LETTRE DES DÉFENSEURS AUX ACCUSÉS
tiens ne manqueraient pas aux prévenus^ les plus zélés d'entre les défenseurs résolurent de se lier à leur sort par un acte éclatant de fraternité/ Ils se réunirent donc, un jour, au nombre de vingt-cinq ou trente, dans la rue des Maçons-Sorbonne , et là on fit lecture d'une lettre qu'il s'agissait d'adresser publiquement aux accusés, et dont le rédacteur était M. Michel (de Bourges). La lettre est approuvée, les assistants y apposent leurs signatures, quelques-uns signent pour des amis absents dont ils ne doutent pas plus que d'eux-mêmes, et l'on décide la publication immédiate. M. Trélat, président de l'assemblée, n'était pas d'avis d'une précipitation qui imposait à tant de graves personnages le joug d'une solidarité sur laquelle ils n'avaient pas été appelés à se prononcer. Mais la décision prise était impérieuse : M. Trélat envoya la lettre aux journaux républicains, et, le lendemain, elle p;irut dans la Tribune et le Réformateur, avec les noms des défenseurs ' . Il y était dit ^ : « Persévérez, citoyens ; « montrez-vous, comme par le passé, calmes, fiers, éner- « giques; vous êtes les défenseurs du droit commun; ce « que vous voulez, la France le veut, toutes les opinions « généreuses le veulent; la France ne verra jamais des « juges où il n'y a pas de défenseurs. Sans doute, au « point où les choses en sont venues, la Cour des pairs « continuera à marcher dans les voies fatales où le pou- « voir l'entraîne, et après vous avoir mis dans l'impuis- « sance de vous défendre, elle aura le triste courage de « vous condamner. Vous accepterez avec une noble « résignation cette iniquité nouvelle ajoutée à tant d'au-
' Voii\aux Docuineuts liistoriqur-s, n" 15.
2 La Tribune portait 91 signatures, et le Réformateur 109.
« tre^ iniquités : l'infamie du juge fait la gloire de Tac- (c cusé. >)
Dénoncée, le 12 mai (1835), à la Chambre des pairs par M. de Montebello, cette provocation soudaine la jeta dans le plus grand trouble. Elle se forme en comité secret. Traduira- t-on les signataires à la barre de rassemblée? Mais quoi! c'est un procès enté sur un procès déjà plein d'embarras et de périls! C'est une lutte nouvelle à affronter ! Que la pairie s'élève au-dessus de son ressentiment : sa dignité l'exige, la prudence le lui conseille! Si les défenseurs des accusés deviennent eux-mêmes des accusés, ne faudra-t-il pas se résigner à entendre jusqu'au bout cet exposé des doctrines républicaines qu'on avait voulu empôclier? Et si les défenseurs prennent des défenseurs, et qu'il plaise à ceux-ci de se faire mettre en cause à leur tour, quel spectacle à la fois odieux et bouffon donné au monde ! Après avoir entassé incidents sur incidents, interrogatoires sur interrogatoires, plaidoyers sur plaidoyers, arrêts sur arrêts, la pairie ne succombera-t-elle pas, haletante, éperdue? En viendra-t-on à faire juger une moitié de la nation par l'autre moitié? Arrivera-t-on, de procès en procès, jusqu'à la guerre civile? Voilà ce que disent les moins téméraires: MM. Gauthier, Barbé-Marbois, Dubouchage, Bérenger, Villemain, Tripier, Rœderer. Mais ils sont combattus par MM. Cousin, de Montébello, Lallemand. C'en est fait : chez la i)lupart, la passion parle plus haut que la sagesse, et c'est la passion qui va décider de tout. M. d'Argout prend alors la parole : « La question « est épineuse, dit-il, et ce n'est pas trop de la nuit pour « y réfléchir. » Là-dessus, on ajourne le vote, et on se sépare.
MM. DE COHMENIN ET AUDRV DE PUYRWEAU. 385
Au bas de la lettre on lisait les noms de MM. de Cornienin et Audiy de Fuyraveau, députés *. C'était une complication de plus. Car, en forçant deux députés à comparaître à sa barre, la pairie courait risque d'offenser la Chambre élective, et d'éprouver un refus qui aurait donné naissance à un déplorable conflit. Eh bien, cela même précipita la décision. Les meneurs du procès pensèrent que, MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau appartenant à la minorité de la Chambre élective, la majorité n'hésiterait pas, ou à leur imposer l'humiliation d'un désaveu, ou à les sacrifier ; que dans le sein de cette majorité, asservie aux ministres, la haine de la république l'emporterait sur l'esprit de corps; qu'en un mot, la Cham- »bre des députés ne refuserait pas de livrer deux de 'ses membres aux rancunes d'une assemblée rivale, ce qui constaterait l'union des trois Pouvoirs, donnerait à la pairie, au milieu d'une telle tempête, la force morale dont elle avait besoin, et contribuerait à ranimer son courage expirant. Il fut donc convenu :
1' Que la pairie manderait à sa barre les gérants de la Tribune et du Réformateur et les signataires de la lettre, y compris MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau; •2" que la résolution serait transmise par un message à la Chambre des députés, afin d'autorisation de poursuite. Et tels furent, en efi'et, les résultats du vote émis par les pairs réunis en comité secret , le 13 mai (1835\
La Chambre des députés en fut aussitôt informée par un message. Le surlendemain, elle se rassemblait dans ses bureaux, et, à la suite d'une discussion animée, elle
' Le nom <le M. Garnier-Pagès, par un hasard singulier, ('tant lomhé en paie à l'imprimerie, ne figurait pas au bas de la lettre publiée.
nommait, pour examiner la demande en autorisation concernant deux de ses membres, une commission composée de MM. François Delessert, Sapey, Bessières, Sauzet, de Kémusat, Jacqueminot, Augustin Giraud, Parant, Salvandy.
M. de Cormenin et M. Audry de Puyraveau ayant été appelés à s'expliquer, devant la commission, sur leur participation à la lettre, le premier déclara qu'il n'avait ni signé ni autorisé la signature de son nom; le second refusa de répondre d'une manière catégorique, ne reconnaissant pas à la Chambre élective, dont il faisait partie, le droit d'autoriser sa comparution à la barre de la pairie. La commission se trouvait de la sorte amenée à séparer deux causes qui avaient paru indissolublement liées. Elle opina donc à accorder l'autorisation de poursuites contre M. Audry de Puyraveau et à la refuser contre M. de Cormenin; double conclusion que M. Sauzet reçut mission de motiver dans un rapport où il sut marier aux inspirations de la colère tout ce que peut fournir de sopliïsmes une analyse étroite et subtile de textes mal compris.
Pas plus que M. de Cormenin, M. Audry de Puyraveau n'avait signé. Et pourtant, Pattitude de l'un avait différé de celle de l'autre. Ce fut, dans l'intérieur du parti républicain, le sujet de commentaires où Pemportement domina. On n'eut que des éloges pour la condidte de M. Audry de Puyraveau, et l'on reprocha, au contraire, à M. de Cormenin d'avoir manqué d'énergie. On aurait pu lui reprocher avec plus de justice d'avoir commis une faute politique. Car, de tous les genres de courage, le plus réel et le plus rare est celui qu'on déploie contre son propre parti.