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DUPLAN

Les signataires de cette triste déclaration n'avaient pas plutôt abandonné THôtel-de- Ville, que les insurgés s'y présentèrent. Les portes leur en furent ouvertes par l'acteur Quériau; quelques aventuriers s'y établirent avec quelques chefs de section, sous le titre d'état-major provisoire. Le gouvernement de Lyon se trouva alors partagé entre Lachapelle, Frédéric, Charpentier, chefs des ouvriers et Pérénon, Rosset, Garnier, Dervieux, Fiihol, hommes que la population ouvrière ne connaissait pas, mais qui prenaient dans la victoire du peuple la place qui appartient, aux jours de trouble, à quiconque est audacieux.

Qu'allait faire ce pouvoir insurrectionnel? Lachapelle, Frédéric et Charpentier, n'avaient guère vu dans la lutte qu'une question de tarif. Pérénon, Rosset^ Garnier, Dervieux, Fiihol, n'y avaient vu, de leur c6té, qu'une forte secousse politique. Ceuxlà voulaient que le sort matériel du peuple fût amélioré; ceux-ci, que la monarchie fit place à la république. Quant à Tinfluence que le changement de pouvoir peut exefcer sur l'ordre des combinaisons sociales, personne alors ne s'en rendait compte. Pérénon appartenait par ses croyances à la cause du principe qui avait succombé en juillet 1830. Rosset était un vieillard à qui l'habitude des conspirations avait donné une sorte d'énergie fébrile que l'âge n'avait pas eu la puissance d'amortir. Garnier n'avait pas de religion politique. Dervieux et Fiihol étaient des esprits effervescents et sans portée. Voilà pourtant dans quelles mains la

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fortune plaçait les destinées de Finsurrection lyonnaise.

Le peuple, pour qui obéir est la plus forte de toutes les nécessités, le peuple fut frappé de stupéfaction dès qu'il se vit sans maîtres. Il eut peur de sa propre souveraineté, et ne songea plus dès lors qu'à relever ceux qu'il avait abattus, pour leur rendre une autorité dont il ne pouvait porter le fardeau.

L'adjoint du maire, M. Boisset, étant retourné de bonne iieure àTHôtel-de-Ville, M. Gautier et le commissaire central, M. Prat, ne tardèrent pas à s'y rendre. De son côté, M. Bouvier-Dumolard comprit que le meilleur moyen d'arracher aux ouvriers les fruits de leur victoire était de les y employer eux-mêmes. Il envoya chercher Lacombe au milieu de la nuit. Au moment où l'envoyé du préfet arriva, Lacombe était à la tête d'une bande d'hommes armés et assiégeait le poste de l'arsenal. Il répondit qu'il n'irait à la préfecture qu'après la prise du poste, et il tint parole. M. Dumolard reçut ce chef d'insurgés avec de grands témoignages d'estime et de confiance; il flatta sa vanité^ et n'eut pas de peine à prendre sur lui l'ascendant que donnent sur une &me façonnée à Tobéissancc, l'habitude du commandement et le prestige de l'autorité, même vaincue.

Lacombe fut nommé par le préfet gouverneur de l'Hôtel-de-Ville; et, enivré Je ses nouvelles grandeurs, il s'y rendit, non pour diriger Tinsurrection , mais pour la contenir.

De la part de Lachapelle, de Frédéric et de. Charpentier, la résistance ne pouvait pas être bien vive; mais Pérénon et Garnier n'étaient pas disposés à perdre le pouvoir qu'ils avaient reçu du hasard et de leur audace. Ils composèrent et firent publier, avec l'approbation de Rosse t, de Dervieux et de Filhol, une proclamation violente, mais qui portait la trace des opinions légitimistes de Pérénon ; elle fut affichée sur tous les murs de la ville. Pour lui donner plus de poids, les auteurs l'avaient fait suivre de ces noms connus et aimés de la

population ouvrière : Lacombe^ Lachapelle^ Frédéric^ Charpentier.

De son côté, Rosset courait chez M. Dumolard et le sommait résolument de lui remettre l'autorité. Hais M. Dumolard s'était déjà entendu avec les ouvriers les plus influents; il avait essayé la trempe de ces esprits sans culture ; et il savait déjà jusqu'où peuvent aller chez une race longtemps asservie l'étourdissement et l'embarras du triomphe. Il répondit avec fermeté.

Toutefois, de plus graves .dangers menaçaient son pouvoir. Des hommes aux vêtements déchirés, à l'œil ardent, marchaient vers l'hôtel de la préfecture. Ils y entrent et pénètrent dans les appartements du préfet, le chapeau sur la tête et le fusil à la main. Il apportaient la proclamation que Pérénon avait rédigée et denmndaient avec menaces le désarmement de la première légion.

M. Dumolard fit bonne contenance, et s'entoura aussitôt des ouvriers influents qu'il avait convoqués le matin même. Là, dans un discours à la fois véhément et pathétique, il eut l'art de leur persuader à eux, chefs naturels d'une armée de prolétaires, victorieuse et encore frémissante, que des institutions politiques sous l'empire desquelles rien ne les protégeait contre la faim, méritaient néanmoins tout leur respect et tout leur amour. Ils crurent cela, sans doute; car ils signèrent à l'instant même la protestation suivante» témoignage immortel de l'imprévoyance et delà légèreté des peuples:

« Lyonnais I

« Nous, soussignés, chefs de sections, protestons tous hautement contre le placard tendant à méconnaître Tauto* rite légitime, qui vient d'être publié et alfiché avec les signatures de Laoomhey syndic; Charpentier^ Frédéric^ Lachapelle.

« Nous invitons tous les bons ouvriers à se réunir à nous, ainsi que toutes les classes de la société qui sont amies d^ la paix et de Tuiiion qui doit exister entre tous lea vrais Français.

« Lyon, le 23 novembre 1831.

« Signé : Rovbrdino, Bouvbry, Falconnbt, Blanchet, Bbrtbblibr, Biollay, Garuibr, BoNARD, Labory, Brbt, B. Jacob, CuARNiEa, NiBL, Buffarj), Fioaud, Farobt.

Les efforts du préfet étaient, d'ailleurs, merveilleusement secondés par l'action de

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l'autorité muaicipale. MM. Boisset et Gautier s'étaient de bonne heure établis à THâtel-de-Ville, pour y faire peu à peu accepter leur influence. Adroits courtisans d'une souveraineté qu'ils ne caressaient que pour la détruire, ils fraternisaient avec les ouvriers,

et n'épargnaient rien pour désigner à leurs soupçons les hommes politiques qui prétendaient au partage du pouvoir insurrectionnel, lis disaient qu'il était au moins étrange que PérénoQ et ses complices eussent placé au bas d'une protestation factieuse la signa-

ture de braves et loyaux ouvriers, sur lesquels on appelait ainsi, dans un intérêt égoïste, un bl&me flétrissant, et peut-être d'inexorables vengeances ; qu'il y avait là tout à la fois un faux et une trahison, et que les signataires se devaient de protester avec vigueur.

Animés par ces discours, Lacombe, Frédéric, Charpentier, Lachapelle se plaignirent, en effet, avec beaucoup d*amertume, de Tusage qu'on avait fait de leurs noms, et des débats orageux s'élevèi:ént dans THôtelde- Ville. Vers la fin du jour, un affreux désordre y régnait. Rosset, qui était allé chercher des partisans, s'y présente tout à coup à la tête d'une bande d'hommes armés. Il . éclate en menaces contre l'ancienne autorité municipale, que représentait seul en ce moment M. Etienne Gautier. Puis, s'adressant aux chefs des ouvriers, il leur reproche d'abandonner la cause du peuple qui leur était confiée. Le maire et le préfet ne sont plus rien, s'écrie Dervieux à son tour : le peuple seul commande aujourd'hui : il a droit de choisir ses chefs. Debout sur un fauteuil, M. Etienne Gautier cherchait à dominer cette scène tumultueuse, et adjurait la foule de rester 'fidèle à l'autorité légale, lorsque Filhol s'élance le visage enflammé et le pistolet à la matn, menaçant Lacombe de lui brûler la cervelle. Le moment était décisif ; mais, les hommes qui aspiraient à diriger lé mouvement politique n'avaient pour jouer ce rôle ni une consistance assez grande ni une intelligence assez élevée. Peu connu? des ouvriers, ils parlaient un langage nouveau que sa violence seule aurait pu faire agréer de lafoule^ sans les préventions qu'on avait habilement répandues parmi elle, par l'intermédiaire même des chefs de l'insurrection. Rosset, Filhol et Dervieux, échouèrent donc complètement dans leurs efforts. Ils se retirèrent la rage dans le cœur, et Dervieux, en quittant l'Hôtel-de- Ville, dit amèrement à la foule : « Malheureux ! vous ne « voulez pas nous entendre : vous vous en K repentirez; mais il ne sera plus temps ! » Une journée avait suffi pour faire tomber le

peuple vainqueur sous l'ascendant des meneurs de la bourgeoisie vaincue.

Jamais, du reste, la ville de Lyon n'avait été mieux gardée que dans cette étonnante journée du 23 novembre. La première pensée des ouvriers, maîtres de la ville, fut de se distribuer dans les quartiers les plus opulents pour y ^maintenir l'ordre et y faire respecter les propriétés. On vit des hommes en guenilles veiller, l'arme au bras et avec une activité inquiète, aux portes de Thôtel de la Monnaie et de la recette générale ; on vit de pauvres ouvriers faire sentinelle autour des maisons d'où les fabricants étaient sortis pour les charger. Par un raffinement de générosité fort remarquable, les vainqueurs entourèrent d'une protection spéciale les riches hôtels de ceux des fabricants qui s'étai^^t montrés les plus impitoyables. On alluma cependant un grand brasier devant le café de, la Perle et devant la maison Oriol, d'où les ffibrîcants avaient tiré sur le quartier desBroteau^ pendant toute la journée du 22. Les meubles et les marchandises que ces malsons renfermaient furent précipités dans les flammes. Là se bornèrent les vengeances populaires. Mais rien ne fut dérobé, et le peuple fusilla surplace deux hommes qui s'enfuyaient avec des paquets sous le bras. Ceux des. ouvriers qui ne passèrent pas la journée à garder les propriétés des fabricants, s'employèrent à effacer les san-> glants vestiges du combat. Les uns faisaient le service d'infirmiers dans les salles de l'Hôtel-de- Ville où av^enJt été établies des ambulances ; les autres s'occupaient à faire des brancards et à transporter à l 'Hôtel-Dieu les blessés, qui bientôt s'y trouvèrent réunis au nombre de trois cents ; d'autres, enfin, s'en allaient cherchant par la ville les cadavres de leurs amis disparus. Besogne poignante et qui, pour beaucoup, fut inutile, un grand nombre de victimes ayant été jetées dans les deux fleuves I

Pendant que les ouvriers se livraient à ces soins pieux, les bourgeois, revenus de leur stupeur^ songeaient au lendemain et prenaient leurs mesures. Déguisés en ouvriers,

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ils allèrent, quand la nuit fut venue, se mêler à tous les postes, de sorte que, pour se faire reconnaître et obéir^ les anciennes autorités n'eurent plus qu'à se montrer. Le soir, en effet, à la lueur des torches, M. Dumolard sortit de l'hôtel de la préfecture. Il se présenta successivement à tous les postes, suivi de quelques hommes dévoués. A chaque halte, des bourgeois en veste et en casquette venaient grossir son cortège, qui se composait de près de six cents hommes, lorsqu'il parvint à l'Hôtel-de-Ville.

A dater de ce moment, les vieilles formes imposées à cette société malade et inepte reprirent tout leur empire. L'autorité continua néanmoins à s'adjoindre quelques ouvriers, et entr'autres, un grillageur, nommé Buisson : il fallait amuser le peuple pendant quelques jours. On ouvrit aussi une souscription en faveur des ouvriers, et plusieurs personnages importants souscrivirent pour de fortes sommes, qui ne devaient jamais être versées.

Enfin, le 3 décembre, à midi, une proclamation de la mairie anjionça l'arrivée du prince royal et du maréchal Soult. Ils entrèrent à Lyon par le faubourg de Yaise, à la tête d'une nombreuse armée qui s'avançait dans un appareil formidable, tambour battant et mèche allumée. Le maréchal Soult avait rencontré au camp 4e Reilleux, où le général Roguet était allé l'attendre, les troupes qui s'étaient trouvées à Lyon lors du soulèvement du peuple. Ministre de Louis-Philippe, devenu roi parce qu'en 1830 les troupes de Charles X avaient refusé de tirer sur le peuple, le maréchal Soult reprocha durement aux soldats du général Roguet la mollesse de leur résistance. Les soldats l'écoutaient avec étonnement.

A Lyon, il déploya une sévérité plus menaçante encore. Le désarmement des ouvriers fut opéré) la garde nationale licencée, la ville de Lyon traitée en ville conquise. Et, comme pour faire sentir au pjBuple, jusqu'à quel point on méconnaissait tout ce qu'il y avait eu de louable dans sa générosité et de rassurant dans son abdication volon-

taire^ on mit à Lyon une garnison de vingtmille hommes, et on y entoura peu à peu la Croix-Rousse d'une ceinture de forts hérisrés de canons.

Il n'y avait plus de raison pour que le tarif fût exécuté ! Non content de lui refuser sa sanction, le gouvernement destitua H. Dumolard pour la part qu'il avait prise à cet acte de justice, oubliant ainsi les incontestables services que ce préfet avait rendus à la cause du roi. H. Pumolard était malade quand le prince royal fit son entrée à Lyon. Le 6 décembre, il lui fut enjoint par le maréchal Soult de quitter la ville, dât-il n'aller qu'à deux lieues pour y attendre (Têtre en meilleur état de santé. Il sortit donc de cette cité qu'il avait conservée à TautoriLé royale, chassé comme un malfaiteur, le corps souffrant, l'âme ulcérée, dans une saison rigoureuse, et« ainsi qu'il Ta écrit lui-même, laissant dans Tabandon une famille consternée, composée de trois générations de femmes, dont une mère de 82 ans et des enfants en bas âge. Il avait pris part à la fixation du tarif!

La nouvelle de l'insurrection lyonnaise n'avait pas tardé à se répandre dans toute la France, qu'elle remplit de tristesse et d'anxiété. Ce n'était, en effet, ni au nom d'Henri V ou de Napoléon II, ni pour le compte de la République, que les ouvriers de Lyon s'étaient soulevés. L'insurrection, cette fois, avait un caractère et une portée bien autrement formidables. Car c'était la démonstration sanglante des vices économiques du régime industriel inauguré en 1789 ; c'était la révélation de tout ce que renferme de lâche et d'hypocrite cette prétendue liberté des transactions qui laisse le pauvre à la merci du riche, et promet une victoire aisée à la cupidité qui sait attendre sur la faim qui n'attend pas. Vivre en traînaillant ou mourir en combattant ! Jamais plus déchirante et plus terrible devise n'avait été écrite sur un étendard, à la veille d'un combat; elle montrait dans Tinsurrection des infortunés ouvriers de la Croix- Rousse, une véritable guerre servile; et, à

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la puissance que venaieul de déployer ces esclaves des temps modernes, esclaves auxquels pourtant avait manqué un Spartacus, il était facile de deviner quelles tempêtes le 19* siècle portait dans ses flancs.

Eh bien ! tel était l'aveuglement, telle était î'igDOrance des hommes placés alors à la tète de la société, qu'ils furent rassurés et satisfaits en apprenant que l'insurrection n'était point politique. « Ce n'est rien, s'é- « crièrent à l'envi tous. les organes dugou- « vemement, c'est une simple lutte entre « les fabricants et les ouvriers. » Et le Journal des Débats publia ces lignes sauvages : « Assuré de la paix au-dehors, entouré d'une H puissante armée réunie sous le drapeau « tricolore, le gouvernement ne peut craio- « dre d'autres conséquences de la révolte K que des malheurs particuliers, bien fuff nestes sans doute, mats qui seront abi-égés « et diminués par la rigueur de la répression te légale. »

M. Casimir Pérîer, de son côté, en rendant compte à la Chambre de tant de désastres^ déclara que les « évèoements étaient « graves, mais que les mesures ordonnées « par le gouvernement y répondraient par « leur force, parleur rapidité, par leur ente semble*. »

Quant à la Chambre, elle crut assez faire pour la guérison du mal immense dont l'insurrectioQ lyonnaise était le symptôme, en présentant au roi, sur la proposition de M. Augustin Giraud, une adresse ainsi conçue :

■ Sir«,noiIi *TOQ*«Dl«nduBVecreconnaUs«j)cs, «amiin* temps ^'»eo donleiir, le* communications frinchea et complèlta qae ddiu ont apporléai les miniitras de Votre Majesté, (ar les (roubles qui ont édalé dans la vill« de Lj^on. rfooB applaudissons an patriotiqne élan qui a porté le prince votre fi 11 i se préMnter au milieu des Françaû dont la aang coule, pour arrêter l'effUsioa. Nous nons em< preiwms d'exposer à V. H. le veen unanime des députés de la France, pour que son gouvernement oppose h ces déplorables eieis tonte la puissance des lois. La «Areté des personnes a été Tiolemment attaquée; la propriété a été menacée dans son principe; U liberté da l'industne a ' été menacée de destruction ; la Toix des magistrats n'a pas été écoutée. U Tant que da teU atlentata soient énergiquement réprimés. La France entière est blessée par cette

1, Séance du S5 noTembra 1831.

atteinte portée aux droits de tous dans la personne de quelques citoyens : elle leur doit une éclatants protection. Les mesures déjà prises par le gouvemement de Voire Majesté noua donnent la confiance que le retour de Tordra ne se fera pas longtemps attendre. La ferme union des gardes nationales et des troupes de ligne rassure tous lea bons citoyens. Votre Hajesté peut compter sur l'harmonie des Pouvoirs. Nous sommes heureux. Sire, de vous offrir au nom de la France le concours de ses députés pour rétablir la paix partout où elle serait troublée, étouffer tous les germes d'anarchie, affermir les principes sacrés snr lesquels repose l'existence même de la nation, maintenir r<euvre glorieuse de la révolution de juillet, et assurer partout force et justice à la loi. ■

Une adresse à peu près semblable fut votée par la Chambre des pairs. Et le roi.

Croix de Juillet.

de la sorte, eut occasion d'exprimer la joie quelui causait l'union des Pouvoirs !

Ainsi, des canonspourremédier aux maux de la concurrence; des forteresses pour réduire une foule de malheureux offrant leur travail sans autre condition que de ne pas mourir de faim ; des soldats, pauvres armés

pour contenir des pauvres sans armes

ministres, députés, pairs de France, ne pa< raissaient pas connaître de meilleurs moyens de gouvernement.

L'Opposition elle-même parla, dans ces circonstances funestes, comme si à ses yeiix,

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rétablissement de Tordre n'eût été qu'une affaire de gendarmerie. Dans les violents^ débats auxquels Tinsurrection donna naissance au sein du Parlement, il ne fut question ni de la fixation d'un minimum de salaire, ni de la nécessité de faire intervenir l'Ltat dans les choses de l'industrie, ni de modifications à apporter au régime oppresseur du laissez-faire^ ni, en un mot, de procédés scientifiques propres à prévenir, ne fût-ee que provisoirement, le réveil d'une lutte à jamais lamentable. Non, M. Mauguin demanda que les épithètes franches et complètes fussent rayées de l'adresse; H. Casimir Périer demanda le contraire. M. Casimir Périer appela injurieusement M. Mauguin un individu; H. Mauguin mit en relief l'impertinence de M. Casimir Périer. Làdessus il se fit un grand tumulte ; il y eut un grand scandale ; toutes les passions do parti se heurtèrent dans une confuse mêlée. Puis, à un mois de là, le président du Con-

seil vint dresser à la tribune l'acte d'actusation du préfet du Rhône, lequel, pâle de colère^ saisit le moment où le président du Conseil sortait de la salle des délibérations, pour le menacer et lui donner les plus humiliants démentis. Ce fut tout.

Le gouvernement, d'ailleurs, avait à cette époque d'autres sujetsde préoccupation. Le jour approchait où la liste civile allait être fixée pour toute la durée du nouveau règne, et l'on faisait courir dans le public la liste des dépenses royales jugées nécessaires par les ministres. Cette liste portait au chiffre de dix-huit millions le tribut annuel que la royauté devait lever sur le peuple.

Les ouvriers de Lyon une fois réduits à se renfermer silencieusement dans leur misère et dans leurs angoisses, les amis de Tordre triomphèrent. La retraite du peuple sur le Mont-Aventin avait eu du moins pour résultat Tétablissement des tribuns.

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Tableau de la Société : vices du régime industnel. — Désordre moral, anarchie dans la constitution du Pouvoir. — Tentatives d'innovation. — Origine du Saint-Simonisme; son caractère; sa physionomie; son influence; son histoire jusqu'à la séparation de MM. Bazard et Enfantin.

C'est la. véritable histoire de notre siècle queThistoire de ses idées. Les menées de la diplomatie, les intrigues des Cours, les bruyants débats, les luttes de la place publique, tout cela n'est que l'agitation des sociétés. Leur vie est ailleurs. Elle est dans le développement mystérieux des tendances générales, elle est dans cette sourde élaboration de doctrines qui prépare les révolutions. Car il y a toujours une cause profonde à tant d'événements qui, lorsqu'ils éclatent, nous paraissent nés de l'occasion ou du hasard.

L'insurrection de Lyon avait pris les ministres au dépourvu. Esclaves de la routine politique, incapables d'initiative, étrangers au mouvement intellectuel qui se faisait autour d'eux, accoutumés enfin à ne voir l'existence de la société que dans les frivoles querelles où se dépensait toute leur ardeur, les ministres cessèrent de comprendre la portée du soulèvement des tisseurs le jour, où l'on cessa d'en entendre le bruit. Mais, au-dessous de ce Pouvoir si obstinément retranché dans son imprévoyance et son égoïsme, des hommes pleins d'intelligence et de hardiesse étudiaient les problèmes qu'illaissait sans solution, s'emparaient du rôle qu'il dédaignait dans son impuissance et cherchaient à gouverner par la pensée une nation qu'il ne savait, lui, gouverner que par des soldats.

Or, jamais société n'avait été plus remplie de désordres que celle qu*abandonnaient ainsi au hasard les hommes chargés officiellement de la conduire.

Lutte des producteurs entre eux pour la

conquête du marché, des travailleurs entre eux pour la conquête de l'emploi, du fabricant contre l'ouvrier pour la fixation du salaire ; lutte du ;>auvre contre la machine destinée à le faire mourir de faim en le remplaçant : tel était, sous le nom de concurrence, le fait caractéristique de la situation envisagée au point de vue industriel. Aussi, que de désastres! Les gros capitaux donnant la victoire dans les guerres industrielles, comme les gros bataillons dans les autres guerres, et le laissez-fàire aboutissant de la sorte aux plus odieux monopoles; les grandes exploitations ruinant les petites, le commerce en grand ruinant le petit commerce ; l'usure s'emparant peu à peu du sol, féodalité moderne pire que l'ancienne ; et la propriété foncière grevée de plus d'un milliard; les artisans, qui s'appartiennent, faisant place aux ouvriers, qui ne s'appartiennent pas ; les capitaux s'engouffrant, sous l'impulsion d'une avidité honteuse, dans les placements aventureux ; tous les intérêts armés les uns contre les autres : les propriétaires de vignes contre les propriétaires de bois, les fabricants de sucre de betteraves contre les colonies, les ports de mer contre les fabriques de l'intérieur, les provinces du Midi contre celles du Nord, Bordeaux contre Paris : ici, des marchés qui s'engorgent, désespoir du capitaliste; là, des ateliers qui se ferment, désespoir de l'homme de main-d'œuvre ; le commerce de* venu un trafic de ruses permises et de men* songes convenus ; la nation marchant à la reconstitution de la propriété féodale par

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Tusure, et à rétablissement d'une oligarchie financière parle crédit; toutes les découvertes de la science transformées en moyens d'oppression, toutes les conquêtes du génie de Thomme sur la nature transformées en armes de combat, et la tyrannie multipliée en quelque sorte par le progrès même ; le prolétaire, valet d'une manivelle, ou, en cas de crise, cherchant son pain entre la révolte et Taumône ; le père du pauvre allant, à soixante ans mourir àThôpital, et la fille du pauvre, forcée de se prostituer à seize ans pour vivre, et le fils du pauvre réduit à respirer, à sept ans, Tair empesté des filatures pour ajouter au salaire de la famille ; la couche du journalier, imprévoyant par misère, devenue horriblement féconde, et le pro^tariat menaçant le royaume d'une inondation de mendiants. Voilà quel tableau présentait alors la société.

D'un autre côté, plus de croyances communes, nul attachement aux traditions, l'esprit d'examen, niant toute chose sans rien affirmer, et pour religion l'amour du gain. La nation étant ainsi tournée au mercantilisme, il était naturel qu'on y fit du mariage une spéculation, un objet de négoce, une manière d'entreprise industrielle, un moyen d'achalandage pour quelque boutique. Et comme le mariage, quoique contracté de cette façon hideuse, avait été déclaré indissoluble parla loi, la faculté du divorce était, à Paris et dans les grandes villes, suppléée presque toujours par l'adultère. Aux désordres nés, dans la famille, de la fragilit4 du lien conjugal, se joignaient les scandaleux débats qu'enfante la cupidité entretenue parle désir d'hériter; et chaque jour les feuillesjudiciaires étalaientaux yeux du public le triste spectacle de frères se disputant par lambeaux l'héritage paternel, ou même de fils s'armant contre leur mère, devant des juges à qui l'habitude de ces odieuses luttes avait fini -par en masquer l'horreur. Au sein des classes laborieuses, la dissolution de la famille avait une origine différente, mais un caractère encore plus déplorable. Dans le registre delà prostitution.

la misère figurait comme l'aliment principal delà débauche. Le mariage étant, pour le prolétaire, un accroissement de charges et le libertinage un étourdissement de la douleur, la pauvreté ne faisait que s'accoupler avec la pauvreté ; de sorte qu'on était dans une voie où la misère engendrait le concubinage et le concubinage l'infauticide. Autre calamité : s'il arrivait au pauvre de se marier, il était bientôt forcé de ne chercher dans la paternité qu'un supplément de salaire, et d'envoyer dans des manufactures où la santé du corps se perd par l'excès du travail, et la santé de l'âme par le contact des sexes, ses enfants àpeine arrivés à l'âge où l'on a le plus besoin d'air, de inouvement et de liberté. Aussi voyait-on se presser chaque jour, dès cinq heures du matin, à l'entrée de toute filature, une foule de malheureux enfants, pâles, chétifs, rabougris, à l'œil terne, aux joues livides, et marchant le dos voûté comme des vieillards. Car le régime social, fondé sur la concurrence, se montrait à ce point cruel et insensé qu'il avait pour effet, non-seulement d'étouffer l'intelligence des fils du pauvre et de dépraver leur cœur, mais encore de tarir ou d'emprisonner en eux les sources de la vie. Et le moment approchait où M. Charles Dupin viendrait faire à la tribune de la Chambre des pairs cette déclaration solennelle : « Sur 10,000 jeunes gens appelés au « service de la guerre, les dix départements (c les plus fnanufacturiers de France en « présentent 8,980 infirmes ou difformes, « tandis que les départements agricoles n'en « présentent que 4,029. » Il est inutile d'ajouter que, dans une société où une oppression semblable était possible, la charité n'était qu'un mot et la religion qu'un souvenir.

Et le mal était dans le Pouvoir aussi bien que dans la société. La royauté, autorité héréditaire que menaçait sans cesse une autorité élective, s'absorbait forcément et tout entière dans le soin de sa défense. La Chambre des pairs, soumise à la nomination royale, ne comptait plus dans le mécanisme constitutionnel que comme superfétation ou

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comme embarras. La Chambre des députés était condamnée à vivre sans initiative: d*abordf parce que représentant une seule classe, la classe dominante, elle ne pouvait avoir le désir de jréformer les abus dont ellemême profitait ; ensuite, parce que composée en partie de fonctionnaires, elle se traînait sous la dépendance des ministres, auxquels une distribution corruptrice des emplois asservissait la majorité.

Ainsi, et pour résumer la situation sous ses trois aspects principaux: dans Tordre social, la concurrence ; dans Tordre moral, le scepticisme ; dans Tordre politique, Tanarchie; tels étaient les traits caractéristiques du règne de la bourgeoisie en

France .

D'aussi grands maux appelaient d'énergiques remèdes: on n'avait su en trouver aucun qui ne fût une aggravation du mal.

On établissait des tours pour empêcher les mères de tuer Tenfant qu'elles ne pouvaient nourrir; mais les tours devenaient un encou • ragement à la débauche, et le nombre des enfants trouvés qui, le l**^ janvier 1784, n'avait été que de 40,000, s'élevait en 1834 à 130,000.

On construisait des pénitenciers pour y apprendre la vertu à ceux qui avaient reçu de la misère Téducation du crime; mais c'était un système bien imprévoyant que celui qui montrait au criminel une sollicitude sur laquelle le pauvre n'avait pas droit décompter, que celui qui attendait le meurtre avant de moraliser le meurtrier, que celui qui à deux pas de Tatelier où il laissait les enfants se corrompre, élevait la prison où devaient être catéchisés des scélérats en cheveux blancs.

On fondait des caisses d'épargne pour solliciter l'ouvrier à l'économie ; mais dans un milieu où la première de toutes les maximes était celle-ci: « chacun pour soi, chacun u chez soi, » l'institution des caisses d'épargne n'était bonne qu'à rendre le pauvre égoïste, qu à briser dans le peuple ce lien sacré que noue entre les êtres qui souffrent la communauté des souffrances. Il y avait,

d'ailleurs, quelque chose de dérisoire à recommander au travailleur des économies que lui interdisait fatalement sa misère. Au 31 décembre 1830, sur 163,196 livrets, 74,835 appartenaient à des déposants nonouvriers, et, pour la plupart, domestiques.

On promettait à la banque de France le renouvellement de son privilège ; mais cette banque, qui prélevait sur la production de» bénéfices exorbitants, n'acceptait pas le papier du pauvre ; elle forçait le petit commerçant à traverser, pour arriver jusqu'à elle, les hideux réduits de Tusure; elle ne justifiait enfin que par l'appui qu'elle prêtait aux plus forts contrôles plus faibles, Tavare. jouissance du plus précieux des monopoles.

De ce triste état de choses devaient naturellement sortir des tentatives d'innovation. C'est ce qui arriva.

Nous exposerons plus tard, et au moment où elle fut manifestée avec éclat, la théorie qu'élaborait déjà depuis longtemps, dan»

l'ombre et la solitude, Charles Fourier, homme de génie qui devait mourir pauvre et ignoré. Mais à Tépoque où nous sommes arrivé, les idées de ce penseur persévérant n'étaient connues que d'un fort petit nombre d'adeptes ; et la scène était occupée tout entière par Técole saint-simonienne.

Il fut donné à cette école de réhabiliter le principe d'autorité, au milieu des triomphes du libéralisme ; de proclamer la nécessité d'une religion sociale, alors que la loi ellemême était devenue athée; de demander Torganisation de Tindustrie et l'association des intérêts, au plus fort des succès mensongers de la concurrence. Avec une intrépidité sans égale, avec une vigueur soutenue par un talent élevé et de fortes études, cette école mit à nu toutes les plaies du siècle, elle ébranla mille préjugés, elle remua des idées profondes, elle ouvrit à Tintelligence une carrière vaste et nouvelle. L'influence qu'elle exerça fut grande et dure encore. Il importe donc de dire ce que furent les sainte simoniens, ce qu'ils accomplirent, ce qu'ils apportèrent aune société troublée, de vérités ou d'erreurs, et à quelle source furent

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Vn« d« la cathidrala de Lyon.

puisées, de quelle manière se développèrent ces doctrines qui devaient être tour à tour un objet d'étonnement,de risée et de colère. Le fondateur de Técole saint- simonienne était mort depuis cinq ans lorsque la révolution de juillet éclata. Il appartenait à une des plus nobles maisons de France, il était l'héritier et du nom et des armes de ce fameux duc de Saint-Simon, l'historien du règne de Louis XIV, le dernier de nos véritables grands seigneurs; et pourtant, il venait attaquer toua les privilèges de naissance et affirmer que la guerre est impie. Car c'était un homme puissant par l'indépendance de l'esprit et l'audace du cœur. Convaincu, du reste, qu'avant de composer un codepour l'humanité, il faut avoir attentivement analysé les hommes et les choses, il passa la première moitié de sa-vieàétudier

la société sous tous ses aspects, n'hésitant devant aucune expérience, pratiquant en observateur le vice aussi bien que la vertu, tirant une leçon de chacune de ses chutes, faisant de ses folies la matière de ses études, prompt & dissiper en prodigalités calculées une fortune acquise par des spéculations, pauvre à l'excès au sortir d'une studieuse opulence, vivant d'une misérable place de copiste dans le temps mémo ou il gouvernai' le monde en pensée, sage pour quelquesuns, pour la plupart insensé, ardent jusqu'à l'exaltation, puis découragé jusqu'à l'essai du suicide, réduit enfîn à mendier, lui qui avait si souvent. réuni à sa table, pour les juger, les artistes les plus brillants et les savants les plus célèbres. Telle fut la vie de Saint-Simon: voici quels en furent les résultais inleliectucb.

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Ainsi que tous les réformaleurs, Saint- Simon partit du principe de Ja perfectibilité humaine. Mais comme Thistoirelui montrait l'humanité dans une perpétuelle alternative de despotisme et d'anarchie, de repos et de secousses, il distingua dans la vie des peuples deux sortes d'époques : celles oîx règne un système, bon ou mauvais, mais coordonné dans ses diverses parties et généralement accepté, et celles que caractérisent les efforts faits pour passer du régime existant à un régime nouveau. Les premières, Saint-Simon les af^eledl^poques organiqttes; aux secondes il donnait le nom c^ époques critiques. Il voyait, par exemple, une époque organique dans le paganisme jusqu'à Socrate, et une autre époque organique dang le christianisme jusqu'à Luther.

Après avoir divisé la société en travailleurs et en oisifs, avec cette conviction que l'avenir appartenait exclusivement aux premiers, Saint-Simon s'était demandé quelle était la classification la plus exacte à introduire parmi les travailleurs. X!homme^ sent, il pensé, il agit: Saint-Simon en avait conclu que tout l'ensemble du travail humain peut être fait par ceux qui parlent aux sentiments de l'humanité, par ceux qui cultivent son intelligence^ et par ceux qui mettent en œuvre «on activité. De là, trois fonctions sociales qui consistent à émouvoir les hommes, à les éclairer^ à les ennchir. De là aussi, trois classes de travailleurs: les artistes^ les savants, les industriels.

Restait à trouver le lien de ces trois ordres de fonctions sociales: la loi du progrès.

La première révolution française avait vivement frappé Saint-Simon, et il avait bien vu qu'elle n'était que la révolution de Luther continuée et agrandie. La ruine de la papauté ou, ce qui revient au même, la déchéance du pouvoir spirituel européen lui était donc apparue comme l'expression la plus générale et la plus vive de l'œuvre révolutionnaire. Or, Tunion que l'Eglise avait établie entre les peuples pouvait-elle demeurer brisée à jamais? Était-il possible que le gouvernement de l'esprit restât vacant,

sans que la marche de l'humanité fût suspendue? Un vide immense venait de se faire dans le monde: ce vide, il le fallait remplir. Mais comment? Par qui et sur quelles bases reconstituer le pouvoir spirituel?

Dans un premier ouvrage, intitulé Lettres dun habitant de Genève à ses contemporains, Saint-Simon s'adressa aux savants. Le projet qu'il proposa était d'une bizarrerie extrême ; il contenait des idées que l'auteur devait repousser plus tard, et notamment celle de l'élection: ce n'était pas encore une doctrine, c'était une ébauche. D'après ce projet, une souscription aurait été ouverte devant le tombeau de Newton. Tous auraient été appelés à souscrire, riches et pauvres, hommes et femmes, chacun selon sa fortune et son ATouloir ; et chaque souscripteur aurait nommé trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois II tlérateurs, trois peintres, trois musiciens.

Le produit de la souscription aurait été partagé entre les savants et les artistes désignés par le plus grand nombre de suffrages. Les vingt-un élus de l'humanité, réunis sous le nom de Conseil de Newton, et présidés par un mathématicien, auraient formé le gouvernement spirituel chargé de diriger vers un but commun les diverses nations du globe.

Ce projet qui n'avait de remarquable que sa singularité, n'était de nature ni à être goûté, ni à être compris. II était incomplet, d'ailleurs. Il ne créait aucune connexité permanente et nécessaire entre la science et ["industrie, entre les découvertes de l'esprit et leur application, entre la théorie et la pratique. D'un autre côté, Saint-Simon ne tarda pas à remarquer que le corps des savants n'était plus qu'un corps sans chaleur et presque sans vie, qu'en toute occasion il recevait l'impulsion au lieu de la donner; tandisque l'industrie, au contraire, grandissait avec rapidité, animait la société de son souffle, prenait en toute chose une initiative hardie, se montrait assez forte pour tenir en échec la souveraineté brutale

du glaive et contrebalancer le génie de Napoléon.

Il résolut donc de s'adresser aux industriekj et dans tous les écrits qui marquèrent cette seconde période de sa vie intellectuelle, rindustrie occupa la place que, dans ses précédents ouvrages, il avait assignée à la science. Prenant pour devise « tout par et pour l'industrie », il déclara que le temps était venu d'arracher à l'oisiveté sa couronne, que le temps était venu d'inaugurer le règne du travail. Le roi, il en faisait le chef des industriels ; il voulait que les ministres fussent tout simplement des industriels éclairés, choisis pour préparer le budget et le féconder; il demandait que l'assiette dos impôts, qui donnent le droit électoral, fût établie de manière à substituer l'influence du cnltivateur à celle du propriétaire oisif, c'est-à-dire l'homme qui paie la rente à celui qui la reçoit ; il proposait, en un mot, plusieurs moyens qui, tous, tendaient à faire passer la puissance politique, des mains du militaire, du légiste, du rentier, aux mains de l'industriel.

Ce n'était là évidemment qu'une théorie de circonstance, d'une valeur contestable, et qui ne révélait, après tout, que le côté politique des vues du réformateur. Car comment V industrie^ abandonnée à elle-même, aurait-elle pourvu aux besoins moraux et intellectuels de l'humanité ?

Saint-Simon fit alors appel aux artistes. Mais cette fois, reprenant toutes les idées que jusque-là il avait émises successivement et isolément, il les rassembla, les coordonna, et en fit, sous le nom de nouveau cHRisTiANism:, la conception dont il devait léguer à quelques disciples aimés l'éclatant et laborieux héritage.

Jésus-Christ avait dit aux hommes : aimezvous les uns les autres comme des frères. Précepte admirable et touchant, mais formulé d'une manière vague, ainsi qu'il convenait à une époque où l'humanité se divisait en maîtres et en esclaves. L'esclavage détruit en partie, la pensée du Christ devait, suivant Saint-Simon, se traduire par cette

belle et généreuse formule : l'amélioration physique et morale la plus rapide possible du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. C'était donc pour réaliser ce but qu'un pouvoir spirituel avait été institué, qu'il y avait eu dans le monde un vicaire du Christ, un Pape.

Mais pour faire prévaloir sa sublime doctrine , le Christ avait dû ménager César, qui possédait la force. Voilà pourquoi il avait dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. « Rendez à César ce qui appartient à César. » Ainsi était né du sein même de la régénération chrétienne ce grand dualisme qui caractérise l'histoire du moyen-âge : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , l'Église et l'État, le Pape et l'Empereur. La direction des intérêts matériels de l'humanité s'était trouvée de la sorte en dehors des attributions de l'Église. Aussi l'avait-on vue resserrer dans le cercle des disputes théologiques l'exercice du pouvoir spirituel qui lui était confié, consacrant toutes les ressources de sa science à l'analyse de dogmes sans application matérielle possible, négligeant tout le côté physique de l'amélioration des peuples, prêchant même le mépris de la chair, et ne contribuant au soulagement de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre que par ces mots : « La souffrance est sainte » mots qui versent dans l'existence la plus tourmentée toutes les joies de l'espérance,'et qui consolent les damnés de la terre, en leur montrant le ciel.

C'était beaucoup, cependant, que cette influence du pouvoir spirituel, même res^treinte à cette utilité indirecte ; ce fut assez tant que le pouvoir temporel ne se déploya que par la conquête et par la guerre. Mais le jour vint où l'activité du pouvoir temporel, au lieu de se développer exclusivement par la guerre, se développa par l'industrie. Et ce jour là, l'Église fut naturellement ébranlée jusque dans ses fondements. Car il fallait une science particulière à l'industrie. Et qu'arriva-t-il ? qu'un laïque, Kepler, prépara Newton; qu'un laïque, Guttemberg, inventa l'imprimerie ; que des laïques, les

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Médicis, frayèrent au commerce des voies nouvelles ; que le progrès des mathématiques, de la physique, de la physiologie, de l'astronomie, furent dus en partie à des laïques. Il y eut donc à côté de la science théologique ou sacrée une science pratique ou profane ; il s'éleva en face du pouvoir spirituel exercé par l'Église un autre pouvoir spirituel exercé par l'Etat. Un poids nouveau tombait dans un des plateaux de celte grande balance suspendue pendant tout le cours du moyen-âge entre le Pape et l'Empereur: ce fut du côté de l'Empereur qu'elle pencha. Luther parut, l'ancien pouvoir spirituel fut à peu près dissous.

Le Pape, en effet, devenait hérétique, du moment que, dans la voie qui conduit à l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse, il se trouvait dépassé par le pouvoir temporel. Mais Luther était hérétique, de son côté, en faisant rétrograder la religion chrétienne jusqu'à son point de départ, en la rendant justiciable de César ; il était hérétique en bannissant du culte de l'Église réformée l'influence des arts, qui répondent à un des trois modes de la vie humaine, ïe sentiment.

Ainsi, pour Saint-Simon, le pouvoir religieux eût été celui (qui, embrassant l'humatiité en tout ce qui la constitue, l'aurait conduite vers le but chrétien, c'est-àrdire vers l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse : par le sentiment, en employant les artistes; par la raison j en employant les savants ; par les actes, en employant les industriels. En ce sens, la papauté avait été un pouvoir spirituel, mais non pas un pouvoir religieux. Le pape avait été jusqu'à Léon X le chef des savants plutôt que le chef des prêtres. La religion était encore à fonder, et elle ne devait l'être que lorsqu'on aurait trouvé un système propre à faire concourir à un même but, sous Timpulsion d'un pouvoir doué tout à la fois d'un seyitiment exquis, d'une scietice profonde, d'une activité infatigable, les artistes, les savants et les industriels. Telles étaient, selon Saint-Simon, les bases du Nouveau Ch7*istianis77ie.

On serait tenté de ne voir dans ces travaux qu'une ingénieuse terminologie, s'ils n'avaient donné naissance, comme nous l'expliquerons, à une doctrine féconde en conséquences pratiques, et dont l'exposition eut quelque chose de formidable.

Saint-Simon sentait bien l'importance de sa conception ; car il mourut plein de foi et d'espérance, laissant pour adieux aux rares disciples qui entouraient son lit de mort des paroles où perçait le légitime orgueil de cette âme prête à s'envoler: « le fruit est « mûr ; vous le cueillerez. »

Saint-Simon avait eu M. Augustin Thierry pour secrétaire, et M. Auguste Comte pour disciple ; mais l'héritier de sa doctrine fut M. OUnde Rodrigues. Un journal intitulé le Producteur, qui parut peu de temps après la mort de Saint-Simon, en 1825, et dont la direction fut confiée à M. Cerclet, devint le centre autour duquel M. Olinde Rodrigues rassembla, pour les initier à la doctrine de son maître, les hommes qui pouvaient la prêcher avec le plus de talent et de succès. Le Producteury cependant, ne fut pas un journal saint-simonien. Rédigé par MM.

Olinde Rodrigues, Enfantin, Bazard, Bûchez, Auguste Comte, Armand Carrel, écrivains d'un grand mérite, mais qui n'obéissaient pas tous à une foi commune, il n'eut d'autre effet que d'étonner et de troubler le libéralisme par la nouveauté de certains aperçus et l'imprévu des solutions qu'il trouva aux problèmes que présentait alors l'industrie.

Quoi qu'il en soit, la doctrine s'élaborait entre MM. Olinde Rodrigues, Enfantin et Bazard. Ils attirèrent à eux des élèves de l'école polytechnique, des littérateurs distingués, des orateurs, des artistes ; et bientôt une école se forma. Au moment où la révolution de juillet éclata, l'école saint-simonienne était constituée ; elle reconnaissait pour chefs MM. Enfantin et Bazard, auxquels M. Olinde Rodrigues avait notablement cédé la suprématie. Voici quel fut le développement donné par les disciples aux idées du maître.

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Acceptant la division dfe l'humanité en artistes, en savants et en mdusiriels, les saintsimoniens 9'attachferent d'abord à vérifier par la méthode historique la loi du progrès, qui faisait l'objet de leurs croyances.

Pour ce qui est de l'ordre des sentiments, ils remarquèrent que l'humanité allait, dans l'histoire, de la haine à l'amour et de l'antagonisme à l'association. Le vaincu, en effet, n'avait-il pas commencé par être exterminé par le vainqueur? Le vainqueur, plus tard, ne a'était-il pas contenté de réduire le vaincu en esclavage ? Le serf n'avait-il pas succédé fc l'esclave, et l'homme libre au serf? D'un autre c6té, la famille avait grandi jusqu'à la cité, la cité jusqu'au royaume, le royaume jusqu'à la fédération, si biea que, de progrès en progrès, un grand nombre de peuples s'étaient unis sous la loi du catholicisme. L'humanité marchait donc vers le principe de l'association universelle, fondée' sur l'amour.

Étudiée au poiot de vue des faits qui concernent la science, l'histoire n'offrait pas des enseignements moins précieux. La civilisation, en se développant, n'avait pas cessé d'accrotlre l'importance de l'homme intelligent, au détriment de l'homme fort. Et quelle magnifique leçon donnée au monde que le spectacle de l'Eglise organisée autrement que l'Etat ! Ici, un pouvoir spirituel se faisant accepter par le raisonnement et basé sur le mérite; là, un pouvoir temporel s'imposant par la conquête et basé sur la naissance. Par qui aurait été représenté dans le moyen-&ge le principe de l'hérédité? Par l'Empereur. Et le principe contraire? Par le Pape. Or, jusqu'à Léon X qui s'entoura d'une cour comme un prince temporel, qui vendit les indulgences pour payer les frais de toilette de sa sœur, qui se transforma en César, laquelle de ces. deux Puissances, l'Eglise et l'Etat, éclipsa et domina l'autre ? N'y avait-il aucune conclusion profonde à tirer de l'exemple du moine élu, sortant de l'obscurité de son cloître pour monter sur le trône pontifical, et, le lendemain, donnant à baiser au plus fier d'entre

les souverains héréditaires, la poussière de ses sandales ? L'humanité marchait donc vers une organisation dans laquelle on donnerait à chacun suivant sa capacité , et à chaque capacité suivant ses œuvres.

En ce qui touche à Vindustrie, la loi du progrès était manifeste. Les habitudes industrielles n'avaient cessé de gagner du terrain, et les habitudes guerrières d'en perdre. Après s'être armé pour ravager des pro-

Sainl - Simon.

(nw-isas,)

vinces, ou s'était armé pour établir des comptoirs. Si la guerre n'était pas encore bannie de l'histoire, le but du moins n'en était plus le même. Les conquêtes de Rome avaient fait place aux conquêtes de l' Anglalorre. Les soldats reculaient de jour en jour devant les marchands. Et Napoléon luimême, l'homme des batailles, Napoléon avait donné le conmierce et la paix pour but à l'ambition de ses armées. Donc l'humanité marchait vers l'organisation de l'industrie. Comme conséquences de ces investigations historiques, on trouvait ces trois formules :

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Association universelle fondée sur Famour; et, par conséquent, plus de concurrence.

A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ; et, par conséquent, plus d'héritage.

Organisation de Tindustrie; et, par conséquent, plus de guerre.

De semblables doctrines tendaient à ébranler tout Tordre social existant. On s'en émut. Elles manquaient pourtant de logique, de grandeur etd*audace.

En prêchant Tassociation universelle des hommes, fondée sur Tamour ; en demandant que rindustrie fût organisée régulièrement et qu'elle établît son empire sur les ruines d'un régime de désordre et de guerre, les saint-simoniens montraient une intelligence parfaite des lois qui, dans Tavenir, doivent régir Thumanité. Mais ils renversaient d'une main l'édifice qu'ils élevaient de l'autre, dans cette formule fameuse : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Formule éqiiitable et sage en apparence, mais en réalité subversive et inique!*

Que l'inégalité, mère de la tyrannie, se produise dans le monde, au nom des succès de l'esprit ou bien au nom des victoires delà fotce, qu'importe ? Dans l'un et l'autre cas, la charité disparait, Tégoïsme triomphe, et le principe de la fraternité humaine est foulé aux pieds. Examinez la famille : le père, dans le partage des fruits qu'il distribue à ses enfants, prend-il en considération la diiïérence des services qu'ils rendent ou celle des besoins qu'ils éprouvent ? Luimême, lui qui porte tout le fardeau de l'association domestique, ne retranche-t-il pas volontiers de ses jouissances pour satisfaire les exigences d'un fils malade, pour accroître le bien-être d'un fils ignorant et débile? Voilà la charité en action. Que l'État se

1. Nous devons dire ici que, parmi les saint-simoniens, quelquesruns entendaient la formulé que nous critiquons, en ce sens que <c le plus capable doit être le plus haut placé 9 dans la hiérarchie » ce qui est souverainement raisonnable. Mais la formule exprime davantage; elle exprime que « le plus capable doit aussi être le mieux rétribué, d Or, c'est le sens le plus étendu qui a prévalu et dans Técole et dans son organe officiel, le Olobe,

modèle sur la famille. Hors de là il n^ ^ que violences et injustice. Rétribuer chacun selon sa capacité? Eh, que faire alors des idiots? Que faire des infirmes? Que faire du vieillard frappé d'une incurable impuissance? Les laisser mourir de faim? Il le faut, si on affirme que la société ne doit à ceux, qui la composent qu'en raison de ce qu'elle reçoit d'eux. La logique saint-simonienne était donc homicide?... Non, elle était seulement inconséquente. Car elle admettait des hospices pour les incapables et Bicêtre pour les fous. Prétendre qu'il est convenable qu'un homme s'adjuge, en vertu de sa supériorité intellectuelle, une plus large part des biens terrestres, c'est s'interdire ledroit demaudire l'homme fort qui, aux époques de barbarie, asservissait les hommes faibles en vertu de sa supériorité physique : c'est tout simplement transformer la tyrannie. Lés saintsimoniens, il est vrai, posaient en principe qu'il est bon de stimuler le talent par la récompense, et c'était daivs l'utilité sociale qu'ils croyaient puiser la justification de leur formule. Mais est-il nécessaire que la récompense soit matérielle, qu'elle s'évalue en richesses? Il est pour l'homme, grâce au ciel^ d'autres et de plus énergiques mobiles. Avec un morceau de ruban qu'il promettait d'attacher à la boutonnière des plus braves, Napoléon a fait voler au-devant de la mort une armée d'un million d'hommes. Le mot gloire y bien ou mal compris, a fait àTunivers ses destinées. Par quelle fatalité désastreuse, ce qui a suffi lorsqu'il s'agissait de détruire, ne suffirait-il pas, quand c'est de produire qu'il, s'agit? Est-ce que les grands hommes n'ont pas toujours cherché -et trouvé leur principale récompense dans l'exercice même de leurs hautes facultés? Si la société eût voulu récompenser dignement Newton, elle y eût été impuissante : il n'y avait pour Newton d'autre récompense équitable et suffisante que la joie qu'il dutressenlir quand son génie eut découvert les lois qui gouvernent les mondes. Il y a deux choses dans l'homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, l'homme est passif; par les fa-

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cultes, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours ; par les facultés^ il se met au service de ses semblables. Les besoins sont l'indication que Dieu donne à la société de ce qu'elle doit à l'individu. Les facultés 5ont l'indication que Dieu donne à l'individu de ce qu'il doit à la société. Donc, il est dû davantage à celui qui a le plus de besoins^, et il est permis d'exiger davantage de celui qui a le plus de facultés. Donc^ d'après la loi divine écrite dans Torganisation de chaque homme^ une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable; et l'inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu'à l'inégalité des devoirs*. La hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde; la rétribution par capacités est plus que funeste^ elle est impie.

Ainsi, le mode de répartition proposé par les saint-simoniens était en contradiction formelle avec le noble but par eux-mêmes indiqué : Tassociation universelle fondée sur l'amour. Ce n'est pas tout. Lorsqu'on leur demandait qui serait juge des capacités et de quelle manière ils entendaient la constitution du pouvoir, ils répondaient sans hésiter : « La loi, aux époques critiques, « n'est qu'une lettre morte, et c'est à cette (( lettre morte qu'on obéit ; mais il faut aux » époques organiques une loi qui se concc fonde avec le législateur, une loi vivante. (( Celui-là gouvernera qui se sentira le plus « capable et saura se faire accepter pour

1. L'homme a des besoins physiques, dont la nature elle-même assigne la limite. Il a des besoins moraux qui, dans une association régulière et progressive, trouveraient à se satisfaire et à se développer collectivement. Quant aux besoins purement factices, que crée une civilisation vicieuse et corrompue, et d'où peuvent naître des exigences extravagantes, ils ne constitueraient, dans une association régulière, que des maladies individuelles que la société se devrait, non pas d'alimenter, mai» de guérir.

2. Comment faire passer ce principe dans l'application? Une semblable exposition ne saurait entrer dans le cadre de cet ouvrage. Nous avons dû nous borner à montrer le côté vulnérable des innovations saint-siraoniennes. Encore la nature de notre livre ne comportait-elle pas une critique détaillée du saint-simonisme, dont nous n'avons dit que ce qui pouvait le mieux en faire apprécier la signification sociale et la véritable portée.

« tel. » De sorte qu'ils avaient en vue un despotisme personnel et pacifique ayant sa source dans l'adhésion toute volontaire des gouvernés ; ce qui pouvait être exprimé par cette formule : le chef sera le plus aimant et le plus aimé. Or, moins inconséquents dans leurs doctrines, les saint-simoniens auraient compris que, dans un système où la richesse sociale n'est pas distribuée d'une façon purement fraternelle, et où la science économique n'est point calquée sur les règles de la famille, le pouvoir du plus aimant et du plus aimé est chimérique et impossible. Car, charger le pouvoir de répartir inégalement les fruits du travail social, c'est l'exposer à des critiques amères et lui préparer des obstacles sans nombre ; lui attribuer le droit d'avoir des préférences, c'est lui faire des ennemis. L'exercice de l'autorité personnelle rendue tôt ou tard odieuse, la haine s'introduisant dans l'association à la suite de la jalousie et l'anarchie à la suite de la haine, c'étaient là les conséquences inévitables du classement des capacités, pour peu qu'on le fit correspondre à l'inégalité des parts. Et, arrivé là, que devenait le système? Il fallait ou qu'il se maintînt par la contrainte, ou qu'il s'écroulât.

On verra un peu plus bas comment de cette erreur fondamentale : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres^ découlèrent d'autres erreurs, qui commencèrent par la transformation du saint-simonisme et finirent par sa mine. Mais, avant d'aborder la seconde phase de l'existence de Técole saint-simonienne, il impor.te de dire quelques mots de son rôle extérieur et de l'action qu'elle exerça sur la société.

La révolution de juillet avait imprimé au saint-simonisme une impulsion singulièrement énergique. Ce qui n'avait été d'abord qu'une école était maintenant une famille. Unissant à l'autorité d'une instruction solide et aux grâces de l'esprit la passion du prosélytisme, hommes du monde et sectaires, les premiers adeptes s'étaient répandus dans toutes les directions, promettant aux

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orateurs un thé&tre sonore, tentant les poètes et les artistes par Tappàt d'une renommée facile, prouvant aux savants que la science du libéralisme était fausse et vide, sans portée comme sans entrailles, parlant aux femmes de beaux-arts, d'amour et de vraie liberté. Le succès de ces tentatives avait été rapide ; après les conquêtes individuelles^ on avait pu songer aux conquêtes collectives. La hiérarchie était fondée : le Collège d'abord, puis le deuxième degré, puis le troisième degré. Le Globe, que la retraite des doctrinaires qui le rédigeaient avait laissé aux mains de M. Pierre Leroux, penseur éminent et grand écrivain, le Globe était devenu le journal quotidien de fécole, déjà en possession de V Organisa-leur.

Il avait fallu de l'argent : les dons affluèrent. M. d'Eichtal avait fourni une somme considérable. A une lettre de Bazard-Enfantîn, M. Henri Fournel, qui se trouvait alors au Creuzot, avait répondu sur-le-champ par ToiTre de sa fortune, et la réponse portait : Henri et Cécile Fournel, pour leur enfant. Dans une société envahie par le plus grossier mercantilisme, c'était une chose merveilleuse et touchante que cet élan. La plupart des journaux, à cette époque, n'étaient que des spéculations : le Globe fut distribué gratuitement.

Mais c'eût été trop peu pour le zèle dont les adoptes se sentaient animés : aux modestes conférences qui, avant la révolution de juillet, s'étaient tenues rue Taranne, succédèrent les prédications bruyantes de la rue Taitbout. Là, des hommes pleins d'éloquence, comme MM. Barrault, Charton, Laurent, Abel Transon, venaient exercer la souveraineté de la parole. Rien de plus curieux que le spectacle de ces assemblées. Autour d'une vaste salle, sous un toit de verre, tournaient trois étages de loges. Devant un amphithéâtre dont une foule empressée couvrait dès midi, tous les dimanches, les banquettes rouges, se plaçaient, sur trois rangs, dos hommes sérieux et jeunos, vùtus de bleu, et parmi lesquels figu-

raient quelques dames en robes blanches et en écharpes violettes. Bientôt paraissaient, conduisant le prédicateur, les deux Pères suprêmes, MM. Bazard et Enfantin. A leur aspect, les disciples se levaient avec attenr drissement; il se faisait parmi les spectateurs un grand silence plein de recueillement ou d'ironie, et Torateur commençait. Beaucoup l'écou talent d'abord avec le sourire sur les lèvres et la raillerie dans les yeux; mais, quand il avait parlé, c'était dans toute rassemblée un étonnement mêlé d'admiration ; les plus sceptiques ne pouvaient se défendre d'une longue préoccupation ou d'une émotion secrète.

Et tout tendait à rendre cette propagande active, irrésistible. La famille, établie rue Monsigny, était comme un brûlant foyer qui avait la double vertu d'attirer et de rayonner. La doctrine s'y développait au bruit des fêtes et sous le regard inspirateur des femmes. Abandonnant leurs occupations, leurs rêves de fortune, leurs affections d'enfance, ingénieurs, artistes, médecins, avocats, poètes, étaient accourus pour associer leurs plus généreuses espérances; les uns avaient apporté leurs livres, les autres leurs meubles ; les repas avaient lieu en commun ; on s'essayait au culte de la fraternité. Le nom de Pères fut donné aux membres de chaque degré supérieur par ceux des degrés inférieurs, et les dames qui faisaient partie de cette colonie intellectuelle reçurent les doux noms de mères, de sœurs ou de filles. Là venaient aboutir les rapports de plus en plus nombreux qu'établissait entre les novateurs de Paris et ceux de la province une correspondance assidue; et de ce point partaient, pour aller semer dans la France entière la parole saînt-simonienne, des missionnaires qui laissaient partout la trace de leur passage : dans les salons, dans les châteaux, dans les hôtelleries, dans les chaumières, salués par ceux-ci avec enthousiasme, hués par ceux-là ; mais infatigables dans leur ardeur. C'est ainsi que MM. Jean Revnaud et Pierre Leroux avaient été envoyés à Lyon, qu'ils enflammèrent, et qui

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