LES DEFENSEURS DES ACCUSES D AVRIL
devant la Chambre des pairs. Leur position était si peu définie et trahissait une dérogation si flagrante alix formes ordinaires de la justice, que le président ne sut ou n'osa les désigner que sous le nom d'appelés, mot nouveau dans la langue judiciaire et créé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord à démontrer que c'était comme Chambre des pairs et non comme Cour des pairs, comme branche du Pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 182'2 le droit de venger ses propres injures. La pairie était donc incompétente, puisque Tofiense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la Cour des pairs. Cette thèse, M. Michel (de Bourges) la développa de la manière la plus brillante; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique; mais que sert de raisonner contre la force? La pairie, qui s'était reconnue compétente à l'égard des accusés, se reconnut compétente à l'égard des défenseurs. Ivlle ne s'en tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par la voie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe; et c'était la première fois qu'on allait sommer les accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que M. Armand Carrel releva dans un langage aussi noble qu'énergique. Mais, encore un coup, la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueuses, et, jusqu'au bout, la statue de la Justice devait rester voilée.
Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire : « Avez-vous signé la lettre? IVavez-vous publiée? En >( avez-vous autorisé la publication? » Suivant la décision
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prise;, tous les appelés répondirent, Tun après Faiitre, par la négative. Quelques-uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée. « Je suis indigné, « s'écria M. Reynaud, de Tinjure qui nous a été faite à tous « par cette Chambre. En nous empêchant de remplir « notre ministère de défenseurs, et en nous consignant « à la porte des prisons, la Cour a violé notre droit. « Nous sommes les premiers offensés. Les sentiments de « cette lettre sont les miens. Si je déclare n'avoir pas <i signé, c'est uniquement pour rendre hommage à la vé- « rite et non pour faire amende honorable. « Interrogé, M. Raspail répondit : « Je vous donnerai la lettre et non « Fesprit, je vous donnerai deux fois trois lettres : Non, « non! » M. Flocon opposa spirituellement la conduite de la Chambre des pairs, qui ne refusait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la Cour des pairs, qui avait refusé des défenseurs aux accusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui , Franque, Antony Thouret, Frédéric Degeorge, Bergeron, Gazard, Armand Barbes, Grouvelle, Voyer-d'Argenson, Laurent, Gervais (de Caen), Ferdinand François, Rittiez, Demay, Dornez, ou refusèrent de répondre catégoriquement, ou firent .suivre leurs réponses de réserves dédaigneuses et intrépides. L'assemblée commençait à être fortement remuée, lorsque vint le tour de M. de Lamennais. Car il était là, perdu dans la foule des vaincus, cet homme dont le nom remplissait l'Europe, ce prêtre puissant qui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et l'aifranchissement du genre humain. Quand on l'interrogea, tous les regarnis se fixèrent sur l'homme illustre, avec un profond senti-
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ment de curiosité et de respect. Lui, le front pâle, la tôte un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n'était qu'un souffle, mais qui fit tress lillir les juges : « Ce qui se passe en ce moment, Mes- « sieurs, contient de graves enseignements, qui ne doi- « vent être perdus ni pour la France ni pour TEurope. « Ils ne le seront pas! Pour ma part, j'en prends Tenga- « gement, Messieurs les pairs ! »
L'interrogatoire terminé, la Chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livrés à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de MM. Jules Bernard et David de Thiais ; M. Germain Sarrut, celle de la Trihune\ et M. Raspail, celle du Réformateur. Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, étonna la Chambre par la verve pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. M. Gervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien, des passions contenues, et ce quelque chose d'exquis que donne l'habitude du monde élégant. M. Gervais (de Caen) se plut à engager avec M. Pasquier, sur la question des formes violées, une lutte dans laquelle M. Pasquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques fermes et précises d'un adversaire qui, connaissant mieux que lui les lois et les formalités, se jouait impitoyablement de son embarras, M. Pasqui'^r
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perdit contenance et ne put que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le châtiment !
Mais un moment redoutable approchait pour la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus haut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté, le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort; et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner :
(( Il fallait, dit-il, il fjillait, Messieurs, que nous nous « vissions en face, et nous y sommes.
« Messieurs, nos inimitiés ne datent pas d'hier. En 1814, « je maudis avec beaucoup d'autres le pouvoir qui vous « appelait, vous ou vos prédécesseurs, à son aide pour ena chaîner la liberté. En 1815, je pris les armes pour m'op- « poser au retour de votre gracieux maître. En 1830, j'ai « fait mon devoir comme beaucoup d'autres heureusece ment; et huit jours après la révolution, je reprenais (( encore mon fusil, moi qui n'ai pas l'habitude de prendre <c un instrument de guerre, et je me rendais au poste que « le général Lafayette nous avait assigné, sincèrement ou « non, pour marcher contre vous personnellement, mes- « sieurs les pairs.
(f C'est en présence de mes amis et de moi que fut reçu « l'un de vous, quand il apporta la révocation des or- « donnances à l'Hôtel de Ville; et peut-être eûmes-nous « quelque influence sur le peu de succès de son ambas- « sade. Il comparaissait alors devant nous, il pleurait; « c'est nous aujourd'hui qui comparaissons devant vous, « mais sans pleurer, sans fléchir le genou. Nous avions
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« vuincii vos rois^ et il ne vous restait rien. Vous, vous « ii'iivez pas vaincu le peuple ; et, que vous nous considé- « liez ou non comme ses otages; notre situation personnelle « nous occupe fort peu, soyez-en sûrs
« Qui donc se refuserait à voir dans ce qui se passe les « éclatantes prédictions de ce qui se prépare ? Une av^eugle « fureur égare tous les pouvoirs. Il n'y a plus de législa- « teurs, il n'y a plus de juges, mais partout des ennemis « qui se vengent. Après la révolution la plus magnanime, « et quand les mœurs deviennent plus douces d'heure en « heure, on n'hésite pas à demander 163 têtes. Et qu'on « ne s'y trompe pas : vainement essaierait-on de tou- (( chantes homélies après cette réquisition sanguinaire. « Personne n'a oublié que l'échafaud a été dressé depuis « 1830 pour les condamnés Lepage et Cuny, et que c'est le « peuple qui l'a renversé.
« Il y a cinq ans, M. -Persil réclamait la tête du noble a prince de Polignac, pour le compte de la révolution. Auc( jourd'hui l'un de ses subdélégués demande les têtes de « ceux dont il devait écrire Thistoire par décisioji du gou- « vernement révolutionnaire de 1830,
« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa vie à « développer les sentiments républicains dans Tâme des « jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en faite sant l'éloge de Brutus. Ne sent-il donc pas qu'il a une « part de responsabilité dans nos actes ?(,)ui lui dit que M nous serions tous ici sans son éloquence républicaine? t( J'ai là, devant moi, d'anciens complices de Charbonu nerie. Je tiens à la main le serment de l'un d'eux, ser- ^1 ment à la république. Et ils vont me condamner pour
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« être resté fidèle an mien. . .
« Si j'avais à parler à ^lessieurs de la Cour^ je leur di- « rais : Courage ! Il plane ici des souvenirs bien propres à « vous réchauffer le cœur. Songez que nous ne sommes « qu'à deux cents pas de l'Observatoire. Mais songez bien « aussi, dirais-je encore, que tout vient en aide à notre « cause; elle a toujours marché d'autant plus vite qu'elle a « rencontré plus d'obstacles.
« Que les prisons s'ouvrent pour renfermer tout ce qui « conserve un cœur libre. Celui qui a mis le drapeau tri- « colore sur le palais de votre vieux roi \ et ceux qui l'ont « chassé de France, vous sont livrés pour le compte de « votre roi nouveau.
« Votre huissier a touché de sa verge noire le courageux « député qui le premier a ouvert sa porte à la révolution c( (^I. Audry de Fuyraveau). Tout est là.
« C'est la révolution en lutte av.ec la contre-révolution, « c'est le passé aux prises avec l'avenir, avec le présent, « l'égoïsme avec la fraternité, la tyrannie avec la liberté. « La tyrannie a pour elle des baïonnettes, des prisons et « les collets brodés de MM. les pairs. La liberté a Dieu pour « elle, c'est-à-dire cette force qui pousse le monde, qui <' éclaire la raison de l'homme et ne lui permet pas de recuit 1er. Il faudra voir à qui restera la victoire, non demain, « non après-demain... que nous importe? non pour nous : « que nous importe encore? C'est l'espèce humaine qui « nous occupe. Mais tout nous dit que le jour de la délits vrance ne se fera pas longtemps attendre.
. ' yi. Guiuan!.
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« Il faudra voir à qui restera la victoire, et si en défini- « tive le démenti sera donné à Dieu.
« Messieurs les pairs^ je ne me suis pas défendu. Vous « êtes mes ennemis politiques, vous n'êtes pas mes juges. « — Il faut que le juge et l'accusé se comprennent. Il faut « que leurs âmes se rapprochent. Ici cela n'est pas pos- « sible. Nous ne sentons pas de même, nous ne parlons pas M la môme langue. Le pays, Tliumanité, ses lois, ses beu soins, le devoir, la religion, les sciences, les arts, Fin- « dustrie, rien de ce qui constitue une société... le ciel et « la terre, rien ne nous apparaît avec les mêmes carac- « tères. Il y a un monde entre nous.
« Condamnez-moi, mais vous ne me jugerez pas, car « vous ne pouvez me comprendre. »
Une agitation inexprimable succède à ce discours, si éloquent dans sa simplicité et si fier. Puis, M, Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. Il commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt, d'un mouvement impétueux, il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait qu'un joueur de iliite modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée. M. ^lichel (de Bourges), cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. ïrélat; il se défendit, ce que M. Trélat n'avait pas daigné taire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout à fait exemptes de ménagements. Tout en maintenant la pensée de la lettre, il parut disposé à faire bon marclié des formes, et il reconnut qu'à en juger parce qu'il voyait
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depuis trois jours, lesimirs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible. « Vous ne pouvez juger, dit-il, « les accusés sans les entendre ; et si vous les jugiez en leur « absence, écoutez ce qui se passerait. Avant qu'il fût dix « ans, le jardin du Luxembourg serait agrandi de tout « l'espace occupé par votre palais, et sur les ruines de « votre salle de justice, le peuple planterait un poteau où « se liraient ces paroles : L'infa:mie du juge fait la « GLOIRE DE l'accusé. » En terminant il ajouta : « Si « l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la disposition a du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des (c accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma pro- (( fession. Quant à la prison, je me rappelle le mot de cet « autre républicain qui sut mourir à Utique : « J'aime mieux « être en prison que de siéger ici à côté de toi, César. »
Après la plaidoirie de i\I. Michel (de Bourges), la Chambre des pairs se forma en comité secret, et, se déclarant offensée, elle condamna M. Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 10,000 francs d'amende; j\LM. ^lichel (de Bourges), Bichat, gérant de la Tribune, et Jaffrenou, gérant du Réformateur, à un mois d'emprisonnement et à 10,000 francs d'amende; M. Reynaud à un mois d'emprisonnement et à 500 francs d'amende; enfin, 3DI. Gervais (de Caen), Jules Bernard, David de Thiais, Audry de Puyraveau, à un mois d'emprisonnement et à '200 francs d'amende. En éludant la solidarité de la lettre, le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt une lutte qu'on pouvait rendre formidable; il s'était rapetissé à plaisir; il s'était manqué à lui-môme.
Aussi la pairie rentra-t-elle dans le procès principal avec