le détruire. Quant aux avantages propres à chaque forme de gouvernement, ces avantages sont de telle nature que les mettre en présence, en leur conservant leur caractère, c'est les neutraliser l'un par l'autre, et traverser le désordre pour arriver à l'impuissance. Les monarchies ne se distinguent par l'énergie féconde de la volonté que là où cette volonté n'est pas à chaque instant discutée, combattue, paralysée. La grandeur des passions, dans les démocraties, dégénère bien vite en violences, quand on leur oppose des obstacles permanents et des entêtements systématiques. Et que devient cet esprit de suite inhérent aux aristocraties, lorsqu'à côté du culte des traditions les institutions en consacrent le mépris? Votre régime constitutionnel se contente de rapprocher des éléments qu'il importerait de fondre.

De même qu'il ne doit y avoir dans la société qu'un intérêt, il ne doit y avoir dans le Pouvoir qu'un principe; et pour amener le premier de ces deux résultats, il faut corn* mencerpar consac'rer le second. Si l'Angleterre a tenu l'univers en haleine et a pu le conquérir par ses marchands, d'une manière plus complète encore, plus insolente et plus durable, que Rome ne l'avait fait par ses soldats, cela vient de ce qu'il n'y a de vivant en Angleterre qu'un principe : le principe aristocratique. Car l'aristocratie dans cette île, possède le sol, commandite l'industrie, dirige la couronne ; elle domine dans la Chambre des communes par la vénalité qu'elle a eu soin d'introduire dasnles mœurs, et qui fait des suiTrages populaires autant de mensonges ii son usage. De sorte qu'en Angleterre, ,1a Chambre des communes, celle des lords, et la royauté, ne sont en réalité que des manifestations diverses d'un même principe : trois fonctions et non pas trois Pouvoirs. Oui, l'unité dans le Pouvoir : tout est là, s'il est organisé conformément aux notions de la prudence et de la justice, tout : le'mouvement, l'ordre, la durée. Etablir un Pouvoir multiple, c'est organiser l'anarchie, c'est réglementer le chaos. »

Voilà ce qui aurait dû être dit. La discussion était donc bien incomplète; mais en lui donnant toute l'importance qu'elle méritait, peut-être avait-on craint de fournir à l'esprit d'examen des armes trop redoutables. Et, par exemple, ceux qui demandaient avec tant d'ardeur Tabolition de l'hérédité dans l'ordre politique avaient-ils compris qu'au nom des mêmes principes, on leur demanderait un jour l'abolition de l'hérédité dans Tordre social? Car quel argument employer contre la transmission des fonctions publiques, qui ne soit applicable à celle de la richesse, dans un pays où la richesse donne exclusivement droit aux plus hautes fonctions, et où l'on n'est député que lorsqu'on est riche ?

De toutes ces conséquences hardies, aucune ne fut sérieusement pesée par des' législateurs qui étaient, avant tout, des hommes de parti. La Chambre des députés

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vota donc, à la majorité de 386 voix contre 40, Tabolition de l'hérédité de la pairie et le système de la nomination des pairs par le roi sur une liste légale de notables et de fonctionnaires. La bourgeoisie fut satisfaite. Mais sa ruine était cachée dans son triomphe.

Bientôt il ne fut plus permis à personne d*ignorer combien étaient graves les embarras de la situation. Pour acquérir force de loi, la décision que la Chambre des députés venait de prendre avait besoin d'être promulguée. Or, ici se présentait de nouveau cette question épineuse: La Chambre des députés portant la main sur le pacte fondamental exerçait-elle un pouvoir constituant ou seulement un pouvoir législatif ? Sa décision était-elle souveraine et sans appel, ou soumise à la ratification de la pairie?

Dans Tun et Tautre cas, les objections et les. difficultés se présentaient en foule.

Si la Chambre des députés prétendait k la souveraineté d'une assemblée constituante, on pouvait lui demander quels étaient ses titres^ quel était son mandat? Lorsqu'au 9 août 1830, elle avait en quelques heures refait une Charte et fondé une dynastie, elle avait eu, du moins, un prétexte: la nécessité du moment, et la raison d'État, ce sophisme de toutes les usurpations. Mais, au mois de novembre 1831, lui était-il donc loisible de tirer de son propre caprice le droit de changer les bases d'un régime d'où lui venait sa légitimité, de reconstituer un gouvernement dont elle n'était elle-même qu'une partie? Que si elle faisait remonter ce prétendu droit ^u 9 août 1830 et au moment où il avait été décidé que l'article 23 de la Charte serait révisé, la pairie, à dater de ce moment, s'était donc trouvée en quelque sorte suspendue ! Mais alors par quelle bizarre inconséquence avait-on souffert qu'elle continuât à siéger? Pourquoi son concours si souvent invoqué comme indispensable ? N'avait'On soumis h ses délibérations et à son vote, pendant quinze mois, tous les projets de loi présentés, que par manière do plaisanterie? La Chambre des députés n'avait donc pas k exercer le pouvoir constituant.

Or, si, d'un autre côté^ elle ne se considérait que comme Chambre législative, d'où vient qu'elle avait osé en 1830 ce qu'elle n'osait pas en 1831 ? Elle avait créé arbitrairement un roi, et elle se reconnaissait impuissante à refaire arbitrairement une pairie! L'excuse de la nécessité, alléguée pour justifier le couronnement de Louis- Philippe, n'était pas même une excuse suffisante; car, si le lendemain d'une révolution, les circonstances autorisent l'établissement d'un Pouvoir provisoire, elles ne sauraient autoriser celui d'un Pouvoir définitif, et le droit de la nation reste quand le péril est passé.

Le choix n'était donc possible qu'entre deux partis également dangereux et mauvais. On convint que la pairie serait appelée à prononcer elle-même sur son sort. Mais que faire si, se refusant à un suicide manifeste, elle votait pour le maintien de l'hérédité? Comment contenir, dans cette hypothèse, tant de passions prêtes à se déchaîner? Du conflit des deux Chambres qu'allait-on voir sortir? Une révolution, peut-être! Etourdis par les clameurs qui de toutes parts s'élevaient autour d'eux, effrayée, chancelants, éperdus, les ministres résolurent de prévenir à tout prix l'orage qu'ils pressentaient; et le i 9 novembre parut une ordonnance royale portant création de trente-six pairs.

Le but de cette mesure était manifeste : les ministres voulaient acquérir dans la Chambre des pairs une majorité favorable à l'abolition de l'hérédité. Cependant, la nouvelle de l'ordonnance souleva les esprits d'une manière terrible. Les adversaires de rhérédité, loin de se réjouir d'un coup d'Etat qui leur assurait la victoire, se répandirent en imprécations contre le ministère. Il y eut chez le restaurateur Lointier des réunions menaçantes de députés appartenant à l'Opposition, et ils rédigèrent une protestation que M. Dupont (de l'Eure) fut chargé de déposer sur le bureau de la Chambre. La polémique, dans les journaux, devint aigre et passionnée. Les ennemis du gouvernement prétendaient qu'en soumettant à une révi-

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sion Tarticle 23 de la Charte, la Chambre de 1830 avait suspendu le droit de promotion que cet article contenait; que Tordonnance du 20 novembre n'était conséquemment qu'un coup d'Etat dans tout ce que l'acception du mot présente de plus tyrannique et de plus insolent; qu'on insultait à la nation en rendant juges de ses répugnances ceux qui en étaient l'objet; qu'au lieu de se jeter en dehors de la légalité pour prévenir des résistances trop faciles à prévoir, le ministère aurait mieux fait de ne les point enhardir, ces résistances si funestes, en plaidant la cause de l'aristocratie au moment même où il la sacrifiait sans courage, en vantant l'hérédité au moment même où il proposait de la détruire, en refusant enfin aux députés, maintenant qu'il sagissait d'abolir un privilège odieux, ce pouvoir constituant qu'on n'avait eu garde de leur contester, lorsqu'il s'était agi de pousser sous le joug d*une dynastie nouvelle le peuple victorieux, mais incertain et lassé.

II y avait dans la logique de ces plaintes quelque chose de déloyal. Car, après tout, le moyen que l'Opposition repoussait avec tant d'emportement était peut-être le seul qui pût conduire sans secousses au but qu'elle brûlait d'atteindre. Mais Casimir Périer donna raison à ses ennemis lorsque, s'étant rendu le 22 novembre à la Chambre des pairs, il ne craignit pas de caractériser en ces termes l'ordonnance du 20 novembre : « Il ne s'agit pas ici d'une simple question a de majorité, car il y a toujours dans cette u Chambre une majorité toute acquise à une (( détermination patriotique; c'est plutôt « une respectueuse précaution contre votre (( générosité personnelle, qui aurait im- « primé à la résolution de la Chambre plus « encore le caractère d'un acte de dévoûment « que celui d'un acte purement législatif. » De sorte qu'une mesure présentée ailleurs comme un moyen de désarmer l'égoïsme de la pairie, était présentée ici comme un pur hommage rendu à sa générosité. Triste manège qui n'avait pas même le mérite d'un mensonge habile ! Manège honteux, où se

trouvaient également compromises et la probité du ministre et la dignité de l'homme !

Ainsi, le désordre était dans les esprits et dans les affaires ; le ministère courait tète baissée, et par la route des coups d'Etat, au renversement d'une institution qu'il jugeait nécessaire; la royauté concourait, sans le vouloir, à la ruine d'une pairie qui, sans le vouloir, avait concouru à l'enfantement de cette royauté ; l'Opposition se plaignait d'être trop bien servie; ceux qui reprochaient à la Chambre des députés d'avoir eu en 1830 toute l'audace de Tusurpation, lui reprochaient, par une inconséquence singulière, d'en éprouver aujourd'hui les scrupules... Que dire encore ? Tout n'était pins, soit dans le camp de l'Opposition, soit dans celui du ministère, que vœux incohérents, mesures contradictoires, violations de principes, erreurs de jugement ou mauvaise foi, ténèbres, confusion : le gouvernement de la société flottait entre l'anarchie et le vertige.

Quoi qu'il en soit, la création des trentesix pairs, en modifiant la majorité de la pairie, la condamnait au suicide: la loi qui abolissait l'hérédité de la Chambre des pairs et consacrait le système de la nomination par le roi dans un cercle de notabilités, cette loi destructive du régime constitutionnel, fut votée au palais du Luxembourg telle qu'on l'avait votée au Palais-Bourbon, et à une majorité de trente-quatre voix *. Treize pairs, parmi lesquels M. de Fitz-James, donnèrent aussitôt leur démission.

Mais le libéralisme exigeait plus encore. Reproduisant une proposition déjà présentée par M. Baude, le colonel Bricqueville demanda que tout membre de la branche aînée des Bourbons fût déclaré banni à perpétuité du territoire français ; que cette loi eût pour sanction la peine de mort et que la vente des biens appartenant à la famille proscrite fût rendue obligatoire dans un laps de temps déterminé.

i. L(4 BUT Tabolitioa de la pairie adoptée par la Chambre des députes le 18 octobre 1831, et par la Chambre des pairs, le 28 décembre de la même amnée.

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. Bouvier- Dumolard remis e

(AfTairei de Lyon.)

On doit cettejusticti à la bourgeoisie que la propositioii du colonel Bricqueville ne renconlni point parmi elle ud seatimentunaaime. Pliinii'urs comprirent que, quoique proposée p-ir un homme loyal, uae pareille loi était impie.parce qu'elle usurpait sur Dieu le lendemain ; i]u'elle était inique, parce qu'elle frappait louLe une race pour le crime d'un seul ; qu'elle était anti-sociale, parce qu'elle

enchalaùt à des ressentiments qui peuvent passer, le peuple qui dure ; qu'elle était inutile, parce que le délit de conspiration avait été prévu et qu'il y avait bien assez de sang dans nos codes; qu'elle était impolitique, parce que Ik concurrence eiitre rois garde un châtiment assuré à la tyrannie et protège la liberté; qu'enfin elle allait contre son but, parce que le danger enflamme l'ambition,

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ennoblit jusqu'aux désirs illégitimes, et fait, chez un peuple généreux, du titre de proscrit un passeport de prétendant.

Convenait-il, d'ailleurs, de déployer tant d'acharnement contre une dynastie vaincue, dans un pays qu'on voulait façonner au joug d'une dynastie nouvelle ? C'est ce que, dans la séance du 15 novembre, M. Pages (de TAriège) fit ressortir d'une manière saisissante : « La France, disent les courtisans, <c est renommée entre les nations par son « amour pour ses princes. L'histoire tient « un autre langage, et la vérité dément Ta (( flatterie. C'est par l'assassinat du dernier « Valois que le premier Bourbon monte « sur le trône. Henri IV meurt cruellement (c assassiné. Durant leur minorité, Louis (( XIII et Louis XIV, chassés par la révolte, « trouvent à peine un abri pour cacher jeur « tète : le fer se fait jour jusqu'à la poitrine « de Louis XV. Louis XVI meurt surl'écha- « faud. Louis XVII s'éleînt dans les fers. Il « y a du sang bourbon dans les fossés de « Vincennes, il y en a sur le seuil de TOpéra. « Louis XVIII est proscrit à deux reprises. « Charles X a pris trois fois la route de « l'exil. Et ce n'est pas dans un pays qui (( a vu de si près toutes les misères de la « royauté, qu'il est permis sous un gouver- « nement monarchique, d'ajouter à ce faste « d'oppression, et d'inscrire dans les actes « du législateur une tyrannie qui ne se « trouva point dans la colère du peuple. »

Au discours de M. Pages (de TAriège), rempli J'un bout à l'autre de considérations de ce genre, saines et élevées, M. Eusèbe Sal verte ne sut opposer qu'une logique étroite et impitoyable. L'assemblée,, néanmoins, était en suspens, lorsque M. de Martignac parut à la tribune. II portait sur son visage l'empreinte delà mort, donton croyait déjà le germe dans son sein ; et, en le le voyant prêt à défendre son vieux maître exilée on se rappelait les efforts qu'il avait faits pour prévenir cette chute et cet exil. « Messieurs, dit-il d'une voix affaiblie et « pénétrante, le bannissement est dans nos « lois une peine infamante prononcée par le

« juge après mûr examen; et l'on vous pro- « pose de la prononcer d'avance contre les « générations nées et à nattre, sans exa- « men, par anticipation, sans savoir quel « sera celui que vous condamnez!... Un de « vos orateurs disait naguère à Q^tte tribune : <K En France, la proscription absout. » Eh « bien, ce mot profond et vrai a jugé votre « loi ! Ainsi, un prétendant arrivera en « France, on avertira l'autorité du danger « que peut courir la sécurité publique. Mais « qu'un proscrit, condamné d'avance, y « vienne, où trouverez-vous un homme qui (c ira frapper sur l'épaule du bourreau, en « lui disant : c< Regarde cette tète royale, « reconnaiâ-la et fais-la tomber? » Ce n'est « pas en France que vous trouverez cet « homme. » A ces mots, l'orateur s'arrêta, vaincu par son émotion, que partageait toute rassemblée. Puis, reprenant, il raconta qu'au temps où il avait eu le malheur d'être ministre, un régicide, un proscrit, ayant été découvert sur cette terre de France où il lui était interdit de paraître, le ministère, loin de le faire arrêter, s'empressa de protéger sa retraite. « Le vieillard, continuaM.de « Martignac, fut soigné, car il était malade; a il reçut des secours, car il en avait be- « soin ; il fut conduit avec les égards dus à « sa.vieillesse et à son malheur, jusqu'à la <( frontière. Je rendis compte ensuite de ce « que j'avais fait; et je fus approuvé alors « comme je le serais par vous aujourd'hui. » Oui! oui! s'écria-t on de tous les points de la salle, et la sensation fut profonde quand l'orateur ajouta : « Que*serait-ce donc s'il « avait été question de la peine de mort ? Je « crois en vérité que je ne vous en aurais « pas parlé ! » Nobles paroles dont M. de Martignac compléta l'effet par cette vive image : « Qu'un de ces proscrits que votre M proposition punit, soit conduit en France « et qu'il y cherche un asile ; qu'il aille « frapper à la porte de l'auteur même de la « proposition, que cette porte s'ouvre, que « le proscrit se nomme, qu'il entre, et moi « je lui réponds d'avance de sa sûreté. » La question était décidée par d'aussi gé-

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néreuses raisons : de la proposition qui lui élaii soumise, la Chambre écarta toute sanction pénale. Plus conséquente avec ellemême, l'assemblée aurait repousséla proposition, au lieu de la mutiler. Que signifie une loi qui n*est que la déclaration d'un fait? Mais le ministère se plut à regarder cette déclaration comme une- sorte de consécration nouvelle de la dynastie de Louis- Philippe ^ Ce fut cette considération que M. Guizot fit valoir, et ce fut dans ce sens que la majorité vota. Car les gouvernements sont tous aveugles et vains de la même manière; tous ils affichent la prétention d'être immortels, comme s'il y avait autre chose qu'une succession de désastres dans la succession des âges, comme s'il n'y avait pas une chute dans tout avènement, et l'idée présente de la mort dans chaque phénomène de la vie. Il s'était cru immortel aussi, ce gouvernement républicain qui avait fait étouffer par le roulement des tambours les paroles suprêmes d'un roi condamné comme le dernier représentant de la royauté en France. Il avait cru, à son tour, sa dynastie immortelle, ce Napoléon, qui, pour se survivre, avait fait entrer dans son lit la fille des Césars germaniques, orgueil insensé qui l'abaissa et le perdit I Et la Restauration, n'avait-elle pas écrit sur sa bannière ce mot, éternellement trompeur, à^ perpétuité^ qu'on imprimait aujourd'hui dans le Moniteur de Louis- Philippe? A deux pas de ce palais où l'on osait parler d'une race à jamais proscrite et d'une autre race àjamais triomphante.

s'élevait un palais qui, depuis cinquante ans, n'était qu'une hôtellerie à l'usage des royautés qui arrivent et qui s'en vont. On le savait, n'importe : la Chambre vota cette flatterie monstrueuse : « La branche aînée « des Bourbons est bannie à perpétuité, i) Et les rois de prendre cela au sérieux ! L'histoire est pleine de ces exemples.

Dans le cours de la discussion, M.Berryer avait demandé, au nom de l'union des partis, qu'on abrogeât la loi portée en 1816 contre Napoléon et sa famille, bannis aussi à perpétuité. Mais la Chambre n'abrogea, de cette loi de 1816, que la sanction pénale qu'y avaient attachée des hommes, proscrits euxmêmes depuis !

Voilà sous quel jour se montraient les Pouvoirs nouveaux. On avait fait une royauté, et on lui retirait son seul appui naturel, une pairie héréditaire ! On avait déclaré cette royauté inviolable, et l'on s'étudiait à la flatter en vouant à l'exécration des siècles à venir l'autre royauté, inviolable aussi ! On plaçait sur la colonne Vendôme la statue de Napoléon, et Ton défendait à la mer de venir jeter sur les plages de France quelque membre errant de la famille de Bonaparte ! On voulait continuer au peuple une éducation monarchique, et du haut de la société, on le conviait à cette longue haine des rois, dont les républiques s'honorent ! Nul ne sait jusqu'où peut conduire la démence de l'orgueil, lorsqu'il a pris place dans les conseils des souverains.

LOUIS BLANC

Lyon. «> Situation déplorable des ouvriers en soie : état de la fabrique lyonnaise. — Les ouvriers demandent un tant ; le préfet de Lyon intervient; débats; fixation d*un tarif. — Colère de la majorité des fabricants. — Provocations adressées aux tisseurs. — Revue sur la place de Bellecour; menaces; tout se prépare pour une insurrection, r- Fatales dissidences entre le général Roguet et M. Bouvier-Dumolard ; aveuglement des autorités. ~ Topographie de Lyon. —Rassemblement à la Croix-Rousse. — Insurrection. — Toute la rilleesten feu. — M. Bouvier-Dumolard et le général Ordonneau sont faits prisonniers ; générosité des tisseurs. — Véritable caractère de la lutte. — Gombata du 22; barricades;, incendies; la politique prend place dans Tinsurrection. — Les ouvriers partout .victorieux : les troupes se retirent parla barrière Saint-Clair. — Les chefs des ouvriers à THôtel-de-Ville ; ils partagent le pouvoir avec des hommes de parti. — Adroites manœuvres. — On sème la division entre les insurgés politiques et lea ouvriers. — Le peuple embarrassé de sa victoire. — Pauvres veillant en armes sur les hôtels des riches. — Philosophie des événements. -^ Arrivée du duc d*Orléans et du maréchal Soult à Lyon. — Conclusion.

Pendant que Paris était livré k ces agitations, Lyon couvait la guerre civile. Mais à Lyon, ce n'étaient pas, comme h Paris, des questions politiques qui entretenaient le trouble dans les esprits et passionnaient les âmes : le mal y avait des racines plus profondes. Dans le faubourg de la Croix-Rousse une population immense végétait, vouée à un travail pénible et à peu près stérile pour elle. Les ouvriers en soie de Lyon n'étaient pas seulement courbés sous le joug de la misère, ils étaient victimes des plus injustes mépris. Ceux qu'ils enrichis«aient feignaient de les regarder comme une race inférieure et avilie ; Thorrible tribut que levaient sur leur jeunesse et sur leur santé l'habitation malsaine et les fatigues excessives de Tatelier, ne faisait que fournir une arme nouvelle au dédain, et la désignation injurieuse de canuts résumait toutes les formes de leur malheur. Quelles pensées devaient occuper la veille ardente de ces proscrits de la civilisation moderne, lorsque, souvent, au milieu de la nuit, à la lueur d'une lampe brûlant dans un réduit infect, leurs métiers battaient pour Foisif paisiblement endormi ? Et cependant, leur révolte devait naître, non de leur volonté, mais de la fatalité des circonstances, comme si la misère trouvait en elle-même son aliment et le principe de sa durée !

Pour se faire une idée juste du drame sanglant que nous allons décrire, il faut bien connaître l'organisation de la fabrique lyonnaise. Elle était en 1831 ce qu'elle est encore aujourd'hui. L'industrie des soieries occupait de trente à quarante mille ouvriers compagnons. Au-dessus de cette classe vivant au jour le jour, n'ayant ni capital, ni crédit, ni résidence Tixe, se trouvait celle des chefs d'atelier, dont le nombre s'élevait à huit ou dix mille, et qui, propriétaires chacun de quatre ou cinq métiers, employaient les compagnons pourvus par eux des instruments de travail, moyennant la retenue de la moitié du salaire payé par le fabricant. Les fabricants, au nombre de huit cents environ, formaient une troisième classe, placée entre les chefs d'atelier et ceux qui, sous le nom de commissionnaires, étaient chargés de fournir la matière première, agents parasites, et véritables sangsues de l'industrie lyonnaise. Ainsi les commissionnaires pesaient sur les fabricants^ qui, k leur tour, opprimaient les chefs d'atelier ; et ceux-ci étaient forcés d'appesantir sur les compagnons le joug qu'ils subissaient eux-mêmes. Delà une oppression de tous les instants ; de là, au sein de la classe soumise au fardeau de toutes ces tyrannies superposées l'une à l'autre, ces haines sourdes qui fermentent dans les

cœurs et fînissent par s'en échapper en cris de colère.

ToutefoÎB, la prospérité de la fabrique lyonnaise avait peudanl longtemps conjuré le danger. Tant que le travail ne leur avait pas été imposé à des conditions homicides, les ouvriers lyonnais s'étaient contentés du modique salaire qui les faisait vivre. Maie

des circonstances étrangères et antérieures à la révolution de juillet vinrent porter atteinte h la fabrication lyonnaise. De nombreux métiers de soierie s'étaient établis à Zuricb, à Bàle, à Berne, à Cologne; et l'Angleterre de son cMé s'affranchissait peu à peu du tribut industriel qu'elle avait longtemps payé à la ville de Lyon. A cette cause

La mieère à Lyon.

Dessin de Desjouri, d'après une tilhographie de l'époque.

de ruine pour les ouvriers s'en joignit une plus active encore. Depijis 1824, le nombre des fabricants lyonnais s'était accru dans une proportion très-forte, et aux efTets de la concurrence étrangère qui, après tout, ne portait guère que sur les étoffes unies, étaient venus s'ajouter les désastres d'une concurrence intérieure poussée jusqu'à ses dernières limites. Quelques fabricants continuèrent à s'enrichir; mais la plupart, voyant diminuer leurs bénéfices, rejetèrent leurs pertes sur les chefs d'atelier, qui firent porter aux compagnons une partie du fardeau qui tes accablait. De quatre ou sis francs, le salaire de l'ouvrier intelligent et

laborieux tomba insensiblement à quarante, trente-cinq, vingt-cinq sous ; en novembre 1831, l'ouvrier employé à la -fabrication des étoffes unies ne gagnait plus que 18 sous pour un travail de 18 heures par jour. Ainsi l'oppression avait descendu tous les degrés de l'échelle industrielle. Quand ils se virent disputer jusqu'au pain de leur femme et de leurs enfants, les malheureux compagnons se mirent à pousser des cris de détresse. La situation des chefs d'atelier ecx-mémes était devenue cruelle; l'abaissement du prix des faisons ne leur permettait plus de supporter la charge d'un loyer élevé et les pertes résultant, soit de nombreux chômages, soit du

LOUIS BLANC

montage, trop souvent renouvelé, des métiers. La plainte devint générale; chefs d'atelier et compagnons associèrent leurs douleurs ; et du fond de ce quartier de la misère appelé la Croix-Rousse, on entendit s'élever une clameur confuse d'abord, mais bientôt solennelle, formidable, immense.

Lyon avait depuis quelque temps pour préfet un homme habile à flatter et à manier les passons populaires. M. Bouvier-Dumolard comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de milieu possible, au point où en étaient les choses, entre exterminer la population ouvrière et satisfaire à ses légitimes exigences. Il prit ce dernier parti. Malheureusement, son autorité à Lyon était mal assise et chancelante. Il était secondé mollement par l'administration municipale, pouvoir défiant sous les coups duquel avait déjà succombé son prédécesseur, M. Paulze d'Ivoy ; et, ce qui était plus grave, il avait dans le lieutenant-général Roguet un ennemi personnel. Le comte Roguet était un brave soldat, mais il n'était que cela. Les plaintes de la population ouvrière de Lyon n'étaient dans sa pensée que l'explosion d'un mécontentement factieux, et cette disposition d'esprit, jointe à ses répugnances particulières, le rendait peu propre à appuyer les vues de l'autorité civile. Malgré toutes ces difficultés, M. Bouvier-Dumolard se mit à Tœuvre. Il chercha d'abord à gagner la confiance des ouvriers en se présentant comme le champion de leurs intérêts. Ils demandaient la fixation d*un tarif au minimum; cette demande était juste : il prit ses mesures pour la faire triompher. Le 11 octobre 1831, le conseil des prud'hommes avait rédigé la déclaration suivante :

« Considérant qu'il est de notoriété pu- H blique que beaucoup de fabricants paient M réellement des façons trop minimes, il est « utile qu'un tarif au minimum soit fixé « pour le prix des façons. »

Bien que ce conseil des prud'hommes, par le plus bizarre intervertissement des pouvoirs, se fût assemblé à la provocation du lieutenant- général Roguet, M. Bouvier- Du-

molard résolut de donner suite à une délibération qui entrait parfaitement dans ses vues ; et le IS, il réunissait sous sa présidence la chambre de commerce, les maires de Lyon et ceux des trois villes-faubourgs. Il fut décidé dans cette séance que les bases d'un tarif seraient discutées contradictoirement entre vingt-deux ouvriers, dont douze avaient été déjà délégués par leurs camarades, et vingt-deux fabricants que la Chambre de commerce désigna.

Rien n'était assurément plus conforme aux lois de la justice et de l'humanité. En supposant même que cette mesure n'eût pas été légale ; en supposant qu'elle n'eût pas été autorisée en 1789 par l'Assemblée constituante, en 1793 sous la Convention, en 1811 sous l'Empire, n'était-elle pas impérieusement commandée par l'état des choses?

Plusieurs milliers »d'ouvriers pouvaient, par l'excès de leur misère, tout ce qu'il peut y avoir de tyrannie au fond de cette prétendue liberté de transactions que les fabricants invoquaient ; plusieurs milliers d'ouvriers menaçaient Lyon de leur désespoir : fallait-il s'abstenir, entre les lois de l'humanité violées et la guerre civile devenue inévitable? Le pouvoir qui, en de telles circonstances, ne sait pas être arbitraire, doit abdiquer. On est indigne de commander aux hommes quand, pour les sauver, on n'est pas capable d'oser beaucoup, et même de jouer sa tête.

M. Bouvier-Dumolard aurait donc pu et dû fixer lui même le tarif : il n'eut pas tant de hardiesse et il se contenta de mettre les deux partis en présence. Mais telle était alors l'étrange fausseté des notions qui s'étaient répandues dans le public, sur les droits du commerce et sur la liberté des transactions, que la conduite du préfet, toute timide et légale qu'elle était, fut vivenient blâmée par les fabricants et considérée comme un abus de pouvoir. Les ouvriers, à leur tour, virent presque un bienfait dans ce qui n'était qu'une stricte et nécessaire exécution des lois de la justice.

Le 21 octobre^ une nouvelle assemblée fut

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convoquée à l'hôtel de la préfecture. Les vingt-deux fabricants que la Chambre de commerce avait désignés s'y trouvèrent en présence de douze délégués de la classe ouvrière.- Mais les fabricants firent observer qu'ayant été nommés d'office, ils ne pouvaient engager leurs confrères. Les délégués des ouvriers, de leur côté, devaient faire porter leur nombre à vingt-deux. Une troisième réunion fut alors indiquée, pour que les fabricants eussent le temps de nommer des fondés de pouvoir. La crise, cependant, devenait de plus en plus menaçante ; de nombreux rassemblements d'ouvriers se formaient chaque soir sur les places publiques; des orateurs populaires allaient parcourant les groupes, faisant ressortir ce que cachaient de cruel tant de lenteurs, demandant avec véhémence si, pour rendre justice à l'ouvrier, on voulait attendre que la faim l'eût rendu tout à fait incapable même de se plaindre. Le 25 octobre avait été fixé pour la discussion définitive du tarif. Ce jour-là, dès dix heures du matin, un spectacle étrange et touchant fut donné à la ville de Lyon. Une multitude immense descendit

en bon ordre et silencieusement des hauteurs de la Croix-Rousse, traversa la ville et couvrit les places de Bellecour et de la préfecture. C'était la foule affamée des travailleurs qui venait apprendre son sort. Ils restèrent là quelque temps sans pousser un cri, sans proférer une menace^: leurs mains n'étaient armées ni de fusils, ni d'épées, ni même de bâtons ; seulement, un drapeau tricolore flottait au-dessus de leurs têtes, et leurs chefs portaient une petite baguette pour se faire reconnaître et maintenir la discipline. . Quelque pacifique que fut cette démonstration, M. Bouvier - Dumolard craignit qu'elle n'ouvrît carrière aux calomnies ; il descendit en costume au milieu des ouvriers, leur représentant qu il ne fallait pas que le tarif eût l'air d'avoir été conquis par la violence, et finit en déclarant que la séance ne serait ouverte que lorsqu'ils se seraient retirés. Des cris de Vive le Préfet retentirent, et ce peuple de pauvres regagna son quartier

à pas lents en bon ordre, à travers l'autre peuple muet d'étonnement.

Entre les délégués de l'une et l'autre partie, la discussion s'engagea sur les abus criants qui s'étaient introduits dans la fabrique, mais particulièrement surlarédac^ tion du tarif; et telle fut la modération des ouvriers, que les lancés^ que douze jours auparavant, on jconsentait à payer huit sous^ furent réduits d'un huitième au profit des fabricants. Le tarif fut signé de part et d'autre^ on chargea le Conseil des prud'hommes d'en surveiller l'exécution, et un jour par semaine fut fixé pour entendre les plaintes auxquelles la mauvaise foi pourrait donner lieu.

A cette grande nouvelle, la ville de Lyon fut profondément émue. Les ouvriers tressaillirent de joie; le soir, ils illuminèrent leurs maisons, et témoignèrent leur enthousiasme par des danses et des chants qui se prolongèrent bien avant dans la nuit.

Du reste, ils étaient si peu disposés à donner suite à ce premier succès, que leurs vingt-deux délégués oflxirent leur démission. Mais M. Bouvier-Dumolard les engagea vivement à la retirer, soit que son dessein fût d'opposer au mauvais vouloir des fabricants une barrière permanente; soit que, redoutant quelque prochaine catastrophe, il voulût se ménager dans la classe ouvrière elle-même des moyens d'influence.

Quoi qu'il en soit, l'agitation alors passa du camp des ouvriers à celui des maîtres. Il y avait parmi les fabricants des hommes honnêtes et éclairés. Ceux-là se réjouirent sincèrement du tarif: ils le regardaient comme un frein nécessaire mis à l'avidité de quelques grands spéculateurs et comme un moyen sûr de modérer les mouvements désastreux de la concurrence. Mais ce sentiment était celui du petit nombre, et la nouvelle de rétablissement d'un tarif ne fut pas plutôt connue que la colère de la plupart des fabricants se répandit en récriminations et en menaces : « C'est une tyrannie intolérable, « s'écriaient-ils avec emportement ! On « parle du consentement de nos délégués?

LOUIS BLANC

« mais il a été arraché par la peur. De qui, « d'ailleurs, tenaient-ils leurs pouvoirs, ces « délégués? d'une assemblée à laquelle beau- « coup d'entre nous avaient refusé de se « rendre. Qu'est-ce, après tout, que ce.tarif « sinon une atteinte audacieuse portée à la c( liberté des transactions? Et où serait dé- « sormaisnotre sécurité, s'il devenait loisible « au pouvoir d'intervenir dans l'industrie et « de prêter un complaisant appui aux exi- « gences turbulentes des ouvriers. » Ils s'échauffaient ainsi l'un l'autre par des discourspassionnés. Quelques-uns refusèrent d'exécuter le tarif: le Conseil des prud'hommes les condamna. L'irritation devenait de jour en jour plus vive. Enfin, vers le 10 du mois de novembre, cent quatre fabricants se réunirent et signèrent un mémoire où ils protestaient énergiquement contre le tarif, et se plaignaient des exigences injustes des ouvriers, qui ne demandaient, disaientils, des salaires exagérés que parce qii'ik s'étaient créé des besoitis factices. Des rumeurs menaçantes circulèrent alors dans la ville; M. Bouvier-Dumolard lui-même fut intimidé; et, le 17 novembre, on lut dans le Conseil des prud'hommes une lettre de lui, dans laquelle il était dit que, le tarif n'ayant jamais eu force de loi, il n'était obligatoire pourpersonne et pouvait tout au plus, comme engagement d*honneur, servir de basé aux transactions entre le fabricant et l'ouvrier.

D'un autre côté, on faisait courir le bruit que le ministre du commerce, à Paris, ayant rassemblé chez lui les députés du Rhône, avait improuvé devant eux et l'établissement du tarif et la conduite du préfet. En même temps on employait toutes sortes de moyens pour pousser l'autorité civile à des mesures de rigueur. Le lieutenant-général Roguet voulait qu'on affichât la loi sur les rassemblements, pour empêcher les ouvriers de faire une manifestation semblable à celle du 25 octobre. La troupe de ligne resta casemée pendant huit jours, la moitié des hommes dormant tout habillés. Enfin, les postes furent doublés par des gardes nationaux pris

dans la l'* légion, qui se composait spécialement de fabricants.

11 n'en fallait pas tant pour faire prendre l'alarme aux ouvriers. Les infractions au tarif étaient déplus en plus nombreuses; revenant sur ses premières décisions, le Conseil des prud'hommes refusait de punir les violateurs de la foi promise: dans cette extrémité, les malheureux tisseurs résolurent de cesser tout travail pendant une semaine ; ils devaient, durant tout ce temps, se promener par la ville avec calme et décence, et ils convinrent qu'ils salueraient affectueusement au passage tous ceux des fabricants qui s'étaient montrés généreux et amis de la justice.

Mais cette modération même était de nature à enfler l'orgueil de leurs ennemis. Des provocations hautainesleur furent adressées. Un fabricant reçut un jour les ouvriers avec ses pistolets sur la table. Un autre alla jusqu'à prononcer ces paroles: « S'ils n'ont pas <( de pain dans le ventre, nous y mettrons « des baïonnettes. » L'orage approchait : il était inévitable.

Le dimanche, 20 novembre, une revue de la garde nationale devait avoir lieu sur la place Bellecour pour la réception du général Ordonneau. Celte revue mit en jeu, en les rapprochant, tous les éléments de discorde qui existaient au fond de la population lyonnaise.

Tous les gardes nationaux de Lyon, à cette époque, n'avaient pas le même uniforme. Les uns, c'étaient les plus riches, s'étaient équipés le lendemain même de la révolution de juillet et portaient Tunifornie de la Restauration. Les autres, c'étaient les plus pauvres, c'est-à-dire des chefs d'atelier, portaient l'uniforme tel qu'il avait été décrit par la dernière loi sur la garde nationale. Cette différence de costume donna lieu, de la part des premiers, à des remarques insultantes. Les seconds répondirent par des menaces .

Tout semblait donc annoncer une bataille pour le lendemain. Le soir on rencontra dans les rues des visages préoccupés ou

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Lb général Rnguel établit nue batterie «ur le poat Saint-Clair. (Page 439. )

sinistres ; on eût dit que la haine était dans l'air que chacun respirait. M. Bouvier-Dumolard voulut se rendre, accompagné des maires, commandants militaires et chefs de la garde nationale, chez le lieutenant-général Roguet, pour y concerter les mesures h prendre. Mais, comme on l'a vu, le lieutenant-général n'aimait pas le préfet ; it refusa sèchement de le recevoir. Refus lamentable! Mais dans des sociétés telles que la u6tre, la vie de plusieurs milliers d'hommes peut dépendre décela. Dans l'assemblée qui se tint h la préfecture, en l'absence du lieutenant-général, il fut décidé que les cinq portes qui conduisent de Lyon k la Croix- Rousse seraient occupées dès la pointe du jour; qu'un bataillon de la garde nationale de la Croix - Rousse et trois cents hommes de la ligne se réuniraient h sept heures du matin sur ta place de ce faubourg pour empêcher les rassemblements de se

former; que quatre bataiHons de la garde nationale de Lyon et un de la Guillotière s'assembleraient k la même heure sur leurs places respectives.

Gr&ce à la faiblesse ou à l'aveuglement des autorités, aucune de ces dispositions ne fut exécutée. Le maire de la Crois- Rousse était tombé dans une sécurité fatale : et quant au général Roguet, il répondait en ces termes à la noLificalion des mesures prises. par l'assemblée : -

a MoDsienr le Préfet, « II était înatlle de m'éerire et de m'envojrar ane rtqui-

0 sition lur iei dispositions à prendre pour la jonraée de

■ demain; tout ce dont lous me parlez était déjk arrêté a entre MM. le» mairea de Lyon, de ta Croii-Rougge et

1 moi. A cet égard, comme dans ma détermination bien

■ prononcée de maintenir la tranquillité dana LjOD, toui

■ ponvez être aane iuqaiétade. •

Le lieutenant-général se faisait sur sa force de bienétrangesilluaions. La garnison lyonnaise n'allait pas k trois mille hommes;

LOUIS BLANC

elle se composait du 66* de ligne, de trois escadrons de dragons , d'un bataillon du 13' et de quelques compagnies du génie. Encore ne pouvait-on compter sur le 66* de ligne, qui avait été formé après la révolution de juillet avec les débris de la garde royale mêlés à des citoyens qui s'étaient battus contre Charles X. H. Bouvier-Dumolard en avait écrit au ministre en termes pressants ; mais le ministre absorbé par des intrigues de portefeuille et de Parlement, n'avait pas cru devoir faire droit à ces réclamations, non plus qu'à celles qui portaient sur la mésintelligence de l'autorité militaire et de l'autorité civile. Cette imprévoyance fut, hélas ! expiée par d'autres que par ceux qui en étaient coupables : après la journée du 20 novembre, beaucoup s'endormirent à Lyon, pour qui cette nuit-là fut la dernière! Pour bien comprendre Taffreux combat qui allait se livrer, il est nécessaire de connaître le champ de bataille. La ville de Lyon, comme on sait, s'allonge entre deux fleuves, le Rhône, qui coule à l'est, et la Saône, qui coule à l'Ouest. Au nord, et sur une hauteur d'où l'on domine la ville de Lyon, est la ville de la Croix-Rousse, que les ouvriers en soie occupent presque tout entière. Entre Lyon et la Croix* Rousse, sur un point plus élevé que la Croix-Rousse elle-même, est situé un plateau duquel descendent vers Lyon deux longues voies, l'une à gauche, la Grand'Côte, l'autre à droite, la montée des Carmélites. Ces deux voies principales sont réunies à leur extrémité inférieure par la rue des Capucins, qu'habitent les fabricants, qui ont ainsi les ouvriers sur leurs têtes. Au nord, sur la rive occidentale du Rhône et le long des flancs de la Croix -. Rousse, s'étendent les faubourgs de Saint- Clair et de Bresse. A l'est et au midi sont les quartiers des Brotteaux et de la Guillolière, que le Rhône sépare de Lyoùi; à l'Ouest se trouve le faubourg de Saint-Just, et, au midi, entre les deux fleuves, la presqu'île dé Perrache. Les Brotteaux et la (juillotière communiquent avec Lyon par trois ponts jetés sur le Rhône, le pont de la

Guillotière, le pont Morand et le pont Lafayette.

Cette topographie de Lyon, le lieutenantgénéral Roguet ne la connaissait que trèsimparfaitement. Il était malade, d'ailleurs, et il lui eût été bien difficile de prévenir l'insurrection.

Le lundi 21 novembre, de sept à huit heures du matin, les ouvriers en soie, au nombre de trois ou quatre cents, se rassemblèrent à la Croix-Rousse.

Ils avaient à leur tête un de leurs syndics et étaient armés de b&tons. Leur but n'était en aucune sorte de livrer bataille aux fabricants. Ils voulaient seulement, que, jusqu'à ce que le tarif fut reconnu, tout métier cessât de battre, et quelques-uns d'entre eux allèrent parcourir les ateliers pour en éloigner ceux de leurs compagnons qui travaillaient encore. Sur ces entrefaites, cinquante ou soixante gardes nationaux se présentèrent, et l'officier qui les commandait s'étant écrié: « Mes amis, il faut balayer cette canaille- « là », ils s'avancèrent la beuonnette en avant. Indignés, les ouvriers s'élancent, entourent le peloton, désarment les uns et mettent les autres en fuite. Bientôt les groupes devinrent plus nombreux, mais aucune pensée hostile ne les animait. On y parlait seulement de recommencer, dans les rues de Lyon, la manifestation pacifique du 25 octobre. Dans ce but, les tisseurs se tenant par le bras et marchant quatre à quatre, se mirent à descendre la Grand'Côte. Les grenadiers de la l*"* légion, spécialement composée de fabricants, montèrent résolument à la rencontre de la colonne. Leur colère était au comble, et plusieurs tiraient de leurs poches des paquets de cartouches^ qu'on se distribuait dans les rangs. Vers le milieu de la Grand 'Côte, les deux troupes se trouvèrent face à face; les grenadiers ' firent feu, et huit ouvriers tombèrent grièvement blessés. Aussitôt la colonne dont ils faisaient partie se replie en désordre, remonte la Grand'Côte en poussant des cris de désespoir, et se répand dans la Croix- Rousse comme une mer furieuse. En un

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HISTOIRE DE DIX ANS

instant, une immense clameur s'élève; chaque maison vomit des combattants armés de bâtons, de pelles, de pierres, de fourches ; quelques-uns avaient des fusils. Les plus ardents courent de c6té et d'autre en criant : « Aux armes \ on assassine nos frères ! » Des barricades se forment dans chaque rue, élevées par la main des enfants et des femmes; deux pièces de canon appartenant à la garde nationale de la Croix- Rousse sont au pouvoir des insurgés, qui se mettent en marche sur Lyon, précédés par des tambours, et déployant dans les airs un drapeau noir avec ces mots profonds^ touchants et sinistres : Vivre en travahxant ou MOURIR EN COMBATTANT ! Il était près de onze heures. M. Bouvier-Dumolard s'était rendu à l'Hôtel-de- Ville, situé sur la place des Terreaux, non loin du quartier des Capucins. On y. apporte le lieutenant-général Roguet, que ses souffrances empêchaient de marcher. « Général, lui dit le préfet avec véhé- « mence, je vous somme de faire délivrer « des cartouches. — Vous n'avez point (c d'ordres à me donner, répond le comte Rote guet, je sais ce que j'ai à faire. »

A onze heures et demie les cartouches furent distribuées, et le préfet parut avec le général Ordonneau à la tète d'une colonne composée de gardes nationaux et de troupes de ligne. Déjà une forte barricade avait été élevée à l'extrémité supérieure de la Grand' C6te. La colonne commandée par le préfet et le général Ordonneau se mit à gravir cette montée, qui est très-rapide et que bordent des maisons occupées toutes par dès ouvriers. Tout à coup une grêle de tuiles, de pierres et de balles tombe sur la colonne; le préfet est atteint par un caillou ; plusieurs hommes sont frappés autour de lui, et la colonne, recule. La garde-nationale de la Croix- Rousse s'était réunie aux ouvriers. Deux officiers demandent à parlementer avec le préfet. Il les suit, franchit avec eux la barricade et monte au balcon de la mairie de la Croix-Rousse pour haranguer le peuple rassemblé tumultueusement sous les fenêtres.

De temps en temps ses paroles étaient in-

terrompues par ce cri terrible, sorti du sein des groupes : Du travail ou la kort !

Les choses en. étaient là et les hostilités paraissiaient suspendues, Ionique sur trois points différents la fusillade recommença. Le canon grondait, a Vengeance! vente geance! Nous sommes trahis », s'écrièrent les ouvriers. Alors une bande irritée entoura le préfet, lui arracha son épée, et le traîna, au milieu des sabres levés sur sa tête, dans une maison où il fut retenu prisonnier. Le général Ordonneau, qui l'avait rejoint, fut saisi de son côté et conduit chez l'ouvrier Bernard, qui lui sauva le vie.

Pendant ce temps, on battait la générale dans différents quartiers. Les quais, les places, les rues, se couvraient de gardes nationaux et de soldats. Toutefois la guerre civile, ce jour-là, ne devait pas gagner l'intérieur de la ville.

Un escadron de dragons, appuyé par une batterie des artilleurs de la garde nationale, gravit à travers une vive fusillade la rue des Carmélites et s'établit sur le plateau. Mais, du haut des toits.de la Croix-Rousse, les ouvriers plongeaient sur les artilleurs et les cavaliers. Le soi fut bientôt jonché de morts ou de blessés. Cependant, le combat continuait, et le. bataillon de garde nationale placé sous le commandement de M. Prévost, résistait avec beaucoup de vigueur, lorsqu'on apporta un écrit du général Ordonneau, qui enjoignait à ce bataillon de battre en retraite. Le commandant Prévost ignorait la captivité du général : il obéit.

Pendant ce temps, des hommes armés entouraient M. Bouvier-Dumolard, retenu prisonnier, et le sommaient énergiquement de signer des ordres pour la délivrance de quarante mille cartouches et de cinq cents gargousses. Il s'y refusa: mais autour de lui régnait une agitation formidable. On avait jeté sous ses fenêtres quatre cadavres, et ce cri avait été pousjsé : « Voilà quatre vicc( times ; il en en faut une cinquième pour « les venger ! » Ces paroles exprimaient un sentiment que tous les ouvriers ne partageaient pas. Plusieurs d'entre eux et La-

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combe, un de leurs chefs, entourèrent le préfet de prévenances. Ils lui offrirent même de le faire évader sous un déguisement à travers des jardins. Une semblable tentative n était pas pour lui sans honte et sans périls. Vers la fin du jour, il se présenta aux ouvriers et leur dit : <c Ecoutez-moi : si vous « croyez un seul instant que j'aie trahi vos c( intérêts, retenez-moi en otage; mais si c< vous n'avez rien à me reprocher, laissez- <( moi retourner à mon administration, et « vous verrez que je ne cesserai d'agir en « bon père. » Emus par ce discours, les uns voulaient qu'on lui rendit la liberté ; les autres, plus soupçonneux, repoussaient tant de générosité comme une imprudence. Enfin, vers huit heures du soir, il fut relâché, et descendit à Lyon au milieu d'une foule dans laquelle on murmurait les mots de trahison, couverts, du reste, par des cris de Vive le préfet! Vive le père des ouvriers!

H. Bouvier - Dumolard trouva dans la salle de l'Hôtel-de- Ville le lieutenant-général Roguet, auquel il tendit la main. Réconciliation franche, mais tardive et stérile I Le plateau avait été abandonné par les artilleurs et les dragons ; on n'entendait plus que quelques coups de fusils tirés par intervalles ; mais le général Ordonneau, qui ne devait recouvrer sa liberté que dans la nuit, était encore au pouvoir des insurgés, et les tisseurs veillaient en armes à la Croix- Rousse, autour des feux qu'ils y avaient allumés, pleurant leurs frères morts et songeant aux vengeances du lendemain.

Arrêtons-nous un instant pour noter une des plus déplorables singularités de cette journée fatale. On a vu quelles causes avaient poussé les ouvriers à l'insurrection : aucune passion politique n'avait armé leurs bras, et ils comprenaient peu à cette époque que leur sort pût dépendre d'une modification radicale dans les formes du gouvernement. Les hommes politiques, de leur côté, n'étaient préoccupés que du désir de renverser le Pouvoir, et ne songeaient guère à donner à l'ordre social des bases nouvelles. Il n'y avait donc aucun lien réel entre la

classe ouvrière et la partie la plus vive^ la plus généreuse, de la bourgeoisie. A Lyon, • comme sur tous les points.de la France, il y avait alors beaucoup de républicains, mais peu de vrais démocrates. Il arriva donc que plusieurs républicains s'armèrent contre les ouvriers. Par une erreur excusable sans doute, mais funeste, ils crurent qu'il s'agissait de sauver Lyon du pillage, et ils mirent' à soutenir la lutte beaucoup de vigueur et de bravoure. Plusieurs furent blessés, d'autres tués, et, parmi ceux-ci, M. Schirmer, un des plus honorables fabricants de Lyon. Cependant, le mardi, on vit aussi des républicains se ranger du côté des ouvriers. De sorte que les hommes étroitement liés d'opinion et d'amitié se trouvèrent, sans le savoir, ceux-ci dans un camp, ceux-là dans un autre. Malentendus trop fréquents et qui fournissent à l'histoire des guerres civiles ses plus affreux épisodes !

Le mardi 22, le lieutenant-général Roguet fit afficher une proclamation qui avait été imprimée pendant la nuit. Cette proclamation n'eut d'autre effet que d'échauffer davantage les esprits ; elle fut déchirée partout avec insulte. Le tocsin de Saint-Paul sonna comme aux jours des grands désastres, la générale battit dans tous les quartiers, et l'insurrection recommença.

Le 40* de ligne était arrivé de Trévoux à deux heures de la nuit. On en détacha quelques soldats, qui, réunis à deux compagnies du 43*, furent chargés de monter la côte des Carmélites et de s'emparer du plateau de la Croix-Rousse. Mais les ouvriers de la rue Tholosan et des rues adjacentes se portèrent avec fureur à la rencontre de ce détachement et le forcèrent à mettre bas les armes. Les voies qui conduisent de la Croix-Rousse à Lyon se trouvaient ainsi parfaitement libres: l'immense population des ouvriers en soie se précipite sur la ville et l'inonde de tous les côtés, se répandant sur les quais, sur les places, dans les rues, partout, et y portant les passions dont elle était animée. Mais déjà le bruit des cloches d'alarme, le retentissement du canon, l'odeur de la pou-

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dre, cette vue du sang, toujours si contagteuse, avaient propagé en tous lieux Tesprit de révolte. Tout autour de Lyon, livré* à d'irrésistibles ardeurs, on vit se soulever presgu'au mèioie instant les quartiers des Broleaux, de la Guillotiëre et de Saint-Just. Le comte Roguot, voulant empêcher la population ouvrière des Broteaux de fondre sur Lyon par le pont Morand et le pont Lafayette, fit établir une batterie sur le pont Saint-Clair. Et^ pendant que les boulets, passant par-dessus le Rhône, ravageaient ce malheureux quartier, des fabricants postés à toutes les fenêtres des maisons qui bordent le quai du Rhône, dirigeaient de là sur les Broteaux un feu continuel et meurtrier. La lutte, au reste, était devenue générale. La ville était couverte de barricades. Tous les postes avaient été désarmés Tun après Fautre ; dans la galerie de l'Argue, un républicain, Drigeard-Desgarnier, avait distribué gratuitement au peuple les fusils de chasse de son magasin ; trois boutiques d'armuriers avaient été enfoncées ; une partie de la garde nationale s'était rangée du côté des insurgés et les avait munis de cartouches ; enfin , les ouvriers qui avaient commencé le combat avec des bâtons, ne se battaient plus qu'avec des fusils. Au Jardin des Plantes, une poignée d'insurgés repoussa plusieurs compagnies. Une bande de femmes et d'enfants força la caserne du Bon-Pasteur, et les troupes ne se maintenaient qu'avec peine dans la rue de l'Annonciade, dominée par la place Rouville et par la maison Brunet, dont les insurgés s'étaient rendus maîtres.

Cependant, Lacombe, homme résolu et très-influent dans les faubourgs, se dirigeait vers le pont Lafayette, à la tête d'une colonne nombreuse, composée des habitants de Saint-Georges. Avant d'y arriver, il y envoya des parlementaires qui furent reçus à coups de fusil. Il se disposait à l'attaque, lorsqu'on vint lui apprendre que les soldats de la ligne casernes aux Carmes-Déchaussés menaçaient de prendre sa troupe par derrière. Il change aussitôt de dessein, court à

la caserne, s'en empare, et se dirige vers la place des Célestins, où déjà s'était formé un rassemblement tumultueux. Là se trouvait un jeune homme intrépide, Michel- Ange Périer. Il portait la décoration de juillet à sa boutonnière. A la vue de ce signe auquel se liaient tant de souvenirs, on entoure Périer avec enthousiasme, on l'embrasse, et un ouvrier lui présente une carabine en disant: (( Vous avez combattu en juillet pour la (( cause du peuple : eh bien ! vous combât- « trez encore aujourd'hui pour cette cause. » Michel-Ange Périer prend vivement la carabine et répond: « Oui, mes amis, encore « aujourd'hui je défendrai la cause du peu- « pie ; c'est la vôtre, c'est la mienne, c'est a celle de tous. Vive la république ! » Vive la république ! répétèrent avec force un grand nombre de voix. Et le cortège se mit en marche vers l'Hôtel-de-Ville.

Ainsi, par la nature même des choses, la politique avait pris place dans l'insurrection, qui, à partir de ce moment, présenta un double caractère. Mais, pour renverser un Pouvoir qui avait ses racines dans la bourgeoisie, toute puissante alors, il eût fallu des idées, machines de guerre plus formidables que les canons.

Arrivé au coin de la rue Neuve, la colonne partie de la place des Célestins se trouva face à face avec un détachement de la ligne, stationné sur la place du Plâtre. Le chemin le plus court pour arriver à l'Hôtel-de-Ville était la rue Sirène. Mais s'y engager, c'était provoquer un affreux carnage. Michel-Ange Périer s'avança vers l'officier qui commandait le détachement, et revenant vers les siens, il monta sur une barricade et les engagea énergiquement à éviter une effusion de sang inutile. La colonne prit alors la rue Neuve et alla déboucher sur le quai de Retz. Des balles pleuvaient sur elle de chaque fenêtre; des dragons arrivaient au grand galop. Ils furent reçus à coups de fusil; mais la colonne s'étant rompue pour leur ouvrir passage, plusieurs de ceux qui la composaient se précipitèrent en désordre dans une petite promenade plantée d'arbres,

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et séparée du quai par un parapet. On combattit sur ce point et tout le long du Rhône avec un acharnement extrême. Du pont Morand où il s'était placé, un nègre, nommé Stanislas^ abattait un dragon ou un artilleur presqu'à chaque coup qu'il tirait, et sa joie éclatait aussitôt en gestes expressifs et en cris sauvages. Un coup de feu renversa Michel-Ange Périer au moment oii, sur le quai, et un genou en terre, il ajustait un garde national posté à une fenêtre. Péclet, son ami, reçut deux balles dans le bras. On les emporta tout sanglants. L'insurrection perdait en eux les seuls hommes qui pussent, au moins pour quelques jours, lui imprimer une direction politique.

Déjà, du reste, la victoire se déclarait partout pour les ouvriers. La plupart des gardes nationaux sur qui les fabricants avaient compté se retiraient frappés de découragement et de stupeur. Quant aux soldats de ligne, ils opposaient aux insurgés une résistance molle et indécise. Encore tout pleins des souvenirs de 1830, ils mettaient en usage contre les libéraux les leçons que les libéraux leur avaient données. On avait dit aux soldats de 1830 que verser le sang des citoyens était le plus grand des crimes ; on avait battu des mains à la défection du 50* de ligne, le 39 juillet. Les soldats en 1831 pouvaient-ils avoir oublié tout cela ? Ils pensèrent que si le* peuple parisien avait eu raison de se soulever en 1830 pour le maintien d'une Charte qui ne le regardait pas, le peuple lyonnais avait bien plus raison encore de se soulever en 1831 pour le maintien d'un tarif qui l'empêchait de motirir de faim. Aussi la cause des ouvriers trouva-tdie dans les troupes elles-mêmes une sympathie secrète qui favorisa le triomphe de l'insurrection.

A sept heures du soir, tout était fini. Ne pouvant plus se maintenir à la poudrière de Serin qu'il avait défendue pendant toute la journée au moyen de deux pièces de canons, le capitaine Peloux encloua ses deux pièces, fit jeter dans la Saône une grande quantité de poudre et battit en retraite. Enfin, aux

approches de la nuit, les troupes se trouvaient refoulées sur la place des Terreaux, et l'autorité n'occupait plus à Lyon qu'un seul point où on la cernait de toutes parts, l'Hôtelde-Yille. Dans cette extrémité, le comte Roguety le préfet et les représentants de la municipalité lyonnaise tinrent conseil. La retraite fut décidée. H était minuit. On entendait encore le mugissement de la ville soulevée; et, sur divers points, les corpsde-garde et les pavillons de l'octroi auxquels on avait mis le feu pendant le combat, achevaient debrôler dans les ténèbres. On rédigea la déclaration suivante :

« Aujourd*hui, vingt-deux novembre mil huit cent trenteun, à minuit, •

« Les autorités soussignées étani réunies à THÔtel-de- Ville; présents le lieutenant-général comte Rognet, commandant supérieur des 7* et 19* divisions militaires; de Flenry, maréchal-de-^amp du génie; vicomte de Saint- Génies, maréchal-de-camp, commandant le département du Rhône; Bouvier-Dumolard, conseiller d'Étnt, préfet du Rhône; Duplan, procureur général près la cour royale; de Boisset, premier adjoint faisant fonctions de maire; Gros, aejoint de la mairie; Gautier, conseiller municipal, faisant fonctions d'adjoint;

u Considérant qu'après deux jours de combats opiniAtres, dans lesquels trop de sang français a malheureusement coulé, la troupe de ligne a été refoulée sur THÔtel-de- Ville où elle est cernée par une multitude immense en armes ; que cette troupe, fatiguée, ayant éprouvé des pertes considérables, dépourvue de munitions et de vivres qu'il est devenu impossible de lui procurer, parait disposée, d'après la déclaration de ses chefs, à ne pas continuer une inutile résistance ; que plusieurs postes importants même ont paasé dans les rangs des assaillants ;

« Que la garde nationale, forte de quinze mille hommes, n'en présente plus que cent sous les armes ; que, dans cette position extrême, MM. les généraux reconnaissent imanimf'ment qu'ils essaieraient en vain de continuer la défense de THÔtel-de- Ville;

« Que cette défense prolongée aurait les infailibles résultats de porter les assaillants an dernier degré de Texaspération et d'exposer les assiégés et la ville entière aux plus déplorables catastrophes ;

tt Après en avoir mûrement délibéré dans plusieurs séances, reconnaissent à l'unanimité,

M Que, pour arrêter reffusion du sang et prévenir le sac de la ville, le seul parti à prendre dans cette grave circonstance, est de quitter la position de THôtêl-de- Ville pour en occuper une plus avantageuse en dehors desmui-s, de manière à conserver des rapports avec les autorités locales; le conseil émet le vœu, également à l'unanimité, que M. le préfet reste à son poste.

tt Fait en séance, à l'Hôtel-de- Ville, en double minute.

« Signé: Dumolard, comte Roocbt, vicomte Saint-Gknibs, Flbury, Duplan, Boissbt, Gros, Gautier.

On donna donc le signal de la retraite. Le général Roguet, qui était fort soufTrant, fut hissé sur son cheval à force de bras. Les

troupes qa il commandait se composaient du 66' et de plusieurs bataillons du 40* et du 13'. Suivaient quelques détachements de la garde nationale, traînant après eux des pièces de canon. Un poste d'ouvriers était établie la barrière Saint-Clair, sur le chemin des troupes en retraite. En approchant de cette barrière, et au premier sifflement des balles, le général Roguet dit à ceux qui raccompagnaient: « Voilà que je respire; « Todeur de la poudre me rend à la vie ; je « suis bien mieux ici que dans les salons de « THôtel-de-Ville. » Puis il donna Tordre d'enfoncer les barricades à coups de canon. La nuit était sereine, et la lune faisait étinceler le fer des baïonnettes. Toutes les cloches sonnaient. Le cri aiix armes! répété de bouche en bouche le long des faubourgs, y produisit comme un sdudain embrasement. Les fenêtres se garnirent d'insurgés. Forcés de ramper sous le feu des assaillants, à travers d'innombrables barricades que l'artillerie ne suffisait pas à renverser, les troupes arrivèrent enfin à Montessuy, attristées, haletantes, traînant leurs canons et portant leurs blessés. Le général Fleury avait reçu une balle, et vu tomber à ses pieds son aidede-camp mortellement frappé. La lutte fut sanglante dans ce faubourg, mais la guerre civile venait d'y atteindre ses dernières victimes, et d'y pousser son dernier cri.

Cependant, l'autorité qui avait son siège à l'Hôtel-de-Ville, hésitait épouvantée. Autour du quartier des Terreaux s'élevait une rumeur orageuse. Le préfet et les membres de la municipalité lyonnaise résolurent de se retirer, à leur tour, et de se rendre à rhôtel de la préfecture où ils rédigèrent la déclaration suivante, qui n'a jamais été publiée, et qui était comme le testament du pouvoir à l'agonie :

u Cejourd'hui mercredi , vingt- trois novembre mil huit cent trente-un, deux heures du matin;

u Nous, soussignés, réunis à Thôtel de la préfecture, déclarons et certifions les faits suivants :

« V* Qu*à la suite des événements funestes qui ont eu lieu dans la ville pendant les journées des 21 et 22 de ce mois, toutes les forces militaires de toute arme, celles de la gendarmerie et de la garde nationale, sous le commandement du lieutenant-général comte Roguet, ont été for-

cées, afin d'éviter reffusion du sang et les horreurs de la guerre civile, d'évacuer à deux heures THôtel-de- Ville, Tarsenal et la poudrière, positions qu'elles occupaient encore, et de se retirer hors de la ville par le lauhourg Saint-Clair;

« 2^ Que, nous ci-dessus dénommés, avons été contraints également de laisser occuper le poste de THôtel-de- Ville par les troupes de Tinsurrection qui étaient maîtresses sur tous le? points ;

« 3** Qu*en ce moment, la désorganisation la plus complète régne dans la ville, que Tinsurrection domine tous les pouvoirs, et que les lois, les magistrats sont sans force.

« Fait à l'Hôtel de la préfecture, les heure, jour et an susdits.

« Signé : Dumolard, Boisset, E. Gautikr,

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