PARIS
dis journées de Juillet 1830
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HISTOIRE DE DIX ANS
sée avait couru chez le duc de Choiseul, y avfitit rencontré M. Dupin, et celui-ci, prenant une plume, avait écrit : « Messieurs les dépu- « tés réunis à Paris autorisent le général f< Pajol à prendre le commandement des mi- « lices parisiennes. — Milices parisiennes? •< s'écria M. Degousée surpris, et pourquoi « ce mot? — Parce que la garde nationale « se trouve légalement dissoute », répondit M. Dupin qui, dans cette révolution, ne voulait pas jouer sa tète. Dans cette même matinée, dans ce même hôtel du duc de Choiseul, il avait dit. en entendant parler des succès de Tarmée royale, et en présence du chevalier de Pannat : « Les troupes royales Tempor- « tent sur tous les points, et c'est, ma foi, « très-heureux. »
Les députés réunis chez M. Laffitte signèrent l'autorisation écrite que M. Degousée leur présentait; mais le trouble était dans leur cœur. Donner au peuple armé un chef qui n'était pas député, c'était créer à côté de l'autorité légale une autorité purement insurrectionnelle. Au moment où M. Degousée allait sortir, un député de Melun, M. Baillot, court à lui, demande, comme pour laconsul-^ ter, l'autorisation compromettante, et ne rend le papier qu'après en avoir subrepticement déchiré les signatures. Car c'est ainsi que la bourgeoisie se préparait au maniement des affaires.
Cependant la foule croissait ; on répandait mille bruits divers ; un homme du peuple vint annoncer que le Louvre était pris ; M. de Lafayette arrivait. M. Audry de Puyraveau s'était rendu chez lui de grand matin pour le presser de prendre le commandement des troupes. M. Audry de Puyraveau fut reçu par M. Carbonnel, qui lui dit : « Mais savez- « vous bien que vous allez faire courir de « grands risques au général », à quoi M. Audry de Pu3npaveau répondit énergiquement : « Et moi, Monsieur, est-ce que je ne (< cours pas de risques depuis deux jours ? » En se rendant chez M. Laffitte, M. Audry de Puvraveau trouva dans la rue d'Artois un grand nombre d'hommes du peuple, à qui M. Mignet criait : « Soyez tranquilles, mes
amis, ce soir vous aurez le duc d'Orléans pour roi . »
Chez M. Laffitte, tous n'avaient pas encore un plan aussi nettement tracé, mais tous appelaient de leurs vœux l'établissement d'un pouvoir ; les uns, pour que la révolution fût dirigée ; les autres, et c'était le plus grand nombre, pour qu'elle fut surveillée sévèrement et contenue. Déjà, du reste, la nécessité d'une direction avait été proclamée dans les rues par les combattants eux-mêmes.
Plusieurs citoyens s'étaient réunis tumultueusement rue Sainte-Avoye, dans la maison de Garnîer-Pagès. Il y avait été arrêté que le général Lafayette, le général Gérard, le duc de Choiseul , seraient invités à prendre en main la force publique. En même temps, par une coïncidence singulière, MM. Charles Teste et Taschereau créaient, dans les bureaux du Natio7ial^ un gouvernement provisoire, composé de MM. Lafayette, Gérard et Labbey de Pompières. Sur l'avis du poète Béranger, ce dernier nom fut remplacé par celui du duc de Choiseul. Et une proclamation, que le Constitutiorviel trompé publia, répandit dans tout Paris la grande nouvelle d'un gouvernement qui n'existait que dans l'esprit de quelques courageux faussaires comptant sur le succès pour se faire absoudre.
Bientôt rien ne se fit dans la capitale qu'en vertu de ce pouvoir imaginaire : la ville la plus intelligente du monde fut gouvernée par un mot.
Des hommes n'ayant reçu leur mandat que d'eux-mêmes, vinrent s'installer à Tllôtel-de- Ville comme représentants du gouvernement provisoire. En cette qualité, ils parodiaient la majesté du commandement, signaient des ordres, distribuaient des emplois, conféraient des dignités. Le nombre fut grand de ceux qui, sur la foi de je ne sais quelles réminiscences de collège, révèrent alors le rôle de Sylla ; et à côté de quelques jeunes gens au courage réfléchi, et désintéressés dans leur audace, on vit paraître des ambitieux de hasard en qui la hardiesse n'était que l'ignorance des obstacles ou le vertige de la vanité.
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Leur règne fut court, parce qu'il faut pouvoir beaucoup lorsqu'on s'avise de beaucoup oser; mais il fut réel, et donna lieu à des scènes d'une bouffonnerie ^ans exemple. Dans la salle Saint-Jean, on se partageait à Tamiable l'administration de la France. Des solliciteurs y venaient à tout instant s'incliner devant l'omnipotence des dominateurs du lieu. Là M. Dumoulin exerçait l'empire de son chapeau à plumes et de son brillant uniforme. Il s'était promu au grade de commandant de l'Hôtel-de-Ville, et il en remplit jusqu'à un certain point les fonctions. M. Alexandre de Laborde s'étant présenté, cherchant une place dans la victoire, le commandant de THôtel-de- Ville le nomma préfet de la Seine, au roulement du tambour, et avec un admirable sang-froid. M. de Montalivet, qui était absent de Paris pendant la lutte, vint à son tour à THôtel-de-Ville faire connaître ses espérances. Mais ce fut à M. Baude qu'il s'adressa. Il réclama la direction des ponts et chaussées, déclarant toutefois que, si M. Baude se Tétait réservée, il la lui abandonnerait volontiers. M. Baude répondit en homme qui ne se croit ni le droit de donner ni celui de prendre. Ainsi cette étrange révolution était venue montrer, dans Tespace de quelques jours, les divers aspects des choses humaines : héroïsme et petitesse, passions mâles et vanités d'enfants, grandeur et misère, c'est-à-dire tout l'homme.
Pendant ce temps, une députation, dont les deux frères Garnier-Pagès faisaient partie, entrait dans le vestibule de l'hôtel Laffitte. Elle venait offrir le pouvoir aux généraux Lafayette et Gérard. Le second répondit d'une manière évasive ; le premier s'offrit avec une ardeur toute juvénile. Il demanda seulement à faire part de cette proposition à ses collègues, et, s'avançant au milieu d'eux: « Messieurs, dit-il, on me presse de prendre le commandement de Paris. » Mais Lafayette maître de Paris, c'était le peuple maître de la {)lace publique.
' M. 'Bértin de Vaux était présent, homme sàiis ' élévation de cœur, mais d'une rare p'^nëtratîon d'esprit et d'une certaine portée
dans le mal. Habile à diriger les autres par le soin qu'il mettait à s'effacer toujours luimême, son frère avait groupé depuis longtemps autour de lui plusieurs écrivains d'élite, qui s'animaient à leur insu de ses inspirations, et subissaient d'autant mieux sa supériorité, qu'il la leur laissait ignorer. 11 était parvenu de, la sorte à créer, dans le Journal des Débats, une puissance avec laquelle tous les gouvernements s'étaient vus contraints de traiter. M. Bertin de Vaux n'avait pas de passions politiques : l'égoïsme de ses opinions était froid et parfaitement calculé. Trop intelligent pour ne pas comprendre que le changement des formes politiques peu fort bien n'être qu'un mode nouveau de protection accordé aux mêmes intérêts, il avait servi l'un après l'autre tous les gouvernements sans cesser d'être fidèle à ses doctrines, celles de 1789. M. Bertin de Vaux était un des hommes d'État de la bourgeoisie.
Aussi la connaissait- il à merveille. Il savait combien sa force était grande, et jusqu'où elle était capable de pousser le fanatisme de cette passion : l'amour de la propriété. Il savait par conséquent que, pour étouffer la révolution sociale prête à sortir des flancs d'une révolution politique, il n'y avait qu'une chose à faire : réorganiser promptement la garde nationale, ou, en d'autres termes, enrégimenter les propriétaires pour la défense des propriétés. Quand il entendit Lafayette parler de prendre en main le pouvoir, il se mit à jouer l'enthousiasme et s'écria : « Si nous ne pouvons retrouver « Bailly, le vertueux maire de Paris en « 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé « l'illustre chef de la garde nationale. » C'était rappeler adroitement à Lafayette un de ces souvenirs que caresse volontiers la vanité des vieillards. Celui-ci, d'ailleurs, ne voyait pas de bien haut.
Lafayette accepte, il part pour l'Hôtel-de- Ville, ces Tuileries du peuple depuis le 10 août. On se précipitait sur le passage de ce marquis aimé du peuple. On le soulevait pour l'aider à franchir les barricades. Et lui, ap-
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puyé d'un côté sur le bras de M. Carbonnel, de l'autre sur celui de M. Audry de Puyraveau, il s'avançait porté par l'acclamation populaire, et souriant & cette ovation qui le ramenait aux vives impressions de sa
Dans la rue Neuve-Saint-Marc il aperçut un jeune homme, M. Etienne Arago, qui portait à son chapeau une cocarde tricolore. Il lui fit dire par M. Poques de l'ôter; et comme le jeune homme en manifestait sa surprise : « Pas encore, mon ami, » dit-il en lui faisant signe de la main. Pourtant des milliers de citoyens portaient déjà des rubans tricolores à leur boutonnière. Mais telle était la stupeur dont cette révolution inopinée avait frappé les plus nobles esprits ! Au momentoù M. de Lafayette entrait sous ta voûte de l'Hôlel-de-Ville, la foule répandue sur la place de Grève poussa au ciel un long cri de joie mêlé à une décharge de mousqueterie. Lecolonel Dubourg, prévenu par M. Etienne Arago de l'arrivée de ce personnage, avait répondu : « A tout seigneur tout honneur. » Il alla au devant du vieux général, s'inclina respectueusement devant lui, et une heure après. M. de Latayette tenait dans ses mains les destinées de la France.
Les députés qui avaient formé chez M. Laffitteun petit conciliabule dans lequel le public n'était pas admis, comprirent combien il leur importait de contrebalancer la puissance d'un homme qui avait reçu du peuple son investiture. Dans ce but, ils choisirent parmi eux, pour lui confier la direction des opérations actives, le générai Gérard. Quant à l'organisation du pouvoir civil, fallait-it créer un gouvernement provisoire, comme le demandait M. Mauguîn, ou seulement une commission municipale, comme te proposait M. Guizot? Ce dernier avis prévalut, parce qu'il était le plus timide et ne décidait rien. On recourut au scrutin pour la désignation des membres dont cette commission devait être composée. Les noms qui sortirent du scrutin furent ceux de MM. Casimir Périer, Lafiitte, Gérai'd, Odier, Lobau et Audry de Puyraveau. Ce dernier fut nommé à son insu
et n'apprit sa nomination qu'à l'Uôtel-de- Ville. M. Odier refusa et fut remplacé par M. de SchoTien. M. Laffitte s'était foulé le pied; mais il avait besoin, d'ailleurs, pour
Le géuéral Dubourg.
l'accomplissement de ses projets, de faire aboutir à son hôtel le fil de tous les événements. Enfin le général Gérard prétexta, pour ne point aller à l'Hôtel-de- Ville, les devoirs militaires qui venaient de lui être imposés. Les députés applaudirent, charmés d'avoir à leur disposition un homme d'épée ; et la commission,composée définitivementde MM. Casimir Périer, Lobau, de Schonen, Audry di- Puyraveau, se compléta par l'adjonction de M. Mauguin.
A peine formée, la commission municipale publia l'acte suivant, témoignage irrécusable de la défiance qui armait contre le peuple cette bourgeoisie qui allait s'emparer de la direction des aiïaires.
n Les députés présents à Paris ont dû se K réunir pour remédier aux graves dangers " qui menacent !a sûreté des personnes » et des propriétés. Une commission a été
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« nommée pour veiller aux intérêts de « tous, en l'absence de toute organisation « régulière. »
Cet acte, si injurieux au peuple, fut la première mesure prise par le premier pouvoir issu de la révolution. C'était beaucoup se hâter.
La commission municipale, toutefois, rendit quelques services; et elle en aurait rendu de bien plus grands, si elle eût consenti à subir l'impulsion que lui voulait donner M. Mauguin. Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait sur ses collègues qu'un faible ascendant : il inspirait des craintes au rigide Audry de Puyraveau; M. de Schonen n'éprouvait pour lui aucune sympathie, et le général Lobau se défiait d'une supériorité qu'il ne pouvait subir sans en être amoindri. Un jeune homme actif et intelligent, M. Hippolyte Bonneliér, était entré des premiers à l'Hôtel-de-Yille, où les fonctions de secrétaire lui avaient été confiées par Lafayette. Il fut maintenu à son poste par la commission municipale; mais elle s'adjoignit en même temps, sous le titre de secrétaire, M. Odilon Barrot, que M. Laffitte avait désigné. Cette circonstance n'influa pas médiocrement sur l'attitude du pouvoir nouveau siégeant à THôtel-de-Ville. Entre M. Mauguin et M. Odilon Ban*ot, il existait une dissidence d'opinions, rendue plus vive par une rivalité sourde, à laquelle, sans se l'avouer, ils obéissaient l'un et l'autre.
Quoi qu'il en soit. M. Mauguin n'avait pas été plutôt installé à THôtel-de- Ville, qu'il y avait déployé toute son activité. M. Bavoux fut nommé préfet de police, et M. Chardel, directeur des postes. Une. proclamation mit sous la protection du peuple les monuments français. Diverses circulaires ayant pour but de pourvoir aux besoins les plus urgents, furent rédigées. M. Mauguin voulait que la commission municipale prît le titre de gouvernement provisoire. Le général Lobau s'y opposa de la manière la plus formelle. Sur ces entrefaites, on vint annoncer que beaucoup d'ouvriers manquaient de pain. Il fallait de l'argent. On s'adressa à M. Casimir Pe-
rler, qui répondit : « II est plus de quatre « heures; ma caisse est fermée. »
Pendant toute cette journée du 29, l'hôtel Laffitte ne cessa pas un seul instant d'être le centre des agitations de Paris. On s'y rendait de tous les côtés à la fois; les députations y succédaient aux députations ; les hommes du peuple y avaient accès, et dans ce vaste pêlemêle, pas une violence ne fut commise, pas un objet ne fut dérobé. Les chevaux de M. Laffitte coururent dans toutes les directions, montés par des cavaliers inconnus, et le soir ils étaient tous rentrés à l'écurie. Mais les représentants de la haute bourgeoisie n'en nourrissaientpas moins contre le peuple une défiance profonde.
Le général Pajol, qui était arrivé dans la cour de l'hôtel, en criant : « Je vous apporte « le chapeau de Waterloo », y avait été fort mal accueilli. M, de Lafayette était trop populaire pour ne pas inspirer encore plus d'ombrage. Afin de créer au général Gérard une influence dont on pût se servir au besoin, on le pressait de revêtir Tuniforme, de se montrer à la population, de visiter les barricades. M. Casimir Périer écrivait à l'instituteur de ses enfants : « Venez sans retard à <( l'hôtel Laffitte, et amenez-y des chevaux. » M. Gérard hésitait; mais on redoublait d'instances. « Vous voilà bien, vous autres mi- « litaires, lui disait M. Eugène Lafllilte pour « l'exciter, vous ne pouvez marcher que « suivis par des pantalons garance. » Enfin le général céda. Il partit pour aller montrer au peuple que les chefs ne lui manqueraient pas après la bataille. Toutefois, il portait encore la cocarde blanche. Il l'ôta, sur les observations de M. Sarrans, mais sans la remplacer par la cocarde de la révolution.
Au reste, soit crainte, soit indifl'érence ou étourdissement, ceux qui déjà se présentaient comme chefs, ne se montraient nulle part impatients d'arborer les couleurs pour lesquelles le peuple avait combattu. La manière dont le drapeau tricolore fut arboré à l'Hôtelde- Ville, le 29, mérite d'être rapportée. M. Dumoulin ayant aperçu derrière un meuble unjlrapeau tricolore roulé et tout couvert
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de poussière, témoigna rinteution de le placer à une fenêtre de la salle Saint-Jean^ ce qu'il fit, sur un signe d'assentiment de M. Baude. On conduit trop souvent les peuples avec des signes et avec des mots. Mais voilà ce que tous les grands hommes du moment semblaient ignorer : secondé par le vieux colonel Zimmer, son chef d'état-major, brave officier, mais qui avait moins de portée d'esprit que de patriotisme et de zèle, M. de •Lafayette laissait flotter la politique aux mains des subalternes.
Un pair de France se hâtait, sur ces entrefaites, vers l'hôtel Laffitte. C'était le duc de Choiseul. Il avait appris qu'il gouvernait la France, et cette nouvelle le glaçait de terreur. Comme nul ne pouvait dire encore ce qui sortirait d'une aussi soudaine commotion, le duc de Choiseul venait prendre M. Laffitte à témoin de son innocence. Il protestait, surtout, contre l'association de son nom à celui de Lafayette, ajoutant qu'il voudrait être seul au pouvoir ou n'être rien. « A ce compte, vous ne serez rien. Monsieur le « duc, » cria une voix. Plus tard, le duc de Choiseul publia une proclamation qui se terminait de la sorte : « Maintenant que la vie- « toire n'est plus incertaine, il est de ma con- « science de déclarer que jamais je n'ai fait « partie du gouvernement provisoire ; que « jamais la proposition ne m'en fut faite. « J''ai accepté en silence tous les dangers à « r heure du combat : je dois hommage à la « vérité à l'heure de la victoire. » Cela fut admiré.
Cependant l'aimée royale, forcée d'abandonner la capitale, avait continué vers Saint- Cloud son mouvement de retraite. Mais chaque bataillon suivait sa route, pour ainsi dire au hasard. Les bataillons suisses, une partie du 3* bataillon de la garde, le 15' léger et des détachements du 1*' de la garde, prirent le chemin du Cours-la- Reine et du quai de Chaillot. A Chaillot il y eut encore des victimes. On voyait des enfants paraître inopinément à l'angle des rues, et faire feu sur les troupes, avec une fureur que rien n'expliquait. Là périt un des plus élégants et des plus bra-
ves officiers de la garde. M. Lemotheux. Nul n'avait plus énergiquement que lui désapprouvé les ordonnances^ et il se préparait à notifier sa démission. Il tomba mort, atteint par une balle que venait de lancer la main d'un insurgé de dix ans. D'autres officiers reçurent des coups mortels ; un d'eux fut sur le point d'être fait prisonnier. Séparé de son régiment, il dut passer la nuit à ChaiUot, d'où il s'enfuit déguisé le lendemain. Le désintéressement et la grandeur du but peuvent seuls absoudre ceux qui donnent aux peuples la soif du sang, car elle a quelque chose d'épidémique. La révolution de juillet fut, même pour l'enfance, un encouragement à l'héroïsme, mais aussi une excitation à la cruauté.
Les bataillons qui n'avaient pas suivi le Cours-la-Reine s'étaient ralliés à l'Arc-del'Ltoile, d'où ils s'étendaient jusqu'à la porte Maillot : ils touchaient à la maison de campagne de Casimir Périer. Un chef de bataillon et quelques officiers furent invités à y entrer. On leur y fit un accueil convenable, et des rafraîchissements leur furent servis. Leur tristesse était amère et profonde.. Quels soldats terribles que ces Parisiens ! disait le chef de bataillon, en rappelant les vides que la mort venait de faire dans son régiment. Là, comme à Chaillot, une bande d'enfants vint assaillir quelques soldats à coups de fusil. Ceux-ci, exaspérés, entrèrent, en poursuivant leurs agresseurs, dans une maison où des ouvriers étaient à boire, et par l'effet d'une vengeance égarée, ces ouvriers furent égorgés. Quelques coups de canon, tirés dans la direction de Neuilly, envoyèrent dans le parc des boulets que le duc d'Orléans put peser dans sa main ; un de ces boulets tua un villageois qui passait sur le pont. Ainsi, les malheurs que toute guerre enfante survivaient à la guerre.
Le Dauphin, qui s'était fait substituer au duc de Raguse dans le commandement des troupes, vint les recevoir au bois de Boulogne ; mais il ne trouva pas une seule inspiration dans sa douleur ou plutôt dans sa colère. S'étant approché d'un capitaine, il lui de-
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manda combien il avait perdu d'hommes.
K Beaucoup, Monseigneur, » répondit te capitaine. Et de grosses larmes roulaient le long do ses joues. « Vous en avez bien assez, K vous en avez bien assez, » reprit d'un air distrait le Dauphin, qui était né prince. Les troupes arrivèrent à Saint-Cloud, mourant de faim, consternées, haletantes. On les ût bivouaquer dans le parc. Le plus grand désordre régnait aux environs du Gb&teau. Déjà, dans la cour, les chevaux étaient sellés et chargés. Les élèves de Saint-Cyr accouru-
Le Dauphin. | IT^ — IBii.)
rent : il y eut de plus, autour de ce trône en péril, quatre pièces de canon, et, pour en faire le service, quelques écoliers. Le duc de Bordeaux dtnait. On raconte que M. de Damas ayant fait dégarnir la table, le duc de Bordeaux prit lui-même plusieurs plats d'ar- i geni qu'il élevait avec eiTort au-dessus de sa i tète et faisait passer aux gens de service j pour qu'ils les descendissent aux soldats, i Cela divertit beaucoup le jeune prince : c'était un jeu nouveau pour cet enfant.
Déjà l'heure des transactions était passée pour Charles X. Ses ennemis avaient obtenu de tels succès, qu'il n'avait plus qu'à rester
roi tout à fait ou qu'à cesser tout à fait de l'être. Situation favorable, parce qu'elle était extrême! Tant que les chances avaient été de son côté, il lui fui permis de céder quelque chose ; mais près d'être abattu, il n'avait qu'un parti à prendre, un seul : combattre jusqu'à la mort, non plus pour la royauté seulement, mais pour la dictature. C'est le parti qu'il aurait pris, si son ftme avait été aussi haute que son rang. Et, dans ce cas, ses ennemie, en voulant lui enlever tout, lui eussent donné le pouvoir de tout conserver. Car, pour les cœurs dignes de l'empire, l'excès des revers est une force. Mais le malheur de ce roi fut de laisser germer dans son esprit, qui était vulgaire, des desseins qui furent gigantesques. Il devait rester écrasé sous le poids de tout ce qu'il avait qsé.
Le duc de Mortemart était arrivé la veille à Saint-Cloud. C'était un grand seigneur à demi gagné aux principes du libéralisme. Soldat, il avait puisé dans la vie des camps une rondeur de langage et une simplicité de mœurs qui l'éloignaient des habitudes aristocratiques. Il avait servi avec le général Sébastiani, cet ami du duc d'Orléans ; à Waterloo, il avait presque sauvé la vie à un enfant du peuple, le général Mouton ; ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il s'était rendu, auprès du Cabinet des Tuileries, l'organe des recommandations constitutionnelles de l'empereur Nicolas. Pour toutes ces causes, Charles X l'aimait peu. Il le fit venir, cependant. Dans un premier entretien qu'ils avaient eu ensemble, Charles X avait dit, à propos du danger des concessions : n Je n'ai (t point oublié comment les événements se « sont passés, il y a quarante ans. Je ne veux « pas. comme mon frère, monter en char- « i-ette, je veux monter à cheval. » Mais les dispositions du vieux monarque n'étaient déjà plus les mêmes, et il déclara au duc de Mortemart qu'il le nommait premier ministi-e. Celui-ci s'en défendit avec respect et vivacité. II alléguait son éloignement naturel pour les alfaires, son incapacité, l'amour du repos, une iièvre rapportée des bords du Danube. Charles X insiste, etfmit par s'écrier
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La partie d« «bial que Charles X joua daas cette ei
dans la rille. (PageSt).
impétueusement : « Vous refusez doue de « sauver ma vie et celle de mes ministres? — U Si c'est lace que sa majesté me demande... « — Oui, c'est cela même, » interrompit le roi, et, par un mouvement involontaire de défiance, il ajouta: » Heureux encore qu'ils « ne m'imposent que vous ! »
M. de Polignac parut dans la salle où MM. de VitroUes, de Sémonville et d'Argout attendaient une décision. M. de Polignac ne
voulait admettre auprès du roi que M. de VitroUes ; mais, s'avançant versle président du Conseil, M. de Sémonville lui prit les mains atrectueusement , et il lui disait : » Vous « savez, mon cher prince, quelle est en vous « notre confiance, mais les circonstances (I sont graves : il faut absolument que nous « parlions à Charles X. » M. de VitroUes appuya celte prière, et les trois négociateurs furentintroduits auprès du roi. Il y avait dans
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tout son maintien une noblesse résignée; mais son visage trahissait cette amertume intérieure que désavoue inutilement la vanité humaine. « Messieurs, leur dit-il, vous l'avez « voulu ; partez ! Allez dire aux Parisiens « que le roi révoque les ordonnances; mais, « je vons le déclare, je crois ceci fatal aux « intérêts de la France et de la monaixhie. »
Les trois négociateurs partirent en calèche pour Paris. Le comte de Girardin les suivait à cheval. Sur la route, M. de Sémonvillc criait : « Mes amis, les ministres sontàbas ; » et il accompagnait ces mots de jurements grossiers, flatteries que, du haut de sa calèche, un grand seigneur croyait adresser au peuple. Ils gagnèrent de la sorte la place de Grève. Dans le trajet, il était arrivé à M. de VitroUes de sentir ses mains pressées avec effusion par des hommes qui , sachant son nom, l'auraient laissé mort sur la place.
L'Hôtel-de-Ville présentait alors le double aspect d'un club et d'un camp. Là se coudoyaient tous les audacieux; là bivouaquait l'insurrection. Ala vue de ces mâles figures, de ces corps robustes sous des habits en lambeaux, de ces fusils, de ces épées, de ces taches de sang, les tçois gentilshommes tressaillirent. Quel langage tenir dans ce palais de l'égalité? Ne faudrait-il pas se servir de ce mot citoyen'^ que 93 avait écrit dans son formidable vocabulaire? Ayant rencontré sur les marches de l'hôtel M. Armand Marrast, qu'il ne connaissait point, M. de Sémonvillc lui dit avec hésitation : « Peut-on parler à « M. de Lafayette...y^/me homme? » Il couvrait ainsi sous la dignité de son grand âge l'orgueil opiniâtre de son rang.
Les négociateurs furent accueillis avec bienveillance par la commission municipale, au sein de laquelle s'était rendu M. de Lafayette. Cette première tentative de conciliation entre la royauté et la bourgeoisie pouvait avoir des conséquences incalculables. Mais vouloir sauver le trône eût été hasardeux en un tel moment, surtout en un tel lieu. Car la multitude frémissait en bas, et demandait, pour prix du sang, non pas quelque chose de meilleur, mais quelque chose de nouveau.
Cependant, M, Baude ayant annoncé à la foule que Charles X consentait à retirer les ordonnances, un homme du peuple fit retentir ce cri, dont ceux qui l'entendirent ne parurent pas émus : « Vive notre bon roi qui « capitule! »
Introduit dans la commission municipale, M. de Sémonvillc prit la parole. Sa voix était très faible, soit que la fatigue eût réellement épuisé ses forces, soit qu'il \t)ulùt éveiller dans le cœur des commissaires ce genre d'intérêt qui s'attache «au dévouement d'un vieillard. Son discours fut habile et suppliant. Il demanda gi'âce pour la présence du trop fameux baron de VitroUes. Il recommanda ensuite à la générosité des vainqueurs cette royauté si souvent frappée, et qui s'était laissé désarmer en pleurant. Quoiqu'il n'eût encore été question à Saiiit-Cloud que de la nomination de MM. de Mortemart et Gérard, il fit entendre que le roi leur donnerait volontiers pour collègue M. Casimir Périer, qu'il montniit de la main; puis, se tournant vers M. de Lafayette, il lui rappela que, quarante ans auparavant, les dangers de Paris les avaient réunis l'un et l'autre dans ce même Hôtel-de-Ville. Tout à coup un messager entre et remet à M. Casimir Périer une lettre du comte Alexandre de Girardin, annonçant que des négociations sont ouvertes. La surprise fut extrême. Que signifiait ce croisement de démarches? La commission seraitelle le jouet de quelque intrigue? M. Casimir Périer était pâle, immobile et muet. Une défiance inquiète se peignait sur l'austère et noble visage de M. Audry de Puyraveau.
M. de VitroUes, placé à côté de M. de Schonen, lui disait en vain, pour l'adoucir, et en lui frappant le genou : « Eh mon Dieu ! je « suis plus ami de la Charte que vous ; car « c'est moi qui ai inspiré la déclaration de f( Saint-Ouen. » M. de Schonen s'était trop engagé pour chercher son pardon ailleurs que dans la chute d'une royauté à qui Ney, en mourant, avait enlevé le droit de grâce. Il fit éclater toute l'agitation de son âme dans ces mots terribles : « Il est- trop tard! Le « trône de Charles X s'est écroulé dans le
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« sang! » Quant à M. Manguin, chez qui une nature ardente était tempérée par un esprit calculateur, il ne jugeait pas encore la monarchie perdue, et voulait qu'on ouvrît Toreille aux négociations. « Avez-vous des « pouvoirs écrits? » demanda- t-il. Cette question imprévue déconcerta M. de Sémonville. Alors, se levant avec impétuosité, et courant à la fenêtre, le loyalM.de Puyraveau s'écria : « Ne parlez plus d'an^angements, ou « je fais monter ici le peuple ! »
Les envoyés do Charles X se retirèrent. Mais M. Casimir Périer conservait encore quelque espérance : il les conjura d'aller trouver M. Laffitte et de tenter en faveur de Charles X un dernier effort. M. de Sémonville, découragé, s'y refusa ; les deux autres y consentirent; et le collègue de M. de Mortemart leur donna un laisser-passe?* dans lequel le noln d'Arnaud fut substitué à celui de VitroUes, qui pouvait réveiller de dangereux souvenirs. Avec ce chiffon de papier, les deux négociateurs parcoururent librement la ville, où l'on arrêta ce soir-là, comme je l'ai dit, plusieurs jeunes gens qui avaient combattuvaillamment, maisàqui M. Casimir Périer n avait pas donné de sauf-conduit.
M. d'Argout se présenta seul chez M. Laffitte. La chaleur était étouffante, les fenêtres étaient ouvertes et les appartements remplis de monde. M. d'Argout attira M. Laffitte dans l'embrasure d'une croisée. La voix du négociateur était altérée, et il avait presque les larmes aux yeux en parlant de Charles X. ( Les ordonnances sont retirées, dit-il, et i nous avons de nouveaux ministres. — Il c fallait se décider plus tôt, répondit M. Laf- < fitto. Aujourd'hui.... — Les intérêts sont les mêmes. — Sans doute ! mais les situations sont changées. Un siècle s'est écoulé depuis vingt-quatre heures! » M. Bertin de Vaux était là. Il crut comprendre qu'il s'agissait d'une transaction, et il s'écria joyeusement : « On pourra donc enfin négocier! » Ces mots, répandus dans la foule qui encombrait l'hôtel, y produisent l'agitation la plus violente. Quelques hommes du peuple étaient étendus, couverts do poussière et brisés par
la fatigue, sur les sièges de la salle à manger. Un d'eux ouvre brusquement la porte qui séparait cette salle do l'appartement où se trouvaient MM. d'Argout et Laffitte, fait résonner son fusil sur le parquet, et , d'une voix terrible : « Qui ose ici parler de négocier « avec Charles X? — Plus do Bourbons!
(( criait-on en même temps dans le vestibule. « — Vous les entendez? dit M. Laffitte. — « Ainsi, vous n'écouteriez aucune proposi- «< tion? répondit M. d'Argout. — Votre visite « est-elle officielle? — Officieuse seulement; « mais si elle ét^jit officielle? — Alors comme « alors. » M. d'Argout sortit. Le Louvre était pris : la cause de Charles X était perdue.
Ce soir-là, M. Laffitte reçut aussi la visite de M. de Forbin-Janson, qui venait demander un sauf-conduit pour M. de Mortemart> son beau-père. M. de Mortcmart fut attendu jusqu'à minuit, il ne vint pas.
M. d'Argout avait pu juger, par le résultat de sa visite, du véritable état des choses; mais en donnant suite à sa médiation, dûtelle être stérile, il ménageait son avenir dans l'un et l'autre parti. Il alla donc retrouver le baron de Vitrolles qui l'attendait en compagnie de M. Langsdorff, et ils reprirent tous trois la route de Saint-Cloud. MM. Charles Laffitte et Savalette les accompagnaient et leur servaient de sauve-garde.
La journée du 29 avait été doublement remarquable. Le peuple y rendit le trône vacant. La bourgeoisie prit ses mesures pour en disposer. D'un côté le labeur, de l'autre la récompense. Alors, comme toujours, de» victimes sans nom sei*virent de piédestal à des ambitieux sans cœur.
Au moment où les ténèbres se répandaient sur Paris, le général Pajol montait tristement la rue de Chabrol. Il se retourne ver» M. Degousée, qui l'accompagnait, et lui dit : « Vous meniez au combat des hommes dé- M terminés ; pouvez-vous compter sur leur « zèle? — Sans doute. — Assez pour leur « donner l'ordre d'arrêter les députés? — Oh ! « pour cela, je n'oserais en répondre. — Dans « ce cas, la révolution est avortée. »
Les alarmes, au château de Saint-Cloud>
LOUIS BLANC
avaient cessé depuis quelques heures. Le grand salon donnant du côté de Paris présentait un étonnant spectacle. Le roi était assis avec M. de Duras, gentilhomme de la chambre, M. de Luxembourg, capitaine des gardes, et la duchesse de Berri, à une table de jeu. Le Dauphin, qui se laissait toujours absorber par les petites choses et ne pensait jamais aux grandes, contemplait d'un air méditatif une carte géographique. M. de Mortemart, agité au milieu de tous ces personnages tranquilles, allait à chaque instant sur le balcon, prêtant Touille à dès bruits lointains.
La partie de whist que Charles X joua dans cette soirée ne tarda pas à être racontée dans la capitale. Elle y excita une grande colère, très raisonnable chez ceux qui ne voulaient plus de royauté, puérile chez ceux qui s'occupaient à faire un autre roi.
Le duc de Luxembourg avait donné ordre à un lieutenant des gardes de se mettre à la tète de quelques cavaliers, et d'éclairer la route deNeuilly. L'officier, de retour, apprit à M. de Luxembourg qu'il avait remarqué un mouvement inaccoutumé dans le parc de Neuilly et aux environs du château. Il ajouta que, s'il y avait été autorisé, il lui eût été facile d'enlever le duc d'Orléans. Charles X, entendant ces derniers mots, dit à l'officier d'un ton sévère : « Si vous aviez fait cela, « Monsieur, je vous aurais hautement désa- « voué. »
La nuit était venue, et on allait se séparer, quand le duc de Mortemart s'approcha du Dauphin et le pria de révoquer, au moins pour lui, que le roi envoyait à Paris avec une mission, la consigne qui coupait toute communication entre Paris et Saint-Cloud. « Comment?... la consigne!... « c'est bien... nous verrons... » Le duc de Mortemart ne put pas obtenir une réponse plus précise. Il se retira dans son appartement, plus affligé que surpris, car il sentait peser sur son cœur ces paroles de Charles X : « Heureux qu'ils « ne m'imposent que vous! » Paroles bien amères, adressées à un homme qui croyait jouer sa tête pour le salut de son roi ! Mais
Charles X ne se fiait qu'à ceux qui avaient un assez grand fond de bassesse pour asservir sans réserve leur pensée à la sienne. C'était peu connaître l'art de régner, qui consiste, non pas à annuler l'initiative du génie d' autrui , mais à se l'approprier, comme firent Louis XIV et Napoléon,
Du reste, et par une de ces contradictions faciles à comprendre dans des journées aussi pleines d'imprévu, Charles X montra autant d'hésitation quand le duc de Mortemart voulut remplir sa mission, qu'il avait mis d'empressement à la lui faire accepter. « Sire, « lui disait son nouveau ministre, le temps presse : il faut que je parte. » Et le roi répondait : « Pas encore, pas encore : j'attends « des nouvelles de Paris. »
Pendant la nuit arrivèrent MM. d'Argout et de VitroUes. Ils coururent chez M. de Mortemart pour le solliciter à une décision prompte. « Mais comment me faire recon- « naître dans la capitale, disait le duc de « Mortemart? Voulez- vous que je m'y pré- « sente comme un aventurier politique? Il « me faudrait, au moins, la signature du « roi. » Les nouveaux venus insistèrent. Us avaient vu Paris dans une de ces situa> tions violentes où il suffit d*une minute pour donner comme pour enlever un empire.
Il fut donc décidé qu'on rédigerait à la hâte des ordonnances révoquant celles du 25 ; rétablissant la garde nationale, dont le commandement était confié au maréchal Maison; nommant M. Casimir Périer aux finances et le général Gérard à la guerre. Mais tout manquait : encre, plumes, papier; on n'avait pas même de protocole qui pût servir de modèle ; on eut beaucoup de peine à sortir de ces petits embarras, fils imperceptibles auxquels Dieu se plaît à suspendre le destin des familles royales ! La difficulté s'accrut quand il fallut obtenir la signature de Charles X. Pour parvenir jusqu'à son appartement, il y avait plusieurs lignes de gardesdu-corps à traverser. Le duc de 1\Iortemart mit tout en œuvre pour faire fléchir l'étiquette dans ce moment solennel. Ce fut en vain. Les gardes-du-corps se croyaient
HISTOIRE DE UIX ANS
enchainés d'^utaal plus étroîtemeDt & leur consigne, que la royauté était en péril. Impatienté, irrité, le duc de Mortemart se fit conduire chez le valet de chambre de service, et, d'un ton extrêmement animé : » Monsieur, « je, vous rends responsable de tout ce qui « peut arriver. » Eniin, il fut introduit dans l'appartement de Charles X. Le vieux roi était au lit : il se souleva langui ssammcnt : (1 Ah ! c'est vous. Monsieur le duc ? dit-il d un « Mr abattu. » M. de Mortemart lui fit observer qu'il fallait se hilter; que les ordonnances voulaient être signées à l'instant même, et que pour lui, il était prêt à partir. « ALten- ■' dons encore, répondit Charles X. — Mais, « sire, le comte d'Argout est là. Il vous dira « quelle est à Paris la situation des choses. « — Je ne veux point voir M. d'Argout, dit '< Charles X, qui ne l'aimait pas. — Eh bien, " sire, le baron de VitroUes est avec lui.
« Voulez-vous qu'on l'introduise? — Le « baron de VitroUes? Oui, qu'il entre. » On appela M. de VitroUes. 11 sortait de l'appartement de M. de PoHgnac. Il avait trouvé le prince h moitié endormi, et comme il lui demandait par quelle inconcevable témérité il avait jeté un aussi orgueiUeux déh à l'esprit révolutionnaire, n'ayant h sa disposition que sept mille hommes, u les états en portaient « treize mille, » avait répondu le prince de Polignac.
M. de VitroUes s'élant approché du lit du roi, Charles X fit signe nu duc de Mortemart de se retirer. Le ministre, blessé, dit à voix basse : « Ah! s'il ne s'agissait pas de sauver « la tète du roi ! » et il sortit.
En apercevant, dans de semblables circonstances, celui qui avait toujours exercé sur son esprit un si puissant empire, Charles X prit un visage sévère : « Comment!
LOUIS BLANC
« c'est vous, Monsieur de Viirolles, qui venez « m'engager à céder devant des sujets rebel- « les ! » M. de Vitrolles répondit avec vivacité qu'au point où en étaient les choses, il n'avait pas cru pouvoir donner à son roi une plus grande preuve de dévoûment, et que ce serait le tromper que de chercher à lui adour (vir l'amertume de cette situation. « Je vais « plus loin, ajouta-t-il, et je doute que votre « majesté puisse désormais rentrer dans f< Paris révolté; je sens que la dignité de « votre couronne en recevrait une rude at- « teinte; mais que faire? Mieux vaudrait (( cent fois transporter ailleurs le centre de « cette guerre cruelle. Croyez-vous pouvoir \i compter sur la Vendée? Je suis prêt à me « dévouer jusqu'au bout. » Charles X parut un moment réfléchir. « La Vendée! dit-il, « comme répondant à ses propres pensées... « c'est bien difficile ! . . . bien difficile ! . . . »
Le duc de Mortemart fut rappelé. Les dispositions du roi lui parurent tout à fait changées. Son accablement avait fait place à une sorte d*ardeur singulière; il mit presque de l'empressement à signer les ordonnances , s'ari'êtant toutefois, dans ses concessions, à certaines limites. Voilà comment la monarchie rendit son épée.
Quand le duc de Mortemart sortit de la chambre du roi, il faisait presque jour. Il rencontra M. de Polignac sur la terrasse. C'était la première fois qu'il le voyait revêtu de l'uniforme d'officier-général. M. de Polignac était vivement ému. Devant eux, Paris se cachait dans un nuage composé de brouillard et de fumée; on entendait par intervalles les coups de feu de« avant-postes. Tout à coup M. de Polignac, étendant le bras vers la capitale, s'écria d'un air inspiré : « Quel malw heur que mon épée se soit brisée entre « mes mains, j'établissais la Charte sur des « bases indestructibles ! » Puis se tournant vers M. de Mortemart : « Ne craignez point « que je fasse ici obstacle à votre mission. « Vous partez pour Paris, moi pour Ver- « sailles. »
Une calèche conduisit M. de Mortemart jusqu'au bois de Boulogne. MM. d'Argout et Mazas l'accompagnaient. Là on refusa de les laisser passer. Le Dauphin, qui la veille avait pris le commandement des troupes et qui voulait atout prix empêcher les concessions, le Dauphin avait écrit aux chefs des avantpostes pour leur défendre, sous peine de la vie, d'ouvrir passage à quiconque viendrait de Saint-Cloud. Après une discussion fort vive. M. de Martemort obtint de continuer sa route, mais il dut tourner à pied le bois de Boulogne. Craignant d'être arrêté à la barrière de Passy, il fit un long détour pour gagner la capitale. Du Point-du-Jour au pont de Grenelle, il remarqua que tout était solitude et silence. Il entra dans Paris en escaladait un mur dans lequel avait été pratiquée une brèche, par où on faisait passer des vins de contrebande. Sans cravate et sa redingote sur le bras, il marchait mêlé à quelques hommes du peuple, dont il déjouait la suTA^eillance par des propos militaires ; et c'est ainsi qu'il arriva sur la place Louis XV. Il était environ huit heures du matin; la ville était muette et toutes les fenêtres étaient fermées; on n'apercevait dans les rues que de tranquilles passants. <( C'est le calme de la « force, » dit le duc de Montemart à ceux qui l'accompagnaient.
Les Parisiens avaient employé la nuit à construire des barricades, pour mettre la ville à l'abri de toute attaque. Des lampions, placés aux fenêtres et sur les pierres amoncelées dans les rues, éclairaient les travailleurs, groupés de distance en distance. De quelle condition étaient ces travailleurs? pour qui veillaient-ils auprès de ces monceaux do pierres? et quel était leur espoir? On entendit s élever, du sein des quartiers reculés, des clameurs étranges, aussitôt suivies d'un long silence. Et les patrouilles de bourgeois s'arrêtaient pour écouter cette voix du peuple dans la nuit. On veillait aussi à l'hôtel Laffitte.
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9D JUILLET. — Discussion sur le choix d'un roi. — Influence de M. Laffltte. — Rôle du poète Béranger dans la révolution. — Démarche puérile de MM. Thiers et Mignel. — Obstacle à la candidature du duc d'Orléans. — Le duc de Chartres court risque d'être fusillé. — Lutte entre les républicains et les Orleaoistes. — Lettre singulière écrite du château de Neuilly. — MM. Thiers et Scheffer à Neuilly. — Noble attitude de la duchesse d'Orléans. Les députés réunis au Palais-Bourbon. — M. de Chateaubriand et les pairs de France. — Déclaration de la Chambre.
Réunion républicaine chez Lointier. — Députation envoyée par cette rëunioa à rHôtel-de- Ville. — Ëtourdissement de Lafayette. — M. dé Sussy à THôtel-de-Ville. — Programme des plus hardis révolutionnaires de cette époque. — Ce qui alors pouvait être osé. — Le parti bonapartiste. — Anarchie à Saint-Cloud. — Plan de guerre civile proposé à Charles X. — Le duc de Raguse insulté par le Dauphin. — Le triomphe du parti orléaniste compromis par l'absence et les hésitations du duc d'Orléans. — Remarquable exemple de bassesse. — Le duc d'Orléans entre furtivement dans Paris. — Entrevue nocturne du prince avec M. de Mortemart. — Terreur de la duchesse de Berri à Saint-Cloud : fuite de la famille royale. — Tristesse des soldats.
La monarchie était vaincue ! le peuple campait sur la place publique : qu'allait-on faire?
Le 30, à la pointe du jour, M. de Glandevès entrait chez M. Laffitte. Voici la conversation qui s'engagea entre ces deux personnages. — Elle était importante et fut solennelle :
« Monsieur, dit au banquier le gouver- « neur des Tuileries, vous voilà maître de « Paris depuis vingt-quatre heures. Voulez- « vous sauver la monarchie ? — Laquelle, « Monsieur? celle de 1789 ou celle de 1814 ? <( — La monarchie constitutionnelle. — Pour « la sauver, il n'est qu'un moyen, c'est de « couronner le duc d'Orléans. — Le duc « d'Orléans, Monsieur! le duc d'Orléans! « mais le connaissez-vous ? — Depuis quinze a ans. — Soit. Quels sont les titres du duc « à la couronne? Cet enfant que Vienne a « élevé peut invoquer du moins le souvenir « de la gloire paternelle ; et, il faut bien en « convenir, le passage de Napoléon a laissé c< dans la mémoire des hommes uiie trace <c enflammée. Mais quel prestige environne « le duc d'Orléans? Le peuple sait-il seule- « ment son histoire? Et combien de fois « a-t-il entendu prononcer son nom ? — J'y « vois un avantage, et non un inconvénient. « Privé de toute puissance sur les imagina-
« tions, il en aura d'autant moins de facilité « à sortir des limites dans lesquelles il est bon que l'a royauté soit contenue. Et puis le prince a des vertus privées qui sont pour moi une suffisante garantie de ses vertus publiques. Sa vie est exempte des impuretés scandaleuses qui ont souillé « celle de tant de princes. Il se respecte dans sa femme ; il se fait aimer et craindre de ses enfants. — Vertus communes et qui ne sont pas tellement hautes qu elles ne puissent être dignement récompensées que par le don d'une couronne ! Ignorezvous, d'ailleurs, qu'on l'accuse d'avoir hautement approuvé les votes homicides « de son père, et de s'être associé, dans les « mauvais jours de notre histoire, à Jes « projets qui devaient à jamais priver du « trône les héritiers directs du malheureux « Louis XVI, et d'avoir gardé à Londres, « pendant les Cent-Jours, une attitude qui « fit planer sur lui les plus étranges soup- (( çons ? Qu'on Fait calomnié, lorsqu'on Ta « représenté caressant tous les partis depuis (( 181S, se faisant restituer son apanage « malgré les lois, jetant l'épouvante parmi « les acquéreurs de biens nationaux, par ses « procès multipliés, humble à la Cour, et, au a dehors, courtisan de tous les brouillons, « c'est possible, c'est probable, si vous le
fi«
: voulez. Mais, enfin, ce qui est certain, : c'est que Louis XVIII Ta mis en possession ; de vastes domaines ; c'est que Charles X : eat personnellement intervenu auprès des I Chambrespour lui assurer, an moyen d'une I sanction légale, un apanage indépendant; c'est, enfin, qu'on lui a gracieusement accordé ce litre d'altesse royale qu'il avait si fort désiré. Comblé dé bienfaits par les aillés, il n'csl pns dans une position quilui
M, de OlandevJs.
" pemiclte de recueillir leur héritage, et luï- 'I mémo souffrirai t-il, s'il le savait, qu'on " aLtts;\t en son nom l'incendie qui doit dé- " vorcr sa famille? — Ce n'est pas de l'in- ■1 térèt personnel du prince qu'il s'agit ici, " Monsieur le baron ; il s'agit de l'intérêt du " pays menacé par l'anarchie. Je n'examine <( pas si la situation du duc d'Orléans est pé- " nible pour son ca-ur, mais si son avéne- " ment est désirable pour la France. Or, " quel prince est plus libre des préjugés qui !■ viennent d'entraîner la ruine de Charles X? ' Quel prince a fait plus hautement profes- ■ sion de libéralisme? Et à la combinaison ' qui le couronnerait, quelle autre est, selon ' vous, préférable? — Si vous croyez Char-
« les X coupable, vous reconnaîtrez, du << moins, que le duc de Itordeaux est inno- <( cent! Conservons-lui la couronne. On l'é- « lèvera dans de bons principes. Lafayette « veut-il sincèrement la .république? — Il la 1' voudrait, s'il ne craignait un bouleverse- » ment trop profond. — Eh bien! qu'on était blisseun conseil de régence. Vous en feriez " partie avec Lafayette. — Hier encore cela Il eut été possible ; et sî, séparant sa cause de M celle du vieux roi, la duchesse de Berri se « fût présentée, tenant son fils par la main X et portant un drapeau tricolore... — Un ■< drapeau tricolore! mais c'est pour eux la <i représentation sj-mbolique de tous les cri- <c mes. Plutôt que de l'adopter, ils se feraient " piler dans un mortier. — Dans ce cas, " Monsieur, que venez-vous me proposer? «
M. de Glandevès sortit. La combinaison qu'il était venu soumettre à M. Laffitte répondait aux secrètes espérances de beaucoup de grands personnages qui n'auraient pas voulu voir briser entièrement la chaîne des traditions. Une seule combinaison pouvait empêcher tout à la fois, et le principe de légitimité de succomber en France, et la royauté d'y provoquer trop ouvertement l'esprit révolutionnaire. C'était celle qui, tout en respectant le droit divin d'Henri V, aurait conÂé à la prudence du duc d'Orléans les destinées de la monarchie.
Telle fut , nn moment, la pensée de M. de TaIle\Tand.M. Laftilte allait plus loin. Surpris de l'inlluence politique d'un homme en qui il n'avait jamais vu qu'un banquier, le vieux diplomate ne put se défendre d'un certain dépit que, cette- nuit-là même, et contrairement à ses habitudes de réserve, il laissa percer de la sorte devant ses intimes : « M. Laflitte me compte vraiment pour trop « peu de chose. "
Mais" M. Laffitte s'appuyait alors sur les conseils d'un homme bien supérieur à M. de Tallcyrand pour !a portée des vues et la finesse de l'espnt. Déranger avait un coup d'oeil trop perçant, une sagacité trop inexorable, pour être accessible à l'enthousiasme. Quaud il vit que le tr6ne de Charles X chan-
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e du Currousït, d'après une Jilho^iapliie de l'é|>oque.
celait, il se demanda tout de suite où était lu puissauce. Elle était daas la bourgeoisie, et il en aurait, au besoia, trouvé la preuve en lui-même. Poète, s'il s'était contenté de célébrer la grandeur du peuple associée aux souvenirs de la gloire impériale, son génie serait resté longtemps ignoré. Mais à côté des strophes^où il chantait l'Empereur, il avait publié des couplets contre la sottise des rois légitimes et l'insolence des nobles. Il s'était fait ainsi adopter par la banque et le haut commerce. De là sa fortune littéraire. Du salon sa renommée était descendue dans l'atelier, et sa popularité fut immense. Il ne pouvait donc se faire aucune illusion en 1830 sur la prépondérance de la bourgeoisie. El comme elle n'avait qu'un chef possible, le successeur du régent; que d'ailleurs Napoléon Il n'était pas là. Déranger devint l'ftme du parti orléaniste. Il fil pou par lui-mèmo', à la vérité, mais beaucoup par les autres. II ne
se mil guiîre en évidence; mais, par ses conseils, religieusement écoulés, il agit forlemenlsur les meneursde la bourgeoisie. Sans lui, par exemple, il est douteux que M. Laffttte eût mis à réaliser leur commune espérance autant de suite et de fermeté.
Quant aux motifs de celte détermination de Déranger, l'histoire doit-elle les condamner ou les ab.soudreî Ni l'un ni l'autre.
En soutenant M. Laffitto dans les voies do l'orléanisme, Déranger eut soin de le prémunir contre leur royale créature. Craignant la faiblesse de son umi, le prévoyant poète lui recommanda de ne se point laisser faire ministre et de se réserver, le cas échéant, pour une révolution nouvelle. Le choix de Déranger ne fut donc ni égoïste ni tout à fait aveugle. Mais on peut lui reprocher de n'avoir pas coràpris que, dans un mouvement qui mêlait toutes choses, rien n'était impossible avec de l'énergie. Le peuple, jeté
yo
LOUIS BLANC
sur la place publique, savait trop peu ce qu'il voulait, pour ne pas donner à ceux qui se seraient mis résolument à sa tète le prix de Taudace intelligente et vertueuse. Les grandes actions, après tout, ne naissent jamais que d'une folie sublime. Malheureusement, ne pas savoir oser est Técueil des esprits trop pénétrants. Béranger voulut un roi, tout en se défiant de la royauté, parce qu'il vit clairement et promptement qu'il était plus facile de faire une monarchie que d'établir une république. Il était sincère, il était loyal; mais il fut dupe de sa propre clairvoyance.
Le duc d'Orléans eut donc pour lui, dès le lendemain de la victoire du peuple, la puissance des noms et celle des idées : Jacques Laffitte etBéi'anger
M. de Glandevès venait de quitter M. Laffitte, lorsque celui-ci vit entrer MM. Thiers, Mignet et Larréguy. Le projet d'une proclamation orléaniste fut arrêté. M. Thiers la rédigea, et il fut convenu qu'on la publierait dans le National, le Courrier Fraiicais et le Commerce, Pour renverser une dynastie, il avait fallu l'effort de tout un peuple ; pour en créer une autre, était-ce donc assez d'un député et de trois journalistes?
Toutefois, l'insouciance du peuple, qui était un encouragement au projet des Orléanistes, pouvait, selon les circonstances, leur opposer un obstacle sérieux. Lorsque, le 30, MM. Thiers et Mignet, suivis de quelques amis, sortirent des bureaux du National^ se dirigeant vers la place de la Bourse, et distribuant à la foule, en chiffons de papier, le panégyrique du duc d'Orléans, ils durent être frappés de l'étonnement qu'ils excitaient. Sur la place de la Bourse, leur émotion dut redoubler, car des sifflets les y accueillirent.
L'élévation du duc d'Orléans avait naturellement pour contradicteurs les jeunes gens qui, dans la Charbonnerie s'étaient prononcés pour Lafayette contre Manuel.
Aussi coururent-ils semer dans Paris leurs défiances et leurs antipathies. Quand M. Pierre Leroux, par exemple, vint annoncer aux combattants du passage Dauphine le complot qui se tramait, ce ne fut qu'un cri de fureur.
« S'il en est ainsi, disait-on, la bataille est à « recommencer, et nous allons refondre des (c balles. »
Témoin de cette explosion de colère par lui-même excitée, M. Pierre Leroux se rendit précipitamment à l'Hôtel-de-Yille pour avertir M. de Lafayette. Il lui peignit sous de vives couleurs ce qui se passait, lui rappela quelle mission lui imposait dans les circonstances présentés l'impulsion toute républicaine qu'il avait voulu donner à la Charbonnerie, et finit en lui représentant que l'avènement au trône d'un autre Bourbon serait le signal d'une lutte nouvelle et terrible.
Assis dans un vaste fauteuil, l'œil fixe, le corps immobile, M. de Lafayette semblait frappé de stupeur. M. de Boismilon entre tout à coup. Il venait demander la liberté pour le fils aîné du duc d'Orléans qui, ayant ' abandonné son régiment à Joigny, avait été arrêté par le maire de Monlrouge, M. Leullier. « Il faut, au moins, qu'on vous laisse le « temps de délibérer », dit M. Pierre Leroux à Lafayette; et M. de Boismilon étant sorti, M. Pierre Leroux écrivit rapidement l'ordre de maintenir l'arrestation. Il présentait le papier à M. de Lafayette, 'qui était sur le point de signer, lorsque parut en uniforme de garde national M. Odilon Barrot. Il entraîna dans une autre pièce le vieux général, qui, cédant à de plus timides conseils, envoya M. Comte à Montrouge pour faire mettre le jeune prince en liberté.
D'un autre côté, le bruit de cette arrestation s'était répandu sous le péristyle du théâtre des Nouveautés, où bivouaquait, sous les ordres de M. Etienne Arago, une bande d'hommes violents et audacieux. « C'est un prince! crièrent-ils : allons le fusiller. » Et ils se mirent en marche. Ne pouvant les retenir, leur jeune chef écrivit à M. de Lafayette que la vie du duc de Chartres était en péril, et qu'il n'avait qu'à se hâter s'il voulait la sauver. Lui-même il eut soin de faire faire à ses gens un détour immense. A quelques pas de la barrière du Maine, sous prétexte qu'ils avaient besoin de repos, il les fit coucher dans les fossés du chemin, et cou-
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rut prier le chef du poste qui veillait à la barrière, de ne point les laisser sortir en armes quand ils se présenteraient. Puis il poussa jusqu'à Montrouge, où M. Comte était déjà arrivé. Le duc de Chartres se rendit aussitôt, précédé par MM. Baudrand et de Boismilon, à la Croix-de-Bemy, où, pour lui faire donner des chevaux de poste, M. Leullier dut faire valoir sa qualité de maire. Ce jeune homme était tout tremblant, bien qu'il ignorât jusqu'à quel point il venait de courir risque de la vie. Car que serait-il arrivé si M. Etienne Arago avait fait pour le perdre tout ce qu'il fit pour le sauver. Et qui peut dire quelle eût été la direction des événements ? Le duc d'Orléans aurait-il pu ramasser une couronne dans le sang de son fils ? Un quart d'heure gagné, un quart d'heure perdu... c'est donc à cela que tiennent les destinées d'une race ! Rude leçon donnée à l'orgueil !
Les Orléanistes ne manquèrent pas de prétendre que le duc de Chartres avait quitté Joigny pour venir mettre «on épée au service de l'insurrection. Leurs adversaires affirmaient, au contraire, qu'il était venu prendre les ordres de Charles X. Ce qui est certain, c'est que M. LeuUier, qui avait su faire d'une arrestation patriotique une hospitalité généreuse, venait de rendre en cette circonstance à la maison d'Orléans un incalculable service, qui fut vite oublié !
Quoi qu'il en soit, entre les républicains et les Orléanistes, la victoire ne pouvait demeurer longtemps douteuse. Ceux-ci avaient l'immense avantage d'un gouvernement tout prêt. M. Laffitte put donc s'emparer impunément de toutes les prérogatives de Ik souveraineté, et ce fut lui qui envoya Carrel à Rouen pour y diriger la révolution. Ce fut aussi chez lui que les députés se réunirent dans la matinée du 30. Dans cette réunion, présidée momentanément par M. Bérard, en l'absence de M. Laffitte, qu'une foulure au pied avait forcé de s'absenter, on apporta la proclamation suivante, qui, grâce au zèle des Orléanistes, couvrait déjà tous les murs de Paris :
« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris : il a fait couler le sang du peuple. « La république nous exposerait à d'affreuses divisions : elle nous brouillerait avec l'Europe.
« Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution.
(( Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous.
« Le duc d'Orléans était à Jemmapes.
« Le duc d'Orléans est un roi citoyen. « Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores ; le duc d'Orléans peut seul les porter encore. Nous n'en voulons point d'autres.
« Le duc d'Orléans ne se prononce pas. Il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours entendue et voulue. C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne. »
Cette proclamation était dirigée avec beaucoup d'art. On y répétait fréquemment le nom du duc d'Orléans, pour que ce nom, peu connu du peuple, se gravât néanmoins dans son esprit. En y parlant du drapeau tricolore et de Jemmapes à une foule peu soucieuse des formes politiques, on intéressait à l'élévation de l'élu de la bourgeoisie ce sentiment national qu'avaient si puissamment exalté les victoires de la République et de l'Empire. Enfin on invoquait, pour mieux la détruire, la souveraineté du peuple : vieille ruse des ambitieux sans courage !
La lecture d'un pareil manifeste devait naturellement émouvoir l'assemblée. L'éloge du duc d'Orléans passa de bouche en bouche. Que fallait-il de plus pour créer un parti puissant parmi ces hommes? Le duc d'Orléans, c'était la monarchie et un nom !
Le général Dubourg s'étant présenté sur ces entrefaites en habit de général et une cravache à la main, les députés ne virent dans sa visite qu'une insolente témérité. On refusa de l'entendre et même de le recevoir. L'autorité légale s'organisait déjà sur les débris des pouvoirs insurrectionnels, et la domination des hommes tout à fait nouveaux
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commençait à pâlir devant la puissance des réputations acquises.
Mais il importail de détourner au profit de la monarchie l'aulorilé morale de cette révolution, dont la force matérielle étaitalors sur la place de Grève. Les députés résolurent d'opposer le Palais-Bourbon à l'Hôtcl-dc- Ville, et, sous prétexte qu'aucune délibération sérieuse ne pouvait avoir lieu dans la maison d"un simple particulier, ils convin-
BéiangerinSU - ISTm).
rent de se réunir vei-s le milieu du jour au palais législatif. C'était bien comprendre la situation. Le pouvoir n'a jamais plus de prestige que le lendemain des perturbations violentes et subites ; car, ce qui étonne et embarrasse le plus les hommes rassemblés , c'est de se voir sans mattre.
Toutefois, on ne pouvait donner la couronne au duc d'Orléans sans savoir jusqu'où irait, au besoin, l'essor de son ambition. On lui avait déjà expédié quelques messages. La lettre suivante', écrite au château de Neuîtly,
■ Cette leUre, publiée dans le Méinoi-ial de IHôUl-de- Ville, eiil encore entre les maioB de M. lll|)|iol}'te Bonue-
I le 30 juillet, à trois heures et quart du malin, par un des messagers que M. Lafhtte, la veille, avait envoyés au prince, donnera une idée des dispositions où l'on se trouvait à Neuilly ;
« Le duc d'Orléans est k Neuilly avec toute sa famille. Prés de lui, à Puleaux, sont les troupes royales, et ilsuflirait d'un ordre émané de la Cour pour l'enlever à la nation, qui peut trouver en lui un gage puissant de sa sécurité future.
'1 On propose de se rendre chez lui au nom des autorités constituées, convenablement accompagnés, et de lui offrir la couronne. S'il opposait des scrupules de famille ou de délicatesse, on lui dira que son séjour à Paris importe à la tranquillité de la capitale et de la Franco, et qu'on est obligé de l'y mettre en sûreté. On peut compter sur l'infaillibilité de cette mesure. On peut être certain, en outre, que le duc d'Orléans ne tardera pas à s'associer pleinement aux * virux de la nation.
Cette note était sans doute destinée à faire connaître aux partisans du duc d'Orléans ta marclie qu'ils avaient à suivre. Ils devaient lui olirir la couronne, en ayant l'air do lui faire violence, et sous prétexte que sa présence à Paris était nécessaire pour le maintien de l'ordre. Hais on leur faisait savoir d'avance qu'ils n'auraient pas à courir le double péril de l'offre et du refus.
M. ïliiers avaitreparuàThôtelLaffilte. En apprenant qu'on l'avait devancé â ^euilly, il se plaignit avec dépit d'avoir été oublie. H Mais il est tout simple qu'on oublie les « absents, lui dit Béranger d'une voLt dou- « cernent moqueuse. Au reste, qui vous re- II tient. » M. ïhiers fit certilier sa mission par M. Sébastian!, et partit accompagné de M. Sclieffer. Il allait au-devant de la fortune.
Arrivés au château de Neuilly, les deux négociateui-s furent reçus par la duchesse d'Orléans. Son mai-i était absent. Pendant que M. Thiers expliquait l'objet du message, un grand trouble parut sur le visage austère de la duchesse ; et, quand elle apprit qu'il
HISTOIRE DE DIX ANS
s'agissait de faire passer dans sa maison une couronne arrachée à un vieillard qui s'était toujours montré parent fidèle et ami généreux : « Monsieur, dit-elle en s'adressant à " M. ScholTer avec une émotion pleine de H grandeur, commeht avez-voua pu vous 11 charger d'une semblable mission ? Que « Monsieur l'ait osé, je le conçois : il nous « connaît peu, mais vous qui avez été admis « auprès de nous, qui avez pu nous appré-
'( cier ah! nous ne vous pardonnerons
'< jamais cela ! » Devant d'aussi nobles répugnances, les deux envoyés restaient interdits, lorsque M"" Adélaïde survint , suivie de M"° de Montjoie.
M"* Adélaïde avait trop de virilité dans l'esprit, et au fond de l'&me trop peu de tendresse religieuse, pour se plier à des considérations de famille. Cependant, pénétrée qu'elle était des dangers dont son frère était entouré, elle se hâta de dire : « Qu'on fasse « de mon frère un président, un garde na- '( tional, tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on « n'en fasse pas un proscrit. » Ces paroles étaient l'expression naïve et fidèle des sentiments du prince en ce moment. Mais ce que M. Tliiers venait offrir, c'était une couronne, et M°" Adélaïde n'avait garde de repousser une offre aussi séduisante. Dévouée entièrement au duc son frère, dont elle partageait les vues et sur qui elle exerçait quelque em-' pire, elle avait rêvé pour lui des grandeurs dont elle le jugeait digne. Une seule crainte parut ta préoccuper. Qu'allait penser l'Europe? S'asseoir sur ce trône, d'où Louis XVI n'était descendu que pour aller à l'échafaud, n'était-ce pas jeter l'alarme dans toutes les maisons royales, et remettre en question la paix du monde?
M. Thiers répondit que ces craintes n'étaient pas fondées; que l'Angleterre, toute pleine encore du souvenir des Stuarts vaincus, battrait des mains à un dénomment dont son histoire fournissait l'exemple et le modèle; que, quant aux rois absolus, loin de reprocher au duc d'Orléans d'avoir fixé sur sa tête une couronne suspendue dans l'orage, ils lui sauraient gré d'avoir fait servir son
élévation de digue aux passions déchaînées ; qu'il y avait quelque chose de grand à sauver la France ; et que, s'il était trop lard pour la légitimité, il était temps encore pour la monarchie; qu'après tout il ne restait plus au duc d'Orléans que le choix des périls, et qu'en l'état des choses, fuir les dangers possible de la royauté, c'était affronter la république et ses inévitables tempêtes.
De telles raisons n'étaient pas de nature à
Le duc de Chartres (1810 — 1842).
toucher l'Ame humble et pieuse de la duchesse d'Orléans, mais elles se firent aisément accepter de M°" Adélaïde. Enfant de Paris, comme elle disait elle-même, elle offrit de se rendre au milieu des Parisiens. On convint que le duc serait prévenu, et M. de Montosquiou lui fut envoyé,
11 était alors au Raincy, où il s'était réfugié. A la nouvelle des événements qui se préparaient, il monte en voiture; M. de Montesquiou, à cheval, le précédait. Bientôt le bruit des roues semble s'éloigner, M. de Montesquieu tourne la tête : la voiture du
LOUIS BLANC
prince regagnait le Raincy de toute la vitesse des chevaux. Effet naturel des incertitudes dont le duc d'Orléans était tourmenté !
L'heure des résolutions décisives était venue pour lui : elle le trouva irrésolu et défaillant. Ne pas courir aux distributeurs de vaine popularité, mais les attirer à soi peu à peu, éviter toute démarche d'éclat en faisant croire néanmoins qu'on s'engage, ne rien refuser, avoir l'air de promettre beaucoup, ménager dans les agitateurs influents les futurs conservateurs d'un régime nouveau, se faire porter par le mouvement des partis sans se laisser entraîner par eux, tel avait été, durant la Restauration, le rôle qu'à la Cour on prêtait à Philippe, duc d'Orléans. Doué de ce genre de courage qui, pris au dépourvu, tient tète à la circonstance, mais non de celui qui envisage sans trouble les lointains périls, il avait passé de longues années à prévoir une catastrophe et à la redouter. Ne voulant à aucun prix être enveloppé dans quelque gi*and naufrage, et n'étant pas de ces fortes âmes à qui Tinfortune est bonne pourvu qu'elle soit illustre, il donna d'abord à la Cour des conseils intéressés, mais sincères. Repoussé, il ne songea plus qu'à se créer dans la famille royale une existence à part. Il temporisait avec son destin. S'emparer des dépouilles des siens, en jouant sa tète dans la partie, était un attentat trop au-dessus de son cœur. Il voulait se préserver de leur chute : voilà tout. Il n'aurait jamais sacrifié à l'imprévu, et n'était capable d'aucune de ces témérités héroïques dont se compose le rôle des ambitieux. Au premier bruit de la révolution qu'il avait prévue; on dut chercher à lui prouver que, pour rester propriétaire, le plus sûr était de devenir roi. Car, en prenant la couronne, il conservait ses domaines.
De retour à Paris, M, Thiers raconta partout avec enthousiasme l'accueil gracieux •qu'il avait reçu des princesses, faisant entrer dans le récit de tout ce qui l'avait charmé mille détails puérils, inexacts, peut-être, et jusqu'au verre d'eau que lui avaient offert des mains presque royales. Était-ce un piège
tendu à la vanité crédule des bourgeois qui l'écoutaient? ou bien avait-il été dupe lui* même de cette bonhomie protectrice, dernière forme que revêt l'orgueil des grands?
A midi, selon la résolution prise, les députés se réunirent * au Palais-Bourbon. M. Laffitte n'ignorait pas combien il importe dans les moments de trouble, de présenter aux esprits un but nettement défini. Pour faire les révolutions il faut savoir bien ce qu'on ne veut pas ; mais un moyen sûr de les dominer est de savoir mieux que tout le monde ce que l'on veut. Les hommes initiés à la pensée de M. Laffitte faisaient donc courir le bruit que tout était prêt pour l'installation du duc d'Orléans ; que lui seul était en état d'empêcher le retour du despotisme, et de mettre un frein à la démagogie. Ces discours, adroitement répandus, rassuraient les timides , encourageaient les faibles , fixaient les irrésolus, et créaient en réalité la puissance du parti qu'on représentait comme si puissant, le courage de la plupart des hommes se composant de beaucoup de lâcheté.
Nommé président par acclamation, M. Laffitte ouvrit la séance, et M. Bérard annonça la visite du duc de Mortemart. Alors ceux-là durent être saisis d'un profond sentiment d'amertume et de pitié, qui virent de quelle sorte tous ces pâles législateurs attendaient l'arrivée d'un envoyé du roi. D'une part, ils pouvaient entendre les clameurs victorieuses du dehors; de Tautre, leur vieux maître semblait encore les surveiller de Saint-Cloud. Entre ces deux périls, la plupart composaient leur attitude et leur visage, pour ne pas risquer leur fortune du lendemain.
Un seul membre siégeait sur les bancs réservés aux défenseurs de l'antique monarchie : c'était M. Hyde de Neuville. Il se leva, et, d'une voix attristée, il demanda qu'une commission composée de pairs et de députes fût chargée de proposer des mesures propres à concilier tous les intérêts et à mettre en paix toutes les consciences. Cette proposition répondait parfaitement aux incertitudes qui pesaient sur toutes ces âmes chancelantes :
elle fut favorablement accueillie, et on allait procéder à la nomination des commissaires, lorsque le général Gérard annonça que quinze cents Rouennais, en marche pour Paris, venaient d'arriver, amenant plusieurs pièces de canon, qu'on avait placées sur les hauteurs de Montmartre. Ces images de guerre apportées, au milieu de l'Assemblée, y produisent une sorte de frémissement. On se trouble, on s'agite, et au milieu des plus vives préoccupations, les noms suivants sortent de l'urne du scrutin : Augustin Périer , Sébastiani,Guizot, Delessert,Hyde de Neuville. Le choix de pareils commissaires indiquait assez qu'aux yeux des députés, Charles X n'avait pas encore cessé d'être roi. Les commissaires prirent le chemin du Luxembourg. L'inquiétude de M. Laffitte était visible : il sentait la victoire lui échapper. Tout à coup M. Colin de Sussy entre, tenant à la main les dernières ordonnances de Charles X. Qu'on les eût accueillies, c'en était fait sans doute de la candidature du duc d'Orléans. Aussi la fermeté du président fut-elle inébranlable. M. de Sussy dut se retirer. Mais des dangers d'une autre nature menaçaient la faction or-
léaniste. Le peuple répandu autour du palais demandait à être admis. Une lettre fut remise au président : ce désir y était énergiquement exprimé. Or, la publicité des séances, en de pareils moments, c'est le forum. M. Laffitte, qui avait voulu que l'assemblée des députés se tint dans l'enceinte législative, pour que leurs débats eussent un caractère plus solennel, M. Laffitte laissa tomber^négligemment ces mots : « Ceci n'est pas une séance, mais <( une simple réunion des députés. » Et tout fut dit.
Les pairs de France, de leur côté, s'étaient rendus au palais du Luxembourg. Là, parmi MM. de Broglie, Mole, Pastoret, deChoiseul, de la Roche-Aymon, de Coigny, de Tarente, de Dreux-Brézé, on remarquait le duc de Mortemart, pâle encore d'un long évanouissement ; le vîeiçt marquis de Sémonville, et le poète de toutes les ruines, le vicomte de Chateaubriand. Il était arrivé dans ce palais d'une aristocratie dégénérée, au milieu des
acclamations et porté sur les bras d'une jeunesse enthousiaste. Pourtant, il ne venait là que pour sauver d'une atteinte dernière la majesté des choses qui ont longtemps vécu. Assis à l'écart, mélancolique et triomphant, il resta quelque temps muet et comme en proie à toutes les puissances de son âme. Mais bientôt sortant de sa rêverie et s'ani* mant, il exhorta ses collègues à une fidélité intrépide. « Protestons, s'écria-t-il, en faveur « de la monarchie mourante. S'il le faut, « sortons de Paris; mais, en quelque lieu (( que la force nous pousse, sauvons le roi, (( Messieurs, et confions-nous à toutes les « bonnes chances du courage. » Puis, comme si l'ovation qu'il venait de recevoir eût jeté quelque trouble dans ses pensées : « Songeons aussi, ajoutait-il avec exaltation, <c à la liberté de la presse. Il y va du salut de « la légitimité. Une plume, deux mois ! et je « relève le trône. » Illusions de poète ! Les ambassadeurs de la bourgeoisie entrèrent, demandant pour leur élu la lieutenance générale du royaume ; et du sein de cette assemblée de ducs, peu de voix s'élevèrent en faveur d'une puissance qui était à son déclin. C'est que la bassesse humaine se réfugie volontiers sous l'éclat des hautes positions. Les trahisons les plus illustres sont les plus fréquentes.
Cependant, au Palais-Bourbon, on attendait avec anxiété le retour des commissaires. M. Dupin faisait entrevoir tout ce qu'avait de périlleux la situation violente de Paris. M. Kératry demandait qu'une décision fût prise, et Benjamin Constant, que cette décision fût radicale. Enfin, de l'Hôtel-de-Ville, où mille rumeurs diverses venaient l'assiéger, Lafayette envoyait dife aux députés de ne pas se hâter, et de ne pas livrer sans conditions la couronne. Sur ces entrefaites, les commissaires parurent. Le général Sébastiani rendit compte de la manière dont ils avaient accompli leur mission ; et lui qui, ce jour-là même, avait prononcé ces mots : Il n'y a de national ici que le drapeau blanc ^ il rédigea, de concert avec Benjamin Constant, la déclaration suivante :
LOUIS BLANC
« La réunion des députés actutillemeiil à « Paris a pensé qu'il élait urgent de prier " S. A. R, le duc d'Orléans de se rendre dans la ■( capitale pour y exercer les fonctions de " lieutenant-général du royaume, et de lui H exprimer le vœu de conserver la cocarde H tricolore. Elle a de plus senti la nécessité <' de s'occuper sans relûche d'assurer à la i< France , dans la prochaine session des i< Chambres, toutes les garanties iudispen-
Marie-Aniïlie, mariée au duc d'Ortpans en ISOO ( 1783 — I8GG).
« sables pour la pleine et entière exécution « de la Charte. »
La lecture de cet acte produisit une grande agitation dans l'Assemblée. Ceux qui, comme M. Laflîtte, connaissaient lo duc d'Orléans, comptaient trop peu sur sa hardiesse pour ne pas chercher à le compromettre. Ils craignaient qu'une simple invitation ne grossît k ses yeux les périls du moment et qu'il n'hésitât plus qu'il ne convient dans ces instants suprêmes où tout dépend d'une décision prompte. Ils auraient voulu qu'en le décla-
rant lieutenant- général du royaume d'une manière solennelle et^péremploire, la Chambre le poussAt dans les voies de la révolution, de telle sorte qu'il ne pùtreculer. Lui sachant une ambition plus rélléchic que courageuse, plus ardente qu'active, ils auraient voulu couronner ses espérances lout en le dispensant d'avoir de l'audace. Pour ceux, au contraire, qui n'avaient point de parti pris, exprimer unvteu qui pouvait sembler révolutionnaire, c'était déjà pousser les choses beaucoup trop loin. Au milieu de cette lluctualion des esprits, la voix deM.Lafhttes'élevapour demander que la déclaration fût signée à cause de son importance. L'agitation redoubla. « Vous n'avez pas le droit de disposer Il de la couronne, s'écriait M. Villcmain. — « De grâce, disait d'un ton larmoyant le " vieux Charles de Lamelli, rappelez-vous lu « révolution et le danger des signatures. — (1 Pour moi, dit M. Delessert, tout ce que je '( vote, je le signe. >> Enlin les conclusions du rapport furent adoptées, etunedéputation de douze membres, dont M. Gallot fui nommé président, eut mission de partir pour Neuilly, et d'aller porter au duc d'Orléans les résolutions ou plutôt les vu;ux de la Chambre.
Il est à remarquer que ni les députés ni leur président n'avaient osé mettre leur signature au bas de la déclaration précitée. Une copie en ayant été envoyée k la commission municipale, M. Mauguin trouva la rédaction adoptée par ta Chambre tellement contrerévolutionnaire par le fond et si ambiguë dans la forme, qu'il écrivit sur-le-champ à M. Laffitte qu'une semblable pièce ne pourrait être publiée comme acte du gouvernement que revêtue de la signature des auteurs. Il avait raison.
Car k mesure que le dénouement approchait, les républicains redoublaient d'elTorls. Réunis chez le restaurateur Lointier, ils y délibéraient le fusil à la main. Science politique, connaissance des affaires, position, réputation, grande fortune, tout cola leur manquait. C'était leur faiblesse, c'était aussi leur force. Pouvant tout braver, ils pouvaient tout obtenir. Ils avaient des convictions in-
HISTOIRE DE DIX ANS
Le peuple prit des armes chez
Lepage, rue de Ricbeli«u. (D'aprèti V. Adnm.)
traitables, parce qu'il faut avoir beaucoup éludié et beaucoup pratiqué la vie pour arriver au doute . Ils éprouvaient d'autant moins d'hésitations qu'ils se rendaient moins compte des obstacles, et, préparés pour la mort, ils l'étaient par cela même pour le commandement. .
Le parti orléaniste les redoutait sans oser les combattre à visage découvert. Il avait donc envoyé au milieu d'eux, pour les décourager ouies désunir, quelques-uns de ses plus ardents émissaires. Rten ne fut épargné par MM. Larréguy et Combes-Siéyès pour faire prévaloir dans la réunion Loiulier la combinaison qui appelait au trftne une dynastie nouvelle, et il faut dire que ces tentatives puisaient une grande force dans l'adhésion de fiéranger. Une lutte orageuse ne tarda pas & s'engager. Se voyant disputer par l'intrigue ce qu'ils appelaient leur victoire, les républicains de bonna foi frémis-
saient d'indignation. Quelques-uns, avec cet excès de défiance propre aux partis en lutte, accusaient déjà sourdement M. Chevalier, le président de l'assemblée, de vouloir prolonger la séance et traîner les choses en longueur pour laisser les passions généreuses se refroidir et s'éteindre. Un orateur orléaniste fut couché en joue par un membre de l'assemblée. Enfin, on décida qu'une commission serait chargée de porter au gouvernement provisoire, siégeant à l'IIôtel-de- Ville, une adresse qui commençait par ces mots :
".Le peuple hier a reconquis ses droits sait crés au prix de son sang. Le plus précieux « de ses droits est de choisir librement son « gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune « proclamation ne soit faite qui désigne un « chef lorsque la forme même du gouverne- « ment ne peut être déterminée.
« II existe une représentation provisoire
LOUIS BLANC
« de la nation. Qu'elle reste en permanence <( jusqu'à ce que le vœu de la majorité des « Français ait pu être connu, etc. »
M. Hubert fut choisi pour porter cette adresse à THô tel-de- Ville ; il partit, en costume de garde national, et accompagné de plusieurs membres de l'assemblée, parmi lesquels étaient Trélat, Teste, Charles Hingray, Bastide, Poubelle, Guinard, tous hommes pleins d'énergie, de désintéressement et d'ardeur. La dépuiation fendit la foule immense répandue sur la place de Grève. Hubert portait l'adresse au bout d'une baïonnette.
Admis auprès du général Lafayette, les républicains l'entourent avec une sorte de déférence grave et même impérieuse. Hubert lit l'adresse d'une voix fortement accentuée. Puis montrant du doigt sur le plafond la trace toute récente des balles, il adjure Lafayette, au nom des souvenirs du combat, de ne pas laisser périr les fruits de la victoire populaire. Il ajoute que Lafayette doit compte au peuple de la puissance que lui donne un nom respecté; que s'abstenir serait faiblesse ou trabison. Et il termine en le pressant de prendre la dictature. C'était trop présumer de son audace. Troublé intérieurement, mais toujours maître de lui, il prononça un long discours où son embarras ne se trahissait que par rincohércnce des pensées et la diffusion des paroles. Il parla des États-Unis, de la première révolution, du rôle qu'il avait joué dans ces grands événements ; et bientôt, grâce à lui, la solennité de la proposition qu'on venait lui faire s'effaça dans les détails d'une conversation familière et sans suite. « Pou- « vons-nous, au moins^ compter sur la li- (( berté de la presse? demanda une voix. — « Qui en doute? répondit en jurant M. de « Laborde. » Alors quelques-uns des assistants racontèrent qu'ils avaient rédigé une proclamation pour laquelle ils n'avaient pu trouver d'imprimeurs, et que ceux à qui ils s'étaient adi'essés leur avaient montré une défense expresse portant la signature du duc de Broglie. « Prenez garde. Messieurs, disait « avec un sourire incrédule M. de Lafayette^
« il n'est sorte de moyens qu'on n'emploie <( à certaines époques I Que de fois, pendant « notre première révolution, n'a-t-on pas « calomnié ma signature? » Voilà dans quels vains propos M. de Lafayette consumait, à l'Hôtel-de- Ville, les heures précieuses qu'on mettait si bien à profit à Thôtel Laffitte I Mais un incident extraordinaire vint ranimer les esprits. La porte du cabinet de M. de Lafayette s'ouvre, et on annonce tout bas au général la visite d'un pair de France. « Qu'il « entre. — Mais il désire un entretien parti* « culler. — Qu'il entre, vous dis-je. Je suis <c ici au milieu de mes amis, et ce qu'on me c< demande, ils peuvent l'entendre. »> Le pair de France fut introduit. C'était le comte de Sussy. Son visage paraissait abattu, et des larmes roulaient dans ses yeux. Il tendit à M. de Lafayette les ordonnances qu'à la Chambre des députés on avait refusé de recevoir. H. de Lafayette lui adressa sur les liens de parenté qui unissaient les Lafayette aux Mortemart quelques paroles où perçait le républîcaîn-grand-seigneur; cl, prenant les papiers qu'on lui présentait, il les étalait comme un jeu de cartes devant ses jeunes amis. On n'en eut pas plutôt appris le contenu, qu'un cri de fureur retentit dans toute la salle. « Nous sommes joués! qu'est-ce à « dire? des ministres nouveaux nommés par « Charles X! Non! non! plus de Bourbons! » Et les républicains présents se regardaient l'un l'autre avec inquiétude. Un d'eux, M. Bastide, s'élance vers M. de Sussy pour le précipiter du haut des fenêtres de l'Hôtelde-Ville. « Y songes-tu, lui dit Trélat en le retenant, un négociateur! » Alors M. de Lafayette, toujours calme au sein de Tagitation, se retourne vers M. de Sussy avec un geste expressif, et l'engage en souriant à se rendre auprès de la commission municipale. Le général Lobau se présente en ce moment et s'offre à guider le comte. Quelques instants après, inquiets de ce qui va se passer, les membres de la députation républicaine quittent M. de Lafayetlepour suivre M. de Sussy. Les uns s'égarent dans l'Hôtel-de-Ville, les aiitres trouvent la porte du cabinet de la
HISTOIRE DE DIX ANS
commisaiou municipale f année. Ils demandent à entrer : on ne leur répond pas ; indignés, ils ébranlent la porte à coups de crosse. On leur ouvre enfin, «et ils aperçoivent le comte de Sussy causant amicalement avec les membres de la commission municipale. Seul, M. Audry de Puyrav'eau avait une atti* tude passionnée. « Remportez vos ordona nances, s'écrie-t*il alors. Nous ne connaisc< sons plus Charles X. » On entendait en même temps la voix retentissante d'Hubert, lisant pour la seconde fois l'adresse de la réunion Lointier,
M. Odilon Barrot se hâta de prendre la parole au nom de la commission municipale. Il combattit avec mesure et habileté les opinions qui venaient d'être exprimées, et ce fut lui qui, dans cette occasion, prononça ces mots attribués depuis au général Lafayette : « Le duc d'Orléans est la meilleure des réa publiques. » Pendant qu'il parlait, M. Mauguin laissait éclater sur son visage les signes d'une désapprobation marquée, et plus d'une fois ses gestes témoignèrent de son mécontement.
Le comte de Sussy, découragé, alla demander à M. de Lafayette une lettre pour le duc de Mortemart ; et la députation républicaine se disposait à sortir, lorsque, s'approchant d'Hubert et tirant un papier de sa poche, M. Audry de Fuyraveau lui dit avec vivacité : Tenez, voici une proclamation que i< la commission municipale avait d'abord « approuvée, et qu'elle ne veut plus maintece nant publier. Il faut la répandre. » A peine sur la place, Hubert monta sur une borne, et lut à la foule la proclamation qu'il venait de recevoir. Elle était ainsi conçue :
« La France est libre.
« Elle veut une constitution.
« Elle n'accorde au gouvernement provi- « soire que le droit de la consulter*
(c En attendant qu'elle ait exprimer sa « volonté par de nouvelles élections, respect « aux principes suivants :
K Plus de royauté;
« Le gouvernement exercé par les seuls « mandataires élus de la nation ;
« Le pouvoir exécutif confié à un préside dent temporaire ;
« Le concours médiat ou immédiat de « tous les citoyens à l'élection des députés ;
« La liberté des cultes : plus de culte de l'État.
« Les emplois de l'armée de terre et de « mer garantis contre toute destitution ar- « bitraîre;
« Établissement des gardes nationales sur (( tous les points de la France. La garde de « la constitution leur est confiée ; . t
« Les principes pour lesquels nous venons « d'exposer notre vie, nous les soutiendrons « au besoin par l'insurrection légale. »
Cette proclamation fixe d'une manière très précise la limite à laquelle s'arrêtaient en 1830 les esprits les plus aventureux, si on excepte pourtant quelques rares disciples de Saint-Simon. Que la religion de l'État fût abolie; qu'un président fût mis à la place d'un roi; que le suffrage universel à un degré ou même à deux degrés fût établi : là venait mourir l'audace des plus bruyants novateurs. Mais la société serait-elle plus heureuse quand le droit de la diriger moralement aurait été enlevé à l'État? Le renversement de la royauté suffirait-il pour rendre désormais impossible dans les relations civiles la tyrannie du capitaliste sur le travailleur? Le suffrage universel devait-il être proclamé comme un hommage rendu à un droit métaphysique, ou comme un moyen sûr d'arriver au changement de l'ordre social tout entier ? De telles questions étaient trop hautes pour l'époque, et plus d'une tempête devait éclater avant qu'on songeât à les résoudre. En 1830, on ne songeait pas même à les poser.
Quoi qu'il en soit, les républicains avaient, vis-à-vis d'un peuple en mouvement, cet avantage immense que les choses par | eux voulues étaient ce qu'il y avait alors de plus net et de plus nouveau. Mais ils manquaient d'organisation, et surtout de chef. Pour juger de l'impulsion que M. de Lafayette était en état de donner aux événements, il suffit de rapprocher des circonstances où elle fut
LOUIS BLANC
écrite, la lettre suivante, adressée par lui au duc de Mortemart et remise à M. de Sussy :
« Monsieur le duc,
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait « l'honneur de m'écrire, avec tous les senti- « ments que votre caractère personnel m'ins- « pire depuis longtemps. M. le comte de « Sussy vous rendra compte de la visite qu'il « a bien voulu me faire; j'ai rempli vos in- « tentions en lisant ce que vous m'adressiez « à beaucoup de personnes qui m'entou- « raient; j'ai engagé M. de Sussy à passer à « la commission, alors peu nombreuse, qui' « se trouvait à l'Hôtel-de-Ville. Il a vu « M. Laffitte' qui était alors avec plusieurs « de ses collègues, et je remettrai au général « Gérard les papiers dont il m'a chargé ; « mais les devoirs qui me retiennent ici « rendent impossible pour moi d'aller vous « chercher. Si vous veniez à l'Hôtel-de- Ville, « j'aurais l'honneur de vous y recevoir, mais « sans utilité pour l'objet de cette conversa- « tion, puisque vos communications ont été « faites à mes collègues. » Il y avait dans cette lettre une sorte de sincérité voilée dont s'accommodent malaisément les passions de parti. Un chef capable d'écrire de telles lignes, dans un tel moment, eût été bien vite calomnié. Poursuivi comme suspect, il eût été bien près d'être frappé comme traître. Les hommes de révolution n'ont pas assez de loisir pour soupçonner longtemps.
Au reste, la carrière était ouverte à toutes les témérités intelligentes. Que n'aurait pu, dans ce désordre, l'apparente folie d'un grand cœur? On parlait bien dans Paris d'un gouvernement provisoire; mais le fait suivant montre quelle était l'inanité de ce pcTuvoir si bizarrement redouté.
La garde nationale de Saint-Quentin demandait deux élèves de l'École polytech-
1. M. de Lafayette commettait ici une erreur. Au reste, le manuscrit, à cet endroit, porte une rature.
nique pour la commander ; elle avait envoyé, en conséquence, une députation à Lafayette, et lui avait en même temps fait passer l'avis qu'il serait facile d'enlever le régiment caserne à La Fère. Lafayette mande auprès de lui deux élèves de l'École, et les envoie à la commission municipale. Us arrivent accompagnés de M. Odilon Barrot. Seul, M. Mauguin se promenait daùs la salle. Instruit de l'objet de leur visite, il prit une plume, et commença une proclamation qui s'adressait au régiment de La Fère. Mais M. Odilon Barrot ayant interrompu son collègue par ces mots : « Laissez-leur faire cela : ils s'y entendent mieux que nous, » M. Mauguin céda la plume à l'un des jeunes gens. La proclamation faite, le général Lobau se présente : on la lui donne à signer. Il refuse et sort. « Il ne veut rien signer, dit alors M. Mau- « guin : tout à l'heure encore il refusait sa « signature à un ordre concernant l'enlève- « ment d'un dépôt de poudres. — Il recule « donc, répondit un des élèves de l'École « polytechnique ! Mais rien n'est plus dange- « reux en révolution que les hommes qui « reculent. Je vais le faire fusiller. — Y pen- « sez-vous? répliqua vivement M. Mauguin. « Faire fusiller le général Lobau, un mem- « bre du gouvernepient provisoire ! — Lui- « même, reprit le jeune homme en condui- « sant le député à la fenêtre, et en lui « montrant une centaine d'hommes qui « avaient combattu à la caserne de Babylone. « Et je dirais à ces braves gens de fusiller le « bon Dieu, qu'ils le feraient ! » M. Mauguin se mit à sourire, et signa la proclamation en silence.
Ce fut ce jour-là qu'on remit à l'Hôtel-de- Ville un paquet à l'adresse de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stuart de Rothsay. Parmi les membres de la commission municipale, un seul fut d'avis qu'il fallait prendre connaissance des dépêches. Elles furent renvoyées à lord Stuart sans qu'on eût brisé le cachet.
Tandis que, dans cette arène ouverte aux partis, chacun s'agitait au gré de ses désirs et de ses croyances, c'est à peine si quelques
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voix s'élevaient pour faire retentir le nom de TEmpereur dans une ville qui avait été si longtemps remplie du bruit de ce nom. Deux hommes sans influence , sans réputation militaire, sans passé, MM. Ladvocat et Du-^ moulin, eurent un moment la pensée de proclamer TEmpire. MM. Thiers et Mignet persuadèrent aisément à Tun que la fortune se livre à qui se hâte. L'autre parut en costume d'officier d'ordonnance dans la grande salle de THôtel-de- Ville ; mais M. Carbonnel Tayant prié poliment de passer dans une pièce voisine, il y fut renfermé et retenu prisonnier. Ainsi, d'une part, l'étalage d'un habit brodé ; de l'autre, une espièglerie d'enfant, c'est à cela que devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti impérial ! Singularité historique dont le secret se trouve dans la trivialité de la plupart des ambitions humaines I Le fils de Napoléon vivait au loin. Pour ceux qu'animait une vulgaire espérance, attendre, c'était risquer le bénéfice des premières faveurs, toujours plus faciles à obtenir d'un pouvoir qui a besoin de se faire pardonner son avènement. Pourtant, le souvenir de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallaitil ? qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues, et criât en tirant son sabre : Vive NapoléOin II ! Mais non. Le général Gourgaud fit seul quelques tentatives. Le 29 on l'entendit protester, àl'hAtel Laffitte, contre la candidature du duc d'Orléans ; et, dans la nuit du 29 au 30, il réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain. Conspirer en pleine révolution était au moins superflu. Mais il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens qu'il éleva si brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour ressusciter FEmpire, il n'eût fallu, peutrètre, qu'un éclair de hardiesse, un chef et un cri ! Parmi les généraux
dont la fortune se liait aux traditions impériales, le général Subervic fut le seul qui se prononça pour la république dans les salons de M. Laffitte ; seul, du moins, il fut remarqué. Ainsi tout fut dit pour Napoléon. Et quelques temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint exhaler en lui son dernier souffle.
A quelques lieues de Paris agité, Saint- Cloud présentait un morne et désolant spectacle. Au visage pâli des soldats, à leur aff'aissement, i] était aisé de deviner ce qui se passait dans leur âme. Beaucoup d'entr'eux avaient laissé à Paris des parents, des amis : quel était leur sort ? car on répandait de temps en temps des nouvelles funèbres ; et de mystérieux émissaires, venus à Sai^t- Gloud par les voitures publiques, qui traversaient librement le pont de Sèvres, n'épargnaient rien pour pousser les troupes à la désertion. Tantôt c'était Paris qu'on livrait au piUage ; tantôt c'était M. Laffitte qui avait off^ert 14 millions pour racheter la ville. Au milieu de toutes ces rumeurs absurdes ou mensongères, les soldats se laissaient aller à un sombre découragement. Leur chef, ' d'ailleurs, ne leur avait-il pas donné l'exemple de l'hésitation ? Et puis, la désorganisation était complète. Le baron Weyler de Navas, chargé de pourvoir à la subsistance des troupes, ^s'épuisait en vains efforts. Le pain était amené de fort loin, par petites charretées, et on apportait dans les distributions la plus stricte parcimonie. M. de Ghampagny, de retour de Fleury où il était la veille au soir, voulait qu'on s'emparât d'un grandtroupeau de boeufs qu'il avait rencontré sur la route, et qu'on aurai! payé en bons. On n'osa pas. On avait osé bien davan^ tage!
Aux embarras de cette situation se joignaient l'incertitude née de l'ignorance des événements et le danger des malentendus. C'est ainsi que la guerre fut sur le point de se ranimer autour de la royauté et parmi ses défenseurs eux-mêmes. Une compagnie de gardes-du-corps couvrait Saint-Gloud du côté
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de Yille-d*Âyray. Dans les bois situés au delà de ce village campaient les débris d'un régi* ment de ligne, commandé par le colonel Maussion. Voyant les ravages que la déser* tion faisait autour de lui, ce colonel rassemble les officiers, les sous-officiers et les sol* dats restés fidèles; il invoque Thonneur militaire, et, montrant le drapeau, « est*ce « qu'il ne restera personne, s'écrie*t-il, pour « aller rendre ce drapeau & celui qui nous Ta « confié? » A ces mots, tous se mettent en marche. Les gardes*du~corps apprennent ce mouvement. Le bruit s'était déjà répandu parmi eux que la ligne, qui s'était rangée du parti de l'insurrection, n'attendait que le moment de les charger. L'alarme se répand dans leurs cœurs, et y fait place aussitôt à la fureur la plus aveugle. Plusieurs d'entr'eux tirent leurs sabres et s'avancent jusqu'à la porte de Yille**d'Avray. Ils allaient la fran* chir lorsqu'un sous-lieutenant de la compagnie de Groî, le colonel Lespinasse, s'élance pour les arrêter. Sa voix est méconnue, tant l'irritation est ardente I II pousse alors son cheval en travers de la route, et déclare qu'on n'avancera qu'en lui passant sur le corps. Pour dissiper le malentendu, quelques mots suffirent; mais la royauté venait de courir peut-être un grand danger.
Marcher sur la capitale, dans cet immense désordre, était bien difficile, impossible peut^ être. Cependant, le Dauphin insistait pour qu'on prit ce dernier parti. Le général Gham* pagny, son confident, sollicita de Charles X Vlu entretien particulier dans lequel il déve* loppa le plan que voici : le roi se serait rendu à Orléans, où toutes les troupes auraient été concentrées ; le maréchal Oudinot et le gêné-» rai Goêtslosquel auraient été chargés du commandement des camps de Lunéville et de Saint-Omer, qu'on supposait déjà en mar^ che; on se serait emparé de cinquante et quelques millions provenant de la Casbah d'Alger, et qui venait d'entrer en rade à Ton- Ion; le général Bourmont, rappelé d'Afrique, en aurait ramené deux régiments, et, à travers les provinces royalistes du Midi, serait venu donner la main aux populations soûle-'
vées de l'Ouest. C'était proposer l'embrase* ment du royaume.
Charles X parcourut avec distraction et mélancolie les papiers que M. de Champagny lui présentait, et après un court silence, « il « faut parler de cela au Dauphin, dit-il. » Mais le son de sa voix et l'expression de son visage démentaient le sens de ces paroles. Que se passait-il dans la tête de ce roi? 11 s'en est expliqué plus tard. En cherchant à mettre la monarchie hors de page, Charles X avait cru agir selon son droit. Lorsque, le 28, on était venu lui annoncer que le sang coulait dans Paris, il avait pensé qu'il ne s'agis-sait que de quelques factieux, dont il suffirait de foudroyer l'audace ; mais quand il vit que la résistance était générale, intrépide, persévérante, il se demanda s'il n'avait pas commis quelque erreur qui voulait être expiée. Alors il eut une grande défaillance de cœur; et, saisi de cette lassitude dans l'orgueil, la plus amère de toutes et la plus profonde, il ne songea plus qu'à s'humilier sous la main de Dieu.
Le Dauphin n'avait pas cette dévotion austère et un peu maladive. Aussi ne parlaitil que de rentrer dans Paris, à la tète d'une armée. Il en demanda l'autorisation formelle à son père, qui n'y voulut point consentir. Le Dauphin avait ce genre d'entêtement naturel aux esprits bornés : il se retira dans son appartement, et, livré à un de ces accès de dépit juvénile qui le prenaient quelque^ fois, il jeta violemment son épée sur le parquet; mais Charles X ne sut rien de cette scène.
L'humeur du Dauphin trouva bientôt une occasion d'éclater. Pour ranimer la confiance du soldat, il avait eu l'idée d'une proclamation. M. de Champagny la rédigea : elle était vive jet passionnée. On y félicitait les troupes de leur dévoûment et on les encourageait à la constance. Cette proclamation n'était pas encore publiée, lorsqu'on vint, prévenir le Dauphin qu'un officier supérieur désirait l'entretenir : c'était le général Talon, le même ^ui, l'avant-veille, avait soutenu à l'Hôtel* de-Ville tout l'effort de l'insurrection. En
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abordant le prince, le général Talon prît un maintien sévère. Les traits de son visage exprimaient tout à la fois Tindignation et la douleur. Il parla d'une proclamation qu'on venait de lire aux troupes, et dans laquelle, tout en invoquant leur fidélité, on leur apprenait, comme une heureuse nouvelle, le retrait des ordonnances. Il ajouta que, pour lui, il se sentait capable d*un dévoûment à toute épreuve, qu'il l'avait déjà montré, mais qu'il ne souffrirait point qu'on le déshonorât. La surprise du Dauphin fut extrême ; mais quand il sut que la proclamation portait la signature du duc de Raguse, il entra dans la plus vio^ lente colère. Il court chez le roi, lui fait part de ce qui se passe, et va par tout le Château chercher le maréchal, qui était dans la salle de billard. Le Dauphin entré brusquement et ordonne au duc de Raguse de le suivre dans une pièce voisine. On attendait avec anxiété le dénoûment de cette entrevue. Tout à coup de grands éclats de voix retentissent ; la porte du salon s'ouvre avec force, et, après le maréchal, qui recule à pas précipités, le Dauphin parait, la tète nue et les yeux hagards. Marmont reculait toujours. Le prince s'élance sur lui et lui arrache son épée, mais avec tant de précipitation que le sang jaillit de ses doigts qui ont serré. trop fortement la lame. « X moi, gardes! » s'écrie-t-il alors avec égarement. Les gardes entourent le maréchal, l'arrêtent, et le conduisent dans son appartement, pu il est retenu prisonnier. En un instant le bruit de cette arrestation se répand parmi les soldats, mille commentaires sinistres circulent dans les rangs, et le mot trahison y est prononcé à voix haute. Triste et singulière destinée que celle de cet homme, condamné à Paris comme meurtrier, à Saint' Gloud comme traître, et deux fois maudit!
Plus équitable que le Dauphin, Charles X rompit les arrêts du maréchal, le fit venir, et mit tout en usage pour adoucir sa blessure. C'était im touchant spectacle que celui de ce vieux roi, si rudement frappé lui-même, prenant ainsi le rôle de consolateur, et descendant du haut de sa propre infortune pour réparer, à l'égard d'un de ses serviteurs, les
torts de son fils ! Le duc de Raguse fut vivement ému ; mais il ne put se résoudre à pardonner un affront trop cruel. Pour obéir au roi, il alla trouver le Dauphin, lui présenta ses excuses, reçut les siennes; mais quand le prince lui tendit la main en signe de reconciliation, le maréchal fit un pas en arrière, s'inclina profondément, et sortit.
L'heure approchait où toute éette royale famille n'allait plus avoir d^auguste que l'excès même de son abaissement.
Ce jour-là, comme la veille, la maison de M, Laffitte avait été rhôtellerie de la révolu tion. On y affluait de tous les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vint raconter ses services. Gelui-ei avait pris une pièce de canon; celui4à entraîné la défection d'un régiment : tous avaient élevé des barricades. Quelques-uns allèrent jusqu'à Neuilly monti'er leur visage et prendre date. Décidément, le parti orléaniste triomphait.
Mais les choses ne tardèrent pas à changer d'aspect. Vers huit heures du soir, la députation chargée d'offrir au duc d'Orléans la lieutenance-générale, se présenta au Palais* Royal. Elle n'y trouva que quelques serviteurs effarés, qui ignoraient la retraite de leur maître ou n'osaient l'indiquer. Il fallut envoyer un message à Neuilly.
Le résultat de cette visite, lorsqu'il fut connu à l'hôtel Laffitte, y causa une seUsa-* tion profonde. Que signifiait cette absence prolongée du duc en des circonstances aussi graves? Est-ce qu'il avait peur? £st*oe que sa pensée était de répondre par un refus aut avances périlleuses d'une révolution? Tel était le sujet de tous les entretiens^ Est-il arrivé ? demandait-on à tout mom^at. M« Laffitte, dont la présence d'esprit ne devait pas se démentir, se portait caution pour le prince^ et cherchait à raviver autour de lui une con* fiance que^ peut-être, il ne partageait pas. De son cdté, M. Thiers allait de l'un à l'autre portant à tous des paroles d'encouragement et d'espoir. Mais les heures s'écoulaient. Le bruit se répandait qu'on enlevait les meubles du Palais-Royal, déménagement significatif et lugubre I Le mot république » qui n'avait
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été que murmuré jusque-là, commeaçait à être prononcé tout haut; enfin, Béranger,
M. Audr; de Pu^'raveau.
qui s'était rendu à la réunion Lointier pour y faire l'essai de son influence, avait été froidement, disait-on, accueilli par la jeunesse. Alors, par un de ces revirements soudains qui mettent si tristement en relief le côté honteux de la nature humaine, les salons de l'hôtel Laffitte se désemplirent j;vec rapidité. Chacun trouvait quelque prétexte pour s'esquiver. A onze heures, dans cette étonnante semaine où le sommeil avait fui de tous les yeux, à onze heures, il ne restait plus auprès de M. Laffitte que MM. Adolphe Thibaudeau et Benjamin Constant. Ils allaient se séparer : le duc de Broglie entra, suivi de M. Maurice Duval. Le duc de Broglie craignait qu'on ne voulût le pousser trop avant dans les hasards de la révolution. M. LafStte n'oublia rien de tout ce qui pouvait domier de l'assurance à ce haut personnage. Mais à peine celui-ci avait-il franchi le seuil de la cour, que, se tournantvers Benjamin Constant, M. Laffitte lui dit : « Eh bien ! " que deviendrons-nous demain? — Nous
« serons pendus, » répondit Benjamin Constant, du ton d'un homme à qui il ne reste plus d'émotions fortes. Il ne lui restait plus en effet que celles du jeu.
A une heure de la nuit, M. Laffitte reçutla visite du colonel Heymès qui venait de lui annoncer l'arrivée du duc d'Orléans. Il était entré h Paria vers les onze heures du soir, à pied, vêtu en bourgeois, accompagné seulement de trois personnes. Quels sentiments agitaient l'àme de ce prince lorsqu'il s'acheminait dans l'oihbre vers son palais, se fatiguant à franchir des barricades, et forcé de répondre par le cri d'un peuple Insurgé au qui vive inquiet des sentinelles?
On a vu comment le duc de Mortemart était arrivé à Paris. Il n'y futpas même l'exécuteur testamentaire de la monarchie. Méconnue dans les bureaux du Moniteur, repoussée par la Chambre des députés, insultée k l'Hôtel-de-Vîlle, son autorité n'avait fait que le charger d'un inutile fardeau. Lui-même,
M. d« Scbonen, meinbre de ta commission muaicipnle.
d'ailleurs, il était livré à un cruel balancement d'idées. Il n'aimait qu'à demi cette royauté mourante à laquelle pourUnt il se
Il «■( enM fartiT«m«it dant son propre ptltit. (Page U
devait tout entier, puisqu'elle s'était fiée à la loyauté de 8on coeur. Il était sous le poids de ces tristes pensées lorsqu'il fût invité, de la part du duc d'Orléans, à se rendre au Palais- Royal. Que voulait k un ministre de Charles X ce duc d'Orléans qui, aussitôt après son arrivée, avait envoyé complimenter M. de Lafayette et prévenir M. Laffitte ? Il était nuit. Le duc de Hortemart suivit les pas de l'envoyé, et fut introduit, par les combles du
palais, dans un petit cabinet donnant h droite sur la cour et ue faisant point partie des appartements de la famille. Le duc d'Orléans était étendu par terre sur un matelas, en chemise, et le corps à moitié dérobé par une méchante couverture. Son front était baigné de sueur, un feu sombre brillait dans ses yeux, et tout chez lui semblait trahir une extrême fatigue et une singulière exaltation. En voyant entrer le duc de Mortemart, il prit
LOUIS BLANC
rapidement la parole. Il s'exprimait avec beaucoup de volubilité et d'ardeur, protestant de son attachement pour la branche aînée, et jurant qu'il ne venait à Paris que pour sauver cette ville de l'anarchie. En ce moment, un* grand bruit se fit dans la cour. On y criait : Vive le duc d^ Orléans ! « Vous « l'entendez. Monseigneur, dit le duc de « Mortemart, c'est vous que ces cris dési- « gnent. — Non ! non ! reprit alors le «duc « d'Orléans, avec une énergie croissante. Je « me ferai tuer plutôt que d'accepter la court ronne. » Il prit une plume et il écrivit à Charles X une lettre qu'il remit cachetée à M. de Mortemart, et que celui-ci eniporta dans un pli de sa cravate.
Coïncidence étrange ! Presque à la même heure où ces choses se passaient à Paris dans le palais du duc d'Orléans, la duchesse de Berri, à Saint-Cloud, se levait précipitamment, agitée de mille terreurs, et courait, à peine vêtue, réveiller le' Dauphin pour lui reprocher une obstination qui mettait en péril la vie de deux pauvres enfants. Rien ne saurait rendre le caractère de cette scène nocturne. Troublé, vaincu par les cris d'une mère en larmeë, le Dauphin, à son tour, fit dire à Charles X que Saint-Cloud était menacé, qu'il fallait aller porter un peu plus loin la monarchie. Et, quelques moments après, avant le lever du jour, Charles X, la duchesse de Berri et les enfants étaient en
route pour Trianon, sous la protection d'une escorte de gardes-du-corps. A Ville-d'Avray, les fugitifs purent voir le mot royal effacé sur toutes les enseignes de cabaret. Ce mot, trois jours auparavant, était presque un moyen de fortune pour ces marchands oublieux.
Le Dauphin devait passer la nuit à Saint- Cloud avec les troupes. L'annonce du départ de Charles X avait vivement ému les soldats, et le mouvement fut général. Le 6' de la garde, qui était au point du jour sur le chemin de Ville-d'Avray, fut ramené par un contre-ordre au pont de Saint-Cloud et retourna par la grande avenue, dans l'allée qui, du Fer-à-Cheval, conduit à la lanterne de Diogène. Le 1" régiment occupait la place de Saint-Cloud et la grande avenue. Deux bataillons du 3* des Suisses et des lanciers couvraient Sèvres avec une batterie. L'aspect du camp était sinistre, et d'amères pensées se lisaient sur le front de tous ces serviteurs armés d'une royauté en fuite. Les débris de la cuisine royale, mis à la disposition du soldat, répandirent, au milieu de cette grande tristesse, quelques lueurs de gaîté. Mais pendant que le !•' de la garde et l'artillerie se partageaient en riant ce butin inattendu, les Suisses, placés du côté de Sèvres, abandonnaient leur drapeau, et s'en allaient en semant la route de leurs armes.
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31 juiLUT. — La Uentenanee générald du royaume offerte au due d*Orléaiii ; ses hésitations. — Gcmseil demandé Secrètement à M. de Talleyrand. ^ Déclaration du duc d'Orléans. — Proclamation de la Chambre des députés. — Grande agitation à THôtel-de- Ville. — Menées pour isoler et circonvenir Lafayette. — Républicanisme du duc d*Orléans.— Les députés se rendent au Palais-Royal. — Visite du duc d*Orléans à rH6tel-de- Ville. — Aspect de la place de Grève. — Indignation des républicains. — Exclamation remarquable du général Lobau. — Réception que Lafayette fait an duc d'Orléans; bonhomie de ce prince; rude interpellation que lui adresse le général Dubourg. — Dernière et décisive épreuve. — Tardives appréhensions de M. Laffitte. — Portrait de Lafayette. — La France livrée sans conditions. — Joie puérile de Tabbé Grégoire. -^ Propositions hardies de Bazard à Lafayette. — Les Orléanistes vainqueurs organisent une émeute contre les républicains. — Quelques républicains conduits chez le duc d'Orléans par M. Thiers. — Étrange dialogue. — Le prince se montre tel qu'il est.
Le 31, dès huit heures du matin, la députation de la Chambre se présenta au Palais- Royal. M. Sébasiiani entra dans la pièce où elle attendait, et, passant près de ses collègues sans leur adresser la parole, il alla droit à Tappartement du duc d'Orléans, où il entra sans se faire annoncer. Le duc parut. Le moment était solennel: la députation fit connaître Tobjet de sa démarche ; mais l'embarras du prince était visible, et le sourire obséquieux qui errait sur ses lèvres^ dissimulait mal les agitations de son àme. Il savait que Charles X n'était encore qu'à quelques lieues de Paris; quune armée de douze mille hommes pouvait se mettre en marche à la voix d'un monarque encore debout; il savait aussi que, chez les peuples comme chez les individus, tout eiïort violent aboutit à la lassitude^ et que les réactions sont mortelles à qui n'a su les prévoir. Charles X, d'ailleurs, était un parent qu'il s'agissait de détrôner, et la reine n'avait pas fait taire devant son époux les scrupules d'une conscience alarmée. Le langage du duc d'Orléans se ressentit des difficultés de sa situation. Il s'étudia péniblement à échapper au péril de toute affirmation nette. Attendre ayant toujours été sa devise, il hésitait entre l'inconvénient d'accepter trop tôt une couronne et celui de la refuser trop formellement. Il soutint ce jeu aussi longtemps que
possible, et il y fut aidé par M. Sébastiani, qui possédait le secret de ses incertitudes. Mais ceux qui ne devinaient pas le prince, cherchaient à se rendre agréables en paraissant lui faire violence. Quelques-uns, avec une brusquerie calculée, lui reprochteent de fa*voriser par ses hésitations l'avènement de la république, et de compromettre de la sorte le salut du pays : genre de reproche plus doux au cœur d'un prince qu'une flatterie grossièrement naïve. Enfin, pressé de toutes parts, le duc d'Orléans eut Tair de se laisser vaincre; mais, fidèle jusqu'au bout à son r61e, U demanda quelques instants encore, disant qu'il avait un conseil à prendre, et il rentra dans son cabinet, toujours suivi de M. Sébastiani.
M. 'de Talleyrand était alors dans son hôtel de la xue Saint-Florentin , occupé à faire sa toilette. Tout à coup la porte s'ouvre : on annonce le général Sébastiani. Il entré et remet à M. de Talleyrand un papier ca« cheté que celui-ci parcourt avec une légèreté vaniteuse, et rend presque aussitôt en disant : « Qu'il accepte. »
Quelques instants après, le duc d'Orléans rentrait dans la salle où il était attendu, et faisait. connaître son acceptation aux députés impatients.
L'acte destiné à apprendre cette acceptation aux Parisiens était conçu en ces termes :
LOUIS BLANC
« Habitants de Paris ,
« Les députés de la France, en ce moment « réunis à Paris, ont exprimé le désir que je «c me rendisse dans cette capitale pour y « exercer les fonctions de lieutenant-général c< du royaume.
« Je n'ai pas balancé à venir partager vos « dangers, à me placer au milieu de cette « héroïque population, et à faire tous mes « efforts pour vous préserver de la guerre « civile et de l'anarchie. En rentrant dans la « ville de Paris, je portais avec orgueil ces « couleurs glorieuses que vous avez reprises, « et que j'avais moi-même longtemps por- « tées.
« Les Chambres vont se réunir : elles avi- « seront aux moyens d^ assurer le règne des « lois et le maintien des droits de la nation.
« Une Charte sera désormais une vérité.
« Louis-Philippe d'Orléans. »
Cette proclamation, si habilement rédigée, fut approuvée par tous les membres de la députation, hors M. Bérard. Portée à la Chambre, elle y fut lue au bruit des acclamations. Il fallait profiter de ces transports et engager irrévocablement la Chambre.
M. Laffitte prit la parole : « Je ne rappellerai « pas, Messieurs, dit-il, les mesures que « vous avez adoptées et qui ont assuré le saie lut du pays, mais je pense qu'il convient « d'en faire l'historique, de tout exposer avec « précision et netteté. » La proposition de M. Laffitte obtint l'assentiment unanime.
Quiconque aurait hésité compromettait son avenir dans le régime nouveau.
Mais que devait contenir la déclaration? Fallait-il y stipuler pour le peuple quelques garanties? tel était l'avis de MM. Eusèbe Salverte, Bérard, Corcelles, Benjamin Constant. M. Augustin Périer prétendit que « ce « n'était point le cas d'entrer dans une dis- <c enition de principes qui serait intermi- « aaUe. » Ce furent MM. Benjamin Constant, Bérard y Villemain et Guizot qu'on chargea de rédiger le projet. Les deux derniers, conmie on l'a vu, n'avaient joué dans les trois jours qu'un r6le de conservateurs; I
mais, voyant la balance pencher du côté du duc d'Orléans, ils n'en sentaient que mieux le besoin de se faire pardonner leur opinion de la veille. M. Guizot avait préparé d'avance le projet de réponse. C'était le programme de la bourgeoisie,, et comme un appendice à la constitution de 1791. Voici les principes pour le triomphe desquels tant d'hommes du peuple étaient morts :
« Français, la France est libre. Le pou- « voir absolu levait son drapeau. L'héroïque « population de Paris l'a abattu. Paris atta- « que a fait triompher par les armes la cause « sacrée qui venait de triompher en vain « dans les élections. Un pouvoir usurpateur (( de nos droits, perturbateur de notre repos, <( menaçait à la fois la liberté et l'ordre. « Nous rentrons en possession de l'ordre et « de la liberté. Plus de crainte pour les droits « acquis ; plus de barrière entre nous et les <( droits qui nous manquent encore.
<( Un gouvernement qui, sans délai, nous « garantisse ces biens, est aujourd'hui le « premier besoin de la patrie. Français, ceux « de vos députés qui se trouvent déjà à Pa- « ris se sont réunis, et, en attendant Tinter- « vention régulière des Chambres, ils ont « invité jm Français qui n'a jamais combattu « que pour la France, M. le duc d'Orléans, à « exercer les fonctions de lieutenant-général « du royaume. C'est à leurs yeux le moyen « d'accomplir promptement par la paix le « succès de la plus légitime défense.
« Le duc d'Orléans est dévoué à la cause « nationfile et constitutionnelle. Il en a toute jours défendu les intérêts et professé les « principes. Il respectera nos droits, car il « tiendra de nous les siens. Nous nous assu- « rerons par des lois toutes les garanties né- « cessaires pour rendre la liberté forte et « durable;
« Le rétablissement de la garde nationale « avec l'intervention des gardes nationaux « dans le choix des officiers ;
« L'intervention des citoyens dans la forte mation des administrations municipale et <( départementale;
« Le jury pour les délits de la presse ;
IM
« La responsabilité légalement organisée
« des minûitres et des agents secondaires de
«( l'admimstration ;
« L'état des militaires légalement assuré;
« La réélection des dépotés promus à des
« foDotioDS publiques.
« Nous donnerons à nos institutions, de « ooncert avec.le cbef de l'État, les dévelop- « pements dont elles ont besoin.
« Français, le duc d'Orléans lui-même a « déjà parlé, et son langage est celui qui H convient à un pays libre. Les Chambres « vont se réunir, vous dit-il. EUles aviseront N aux moyens d'assurer le règne des lois et « le maintien des droits de la nation. « La Charte sera désormais une vérité. » Cette proclamation reçut la signature de quatre-vingt-onze députés.
Cependant, la déclaration du duc d'Orléans avait été répandue dans Paris. Elle excita dans quelques quartiers le plus vif mécontentement; un homme qui la portait fut assailli, dans la rue Jean-Jacqnes-Roussean, par un groupe menaçant, et ne dut la vie qu'à l'intervention d'un élève de l'École polytechnique. L'impression fut profonde, surtout h l'HAteMe-Ville : les républicains, qui s'y étaient établis depuis la veille, etcenx qui couvraient la place de Grève, étaient peu nombreux, maïs énergiques et pleins d'entfaoueiasme. Ils trouvèrent la réponse du prince ambiguë. Ils en parlaient, les uns avec colère, les autres avec mépris, la faisant suivre de eonunentaires véhéments. Quels sont donc ces dangers que le duc d'Orléans vient partager avec nous? Quel jour est-il entré dans Paris? le 30, après le combat, après la victoire, quand il ne nous restait plus qu'à ensevelir les morts. Â quelle heure s'est-il présenté aux barrières? à l'approche de la nuit : il s'est glissé jusqu'à nous dans les ténèbres, il est entré furtivement dans son propre palais. Hais oit était-il, que faisait-il le 28, le 29, entre Saint-Cloud menacé et Paris en feu? Ami de la Cour, sa place était à c6té de son roi. Ami du peuple, pourquoi n'était-il pas à notre tète, devant l'Hdtet-de- Ville, au marché des Innocents, à la porte
Saint-Denis, devant le Louvre, partout oh nous avons combattu et OÙ nos frères ont péri?
D'autres faisaient remarquer avec quelle prévoyance tous les termes de la déclaration avaient été pesés. Le péril n'est pas encore tout h fait passé, disaient-ils, puisque douze mille soldats campent à quelques pas de la capitale. Aussi, que fait le duc d'Orléans ? il ne se prononce nettement ni pour l'uii ni pour
l'autre parti. On parle, dans la déclaration, des lois violées, mais sans dire par qui elles l'ont été. Le duc y présente son intervention comme une digue opposée à l'anarchie :
Charles X pourrait-il s'en plaindre, s'il revenait vainqueur? La déclaration n'est pas datée : pourquoi cela? On ajoutait que, si le prince aspirait à la couronne, il devait avoir du moins le courage d'y porter la main, et que c'était se moquer de la révolution que de prétendre ruser avec elle. Il y en avait qui, encore plus animés, allaient jusqu'àdire que le duc d'Orléans n'étant qu'un Bourbon, il devait être enveloppé dans la malédiction qui frappait sa famille, et ils demandaient
LOUIS BLANC
ironiquement si être né d'un régicide suffisait pour devenir roi .
A cela les partisans du prince répondaient qu'on devait tenir compte de la situation crueUe d'un honune forcé de voir des parents dans les oppresseurs de son pays ; qu'il se compromettait déjà bien assez aux yeux de la branche aînée, en s'entourant de personnages par qui l'insurrection avait été applaudie ; qu'il n'était pas juste d'oublier que, pendant quinze ans, les salons du prince s'étaient ouverts à tous les adversaires de la congrégation, à toutes les victimes de la tyrannie du Château ; et qu'au lieu d'attaquer avec tant de dureté un homme puissant par sa position et ses richesses, il fallait le placer sur le trône, seul moyen peut-être d'en fermer irrévocablement la route à Charles X.
A ces réflexions et à ces conseils, quelques-uns répliquaient en montrant leurs blessures, leurs mains noires de poudre, leurs vêtements souillés. Une fermentation dangereuse régnait autour de l'Hôtel-de- Ville, et du sein de cette foule épaisse sortait un mugissement prolongé.
Il fallait calmer les esprits. M. Barthe, introduit dans la salle où la commission municipale était rassemblée, y avait fait une vive peinture' de ce qu'il venait [de voir, un rapport chaleureux de ce quïl avait entendu, et M. Audry de Puyraveau l'ayant engagé à formuler ses impressions pour le peuple, qui était dans Tattente, il avait rédigé une proclamation qui commençait par ces mots :
« Charles X a cessé de régner sur la ce France. >i
Pendant qu'il écrivait, le général Lobau s'approcha vivement de M. de Schonen, et lui montrant deux pistolets qu'il portait à sa ceinture : <( Mon ami, lui dit-il, je sais que « c'est ma mort que je vais signer. Dé ces « deux pistolets, l'un est pour moi : je vous « laisserai Tautre* »
Mais déjà tout était préparé à l'Hôtelnie- Ville pour la réception du duc d'Orléans. Dès le 27, les représentants du parti orléaniste avaient entouré M. de Lafayette. Lui sachant un esprit facile et une âme naturel-
lement ouverte aux exhortations généreuses, ils avaient organisé autour de lui une surveillance active et inquiète. Le noble vieillard était pour ainsi dire gardé à vue. Un factionnaire, placé à la porte de son cabinet, avait pour consigne de ne laisser parvenir jusqu'à lui que les hommes d'une petite camarilla dont M. Carbonnel était l'àme, M. Joubert, l'homme d'affaires , et M. Odilon Barrot, Torateur. M. Audry de Puyraveau lui-même n'était accueilli qu'avec défiance dans le sanctuaire, et toutes les fois qu'il y ebtrait, M. dé Lafayette se contentait de lui serrer la main de l'air d'un homme extrêmement occupé. Le jour où la commission s'était installée à l'Hôtel-de-Ville, elle avait été placée dans une pièce située à droite de la grande salle Saint-Jean, non loin d'un couloir qui conduisait au cabinet du commandant-général. Le 30, afin d'isoler complètement M. de Lafayette, on transporta la commission municipale dans une pièce située à l'autre extrémité de l'édifice. MM. de Schonen, Mauguin, Lobau, n'étaient pourtant pas républicains. Ainsi éloigné de tous les hommes à convictions hardies, de tous les jeunes gens dont il aimais les discours enflammés, M. de Lafayette s'était vu soumis, de la part des Orléanistes, à une obsession continuelle. On grossissait à ses yeux les devoirs austères de la dictature et la difficulté de retenir le peuple sur cette pente glissante des républiques. On profitait avec habileté de son horreur, bien connue, pour les coups d'État, et on lui montrait comme conséquence inévitable de la république, proclamée contre le vœu des députés, les tambours battant la charge et les grenadiers entrant au Palais-Bourbon la baïonnette au bout du fusil. Ne voulant ni d'un 18 brumaire ni d'un nouveau Guillaume III, M. de Lafayette hésitait. Il se serait décidé certainement pour la république, s'il n'avait senti autour de lui que des républicains. La démocratie déchaînée lui faisait peur, cependant; mais son goût pour la popularité l'aurait entraîné. Car ce fut toujours là son plus puissant mobile : il ne savait pas qu'il est d'une Ame vulgaire
HISTOIRE DE DIX ANS
Ut
d'aimer le peuple avec le désir d'être applaudi par lui. Les grands cœurs se dévouent aux hommes en les dédaignant.
La nouvelle des agitations de THôtel-de- Ville ne tarda pas à pénétrer au Palais-Bourbon. On y apprit, en même temps, que l'intention du prince était d'aller calmer, par une visite à M. de Lafayette, l'effervescence des esprits. M. Bérard fut envoyé au duc pour lui annoncer que les députés voulaient l'accompagner à l'Hôtel-de- Ville. Le prince s'habillait, quand M. Bérard entra. Il le reçut en déshabillé, soit affectation de popularité, soit trouble d'esprit. Son visage était soucieux. Il parla à M. Bérard, en se faisant aider par lui dans sa toilette, de son éloignement pour les splendeurs de la royauté, de son goût pour la vie privée, et surtout de ce vieux sentiment républicain qui vivait au fond de son cœur et lui criait de refuser une couronne.
Pendant ce temps, la Chambre des députés était en marche pour le Palais-Royal. Et telle était la terreur qu!inspirait à la bourgeoisie ce peuple armé pour sa querelle, que M. Delessert tremblait qu'en parcourant les rues, le cortège ne fût assailli à coups de pierres. On arrive au Palais-Royal. Une foule immense en encombrait les avenues. En abordant celui à qui il venait donner une couronne, M. Laffitte ne paraissait ni sérieux ni ému. Le sourire était sur ses lèvres, et avant de lire la déclaration en sa qualité de président, il se pencha à l'oreille du prince et lui dit en lui montrant sa jambe blessée : « Deux pantoufles, un seul bas ! Dieu si la « Quotidienne nous voyait! elle dirait que a nous faisons un roi sans culottes I » Que de sang versé le 29 pour renverser un trône ! Le 30 on en élevait un autre avec un mot plaisant. Ce n'est point par son côté tragique que l'histoire nous instruit le plus.
H. Laffltte ayant lu la déclaration de la Chambre, le duc courut à lui les bras ouverts et le serra sur son cœur. Puis il voulut le conduire sur le balcon du palais ; mais M. Laffitte, que Témotion avait gagné, se tenait modestement en arrière. Le duc lui
prit la main, et parut avec lui aux yeux de la foule, du sein de laquelle s'élevèrent des cris mêlés de Vive le duc d'Orléans ! Vive Laffitte !
Voilà quelle fut dans la révolution la part de la bourgeoisie. Mais la sanction de l'Hôtel-de-Ville manquait encore à la dynastie nouvelle. Le duc d'Orléans et les députés prirent le chemin de la place de Grève. Lorsqu'ils sortirent du Palais-Royal, les cris de joie et de triomphe étaient assez nombreux. Le duc d'Orléans, à cheval, précédait M. Laffitte, que des Savoyards portaient dans une chaise. Ils étaient obligés de marcher lentement. Mais le duc s'arrêtait d'intervalle en intervalle pour les attendre, et se retournant, la main appuyée sur la croupe de son cheval, il parlait à M. Laffitte avec une bienveillance très démonstrative. Ce que voyant, les bourgeois applaudissaient. « Cela va bien, » disait M. Laffitte. — « Mais oui, répondait le duc « d'Orléans, cela ne va pas mal. » Misères de la grandeur ! A partir du Carrousel, les acclamations avaient été beaucoup moins bruyai\tes. A mesure qu'on longeait les quais, l'attitude de la population devenait plus grave. Au Pont-Neuf, les cris cessèrent tout à fait. Lorsque le cortège arriva sur la place de Grève, elle présentait un aspect effrayant. Une grande foule la remplissait, et c'étaient partout des visages sinistres. On assurait que dans les rues obscures qui débouchent sur la place de Grève, des hommes étaient apostés pour tuer le duc d'Orléans au passage. Dans l'intérieur de l'Hôtel-de-ViUe, l'indignation était au comble, et quelques personnages importants la partageaient. Le docteur Delaberge étant venu annoncer qu'à quelques pas delà, des jeunes gens paraissaient disposés à tout braver, et que la crainte d'égarer leurs coups sur Benjamin Constant, Laffitte et quelques autres citoyens aimés, était à peine capable de les retenir : « Pour moi , s'écria « le général Lobau, avec un emportement « soldatesque, je ne veux pas plus de celui- « ci que des autres. C'est un Boi^rbon. » Il est certain que l'invitation adressée la veille au duc d'Orléans par les députés avait excité,
Bâranger ch«t Lointicr. (Pag« 104). — Tir4 du lÀjtre (far liM ptu^Ut,
même parmi les membres de la commission municipale, un mécootealemeut si vif, que M. Odilon Barrot venait d'être chargé d'aller au-devant du prince pour l'arrêter. Et telle était la fatigue de tous dans ces dévorantes journées, que, pendant qu'on lui amenait un cheval, il s'était endormi sur une borne. On le réveilla et il partit. Que serait-il advenu de cette mission, si elle eûtété remplie ?mai3 le duc d'Orléans déjà était en marche, et tout allait dépendre de la réception qui lui serait faite. Quelques-4ins la lui préparaient terrible. Un jeune homme avait juré de l'immoler au moment où il mettrait le pied dans la grande salle. Tain projet! quand il prit le
pistolet destiné h. ce dessein, il ne put s'en servir : une main invisible l'avait déchargé. Ainsi semblaient s'annoncer des événements redoutables. Le duc d'Orléans s'avança lentement à travers les barricades, sans regarder ni à droite ni à gauche, et tout plein d'une émotion contenue. A son apparition sur la place, le tambour avait battu aux champs dans l'intérieur do l'Hôtel-de-Ville. A peine le prince eut-il gagné le milieu de la place, que le bruit s'éteignit subitement. Il continua pourtant sa marche ; mais on remarqua, lorsqu'il montait les degrés de l'HAtel-de- Ville , que son visage était très pâle. M. de Lafayette parut sur le p«lier du
HISTOIRE l)K DIX ANS
Le Lieuteiiiint-e«iiéral à l'Hùtel-de- Ville. (D'après une lithographie de Blanc.)
grand escalier, et reçut son royal visiteur avec ta politesse d'un gentilhomme charmé de faire à un prince les honneurs d'une souveraineté toute populaire, lis entrèrent l'un et Tautre dans la grande salle, où se trouvait rassemblé l'état-major. Quelques élèves de l'École polytechnique attendaient, la tête haute et l'épée nue. Une douleur morne se peignait sur la figure des combattants de ta veille, dont quelques-uns versaient despleurs. M. Laffitle, comme président, devait lire la déclaration de la Chambre ; mais un des députés qui l'accompagnaient s'avança et lui prit le papier des mains, pour en donner lecture. Au moment ou le député prononçait ces mots : » Le jury pour les délits de presse, » le duc d'Orléans se pencha vers M. de Lafayetle, et lui dit avec bonhomie : x II n'y aura plus de délit de presse. » La harangue achevée, il répondit, en mettant la miîn sur sou cœur, ces paroles ambiguës, et
singulières pour la circonstance ; « Comme '( Français, je déplore le mal fait au pays et 11 le sang qui a été versé. Comme prince, je i< suis heureux de contribuer au bonheur de « la nation . » Les députés applaudirent. Les maîtres de l'Hàtel-de- Ville frémissaieat de colère. Alors le général Dubourg s'avança, et, la main étendue vers la place remplie d'hommes armés, il dit : « Vous connaissez ■< nos droits ; si vous tes oubliez, nous vous « les rappellerons. » Enhardi parla bienveillance do Lafayette, le duc d'Orléans répondit avec une habile fermeté, et comme un homme indigné de voir suspecter son patriotisme. Toutefois, en sortant de l'Uôtel-de- Ville, le prince n'était pas entièrement rassuré. S'étant trouvé pendant quelques instants séparé de sa suite, et ne voyant auprès de lui qu'un jeune homme à cheval, M. Laperche, lequel ne paraissait pas inconnu aux combattants, il lui fit signe d'approcher et de
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Taut ijUxi bêlai; a^*-î Jun i:c»uvemenient de pabbiire. ii y a va il Miia. il t- n avait même e.é cuai'Uié. £luvii\iiiîit* à ]'Hv»lel-de- Ville d une ].»elite c«.»ur d-jni ie n<.*uid':»nnemeut loi plciisajl. il jt.«UibsaiU avrc une naïveté uu peu eutuiiiine, de ia vénéraln.»D bruyante dont on enlourait sa vieiîJebSe. I^ans ce c^abinet où ven<iieul aboutir toutes les nouvelles, d'où pai'ltiifut a ciiaque instant des proclamations, ou 1 ou gouvernait par si i: natures, on s'agitait beauc^jup pour faire j>eu de cbose. Situation qui convient à merveille aux esprits faibles, parc^ qu'au milieu des aviations stériles.
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LOUIS BLANC
marcher à ses côtés. Que pouvait-il craindre? C'en était fait : la révolution venait de trouver son dénoûment. Un drapeau tricolore avait été apporté; le duc d'Orléans et M. de Lafayette avaient paru tous les deux aux fenêtres de THôtel-de-Ville avec ce drapeau magique. On ne criait encore que : Vive Lafayette ! Quand il eut embrassé le duc, on cria aussi : Vive le duc d'Orléans ! Le rôle du peuple était fini : le règne de la bourgeoisie commençait.
Ce jour-là même, et non loin de THôtel-de- Ville, un bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir, recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des parapets de la Seine, la foule regardait ^n silence.
Le lieutenant-général du royaume regagna son palais par une route, et le banquier son hôtel par une autre.
3fL Laffilte a raconté depuis, qu'en l'evenant de la place de Grève, il avait éprouvé un grand serrement de cœur et comme un regret confus des événements de cette journée. Il est des hommes qui dépensent beaucoup de puissance pour arriver à un résultat vain; quand leur œuvre est achevée, elle les humilie; et les excitations de la lutte venant à leur manquer, ils demeurent frappés de la puérilité du triomphe. Un sentiment de ce genre dut s'emparer de M. Laflitte, si, dans ses elTorts pour créer une dynastie nouvelle, il avait cru de bonne foi qu'il allait donner à la société des fondements nouveaux. Que si, au contraire, il n'avait eu pour but que de fixer le pouvoir dans la classe moyenne, il eut tort de se repentir même vaguement de ce qu'il venait de faire, car il avait réussi, et, grâce à lui, entre l'ancien régime dissous et la démocratie* comprimée, la révolution bourgeoise de 89 allait reprendre son cours.
Quant à M. de Lafayette, il pouvait tout alors et ne décida de rien. Sa vertu fut éclatante et funeste. En lui créant une influence supérieure à sa capacité, elle ne servit qu'à annuler entre ses mains un pouvoir qui, en
des mains plus fortes, aurait fait à la France d'autres destinées. M. de Lafayette avait cependant plusieurs des qualités essentielles au commandement. Ses manières présentaient comme son langage un mélange singulier de finesse et de bonhomie, de grâce et d'austérité, de dignité sans morgue et de familiarité sans bassesse. Pour les uns, il était resté grand seigneur, quoiqu'il se fut mêlé à la foule ; pour les autres, il était né homme du peuple, en dépit de son illustre origine. Heureux privilège que celui de conserver tous les avantages d'une haute naissance en se les faisant pardonner ! Ajoutez à cola que M. de Lafayette avait tout à la fois la pénétration des esprits sceptiques et la chaleur d'une âûae croyante, c'est-à-dire la double puissance d'entraîner et de contenir. Dans les i*éunions de la Charbonnerîe, il savait parler avec feu. A la Chambre, c'était un discoureur aimable et spirituel. Que lui manquait-il donc? Du génie, et plus que cela, du vouloir. M. de Lafayette ne voulait rien fortement, parce que, ne pouvant diriger les événements, il aurait été affligé de les voir diriger par un autre. Eu ce sens, M. de Lafayette avait peur de tout le monde, mais surtout de lui-même. Le pouvoir l'enchanUiit et l'eifrayait; il en aurait bravé les périls, mais il en redoutait les embarras. Plein de courage, il manquait absolument d'audace. Capable de subir noblement la violence, non de l'employer avec profit, la seule tête qu'il eut sans épouvante livrée au bourreau, c'était la sienne.
Tant qu'il s'était agi d'un gouvernement de passage, il y avait suffi, il en avait même été charmé. Environné à l'Hôtel-de-Ville d'une petite cour dont le bourdonnement lui plaisait, il jouissait, avec une naïveté un peu enfantine, de la vénération bruyante dont on entourait sa vieillesse. Dans ce cabinet où venaient aboutir toutes les nouvelles, d'où partaient à chaque instant des proclamations, où l'on gouvernait par signatures, on s'agitait beaucoup pour faire peu de chose. Situation qui convient à merveille aux esprits fai^ blés, parce qu'au milieu des agitations stériles.
La (ï) y elle 176T- '834
rScport ijpoiripbinae d'une griïnre m HillB-donc»),
HISTOIRE DE DIX ANS
ils se font plus aisément illusion sur leur effroi de tout ce qui est décisif. Eh bien, cet effroi, M. de Lafayette l'éprouvait au plus haut degré, et il y parut clairement, quand le moment vint de se prononcer. Au danger de faire ce qu'il voulait, il préféra celui de voir faire ce- qu'il ne voulait pas. Une couronne était posée devant lui : il ne la refusa point, il ne la donna point, il la laissa prendre.
Toutefois, il ne se rappelait pas sans quelque frayeur les promesses dont il avait bercé ses jeunes amis. Il appréhendait leurs reproches. N'allait-on pas l'accuser d'avoir trahi la cause de la révolution? Lui qui, au sein du carbonarisme, s'était déclaré l'adversaire implacable des royautés ; lui qui avait si énergiquement combattu, dans les conciliabules secrets de la Restauration, la candidature du duc d'Orléans, appuyée, disait-on, par Manuel, que répondrait-il aux hommes qui avaient suivi sa bannière, lorsqu'ils lui viendraient demander compte de la république étouffée à son berceau, de leurs illusions détruites, de leur sang versé dans une autre espérance? En proie à toutes ces agitations et tremblant pour sa popularité en péril, il prit le parti d'atténuer pur des conditions tardives Timmensité de la concession qu'il vetiait de faire. La rédaction d'un programme fut débattue entre lui et MM. Joubert et Marchais. Voici la vérité sur ce programme, qui devait être l'objet de tant de controverses.
Après une discussion assez approfondie, un acte futTédigé à l'Hôtel-de-Ville : il contenait le résumé des conditions auxquelles M. de Lafavette consentait à s'humilier sous le pouvoir d'un roi.
M. de Lafayette prit ce papier qui pouvait changer les destinées d'un peuple, et se rendit au Palais-Royal avec l'intention de faire apposer au contrat convenu la signature du duc d'Orléans. Mais, en l'apercevant, le prince accourut vers lui avec de douces paroles. Ils parlèrent de la république, de celle des États-Unis : M. de Lafayette, pour dire qu'elle avait toutes ses sympathies; le duc, pomr élever des doutes sur la possibilité d'une application des théories américaines à un
pays tel que la France. Le prince ne niait pas cependant qu'il ne fût républicain au fond du cœur, et il tomba d'accord avec M. de Lafayette que le trône qu'il fallait en France « était un trône entouré d'institutions « républicaines. » M. de Lafayette fut si enchanté de ces déclarations, qu'il ne songea pas même à montrer le papier qu'il avait apporté. La parole d'un gentilhomme lui parut une garantie plus forte qu'une signature qu'il n'aurait pu demander, sans témoigner pour le duc une défiance injurieuse. Plus tard, il dit à M. Armand Carrel, qui lui reprochait avec amertume sa conduite dans cette fameuse entrevue : « Que voulez-vous, mon ami? à cette époque-là, je le croyais bon et bête. »
Du reste l'éducation politique des esprits, sous la Restauration, avait été fort mal faite. Un trône républicain fut la dernière chimère enfantée par le désir du changement. Il faut ajouter qu'elle séduisit quelques hommes sérieux: car en apprenant par M. Civiale la révolution de juillet et le dénoûment qu'on lui préparait, le vieil abbé Grégoire, qui habitait alors Passy, s'écria, plein d'enthousiasme et en joignant les mains : « Il serait « donc vrai, mon Dieu! nous aurions tout « ensemble la république et un roi !
Les hommes d'une intelligence élevée ne pouvaient guère partager ces transports puérils, et rien ne le prouva mieux qu'une démarche qui fut alors tentée par Bazard auprès de Lafayette. Bazard était un esprit hardi et vigoureux. Nourri de la lecture de Saint-Simon, il avait puisé dans les écrits de ce gentilhomme novateur un impatient et vaste désir de réformes. Admis auprès de M. de Lafayette, il lui exposa ses idées, qui n'allaient pas à moins qu'à remuer la société dans ses fondements. « L'oc- « casion est belle, disait Bazard à Lafayette, « et voici que la fortune vous a livré la toutece puissance. Qui vous arrête? Soyez le pouce voir, et que par vous la France soit régé- « nérée. » M. de Lafayette écoutait avec un étonnement inexprimable cet homme, plus jeune que lui, mais dont la supériorité intel-
LOUIS BLANC
lectuelle le frappait de respect. Jamais d'aussi audacieuses paroles n'avaient retenti à son oreille ; jamais on ne l'avait fait descendre par la pensée en de telles profondeurs. Mais il était trop t6t pour une lénovatiou sociale ; et M. de Lafayette, qui eu couiprenait à peine la nécessité, n'était pas fait pour en courir les hasards. Cet entretien fut la seule tentative vraiment philosophique née de l'ébranlemeal de juillet : elle dut échouer
Le comte Heori Grégoire. (1750-1831.)
comme tout ce qui vient avant l'heure.
Le gouvernement de la bourgeoisie était à peu près constitué. Il ne lui restait plus qu'à s'entourer d'une popularité factice qui lui permit de résister aux orages d'un premier établissement. Des émissaires sont envoyés dans les quartiers les plus populeux. Ils se mêlent à tous les groupes. Avec cette assurance que doone un commencement de succès et qui impose toujours à la multitude, ils vantent le courage du duc d'Orléans, son patj-iolisme, ses vertus; et, identifiant à sa
cause celle de la Eévolution elle-même, il» dénoncent comme agents de la dynastie chassée ceux qui osent élever la voix contre le prince. Bientôt des proclamations sontpartout affichées, où on lit cçs mensongères paroles ; n Le dcc d'Orléass n'est pas ux Bourbon , c'est un Vaijsis. h Des manifestes rûpublicaios ont paru : on les déchire avec emportement, et on en représente les auteurs comme des hommes avides de pillage. A la Tribune! à la Tribune! s'écrieut quelques voix : et une bande d'hommes en guenillesse dirige vers les burcuu.v de la feuille républicaine. La salle de réduction est envahie; les écrivains sont couchés enjoué. L'intrépidité de ces jeunes gens les sauva. Debout «L calme devant ces furieux qui, de la pointe de leurs baïonnettes, touchaient presque sa poitrine, le rédacteur en chef de la Tribune^ .\uguste Fabrc, les tenait en respect paris dignité de son maintien et la fermeté m«ia- •;ante de son langage. Tant de sang-froid donna le temps à un ami d'aller chercher du secours au poste des Pelits-Pères. Mais, sur la place inondée pur la foule, quelques forcenés criaient pour cxcilor le peuple : « Qu'on « fasse descendre ces républicains ! nous vou- « Ions les fusiller! » On eut quelque peine k les sauver. M. de Lafayette, averti, fil évacuer la place.
A l'Hôtel-de-Ville, le duc d'Orléans venait d'échapper au plus grand danger qu'il pût courir : il avait vu face à face ses plus redoutables adversaires. Alors seulement il eut fo» dans lui-même et dans l'avenir de sa race. Une heure avait suffi pour lui prouver que les hommes les plus fougueux ne tarderaient pas h s*user par leur propre violence ; que la bassesse, qui a sa contagion comme l'héroïsme, pousserait en foule vers lui lesambitieux et les sceptiques; que la multitude, par incertitude et ignorance, était toute prêtepour la servitude avec des mots nouveaux : et enfin qu'il pouvait compter sur l'imbécillilér publique. D'ailleurs, M. de Lafayette lui avait communiqué dans ua embrassemenL toute la puissance d'un beau nom et un» popularité sans égale. Il avait encore de&
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méDagemeats à garder vis-à-vis de Charles X ; il sentit qu'il d' avait plus rien k craindre du parti républicain.
Aussi la soirée de ce jour mémorable futelle marquée par une scène dont les moindres détails méritent d'être rapportés. M. Thiers fil prévenir quelques jeunes gens qui, à une intelligence prompte et vive, joignaient une grande bravoure personnelle, que le lieutenant-général du royaume désirait avoir avec eux une entrevue. Ils se réunirent donc dans les bureaux du Nalioital, et là M. Thiers ne négligea rien pour plier & une révolution de palais ces &mes fortement trempées. Il osa même dire, en montrant M. Thomas : Voici un beau colonei, insinuations empruntées à une habileté vulgaire et qui furent repoussées avec dédain.
On se renditau Palais-Royal. Les visiteurs étaient MM. Boinviliiers. Godefroî Cavsignac, Guiuard, Bastide, Thomas et Chevallou. M, Thiers leur servait d'introducteur. Us attendirent assez longtemps dans la grande salle située entre les deux cours du Palaisttoyal, et déjà leur impatience éclatait en menaces, lorsque le Heutenant'général entra d'un air gracieux et le sourire sur les lèvres, La scène se passait aux flambeaux. Le duc exprima poliment à ces Messieurs le plaisir qu'il éprouvait à les recevoir, mais son regard semblait les interroger sur le motif de leur visite. Ils furent étonnés, et M. Boinviliiers, prenant la parole, désigna celui qui était venu, au nom du lieutenant-général lui-même, les inviter à une semblable démarche. M. Thiers parut légèrement embarrassé, et le duc répondit d'une manière équivoque. Ces puérilités servirent de prélude à une conversation grave.
« Demain, dit M. Boinviliiers au prince, « demain vous serez roi. »
A ces mots, le duc d'Orléans At presqu'un geste d'incrédulité. Il dit qu'il n'avait pas aspiré k la couronne, et qu'il ne la désirait pas, quoique beaucoup de gens le pressassent avec ardeur de l'accepter.
i< Mais enOn, continua M. Boinviliiers, « en supposant que vous deveniez roi, quelle
« est votre opinion sur les traités de 18IS? « Ce n'est pas une révolution libérale, proie nez-y garde, que celle qui s'est faite dans <( la rue, c'est une révolution nationale. La « vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a M soulevé le peuple, et il serait certainement « plus facile de pousser Paris vers le Rhin K que sur Saint-Cloud. »
Le duc d'Orléans répondit qu'il n'était point partisan des traités'de 4 81 S; mais qu'il
Oodefroi Caraignac. {1801-18«.J
importait de garder beaucoup de mesure visà-vis des puissances étrangères, et qu'il y I avait des sentiments qu'il ne fallait pas exprimer tout haut.
La seconde question que M. Boinviliiers lui adressa était relative à la pairie.
« La pairie, disaitM. Boinviliiers, n'çplu» « de racines dans la société. Le Code, en M morcelant les héritages, a étouffé l'aristo- « cratie dans son germe, et le principe de « l'hérédité nobiliaire a aujourd'hui fait son « temps. >'
Le duc prit la défense de l'hérédité de la pairie, mais avec mollesse. II la considérait
LOUIS BLANC
comme formant la base d'un bon système de garanties politiques. « Du reste, ajouta-t-il, « c'est une question à examiner, et si la pai- « rie ne peut exister, ce n'est pas moi qui « t édifierai à mes frais, » Le duc parla ensuite des cours royales et de la nécessité d'en ' respecter l'organisation, tout en rappelant des procès qu'il avait perdus; il s'éleva contre la république avec beaucoup de fermeté; il avoua qu'il avait été républicain, mais il condamnait ce système, surtout dans son application à la France.
« Monseigneur, lui dit alors M.. Bastide « avec une douceur presque ironique, dans « l'intérêt même de la couronne, vous de- « vriez convoquer les assemblées primaires. »
Le prince retira sa main, qu'il appuyait négligemment sur le bras de M. Bastide, lit deux pas en arrière, changea de visage, et, s'emparant de la parole avec vivacité, il s'étendit sur la révolution, sur ses excès, sur tant de pages funestes à mettre à c^té de quelques pages glorieuses ; — et il montrait du doigt deux tableaux représentant la bataille de Jemmapes et celle de Valmy. — Il continuait et attaquait en termes fort clairs le système suivi par la Convention, lorsqu'at^ tachant sur lui un regard dur et fixe qui déjouait le sien, M. Godefroi Cavaignac s'écria rudement : « Monsieur, vous oubliez que mon « père était de la Convention? — Le mien « aussi. Monsieur, répliqua le duc d'Orléans, « et je n'ai jamais connu d'homme plus res- « pectable. » Les assistants étaient attentifs à ce débat entre deux fils de régicides. Le duc d'Orléans se plaignit des calomnies répandues contre sa famille, et comme M. Boinvilliers avait manifesté la crainte de voir les carlistes et le clergé encombrer les avenues d'un trône nouveau : « Oh! pour ceux-là, « s'écria le duc énergiquement, ils ont porté
c< de trop rudes coups à ma maison : une « barrière éterqelle nous sépare. » Puis, s'enivrant de sa propre parole et oubliant tout à fait son entrevue avec M. de Mortemart, il parla d'une rivalité, rivalité longue et terrible. « Vous savez ce que sont les hai- (( nés de famille? Eh bien! celle qui divise « la branche aînée et la branche cadette des « Bourbons tie date pas d'hier : elle remonte « à Philippe, frère de Louis XIV. » Il fit l'éloge du régent : le régent avait été horriblement calomnié ; on n'avait pas su tous les services qu'il voulait et pouvait rendre ; beaucoup de fautes lui avaient été injustement imputées, etc., etc. Il aborda ainsi bien des sujets divers, s'exprimant sur toute chose longuement, sans éclat, sans profondeur, mais non sans maturité, et avec une facilité d'élocution remarquable. Peut-être cédait-il de la sorte à un entraînement vaniteux. Peutrêtre aussi était-ilbien aise de montrer en quoi son éducation avait difTéré de celle des autres princes, moins habile en cela, toutefois, que M. de Talleyrand, à qui l'Europe crut du génie, parce qu'il avait passé la moitié de sa vie à parler en monosyllabes, et l'autre moitié à se taire.
Au moment où les républicains allaient sortir, le duc d'Orléans leur dit d'une voix caressante : « Vous reviendrez à moi : vous « verrez ! » Et le moi jamais ayant retenti à son oreille, « il ne faut jamais prononcer ce « mot, » ajouta-t-il, en rappelant un aphorisme vulgaire, et comme un homme qui croit peu aux convictions intraitables.
Ces jeunes gens qui, pendant trois jours avaient combattu mêlés au peuple, se retirèrent l'Ame oppressée. « Ce n'est qxiun « DeuX'Cent'vi7igi-iin^ » dit en sortant M. Bastide.
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Ministère provisoire. — M. LafÛtte y entraine M. Dupont (de TEure). — Portrait de M. Guizot. — Fuite de Saint- Cloud. — Mécontentement des troupes. — La famille royale quitte Trianon ; elle arrive à Rambouillet. — Séjour de la famille royale à Rambouillet. — Charles X confie au duc d'Orléans les intérêts de son petit-flls. ^> Anecdote caractéristique. -— Sur une lettre affectueuse du duc d'Orléans, Charles X consent à abdiquer, et fait abdiquer le Dauphin. — Les courtisans se pressent autour du duc d Orlé&ns. — La commission municipale dissoute. — Visite à l'Hôtel-Dieu. — Le général Latour-Foissac apporte au Palais-Royal Tacte d'abdication; on refuse de l'admettre auprès du duc d'Orléans. — Sensibilité de la duchesse d'Orléans. — Le duc d'Orléans repousse l'idéô d'une régence ; commissaires envoyés à Charles X; scène de famille. — Retour des commissaires; changement dans les disposilioQs4u duc. — Expédition de Rambouillet; son but; sa physionomie; aveuglement de Lafayette. — Le Palais- Bourbon dans la journée du 3 août — Dispositions des troupes à Rambouillet. — Le colonel Poque. — Charles X trompé quitte Rambouillet. — Charles X à Maintenon; il donne ordre à ses troupes de faire leur soumission' au lieutenant-général. — Retour de Rambouillet.
La journée du 31 était décisive. La révolution, trahie par les uns, abandonnée par les autres, venait de tirer d'elle-même un pouvoir assez fort pour la détruire. La commission municipale, cependant, était encore debout; mais on eût dit qu'elle était impatiente de se dissoudre. Parmi les menabres qui la composaient, un seul, M.Mauguin, s'exprima énergiquement sur la nécessité de continuer le gouvernement populaire de riIôtel-de-Yille. Le courageux et loyal Audry de Puyraveau, en cette occasion, fut pris au piège .de son propre désintéressement. « Il ne faut pas qu'on puisse nous accuser « d'ambition, disait-il sans cesse, » et il se réunit k MM. de Schonen et Lobau pour briser l'unique instrument de résistance que le duc d'Orléans eût désormais à redouter.
Toutefois, avant de décréter elle-même sa déchéance, la commission municipale se crut obligée de pourvoir à l'administration publique, et elle dressa la liste suivante Sont nommés commissaires provisoires :
MM. Dupont (de l'Eure), à la justice ;
Le baron Louis, aux finances ;
Le général Gérard, à la guerre ;
De Rigny, à la marine ;
Bignon, aux affaires étrangères ;
Guizot, à l'instruction publique.
M. Casimir Périer étant entré dans la salle de délibération, le ministère de l'intérieur
lui fut oiTert par M. Mauguin. A cette offre imprévue, M. Casimir Périer se trouble et balbutie une acceptation^ Mais une heure après, il était auprès du secrétaire de la commission municipale, M. Bonnelier, implorant de sa générosité, de sa pitié, presque, la faveur d'un erratum au Moniteur. Il lui représentait que, ministre de Charles X la veille, il ne pouvait devenir, le lendemain même, celui d'une révolution faite contre Charles X ; et, en disant ces mots, il s'abîmait dans son désespoir. Ainsi cet homme qu'avait toujours possédé un orgueil dont la violence allait quelquefois jusqu'à la folie, était tout à coup devenu humble et suppliant. Il fut fait selon son désir ; mais son inquiétude était si grande, que, dans la soirée, il courut s'assurer lui-même au Moniteur de la. radiation de son nom, qui fut remplacé par celui de M. de Broglie. Casimir Périer, cependant, comme il le prouva bientôt, n'était pas homme à repousser les avances de la fortune. Mais c'était d'un prince nouveau- venu dans la révolution qu'il attendait la réalisation de sa secrète espérance. Ame ardente et pusillanime, que rongeaient et abaissaient à la fois les soucis d'une ambition pleine d'épouvante ! D'autres mirent plus de vigueur à leur abaissement, et se précipitèrent du moins la tête haute vers le pouvoir et la servitude.
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Les choix faits par la commission municipale furent ratiliés au Palais-Royal; mais, au dehors, on les commenta diversement. On trouvait en général fort singulier qu'un pouvoir d'origine révolutionnaire eût désigné, pour représenter la révolution, des hommes tels que Tabbé Louis et M. Guizot. Il est vrai que, pendant les trois jours, le premier s'était posé chez M. Laffitte comme le financier de l'insurrection, avec un laisser-aller qui ne manquait pas de courage : il avait parlé hautement de certaines mesures à prendre pour lever des impôts, au cas où la révolution se prolongerait. Quant au second, sa part dans le mouvement n'était pas de nature à justifier son ambition. Toujours est-il que l'association de leurs noms à celui de M. Dupont (de l'Eure), si connu par ses luttes contre les Bourbons aines, avait quelque chose de bizarre et d'inexplicable.
M. Dupont (de l'Eure) refusa d'abord. Il ne se sentait aucun goût pour le pouvoir, et sa modestie lui en faisait redouter le fardeau. Ce fut M. Laffitte qui le détermina. M. Laffitte avait été depuis longtemps subjugué par le duc d'Orléans; mais il s'était plus étroitement dévoué à lui depuis l'important service qu'il venait de lui rendre : d'abord, parce qu'il avait besoin de se grandir le plus possible dans la personne de son royal protégé ; ensuite, parce que c'est une des ruses de notre vanité de nous attacher à ceux qui nous doivent beaucoup, en raison même du bien que nous leur faisons. Mais, comme chez M. Laffitte. une extrême finesse d'esprit servait de tempérament naturel à la sensibilité d'un cœur très chatouilleux, il était gagné sans être tout à fait convaincu, et séduit sans être trompé.' Il chercha doqc à se précautionner contre ses propres entraînements en appelant auprès de lui un homme dont Tamitié fut courageuse et sévère. Il ne pouvait mieux choisir que Dupont (de l'Eure), d'autant qu'aux yeux du peuple, l'adhésion d'un tel homme était, en faveur de M. Laffitte, une garantie, et, quoi qu'il advînt, une excuse.-
De là l'insistance qu'il mit à faire accepter à son ami le ministère de la justice. II le sup-
pliait, lui prenait les mains, qu'il serrait dans les siennes, et invoquait, à l'appui de sa prière, tout ce qui entraine un homme généreux. M. Dupont (de l'Eure) céda enfin, et consentit à être présenté au lieutenant-général. L'accueil que lui fit le prince fut plein de bonhomie et de cordialité. Le nouveau ministre commença par exprimer la répugnance que lui inspirait la pratique du pouvoir. Il dit qu'il n'était pas homme de Cour; que ses habitudes, que ses affections, étaient républicaines. Le prince répondit qu'il n'y aurait plus de Cour, et que, pour son compte, il regrettait de ne pouvoir vivre dans un pays républicain comme l'Amérique. Dupont (de l'Eure) ne cacha rien de ses appréhensions, et, durant tout cet entretien, son langagb fut celui d'un homme libre.
Mais quelle pouvait être la place d'un citoyen de cette trempe au sein d'une monarchie nouvelle, et au milieu de parvenus s'essayant à la flatterie, aux belles manières, à l'intrigue? Une raison droite, un bon sens inexorable, des allures franches, une bonté mêlée d'honorable rudesse, une grande application aux affaires, ce ne sont pas là des qualités suffisantes pour dominer les complications qui naissent, dans un milieu corrompu, du croisement des intérêts et du jeu des passions. M. Dupont (de l'Eure) entrait au pouvoir avec des qualités semblables à celles de Roland, mais dans des circonstances bien plus défavorables. Or, on sait que Roland ne pût se faire goûter de Louis XVI, qui était cependant bien propre à apprécier les vertus simples et modestes.
Il y avait d'ailleurs dans ce ministère, à côté de M. Dupont (de l'Eure), M. Guizot, homme sec et hautain, tout entier à son orgueil, passionné sous les dehors du calme. A son front noble, mais triste, à sa lèvre sèchement découpée, à son sourire rempli d'un froid dédain, à un certain affaissement du corps, révélateur des troubles de l'âme, il était aisé de le reconnaître. Nous l'avons vu, depuis, dans les assemblées : on distinguait de loin, entre toutes les autres, sa figure bilieuse et altérée. Provoqué par ses adver-
i7t*fj-IS70
iBoport l)|iO(nph^u* d^UM iminr* tt ulllc-doau).
L«i EtépublicBiDa chez le lieut«iuial-général an Ps1ais-Roy*l. (Page 117.)
saires, il fixait sur eux un regard pfompt à | lancer l'insulte, et il relevait «a tète sur sa I taille voûtée, avec une indicible expression i de colère et d'ironie. Protestant et professeur, son geste péremptoire, son Ion dogmatique, lui prêtaient quelque cliose d'indomptable. Sa fermeté pourtant était toute dans les apparences : au fond, c'était ud esprit sans activité, et dont la volonté manquait de vigueur. La suite même qu'on re-
marquait dans les écrits de M. Guizot teaaîi de l'obstination du maître qui ne veut pas si contredire devant ses. élèves. On le jugeait, cruel; il ne l'était peut-être que dans ses discours; mais, par rafrmement d'orgueil, il aimait à se compromettre ; et lui, qui volontiers laissait ignorer ses vertus, il avsil des vices d'apparat. La versatilité de sa conduite politique n'était, en 1830, un mystère pour personne, et le souvenir de son rdle en 1815
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lui avait attiré de vives attaques. II s'en inquiétait peu : fidèle dans ses amitiés, pour que nul n'eût à se repentir d'avoir compté sur sa fortune, il avait toujours affecté de mépriser ses ennemis, afin qu'on ne le soupçonnât pas de les craindre. Son talent consistait à dissimuler sous la solennité de l'expressionetla pompe des formules une extrême pauvreté de vues et des sentiments sans grandeur. Sa parole, cependant, avait de l'autorité; et son désintéressement, la gravité de sa vie, ses vertus domestiques, l'austérité* de ses manières, lui donnaient du relief au milieu d'une société frivole et cupide. Ajoutez à cela qu'il avait, comme Casimir Périer, l'art d'ennoblir les vulgaires desseins et de servir en paraissant régner.
Paris avait soudainement changé de physionomie. Les magasins se rouvraient, les affaires tendaient à reprendre leur cours. Un des derniers actes de la commission municipale fut de proroger de dix jours l'échéance des effets de commerce. La suspension de, toutes les relations commerciales, qui avaient pour quelques-uns une cause réelle de ruine, fut pour d'autres un prétexte d'improbité. En agitant les sociétés, on fait toujours monter un peu de limon à la surface.
Le 31, à cinq heures du matin, Charles X arriva à Trianon. Le Dauphin était resté à Saint-Cloud, qu'il ne quitta qu'à midi. Mais, avant de partir, il voulut tenter un dernier effort. Une compagnie était postée à une extrémité du pont de Sèvres, et de l'extrémité opposée partaient de nombreux coups de fusil. Sur l'ordre du Dauphin, le duc de Lévis se rend auprès des troupes pour les engager à la résistance. Le chef de bataillon qui les commandait était immobile à la tète du pont, les bras croisés sur sa poitrine, et comme . livré à une méditation profonde. Le duc de Lévis lui adresse la parole : c'est en vain. Instruit de cette scène, le Dauphin arrive au galop, et se met à haranguer les troupes. Pas un mouvement, pas un cri. Désespéré, il pousse son cheval sur le pont; mais, voyant qu'il n'est pas suivi, il regagne Saint-Cloud, partagé entre la colère et la honte.
La compagnie dont le Dauphin venait d'interroger le zèle était commandée par M. Quartery.. Sa défection livra au peuple un pièce de canon et le pont de Sèvres.
A Saint-Cloud, le prince donna l'ordre du départ. Tant d'humiliation avait altéré ses traits et augmenté le désordre de ses idées. En passant devant le front du 6* de la garde, il s'arrêta en face du colonel et lui dit : « Eh « bien ! le 3* a passé : pouvez- vous compter « sur vos hommes? » Le colonel répondit avec dignité que chacun remplirait son devoir. Le prince fit quelques pas sans prononcer une parole; mais apercevant un soldat dont le eol était attaché négligemment : « Vous êtes bien mal colleté, lui cria-t-il. » Un mouvement involontaire d'indignation se fit dans les rangs : les soldats pouvaient juger de ce que valent, contemplés de près, tous ces dominateurs de nation !
Le signal de -la retraite ayant été donné, l'artillerie et le l " de la garde prirent la route de Villen^uve-l'Étang, pendant que les voltigeurs du 6' essayaient d'arrêter à coups de fusil les éclaireurs qui montaient en courant la grande avenue du Châtea|u. Cette fuite précipitée, cette fuite sans combat, blessait profondément les troupes restées fidèles . Dans leur dépit, dont le respect adoucissait à peine l'expression, plusieurs grenadiers retournèrent leurs bonnets à poils, comme pour faire face, autant qu'il était en eux, aux insurgés qui les poursuivaient. Les officiers marchaient la tête basse, et quelques-uns versaient des larmes.
A leur arrivée à Versailles, les régiments furent entassés pêle-mêle, partie sur la place d'Armes, partie dans une plaine en avant de la grille du Dragon. Aucune mesure de prévoyance n'avait été prise , et les officiers eurentbeaucoup de peine à procurer des vivres à leurs soldats accablés de fatigue et de chagrin. Mais à leur douleur se mêlait déjà la colère, et la désertion commença. Le bivouac durait depuis quelques heures et les troupes n'avaient pas encore été passées en revue. On se demandait avec surprise dans les rangs ce qui retenait les princes si loin de ceux
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dont ]eur présence aurait encouragé la constance et ranimé Tardeur. Témoins des pro* grès du mécontentement général, M. Sala et un de ses camarades, tous deux officiers du 6* de la garde, se rendirent aux grilles de Trianon; mais, ayant rencontré en chemin MM. de Guiche et de Yentadour, ils apprirent qu'on allait se mettre en marche. Ils éclatèrent alors, et se plaignirent de Tinconcevable confusion dans laquelle .on laissait Tarmée royale. « Personne ne commande, disaient- « ils ; c'est tout au plus si quelques généraux » viennent d'un air indifférent se promener t( au milieu de nous, avec des épaulettes sur « un habit bourgeois. Les services ne sont « pas régularisés ; rien n'est tenté pour répart rer les fautes qui ont jeté partout le décou- « ragement. Que veut-on faire de l'armée ? « qu'on le dise. N'est-il pas temps que la vie « des Cours finisse^ et que celle des camps « ait son tour ? » Un ordre de départ fut la seule réponse qu'on fit à ces plaintes militaires.
Bien qu'un nouveau ministère eût été nommé, les anciens ministres n'avaient pas cessé d'accompagner le roi et de délibérer. A Trianon, ils tinrent conseil. M. de Guernon-Ran ville fut d'avis que le roi ne pouvait pas rentrer dans Paris avant la soumission des rebelles ; qu'il n'avait plus qu'un parti à prondre : se retirer à Tours, y convoquer surle-champ les deux Chambres, tous les généraux, les plus hauts fonctionnaires publics, et les dignitaires du royaume. Selon M. de Guernon-Ranville, c'était le nieilleur moyen de désorganiser l'insurrection et d'en déconcerter les chefs. Cette opinion fut adoptée, et, en conséquence, on rédigea plusieurs circulaires. Elles n'attendaient plus que la signature de Charles X, et il se montrait disposé à la donner. Mais il changea tout à coup de résolution, et le fit savoir à ses ministres, qui, désespérés do tant de vacillations, déchirèrent les circulaires, dont le bassin de Trianon reçut les morceaux.
Il est certain que le roi ne pouvait se résoudre à prendre un parti. Le séjour de Trianon le retenait par mille liens, mais il y
était environné de périls. Surlesinstances.de M. de La Rochejacquelin, et sur les avis inquiétants du général BordesouUe, il se décida enfin à ne pas prolonger davantage cette première halte de la royauté. Le voyage de Rambouillet fut résolu, et les troupes durent se diriger vers Trappes. Elles se mirent en mouvement, après avoir déchiré les gibernes abandonnées par les déserteurs, et jeté dans le canal du parc plusieurs des fusils dont la plaine était jonchée. Le désordre de cette retraite nocturne ne peut se comparer qu'aux suites d'une véritable défaite. Artillerie, infanterie, cavalerie, roulaient pêlQ-mêle dans les ténèbres, des coups de fusil tirés en Tair ou dans les bois, faisaient craindre à chaque instant quelque attaque nouvelle. C'était plus qu'une retraite, c'était une déroute.
La famille royale, de son côté, avait fait tous ses préparatifs de départ. II avait été convenu que le général BordesouUe resterait à Versailles à la tête de sa division ; que le Dauphin irait coucher à Trappes, et enfin que Charles X partirait à cheval par une route, tandis que la duchesse de Berri et ses enfants prendraient en voiture une route différente, de manière, cependant, à le rejoindre au sortir des bois, sur le chemin de Rambouillet.
Avant de quitter Trianon, le roi y entendit la messe dans une grande pièce où se trouvait une chapelle contenue dans une armoire. Quand on vint l'avertir de l'heure du départ, on le trouva plongé dans un recueillement pieux et mélancolique. Il traversa les salles solitaires de ce palais de Louis XIV, marchant avec beaucoup de lenteur et se retournant de distance en distance, comme attendri par quelques souvenirs. Ilétaitminuit, lorsque, cette famille condamnée arriva au château^, de Rambouillet. Il y avait seize ans à peine^ qu'une catastrophe non moins terrible avaik conduit dans ce même château l'impératrice Marie-Louise, fuyant le sort des batailles, fuyant son père, et emportant avec elle par les chemins les dieux pénates de l'Empire. Ces jardins où le jeune Henri allait folâtrer, en attendant l'heure si prochaine de l'exil, le roi de Rome enfant les avait foulés, lui aussî^
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avecuneégaleinsouciunce et dans une inforhine à peu près semblable. Rapproctiemeots éoni la siQ^larité est devenue banale! redites éternelles du destin ! Les fugitifs descen- ^rent daus la cour, déserte en ce moment et muette. La lune seule éclairait les fenêtres âe la tour. Le petit duc de Bordeaux s'était endormi dans les bras de son gouverneur. Charles X, fatigué, laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et pleurait. Suffisamment préparé, — il le prouva plus tard — pour une
La Daupbiae, dudie^e U'Aagoult'me. (tl'^S-l'^il.)
ruine complète, il ployait sous les commencements de son malheur.
Le lendemain, les troupes atrivèrent de Trappes. A l'entrée de lu forêt de Rambouillet est uu petit village nommé le Péray : plusieurs régiments s'y arrêtèrent, d'autres gagnèrent la ville. Le 2' d'infanterie de la garde, campé à gauche et à droite de la route, forma l'arrière-garde avec le 3' et la gendarmerie. Là, quelques précautions furent prises : on se couvrit de postes avancés. Mais un découragement sans remède avait atteint déjà une partie des troupes. La route était à chaque instant sillonnée par des malles-
poste et des diligences surmontôes du drapeau tricolore ; des insurgés passaient à cheval, sous les yeux du soldat, sans que l'ordre de les arrêter fut donné ; l'armée enfin, privée de chef, ignorant l'état des choses, incertaine sur ce qu'elle devait faire comme sur ce qui lui était permis de désirer ou de craindre, ne ressemblait plus qu'à une troupe de fugitifs. Un moment vint où toute l'arrière-garde s'ébranla, et parut disposée k reprendre le chemin de Versailles. Averti de ce mouvement, le général de La Rocfaejacquelin accourt; il fait battre le tambour, il fait prendre les armes, et, s'adressant aux troupes avec une émotion éloquente, il invoque leur honneur, les ramène au souvenir de leur serment et au respect de leur drapeao. Vive le roi.' crièrent alors les soldats, et cette impulsion donnée à la fidélité militaire fui si vive, qu'un voltigeur du 2" ayant voulu déserter, ses camarades levèrent sur lui leurs sabres.
L'ne scène d'enthousiasme avait eu lieu dans la matinée : la Dauphine était arrivée de Dijon à Rambouillet, à travers des [térils évités au moyen d'un déguisement. Cette princesse avait la voix rude, le front sévère, l'abord glacial ; et le malheur qui l'avait prise au berceau, semblait avoir tari en elle toutes les sources de la sensibilité. Les gardes l'aimaient cependant, parce qu'elle avait toujours témoigné aux défenseurs les plus intimes des personnes royales une sollicitude active et prévoyante. Quand elle traversa le camp, ils se précipiteront sur son passage. Elle les salua en pleurant, et eux, ils agitaient leurs épées avec des cris fidèles. Hais c'était la dernière explosion d'un dévoilment qui, faute d'être encouragé, devait bien-vite s'éteindre.
En apercevant cette princesse dont les yeux avaient renfermé tant de larmes, Charles X s'avança, les bras étendus, vers la fille de Louis XVI, et des sanglots se mêlèrent à ces premiers embrasscments. « Nous voilà, je l'espère, réunis pour toujours, » dit la Dauphine.
A Rambouillet, château de plaisance, de-
HISTOIRE DE DIX ANS
B somptueuse où tant de princes avaient oublié dans les plaisirs combien il faut que le peuple souffre pour qu'un roi s'amuse ; à Rambouillet, ob, le 26 juillet, Charles Xlui- ■)éme était allé se délasser des fatigues de la chasse, pendant que ses ordonnances embrasaient Paris, il y avait tout au plus en ce moment de quoi héberger cette famille en hiite. Pour payer les dépenses de bouche de ■a maison militaire, le roi de France es fut réduit k vendre sou argenterie. La Dauphine ne put se procurer des vêtements nouveaux, et se plaignit de manquer de linge. Enfin, comme pour mellre le comble à tant d'amertames, le colonel du 15' léger alla ce jour-ljt remettre au roi son drapeau. Treize hommes l'accompagnaient : le reste avait déserté.
Les gardes-du-corps s'étaient répandus dans le parc et avaient tué un grand nombre de pièces de gibier dans la faisanderie : ce fut ■ne des plus vives douleurs de Charles X ; car son &me n'étant pas assez forte p.onr son rdle, il tenait plus aux petits avantages de la grandeur qu'à ta grandeur elle-même. Le chasseur se retrouvait presque inconsolable dans le roi résigné.
Le 1" août, le duc d'Orléans reçut une ordonnance de Charles X ainsi conçue :
«( Le roi, voulant-meltre fin aux Iroubles « qui existent dans la capitale cl dans une 1 autre partie de la France, comptant d'all- « leurs sur le sincfere atlacliement de son a cousin le duc d'Orléans, le nomme lioute- « nant-général du royaume.
« Le roi ayant jugé convenable de retirer X ses ordonnances du 2u juillel, approuve « que les Chambres se réunissent le 3 août, a et il veut espérer qu'elles rétabliront la > tranquillité en France.
« Le roi attendra ici le retour de la per- « sonne chargée de porter à Paris cette dé- « claratioQ.
« Si on cherchait à attenter à la vie du roi a et de sa famille, ou à sa liberté, il se dé- « fendrait jusqu'à la mort.
« Fait k Rambouillet, le 1" août.
« Charles. »
Ce message parvint au Palais-Royal à sept heures du matin. M. Dupin aîné s'était déjà rendu chez le duc d'Orléans. Tremblant de perdre te bénéfice d'une royale amitié, M. Dupin conseilla au prince de faire au message de Charles X une réponse énergique et propre à séparer nettement la cause de la maison d'Orléans de celle de la branche alnéo. Il alla jusqu'à se charger de la rédaction de cette réponse. La lettre qu'il écrivit était rude et sans pitié. Le duc d'Orléans la lut, la mit
DnpODl (de l'Eure.) - (1767-18»).
lui-même sous enveloppe, et il présentait à la bougie le morceau de cire qui devait servir à la cacheter, lorsque, paraissant se raviser tout à coup : « Ceci est trop grave, dit-il, Il pour que je ne consulte pas ma femme, a Il passe dans une pièce voisine, et reparaît quelques instants après, tenant à la main la même enveloppe, qui fut remise à l'envoyé de Charles X. La lettre que cette enveloppe contenait émut doucement le vieux monarque : elle était alîectueuse et pleine de témoignages de fidélité. Charles X en fut si touché que, dès ce moment, toutes ses hésitations s'évanouirent. Charles X n'avait ja-
LOUIS BLANC
mais eu pour le duc d'Orléans la même répugnance que beaucoup d'hommes de la Cour. Et il en avait donné récemment une preuve éclatante, en ordonnant au général Trogof de confisquer tous les exemplaires des Mémoires de Maria Stella^ libelle dirigé contre le duc d'Orléans, et que les courtisans faisaient circuler à Saint-Gloud avec une joie maligne. Il fut donc charmé de trouver dans ce prince le protecteur de son petit-fils, et convaincu que la loyauté du duc d'Orléans était la meilleure garantie de l'avenir royal destiné au duc de Bordeaux, il réalisa sans retard un projet qu'il n'avait encore conçu que vaguement. Non content d'abdiquer la couronne, il usa de l'empire absolu qu'il exerçait sur le Dauphin pour le faire consentir, lui aussi, à une abdication, et il crut au salut de sa dynastie.
Cependant, au sortir de la scène qui vient d'être décrite, le duc d'Orléans donnait audience à tous les hauts personnages qui venaient adorer déjà sa fortune. M. Laffitte, que le prince avait fait prévenir, fut devancé au palais par MM. Casimir Périer, de Broglie, Guizot, Dupin, Sébasliani, Mole, Gérard. Cet empressement étonna un peu M. Laffitte, qui se croyait le droit d'être reçu avant tous les autres. Mais le duc d'Orléans s'avança vivement au devant de lui, et l'entoura de caresses familières, tandis que les assistants, pour plaire au prince, renchérissaient sur les hommages rendus à la puissance du favori. Le duc d'Orléans savait combien les flatteries qui viennent de haut sont irrésistibles. Il connaissait, d'ailleurs, M. Laffitte. Le prenant par le bras, avec une sorte de laisser-aller aff'ectucux, et se retournant vers les intimes : « Messieurs, dit-il, suivez-nous. » Et il entraîna dans l'appartement voisin Topulent plébéien, charmé, fasciné par ce seul mot qui semblait lui promettre une si large part dans le maniement des affaires publiques. Après quelques^ paroles destinées sans doute à tempérer par les apparences de la modestie l'éclat d'une subite élévation, le duc d'Orléans raconta d'un air mystérieux le message par lequel Charles X
le nommait lieutenant-général du royaume. Il ajouta que ce qu'on en faisait n'était que pour le compromettre aux yeux des révolutionnaires, et qu'à un trait pareil il reconnaissait bien la branche aînée. Il poussa si loin l'amertume de sa plainte, que M. Laffitte prit la défense de Charles X devant celui qui allait B*emparer de sa couronne.'
Le duc d'Orléans reçut, dans cette même journée, la commission municipale, qui venait déposer en ses mains tous les pouvoirs de la révolution. Le prince avait été de fort bonne heure instruit de cette démarche par une lettre dont les collègues de M. Mau"» guin lui avaient dérobé la connaissance, parce qu'ils redoutaient son opposition. Ainsi, chacun se hâtait vers la puissance nouvelle. Le duc d'Orléans accueillit avec beaucoup d'affabilité la députa tion, à la tête de laquelle était le général Lafayette. Au moment où les commissaires sortaient, un aide-de-camp se pencha à l'oreille de M. Mauguin, et l'introduisit dans un cabinet où M. Guizot rédigeait une réponse à la lettre par laquelle la commission municipale avait résigné ses pouvoirs. M. Guizot fit part à son collègue de la réponse qu'il écrivait pour le compte du lieutenant-général. Le prince y remerciait le gouvernement de TlIôtel-de-Ville du patriotisme qu'il avait déployé, acceptait sa démission, mais le priait de rester en permanence en attendant de nouveaux ordres.
« Des ordres! s'écria vivement de M. Mau- « guin. — Ah! ce mot vous paraît trop rude, « reprit M. Guizot. Eh bien ! je vais écrire « instructions, » Hommage puéril et dérisoire aune autorité qui était venue proclamer elle-même son néant !
Au reste, pour couvrir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cet empressement à désarmer la révolution, les chefs de la bourgeoisie éclataient en démonstrations patriotiques. Les journaux célébraient la grandeur des Parisiens sur le ton de Tépopée. Des souscriptions étaient ouvertes de toutes parts ; adoucissement amer au deuil de tant de familles! On faisait le compte des morts, on s'intéressnît nu sort des blessés; en un
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mot, on étourdissait le peuple avec son enthousiasme. Au milieu de ces distractions héroïques et touchantes, les menées des ambitieux paraissaient moins.
Les hôpitaux étaient encombrés de blessés. Ou résolut au Palais-Royal de leur faire une solennelle visite. La duchesse d'Orléans, Madame Adélaïde, et les princesses Louise, Marie et Clémentine, se rendirent à THôtel- Dieu, accompagnée de MM. Barbé-Marbois, de Berthois, Alexandre de Laborde, Delaberge, Degousée, etc... £n entrant dans ces funèbres dortoirs, où tant de souiîrances étaient rassemblées, les jeunes princesses éprouvèrent un saisissement douloureux. La duchesse d'Orléans ressentit une vive émotion, à peine tempérée par la gravité naturelle de son maintien. Trop élevée par sa ptété au-dessus des choses de ce monde, pour abaisser à un calcul d'intérêt un acte d'humanité, elle adressa de douces paroles aux premiers blessés que le hasard plaça sur son chemin : c'étaient des gardes-royaux. c( Est-ce pour consoler nos ennemis que ces « dames viennent? » murmura d'une voix éteinte un combattant de juillet. Ces paroles avaient frappé l'oreille de M. Degousée, qui donnait le bras à la princesse Clémentine. Il s'approche rapidement de la duchesse d'Orléans et lui dit : « Madame, ceci n'est pas (c seulement une visite d*humanité, c'est une <c visite politique ; » et il montrait du doigt un lit surmonté d'un drapeau tricolore. Dans ce lit était un jeune homme à qui un boulet avait emporté une jambe. Le feu de la fièvre et celui de l'enthousiasme brillaient dans ses yeux. Madame Adélaïde courut à lui, et, comme elle se répandait en paroles poiu* le consoler, il dit en levant ses regards vers le drapeau placé sur sa te le : « Voilà ma récom- « pense. — D'où êtes-vous, continua Ma- « dame Adélaïde. — De Randan. — Ah!
« tant mieux. Nous avons là un château : « vous y passerez votre convalescence, n'esl- « ce pas?,» Et se tournant vers M. Degousée, la princesse lui demanda à voix basse : « Eh « bien, êtes-vous content? » Le soir, M. Degousée dîna au Palais-Royal. Au moment
où il se retirait, M. de Berthois lui dit: « Vous ne ferez pas votre chemin ici. Vous « dites des vérités utiles, mais vous les dites « trop crûment. »
On sait ce qui avait «déterminé Charles X à abdiquer avec tant d'insouciance. Le Dauphin s'était soumis sans murmure aux volontés de son père; mais il en gémissait à l'écart, et les suites d'une abdication se peignaient à son esprit sous les plus noires couleurs. Toutefois, il aurait cru calomnier la descendance de Louis XIV, en prêtant à un prince de son sang l'intention d'usurper la couronne. Ces sentiments étaient ceux de la Dauphine. Dans un entretien qu'elle eut, dans la journée du 2 août, avec un des plus fidèles serviteurs de son mari, elle ne parut préoccupée que d'une crainte : elle se demandait si, sous les auspices du duc d'Orléans, et au milieu des orages d'une régence, le jeune Henri ne serait pas élevé dans des principes contraires aux traditions de la monarchie et deTËglise. De son côté, Charles X, je le répète, ne pensait pas que sa chute pût entraîner celle de son petit-fils, surtout dans une crise que le premier prince du sang était en mesure de dominer. Sa confiance à cet égard était si grande, qu'il manda auprès de lui le général de Latour-Foissac, et lui donna, en présence du baron de Damas, diverses instructions relatives à la rentrée du duc de Bordeaux dans Paris. Il lui prescrivit en même temps de disposer, selon les convenances du moment, des troupes qui se trouvaient encore dans la capitale. Enfin, il lui remit l'acte d'abdication dont on lira plus bas la teneur, en le chargeant de l'aller porter au duc d'Orléans.
Le général de Latour-Foissac partit aussitôt de Rambouillet, et arriva au Palais- Royal dans la soirée du 2 août. Il pénètre dans la demeure du prince, et demande à être mtroduit. L'aide-de-camp auquel il s'adresse lui répond par un relus formel : le général insiste ; il s'annonce comme un envoyé do Charles X. Nouveau refus de la part de Taidede-camp. « Mais, Monsieur, s'écrie le général « de Latonr-Foissac, il y va de nos intérêts
LOUIS BLAXC
« les plus chers : le message dont je suis « chargé est de ia plus haute importance. » L*aide-de-camp avait sans doute reçu des ordres positifs, car il demeurait inflexible. li se contenta de dire à Tenvoyé de Charies X qu*ii y avait séance le lendemain à la Chambre des députés, et qu'il ajournât son message. L'étonnement de M. Latour-Foissac était au comble. En arrivant au Palais-Royal, il avait remarqué des hommes du peuple couchés jusque sur les marches de Fescalier ; il avait été frappé de la liberté avec laquelle on circulait dans le palais ; et le mouvement qui y régnait lui avait même rappelé de dramatiques souvenirs. Il ne pouvait donc concevoir que là où de simples curieux étaient admis sans façon, il ne pût se faire admettre, lui, messager d'un roi vaincu, mais non encore détrôné, lui qui venait porter Fabdication de ce roi au lieutenant-général du royaume. Il conclut de ce rapprochement bizarre que le duc d'Orléans avait été prévenu de sa visite par de secrets émissaires, et qu'il avait résolu de Téviter, soit pour ne pas livrer à un envoyé de Charles X le secret de ses desseins qu'aurait trahi peut-être le jeu de sa physionomie, soit pour n'avoir pas à s'ench^ner, devant un intermédiaire officiel, par des engagements trop précis.
Dans rembarras où le plongeaient ces suppositions, M. de Latour-Foissac prit le.parti de se rendre chez le duc de Mortemart et de réclamer ses bons offices. Ils montèrent tous deux en voiture et se dirigèrent vers le Palais- Roval. Le fiacre s'étant arrêté, le duc de Mortemart en descendit seul, reçut la dépêche des mains de M. de Latour-Foissac, et promit de ne la remettre au prince qu'après avoir fait tous ses efforts pour amener l'entrevue désirée. Il reparut quelques instants après. Le duc d'Orléans avait pris la dépêche, et refusait formellement de recevoir celui à qui Charles X Favait confiée.
Xe pouvant rien obtenir, le général de Latour-Foissac demanda qu'on lui permit, au moins, de voir la duchesse d'Orléans pour laquelle il était chargé de deux lettres, l'une de madame de Gontaut, Fautre de Ma-
demoiselle. Il fut plus heureux cette fois, et grâce à Fintervention du neveu de M. de Mortemart, qui était lié avec le fils du duc d'Orléans, on Fintroduisit dans l'appartement de la princesse. A la lecture de la lettre que lui écrivait d'une main novice encore Fenfant dont eUe avait tant de fois reçu les caresses, la duchesse d'Oriéans se mit à plenrer. Elle ne cacha rien de la douleur que lui causait cette récente et terrible catas^ trophe mais elle ne s'expliqua point sur le» projets de son époux, se bornant à dire que la famille royale pouvait compter sur lai, ei qu'il était un honnête homme.
L'acte d'abdication, apporté par M. de Latour-Foissac, était conçu en ces termes r
c( Je suis trop profondément peiné desc< maux qui affligent ou qui pourraient me- « nacer mes peuples, pour n'avoir pas « cherché un moyen de les prévenir. J'ai « donc pris la résolution d'abdiquer la eon- « ronne en faveur de mon petit-fils^
« Le Dauphin, qui partage mes senti- « ments, renonce aussi à ses droits en f»- « veur de son neveu.
« Vous aurez donc, en votre qualité de c< lieutenant-général du royaume, à faire « proclamer l'avènement de Henri Y à la « couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes « les mesures qui vous concernent pour c( régler les formes du gouvernement pence dant la minorité du nouveau roi. Ici, je c( me borne à faire connaître ces dispositions r « c'est un moyen d*éviterbien des maux.
« Vous communiquerez mes intentions « au corps diplomatique, et vous me ferez « connaître le plus tôt possible la proclama- « tion par laquelle mon petit-fils sera rec< connu roi sous le nom de Henri Y.
« Je charge le lieutenant-général de Lace tour-Foissac de vous remettre cette lettre» « Il a ordre de s'entendre avec vous sur les « arrangements à prendre en faveur des H personnes qui m'ont accompagné, ainsi « que sur les arrangements pour ce qui me (c concerne et le reste de ma famille.
« Nous réglerons ensuite les autres me-
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Le peuple se rendit en équii>agB dans la cour du Palais-Royal. (Page 141.)
H sures qui seront la conséquence du cliaa- « gemenl de règne.
« Je vous renouvelle, mon cousin, l'as- « surance des sentiments avec lesquels " je suis votre alTectionné cousin.
Il Charles. »
Il était singulier que Chaj-les X eût rédigé sous forme de lettre l'acte important qui changeait l'ordre de successibilité à la couronne. Une pareille négligence était remarquable, surtout de la part d'un monarque observateur scrupuleux des lois de l'étiquette. Mais les assurances do dévoûment contenues dans la lellredu duc d'Orléans avaient fermé l'esprit de Charles X à la défiance. La manière même dont l'acte d'abdication fut rédigé enélait une preuve solennelle. Le duc d'Orléans, dans cet acte, était considéré comme le protecteur naturel de t'enfance de Henri V, et on le laissait arbitre suprême de
toutes les mesures que pouvait commander la fatalité des circonstances.
Quel parti allait prendre le lieutenantgénéral? Une issue honorable était ouverte à ses désirs, quelque audacieux qu'ils pussent être, et son ambition était trop bourgeoise pour le pousser à d'héroïques ardeurs. En prenant sous sa tutelle fa royauté d'un enfant, il conciliait avec les jouissances du pouvoir ce respect du principe de légitimité, qu'il n'était peut-être pas sans périls de violer, et il s'assurait les bénéfices de la monarchie sans en ébranler les fondements. Voilà ce quepensërent tout d'abord ceux qui croyaient lire dans l'âme du prince, et M. Sébastiani tint nn langage conforme à ces sentiments. D'autres étaient convaincus, comme Béranger, que c'était tout risquer que de ne pas précipiter les choses, et qu'il fallait, sous peine d'exciter de nouvellestempêtes, prendre une résolution qui eût la puissance de ttlut
LOUIS BLANC
ce qui est net et décisif. Au milieu de ces opinions diverses, le prince ne hasardait aucune démarche éclatante, et parlait sans cesse de sa répugnance naturelle pour les soucis d'un aussi grand pouvoir. Mais, en même temps, il s'expliquait avec vivacité sur les inconvénients d'une régence et sur les soupçons auxquels ouvrait naturellement carrière toute situation indécise ; on racontait même qu'il avait dit à ce sujet: « Henri V « n'aurait qu'à avoir une douleur d'en- « trailles^ je passerais en Europe pour un « empoisonneur. »
Charles X à Rambouillet se trouvait encore à la tête déplus de 12,000 hommes, et, quoique déchue, cette royauté était gardée par trente-huit bouches à feu. Un tel voisinage ajoutait aux embarras d'une position qui, par elle-même, exigeait déjà tant de réserve. Il était à craindre, d'ailleurs, que la duchesse de Berri ne se résolût à venir confier son fils à la générosité du peuple parisien. On n'ignorait pas, au Palais-Royal, que le conseil en avait été donné à la princesse par la duchesse de Gontaut. Il fallait à tout prix conjurer une semblable démarche et trouver le moyen de forcer Charles X à s'éloigner. Il fut donc convenu que, sous prétexte de le protéger contre les éclats de la colère publique, on lui enverrait des commissaires chargés de hâter son départ et de l'accompagner en lui faisant honneur. Le choix du prince tomba sur MM. de Trévise, Jacqueminot, de Schonen, Odilon Barrot. Mais, comme il était douteux que ces messieurs trouvassent accès auprès de Charles X, on leur adjoignit, sur l'avis de M. Sébastian!, le duc de Coigny, qui devait leur servir d'introducteur, et donner à leur mission un certain caractère de protection respectueuse. Le duc de Trévise allégua, pour refuser, un motif futile ; et, par un singulier retour de la fortune, l'homme qu'on lui donna pour successeur fut le maréchal Maison, le même qui, en 1814, était allé recevoir le frère aîné de ce monarque qu'on chassait maintenant, presque sous les yeux d'un prince de la famille.
Les commissaires choisis pour cette mission se rendirent au Palais-Royal. Le duc d'Orléans leur dit que c'était Charles X luimême qui réclamait une sauvegarde, et tout en leur donnant ses instructions, il témoigna pour la branche aînée des sentiments pleins de bienveillance. M. de Schonen lui ayant demandé ce qu'ils auraient à faire, si on leur remettait le duc de Bordeaux. «,Le « duc de Bordeaux! s'écria vivement le « prince, mais c'est votre roi! » La duchesso d'Orléans était présente. Profondément attendrie, elle s'avança vers son époux et se jeta dans ses bras en disant : « Ah ! vous « êtes le plus honnête homme du royaume. »
Le duc d'Orléans avait préparé toutes choses pour l'embarquement et l'exil de la dynastie vaincue. Le général Hulot fut envoyé à Cherbourg, et reçut le commandement des quatre départements qui séparent la capitale de la mer, dans la direction de la Grande-Bretagne. On enjoignit aussi, dès le 2 août, à M. Dumont d'Urville de partir pour le Havre en toute hâte et d'y fréter deux bâtiments de transport.
En même temps on imprimait dans le Coumer français^ feuille dévouée à l'établissement d'une dynastie nouvelle, un article tendant à prouver l'illégitimité du duc de Bordeaux ' .
* Les propositions que M. le duc de Mort^raart est venu faire à la Chambre des pairs en faveur du duc de Bordeaux vont ramener l'attention sur une question qui pourra être enfin examinée et discutée librement. Nous nous bornerons à publier aujourd'hui la première pièce insérée dans les journaux anglais du temps; elle n'a janiais paru en France, sa publication est tout à fait opportune; elle complète les rapprochements qu'on a faits jusqu'ici entre la famille des Stuart et celle des Gapet.
Voici la teneur de ce document, intitulé : Protestation du duc d Orléans t et rendu public à Londres en novembre 18:.^0;
ft S. A. R. déclare par les présentes qu'il proteste formellement contre le procès-verbal daté du '^ septembre dernier, lequel acte prétend établir que l'enfant uomiiié Charles-Ferdinand-Dieudonné cbt tils légitime de S. A. R. Madame la duchesse de Berri.
H Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et de sa mère ; il produira toutes les pièces nécessaires pour rendre mauile&te que la duchesse de Berri n'a jamais (Ho enceinte depuis la mort infortunée de son époux, et il signalera les auteurs de la machination dont cette très faible princesse a clé l'inslrunieut.
« En attendant qu'il arrive un moment favorable pour
A quatre heures du soir, les commissaires se mirent en route. Il était nuit . quand ils atteignirent les avant-postes de Tannée royale. Elle campait dans la forêt à droite et à gauche de la route. A la lueur des feux qui étaient allumés de distance en distance, les commissaires crurent apercevoir des visages menaçants, et virent briller des épées nues. Us gagnèrent cependant Rambouillet, protégés par le nom du duc de Coigny. Prévenu de leur arrivée, Charles X refusa de les recevoir. Il trouvait étrange qu'on lui envoyât quatre hommes pour le garder au milieu de son armée. Il fit répondre aux commissaires que les usages de sa royale maison ne lui permettaient pas de leur donner audience à pareille heure, mais qu'il leur offrait, pour la nuit, Fhospitalité du château.
Les commissaires retournèrent à Paris en toute hâte, et coururent rendre compte des résultats de leur voyage. Le duc d'Orléans, qui était au lit, alla lui-même ouvrir, et les reçut sans s'être donné la peine de s'habiller. Les deux monarchies étaient ainsi mises en présence : à Rambouillet, le respect de l'étiquette poussé jusqu'à la témérité; au Palais- Royal^ le mépris des formes poussé jusqu'à l'oubli des plus vulgaires convenances. Les commissaires ne manquèrent pas de remar-
dëvoiler toute cette intrigue, le duc d'Orléans ne peut s'empêcher d'appeler Taltention sur la scène fantastique qui, d'après le susdit procès-verbal, a été jouée au pavillon Marsan.
« Le Journal de Paris ^ que tout le monde sait être un journal conâdenliel, annonça le 20 août dernier le prochain accouchement dans les termes suivants :
« Des personnes qui ont Thonneur d'approcher la prin- « cesse nous assurent que l'accouchement de S. A. R. n'aura « lieu que du 20 au 28 septembre. »
« Lorsque le 28 septembre arriva, que 3e passa-t-il dans les appartements de la duchesse?
« Dans la nuit du 28 au 29, à deux heures du matin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes; à deux heures et demie la princesse appela; mais la dame de Vathaire, sa première femme de chambre, était endormie : la dame Lemoine, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l'accoucheur, était déshabillé.
(1 Alors la scène changea : la dame Bourgeois alluma une chandelle, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant qui n'était pas encore détaché du sein de la mère.
u Mais comment cet enfant était-il placé?
« Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant placé sur sa mère et non encore détaché d'elle.
n Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé sur sa mère et encore attaché par le cordon ombilioal.
quer le contraste. Ce monarque en caleçon, qui était devant eux, leur parut plus digne que l'autre de commander à un grand peuple, en vertu d'un droit mystérieux. Faibles esprits qui, dans cette religion de l'étiquette, n'avaient vu qu'une monarchie qui s'écroule* en un jour, tandis qu'ils auraient pu y voir une monarchie qui se maintient pendant plusieurs siècles ! Il faut à l'enfance des sociétés des grelots dont elle s'amuse et qui la puissent étourdir. Des puérilités traditionnelles, voilà de quoi se compose la majesté des rois. Supprimer la sottise humaine, c'est supprimer les empires qui durent.
Le rapport des commissaires trouva le lieutenant-général dans des dispositions bien différentes de celles qu'il avait manifestées la veille à l'égard de sa famille. « Qu'il parte, « s'écriait-il avec véhémence ; il faut abso- « lument qu'il parte : il faut l'elTrayer! » Mais, pour l'y contraindre, c'était trop peu d'une pacifique ambassade. On imagina de la soutenir par une démonstration menaçante. Le cololiel Jacqueminot se chargea de la provoquer. Une expédition sur Rambouillet avait d'ailleurs cela d'utile qu'elle poussait hors de Paris tous les hommes effervescents. On' était au 3 août; le lieutenant-général se proposait de paraître aux yeux des députés
« Ces deuï praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement comment l'enfant était placé sur sa mère.
« Madame la duchesse de Reggio fait la déclaration suivante :
« J'ai été informée sur-le-champ que S. A. R. ressentait « les douleurs de l'enfantement; j'accourus auprès d'elle à a l'instant même, et en entrant dans la ciiambre je vis a Tenfant sur le lit et non encore détaché de sa mère. »
« Ainsi l'enfant était sur le lit, la duchesse sur le lit, et le cordon ombilical introduit sous la couverture.
« Remarquez ce qu'observa le sieur Deneux, accoucheur, qui, à deux heures et demie, fut averti que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui accourut surle-champ auprès d'elle sans prendre le temps de s'habiller entièrement, qui la trouva dans son lit et entendit Tenfant crier;
tt Remarquez ce que dit madame de Goulard qui, à deux heures et demie, fut informée que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui vint sur-le-champ et entendit l'enfant crier;
« Remarquez ce que vit le sieur Franque, garde-du-corps de Monsieur, qui était en faction à la porte de S. A. R., et qui fut la première personne informée de l'événement par une dame qui le pria d'entrer ;
« Remarquez ce que vit M. Laine, garde national, qui était en faction à la porte du pavillon Marsan, qui fut in-
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dans l'éclat de sa dignité récente : une diversion pouvait être nécessaire. On envoya dans tous les quartiers des hommes qui criaient : « Charles X menace Paris! A Rambouillet! « k Rambouillet! » Au Palais-Royal, on avait fait apporter de chez l'armurier Lepage une grande corbeille remplie de pistolets, que M. de Rumigny distribuait, avec des paquets de poudre, aux élèves de l'École polytechnique. Le rappel battit dans Ia> capitale comme aux jours de grands dangers, et la \'ilIo entière s'émut. Il y avait au fond du
Le général Pojol. (ITIMSiZ.)
peuple ce bouillonnement qui se voit au sortir des agitations. L'idée d'une - campagne
vite par une dame à monter, n chambre de la (iriacesse, ou il Deux et uQe autre personne, et q observa que la pendule marquai
outa, Tut introduit dans la l'y avait que le sieur Dell, au moment oii il entra, deux heures trente-cinq
« Remarquei ce que vit le médecin Baron, qui arriva A deux heures trente-cinq minutes, et le cliirurgian Bougon qui arriva quelques instants après;
■ Remarque! ce que vit le maréchal Suchet qui était logé par ordre du roi au jiavillon de Flore, et qai, au premier avis que S. A. R. ressentait les douleure de l'enfantement, se rendit en toute hâte à son appartemeol, maia n'arriva qu'i deux heures quarante-cinq minutes, at qui fut appelé pour assister à la section du cordon ombilical quelques minutes après;
u Remarquez ce qui doit avoir été vu par le maréchal
révolutionnaire aux environs de la capitale flattait rimagioation mobile des Parisiens, et semblait leur promettre dans un acte de patriotisme une partie de plaisir. Bientôt tout Paris fut sur pied. On ne rencontrait dans les rues que jeunes gens faisant briller sur leur habit noir des baudriers de gendarmes, qu'ouvriers en veste portant des casques et armés de lances ou de carabines. Pour se procurer des chevaux au manège de Kuntzmann, quelques élèves de Tlïcole polytechnique n'eurent qu'à signer leur nom, en indiquant leur qualité, au bas d'un billet ainsi conçu : « Bon pour un cheval. » C'était un immense désordre. Le patriotisme de ces recrues d'un nouveau genre éclatait en rires bruyants, en paroles touchantes, en confuses clameurs. Les hommes habiles, qui avaient compté sur la frivolité de l'esprit français, purent se féliciter de leur clairvoyance. Ils avaient amené ,ie peuple k parodier sa propre grandeur !
Le commandeinent de cette expédition fut donné au général Pajol, dont le Palais-Royal se déliait et qu'on était bien aise de compromettre à la fois et d'éloigner. Mais, pour surveiller ses démarches, on le crut du moins, le colonel Jacqueminot dut faire partie de l'expédition et résigna ses fonctions de commissaire.
Quant au général Lafayetlc, absorbé par une foule de préoccupations futiles, il ne vit dans un mouvement si bien préparé quej'élan volontaire de la population, et il donna ordre qu'on lit passer sous le commandement du général Pajol cinq cents hommes pur légion.
de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui fut appelé lorsque S. A. R, était délivrée, qui se rendit eu hâte à son appartement, mais qui n'arriva qu'un moment après que la section du cordon avait eu liL>u;
u Remarquez enQu ce qui l'ut va par toutes les personnes qui furent introduites aprè^ deux heures et demie jusqu'au moment de la section du cordon ombilical, qui eut lieu quelques minutes après deux heures ti'ois quarts. Mait ou étaient donc les parents de la princeiise pendant cette bcéne, qui dura au moins vingt minutes? Pourquoi, durant un si long espace de temps atTecltreut ils de l'abandonner aux mains de personnes étrangères, de senlinellea et de militaires de tous les rangs? Ctt abandon alTecté n'est-il pas précisément la preuve la plus corapicte d'une fraude grossière et manifeste? N'eal-il pas évideut qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent à deui heures et
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Hais des craintes U'ës vives te lourmeotaient : lancer celte année de hasard contre des troupes braves, bien disciplinées, combattant en rase campagne, n'était-ce pas l'exposer à une afTreuse boucherie? Aussi, en même temps qu'il signait des ordres si imprudents, il envoyait M. Frédéric Degeorge prescrire à la garde nationale d'Arras et h celle d'Amiens de se mottre en marche pour secourir, l'armée expéditionnaire qui, disait-il, risquait fort d'être taillée en pièces.
Cependant, vers six heures du matin, une grande foule stationnait aux abords du Palais-Bourbon. On avait annoncé une séance publique. Les hommes qui avaient pris lu révolution au sérieux faisaient remarquer avec amertume qu'il n'était pas convenable de donner à l'ouverture des Chambres la date que Charles X avait fixée ; qu'il y avait dans cette continuation du passé quelque chose d'extraordinaire, et qu'on ferait bien de prendre garde aux com- , mencements... Mais ces observations chagrines se perdaient dans l'ivresse d'un si récent triomphe. Enfin, les portes du palais s'ouvrirent, et les députés arrivèrent successivement. A quelques pas de M. Laflitte, qui s'avançait appuyé sur le bras de M. Vassal, M. de Martignac se promenait seul et pensif- HM. Gnizot, Dupin, Casimir Périer, Sébastian!, n'avaient rien gardé de leurs terreurs et avaient le visage rayonnant des victorieux. MM. Berryer, Jacquinot de Pampelume, Roger, de Bois-Bertrand, Arthur de la Bourdonnaye, s'entretenaient à l'écart, et leurs figures abattues contrastaient avec la physioQomie géné-
ilenù«, et que, plac^ dans nn appartement Toisin, ils attendirant le moment d'entrer en icine et de Joner lea rAles qa'iii l'étaient aiBÏgnda.
<c Et eu effet, rit-on jamais, loreqn'uae femme de quelque claise que ce soit était sur le point d'accoucher, que pendant la nuit les lumières fussent éteintes, que les femmes placées auprès d'elle fiui eot eadormies, que celle qui était plui spécialement chargée de la soigner s'éloigoàt, qne son acconcheor fût déahabillé, et que sa famille, habitant sous ta même toit, demeur&t plus de TÎn^ minutes ■ans donner signe de vie.
raie. Les pairs de France parurent à leur tour. Enfin le diic d'Orléans entra, suivi du duc de Nemours, monta lentement l'estrade, et s'assit.aur un pliant. Derrière lui était un trône de velours brodé de fleurs de lys d'or et surmonté d'un dais couronné. De toutes parts s'élevèrent des cris et des applaudissements, comme on en fait entendre h l'avènement de
Le général Jacqueminot
tous les princes. Le discours du lieutenantgénéral fut beaucoup moins réservé que celui qu'il avait prononcé le 31 , quand la situation
• s. A. R. le duc d'Orléans est convaincn que la nalion frauçaiae et tous les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences dangereuses d'une fraude si audacieuse et si contraireaui principes de la monarchie héréditaire et légitime.
■ Deja 1b France et l'Europe ont été victimes de l'usurpation de Bonaparte. Certainement une nouvelle usurpation de la part d'un prétendu Henri V ramènerait les mêmes malheurs sur la France et sur l'Europe.
■ Fait à Paris, le 30 septembre IH-XI. m
(Courcier Françaù du 2 août 1830.)
LOUIS BLANC
des choses était encore tout à fait incertaine. C'est ainsi qu'il parla de la liberté menacée, et de l'odieuse interprétation* donnée à l'ar* ticle 14. Toutefois il fit allusion, en termes convenables, à certaines infortunes augustes; mais, tout en déclarant qu'il les déplorait, il annonça d'un ton solennel à la Chambre qu'il avait ordonné le dépôt dans les archives de l'acte d'abdication de Charles X et du Dauphin. Pour ce qui était du motif de ce dépôt, la reconnaissance tacite du principe de légitimité, il ne s'en expliqua pas. Ce dépôt devait-il profiter au duc de Bordeaux ou à un autre? Sur ce point, le duc d'Orléans laissait les esprits dans le doute.
En attendant, tout se préparait pour l'expédition de Rambouillet. Une multitude frémissante couvrait la place Louis XV et débordait dans les Champs-Elysées. Fiacres, omnibus, cabriolets, voitures de toute espèce, avaient été mis en réquisition pour transporter le gros de l'armée. On arrêtait les équipages des grands seigneurs, et des hommes du peuple les faisant descendre, montaient à leur place. Avocats, médecins, bourgeois de toutes les professions, jeunes gens de toutes les classes, se coudoyaient dans ce vaste pêle-mêle, d*oii sortait un indéfinissable bourdonnement. A trois heures la colonne se mit en marche. Elle se coniposait de quinze mille hommes environ. A l'avant-garde marchaient le colonel Jacqueminot, George Lafayette, et le général en chef qui, n'ayant pu avoir son équipement que pièce à pièce, avait dû, pour le compléter, emprunter au banquier Rothschild ses épaulettes de consul d'Autriche. Jamais expédition ne fut plus précipitée, plus irréfléchie. A la barrière des Bons-Uommes, le général ayant demandé une carte du pays, il se trouva que personne n'avait songe à se munir de cet indispensable élément de toute opération de guerre. Un aide-de-camp du général Pajol fut envoyé en avant pour se procurer une carte, qu'il obtint à la manufacture de Sèvres, de M. Dumas, membre de l'Institut, sur un bon por* tant la toute-puissante qualification d'élève de l'Ecole polytechnique
Ainsi, des milliers d'hommes entreprenaient une route de quinze lieues, sans direction, sans vivres, sans argent, dans un pays dont le passage des troupes avait épuisé les ressources. Il y avait encore à Versailles, que l'expédition devait traverser, les débris de deux régiments. Était-il prudent de les laisser derrière soi? Cette réflexion, faite par M. Dupoty, fut communiquée au général Pajol par un élève de l'École polytechnique, et ils se rendirent tous les trois à la caserne d'Anjou. Or, telle était la démoralisation des troupes, que la démarche audacieuse de ces trois hommes ne rencontra pas le moindre obstacle. Les soldats offrirent eux-mêmes leurs armes, qui furent sur-le-champ distribuées au peuple, et ils partirent pour Meaux, tandis que le général Pajol, suivi de ses deux lieutenants improvisés, rejoignait la colonne.
Les hommes de Texpédition arrivèrent à trois quarts de lieue de Rambouillet, haras^ ses, affamés, et dans le plus épouvantable désordre. La municipalité de Versailles devait livrer six mille rations : elles n'avaient point été livrées. Pour comble de malheur, la colonne s'était grossie de tous les aventuriers qui venaient la rejoindre à travers champs, et de deux mille volontaires rouennais qui avaient marché au secours de Paris. Rencontrés à Saint-Germain par M. Laperche, que le lieutenant-général lui-même leur avait envoyé, ils avaient rejoint à Trappes les derrières de l'armée dont ils formaient le corps de réserve. A Saint-Cyr, M. Degousée enleva huit pièces de canon appartenant à. l'École : c'était toute l'artillerie de l'expédition.
Un peu en avant de Rambouillet, la tête de la colonne fut dépassée par une voiture qui allait avec une extrême vitesse. Cette voiture ramenait à Rambouillet le maréchal Maison et MM. Odilon Barrot et de Schonen. A Coignères, ils trouvèrent les chevaux de poste retenus par le général Boyer et le frère de M. Cadet-Gassicourt. La présence de ces deux voyageurs mystérieux les frappa de surprise, et ce ne fut qu'après avoir donné la consigne de ne laisser passer personne,.
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que les commissaires continuèrent leur route.
La nuit ayant surpris Texpédition à Coignières, le général Pajol ordonna une halte. Il regardait la défaite comme inévitable en cas d'attaque; mais il était dans les habitudes de sa vie militaire de jouer avec la fortune et de la braver. Il comptait, d'ailleurs, sur la démoralisation de la garde royale, et on l'entendit répéter, à plusieurs reprises : « Troupes démoralisées, troupes perdues. »
Cependant, quelques jeunes gens qui connaissaient les lieux, vinrent dire au général Excelmans qu'il fallait se porter en avant; que les tirailleurs trouveraient un abri sûr dans la Forêt-Verte^ située au delà de Coignières; qu'ils pourraient de là menacer sérieusement le château de Rambouillet; que c'en était fait des Parisiens, au contraire, s'ils restaient campés dans une plaine, où il suffirait, pour les mettre en déroute, d'une charge de cavalerie. Sur cet avis, le général Excelmans donna l'ordre à l'avant-garde de continuer son mouvement. Elle avait à peine fait quelques pas, qu'elle rencontra des hommes qui revenaient en toute hâte de Rambouillet et apportaient la nouvelle du départ de Charles X. Ceux qui marchaient au premier rang tirèrent leurs fusils en l'air, en signe de triomphe. Ceux qui suivaient, de leur côté, crurent que le combat s'engageait. L'émotion gagnant de proche en proche, le désordre fut bientôt universel. Pour protéger des troupes naturellement indisciplinabies, le général Pajol fit ranger en ligne, de manière à leur servir de rempart, les voitures qui les avaient transportées. On s'aperçut enfin que ce n'était qu'une fausse alerte,. et on bivouaqua sur la route.
Comme les vivres manquaient, les uns pillèrent des maisons en passant, les autres se répandirent dans la campagne et en rapportèrent des moutons qu'on fit rôtir au feu des bivouacs.
Mais ces ressources étaient insuffisantes, et le pain^ attendu de Versailles, n'arrivait pas. M. Gharras partit pour connaître les
causes de ce retard. Arrivé à Trappes au milieu de l'arrière-garde, il se fait conduire auprès du général Excelmans, qu'il trouve roulé dans son manteau et couché sous un arbre ; il lui apprend le but de sa mission. Alors, d'un ton où éclatait la colère : « Mon- (( sieur, lui dit le général, si à quatre heures « du matin les voitures ne sont pas en mar- « che, je vous ordonne de faire fusiller le « préfet de Versailles. — Voulez-vous me « donner cet ordre par écrit? — C'est inutile, « faites toujours. » M. Charras poursuivit sa route : à la barrière de Versailles, où était un poste de gardes nationaux, il demanda deux hommbs qui l'accompagnèrent à la préfecture. Il était une heure du matin : le concierge refusait d'ouvrir; on le menaça, il eut peur, prit une lampe, et introduisit dans la chambre du préfet, l'élève de l'École polytechnique. « Où sont les dix mille rations de (( pain qui devaient partir dans la journée, « dit le jeune homme en entrant! » Réveillé en sursaut et frappé de surprise, le préfet répondit qu'il n'était arrivé à Versailles que de la veille, et qu'il avait fait de son mieux. c( Votre place, répliqua le messager avec (( une brusquerie que justifiaient les circon- (( stances, votre place n'est pas au lit, mais « là où se confectionnent les rations, » et il exposa l'ordre qu'il avait reçu. Au ïaoi fusiller, le préfet sauta rapidement à bas de son lit, en promettant qu'avant une heure les voitures seraient en marche pour Rambouillet. « J'attendrai pour vérifier le fait, dit « l'aide-de-camp d'un ton sévère. » La physionomie de la révolution de juillet est tout entière en de semblables scènes, et rien ne montre mieux quel parti aurait pu tirer des forces nées de l'insurrection un homme capable de les diriger. Il faisait grand jour quand l'aide-de-camp du général Pajol le rejoignit à Coignères. La nuit n'avait amené aucun accident fâcheux. Parmi les hommes de l'expédition, beaucoup, accablés de fatigue, s'étaient laissé tomber dans les champ:> de blé qui bordaient la route et s'y étaient endormis.
De tels ennemis étaient à coup-sùr peu
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formidables. Et pourtant, la seule nouvelle de leur voisinage mit tout en rumeur au chAteau de Rambouillet. On y délibérait dans d'inexprimables angoisses. Les uns voulaient qu*on y attendit de pied ferme tous les hasards. Ne pouvait-on espérer de prochains renforts? Fallait-il jouer sur une panique les destinées de la monarchie? Une retraite sur la Loire serait toujours possible; et la Vendée, en désespoir de cause, ne gardait-eUe pas à la royauté poursuivie des refuges et des vengeurs? D'autres conseillaient une prompte fuite. Us représentaient que Finsurreotion gagnait au loin les campagnes ; que les Parisiens étaient peut-être au nombre de 80,000 hommes; qu'une fois la retraite coupée, il nV aurait aucun quar. tier à attendre du vainqueur, et qu'on ne saurait trop tôt soustraire à la fureur des rebelles le frêle, le dernier rejeton de tant de rois.
Aussi bien, la fidélité commençait à se décourager. On racontait, il est vrai, qu'un soldat s'était brùIé la cervelle pour se punir d un moment de faiblesse, et que l'artillerie ne comptait qu'un seul déserteur. Mais des émissaires euvovés de Paris ne cessaient de soufLler la désertion parmi les troupes. La division de grosse cavalerie, commandée par le général Bordesoulle, avait déserté en masse. Déjà quelques officiers parlaient de leur licenciement probable et commençaient à se préoccuper de leur avenir. Ceux, et c'était le plus grand nombre, qui, témoins des malliours de la famille rovale, auraient noblement oublié qu'ils en étaient victimes, n-marquaient avec amertume l'absence de plusieurs grands personnages qui n'avaient jamais manqué aux fêtes de la monarchie. Outiques hommes de Cour venaient-ils à passt r, dans un costume élégant, au milieu de ces militaires aux vêlemejals souillés, les murmures redoublaient. Et puis, où était le roi? où était le Dauphin! i)uoi! ces princes qui Y.^uUûent qu'on mourut pour eux, ne se montraient pas à cheval. Tépée à la main, et iiis'^'Csês. s'il le fallait, à combattre et à mourir* Quelle honte y aurait-il, après^tout, &
abandonner un monarque qui s'abandonnait lui-même?
A Feffet de ces discours s'ajoutait Tim* pression produite par la nouvelle, déjà connue, de l'abdication, et parles conjectures que faisaient naître les voyages mystérieux du comte de Girardin. On se demandait s'il n'était pas, entre Charles X et le duc d'Orléans, l'intermédiaire de quelque correspondance secrète. Tout cela sentait à augmenter l'hésitation.
Le général Vincent avait désapprouvé les ordonnances; mais il jugeait que ceux qui les avaient faites, se devaient au moins de les soutenir avec vigueur. Sachant ce qui se passait, et que les Parisiens étaient en route pour Rambouillet, il se mit en devoir de prendre l'offensive ; mais comme il donnait l'ordre de marcher, le général Bordesoulle vint lui dire, de la part du roi, d'arrêter le mouvement.
Il n'y avait pourtant plus pour la royauté que deux partis à prendre : fuir on avancer. A dix heures du matin, en effet, le colonel Poque était arrivé aux avant-postes, et on l'avait vu, laissant derrière lui une petite bande d'insurgés qu'il commandait, venir planter un drapeau tricolore dans la grande avenue, à quelque pas d'un peleton de gardesdu-corps. Il s'annonçât comme pariementaire, et il avait envové demander une en-
trevue. Le général Vincent, sous les ordres duquel M. Poque avait été maréchal-deslogisen 1814, se refusa formellement à des pourparlers qu'il croyaitdangereux; et, après plusieurs refus successifs, il menaça M. Poque de le faire coucher en joue, s'il nei consentait à se retirer. M. Poque n*avait en ce moment auprès de lui qu*un brigadier de cuirassiers qui s'était rangé du côté de l'insurrection, et qui l'avait suivi. Il engage ce brigadier à se retirer : mais celui-ci refuse, et lui-même il croise les bras avec une froide intrépidité. Feu ! crie alors le général Vincent aux Suisses qui bordaient la route. Le cheval du brigadier est tué, et le colonel Poque reçoit une balle à la cheville du pied gauche. On le lit transporter aux communs du château.
HISTOIRE DE DIX AÎ^S
i, Hcs3i«ni-«, dit Ufa^ette. (Page 113.)
Ea ajkfi'enant celle nouvetlti, Charles X témoigna ia plus vive émolioo. Il envoya exprimer ses regrets au colonel par le gé* néral TrogofT, et le fil soigner par son propre chirurgien. Madame Gontaut, de son cdté, rendit visite au blessé, et se chargea d'écrire à la mbre du colonel Poque, au fond des Pyrénées, pour la rassurer sur l'état de son fils. Qu'on juge de l'impression que des scènes de cette nature devaient laisser dans l'esprit du so'.dat !
Telle était la situation de la famille royale etdes troupes, braque les Parisiens s'étaient mis en marche pour Rambouillet. Ce fut à l'issue de son dîner que Charles X fut instruit de leur approche. Les courtisans diparurent l'un après l'autre, et quelquesuns avec une précipitation si honteuse, qu'ils oublièrent leurs chapeaux à plumes blanches. MM. Maison, de Schonen, Odîlon Barrot, arrivèrent à neuf heures. Onles introduisit au château, après leur avoir fait p.nr-
LOUIS BLANC
courir lentement le parc, afin qu'ils pussent j uger par eux-mêmes des forces dont Charles X était encore en état de disposer.
Charles X les reçut. avec une brusquerie di n'était point dans ses habitudes. Sa sérénité ne Tavait point abandonné, tant que Forage n'avait grondé que sur sa tète et sur celle de son fils. Sa dévotion, je Tai dit, lui faisait regarder sou malheur comme un châtiment que lui infligeait la Providence. Mais quel crime avfiit commis cet enfant qu'on voulait offrir en holocauste à des rancunes déjà si largement satisfaites? Les exigences naturelles de la victoire se peignaient dans cet esprit exalté comme des violences impies. Toujours confiant, d'ailleurs, dans les dispositions qu'il supposait au duc d'Orléans, il ne pouvait comprendre dans quekbut on troublait son repos. « Que « me voulez-vous^ Messieurs, dii-il en aperce cevant les commissaires? Tout est réglé « maintenant, et je me suis entendu avec « mon lieutenant-général. — Mais, sire, ré- « pondit le maréchal Maison, c'est précisé- « ment lui qui nous envoie, pour prévenir « votre majesté que le peuple de Paris « marche sur Rambouillet, etpourlasup- « plier de ne point s'exposer aux suites d'une « attaque furieuse. » Charles X, se croyant alors trompé, laissa éclater son ressentiment avec violence, et le maréchal Maison, qui s'était présenté le premier, fut si intimidé, qu'il alla se placer derrière M. de Schonen ; M. Odilon Barrot prit la parole avec assurance. Il parla des horreurs de la guerre civile, du danger de braver des passions encore incandescentes. Et comme Chai*les X insistait sur les droits du duc de Bordeaux, formellement réservés par l'acte d'abdication, l'orateur lui représenta d'une voix caressante que ce n'était pas dans le sang qu'il fallait placer le trône de Henri V. — « Et soixante « mille honmies menacent Rambouillet, « ajouta le maréchal Maison. » A ces mots, le roi, qui marchait à grands pas, s'arrête, et fait signe au maréchal Maison qu'il désire l'entretenir en particulier. Après quelques moments d'hésitation, le maréchal v consent.
Alors, le regardant fixement: a Monsieur, « lui dit le roi, je croisa votre loyauté; je « suis prêt à me fier à votre parole : est-il « vrai que l'armée parisienne qui s'avance « soit composée de soixante mille hommes? « — Oui, sire. » Charles X n'hésita plus.
On avait lu aux troupes la. lettre du roi à son altesse le duc d'Orléans. Le duc de Luxembourg publia .un ordre du jour pour apprendre aux gardes que leur position sous Henri Y serait la même que sous Charles X, tant le vieux monarque avait de peine à se persuader qu'il pût avoir un successeur dans le lieutenantgénéral! Il le croyait si peu, qu'il chargea M. de Girardin d'aller prendre à Paris six cent mille francs sur le trésor, et, comme il lui était revenu qu'on craignait qu'il n'emportât les diamants de la couronne, il repoussa cette supposition avec beaucoup de véhémence et de dignité. Pourquoi d'ailleurs aurait-il emporté les diamants qu'il savait faire partie de l'héritage dç son petit-fils?
Le départ ayant été résolu sur l'avis du duc de Raguse lui-même, Charles X se mit en route pour Maintenôn avec sa famille. Des chasseurs de la ligne, des hussards et des lanciers formaient l'avant-garde ; puis, précédées et suivies par les gardies-du-coprs, venaient les voitures renfermant : la première le petit-fils, et la seconde l'aïeul, un enfant et un vieillard : toute la monarchie. Quatre régiments d'infanterie de la garde, les gendarmes des chasses etJ'artillerie légère, composaient le corps d'armée. Un régiment de dragons fermait la marche de ce cortège, qui déjà était un convoi funèbre. Sur la route se trouvaient plusieurs châteaux. Nul d'entre leurs possesseurs ne parut pour saluer celui par qui les grands avaient été comblés de bienfaits. Au jour du malheur, les pauvres seuls se souviennent !
Les commissaires qui étaient restés à l'hôtel Saint-Martin, à Rambouillet, pour y donner quelques ordres, rejoignirent Charles X au château de Maintenôn, où la famille royale reçut une hospitalité touchante. Dans la nuit qu'il fallut passer au château, la
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HISTOIUE DE Dfx ANS
duchesse de Gontaut dit à M. de Schonea avec un sourire triste : « J'ai bien envie de a laisser cet enfant sur vos genoux, » et elle lui montrait le duc de Bordeaux. « Je ne le (c prendrais pas, Madame ! répondit-il. » Quel mystère cachait donc cette réponse, et que s'était-il passé depuis que le duc d'Orléans avait dit à ce même M. de Schonen : « Cet enfant, c'est votre roi ! ^
Les commissaires obtinrent de Charles X qu'il congédiât sa garde, et ne conserva t comme escorte jusqu'à Cherbourg, lieu fixé pour son embarquement, que sa maison militaire. Alors fut rédigé cet ordre du jour, dont les termes méritent d'être pesés :
«Aussitôt après 1q départ du roi, tous les « régiments d'infanterie et de la gendarmerie (c se mettront en marche sur Chartres, où ils «recevront tous les vivres qui leur seront . <c nécessaires. MM. les chefs de corps, après « avoir rassemblé leurs régiments, leur décla- « reront que Sa Majesté se voit avec la plus « vive douleur, obligée de se séparer d'eux ; « qu'elle les charge de leur témoigner sa sait tisfaction, et qu'elle conservera toujours le c< souvenir de leur belle conduite, de leur dé- « vouement à supporter les fatigues et les « privations dont elles ont été accablées pence dant ces circonstances malheureuses.
«Le roi transmet pour la dernière fois ses « ordres aux braves troupes de la garde qui « l'ont accompagné : c'est de se rendre à « Paris, où elles feront leur soumission au « iieutenant-général du royaume, qui a pris « toutes les mesures pour leur sûreté et leur « bien-être à venir. »
Cette dernière phrase était remarquable ; elle semblait prouver qu'entre Charles X et le duc d'Orléans, il existait des rapports tels, que le premier de ces deux princes avait droit de compter entièrement sur le second. C'est ce que conclurent de l'ordre du jour plusieurs officiers, qui crurent posséder alors le secret des continuels messages de M. Alexandre de Girardin. Ils pensèrent que Charles X ne s'en serait pas reposé avec autant d'abandon sur le lieutenant-général du soin de leur bienêtre et de leur avenir, s'il n'avait eu pour
cela des raisons sérieuses. Plus* tard, leur surprise lut grande, lorsqu'ils apprirent que la garde était licenciée.
. Ce fut le 4 août, vers dix heures du matin, que la faosille royale quitta le château de Main tenon. La duchesse de NoaiUes parut sur le seuil en pleurant. La Dauphine donnait sa main à baiser aux officiers, et leur disait d'une voix entrecoupée de sanglots : « Mes amis, soyez heureux ! » Les commissaires étaient partis pour Dreux, afin d'y préparer des logements. Pour faire ses derniers adieux aux exilés, la garde se mit en bataille sur la route. Quand Charles X passa, le tambour battit comme pour un roi qui passe, et les drapeaux s'inclinèrent.
Instruit du départ de Charles X, le général . Pajol donna Tordre de la retraite. Cet ordre fut mal accueUli. Des républicains qui faisaient partie de l'expédition eurent un moment la pensée de rassembler dans cette foule trois cents hommes parmi les plus braves et les plus résolus. Ils se seraient mis à leur tête, et seraient rentrés dans Paris en criant à la trahison. L'occasion était favorable pour un coup de main : l'ivresse des âmes, l'incertitude des événements, la réunion sur un même point de tout ce que la capitale contenait d'esprits remuants, d*existences inoccupées et amoureuses de l'imprévu, que d'éléments de succès offerts à l'audace ! Mais ce projet n'eut pas de suite. Ceux qui l'avaient conçu ne purent ni se réunir ni se concerter. Et puis, même parmi les plus défiants, cette opinion s'était accréditée, qu'on descendait une pente sur laquelle les traîtres eux-mêmes seraient irrésistiblement entraînés, et qu'enrayer une semblable révolution était impossible.
Quoi qu'il en soit, un grand nombre de volontaires, irrités de leurs fatigues, devenues stériles, refusèrentd'obéiràl'ordre de retraite, et coururent à Rambouillet, où le général en chef fut forcé de les suivre pour empêcher le désordre. Ils se mirent à parcourir les rues, ivres de joie et tirant au hasard des coups de fusil qui célébraient leur facile triomphe. Un des leurs, placé en faction à la Verrerie, tomba
-uo
LOUIS BLANC
frappé par une ballo égarée. Mêlé à ces yainqoeurs en débandade, M. Degousée, qui avait essayé de les rallier sur la route, fut poussé par le flot jusque dans le chftteau de Rambouillet, où son premier soin fut de s'assurer des diamants de la couronne, dont la valeur s'élevait à 80 millions. Le fourgon qui les renfermait, laissé dans une cour des com-
Due de Lnxembourg
(CbarliM-Eiiimiiinel-MoQlmoiirency-Liuâii) bourg)
Pair de France.
Capitaina dea Oardei du corps du roi {i'^' compagnie.)
muns, avait été scellé en présence des commissaires, et le dernier dépositaire de ce trésor, le maire de Rambouillet, en avait remis les clés au maréchal Maison. En présence des fonctionnaires de la ville et de plusieurs officiers, M. Degousée reçut le fourgon et en donna décharge. Mais, craignant qu'on ne brisftt les voitures de l'ez-roi, il imagina de les faire servir à ramener les plus turbulents de l'expédition. En un moment, les carrosses dorésaux armes royales furent remplisd'hommes du peuple qui donnaient issue par les
portières à la longueur des pipes et des baïonnettes.
En attendant, le général Pajol, resté à Coi- . gnières, fit prévenir les paysans de l'endroit qu'ils n'avaient qu'à présenter, avec certification du-maire, l'état des réquisitions irrégulières frappées sur eux, et qu'ils seraient indemnisés sur-le-champ. Surcet avis, un grand nombre de villageois accoururent. La caisse de l'expédition pourvut à toutes les exigences. Un ami du général Lafayette, M. Cassao, venait d'être improvisé payeur-général. Les indemnités furent payées. Bientôt parut une voiture que surmontait un petit drapeau tricolore sur lequel on avait écrit en lettres noires : Diamants de la couronne. Le signal fut donné alors, et on se remit en route.
C'était un épisode tout nouveau dans la vieille histoire des fragiles grandeurs de ce monde, que le spectacle de cette multitude bruyante et débraillée, s'entassant & plaisir dans les magnifiqucsvoitnresdusacre attelées de huit chevaux, et se faisant reconduire avec des guides de soie par les cochers de la Cour. Ces heureux ouvriers, que la misère attendait an sein de leur famille, firent dans Paris une pompeuse et triomphale entrée, suivis de tout le service des écuries du Ch&teau. Cortège héroïque et grotesque, bien propre à faire réfléchir le philosophe, mais que la foule insouciante saluait au passage par des éclats de rire, des refrains joyeux et des bravos !
Le peuple se rendit donc en équipage dans la cour du Palais-Royal. Ce fut là qu'on mit pied à terre, et tous criaient, sous les fenêtres du prince : « Tenez ! voilà vos voitures ! » Des senUnelles veillaient à chaque porte du palais, ouvriers au visage noirci, aux bras nus. Les uns avaient des fusils, les autres des piques. La duchesse d'Orléans était fort effrayée de ce spectacle qui rappelait les scènes de la première révolution Mais le duc s'était armé de courage, et le sourire ne cessa d'animer ses lèvres. Charles X fuyait avec sa famille laissant le trdne vacant. Encore quelques vaines formalités à remplir, et le lieutenantgénéral devenait roi.
HISTOIRE DE DIX ANS
Le duc d'Orléans ménage soigneusement la Chambre. — Ses prédilections. — Intrigues. — Deux partis dans la bourgeoisie. — Les Orléanistes abusent de leur victoire. — Aveuglement de Lafayette. — Complot avorté. — Les droits de la Chambre mis en. question. — Prudence du lieutenant->général; bassesse des courtisans. — Projet de M. Béraxd. Les plaoes envahies; nuées de solliciteurs; défections. — La révolution s*étend par toute la France. — Détails sur le mouvement révolutionnaire de Lyon. — Séance du 6 août. -^ Cris tumultueux. — Constitution refaite en quelques heures. — Entrevue de MM. Arago et Ch&teaubriand ; discours de ce dernier à la Chambre des pairs. — Rôle subalterne de la Pairie. — Séance du 9 août. — Détresse des ouvriers. -*- On ne fait rien pour Tadoncir. — Protection accordée aux hommes de Bourse.
Le parti légitimiste était consterné. Le parti républicain venait de perdre une occasion dernière d'agiter les esprits. Le duc d'Orléans n'avait donc plus à redouter d'autre influence que celle de M. de Lafayette. On décida que Temploi de commandant-général des gardes nationales du royaume serait donné plus tard à ce vieillard redouté C'était lui livrer la dictature, s'il eut été capable de la porter.
Mais on le connaissait. En lui confiant un pouvoir qui, entre ses mains, ne devait être qu'une autorité d'étalage, on flattait sa vanité dans une justemesure, on associait sa popularité aux premiers actes du gouvernement ; et, d'un autre côté, en embarrassant sa vie de mille détails sans importance, on trouverait moyen de l'écarter des grandes affaires, et on le confinait dans la politique, peu sérieuse, des proclamations et des ordres du jour.
Pour ce qui est de la Chambre des députés, le duc d'Orléans la savait disposée à devancer jusqu'à ses moindres désirs, et déjà il y avait eu autour de Itii émulation de flatterie. Mais il sentait la nécessité d'ennoblir et de légitimer lui-même par un respect apparent le seul pouvoir dont sa royauté naissante attendit et voulut accepter la consécration. Pour que le peuple ne fit aucune difficulté de s'incliner devant la volonté d'une Chambre qui n'avait plus de mandat, le prince traitait l'Assemblée avec une déférence' démonstrative.
Il semblait s'humilier sous la toute-puissance de ses décisions. Lorsque, suivant l'usage de la monarchie, on vint lui présenter la liste des cinq candidats à la présidence de la Chambre, il choisit sur cette liste celui qui avait obtenu le plus de voix, M. Casimir Périer; et, pourtant, il répétait volontiers que nul ne méritait plus que M. Laffitte les premiers hommages de la reconnaissance publique. Il alla plus loin, et s'expliqua trèsnettement sur le droit que devait avoir désormais la Chambre de nommer son président sans l'intervention du monarque. Ainsi le duc d'Orléans relevait comme pouvoir politique l'Assemblée dont les membres, pris un à un, s'asservissaient à Tenvi au mouvement ascendant de sa fortune.
Du reste, les préférences du prince commençaient à se déclarer. Il avait peu de goût pour MM. Guizot et de Broglie, dont il redoutait l'esprit altier et dont les manières sèches lui déplaisaient. Mais entre lui et ces deux hommes il y avait une parenté de doctrines qui faisait taire des répugnances purement personnelles. Le duc avait pour M.
Laffitte un penchant beaucoup plus prononcé. Il aimait son caractère facile ; il prêtait à ses longues et spirituelles histoires une oreille complaisante ; et, très-verbeux lui-même, il recherchait dans M. Laffitte un auditeur toujours bienveillant. II espérait, d'ailleurs, en faire un instrument aveugle de ses desseins. Malheureusement, M. Laffitte avait des droits
à la reconnaissance de la Cour, chose que les princes ne pardonnent pas. Sa popularité était trop grande pour un rôle de familier ; et, sous ce rapport, le général Sébastiani convenait mieux au prince.
Au point où en étaient les affaires, le ministère le plus important était celui des relations extérieures, car déjà le duc d'Orléans n'avait plus d'autre souci que celui de fléchir l'Europe. M. Bignon avait été chargé, comme on l'a vu, des affaires étrangères. Le général Sébastiani, qui convoitait secrètement son héritage, insinua que les souverains étrangers entreraient difficilement en rapport avec l'historien de la diplomatie impériale ; toutefois, n'osant se produire trop tôt, il fit donner le portefeuille des affaires étrangères au maréchal Jourdan, à qui son grand âge et ses blessures ne permettaient pas de le conserver longtemps. M. Bignon fut relégué provisoirement au ministère de l'instruction publique. M. Gîrod (de TAîn), de son côté, obtint de remplacer M. Bavoux à la préfecture de police.
Au milieu de ces intrigues, l'austère Dupont (de l'Eure) se trouvait déplacé et mal à l'aise. Séduit par la bonhomie du prince, il le croyait impatient du joug de ses nouveaux courtisans ; il n*en luttait pas moins péniblement contre le dégoût que le pouvoir lui inspirait. Et puis, les chefs de ce qu*on appela plus tard Técole doctrinaire, dominaient déjà sourdement dans le Conseil. Il fut aisé de le reconnaître au fameux erratum du Moniteur, où à ces mots: « Une Charte sera désormais une vérité, » étaient substitués ceux-ci : « La Charte sera désormais une vérité. A
Au fond, parmi les chefs de la bourgeoisie victorieuse, les dissidences étaient plus vives dans leur manifestation que sérieuses par leur objet. Le maintien de Tordre social fondé sur la concurrence, la liberté de l'industrie, celle du commerce, et, dans de certaines limites, celle de la presse, l'empire de la banque, la consécration des inégalités de fortune, la concentration de la puissance politique dans la classe moyenne plus ou moins
sévèrement circonscrite, voilà ce qu'ils voulaient tous d'une commune ardeur.
Seulement les uns, tels que MM. Dupont (de l'Eure), Laffitte, Gérard, Benjamin Constant, Eusèbe Salverte, Demarçay, auraient désiré qu'on se laissât aller plus volontiers sur la pente de? idées libérales ; que le pouvoir monarchique fût plus limité ; que le cens électoral fût réduit; que la liberté individuelle fût plus respectée, et la puissance de la presse abandonnée avec moins de défiance à son élasticité naturelle : en un mot, ils demandaient l'affaiblissement du pouvoir au profit de l'opinion, et semblaient considérer le respect de tout ce qui est individuel comme la meilleure des garanties sociales.
Les autres, tels que MM. de Broglie et Guizot, croyaient à la nécessité de modérer sans cesse, en le surveillant, le mouvement des esprits; ils se défiaient de l'opinion, ne songeaient qu'à fortifier le principe d'autorité en augmentant les prérogatives de la couronne, et regardaient une trop grande liberté laissée au génie individuel comme une cause de trouble et une source de dangers pour la société tout entière. ^
Les premiers, par instinct, voulaient la domination de la bourgeoisie plus complète ; les seconds, par calcul, la voulaient plus durable.
De là, dans les premiers une répugnance très marquée pour tout ce qui tenait au principe que la Restauration avait cherché à faire prévaloir ; et, dans les seconds, une tendance manifeste à emprunter à la Restauration certaines formes conservatrices.
Ces deux partis se dessinèrent dès le lendemain de la révolution. MM. de Broglie et Guizot, qui en cela répondaient à la pensée intime du duc d'Orléans, affectaient de croire que la révolution s'était faite uniquement pour obtenir l'exécution stricte de la Charte. Mais leurs adversaires eurent le dessus, et M. Bérard se mit à réviser la constitution.
L'Hôtel-de-Ville appartenait définitivement aux Orléanistes. Le succès avait enflé leur audace, et leur violence, depuis le 31, ne connaissait plus de bornes. Tous ceux qui
HISTOIRE DE DIX ANS
avaient élevé la voix contre le duc d'Orléans, étaient dénoncés comme ennemis du bien public. Le général Dubourg, surtout, était accusé avec une véhémence calculée. Le colonel Rumigny, aide*de-camp du lieutenantgénéral, faisait passer M. Dubourg pour un ancien émigré, un agent de Charles X, un traître. Après la scène du 31 à THôtel-de- Ville, le général Dubourg avait compris que sa place n'était plus là : il s'était retiré. Il voulut reparaître deux jours après ; des mesures étaient prises pour le repousser. A peine eut-il atteint la première marche du second* escalier, qu'il se vit assailli par des furieux, et courut risque d'être assassiné.
H. de Lafayette lui-même était prêt à céder au courant et avait perdu contenance. Il avait fait écrire sur les drapeaux de la garde nationale ces trois mots : Liberté^ Égalitéy Ordre public, M. Girod (de l'Ain) le vint trouver de la part du duc d'Orléans, et le supplia de faire effacer ce m^ii Égalité , qui rappelait, disait-il^ de si lamentables souvenirs. M. de Lafayette hésitait, mais M. Girod (de l'Ain) s'écria : « C'est un fils qui vous prie au nom « de la mémoire de son père. » D'autres drapeaux furent commandés.
Les républicains, cependant, conserv'aient encore quelque espérance. Ils savaient de quelles haines jalouses la bourgeoisie poursuivait la pairie héréditaire. Faire décréter sur la place publique Tabolition de la chambre des pairs était une tentative hardie, mais réalisable. Or, cela fait, que resterait-il du régime politique de la Restauration? Des députés incertains de la légitimité de leur mandat, au milieu des débris d'une royauté vaincue, maudite, foulée aux pieds. Les républicains résolurent donc de faire de l'abolition de la pairie une question de coup de main. Considéré dans ses effets immédiats, leur projet avait quelque chose de puéril et même de ridicule. On devait, de divers points de Paris, se réunir sur la place de l'Hôtel-de- Ville, partir de là pour le palais du Luxembourg en poussant des cris propres à exciter le peuple, envahir le palais, jeter les banquettes par les fenêtres,* et sceller les
portes. Quelque peu sérieuse que fût en elle-même une démonstration de ce genre, elle pouvait avoir d'immenses résultats dans un moment où le peuple bivaquait encore sur les places, dans un moment où la force publique n'était pas encore en action, et où nul pouvoir ne fonctionnait régulièrement. Mais ce qui donnait à cette démonstration, une importance véritable, c'est qu elle s'appuyait sur l'adhésion, formellement promise, d'un grand personnage que les républicains voulaient compromettre sans retour, et pousser au pouvoir à travers l'émeute. Or, voici ce qui arriva. Dans la nuit du 4 au 5 août, M. Charles Teste reçut la visite de M. Marchais, qui lui apportait une lettre par laquelle le général Lafayette les mandait l'un et l'autre à l'Hûtel-de- Ville. Ils s'y rendent sans retard, et sont admis dans l'appartement du général. Le jour commençait à poindre, mais la clarté d'une lampe mourante vacillait encore dans la salle. Sur un lit recouvert de basin blanc, Lafayette était étendu les mains croisées sur la poitrine, et profondément endormi. MM. Charles Teste et Marchais s'assirent en silence au chevet du vieillard, et respectèrent longtemps son sommeil. Mais Charles Teste avait trouvé singulier les .termes de la lettre de Lafayette, et il était impatient d'une explication. Il lui posa 'légèrement la main sur le front et le réveilla. — « Ah ! vous voici. Messieurs, dit « Lafayette, en ouvrant les yeux; je vous « mandais pour vous dire que le projet con- « venu est impossible. — Impossible ! « s'écria avec emportement Charles Teste, « nature loyale, mais ardente et soupçonne neuse. — Que voulez-vous? reprit La- « fayette, on est venu me conjurer de ne « pas livrer Paris aux hasards d'une révoluce tion nouvelle. Je l'ai promis, et sur l'hon- « neur. — Mais c'est sur l'honneur aussi que « vous nous avez promis de ne pas laisser la c< révolution se perdre dans une intrigue, ré- « pliqua Charles Teste, surpris et déses- « péré. » Il n'insista pas, et bientôt les républicains apprirent qu'ils ne devaient I plus compter sur Lafayette.
Ainsi s'étendait peu à peu et eeforUQait, en se dégageant de tous les obstacles, une puissance qui n'avait pourtant pas ses racines au cœur mèuio de ia révolutiou. Néanmoins, quelques ménagements étaient imposés par la situation des esprits aux plus âpres ambitions. Le mot royal, qui, pendant les trois jours, avait été effacé partout, n'avait encore
reparu nulle part. Les avocats à la cour royale ne s'intitulaient qu'avocats à la cour d'appel. Parmi ceux qui auraient voulu voir couronner le duc d'Oriéans, les uns se réjouissaient à l'idée qu'il allait devenir roi en étendant la main sur la couronne; d'autres, moins initiés à la connaissance du passé, craignaient qu'il ne lîA arrêté par d'intimes scrupules.
Du reste, les droits de la chambre des députés étaient discutés dans les joumaus, dans les salons, et jusque dans la rue. Un jeune avocat, qui, à un cœur généreux, joignait un esprit droit et mûri par l'étude, M. Ca-
mille Roussel, écrivait dans une brochure qui fit sensation : » La Charte de l^ouis XYIII a n'existe plus, Cliarles X l'a déchirée. Les « cai'touchosdesessoldaUetles nôtres en ont « dispersé les lambeaux. La nation fran- « çaise est rentrée dans le plein exercice de « sa souveraineté. Elle seule peut et doit dé^ I' libérer sur la forme et la nature de son gouvernement. Mais trente millions d'hommes ne peuvent délibérer que par -des mandataires; quels seront ces mandataires? Les Chambres actuelles ne sauraient exercer le pouvoir législatif en vertu de la Charte parce que celteCharte, n'existe plus; que, d'ailleurs, elle exige le concours du roi, et que nous n'avons plus de roi. » La brochure se terminait en ces termes : « Les Chambres peuvent s'occuper immédiatement de tracer le mode suivant lequel la nation sera consultée sur le choix de ses mandataires :
ce doit êtreljt le principal, on peut même dire l'unique objet daleurs délibérations. Sur toute autre matière, leurs décisions, quelque sages qu'elles puissent n être, ne sauraient avoir qu'un « caractère provisoire.... Il serait « à désirer que la réponse an n discours du Heutenanl-général « contint une déclaration positive '< à cet égard : celte assurance calmerait « beaucoup d'inquiétudes, et apaiserait deft « mécontentements prêts à éclater. »
Cet écrit posait nettement la question et révélait l'état des esprits dans toute la portion saine de la bourgeoisie.
Le lieutenant-général ne s'y trompait pas : aussi apportait-il dans toute sa conduite une prudence consommée. Toutes ses paroles respiraient un libéralisme intelligent. S'il pai'Iait de la liste civile, c'était pour se plain-> dre de tout ce que le chiffre jusqu'alors assi-> gué avait d'écrasant pour le peuple. H. Laf-<.
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fitteétaUdansunenchaDtementinexprimable.
M. Dupont (de l'Eure) lui-même sentait ses
Labbej de Pompiéres [O. X.) - 1751-1831
défiances se dissiper insensiblement. Il voyait bien que la révolution allait à la dérive ; mais le poids de son chagrin retombait tout entier sur Les doclrinaires, ses collègues, et, le i août, M. Bérard lui avait enteudu dire : Il Nous sommes envahis par une faction « aristocratico-doctrinaire, qui emploie tous i< ses efTorts à faire avorter les germes de lift berté semés par la révolution. Je n'ai d'es- (( poir que dans la loyauté du duc d'Orléans, « qui me parait animé des meilleures inten- « tiens, mais qui n'a pas toujours le degré « de lumières que l'on pourrait désirer. »
Le lieutenant-généra), en effet, ne se montrait ni impatient, ni avide de domination. Il semblait attendre qu'on vint à lui, sott qu'il voulût faire bien sentir à la bourgeoisie, dont le triomphe était lié à son élévation, combien sa personne lui était nécessaire, soit qu'il ne fût pas f&ché de se présenter & sa famille et à l'Europe comme une victime du bien public.
De leur cAté, les courtisans ne paraissaient pas craindre de perdre sa faveur, ,en faisant
violence à son patriotisme. La responsabilité de toutes lesmesuresjugéesutites, ilsl'assumaient avec une sorte d'intrépidité bruyante, o\ mettaient beaucoup de soin à compromettre leur popularité, pour mieux ménager celle du prince, bien convaincus d'ailleurs que ce dévoûment ne resterait pas sans récompense, quoiqu'il eût cessé d'être périlleux.
Leur zèle à cet égard allait si loin, que, dès le 3 août, le droit avait été accordé aux ducs de Chartres et de Nemours d'assister nux séances de la Chambre des pairs. Celte distinction, créée en faveur d'un jeune homme et d'un enfant, dût paraître et parut extraordinaire le lendemain d'une révolution faite contre les privilèges de naissance. Mais, comme le lieutenant général n'avait jamais fait mystère de son dédain pour ces enfantillages monarchiques ; comme son langage et ses manières avaient été jusque-là d'un honnête plébéien; comme enfin il était eu France le premier prince qui eût mis ses enfants au collège, les esprits peu clair-
Broglie (C. V. de) — 178&-1870
voyants purent croire que c'était contre son gré qu'avait lieu l'admission des ducs de
LOUIS BLAXC
Chartres et de Nemours à la Chambre des pairs.
Sa conduite, du reste, éloignait toute défiance. Jamais prince n'était allé au-devant de la popularité avec plus de bonhomie, plus d'abandon. Combien d'honmies du peuple, en ce temps-là, purent se vanter d'avoir pressé de leurs mains calleuses la main du prince, vivement offerte aux passants! Ne Tavait-on pas vu, dans la rue Saint-Honoré, porter à ses lèvres un verre présenté par un ouvrier? Le peuple qui n'aime pas qu'on descende pour lui plaire, était faiblement touché peut-être de ces démonstrations ; mais elles fournissaient un texte inépuisable d'éloges à ceux qui avaient besoin d'éblouir les esprits par le prestige des nouveautés.
Aussi l'admiration pour le duc ne trouvaitelle, dans le cercle de son entourage, ni sceptique ni contradicteur. Si on lui attribuait quelques légers défauts, c'était pour y chercher un motif de plus de joie et d'espérance ; si on parlait de ses habitudes un peu parcimonieuses, c'était pour montrer quelle économie allait s'introduire dans l'administration de l'État. Les actes mêmes qui auraient pu effaroucher les âmes soupçonneuses tournaient à sa gloire. On se plaignait hautement des sacrifices que lui imposaient des ministres qui ne le valaient pas; de sorte que Téclat de son libéralisme était rehaussé par les fautes apparentes de ses courtisans.
Pendant ce temps, M. Bérard se préparait à présenter à la Chambre une proposition dans laquelle on remarquait ce passage :
« Le rétablissement de la garde nationale, « avec l'intervention des gardes nationaux « dans le choix des officiers; l'intervention t< des citoyens dans la formation des adminis- '( trations départementales et municipales ; « la responsabilité des agents secondaires « de l'administration; Tétat des militaires « légalement fixé : la réélection des députés « promus à des fonctions publiques, nous sont « déjà assurés.
« L'opinion réclame, en outre, non plus « une vaine tolérance de tous les cultes, « mais leur égalité la plus complète devant
'* la loi : l'expulsion des troupes étrangères '< de l'armée nationale : l'initiative des lois « également attribuée aux troifi pouvoirs ; la a suppression du double vote électoral ; l'âge » et le cens convenablements réduits ; enfin, « la reconstitution totale de la pairie, dont •< les bases ont été successivement viciées « par des ministres prévaricateurs.
« Nous sommes les élus du peuple, Mes- « sieurs ; il nous a confié la défense de ses « intérêts et l'expression de ses besoins ; ses « plus chers intérêts, sont la liberté et le « repos. U a conquis sa liberté sur la tyrant< nie ; c'est à nous d'assurer son repos, et « nous ne le pouvons qu'en lui donnant un « gouvernement stable et justte. »
A ces conditions, H. Bérard proposait à ses collègues de proclamer le duc d'Orléans roi des Français, et de le proclamer immédiatement. La proposition de M. Bérard fut portée au Conseil par M. Dupont (de l'Eure) : elle ne parut pas suffisamment monarchique à la partie doctrinaire du Cabinet. Des regards plus pénétrants que ceux de MM. Guizot et de Broglie y découvrirent un défaut plus grave : elle contenait un exposé de principes dont elle ne fixait pas l'application, et qui devaient être ultérieurement discutés. N'y avait-il pas là un danger sérieux pour une monarchie qui, au fond, ne voulait pas trop différer des autres monarchies ? Laisser dans le vague le pacte constitutionnel, c'était ouvrir carrière à des controverses sans fin, et introduire l'esprit révolutionnaire dans les commencements d'un règne. Ne valait-il pas mieux profiter de Tétourdissement public pour clore la révolution, et gagner à la course, en même temps que la couronne, tout ce qui pouvait servir à la consolider et à l'abriter? Voilà ce que le duc d'Orléans comprit, et il confia à MM. Guizot et de Broglie le soin de substituer un pacte définitif à une proposition indécise. Du reste, comme on se défiait de M. Bérard à cause de l'attitude énergique qu'il avait prise dans la révolution, et qu'on doutait de son obéissance, on l'écarta deux fois de suite du Conseil, où cependant on lui avait promis de l'appeler,
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pour qu'il pût discuter son travail. Déjà l'on n'acceptait plus que des dévoùments sans réserve. •
Aussi bien, les flatteurs accouraient en foule autour du trône nouveau . Chacun de vanter ses services de la veille, en y ajoutant la promesse des services du lendemain. II y eut pendant quelques jours, dans toutes les avenues du pouvoir, une fièvre d'avidité, un débordement de vanteries et de bassesses dont il serait difficile de donner une idée. Seuls, les hommes qui avaient payé de leur personne dans la révolution montraient une di^ité modeste. Douze ou quinze croix ayant été offertes à l'école polytechnique, les élèves, réunis dans un amphithéâtre, délibérèrent sur ce qu'il y avait à répondre à cette offre, et décidèrent à l'unanimité que les croix seraient refusées. Ils arrêtèrent aussi que ceux d'entr'eux qui auraient des habits bourgeois dépouilleraient l'uniforme, afin qu'on ne.les confondit pas avec les tralneurs de sabres et les gens de parade.
A mesure qu'on s'éloignait de la révolu* tion, Paris devenait un immense foyer d'intrigues. Les places étaient courues avec une ardeur dont rien n'arrêtait le cynisme. Les voitures publiques versaient à Paris, chaque jour et à chaque heure du jour, une foule de solliciteurs venus du fond des provinces pour se partager les premières faveurs. C'était partout une cohue hideuse. Toute l'écume de la société flottait à sa surface. Parmi ceux qui, sous la Restauration, avaient occupé les emplois, beaucoup crurent pouvoir sans honte les défendre contre les candidats arrivés par le coche. De tous côtés, les défections se négocièrent en présence des pétitions qui affluaient de tous côtés. On entendit alors nombre de royalistes crier anathème à M. de Polignac, et dénoncer violemment, pour se ménager la ressource d'une trahison, ce qu'ils appelaient la folie des ordonnances. Elles avaient paru moins folles à ce» royalistes indignés, le jour où on les publia. Un fait très remarquable, et que fit connaître le dépouillement de la correspondance au ministère de l'intérieur, c'est que presque tous
les préfets s'étaient prononcées pour les ordonnances. Un seul avait déclaré qu'il ne les mettrait pas à exécution : c'était M. de Lascours, préfet des Ardennes, qui donna sa démission sur-le-champ. M. Alban de Villeneuve, préfet du Nord, s'était soumis aux ordonnances, tout en témoignant son regret devoir la royauté engagée dans une telle voie. MM. Sers, préfet du Puy-de-Dôme, Rogniat, préfet de la Moselle, Lezay-Marnésia, préfet de Loir-et-Cher, n'avaient pas dissimulé les dangers qui pouvaient naître de la suspension de la Charte. Préfet depuis la création des préfectures, M. de Jessaint n'avait fait aucune observation. Les ministres de Charles X, on le voit, n'avaient pas «u tout à fait tort de compter sur l'appui des fonctionnaires publics et des membres influents du parti de la Cour. Mais aux yeux de quiconque ne s'était attaché aux anciens ministres que par intérêt, leur défaite fut leur premier crime !
La révolution qui venait de s'accomplir était l'œuvre de la France entière. Paris n'en avait été, à tout prendre, que le théâtre. Aussi s'était-elle propagée avec une extrême rapidité dans tous les départements. Partout le drapeau tricolore fut salué avec amour.
L'explosion fut électrique et unanime. « On se bat à Paris, » criait-on sur tous les points de la France, le jour qù les communications . de la capitale avec les provinces se trouvèrent coupées. C'était la conséquence naturelle de cette forte centralisation que l'Empire avait établie et dont la Restauration avait recueilli l'héritage.
Nous n'entrerons pas dans les détails des innombrables soulèvements partiels qui ne furent que le contre-coup de l'insurrection de Paris. Tous ces épisodes d'une grande épopée se ressemblent : ils présentent la même physionomie, ils renferment les mêmes enseignements. Seule, l'insurrection lyonnaise arrêtera quelques instants nos regards, parce que nous aurons plus tard à montrer la révolution de 1830 s*e prolongeant dans l'histoire de Lyon, ville infortunée que devait deux fois ébranler et ensanglanter là guerre civile.
De toutes les cités de France, aucune n'é-
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LOUIS BLANC
Uit, pesi^lre, mieux préparée qae Lyon à rénsterénergiqiienieiit aux ordonnances. En 1816 et 1817, elle avait été le foyer des conpirations orléanistes et bonapartistes. Les âmes y avaient gardé, en trait de fen« le souvenir des cmantés de la conr prévAlale, alors que la guillotine fonctionnait anx cris de vive Henri lY. De 1820 a 1823, la Charbonnme avait poussé à Lyon des racines profondes. La classe commerçante y était libérale ; et des instincts démocratiques, mêlés de bonapartisme. V dominaient dans la classe ouvrière, accrue d'un grand nomble de vieux soldats, que le licenciement de Tannée de la Loire avait rendus aux travaux de l'industrie. L'ovation décernée en 1829 à Lafavette. rêvenant d'Amérique, prouvait de quelle indignation le ministère Poliguac avait pénétré cette ville persévérante et brave. Sa résistance anx ordonnances pouvait donc être prévue à coup sûr. Et en effet, elle n'attendit pas. pour se soulever, la nouvelle de la victoire des Parisiens.
Ce fut le 29 que les journaux apportèrent à Lyon les ordonnances. Quelques heures après, tous les travaux étaient suspendus comme par enchantement; les citovens encombraient les places et les rues : des groupes désarmés, mais menaçants, faisaient en quelque sorte le siège des autorités civiles et militaires, sans qu'un régiment de cavalerie, chargé de les refouler, put parvenir à les dissiper d'une manière définitive. Une assemblée nombreuse se réunit aux Broteaux, sous l'influence de quelques anciens membres de Vente. Hais là, conmie à Paris, les premiers chefs se montrèrent an-dessous de leur rôle et des circonstances. Se couvrant, dans leur révolte, de la protection des formes légales, ils invoquaient la Charte, protestaient de leur respect pour les Bourbons trompés, parlaient d*une pétition collective, et de s'entendre avec l'autorité pour le rétablissement de la garde nationale urbaine sur les anciens cadres. Dans ce but, une commission fut nommée, ou, plutôt, se nomma elle-même. Les principaux membres de cette commission étaient MM. Momand, Duplan, aujourd'hui
conseiller à la coor de cassation^ et PmneDe, qui. plus tard, devait être maire de Lyon.
Ces dioses se passaient le .10. Mais le parti de la résistance comptait beaucoup d'hommes énergiques qu*irritait l'attitude incertaine et molle de la commission. Ils convinrent donc de se rassembler en armes, le lend<»nain 31 juillet, sur le quai de Retx, à quelques pasde rflAtel*de- Ville, et de se nommer des chefs sur le terrain. A six heures, les premiers hommes armés parurent anx applaudissements de la multitude.
La nouvelle d'une bataille livrée dans les mes de Paris circulait déjà confusément au milieu des groupes. Les diligences n'étaient point arrivées la veille. Le préfet et le général gardaient sur les communications que leur pouvait apporter le télégraphe, le plus morne silence. A huit heures, M. Horin, rédacteur en chef du libéral de Lyon, accourut au quai de Retz. D avait refusé de se soumettre, ses presses avaient été saisies, et il venait demander secours aux insurgés. Quelques hommes armés furent mis à sa disposition, et il fit paraître sa feuille, qui contenait une prostestation vigoureuse contre les ordonnances.
Cependant, le nombre des citoyens prêts à combattre grossissait à chaque instant. Par malheur, les armes étaient rares. Des mar-» chauds regrattiers vendirent à des prix fabuleux des fusils rouilles, de vieux sabres sans fourreau. Le commandement des insurgés fut déféré au capitaine Zindel. honmie de résolution et ardent patriote. D'autres officiers furent élus par acclamation. La foule épaisse et menaçante se tenait éridemmentaux ordres de l'insurrection.
MM. Debrosses et Paultre de Lamotte, le premier préfet, le second commandant de la division militaire, étaient dans une situation dont chaque minute augmentait les périls. Les nouvelles de Paris étaient sombres, la fidélité des troupes, douteuse^ et on savait que plusieurs bourgeois influents étaient liés d'opinion et d'amitié avec des officiers du 10* et du i7* de ligne qui, joints à un régi-
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ment de chasseurs et à quelque artillerie, composaient ta garnison.
Dans ces circonstances critiques, M. Debrosses déploya un courage qui contrastait singulièrement avec la&ayeur dont les royalistes lyonnais semblaient saisis. Une proclamation qui sommait les insurgés de se dissoudre, sous peine d'être passés par les armes, fut affichée sur les murs de Lyon. Par une .faiblesse étrange, la commission élue la veille, appuya cette démarche audacieuse, promettant d'intervenir auprès du pouvoii' pour obtenir une organisation régulière de la garde nationale.
Ces'deuz proclamations furent accueillies avec un égal dédain; et un membre de'Jfi commission, H. Thomas Tîssot, étant venu engager les pelotons stationnés sur le quai de Retz à se dissiper, il fut repoussé avec colère.
Les autorités s'étaient concentrés à l'HOtelde-Ville avec la garnison. L'arsenal et la préfecture étaient soigneusement gardés.
Des ordres, dont quelques-uns furent interceptés, pressaient vivement les garnisons de Clermont,' du Puy, de Montbrison et de Vienne, d'arriver à Lyon à marches forcées. Un coup de fusil partit : on crut la lutte commencée. Alors, le lieutenant de M. Zindel, H. Prévost, se présente seul sur le perron de l'Hûtel-de-Ville, pénètre dans les appartements et somme les autorités à con ' fier à un nombre égal de gardes nationaux et de soldats le poste, de l'Hûtel-de-Vilie. On refuse, on exige des concessions. Prévost lire aussitôt sa montre, et la déposant sur la table du Conseil : « Vous nîavez, dit-il, que « cinq minutes pour accepter ce que je vous « propose. Si, ce temps expiré, je ne suis pas « de retour auprès de mes camarades, ils « ont ordre d'attaquer. «
Il disait vrai : les préparatifs de l'attaque se faisaient partout; le régiment de chasseurs, qui se portait sur l'Hfttel-de-Ville, ne pouvait percer les rangs serrés du peuple ; déjà les pavés étaient arrachés, déjà les voitures servaient de barricades ; la ligne avait chargé ses armes. Le traité que Prévost pro-
posait fut repoussé par le préfet; mais le général et les conseillers municipaux l'acceptèrent. Les gardes nationaux furent en conséquence introduits k l'Hdtel-de-Ville, où on laissa un poste de soldats. Les bataillons regagnèrent leurs casernes, pendant que la foule criait vive la Charte ! à bas les Bourbons! acclamations auxquelles d'anciens soi-
Bernnl (A. S. L.) - i:S!-lf6y
dats mêlèrent le cri accoutumé de vive l'Empereur! L'arsenal fut rendu, les télégraphes furent occupés, la garde nationale s'organisa dans tous les quartiers. La cocarde tricolore' fut portée en face des soldats portant encore la cocarde blanche. C'était une victoire complète; celle de Paria ne fut connue que le lendemain.
Il y avait cela de remarquable dans la résistance lyonnaise que, bien qu'elle n'eût pas été déterminée par les événements de Paris, elle fut impétueuse, irrésistible ; et on triompha ici sans coup férir, par le seul effet de l'attitude imposante du peuple. La résistance ne fut ni moins prompte, ni moins vive dans un grand nombre de villes. 11 y eut un combat à Nantes ; Rouen et le Havre en-