M. DE CORMENIN
Au reste^ à en juger ])ar les apparences, à contempler cet homme au visage empreint d'une réserve légèrement ironique, aux allures pleines, de modestie, au geste lent, à la démarche fatiguée, au sourire pensif et doux, qui n'eût été tenté de croire à M. de Cormenin plus de circonspection que d'audace? Dans sa conversation, d'un charme inexprimable, mais tissue de phrases inachevées, il hésitait sans cesse, et la présence d'une assemblée donnait quelque chose d'effrayé à son regard, dont une douceur pénétrante noyait à demi l'étincelle. Nous l'avons vu à la tribune : ses mains tremblaient sur le marbre, sa voix s'éteignait dans l'espace en phrases indécises, et chaque mouvement de son corps trahissait son trouble. Qu'on juge de ce que devait être son attitude au milieu d'agitations sans exemple. Aussi, s'était-il confîné d'abord dans des études paisibles, auxquelles il dut de devenir le créateur de la science administrative, le flambeau du Conseil d'Etat. Et tout semblait révéler en lui l'homme né pour vivre dans le silence du cabinet, tout, jusqu'à ses habitudes et ses scrupules littéraires. Jamais, en eflet, écrivain ne peigna sa phrase avec plus de complaisance, et son style était d'une admirable coquetterie ; mais il se trouva que dans cet homme si dépourvu d'assurance, dans cet orateur sans aplomb, dans ce logicien solitaire, dans ce légiste, dans ce littérateur si soigneux de ses œuvres, la nature avait mis un pamphlétaire, un pamphlétaire aussi violent que Juvénal et aussi âpre que Milton. Qu'il y ait dans les monarchies un penchant funeste à absorber la fortune publique, c'est là leur moindre tort : elles abaissent les caractères, et voilà ce dont il convient, ayant tout, de leur faire un crime; 3ar il
ne suffit pas d'inspirer aux nations des haines fortes et même légitimes, il fîiut aussi leur inspirer des haines élevées et ennoblir leurs passions en les excitant. M. de Corraenin s'y appliqua quelquefois dans ses pamphlets, mais pas assez souvent peut-être. Car c'était surtout à la cupidité de la Cour qu'il avait coutume de s'attaquer, trop sûr que, dans un siècle corrompu, les questions d'argent ont une importance décisive. Alors il donnait la vie aux chiffres, l'éloquence aux calculs, grave et impétueux, amer et entraînant tour à tour. Et tantôt il accablait ses adversaires de sa logique, tantôt il les perçait de ses railleries, flèches inévitables. Habile à souffler sur les colères du moment, M. de Cormenin n'avait pas tardé à se donner pour ennemis tous les ennemis du peuple : ce fut sa gloire. Du reste, c'était seulement comme pamphlétaire qu'il était terrible. En quittant la plume, il devenait le plus doux et même le plus timide des hommes.
Dans l'occasion dont il s'agit, cependant, il déploya une hardiesse inattendue. Voulant prouver par l'âpreté de son langage que, s'il avait nié l'authenticité de la signature qu'on lui attribuait, c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité, il parut le 22 mai (1835) à la tribune, et ouvrit les débats par un discours plein de force et de logique :
« Ce n'est pas ici. Messieurs, l'une de nos querelles « intérieures entre l'Opposition et la majorité : c'est une « question de gouvernement représentatif, de constitution, « de prérogative à prérogative, de Cliambre à Chambre. « Le député s'efiace ici devant la législature, le membre « devant le corps, et ma personne disparaît dans la gran- K ileiir de la cause.