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GARDE SUISSE

HISTOIRE DE DIX ANS

chant par toutes les ruelles qui avoisinent l'église de Saint-Germain-rAuxerrois, s'était avancée vers le Louvre, que quelques jeunes gens avaient parlé de prendre musique en tète : bizarrerie poétique ! Les Suisses, postés dans la colonnade, faisaient un feu épouvantable, auquel les Parisiens répondaient avec vigueur.

Le duc de Raguse était pendant ce temps sur la place du Carrousel, disposant tout pour un terrible et dernier combat. On vint lui apprendre que, sur la place Vendôme, les soldats étaient en communication avec le peuple; que leur fidélité chancelait; qu'une défection était à craindre. Aussitôt le maréchal résolut de soustraire les deux régiments au contact du peuple, de les faire filer vers la place Louis XV et les Tuileries, et de les remplacer par des Suisses, ceux-ci n'ayant ni fi'ères ni parents dans le peuple qu'il s'agissait de mitrailler. Il appelle son aide-de-camp, M. de Guise : « Courez vers M. de Salis, et « qu'il m'envoie l'un des deux bataillons « qu'il commande : l'autre suffit pour garder fi le Louvre.

Quand cet ordre parvint à M. de Salis, il y avait des Suisses dans la cour du palais; il y en avait dans la colonnade. Ces derniers étaient seuls exposés au feu. M. de Salis, voulant opposer au peuple des troupes fraîches, prit le parti d'envoyer au duc de Raguse le bataillon qui combattait, en mettant à sa place celui qui n'avait pas encore combattu. Mais, par une préoccupation singulière, au lieu de faire monter d'abord dans le Louvre le bataillon qui était dans la cour, il commença parfaire descendre celui qui garnissait la colonnade. Le peuple voit le feu des Suisses s'éteindre ; il n'aperçoit plus d'ennemis devant lui. Un courageux enfant était déjà monté par un tuyau de décharge et avait planté un drapeau tricolore sur le Louvre. Quelques combattants passent à travers une grille restée ouverte, pénètrent dans les salles abandonnées, courent aux fenêtres donnant sur la cour, et font feu sur les Suisses. Ces mercenaires intrépides s'étonnent, prennent l'alarme : les souvenirs du 10 août, tradition

redoutable et sanglante, revivent dans leur esprit effrayé ; ils se précipitent les uns sur les autres et traversent le Can'ousel à la course. Pendant ce temps le peuple tire des coups de pistolet dans les serrures, ébranle les portes à coups de hache, et inonde le Louvre de tous côtés, tandis qu'une partie des combattants s'élance à la poursuite des fuyards. Humilié, le rouge au front et la rage dans le cœur, le duc de Raguse essaie de rallier ses soldats ; il en ramène quelquesuns dans la cour des Tuileries ; mais le désordre était immense. M. de Guise, qui avait son sabre à la main, le perdit dans cet horrible pêle-mêle, et ne le retrouva que beaucoup plus loin, suspendu à la gourmette d'un cheval de gendarme. Les coups de fusil se succédaient rapidement; les hommes du peuple arrivaient frémissants et animés pai* le succès. Les Suisses gagnent le pavillon de l'Horloge, le passent en tumulte, se répandent dans le jardin des Tuileries. Leur épouvante se communique aux troupes qu'on y avaient postées, et qui, à leur tour, entraînent les régiments stationnés sur la place Louis XV. Parmi ces soldats en fuite, les uns, dans leur trouble, arrachaient leurs épaulettes, les autres se débarrassaient précipitamment de leur uniforme ; quelques officiers, entraînés par ce flot irrésistible, brisaient leur épée avec désespoir. En un instant, la déroute était devenue générale, et l'armée du roi battit en retraite à travers les Champs-Elysées.

Au moment où les troupes parcouraient ainsi la ligne qui s'étend du Louvre à l'Arcde-l'Étoile, une fenêtre s'ouvrit lentement à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint- Florentin. « Oh ! mon Dieu ! que faites-vous, « Monsieur Keiser, s'écria du fond d'un ap- « partement somptueux, une voix frêle et « sénile ? Vous allez faire piller l'hôtel ! — « Ne craignez rien, répondit M. Keiser, les « troupes battent en retraite, mais le peuple « ne songe qu'à les poursuivre. — Vraiment ! « reprit M. de Talleyrand; » et, faisant quelques pas vers la pendule : « Mettez en note, « ajouta-t-il d'un ton solennel, queieST juil-

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« let 1830, à midi cinq minutes, la branche « aînée des Bourbons a cessé de régner sur « la France. » C'était sonner un peu prématurément les funérailles de Tancienne monarchie. Mais prédire les grandes infortunes, pour les trahir ensuite, était la vanité de cette âme sans foi.

Tandis que la foule qui avait envahi le Louvre se précipitait, par la longue galerie du Musée, vers le palais des Tuileries, MM. Thomas, Bastide, Guinard, Joubert, Cauja, y entraient par le guichet du Pont- Royal. En un moment, la demeure royale fut occupée tout entière par les Parisiens, et un drapeau tricolore fut planté par Thomas et Joubert sur le sommet de Tédifice. Un combattant ouvrit au général Bertrand une des grilles du jardin des Tuileries, et le compagnon d'exil de l'Empereur entra en pleurrant dans ces lieux où il n'avait point pénétré depuis 181 S.

Dans les salles du palais, le peuple brisa des statues de rois ; des portraits de princes jurent déchirés avec la pointe des piques ou des baïonnettes, et quelques ouvriers emportèrent chez eux, pour tout trophée, des lambaux de toile peinte. Dans la salle des maréchaux, les vainqueurs couchèrent en joue certains portraits qui rappelaient des souvenirs de trahison, mais plus d'une tète se découvrit avec respect devant celui de Macdonald, que la fortune croulante de son bienfaiteur avait trouvé fidèle en 1814. Un grand nombre d'ouvriers s'étant installés dans la salle du trône, chacun d'eux s'assit sur le trône à son tour, puis on y plaça un cadavre.

Cette prise de possession présenta, pendant quelques heures, un inconcevable mélange d'héroïsme et d'insouciance, de bouffonnerie et de grandeur. On vit des hommes du peuple passer sur leur chemise ensanglantée des robes à fleurs qui avaient serré la taille des princesses. Ils se promenaient dans cet accoutrement bizarre, raillant ainsi leur propre victoire, entre leur misère de la veille et leur misère du lendemain.

Mais le bruit s'étant répandu que les portes du Louvre et des Tuileries étaient ouvertes à

tout le monde, des hommes de conditions diverses y accoururent. Dans ce pêle-mêle, beaucoup de vols élégants furent commis. Les objets qui ont disparu et n'ont pas été retrouvés, étaient en général des livres rares, des éditions de luxe, de chastes pantoufles, une foule de bagatelles charmantes, tout ce qui est de nature à tenter la cupidité des âmes délicates. A part cela, peu de dégâts eurent lieu. L'homme riche allait à Thomme pauvre, et lui disait : « Mon ami, tu as un « fusil, veille sur ces armoires splendides. « — C'est bien, répondait l'homme pau- « vre. » Et il se serait fait tuer plutôt que de manquer à cette consigne. Un jeune homme s'était emparé d'un chapeau royal que garnissaient des ornements d'un grand prix. Des gens du peuple l'aperçoivent et l'arrêtent : « Où allez-vous ainsi ! On ne vole « pas. — C'est un souvenir que j'emporte. « — Â la bonne heure ; mais, dans ce cas, la « valeur de l'objet importe peu. » En disant ces paroles, ils prennent le chapeau, le foulent aux pieds et le rendent au jeune homme. Le peuple se surveilla donc parfaitement luimême. Un ouvrier, nommé Millier, avait été préposé à la garde d'objets précieux par le Conservateur du Musée, M. de Cailleux. Il remplit ses fonctions noblement, avec fatigue, avec péril. Quelques jours après, quand l'ordre fut rétabli, un ouvrier, nommé Millier, se présentait chez M. de Cailleux pour implorer quelque secours. Il était sans ouvrage et avait faim.

Pendant ce temps, la Seine charriait des livres^ des chasubles, des rideaux provenant de l'invasion de l'archevêché ; et une bande à laquelle s'étaient mêlés des pompiers, revenait triomphante de la caserne de Babylone, agitant au bout des baïonnettes les habits rouges des Suisses vaincus. Le peuple avait pénétré violemment dans le musée d'artillerie : on vit donc briller, dans cette insurrection du XIX* siècle, le casque de Godefroy de Bouillon, Tarquebuse à mèches de Charles IX, et la lance de François I".

Les troupes occupaient encore la cour du Palais-Royal , et des soldats de la garde

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étaient rangés es bataille sur la place. Quelques insurgés débouchant par la rué Montesquieu, se précipitèrent courageusement vers la grille qui donne accès dans la cour du

Château. L'un d'eux tomba percé d'une balle. Un autre franchit la gnlle, et se trouva seul au milieu de la garde des Suisses. Hais tel était le caractère étrange de cette guerre que

dans tout combattant le négociateur se confondait avec l'ennemi : l'homme du peuple, devenu prisonnier, entra aussitôt en pourparlers avec l'officier qui commandait, et la cour du palais fut évacuée.

Dans la précipitation de la retraite, le duc de Raguse avait oublié, rue do Rohan, une compagnie du 3' de la garde. Postés dans la maison d'un chapelier , à quelques pas du l'hé&tre-Français, les soldats de cette compa-

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gnîe faisaient feu de toutes les fenêtres sur fnelques hommes qui, couverts par les colonnes idu péristyle ou par les angles des rues, «wtenaient cette lutte ardente avec une inépuisable vigueur. Deux jeunes gens combattaient, côte à côte. L'un d'eux est mortellement frappé. L'autre, qui chargeait son fusil, continue, en disant à ses camarades, d'une voix sourde : « Si je suis tué, vous « relèverez ce malheureux , n'est-ce pas ? « C'est mon frère ! »

Après un combat meurtrier, la maison est emportée ; le capitaine Menuisier est précipité du haut d'un troisième étage ; on égorge plusieurs soldats, et les autres sont conduits prisonniers à la place de la Bourse. Ce fut un des plus terribles épisodes de l'insurrection : ce fut le dernier.

La résistance avait été opiniâtre : elle provoqua des vengeances. Un soldat s'était caché dans une armoire ; il fut découvert par un manufacturier du faubourg Saint- Antoine, qui le perça dé sa baïonnette.

Mais si la victoire, chez quelques-uns, se niontra implacable, elle fut, chez là plupart, magnanime et pieuse. Un ofiicter nommé Rivaux, s'étant évadé par les toits, s'était glissé dans l'allée d'une maison voisine, d'où il était entré dans la boutique, déserte en ce moment, d'un layetier. Un auvent renversé lui servit de refuge. Tout à coup des éclats de voix retentissent dans l'obscure allée ; la porte de la boutique s'ouvre. « Il est dans « cette maison, » disaient les visiteurs armés qui avaient envahi la salle. Et ils accompagnaient ces mots des plus horribles menaces. Blotti sous l'auvent protecteur , l'officier entendait tout ; chaque parole retentissait à son oreille comme un arrêt de mort, et il écoutait avec effroi le bruit de sa propre respiration. Mais son haleine agitait autour de lui quelques papiers d'emballage et suffisait pour le trahir. Le pied d'un homme vint s'appvj'er légèrement sur son bras ; il se crut perdu, il était sauvé. « Que faisons-nous ici? « cria rudement celui qui venait de le « découvrir. Allons visiter la maison. » Il sortit, entraînant ses camarades, et revint un

instant après chercher l'officier, qui lui dut la vie, et disparut à la faveur d'un déguisement. Le lieutenant Goyon, après s'être courageusement défendu d'étage en étage, s'était renfermé dans une chambre avec quelquesuns de ces soldats. Mort à t officier^ criait de toutes parts la foule irritée des assaillants. « Me voilà! » répondit-il aussitôt, en ouvrant la porte. Frappé de plusieurs coups, il tombe, le visage inondé de sang ; mais deux des insurgés s'élancent vers lui, le prennent dans leurs bras et l'emportent au péril de leur vie. Un autre officier, nommé Ferrand, eut un sort plus funeste. Ses blessures étaient mortelles :il succomba ; mais ce fut un des insurgés qui veilla sur sou agonie, reçut son der^ nier soupir , et se chargea d'exécuter ses volontés suprêmes. L'histoire des révolutions est remplie de traits semblables. Ils prouvent que les grandes crises, en surexcitant les diverses puissances de l'àme, agrandissent en tous sens la nature humaine.

Deux heures après, un des combattants du Louvre, le docteur Delaberge, regagnait son domicile, lorsqu'il rencontre dans la rue Neuve-des-Capucines un homme qu'il eut de la peine à reconnaître, tant sa figure était blême et ses yeux hagards. M. Casimir Périer court à lui et le conjure de sauver des gendarmes qui s'étaient réfugiés dans l'hôtel des affaires étrangères et contre lesquels on poussait des cris de mort. Le docteur Delaberge pénètre dans l'hôtel ; il était suivi de quelques hommes déterminés. Il trouve, en effet, dans l'office, dix-huit gendarmes qui avaient dépouillé l'uniforme et s'attendaient à être massacrés. Il leur fait revêtir des habits de bourgeois, et tandis qu'il se présentait à la porte qui donne sur le boulevard et tenait la multitude attentive à sa parole, les malheureux s'évadaient par la porte qui s'ouvre sur la rue des Capucines.

Vers le même temps on vit arriver sur la place de la Bourse deux grandes caisses que recouvrait une toile grise. M, Charles Teste, qui occupait alors le palais de la Bourse, les fit découvrir : elles contenaient l'argenterie du Château et les [ornements les plus

précieux de la chapelle. Ceux qui escortaient ces richesses, en les protégeant, n'avaient sur le corps que des haillons ensanglantés.

La lutte paraissait finie, et cependant la ville ne s'appartenait pas encore. De la place Vendôme, que couvraient deux régiments de ligne, la garde royale s'étendait jusqu'à la Madeleine, le long de la rue de la Paix et du boulevard des Capucines. Mais un découragement invincible avait gagné les troupes. Quelques soldats avaient pu voir, de la place Vendôme, rouler le flot des fuyards venant du Louvre, dont l'occupation par le peuple n'était déjà plus ignorée dans les rangs. Une défection était imminente. Le général Wall ayant aperçu M. Auguste Billiard, poussa son cheval vers lui et lui dit : « Monsieur, « connaissez vous M. Casimir Périer? Il im- <( porte de le prévenir sans retard que le roi « désire lui parler. » M. Billiard courut chez Casimir Périer ; il était absent.

La nouvelle d'un armistice conclu entre lui et Charles X se répandait avec rapidité. Des agents inconnus la colportaient dans les groupes et engageaient vivement le peuple à mettre bas les armes. D'auti^es citoyens conjuraient, au contraire, les insurgés de se méfier de ces discours et de ne quitter le champ de bataille qu'après la victoire. Tel fut notamment le langage que tinrent au peuple, à quelques pas de la rue de la Chanssée-d'Antin, MM. Bérard et Dupin aine. L'ardeur de ce dernier était extrême et démentait singulièrement l'attitude qu'il avait gardée jusqu'alors, soit que le spectacle des Parisiens victorieux eût enflammé son imagination mobile, soit qu'il voulût se faire pardonner de n'avoir pas cru au succès, en s'y associant d'une manière bruyante. Quoi qu'il en soit, ce furent les excitations belliqueuses qui l'emportèrent; on s'indigna contre ceux qui venaient parler d'accommodement au milieu des victimes de l'obstination royale. Un mouchoir blanc,, agité par un homme qui parcourait à cheval le boulevard, mit le comble à la fureur de la multitude. Le commandant Roux et M. Durand, orateurs delapaci-

fication de Paris, se virent bientôt entcnvés d'une foule ardente qui demandait leur Us furent sauvés par l'interventioa MM. Gérard et Bérard qui les cond chez M. Laffitte, sous prétexte de les j juger.

Pendant ce temps, une colonne d'i entrait dans la rue de la Paix par la Neuve-Saint-Augustin. Un courageux citoyen, M. Froussard, la précédait et Bmtmi en courant, son fusil en bandoulière et pistolet dans chaque main. Après avoir nacé le général Wall, il s'adressa militairement aux troupes, les conjurant de se rap^- 1er leur origine, et que leurs ennemis^ iâms cette horrible lutte, c'étaient leurs fpères; Profitant da l'hésitation des soldats, ptmttus hommes du peuple s'étaient peu à peu a]^mchés des rangs, et ^u sein de cette foule aHmée sortaient mille exhortations énergi«|ii«s ou touchantes. Bientôt l'entraînemenl devînt irrésistible, et les soldats répandus le ton^de la rue de la Paix mirent leurs crosses en Tair. Casimir Périer, qui se trouvait alors dtoz M. Noël, son notaire, dans une maison située à l'angle de la rue de la Paix ei dr la rue Neuve-Saint-Augustîn, aperçoit itmme fenêtre le mouvement de la garde ; il desread rapidement, se fait reconnaître, et au Biflieu des cris dont on salue sa présence, nm capitaine brise son épée.

Casimir Périer comprit bien alor» duquel côté penchait décidément la fortune, «t îl se rendit en toute hâte chez M. Laffitte. ApeiHe était-il arrivé, que M. Auguste BiDiarit eimrut à lui : « Je suis chargé de vou» Un fse « Charles X désire conférer avec vow». » Casimir Périer répondit à celte proposîtNMi pur un refus hautain. Déjà son âme appartenait au succès.

Beaucoup de personnes marquantes étiueiit en ce moment réunies chez M. LaffiMe. Un grand bruit se fit à la porte de l'hôtel r e^était un sergent, nommé Richemont, qai demamdait à entrer ; et, comme on faisait diKenIlé pour laisser pénétrer un soldat dans des salons où se discutaient de si graves înlérêts, Richemont avait tiré son sabre^ don! î) pré-

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sentait la poignée aux laquais, en redoublant d'instances. On l'introduisit enfin. Il venait annoncer que le 53* de ligne était prêt à fraterniser avec le peuple, et que le corps des officiers, à l'exception du colonel et des chefs de bataillon, l'avait député vers le général Gérard pour l'en instruire. Sur l'invitation du général, le colonel Heymès sortit habillé en bourgeois, et se dirigea vers la place Vendôme avec le sergent Richemont. Ils rencontrèrent en chemin le frère de M. Laffitte, qui réunissait quelques gardes nationaux et qui se joignit au cortège. MM. Heymès et Jean-Baptiste Laffitte s'avancent jusqu'au colonel à travers les soldats. Leurs vives paroles circulent dans les rangs ; les officiers applaudissent ; le colonel, qui résistait, est entraîné. Les soldats ne demandent qu'à garder leurs armes et leur drapeau, condition militaire qui ne pouvait leur être refusée ; et le régiment, tambours en tète, se dirige vers l'hôtel Laffitte.

Bientôt la cour de l'hôtel regorgea de soldats. Cinq officiers entrèrent dans le grand salon. M. Laffitte, blessé à la jambe, était étendu dans un fauteuil. Il les reçut avec bienveillance et dignité. « Messieurs, leur « dit-il, gardez vos armes, mais jurez de ne « point les tourner contre le peuple. » Les officiers étendirent la main comme pour un serment. « Pas de serment, Messieurs, reprit « M. Laffitte d'une voix émue, les rois les « ont déshonorés : il suffit de la parole des « braves. ^> Ces mots furent couverts d'applaudissements, et chacun se livrait aux fortes émotions de cette journée, quand tout à coup une décharge se fit entendre. Comment poindre le tumulte qui alors éclata dans les appartements ? La garde royale était certainement victorieuse ; l'ennemi allait paraître... Et chacun de fuir. On se pousse, on se heurte dans les vestibules ; plusieurs , et M. Méchin entre autres, sautent dans les jardins par les fenêtres du rez-de-chaussée ; deux députés sont trouvés blottis dans les écuries. En un clin d'œil, M. Laffitte avait été abandonné de tous ceux qui assiégeaient son fauteuil. Son neveu, M. Laroche, était seul resté

auprès de lui. Sa femme s'était évanouie. Quant à lui, toujours calme, il profitait de ce désordre pour se faire panser la jambe par son neveu. Qu'était-il donc arrivé ? Les soldats du 6' avi^ient suivi l'exemple de leurs camarades du 53', et, gagnés à la cause du peuple, ils avaient déchargé leurs fusils en l'air pour le rassurer.

Eh bien ! cet hôtel Laffitte, théâtre de terreurs si ridicules, on devait l'appeler plus tard le quartier-général de la révolution.

La bataille finie , la ville , si longtemps immobile et cachée, s'anima tout à coup et s'agita sur tous les points d'une manière imposante. En quelques instants, une masse innombrable s'était répandue comme une mer dans les rues, sur les places publiques, le long des boulevards. A ce silence lugubre de la veille qu'interrompaient seules les détonations de la mousqueterie succédait, dans ce qu'il a de plus orageux, le mugissement de Paris. Mais comment se faisait-il que la capitale fût libre ? Quelle puissance mystérieuse avait fait plier devant quelques bandes éparses, composées en grande partie d'ouvriers et d'enfants, des troupes si braves, si bien disciplinées? Il y avait dans un tel événement quelque chose d'inexplicable pour tous, et l'étonnement fut universel.

Quoi qu'il en soit, les premiers moments du triomphe appartinrent à la joie et à la fraternité. Une exaltation sans exemple faisait battre tous les cœurs. L'homme du monde abordait familièrement l'homme du peuple, dont il ne craignait point alors de presser la main. Des gens qui ne s'étaient jamais vus s'embrassaient comme d'anciens amis. Les boutiques s'ouvrirent aux pauvres, ce jourlà. Sur divers points, des blessés passaient portés sur des brancards, et chacun de les saluer avec attendrissement et respect. Confondues dans un même sentiment d'enthousiasme, toutes les classes semblaient avoir déposé leurs vieilles haines, et, à voir la facile générosité des uns, la réserve et la discrétion des autres, on eût dit d'une société rompue à la pratique de la vie commune. Cela dura quelques heures.

On se précipitait sur te passage de ce marquis aimé do peuple. — D'après Victor Adam. (Page 76.)

Le soir, la bourgeoisie veillait en armes & la conservation de ses propriétés. Le seotiment de la fraternité avait fait place brusquement, cbez les heureux, à une déliunce dans laquelle entrait la crainte du retour des troupes, et, beaucoup plus encore, celle du peuple. On rencontrait partout des ppstes de g;arde nationale. Ces patrouilles vigilantes parcouraient la ville en tous sens. Four aller avec quelque liberté d'un lieu & un autre, il fallait savoir le mot d'ordre. Un grand nombre d'arrestations arbitraires furent opérées. Les bourgeois en uniforme désarmaient les ouvriers en veste, et même les bourgeois sans uniforme. Deux des combattants de la . veille, MU. Dupont et Godefroi Cavaignac, furent arrêtés de la sorte, h la Croix-Rouge, et ne durent qu'à leur énergie de rester en possession de leurs fusils. •

Au surplus, dès le 28, on avait vu des gardes nationaux faire sentiiielle aux portes de

la Banque, conjointement avec les troupes de ligne ; et pendant que le peuple se battait, M. Dequevauvilliers s'était rendu & Tétat-major pour s'entendre sur le mot d'ordre avec le duc de Raguse, et demander qu'on laissât la garde nationale protéger librement les propriétés.

Les propriétés, au mois de juillet, ne coururent donc pas le moindre risque. Elles auraient été protégées par la prévoyance des bourgeois, alors même qu'elles ne l'auraient pas été par le desintéressement des prolétai' res.

Il faut ajouter que ce désintéressement ne manqua pas d'excitation. Pendant les jours qui suivirent la victoire de Paris, les journaux glorifièrent k l'euvi l'abnégation des pauvres . L'admiration était unanime et bruyante. On racontait qu'un ouvrier était allé déposer à la préfecture de police un vase en vermeil et n'avait même pas voulu dire

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son nom ; qu*un autre avait trouvé sous le guichet du Louvre un sac de trois mille francs, qu'il s'était empressé de remettre à la Commune. On faisait -beaucoup valoir ce mot d'un malheureux artisan : « L'égalité « devant la loi, à la bonne heure ; mais l'éga- . « lité de fortune, c'est impossible. >» Enfin, on ne tarissait pas sur la sagesse de ce peuple qui avait fusillé des voleurs pris en flagrant délit, et on exagérait à dessein le nombre de ces exécutions populaires. Mais on lie disait pas tout. Un homme ayant été arrêté pour avoir dérobé une pièce d'argenterie de très-mince valeur, on le traîna sous une arche du pont d'Arcole. Ce malheureux fondait en larmes et criait : « Quoi ! la mort (( pour si peu de chose ! C'est la misère qui « m'a égaré. Grâce ! j'ai une famille. Qu'on « me laisse embrasser, du moins, une der-. « nière fois^ ma femme et mes enfants. Il n'y « a donc personne parmi vous qui ait souf- « fert de la faim ? Grâce ! Grâce ! » On le fit mettre à genoux et on le fusilla. Cette justice sauvage n'eut rien' de spontané de la part de ceux qui en furent les instruments. L'ordre du meurtre était venu de l'Hôtel-de- Ville.

Du reste, tout ce qu'on disait du désintéressement du peuple était vrai, et il n'y avait pas de raison, alors, pour qu'on s'abstint d'encourager des vertus dont on avait besoin !

A la chute du jour, M. Charras conduisit à THôtel-de-Ville une partie de ceux qui avaient emporté la caserne de Babylone. U trouva le général Lafayette fort tranquille; et lui ayant demandé ce qu'il fallait faire des deux cents volontaires qui attendaient sur la place do (ir^ve, il reçut cette réponse : « Qu'ils ret')iir . ut paisiblement chez eux; ils doivent M\.)ir besoin de repos. » M. Charras fît observer au général que beaucoup de braves gens ne trouveraient pas de pain chez eux en y rentrant. « Eh bien ! dit-il, qu'on leur donne cent sous par tète. » L'ordre fut transmis aux ouvriers. Nom ne nous battons pas pour de F argent^ fut le cri qui s'échappa en même temps de toutes les bouches. Parmi ces

hommes, le moins pauvre n'avait pas sur lui pour dix francs de linge et de vêtements.

Tandis que la fusillade s'éteignait dans Paris, et que devant le Louvre on creusait deux grandes fosses, qui furent bénies par un prêtre et surmontées d'une croix avec ces mots : Aux Français morts pour la liberté, on s'occupait, à l'hôtel Laffitte, de fonder une dynastie nouvelle.

Ici commence une série d'intrigues, frivoles en apparence, mais qui sont caractéristiques et furent décisives.

* Tous les financiers, que le sentiment du danger avait appelés dans ces salons somptueux, étaient troublés et pensifs. Ils croyaient déjà voir leurs hôtels envahis, et, frappés de la force que le peuple venait de déployer, ils comptaient pOu sur sa grandeur d'âme.

Le plan de M. Laffitte était arrêté. Il s'approche de M. Oudart : « Hier, je vous ai prié <c de vous rendre à JMeuilly. A l'avertisse- « ment que je lui faisais donner, le prince a « répondu : Je vous remercie. Veuillez re- « tourner auprès de lui. Entre une couronne « et un passeport, qu'il choisisse. Si je réus- « sis, je ne lui ferai point payer ma commis- « sion de banque. Si j'échoue, il me désa- « vouera. »

On affluait de toutes parts vers l'hôtel Laffitte. On voyait se presser dans les appartetements, dans les cours, dans les jardins, grands seigneurs, gens de finance, hommes dérobe, gardes nationaux. Des curieux étaient montés 3ur les toits des maisons voisines. C'était un bourdonnement immense dans cette foule animée de passions diverses et sans cesse renouvelée. Des cartouches apportées dans la cour y firent naître un violent tumulte. Les hommes du peuple se les arrachaient, les derniers coups de fusil n'ayant pas encore été tirés. M. Degousée entra tenant un papier à la main. Dès la pointe du jour, cet intrépide citoyen était allé offrir au général Pajol le commandement de la garde nationale. Dans les révolutions le pouvoir appartient à qui s'en empare. Mais le général ayant répondu que l'autorisation des députés lui paraissait nécessaire, M. Degou-

Pendant les tro

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