‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 121 sur 147 · POLITIQUE DE M. THIERS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE M. THIERS

jugé la France assez forte pour se relever de cette humiliation profonde qui avait duré quinze ans, assez forte pour se montrer à TEurope debout et armée, il ne l'avait pas non plus jugée si faible qu'elle dût se traîner servilement à la suite de toutes les chancelleries de l'Europe. Il pensait que, sans aller jusqu'à la menace, sans affronter la guerre, sans aspirer aux avantages d'un remaniement européen, nous pouvions, par une attitude ferme et une modeste ambition, nous créer dans la diplomatie une position digne de respect. Remarquant que, dans tous les pays où l'intérêt de la maison de Bourbon avait autrefois figuré, le cours des événements avait fini par faire naître un intérêt révolutionnaire ; remarquant que, partout, et notamment en Espagne, en Italie, en Belgique, le mouvement révolutionnaire semblait résulter du passage de l'influence française, et était, en tous cas, de nature à la continuer, M. Thiers pensait qu'en servant Tintérêt de la révolution en Belgique, en Italie, en Espagne, nous ne nous écarterions par des traditions de notre vieille politique, puisque l'intérêt de la révolution n'était, tout autour de nous, que l'ancien intérêt de la maison de Bourbon transformé. Dans cet ordre d'idées, Tappui naturel de la France, suivant M. Thiers, c'était l'Angleterre. Aussi l'alliance anglaise faisait-elle le fond de sa politique.

Ainsi, s'unir diplomatiquement au Cabinet de Saint- James, et, avec son secours, maintenir la ligne de démarcation tracée entre la Hollande et la Belgique parles journées de septembre, empêcher l'Autriche de comprimer tyranniquement les agitations de lltalie, et tendre la main à la révolution espagnole représentée par Christine, tel était le résumé de la politique de M. Thiers.

Ces vues manquaient de justesse en plus d'un point ; car il est évident, par exemple, qu'en Belgique, Falliance de la France et de l'Angleterre ne pouvait être basée sur aucune communauté d'intérêts. Ces vues manquaient aussi de grandeur : car, même après les prodiges de cette double épopée, la Révolution et l'Empire, la France étant beaucoup moindre en 1830 qu'elle ne l'était au milieu du dixhuitième siècle, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, se trouvaient avoir pris, depuis cette époque, des accroissements considérables, c'était resserrer dans des bornes bien étroites l'ambition de la France que de la confiner en d'obscures menées diplomatiques ayant pour but l'indépendance de la Belgique déclarée neutre, le triomphe de Christine à Madrid, et, pour les Italiens, la faculté de se mouvoir sans être aussitôt foulés aux pieds par TAutriche.

Quoi qu'il en soit, cette politique, toute réservée qu'elle était, ne paraissait au roi qu'une politique d'aventurier. Il la jugeait audacieuse, parce qu'elle n'était pas tout à fait inerte, et il craignait qu'elle ne nous conduisit aux abîmes, parce qu'elle ne nous conduisait pas au néant.

Aussi la demande d'intervention fit-elle éclater entre Louis-Philippe et M. Thiers les plus orageuses dissidences.

Le roi était doué, comme homme, d'une séduction de manières incomparable ; dans les rapports de la vie privée, il charmait ses ministres par un esprit facile, une bonhomie sans effort, une causerie familière, et le plus gracieux oirt>li des droits que donne la majesté royale ; mais, dans les affaires importantes, rien de plus absolu que son vouloir. Cette politique, toute composée de mé-

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nagements, qu'il avait embrassée, il la soutenait impérieusement. Avec l'ardeur que Napoléon mettait à chercher hi gloire, les intimes de Lotiis-Philippe assurent qu'il l'évitait. M.Thiers disait de lui, fort spirituellement, quî7 était h gravure en creux, et que Napoléon était la gravure en relief.

M. Thiers eut donc à soutenir des combats acharnés; mais comme, dans le cas particulier dont il s'agissait, la raison, môme au point de vue de la dynastie d'Orléans, était évidemment de son côté, il déploya beaucoup de fermeté et de persévérance.

Les considérations qu'il faisait valoir avaient quelque chose de décisif. Louis-Philippe n'était-il pas poussé par un intérêt manifeste à exclure du trône d'Espagne ce don Carlos dont les prétentions étaient liées si intimement à celles de Henri Y? Et si, de la question dynastique on passait à la question française, comment mettre en doute l'énorme avantage qu'il y aurait pour la France à consolider son influence en Espagne? Est-ce que telle n'avait pas été la politique de Louis XIV, continuée par C3lle de Napoléon? La France, perpétuellement exposée aux attaques du Nord, pouvait-elle, sans courir risque de la vie, laisser au ]\Iidi une Puissance dont l'alliance lut incertaine et Famitiédouteuse? Ce qui faisait la principale force de la Russie, n'était-ce pas précisément sa position, qui lui permettait d'aller en avant sans être obligée de regarder derrière elle? Par où Napoléon avait-il péri? Par la nécessité funeste qui retenait en Espagne les troupes de Suchet, tandis que la coalition envahissait la Champagne.

Ces raisons n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit du roi. Plus d'une fois il parut cbi'anlé; nuiis il ne tar-

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dait pas à revenir à son système favori, l'inaction. Le souvenir des malheurs qui avaient assailli les Français en Espagne, sous Napoléon, paraissait le préoccuper vivement. L'expédition que demandait M. Thiers réussirait- elle? Nos troupes n'allaient-elles pas trouver, au delà des Pyrénées, tous les dangers de cette guerre de partisans qui avait Mt pâlir l'étoile du plus grand capitaine des temps modernes? Voilà ce que le roi opposait à son ministre, et il n'écoutait qu'avec une froide incrédulité tout ce que celui-ci disait de rimpossibilité où serait don Carlos de se maintenir entre une invasion française et les troupes de Christine. L'Espagne n'est plus qu'une Vendée épuisée, répétait sans cesse M. Thiers; il ne lui est pas plus donné de recommencer les prodiges de cette résistance qui étonna Napoléon, qu'il n'a été donné à la Vendée de se réveiller à la voix de la duchesse de Berri, et de se montrer telle que l'avaient faite Cathelineau, Bonchamps, Larochejaquelein et Lescure. Et, à l'appui de son opinion, M. Thiers citait celle de M. de Kayneval, ambassadeur de France à Madrid, "qui, dans toutes ses dépêches, insistait vivement pour l'intervention, et déclarait le gouvernement de Christine perdu, si Forage qui grondait autour d'elle n'était détourné par une démarche dont il affirmait l'importance décisive, en même temps qu'il en niait le péril.

Mais le roi n'entendait pas jouer son repos et la paix sur les hasards d'une semblable appréciation. Peut-être aussi y avait-il un motif secret à l'opiniâtreté de sa résistance. On a cru que don Carlos lui avait fait mystérieusement donner l'assurance que, s'il consentait à rester neutre, lui, don Carlos, s'engageait à ne prêter aucun appui à la cause de Henri V.

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Quoi qu'il eu soit de cette conjecture, M. Thiers se vit bientôt réduit à la nécessité de rompre ouvertement avec Louis-Philippe. Pour triompliei'' de la volonté du monarque, il avait essayé de toutes les raisons; après celles qui se puisaient dans de graves intérêts politiques, il avait invoqué celles qui se rattachaient à des idées d'honneur; il avait rappelé que l'intervention, après tout, n'était que Taccomplissement d'une promesse sacrée, que l'inévitable exécution du traité de la Quadruple-Alliance, qu'une conséquence forcée de Tamitié politique qui nous unissait aux Anglais... Yains efforts! Il fallait céder : il parla d'offrir sa démission.

Restait à savoir quelle serait, après un tel éclat, l'attitude des autres membres du Cabinet. Sondé par M. Mignet, M. de Broglie répondit que son opinion sur la nécessité d'intervenir en Espagne n'était point parfaitement fixée ; qu'il y voyait autant d'inconvénients que d'avantages; mais, — ce furent ses propres expressions, — mais que c'était au plus convaincu à l'emporter, et que, par conséquent, il suivrait M. Thiers. Pour ce qui est de M. Guizot, il apportait dans la solution du problème plus que de l'indécision : de l'indifférence. « On peut prendre, dit-il, l'un « ou l'autre parti. » Et, en cela, ]\I. Guizot ne sortait pas de son caractère. Car, passionné pour la possession du pouvoir, M. Guizot envisageait froidement les idées que le pouvoir sert à réaliser. Ce qu'il aimait dans les affaires, c'était le commandement, à la différence de AL Thiers, qui, dans les affaires, n'aimait que l'action.

Le Conseil s'étant rassemblé pour une décision définitive, la dissolution du Cabinet semblait imminente, lorsque M. de Broglie fit observer qu'aux termes mêmes du traité

de la Quadruple -Alliance, lu France n'était engagée à intervenir qu'après s'être entendue sur ce point avec les Puissances alliées. Il fallait donc^ suivant M. de Broglie, consulter TAngleterre, et attendre son avis.

M.Thiers ne pouvait combattre cette opinion, puisqu'elle s'appuyait réellement sur le texte du traité; mais il sentit bien que, dès ce moment, la cause soutenue par lui était perdue. Le Cabinet de Saint- James, en eifet, était représenté, à Madrid, par Georges Villiers, depuis lord Clarendon, homme asservi à des habitudes d'élégance frivole, et mêlant volontiers la vie des salons à celle des affaires. Une rivalité qui n'avait rien de politique étant survenue entre Georges Villiers et M. de Toréno, membre du Cabinet de Madrid, l'ambassadeur anglais s'était détaché, presqu'à son insu, comme il arrive en pareille occurrence, du parti dont M. de Toréno était un des chel's, et les exaltés l'avaient entouré. Ses dépêches s'en ressentirent, et durent rendre naturellement plus réservés, à l'égard du ministère espagnol, les chefs du Cabinet de Saint- James, d'autant qu'il suivait avec jalousie les progrès de l'influence française à la Cour de Madrid. Cette disposition, jointe sans doute à la manière adroite dont la question d'intervention fut posée par les Tuileries, décida l'Angleterre à répondre négativement. C'est ce que Louis-Philippe avait espéré. M. Thiers était vaincu, et il ne lui restait pas même un prétexte pour oifrir de nouveau sa démission, que le roi, si elle avait été isolée, aurait acceptée avec joie.

On refusa donc à l'Espagne les secours qu'elle avait demandés; mais quand la nouvelle de ce refus parvint à ]\Iadrid, M. Martinez delà Rosa n'était plus ministre, et M. de Toréno le remplaçait dans la présidence du Conseil.

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