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LOUIS BLANC
Bryas avait un fils à TÉcole polytechnique, où la révolte avait trouvé plus d'un intrépide auxiliaire. Père et citoyen, il combattit avec une louable véhémence Tidée d*une manifestation qui eût été, en effet, sans avantage et sans dignité. Il fut ensuite question d'envoyer au roi des commissaires chargés de lui montrer dans la politique suivie depuis 1830 la source de tous les désordres. On objecta que la démarche était inutile; que le roi avait, comme Charles X, comme tous les rois, une volonté immuable ; qu'il y avait folie à en douter ; et que les députés de rOpposition se devaient de ne pas affronter les dédains d'une camarilla, gonflée en ce moment de haine et d'orgueil. Le mot république ayant retenti au milieu de ces débats, et plusieurs ayant demandé qu'à là critique des actes du gouvernement on associât une franche réprobation de ces principes terribles qui avaient 93 pour date, et pour symbole le drapeau rouge, M. de Lafay^tte prit la parole. Il ne descendit pas à raponsser des rapprochements aussi frivoles qii*injii9tes, et il se déclara, sans détour, tégniïAiemL Ces mots qu'une malveillance kabtle »*était plu à lui attribuer : « Le duc « d^Orléansest la meilleure des républiques, » il affirma ipe jamais sa bouche ne les avait prononcés. Et, rappelant, avec une noble désapprobation de lui-même^ les journées de juillet, éternel enseignement des peuples, sa confiance trompée, ses illusions misérablement détruites, son aveuglement ch&tié, il rejeta tout ce qui, dans une monarchie, pouvait ressembler à l'espérance. Mais ce vieillard courageux et sincère parlait à des hommes que la monarchie retenait à son service par d'invincibles séductions. Les députés nommèrent trois commissaires : È. François Arago, le maréchal Clauzel, M. Laffitte. Le maréchal ayant refusé, M. Odilon Barrot prit sa place dans la commission. Sur ces entrefaites, on avait apporté la nouvelle de l'insurrection vaincue, et les députés se séparèrent, jugeant leur rôle finL En sortant, M. Arago rencontra dans la
cour M. Savary et M. Alexandre Dumas, un savant et un poète. Très-animés Fun et Tautre, ils n'eurent pas plutôt appris ce qui venait d'avoir lieu chez M. Laffitte, qu'ils éclatèrent en discours pleins d'emportement et d'amertume, disant que Paris, pour se soulever, n'avait attendu qu'un signal, et qu'ils s'étaient rendus bien coupables envers leur pays, ces députés si prompts à désavouer les efforts du peuple, si ardents à lui envier de plus hautes destinées, dignes assurément de la grandeur de son ouvrage.
De fait, l'insurrection n'était pas étouffée. Il est vrai qu'un détachement de lanciers avait dégagé la porte Saint-Martin ; que trois colonnes, sous la direction du général Schramm, avaient emporté l'entrée du faubourg Saint-Antoine, et que le boulevard était libre depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. Mais le tocsin sonnait à l'église Saint-Méry, les combattants du. cloître tenaient encore, et malheur aux bataillons qui, s'engouffrant dans la rue Saint-Martin, osaient attaquer de trop près ces honmies indomptables. Car jamais place d'armes ne fut mieux défendue. Lorsque, vigoureusement repoussées, les troupes se repliaient en désordre, les républicains franchissaient la ligne des barricades, couraient dépouiller les morts de leurs gibernes, et renouvelaient ainsi leurs munitions épuisées. Placée aux fenêtres d'un café- voisin, une jeune, fille', dont l'amant était dans les barricades, avertissait, par des signes intelligents, de l'arrivée des soldats ; ou bien, elle entourait les blessés de soins pieux, et venait offrir du bouillon aux combattants qu'allaient trahir leurs forces défaillantes. Les blessés ne trouvèrent pas une ressource moins précieuse dans l'active charité d'une autre femme, épouse de l'armurier dont les combattants avaient envahi le magasin. Il était impossible, pourtant, qu'une pareille lutte se prolonge&t, parce que chaque nouvelle attaque laissait dans les rangs des insurgés des vides qui ne se remplissaient point. Jusque-là, ils avaient
1. Elle a figuré depuis au procès des vinçt-deux et a été acquittée.
Odilon.Barrot 1701-1S72
(Rcpilrt l^pographiqne dfant graruro en lai I la-do d ce).
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cru que leur audace, à force de bonheur, deviendrait contagieuse ; que Y de tous les points de Paris^ Tinsurrection répondrait au redoutable appel de leurs décharges, et que, s4Is devaient succomber, leurs corps, du moins, n'appartiendraient qu'à la république. Un moment, leur confiance fut entière : deux inconnus leur amenèrent un petit baril de poudre ; et on vint leur annoncer que des amis étaient en marche pour les secourir. Mais cet espoir ne tarda pas à leur manquer. Vainement ils prêtent l'oreille, c'est à peine si le vent leur apporte les rumeurs ordinaires de la cité ; leurs voix s'éteignent sans écho : Paris autour d'eux fait silence. Un soldat du 62*, nommé Yigouroux, dirigeait les combattants postés aux fenêtres : « Nous <( sommes perdus, dit-il à ses compagnons, « du ton d'un homme qui a fait le sacrifice ce de sa vie; s'il en est, parmi vous, qui aient « autre chose à faire ici qu'à y mourir, il en « est temps; qu'ils se retirent. » Chacun demeura ferme à son poste. Pour la plupart, race insouciante et belliqueuse, il y avait dans un tel combat une sorte d'étourdissement généreux dont ils ne voulaient point perdre Témotion; et quant à ceux qui obéissaient à des convictions réfléchies, ils pensaient que, si la république était condamnée à périr, il importait que, de sa défaite, il restât dans l'esprit de tous d'ineffaçables impressions et un souvenir immortel.
Vers le milieu du jour, un détachement d'infanterie s'étant présenté par la rue Aubryle-Boucher, un sergent cria d'une voix forte qu'il désirait parlementer. Un dés insurgés s'avance aussitôt, son espingole à la main, « Si je suis tué, avait-il dit, ce ne sera (( qu'un soldat de moins, et vous me ven- « gérez. » Il échangea quelques paroles avec un lieutenant, et, de retour vers ses compagnons, il leur apprit que les soldats demandaient seulement à traverser les barricades, promettant de ne pas tirer un seul coup de fusil. Mais Jeanne craignit un piège, et s'avançant à son tour : « Vous ne passerez « dit-il, au milieu de nous, qu'après avoir « posé les armes. » Puis, étendant la main
vers les barricades, il ajouta qu'elles étaient inviolables, gardées par des hommes qui avaient juré de ne les abandonner qu'inondées de leur sang. Et en achevant ces mots^ il adjurait les soldatd, au nom de la patrie en deuil, de se souvenir qu'enfants du peuple ils devaient leurs bras et leur vie au triomphe de sa liberté. Le commandant répondit avec émotionqu'il ne s'écarterait pa» de ses devoirs; mais il donna l'ordre de I& retraite, et les soldats se retirèrent à pas lents, au cri de Vive la ligne 1 parti du fond des barricades.
Quelques instants après, la garde nationale de la banlieue de Paris déboucha par le bas de la rue Saint-Martin. Ivres de vin et de colère, quelques-uns se hâtaient, remplissant l'air d'imprécations, et croyant marcher à une victoire facile. Accueillie par un feu roulant, la garde s'arrête, recule. Exposés à des coups d'une précision surpre* nante, les premiers rangs sont culbutés en un clind'œil, tandis que, de toutes les fenêtres du quartier- général, la mort s'abat au milieu de la colonne. Alors une frayeur inexprimable s'empare des assaillants, ils prennent la fuite, gagnent les quais et se dispersent dans toutes les directions, jetant au loin, les uns leurs shakos, d'autres leurs armes.
. Ainsi, au milieu de cette cité de plus d'un million d'habitants, dans le quartier le plus populeux de Paris, à la face du soleil, on vil soixante citoyens défier un gouvernement,, tenir en échec une armée, parlementer, livrer bataille. Et pendant ce temps, ceux qui auraient voulu leur porter secours, restaient condamnés au tourment de leur impuissance. Plusieurs furent aperçus autour de ces quartiers funestes. La tête baissée, l'air morne et des pleurs dans les yeux, ils er^ raient livrés au deuil muet de leur âme, et quelquefois ils s'arrêtaient avec angoisse pour écouter le bruit de la fusillade et les sons inégaux du tocsin. Car la fortune leur refusait l'occasion d'un dévoûment utile à leurs amis. Il est, dans la mêlée des passion» politiques, une heure suprême où se fixe le sort des empires. Cette heure précieuse, dé-
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cisive, les républicains Tavait perdue; et maintenant ils rencontraient sur leur chemin, non-seulement les hommes qu'animaient contre eux de loyales inimitiés, mais encore cette immense foule, cette foule inexorablo d'êtres vils pour qui la défaite est un crime et le malheur une proie. D*ailleurs, nul centre où les républicains désormais se pussent rallier, nul chef pour les conduire : partout des soldats, partout des traîtres, des ennemis partout! £t telle était déjà la confiance inspirée aux indifférents par cet étalage de forces, que les affaires avaient repris leurs cours. Ici le commerce, ses préoccupations exclusives; ses calculs , là, le pavé tout couvert du sang de la veille, les maisons tendues de noir, la fusillade, le tocsin, des mourants sur des civières, et, enfin, des prisonniers chancelant sous les coups, moins redoutés que Finsulte. Car qui les aurait oubliées ces scènes de colère et d'acharnement ? Sur la place de Grève, remplie le 6 juin de gardes nationaux etde soldats, il y eut des actes de férocité que Thistorien de ces jours néfastes se refuse absolument à décrire; et c'est une consolation pour son cœur attristé de pouvoir au moins rendre hommage à la noble conduite du général Tiburce Sébastiani, par qui fut réprimé Texcès de ces lâches fureurs.
A midi, le roi sortait du château des Tuileries, accompagné des minisires de la guerre, de l'intérieur et du commerce, et il passait en revue les troupes réunies sur la place Louis XY et dans les Champs-Elysées. De là il se rendit par les boulevards jusqu'à la Bastille, parcourut le faubourg Samt-Anloine, et longeant les quais, rentra dans son palais par le Louvre. Quoique la révolte en ce moment fût presqu'entièrement vaincue, la longue promenade du roi était unacte de eourage; etla garde nationale qui, rangée sur la route, le saluait de ses acclamations, ignorait elle-même jusqu'à quel point, dans plusieurs quartiers, la mort s'était trouvée près de lui. Sur le quai, par exemple, et non loin de la place de Grève, une jeune femme le coucha en joue du haut d'une fenêtre, et
elle ne s'abstint de tirer que parce que la pesanteur de l'arme faisait trembler sa main. Le roi, dans cette occasion, n'hésita donc pas à payer de sa personne, montrant à tous un visage calme et souriant, adressant des paroles de consolation aux gardes nationaux qu'il rencontrait blessés, s'avançant vers les groupes silencieux ou hostiles, écartant même ceux de l'escorte qui, soitaffectationde zèle, soit sollicitude sincère, cherchaient à le couvrir de leur corps.
Trois heures sonnèrent lorsqu'une calèche découverte, dans laquelle se trouvaient MM. Arago, Odilon Barrot et Laffitte, entra dans la cour des Tuileries. Un inconnu s'étant alors élancé à la tête du cheval, le saisit par la bride en s'écriant : « Prenez garde, Mes- « sieurs ! M. Guizôt sort de l'appartement du « roi : vos jours ne sont pas en sûreté. » Plus surpris qu'effrayés de cette rencontre inattendue^ les trois commissaires se firent annoncer. Une longue intimité avait permis à M. Lafflte d'étudier le monarque, et, sur le seuil de l'appartement royal, il dit à ses collègues : « Tenons-nous bien : il va essayer « de nous faire rire ».
Admis auprès du roi, les députés lui exposèrent que la victoire qu'il allait remporter, était légale et ne devait pas être cruelle ; que le moment était favorable pour réparer les fautes commises, pour calmer l'irritation devenue générale, et qu'il y aurait sagesse à donner le triomphe des lois pour point de départ à un changement de système, reconnu nécessaire ; que la popularité du roi ébranlée, les haines politiques portées à un degré de violence inouï, la guerre civile dans l'Ouest, la guerre civile dans Paris, montraient assez combien était condamnable le système du 13 mars; que de ce système étaient découlés, comme autant de conséquences inévitables, les malheurs de Grenoble, le désarmement non motivé de la garde nationale dans plusieurs villes, des mesures de rigueur sans exemple, l'obligation de livrer quatre départements aux rigueurs de l'état de siège ; qu'au tort de cette politique, furibonde à l'intérieur, se joignait
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Hi
celui d'une politique dénuée, au dehors, de franchise, d'énergie et de dignité.
La réponse du roi fut telle qu'on devait la prévoir. Si le sang coulait, la faute en était aux factieux, qui seraient châtiés, mais sans que le cours régulier de la justice fût interrompu. Si le roi de France n'avait pas la popularité du duc d'Orléans, il ne fallait pas s'en étonner après tant de calomnies et d'outrages, fruit des haines de l'esprit de parti. Les rigueurs déployées étaient un moyen de gouvernement que rendaient indispensable des attaques sans cesse renaissantes. Le compte-rendu, après tgut, n'était qu'un exposé des griefs imaginaires, qu'un tissu d'accusations injustes, comme celle où Ton reprochait au roi d'être insatiable de richesses. Quant à la politique extérieure, elle avait été ce que permettaient nos intérêts et nos ressources ; le langage de M. de Saint-Aulaire, blâmable peut-être en apparence, se justifiait par le résultat; l'afTaîre de la Belgique était finie, et si l'on ne pouvait voir aussi clair dans celle d'Italie, cela tenait à la difficulté de rendre un pape raisonnable.
Des incidents curieux marquèrent cette entrevue. Dès les premiers mots, un bruit sinistre s'étantfaitentendre:« C'est le canon, H dit le roi, qu'on a fait avancer pour forcer, « sans perdre trop de monde, le cloître Saiot- « Méry. » En prenant la parole, M. Arago s'était nettement expliqué sur sa résolution de n'accepter du gouvernement aucun emploi. M. Odilon Barrol ayant commencé une déclaration k peu près semblable, le roi l'interrompit et lui dit en lui frappant le genou d'uu geste amical : « M. Barrot, je n'accepte « pas votre renonciation u. Comme on reprochait à sa politique des ménagements sioguliers à l'égard des légitimistes : « Je « me suis toujours rappelé, répondit-il, le M le mot de Kersaint : Charles I" eut la tête n tranchée, et l'Angleterre vit son fils re- « monter sur le trdne ; Jacques II ne fut « que banni et sa race s'est éteinte sur le << continent m. Mais ce qui domina dans le langage du roi, ce fut la crainte qu'on n'attribu&t à Casimir Périer l'honneur du sys-
tème suivi jusqu'alors. Cet honneur, il le revendiqua pour lui tout entier, avec insistance, à plusieurs reprises, et dans l'intention manifeste de faire passer son ancien ministre pour l'instrument docile d'un esprit supérieur. Il appuya beaucoup aussi sur l'inébranlable consistance de sa volont^, volonté qui n'avait fléchi qu'une fois, lorsqu'il s'était agi d'abandonner les lleurs de lys, propriété de la branche cadette aussi
Le mirtdul ISoult. (1Ï6&-1831.]
bien que de la branche aînée. Enfin, parmt les paroles échappées à une improvisation abondante, les députés remarquèreni cellesci, un peu hasardées dans la bouche d'un roi diplomate : « Chez toutes les nations de « l'Europe, l'élément des révolutions existe, « et toutes n'ont pas l'étoffe d'un duc d'Or- « léans pour les terminer. »
A l'issue de cet entretien, voici en quels termes Louis-Philippe s'exprima sur les trois commissaires, devant quelques-uns de ses familiers qui l'attendaient dans une pièce voisine: «M. Odilon Barrotaété sentencieux et et doux, M. Laffitte solennel, M. Arago « extrêmement vif. »
LOUIS BLANC
Cependant, autour de Saint-Méry, les attaques succédaient aux attaques. Pressés avec acharnement, cernés, réduits presque de moitié, et n'ayant qu'une centaine de cartouches, les insurgés déployaient une intrépidité devenue Tobjet d'un étonnement universel. Un vieillard, au front chauve, à la barbe grise, tomba mort dans Tintérieur des barricades, au moment où il élevait un drapeau tricolore en conviant ses compagnons à un effort désespéré. Près de lui, un jeune homme, qui battait la charge, eut la main gauche fracassée par une balle ; on voulut le transporter à l'ambulance : « Quand ils se- « ront partis », dit-il^ et il continua de la main droite. Un des combattants de la rue se plaignant de la faim et demandant qu'on fît apporter des vivres : « Des vivres ! répon- « dit Jeanne : il est trois heures, et à quatre « heures nous serons morts! » Il fallut recourir à l'artillerie : il fallut former le siège de ces quelques monceaux de pierres défendues par une poignée d'hommes. Deux pièces de canon, placées en avant de Saint- Nicolas-des-Champs, furent pointées contre la petite barricade du nord, dont les boulets, dans leur volée, emportaient des pans entiers. On fit avancer en même ternes une pièce de canon par la rue Aubry-le-Boucher, de manière à réduire la maison n^ 30. Les insurgés n'en firent pas moins bonne contenance. Seulement, ils clouèrent des malelas devant les glaces, émus qu'ils étaient par le désespoir des deux femmes dont ils avaient envahi la demeure. Enfin, vers quatre heures, les barricades furent attaquées de tous les côtés à la fois : par des gardes nationaux et des soldats venant du haut de la rue Saint-Martin; par un bataillon du 42* de ligne débouchant de la rue de la Verrerie ; par une colonne du 1*' de ligne, lancé, sous les ordres du général Laidet, dans le prolongement de la rue des Arcis. Les républicains espéraient qu'en forçant encore une fois les assaillants à la retraite, ils auraient des morts à dépouiller de leurs cartouches : mais les soldats arrivant de toutes parts avec beaucoup d'impétuosité et de résolution,
toute résistance devenait impossible. Alors, de ceux qui combattaient dans la rue, les uns, sur les pas de Jeanne, percèrent audacieusement à la baïonnette une première ligne de soldats, et firent retraite, après avoir perdu seulement trois hommes, par la rue Maubuée; les autres seprécipitèrent, pour s'y défendre, dans la maison n° 30, dont la porte refermée sur eux était intérieurement soutenue par plusieurs piles de pavés. Or, tel était l'acharnement de quelques-uns des insurgés, qu'un des panneaux inférieurs de cette porte ayant été enfoncé, un jeune homme, qui était tombé mourant dans la cour, se mit à ramper jusqu'à l'ouverture pour décharger sur les soldats son dernier coup de pistolet. Un instant après, la maison était envahie et ne retentissait plus que de cris furieux ou de gémissements; Poursuivis de chambre en chambre, dix-sept insurgés périrent, tués à coups de baïonnette. Un de ceux qui s'étaient battus au troisième étage, où les assaillants allaient paraître, donna ordre k ses compagnons de couper l'escalier; mais, comme il était déjà trop tard, et que les fusils résonnaient sur les marches : « Le baril de poudre! s'écria-t-il, et faisons sauter la maison. » Le baril de poudre avait disparu. Les combattans du troisième étage parvinrent alors à grimper sur les toits et pénétrèrent par une fenêtre dans la maison n"* 48 de la rue Saint-M éry. Ce fut là qu'on les découvrit, car on fouillait toutes les maisons voisines des barricades, et ils eussent été infailliblement égorgés si, avec cette générosité naturelle au caractère français, le capitaine Billet, du 48', n'eût protégé leur vie. « Faites des prisonniers, dit-ii noble* « ment à ses soldats, et non des victimes. » Chacun croyait le combat fini, et déjà des milliers de curieux entouraient les abords de la maison n"" 30, lorsque d'une boucherie attenante et donnant sur la rue Saint-Méry, partit tout à coup une nouvelle décharge. Étonnés, les soldats qui se trouvaient à l'entrée de la rue Saint-Méry refluent dans la rue Saint-Martin : les curieux prennent la fuite. Profitant alors du tumulte, cinq ou six
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insurgés s'élancent hors de la boucherie, où ils s^étaient réfugiés, et se perdent dans les flots de cette foule agitée.
Il ne restait plus dans la maison que deux insurgés vivants. Un officier de la garde nationale que les combattants avaient fait prisonnier s'était enfui, avant la prise de la maison, déguisé en femme; mais les deux insurgés n'eurent pas même le temps d'essayer de ce moyen d'évasion. Cachés l'un et l'autre sous un lit, dans l'appartement où ils avaient combattu, ils furent condamnés au supplice d'entendre les imprécations du soldat vainqueur se mêler aux derniers râlements de leurs compagnons égorgés. Euxmêmes, plus d'une fois, ils se sentent effleurés par la pointe des baïonnettes cherchant quelques victimes oubliées. Enfin, convaincus que les soldats prolongeraient leur séjour dans la maison, parcourue en tous sens, et las sans doute d'une prudence que désavouaient leur fierté et leur audace, ils prirent le parti de quitter leur asile, bien décidés, s'il le fallait, à vendre chèrement leur vie. Mais un médecin de l'Hôtel-de-Dieu survint qui les sauva. De leurs mouchoirs, trempés dans une vaste mare de sang, ils s'enveloppèrent la tête, et, conduits par le médecin, qui réclamait pour eux le respect dû à des blessés, ils passèrent impunément à travers les lignes des soldats.
Cette victoire fut célébrée par des transports qui ne furent exempts ni de cruauté ni de scandale. Il y avait eu du cMé de la garde nationale des actes éclatants de courage, et l'adjudant Bellier, tué sur la barricade de la rue Saint-Martin, prouvait qu'en France la bravoure est de tous les partis ; mais comme il arrive toujours, ce furent les moins braves qui troublèrent la ville de leurs chants de triomphe. Presque désert dans la matinée du 6, le Château fut encombré, dans la soirée du même jour, par la foule des visiteurs. Chacun revenait de la campagne, chacun se désolait d'avoir manqué l'heure du dévoùment.
Le lendemain, un calme profond régnait dans la plupart des quartiers de Paris ; tou-
tes les boutiques y étaient ouvertes : les citoyens y vaquaient à leurs travaux accoutumés. U y avait toutefois dans cette ville distraite, un point où se reconnaissaient les traces de la guerre civile, un point vers lequel couraient des mères en pleurs : la Morgue.
La résistance des insurgés de Saint-Méry avait été opiniâtre et presque inconcevable. Aussi, plusieurs out-ils cru que le gouvernement l'avait favorisée, pour agrandir sa victoire et rattacherplus étroitement à sa cause, par l'épouvante, la majorité de la bourgeoisie. Il est certain que deux traîtres combattaient dans les barricades. Mais outre que le calcul supposé est complètement invraisemblable à force d'atrocité et d'infamie, comment admettre que des hommes sensés eussent pu juger habile une aussi misérable combinaison ? Un gouvernement ne saurait être intéressé à faire croire que, pour mettre en question son existence, il suffit de cent hommes élevés par leur enthousiasme au-
dessus de la mort.
Quoi qu'il en soit, les ministres tirèrent parti de leur victoire avec une impatience farouche. Du sein des familles que l'insurrection venait de plonger dans le deuil, il s'échappait des cris de malédiction, triste encouragement aux rigueurs. Un mandat d'arrêt avait été lancé contre le rédacteur en chef du National^ Armand Carrel ; plusieurs journaux furent saisis ; le domicile des citoyens les plus honorables fut brutalement violé ; les arrestations devinrent si nombreuses, que, pour transporter les prisonniers, on dut mettre les voitures publiques en réquisition. Et de quelles couleurs peindre l'aspect hideux que présentèrent, durant ces heures consaci*ées à la vengeance, les cours de la préfecture de police ? A peine un prisonnier paraissait-il, qu'on voyait ces êtres impurs que la civilisation charge du soin de protéger la morale, se précipiter vers le malheureux avec des hurlements sauvages et l'accabler de coups impunis. L'exemple, au reste, venait des chefs. Une ordonnance de M. Gisquet, préfet de police, enjoignit aux
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médecins et chirurgiens de dénoncer les blessés qui réclameraient leurs secours. Mais cette indigne prescription fut annulée par le mépris public.
Le roi s'était fait honneur, devant MM. Arago, Odilon Barrot et Laffitte, de ses projets de modération ; il avait promis que le cours de la justice régulière ne serait pas interrompu. Et cependant, à côté de trois ordonnances qui prononçaient la dissolution de rÉcole polytechnique, de TÉcole vétérinaire d'Alfort, et de Tartillerie de la garde nationale parisienne, le Moniteur publia une ordonnance qui mettait la capitale en état de siège, coup d*État inopportun dû à l'initiative étourdie de M. Thiers I
L'opinion gronda aussitôt. La cour royale de Paris eut beau, sur les réquisitions du procureur-général Persil, se déclarer incompétente pour tout ce qui touchait aux troubles des 5 et 6 juin, les conseils de guerre, établis en permanence dans la capitale, ne firent que paraître sur la scène. Saisie du pourvoi d'un jeune peintre nommé Geoffroy, qu'un de ces conseils de guerre avait condamné à mort, la cour de cassation décida, sur la plaidoirie de M. Odilon BaiTot et contrairement aux conclusions de M. Voysin de Gartempe fils, avocat-général, que le conseil de guerre de la première division militaire avait commis un excès de pouvoir ; que les règles de la compétence avaient été violées ; qu'on avait forfait à la Charte ^
Une approbation universelle, immense, accueillit cet arrêt mémorable, devant la majesté duquel le gouvernement dut s'incliner, quoiqu'il se reconnût par là coupable du même attentat que la révolution de juillet avait fait expier à Charles X.
Ce fut, par conséquent, devant le jury que comparurent tous les vaincus du mois de juin. Et alors se firent jour ces grands caractères, ces natures d élite, qui, dans les temps calmes et les civilisations imparfaites, restent à jamais comprimés sous un inflexible niveau. C'est ainsi que, dans un des procès