INDIGNATION DE PARIS
tombent sons le bâton et teignent le pavé de leur sang; des promeneurs p;iisibles se sont vus assaillis par des forcenés qui les terrassent, les meurtrissent de coups, trépignent sur eux ; un commissaire de police veut arrêter le cours de ces abominations : son autorité est méconnue ; il insiste : on le menace. Et M. d'Argout lui-même, M. d'Argout est sur le théâtre où se joue le drame. On fait avancer de la cavalerie ; mais, à l'aspect de leurs hideux auxiliaires, les cavaliers rougissent de honte, et c'est d'un geste bienveillant, c'est avec des^ regards amis, qu'ils poussent devant eux la multitude.
L'indignation, à Paris, fut universelle. Au nombre des blessés se trouvaient beaucoup de citoyens attachés au gouvernement ; chaque classe de la société, chaque opinion avait fourni des victimes ; la population tout entière se sentit humiliée ; par pudeur, le Journal des Débats garda le silence ; et M. Salverte, montant à la tribune, somma le ministre de rendre compte au pays de ce vil guet-apens. M. d'Argout, qui ne manquait ni de fermeté ni d'esprit, resta écrasé, pourtant, sous le poids de l'accusation. Il déclara que c'était pour mieux distinguer l'innocent du coupable qu'on employait des agents de police déguisés ; et ici les citoyens avaient été frappés indistinctement ! Il prétendit que c'était pour éviter les charges sanglantes de la cavalerie qu'on recourait aux brigades de la police ; et les agents de M. Gisquet, armés de bâtons, venaient de déployer une rage qui suppléait à tout ce que peut avoir de plus funeste l'emploi des baïonnettes ! La justification était dérisoire; et, d'ailleurs, le ministre laissait intact le reproche qu'on lui adressait d'avoir mis l'arbitraire à la place des lois. Malheureusement les ennemis du Pouvoir servirent sa
cause, en cette occasion, par des exagérations sans probité et des récits infidèles. C'était offrir à la majorité un prétexte pour amnistier le ministre : elle en profita. On s'empara des faits dont la fausseté était démontrée pour obscurcir les fViits incontestables; et un bill d'indemnité sortit du sein des ricanements les plus odieux qui aient jamais porté atteinte à la dignité d'une assemblée. Le gouvernement était donc absous par la Chambre; mais il avait été et resta condamné par l'opinion.
Au reste, tout cela ne faisait qu'annoncer de plus grandes calamités. Une loi, depuis longtemps attendue par les uns, et redoutée par les autres, la loi contre les associations, fut enfin présentée. Elle aggravait ce fameux article 291 du Code pénal, légué à la Restauration par le despotisme de l'Empire, et contre lequel avait si violemment protesté le libéralisme conduit au combat par MM. de Broglie et Guizot. L'article 291 se bornait à proscrire toute association de plus de vingt personnes non autorisée : la loi nouvelle étendait les dispositions de l'ancienne à toute association partagée en sections de moins de vingt personnes. L'article 291 n'atteignait que les réunions périodiques : la loi nouvelle ne tenait nul compte de la périodicité. L'article 291 ne menaçait que les chefs des associations contrevenantes : la loi nouvelle pesait sur tous les associés, sans distinction. Enfin, par une éclatante dérogation à la Charte, les infractions à la loi nouvelle et à l'article 291 étaient déférées, non au jury, mais aux tribunaux correctionnels.
Ce fut le 1 1 mars que s'engagea cette discussion célèbre qui devait aboutir à une guerre civile. Pas un cœur qui ne fût rempli de trouble, pas un visage qui ne portât les traces d'une vive anxiété. Il était impossible, on le savait.