‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 19 sur 147 · LE MARIAGE REGRET DE LA DUCHESSE DE BERRI · texte numérisé non relu

LE MARIAGE REGRET DE LA DUCHESSE DE BERRI

emporté^ brutal^ dépourvu de tact, impatient du joug des procédés délicats et animé d'un zèle de subalterne dont il savait à peine relever Thumilité par son arrogance , sa franchise et ses airs fanfarons. L'arrivée d'un tel homme fut un coup de foudre pour la prisonnière. Elle devina sans peine ce qu'il était à travers les égards qu'il essaya sincèrement de s'imposer, et elle eut peur de lui.

Le commissaire de police Jolj avait été aussi envoyé à la citadelle.il fut logé dans l'enceinte, au-dessous de l'appartement occupé par la princesse. Plus tard, on découvrit, creusés dans le plafond de la chambre assignée à ce commissaire de police, deux sortes d'entonnoirs revêtus de plâtre et allant s'appuyer à une plaque de tôle fort mince, placée un peu en avant du salon dans lequel avaient coutume de se réunir la duchesse de Berri, M"' d'Hautefort et M. de Brissac. Etait-ce un procédé d'espionnage? Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne tarda pas à obtenir les renseignements les plus précis. Mais il fallait en pouvoir faire usage. Ce fut la prisonnière elle-même qui en fournit le moyen aux ministres. Le 22 février 1833, elle déposait entre les mains du général Bugeaud la déclaration suivante :

« Pressée par les circonstances et par les mesures or- (c données par le gouvernement, quoique j'eusse les mo- <( tifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je « crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de « déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour c< en Italie.

« Marie-Caroi.inr. w

Or, voici ce que la princesse écrivait à M. de Mesnard, au sujet de la déclaration qu'on vient de lire :

« Je crois que je vais mourir en vous disant ce qui suit; « mais il le faut : des vexations, l'ordre de me laisser seule « avec des espions, la certitude de ne sortir qu'au mois de « septembre, ont pu seuls me décider à la déclaration de « mon mariage secret * . »

Comment admettre, en effet, que la duchesse de Berri eût pris spontanément la résolution de signer un acte qui la dépouillait de son titre de régente et de sa dignité de mère ; un acte qui, rendu public, abaissait la cause de la légitimité, couvrait les royalistes de confusion, et donnait pour dénoûment à une guerre civile les témérités d'un amour secret? Marie-Caroline ne fit donc que céder, suivant les termes de sa déclaration, aux « mesures ordonnées par le gouvernement. » Au reste, la résignation était impossible à sa nature ardente, et elle n'avait pas l'âme assez forte pour se sacrifier à son parti en dominant son malheur. Peut-être n'aurait-on eu besoin que de faire luire à ses yeux l'espoir de la liberté! Toujours est-il qu'elle ne consulta, dans cette occasion, ni madame d'Hautéfort, ni M. de Brissac, comme si elle eût craint qu'on ne l'empêchât de courir à sa perte.

La déclaration était du 22. Le 26, la reine en put lire le texte dans le Moniteur. Ainsi, Marie-Caroline voyait sa vie intime livrée, sous le gouvernement de ceux de ses proches qu'elle avait le plus aimés ^, aux commentaires insultants

' Lettre citée dans la biographie des contemporains, par MM. Sarrut et Saint-Edme.

- Est-il besoin de rappeler ici ce mot, si connu, de la duchesse de Bern : « J'ai toujours aimé ces bons d'Orléans ! »

EFFET PRODUIT PAR l'aVEU DE LA DUCHESSE DE BERRI. 23

de la multitude. Ainsi, elle avait compté en vain sur cette solidarité d'honneur qui règne entre parents, même dans les conditions obscures, et qui, protégeant les familles, les sauve du scandale par le secret. ,

Mais cette révélation des faiblesses dime femme n'était pas seulement honteuse, elle était impolitique, car l'avantage momentané que les ministres pouvaient retirer de la déconsidération du parti légitimiste était loin de racheter le tort durable qu'ils faisaient au principe monarchique par Tavilissement d'une maison de rois.

Aussi bien, l'eifet trompa les prévisions du pouvoir. Aux yeux de tous les gens honnêtes, le scandale de la faute avouée fut comme couvert par celui de la publicité qu'on lui donnait. Les républicains ne s'élevèrent que contre l'atteinte portée par le Pouvoir à la sainteté des liens du sang, aussi généreux à l'égard de la princesse captive qu'ils venaient de se montrer terribles à son parti. Pour ce qui est des légitimistes, ils nièrent l'authenticité de la déclaration, et prétendirent que la duchesse de Berri venait d'être indignement calomniée à la face de l'Europe.

Les ministres durent comprendre alors à quelles nécessités misérables ils s'étaient eux-mêmes condamnés. Accusés de fraude et d'imposture, il ne leur restait, pour se disculper, qu'à prouver par acte authentique la grossesse de la duchesse de Berri. Et comment l'obtenir, cette preuve, sans descendre à tout ce que la persécution peut présenter de plus tyrannique et de plus vil ? Il leur était loisible, il est vrai, de laisser la prisonnière accoucher à Blaye ; ils auraient pris les mesures convenables pour que Taecouchement fût bien constaté, et c'était un moyen de fermer la bouche aux incrédules et à ceux qui affectaient delêtre.

Mais que de chances à courir en prenant ce parti ! Sans parler de ce qu il y avuit d'ignoble à entourer d'espions une femme captive^, et à faire surprendre par des gens de police le moment où elle deviendrait mère, qui pouvait répondre qu'elle ne parvînt pas à déjouer, quand l'heure fatale serait venue, la surveillance de ses gardiens? Qu'arriverait-il, d'ailleurs, si elle mourait en couches, ou si elle succombait aux tortures morales résultant pour elle d'une investigation pleine d'insulte? Le Pouvoir permettrait-il qu'on préparât contre lui une accusation d'assassinat? Ces craintes, de la part des ministres, étaient d'autant plus niiturelles, que depuis quelque temps la santé de la prisonnière s'altérait d'une manière visible. Dès le l" mars, un rapport avait été rédigé à Blaye par cinq médecins, et l'on V disait * :

« Il importera de procurer à M"^ la duchesse de Berri (( la faculté de se rapprocher le plus tôt possible de son « pays natal, dont la température paraît devoir être plus « favorable à sa santé ; et si cette décision salutaire était « prise, il serait à désirer qu'elle fût exécutée avant le « terme delà grossesse présumée, dans la crainte qu'après (f l'accouchement, les symptômes de l'affection pulmonaire « ne fissent des progrès trop rapides pour permettre un c( voyage quelconque. Ce conseil doit avoir d'autant « plus de poids, que l'état moral de la duchesse de Berri « ne peut aujourd'hui que recevoir des impressions de {< plus en plus fâcheuses par l'effet d'une détention pro- « longée. »

La conclusion était claire, et il est à remarquer que,

' Voir aux Documents historiques, n° 3.

Page 1